EXCITANTS DK NATURE PLUS COMPLEXE
Il est très rare que les causes externes qui modifient l'organisme soient de nature simple. Parmi les exemples que nous avons cités dans les pages qui précèdent, il est probable qu'un certain nombre déjà, tels que les feuilles vivant à l'ombre, VHydatina^ etc., ne sont pas l'effet d'une cause unique. Le plus souvent plusieurs facteurs agissent simultanément, de sorte que l'on ne peut faire le décompte de la part d'intervention qui revient à chacun d'eux. On doit alors se borner à parler d'une influence transformatrice des conditions générales de la vie.
Les plantes aquatiques se distinguent des plantes terrestres par leur aspect général et par de nombreux traits d'organisation, ce qui s'explique par la différence des conditions mécaniques, chimiques, thermiques et autres du milieu dans lequel elles vivent, Teau ou l'air. Chez les végétaux aquatiques, les tissus mécaniques ne se forment pas, ou bien ils ne se forment qu'en beaucoup moindre quantité que chez les végétaux terrestres, parce que les rameaux et les feuilles ont ù peu près le même poids spécifique que Teau et flottent librement dans l'eau. Etant donné qu'ils absorbent et éliminent l'eau d'une autre façon que les végétaux terrestres, ils sont dépourvus de vaisseaux conducteurs, ou bien ces vaisseaux sont peu développés ; leurs feuilles sont plus délicates, plus minces et pourvues d'une mince cuticule. Leur structure est plutôt isolatérale, au lieu d'être dorsiventrale.
Il existe aussi un certain nombre d'espèces végétales [Menlha aquatica, Glechoma hederacea, ScropliNlaria) qui, croissant dans des marais ou au bord des ruisseaux et des rivières, peuvent accidentellement vivre très longtemps immergées dans l'eau ; on peut aussi parvenir à les cultiver sous l'eau. Ce sont pour ainsi dire des hydrophytes accidentels. Leurs organes nés sous l'eau présentent des modifications morphologiques plus ou moins marquées. Leur structure se rapproche de celle des vrais hydrophytes et ces modifications sont autant de témoignages de l'influence exercée par la vie aquatique.
Entre la végétation des régions septentrionale, tempérée et tropicale, entre la végétation alpine et celle des plaines, ou bien encore entre la végétation d'un pays fertile et celle du désert, nous consta-
tons des différences du même genre que celles qu'a déterminées la diversité des facteurs externes entre les végétaux terrestres et les végétaux aquatiques. Les plantes alpines, par exemple, qui, vivant aux confins des neiges éternelles, sont toujours recouvertes de neige, sauf pendant les quelques mois d'été, et poussent par conséquent dans des conditions de lumière et de température absolument particulières, restent naines, mais possèdent des racines extrêmement développées, des fleurs vivement colorées, etc. Lorsqu'on les plante dans la plaine, elles changent d'aspect, de port, mais reprennent leur forme alpine lorsqu'on les retransplante, elles ou leur descendance, de la plaine dans leur habitat primitif. La même espèce peut donc, selon les lieux où on la cultive, subir des modifications locales différentes.
Ce sont surtout les plantes cultivées qui ont une tendance aux plus nombreuses variations, parce qu'elles sont soumises aux conditions de développement les plus diverses et qui souvent « ne sont pas naturelles ».
La vie terrestre et la vie aquatique, la vie amphibie, la domestication, le climat, etc., exercent une influence transformatrice sur les animaux comme sur les végétaux. Il en est de même pour le séjour prolongé dans les lieux souterrains, et c'est pourquoi les représentants de la faune des cavernes, appartenant aux groupes les plus divers du règne animal, présentent tous certains traits communs.
Les tissus qui constituent les couches superficielles du corps prennent, chez de très nombreux animaux, un aspect spécial, selon qu'ils sont au contact de l'air, au contact de Teau, ou au contact des sucs du corps. L'épiderme d'une foule de poissons (fig. 54) est physiologiquement constitué comme l'épithélium d'une muqueuse ; il contient de nombreuses cellules caliciformes comme l'épithélium du tube intestinal, et sécrète un mucus abondant. Chez les vertébrés terrestres, au contraire, l'épiderme diffère nettement de l'épithélium du tube intestinal. Grâce à l'influence exercée par l'air atmosphérique, qui soustrairait rapidement l'eau du protoplasme mou, les assises superficielles de cellules de l'épiderme sont transformées en substance cornée et forment, dans leur ensemble, une couche assez imperméable, la couche cornée, qui revêt, comme d'un manteau protecteur, la partie vraiment active de l'épiderme, le corps muqueux de MalpiGHi. Ce revêtement protecteur, dû h l'action de l'air atmosphérique,
lE GÉNÉRALES DES TISSUS
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GANIQUE 177
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comme le Caulerpa que nous avons décrit et figuré p. 19 (fig. 9). Il consiste en un tube de protoplasme multinucléé. Ce tube a Taspect extérieur d'une petite plante cellulaire, comprenant une tige verticale avec bourgeon terminal ou sommet végétatif (S), des feuilles disposées régulièrement en deux séries près de son extrémité supérieure, et enfin une racine (^') ramifiée dans le sol.
Afin d'étudier l'influence des facteurs externes, Noll s'est borné à renverser complètement cette petite plante multinucléée, en implantant son sommet végétatif dans la terre qui garnissait le fond d'un aquarium (fig. 55. II). Voici quel fut le résultat de cette expérience. Le sommet végétatif (S) qui, lorsqu'il est dirigé vers le haut, fournit les ébauches de jeunes feuilles latérales, poussa des racines filamenteuses ramifiées (vv), qui se fixèrent à des grains de sable (A) du sol. Les feuilles tubuleuses subirent des transformations semblables.
Leurs extrémités dirigées, non plus vers le haut comme c'est le cas normalement, mais vers le bas, c'est-à-dire dans le sol, se comportèrent comme des points végétatifs, poussèrent, d'une part, des racines filamenteuses («'), dirigées vers le bas, et d'autre part, des bourgeons qui, se dirigeant vers le haut, constituèrent les ébauches de nouvelles tiges [b) qui se garnirent de feuilles pennées.
Tubularia mesembrjanthemum est un petit hydroïde, qui vit fixé sur le sol. Étant donné qu'il jouit d'un extrême pouvoir de régénération, il constitue un excellent sujet d'expériences. Il consiste en une tige, dont l'une des extrémités est fixée dans le sol par des prolongements ressemblant à des racines filamenteuses ; l'autre extrémité se divise et chacune de ses ramifications se termine par un polype. Si Ton ampute ce dernier, il s'en régénère, en quelques jours, un nouveau, par bourgeonnement de la surface de la plaie.
Fio. 56. — Iléléromorphose chez Tubularia mesembryanlhemum.
Animal bioral Le rameau ab, excise d'une tige de THydroïde a régénéré un polype (c et d) à chacune de ses deux extrémités. Lors de la formation de ces polvpes, le rameau ab s'est accru des parties bd et ac. Ces parties néoformées du rameau sont plus transparentes que l'ancien rameau, ab. Gross^ a diamètres. Dessiné d'après le vivant. Figure empruntée à
LOED.
Lœb, choisissant une ramification volumineuse d'un Tubularia, la décapita, en même temps qu'il Texcisa de la tige. Il obtint, de cette façon, un fragment de Tubularia affectant la forme d'un rameau dont les deux extrémités constituaient, Tune et l'autre, la surface d'une plaie. Nous appellerons base, Textrémité qui avait été séparée de la tîge de la colonie, et sommet , Textrémité qui portait le polype amputé. Or, selon les conditions dans lesquelles il plaçait les deux extrémités ' du rameau excisé, Lœb pouvait déterminer d'avance quel organe chacune d'elles régénérerait. S'il implantait dans le sable du fond d'un aquarium contenant de l'eau de mer la base du rameau, le sommet étant verticalement dirigé vers le haut, il se formait, après quelques jours, au sommet un nouveau pol^'pe, et à la base, des filaments adhésifs. Si, au contraire, il renversait un autre rameau dont il implantait le sommet dans le sable, le sommet formait des racines, tandis que la base primitive du rameau donnait naissance à un polype.
Ces résultats démontrent d'une façon péremptoire que seuls ses rapports avec le sol ou avec la lumière, déterminent l'extrémité d'un rameau de Tubularia à engendrer telle ou telle formation. C'est manifestement la nature différente de l'excitant qui détermine ici la formation de tel ou tel organe aux dépens des cellules constitutives de la surface de la plaie. Or, le résultat obtenu constituant une réaction à l'excitation, le processus tout entier nous apparaît en même temps comme conforme à un but déterminé, comme adapté à la nature de Texcitant.
On peut enfin varier encore cette expérience d'une troisième façon, en plaçant librement et horizontalement dans l'eau le rameau de rhydroïde (fig. 56). Dans ce cas, ses deux extrémités, sous l'influence de la lumière, donnent, l'une et l'autre, naissance à un polype.
8. EXCITATIONS ORGANIQUES CONSISTANT DANS l'iNFLUENCE qu'exercent l'un sur l'autre deux ORGANISMES.
Nous terminerons l'exposé de l'influence des facteurs externes, par l'étude d'un groupe de causes d'excitation diverses, qui sont de nature organique et consistent en ce que les phénomènes vitaux de deux organismes mis en relation physiologique intime déterminent des processus particuliers de croissance et de conformation. Je veux parler des conséquences de la greffe (hybrides résultant de greffe) et, en
i8o ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE GÉNÉRALES DES TISSUS
outre, des corrélations entre l'embryon et la mère, de la télégonie ; enfin, des galles et des tumeurs occasionnées par des organismes.
a) Greffe et transplantation d'organes.
Il faut ranger, parmi les plus intéressants et les plus concluants, les cas dans lesquels Texpérimentateur peut à volonté modifier la nature de la croissance et de la conformation d'un organisme, en établissant une véritable union entre un autre organisme et lui. C'est ce que Ton obtient par la greffe et par la transplantation d'organes. L'horticulture nous en fournit de nombreux exemples.
Si l'on unit, par greffe, deux individus végétaux différents, en une nouvelle individualité, le développement du greffon s'accomplit souvent d'une façon spéciale, selon la nature du sujets Pur exemple, pour limiter la croissance d'un arbre et l'obliger il rester nain, il suffit d'enter le greffon sur un sujet appartenant k une espèce voisine, mais ne se développant qu'en arbuste. Un greffon (le poirier, que le jardinier greffe sur le cognassier, qui ne devient jamais qu'un arbuste, s'arrête dans son développement végétatif: il ne produit que des bourgeons foliés courts et faibles. Toutes les variétés naines du poirier, que Ton cultive en espalier et en petites pyramides, ou en cordon et que le commerce livre à l'état d'arbustes en pots, n'existeraient pas si le jardinier ne se servait pas du cognassier comme sujet (Vôchting). En même temps que se restreint l'accroissement végétatif du greffon, son aptitude à la fructification augmente et il devient plus précoce. D'autres variétés d'arbres fruitiers cultivés, pommiers, abricotiers, etc., se comportent de même.
En unissant un organisme avec un autre organisme d'espèce un peu différente, on peut en outre modifier la résistance du greffon aux influences extérieures ou même la durée de sa çie.
Le pistachier [Pistazia ç^era), qui, cultivé en France, gèle à une température inférieure a — 7°, 5, supporte parfaitement un froid de — 12®, 5, lorsqu'il est greffé sur P. terebinthus. De plus, « tandis qu'obtenu « par semis, son âge maximum est de i5o ans, quand il a été greffé « sur P. terebinlliusy la durée de sa vie atteint 200 ans ; greffé sur c( P. lenliscus, au contraire, il ne vit guère plus de Ito ans. »
(VOCHTINGJ.
Mais plus probantes encore sont les expériences faites par Vochtin^; sur la betterave, parce qu'elles fournissent le résultat dans le cours de l'année même. Le greffon d'une betterave dont les bourgeons ne sont pas encore différenciés, « se transforme en un système de « bourgeons végétatifs, si on l'unit à une jeune racine encore en voie « de croissance ; par contre, il développe des fleurs lorsqu'on le « greffe au printemps sur une vieille betterave ». H est donc certain que dans la jeune betterave manquent certaines substances, qui, accumulées comme réserves dans la vieille betterave, sont nécessaires à la production des fleurs et déterminent le greffon a prendre une croissance adéquate.
Les nombreux faits, que l'arboriculture a réunis concernant les influences réciproques du greffon et du sujet dans la production des diverses variétés de pommiers, ont été résumés par Lixobmuth dans les quelques principes suivants :
« Greffées sur le pommier paradis, les variétés, qui à l'état de « nature constituent des arbres, restent naines et fructifient souvent « dès la première année qui suit la greffe. Greffées sur le doucin, elles <c atteignent déjà des dimensions plus considérables et doivent être « rangées parmi les formes de taille moyenne ; elles ne fructifient « plus qu'après quelques années. Entés sur des semis de pommiers « francs ou sur d'autres espèces qui deviennent des arbres, les « greffons des pommiers francs, qui a l'état de nature deviennent « eux-mêmes des arbres, forment des arbres puissants et ne com- « mencent à fructifier qu'après de longues années. Les variétés « greffées sur le pommier paradis vivent rarement plus de i5 à « 20 ans ; celles qui sont greffées sur le doucin vivent un peu plus « longtemps, tandis que celles qui sont greffées sur des semis de « pommiers francs, qui deviennent des arbres, peuvent atteindre M l'âge de i5o à 200 ans. L'arboriculteur utilise ces faits, selon le but « qu'il se propose d'atteindre. »
Les influences qu'exercent l'un sur l'autre le greffon et le sujet peuvent encore, dans certains cas rares, se manifester d'une autre façon : des bourgeons, qui se forment sur l'un d'entre eux, se modifient dans leurs caractères spécifiques et produisent des formes intermédiaires, auxquelles Darwin a donné le nom àliybrides résultant de greffe.
i8a ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE GÉNÉRALES DES TISSUS
b) Hybrides résultant de greffe.
Le chapitre de la variation des bourgeons déterminée par greffe est encore bien obscur, car une foule de cas signalés comme tels dans la littérature ne sont pas exempts d'objections. Les expériences entreprises sur ce sujet ne conduisent pas le plus souvent à des résultats certains. La réussite ou Tinsuccès semble, en effet, dépendre d'une foule d'éventualités. J'estime pourtant que certains faits ne laissent aucun doute.
L'un de ces faits est la transmission de la panachure. Une foule d'espèces végétales ont des variétés dont les feuilles sont caractérisées par la présence de taches blanches, dans l'étendue desquelles les cellules sont dépourvues de chlorophylle. En même temps, le pétiole des feuilles est habituellement plus petit et l'axe ou rameau, plus ou moins raccourci. L^albication est provoquée par des facteurs externes^ par une atmosphère chaude et humide, une fumure abondante et d'autres circonstances qui favorisent l'î^^ctivité végétative.
D'après les recherches minutieuses de Lindbmuth, il est facile de transmettre, par greffe, la panachure, chez Abutilon Thompsonii. Si l'on ente un greffon panaché sur un sujet à feuilles vertes, les bourgeons qui, sur le sujet, se développent ultérieurement au-dessous et à quelque distance du point d'union du greffon, se modifient dans leur nature, en donnant aussi des feuilles panachées. Cette expérience réussit à la condition que le greffon, ou bien possède déjà des feuilles panachées au moment de la greffe, ou bien produise, après la greffe, des bourgeons à feuilles panachées.
La panachure se transmet aussi bien en sens inverse, c'est-k-dirc d'un sujet panaché à un greffon vert. La transmission dépend de la circulation des sucs. On peut donc, en taillant convenablement la plante, transmettre, par le suc nutritif, la panachure d'un rameau dont les feuilles sont devenues panachées, à d'autres rameaux et, finalement, à la plante tout entière. Par contre, un Abutilon à feuilles panachées, que l'on prend pour sujet, ne se laisse nullement influencer par un greffon à feuilles vertes, en ce sens que l'on ne parvient pas à lui faire donner des bourgeons a feuilles absolument vertes, pas plus d'ailleurs qu'un greffon à feuilles vertes n'influe dans le même sens sur un sujet à feuilles panachées.
LES FACTEURS EXTERNES DU DÉVELOPPEMENT ORGANIQUE i83
La transmission de la matière colorante rouge du greffon au sujet semble liée à de très grandes difficultés. Pourtant Lindbmuth signale le cas d'un sauvageon de hêtre, sur lequel fut enté un greffon de hêtre rouge et qui présenta, quelque temps après, à i millimètre au-dessous de la greffe, un bourgeon à feuilles rouges. Un fait semblable a été observé par Rbutbr, à la suite d'une greffe d'Acer colchicum car. rubrnm sur Acer platanoides.
Dans les expériences de greffes entre variétés de pommes de terre de couleurs différentes, il arrive aussi que la matière colorante d'une variété rouge se transmette à une variété blanche. D'un tubercule de pomme de terre A (Kaliko), dont le parenchyme est blanc et les pousses vert clair, Lindbmuth excisa une pousse de 8 cenlimètres de longueur et greffa sur elle une pousse de couleur violette, d'une autre variété B (Zébra), dont les tubercules sont d'un bleu violacé foncé. Quelque temps après, la pousse, à peine vert pâle, du sujet avait pris aussi une coloration rouge carmin.
Mais plus remarquable encore est le cas célèbre du Cytisus Adami. Cet hybride du Cytisus laburnum et du C, purpureus est répandu dans toute l'Europe et les nombreux exemplaires qui existent ont été produits par boutures d'un seul et unique spécimen, obtenu par greffe. « Il est très surprenant, dit Darwin, de voir, sur un même arbre, a des touffes de fleurs rouge foncé, jaunes et pourpres, portées sur a des branches ayant des feuilles et un aspect très différents. La <c même grappe porte parfois deux sortes de fleurs, et j'ai eu occa- « sion de voir une fleur dont un côté était jaune vif et l'autre pourpre, (c de sorte que l'étendard était partagé en deux zones inégales, dont « la plus grande était jaune et l'autre pourpre. Chez une seconde (C fleur, la corolle entière était jaune, mais la moitié du calice était « pourpre, etc. »
En ce qui concerne la formation de cet hybride les opinions diffèrent. Pour l'horticulteur Adam, dont Darwin tient l'opinion pour exacte, il s'agit d'un hybride obtenu par greffe, Adam avait, de la manière habituelle, enté sur la tige d'un Cytisus laburnum, un écusson de Técorce du C. purpureus. Le bourgeon resta dormant pendant une année, comme cela arrive souvent ; il poussa ensuite plusieurs bourgeons et de nombreux rejetons, dont l'un, qui fut propagé, présentait les caractères métissés que nous avons décrits plus haut. « Si « nous acceptons le récit de M. Adam, ajoute Darwin, il nous faut
i84 A\ATOMIE ET PHYSIOLOGIE GÉNÉRALES DES TISSUS
« admettre le fait extraordinaire que deux espèces distinctes peuvent. « s'unir par leur tissu cellulaire, et produire ultérieurement une « plante portant des feuilles et des fleurs stériles, intermédiaires entre le « greffon et le sujet, et en même temps des bourgeons susceptibles « de retour ; en un mot, ressemblant, par tous les points importants, « à un hybride formé, comme à l'ordinaire, par reproduction sémi- « nale. »
Les processus intimes, qui doivent s'accomplir pour que, lors d'une greffe, un bourgeon h caractères métissés puisse se former, nous échappent pour le moment ; tout ce qui se rapporte aux hybrides proi^enant de greffe doit donc encore être considéré comme un sujet très peu élucidé.
c) Corrélations entre l'embryon et la mère. — Télégonie,
Chez les animaux dont le développement embryonnaire s'accomplit longtemps h l'intérieur de l'appareil génital de la mère, nous voyons s'établir des corrélations plus ou moins intenses entre les organes maternels et ceux de l'enfant en voie de développement. Elles sont d'autant plus marquées que la durée de la gestation est plus longue et que, partant, l'œuf qui se développe dans la matrice a occasion de s'unir plus intimement à la muqueuse utérine. Pendant la gestation, non seulement les échanges nutritifs sont énormément augmentés dans le corps maternel, mais il s'accomplit des processus de formation spéciaux, k la fois dans les organes directement irrités et dans d'autres organes très éloignés. A ce propos, nous rappellerons la formation anormale de pigment en certains points de la peau, pigmentation qui constitue l'un des symptômes de la grossesse : la pigmentation de la ligne blanche, celle du pourtour de l'aréole du sein, le chloasma utérin ou masque ; nous rappellerons aussi le développement des mamelles, celui des vrais corps jaunes, etc. Sous l'excitation que l'œuf exerce directement sur son voisinage, la muqueuse utérine se modifie dans sa structure et se transforme en la caduque ; la tunique musculaire de l'utérus devient très puissante ; les artères utérines prennenr un grand développement. Des transformations spéciales, qui amènent la formation du placenta maternel, se produisent au point où le chorion émet ses villosités, qui pénètrent dans la caduque.
Tous ces processus sont des phénomènes d'adaptation directement
déterminés par des excitants organiques. En effet, des modifications analogues s'accomplissent, lorsque Tœuf, au lieu de se fixer normalement en un point de la cavité utérine, se fixe dans la trompe, ou bien lorsque, à la suite d'une circonstance quelconque, il se fixe dans la cavité abdominale, pour donner lieu à une grossesse abdominale. Dans ce dernier cas même, le péritoine, dont la structure est si différente de celle de la muqueuse utérine, se transforme en une sorte de placenta maternel.
De même que l'œuf agit sur l'organisme maternel, de même la muqueuse utérine agit, à son tour, comme excitant organique, sur l'œuf en voie de développement et y détermine des formations appropriées. Tandis que chez les reptiles et les oiseaux l'enveloppe externe de l'œuf reste toujours lisse à sa surface, chez les mammi- (eres, elle s'adapte à la caduque sous-jacente, sa surface s'accroît par formation de villosités et elle se transforme en chorion.
Chez une foule de végétaux, il s'établit aussi des corrélations analogues entre l'organisme maternel et l'ovule, lorsque, comme c'est le cas chez les phanérogames, les premiers stades du développement s'accomplissent dans l'ovaire. Entre l'embryon en voie de développement et les tissus maternels qui l'entourent, s'établit une active corrélation de croissance, semblable à celle qui s'établit, par la formation du placenta, chez les mammifères en gestation. Tandis que les fleurs qui n'ont pas été fécondées ne continuent pas a croître, mais se fanent et tombent, le processus du développement, provoqué dans l'ovule parla fécondation, détermine en même iemf s un a c croisse menf, souvent puissant, de Vovaire^ une transformation particulière de ses cellules ; en un mot, la production des formes de fruits les plus différentes.
Parfois même les modifications occasionnées par la fécondation intéressent non seulement Voi^aire, mais aussi les organes avoisinants de lit plante^ qui interviennent alors aussi dans la formation du fruit. C'est ainsi que se produisent ces formations particulières, telles que les figues, les fraises, les mûres, que l'on désigne en botanique sous le nom de faux fruits. Le règne végétal, comme le règne animal, offre un certain nombre de faits importants, que Darwin a rassemblés et qui semblent nous apprendre que, lors des corrélations énergiques de croissance, qui s'établissent entre l'ovule fécondé et l'organisme maternel, ce dernier peut même subir des transformations dans ses ca«
i86 ÀNATOMIE ET PHYSIOLOGIE GÉNÉRALES DES TISSUS
ractères spécifiques. Tel serait notamment le cas lorsque Tovule est fécondé par du pollen ou du sperme étranger.
Chez les végétaux, dont nous nous occuperons tout d'abord, le grain de pollen étranger transmet ses caractères, non seulement a Tovule, avec le noyau duquel son noyau se conjugue, mais il peut encore, dans des conditions spéciales, par l'intermédiaire de l'embryon hybride qui se développe aux dépens de l'ovule fécondé, infecter pour ainsi dire les tissus voisins de l'organisme maternel. Nous citerons, à titre d'exemples, les plus importants des faits signalés par Darwin.
« Laxtox avait fécondé le grand pois sucré, dont les cosses sont « vertes, très minces, et deviennent d'un blanc brunâtre lorsqu'elles « sont sèches, avec du pollen du pois à cosses pourpres^ dont les (( cosses colorées, comme l'indique leur nom, sont très épaisses, et « deviennent d'un rouge pourpre pâle à Tétat sec. M. Laxton a cuU (c tivé pendant vingt ans le grand pois sucré sans lui avoir vu proie duire une seule cosse pourpre, et sans jamais avoir entendu dire « que cela soit arrivé ; cependant une fleur fécondée par le pollen de « la variété pourpre produisit une cosse nuancée de rouge pourpre, a que M. Laxton a bien voulu m'envoyer. Cette couleur occupait « une longueur d'environ 5 centimètres vers l'extrémité de la cosse» (( et un espace plus petit près de la base. »
« Naudin dit avoir vu croître sur Chamœrops humilis des fruits qui « avaient été fécondés par Denis avec du pollen du Palmier phéni.r « ou dattier. Le fruit, ainsi produit, était deux fois aussi long et plus « oblongque celui du C/iamœropSyde sorte que, par ces caractères, de (( même que par sa texture, il constituait un terme intermédiaire entre « les fruits respectifs des deux parents. Ces graines hybrides germe- « rent et produisirent de jeunes plantes, dont les caractères étaient « intermédiaires entre ceux des deux parents. Ce cas est d'autant plus « remarquable que Chamœrops et Pliœnix appartiennent, non seule- « ment à deux genres distincts, mais même, pour certains botanistes, « à des sections différentes de la famille. »
« Gallesio a fécondé les fleurs d'un oranger avec le pollen d'un « citronnier ; chez un des fruits ainsi obtenus une bande longitudinale « du zeste avait la couleur, le goiU et tous les caractères du citron. »
<f Le D*" Savi sema ensemble des maïs à grains jaunes et îi grains (( noirs, et obtint sur un même épi des grains jaunes, des grains
(( noirs, et quelques grains marbrés ; les grains de différente coua leur étaient disposés en rangées, ou répartis irrégulièrement. »
HiLDBBRANDT, répétant Texpérience de Savi, a obtenu le même résultat, en croisant du maïs jaune et du maïs rouge.
Des influences analogues, exercées sur l'organisme maternel par un œuf en voie de développement, dont les caractères sont modifiés par fécondation hybride, ont été signalées, dans certains cas rares, dans le règne animal. C'est ce que Weismann a appelé la Télégonie. Sans doute leur signification et leur explication scientifique n'est pas encore suffisamment certaine et divers auteurs, Wrismann par exemple, en ont contesté l'exactitude.
Télégonie.
Pour le dire en peu de mots, la télégonie consisterait dans le phénomène suivant, quelque peu hypothétique encore pour le moment. Lorsque la femelle de certains mammifères, au lieu d'être saillie par un mâle de même espèce qu'elle, l'est par un mâle d'une autre race ou d'une autre variété, non seulement elle procrée un jeune métis, mais elle-même se modifie quelque peu dans sa constitution. Cette transformation constitutionnelle ne peut certes pas s'observer directement sur la mère ; mais elle se manifeste chez le jeune que la même mère a ultérieurement, lorsqu'elle est fécondée par un mâle de sa propre race. Ce jeune offre alors les caractères de la race de l'autre mâle, qui, lors de la fécondation précédente^ avait engendré le premier jeune.
On a signalé des cas de télégonie chez l'homme, le cheval, le chien, etc.
Une femme blanche , qui, fécondée par un nègre, a mis au monde un enfant métis, aurait souvent, d'un mariage consécutif avec un homme blanc, un enfant présentant manifestement des caractères de la race nègre. (Spencer, Biolog, Centralblatt XIV, p. 262.)
Une jument alezane, de race arabe pure et appartenant à Lord MoRTON, après avoir été croisée avec un quagga, mit bas un métis ; cette jument fut ultérieurement saillie par un étalon arabe, dont elle eut deux poulains, qui étaient rayés comme le quagga (Darwin).
S'il est exact que, dans les cas que nous venons de citer, il y ait eu une influence réelle exercée par le premier fruit sur la mère.
^R: B^l■■LS^Mi^^^^W-^^^^ GÉNÉRALES DES TISSUS
iKliHuHrcéan&tliliiifâ^x établi par des expériences sérieu-
^'^SSU9lW^^''^^^^Sl^^'^^> comment il faudrait se repré-
^Si^S|^Sê8if^9liV9» n^étis, provenant de la fécondation
^^lïyv^uBii^liiÉLjSiMations durables, et persistant h Tétat
^W'^^pK 1^9^19 ^<^ 9 avec lequel il se trouve longtemps
^Vii Pl^ tt^/^ ife de son développement, et sur
Uiilc^^'^T9l|g^Siiiilexcitations organiques. L'organisme
^ "^ sa constitution, exerce en -
ne influence sur l'embryon
^^^ -™- gitime, et lui transmet des
^s^^y^'^^^Wl-i^mm^^^ J^iormation de galles et de tumeurs, -^- ^♦^ *•*'•" '•••" *M,* -2" «^ ''•^' *M,*
^^ 4^ mi^m 9^-» rn^m «^^ «?W» «^^ «^»
|#aèf^-||ié«|&h4l!^*^-^li«M^ré à Tétude des excitations orffani- !Îpy'||*^'^^')'W^^*Sl^*èl^^"^s^*^^"s caractéristiques résultant
tSf^QÉo»:(liiicii|^ ou de leur union parasitaire et de
« É r>^» V™» v^» ji^» • 00 * ^^» • 00^ i^id.fâi.iâuciâii^tê^ArS?n^ tre .
»||î^É^Clj2g!4||lf<f|>|fi3£S)n, par symbiose, d'êtres vivants pos-
'9^«xB3^f*'S*(l^saS7nSit spécinques, ie me bornerai a ren-
|*^îll'^^^p^l|PtM^^^*^^*^is pai* I^s lichens et dont j ai décrit
re ici sur les formations qui peuvent PTSnD^^filfp.i&diliÉa^J chez les animaux, sous Tinfluence
^, r ^ ., — ff^g dune foule d espèces vege-
re d'animaux.
^S2«^îéi^^àvgS»Wi^j^l^îSf(c^S^unes feuilles et pondent leurs œufs
ïlll*]S||îi^iiiSJS||fi2^'i^|fif|i^ des irritations anormales exercées,
''Jèâç^vBpée^^f^y^w l insecte lors de la piqûre, et,
^^S^i^l^Ë^É^^^^^^^I^*!»*"^ ^^^ œufs en larves, il se produit,
^•i^N||cfiËK?||iSuj3I^^«^ proliférations cellulaires actives.
\Axti» vS?i* *i^* '^î •vm* «^^ •â!S* •;?S?i* 1
i'và' w'^"'œti*g-GMfc^;^J|^nnes possédant une structure com- 'Sâ5«^^^"1®C*â^î*S^ê?*i^i?4(*fîfW«i|&és formes spéciales de cellules, des *|ê^ÉI4l*^S^i^'êl*^IS*î*iiiîi'll^^*Ps une forme extérieure bien déter- *"^|pl|#-S*-§'^*^*i^?k'^^cS;q^ SI la £rnUe constituait un ororanisme
*M'-4|p^Wtf*^*S2^-ir^^«^^^^**!i!*^ leur tour, se comportent très diRe-
^as^-^l^^y" w k «^^B »JM^ M^*^» *^%* «^?B «^?K «M^»
^?##^'^?iJ^-!i^^S]< q"î les a produits, et selon la
'^^^^^^-êitixÉàf^^'^ sur l'excitant spécifique en formant
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1^:5 FACTEURS EXTERNES DU DÉVELOPPEMENT ORGANIQUE i8(>
la galle. Il en résulte que sur une même plante, les diverses espèces d'insectes déterminent la formation de galles absolument différentes et, de plus, que les galles des diverses plantes se distinguent systématiquement les unes des autres.
Indépendamment des galles, il peut se produire, comme organisations pathologiques, dans le règne végétal, d'autres Formations, diverses. Telles sont ces proliférations ressemblant a des pommes de pins, qu'engendre le Chermes viridis sur les pins; telles encore ces inflorescences monstrueuses, appelées vlrescences, de diverses espèces iïArabis, que l'on peut aussi produire artificiellement en déposant des pucerons d'une espèce déterminée, sur les jeunes inflorescences, etc. (Sachs, p. 602).
On peut comparer aux galles des végétaux les tumeurs des animaux, qui sont produites par colonisation de micro-organismes étrangers dans les tissus de l'animal. Ces tumeurs, selon Tespèce du micro-organisme et selon Tespèce animale envahie, acquièrent leur caractère spécial, par lequel on peut spécifiquement les distinguer lesunes des autres.
Les bacilles de la tuberculose engendrent, dans les tissus de l'homme,, les tubercules miliaires, qui possèdent une structure caractéristique et un mode de développement qui leur est propre. Des Sarcosporidies engendrent dans la paroi de l'œsophage du bœuf des tumeurs ayant une structure flabelliforme. Des Mjrxosporidies sont la cause déterminante de tumeurs musculaires, qui se développent dans les muscles d'une foule de poissons.
Il n'est pas improbable, bien que ce ne soit pas encore démontré, que le sarcome et le carcinome de l'homme soient aussi des formalions déterminées par des excitants organiques, inconnus pour le moment.
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