CHAPITRE XVIII
Des Poissons , ou de la quatrième classe des animaux .
Les Poissons sont des animaux vertébrés , à sang rouge et à température variable , â circulation simple , qui vivent dans Peau , où ils respirent par des branchies , et qui se meuveut ordinairement à Paide de nageoires , c’est-à-dire , d’organes membraneux qui peuvent se plier et s’étendre en lames minces , et qui sont soutenus par des arêtes osseuses ou cartilagineuses.
On nomme Ichthyologie la connoissance des poissons. Cette branche de l’histoire naturelle traite des formes , de l’organisation , et indique les qualités et les propriétés remarquables des genres et des espèces de cette classe d’animaux , qu elle apprend en outre à distinguer les uns des autres, en même temps qu’elle étudié leurs mœuis et leurs habitudes.
Les poissons, vivant dans un milieu ou dans un fluide presque aussi pesant que leur corps , peuvent cependant s’y mouvoir et y respirer ; mais les organes propres à ces fonctions ont dù être modifiés par ce séjour , ainsi que ceux de la nutrition , de la sensibilité et de la génération.
La forme generale du corps des poissons (P1. 1 , %• 1 ) est telle que leurs mouvemens dans l’eau s’exécutent avec
DES POISSONS EN GÉNÉRAL, la plus grande facilité. Le plus souvent ils sont allongés , plus gros au milieu qu’aux extrémités; leur tête, ordinairement comprimée, est très-peu mobile sur l’échine dont les vertèbres , jointes à l’aide de cartilages conique! par leur partie moyenne , se fléchissent principalement de droite à gauche; leur queue est toujours allongée, et se termine en une nageoire verticale (s) qui peut s’étaler et se plier comme un éventail ; les membres sont en outre remplacés par des nageoires (n, p) , qui manquent quelquefois , mais dont les unes peuvent être regardées comme les analogues des pieds de devant; aussi les nomme-t-on thoraciques ou pectorales ( n , o ) ; et d'autres paraissent remplacer les membres de derrière ; on les appelle ventrales ou abdominales ou en un seul mot , calopes , nom qui signifie pieds de dessous. Celles-ci manquent plus souvent que les premières, et varient beaucoup pour la situation. Il y a en outre souvent des nageoires impaires situées sur le dos(u, t), et au-delà de l’anus (m, r, q), du côté du ventre ou sous la queue. On les dit dorsales \ anales , ventrales et caudales .
La plupart des poissons se portent en avant dans l’eau , à l’aide de leur queue , dont ils étendent la nageoire afin de frapper subitement le liquide et de trouver sur cette surface, qui ne fuit pas assez ^rapidement, un point d’ap~ pui ou une résistance qui les porte dans un sens opposé.
C est en frappant l’eau ainsi alternativement à droite et à gauche qu’ils cheminent en avant; ils tournent ou changent de direction en frappant plus fort ou plus rapidement d’un côté que d’un autre. Les nageoires paires ne paroissent destinées qu’à maintenir l’équilibre du corps, ou à l’empêcher de se porter plutôt à droite qu’à gauche. Cependant quelques poissons, comme les raies et les torpilles, ne nagent qu’à l’aide de ces nageoires'; et
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Ja forme particulière du corps peut avoir la plus grande influence sur leurs mouveraens (i).
La forme du corps des poissons est, à la vérité, très- favorable à l’action du nager ; mais la plupart ont encore la faculté de se rendre plus légers , à l’aide d une vessie remplie d’air, qui est contenue dans l’intérieur de leur corps ; car, lorsque resserrant leurs côtes , ils condensent 1 air de cette vessie, leur volume diminue; au contraire, ils deviennent plus lourds, relativement à l’eau, et ils s’enfoncent, quand ils dilatent leur ventre. Alors l’air moins comprimé dans la vessie la distend davantage ; le corps du poisson se gonfle , il devient ainsi plus léger , et s’élève vers la surface. Cette vessie , qu’on nomme natatoire , se trouve constamment placée du côté du dos, lorsqu ede existe : elle est composée de deux poches dans les carpes ; elle communique souvent avec les intestins , surtout chez, les poissons d’eau douce ou fluviatiles.
Quoique les poissons aient la tête très-grosse, leur crâne n’en constitue qu’une très-petite partie ; le cerveau qu’il renferme est enveloppé par une humeur gélatineuse, et formé de plusieurs ganglions ou renflemens rapproches, et situes les uns a la file des auties, on n y remarque pas de cervelet * ou du moins le dernier ganglion n’offre plus dans sa coupe cette disposition de couleurs grise et blanche qu’on nomme arbre de vie. On trouve le long de leur corps un nerf superficiel caché presque immédiatement au-dessous de la peau le long d’une ligne y qui s etend de la tete a la queue et qu on nomme latérale (PL 1 , fig. 1 , k, l). La sensibilité pa-
(1) Les fig. 7, 8, 9, 10, 11, 12, 1 3 , 1 4 et i5 offrent les coupes verticales du corps des poissons.
DES POISSONS EN GÉNÉRAL, roît être foible dans presque tous les poissons, quoique plusieurs manifestent et conservent encore , après qu’ils ont été coupés en morceaux , une excessive irritabilité comme on le remarque dans les tronçons d’anguille.
En général , les yeux des poissons sont gros , relativement à leur volume; jamais ils n’ont de paupières. Le globe de leur œil est plane extérieurement, et l’iris présente des couleurs métalliques. On trouve au-dedans une petite sphère transparente, solide; c’est le cristallin. La pupille , ou l’ouverture par laquelle la lumière pénètre dans l’œil , varie beaucoup pour la forme. Dans la plupart des espèces dont les yeux sont verticaux , on voit une disposition singulière de cet orifice pupillaire , qui présente des lambeaux de l’iris disposés en palmettes , dont les branches se dilatent ou se rétrécissent pour affoiblir ou augmenter la quantité de lumière qui doit pénétrer dans l’œil , et y peindre l’image des corps.
Il n’y a pas de doute que les poissons entendent, quoique aucun n’offre d’orifice extérieur ni de cornets propres a recueillir les sons. Il est probable quelles vibrations de l’eau leur communiquent une sensation analogue à celle du son. On trouve en effet dans l’intérieur de leui ciane des parties que l’on suppose, par analogie, être destinées à cette fonction. Les organes du goût sont peu développes : on a meme pense que , si les poissons jouissoient de la perception des saveurs, ce n’était pas dans leur bouche que cette faculté résidoit; car ils n’ont pas de salive, et la plupart avalent leurs alimens sans les mâcher ; quoique plusieurs aient dans les environs de la bouche des palpes ou des barbillons allongés (PL i, ^£>* 1 ? b, é), qu’on a supposé être destinés à percevoir
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les saveurs : on les voit bien dans les carpes, les goujons s
les silures et beaucoup d’autres.
Chez presque tous les poissons , on observe sur le museau, en avant des yeux, de petites cavités dans l’intérieur desquelles sont disposées des lames en forme de rayons. Souvent ces cavités sont divisées en deux loges , et quelquefois , comme dans la lamproie , les deux narines sont réunies en une seule. On a cru que l’organe de l’odorat résidoit dans cette partie du corps; cependant il est présumable qu’il n’y a point d’odeurs sous forme liquide, qu’elles ne prennent cette qualité qu’en se changeant en fluide élastique , et que par conséquent ces narines doivent donner aux poissons une sensation analogue, ou tout-à-fait semblable à celle des saveurs.
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Quant au toucher, il n’est guère que passif, les poissons n’ayant pas la faculté de saisir les corps, et leur température étant toujours semblable à celle du milieu dans lequel ils sont plongés. Il doit être trës-développé dans les espèces qui ont la peau presque nue , comme les lamproies, les anguilles et tous les alêpidotes , ou ceux qui sont privés d’écailles ; il est plus foible , au contraire , dans les brochets, les perches, les carpes, et beaucoup d’autres qui ont des écailles osseuses ou cornées , placées en recouvrement les unes sur les autres; enfin il est nul dans toutes les espèces qui ont le corps enveloppé comme dans un coffre osseux.
La respiration des poissons est très-différente de celle des autres animaux vertébrés : ils avalent beau, et paroissent en exprimer l’air qui y est dissous, de sorte que chez eux le mécanisme de la respiration est confondu avec celui de la déglutition, à l’aide de lames revêtues
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de membranes et disposées les unes a côté des autres. Ces organes ; qu’on nomme branchies (PI. i, fig. 3, e> e, e)y sont placés des deux côtés de la tête; tantôt ils sont couverts par une plaque osseuse, mobile, qu’on nomme opercule (PI. i , fig. 3); tantôt il n’y a qu’une simple membrane percée d’un ou de plusieurs trous (fig. 2, aaaa ). L’eau avalée sort toujours par un autre orifice que celui qui a servi d’entrée. Les poissons périssent dans l’eau privée d’air : ils meurent aussi quand on les empêche de venir à la surface de l’eau. Ils n’ont point de voix : les sons qu’ils produisent proviennent du grincement des dents ou du mouvement des lèvres.
La totalité du sang des poissons est chassée par le cœur (PL 1 , fig. 3, a , b , et PL 2 , fig. 1 , a) , dans les vaisseaux des branchies (d > g) : alors c’est du sang noir , du sang veineux ; mais , lorsqu’il a été mis ainsi en contact avec l’eau , il devient rouge , artériel , il passe dans d’autres vaisseaux (f) qui se réunissent successivement en plus gros troncs , lesquels se rendent dans une grosse artère (g). Celle-ci est placée sous l’échine; elle fait l’office de cœur , sans avoir cependant de ventricule à sa base , de sorte que les poissons ont une circulation simple dans laquelle le cœur n’est chargé que de pousser le sang noir dans le poumon. Aussi ce cœur n’a-t-il qu’un seul ventricule , une seule oreillette et une seule artère. On croit que le peu de chaleur qui se développe dans cette circulation respiratoire, qui est cependant complète, dépend de la petite quantité d’air au contact duquel le sang se trouve exposé en traversant les branchies.
Les poissons en général ne mâchent pas leurs alimens ; ils ont cependant des lèvres , mais elles servent principalement à l’action de saisir les alimens et à la respiration ;
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leur langue est osseuse, peu mobile ; ils n ont pas de salive; leurs dents présentent beaucoup de variétés. Il en est qui n en ont pas du tout , et d’autres chez lesquels les mâchoires sont si dures qu’elles forment une sorte de bec ires-solide : tantôt ces dents sont pointues, tranchantes , crénelées , plates y tan tôt elles sont placées sur les lèvres , les mâchoires, le palais, la langue , le gosier, ou sur toutes ces parties en meme temps. L’estomac des poissons est presque toujours simple et leur tube intestinal court, comme dans tous les animaux carnassiers ; leur foie est très-gros , et il n’y a qu’un cloaque ou une ouverture commune pour les résidus des alimens , l’urine , les œufs ou la laite du mâle.
Les poissons pourroient être partagés en deux séries , d’après la manière dont ils produisent leurs petits. Il y a , h ce qu’il paroît , des mâles et des femelles dans toutes les espèces ; les femelles contiennent toujours des œufs â 1 intérieur ; mais les uns sont fécondés avant le part, et éclosent quelquefois dans l’intérieur du corps de la mère, qui paroît être ainsi vivipare. Chez d'autres, ces œufs ne sont fécondés par les mâles qui viennent les vivifier que lorsqu’ils ont. été pondus , et ils n’éclosent qu’au bout d’un temps déterminé. Les petits naissent toujours avec la forme qu’ils doivent conserver pendant toute leur vie. Ce qu’on nomme laite ou laitance est l’humeur fécondante des mâles, avec laquelle on peut artificiellement vivifier des œufs extraits du corps de la mère , même après sa mort. Les poissons pondent des œufs en très-grande quantité; on a calculé qu’une tanche peut en pondre 383, ooo, un hareng 48 à 5o,ooo , et dans un très-gros esturgeon pris dans la Seine, à Neuilly, on trouva 1,467,856 œufs,
1 ovaire pesant en totalité 10,027 grammes (18 livres 4 onces); un turbot contenoit dans ses ovaires près de
i ?ooo,ooo d œufs. On a enlevé avec succès les ovaires et les laitances aux carpes et aux brochets, pour les faire engraisser dans les viviers, et afin de rendre par cette
opération leur chair plus délicate et plus agréable au goût.
On a suivi, dans l’étude de l’ichthyologie , la même mai che que pour les autres parties de l’histoire naturelle. Les poissons ont été partages d’abord en deux gr andes sections ou sous — classes , suivant que leurs organes solides destinés au mouvement , sont flexibles et mous : on les nomme alors Cartilagineux (989}; tous les autres ayant des aretes solides , on les a appelés Osseux ( 1 004). Ensuite , comme dans ces deux sous-classes, les branchies , chez quelques espèces, sont recouvertes d’une opercule, tandis que chez d’autres il n’y a que la peau au-dessus , 011 en a fait deux divisions qu’on a partagées encore en deux autres. Tantôt, en effet, on voit une membrane particulière placée au-dessous de l’opercule (PI. 1 , fig. 1, h , i ) , dont elle aide l’action pour exprimer l’eau , et tantôt il n en existe pas du tout; on a donc obtenu ainsi quatre divisions successives, qui conduisent aux ordres.
La presence ou la position des catopes (974) ou des nageoires paires situées sous le ventre et au-devant de l’anus, a ensuite déterminé le nom et le caractère des ordres qu’on pouvoit établir d’après cette considération. Ainsi il y a des poissons qui n’ont point de nageoires sous le ventre; on les a nommés apodes : d’autres ont ces nageoires placées sous le cou , au-dessous des branchies , en avant des pectorales ; ils sont appelés jugulaires : il en est enfin dont les nageoires sont situées un peu plus en arrière des pectorales ; on les dit thoraciques : enfin , on nomme abdominaux les poissons dont les nageoires ven-
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traies sont placées plus près de l’anus que des pectorales. Chaque sous-division est ainsi composée de quatre ordres. Ou a formé , à la vérité, plusieurs ordres auxquels aucun poisson n’a pu être encore rapporté ; mais il pourra se faire qu’on en connoisse par la suite. Tel est le système que Ton a établi pour l’étude des poissons. Comme ces êtres ne sont point encore suffisamment connus, il a été impossible de les disposer d’après une méthode tout-à-fait naturelle.
Voici cependant celle que M. Lacépède a proposée , et à laquelle nous avons seulement ajouté des noms pour les ordres et les familles.