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III. Le commencement de la période des explorations

(1) Aux premiers siècles deTEglise, on distinguait entre le corps et les reliques d'un saint. Par reliques ou entendait surtout les brandea, les huiles prises dans les lampes brûlant devant les corps des saints, les vêtements et autres objets ayant été à leur usage. Les brandea étaient des morceaux d'étoffe qu'on avait appliqués sur les tombeaux des saints ou suspendus dans les lieux où reposaient leurs restes. Saint Grégoire le Grand établit clairement la signification du mot reliques à son époque dans une lettre adressée à l'impératrice Coustantine : « Cognoscat autem tranquillissima domina, dit-il, quia Romanis consuetudo non est, quando sanctorum reliquias dant, ut quidquam tangere praesumant de corpore ; sed tantummodo in pixide brandeum mittitur, atque ad sacratissima corpora sanctorum ponitur. Quod levatum, in ecclesia, quae est dedicanda, débita cum veneratione reconditur. Et tantae per hoc ibidem virtutes fiunt, ac ai illuc specialiter eorum corpora deferantur. « Operum tom. II, p. 709. Voyez MuBATORi, Anecdola ex Ambrotianae biblioihecae codicilms, II, pp. 195 et 599. Nous ferons remarquer que M. de Rossi, dans le passage cité, s'éloigne de l'opinion commune, qui attribue à Boniface IV la translation au Panthéon d'une grande quantité d'ossements de martyrs extraits des catacombes.

scientifiques doit se placer en Tannée 1578. Ce fut alors qu'un cimetière souterrain, découvert par le plus grand des hasards, attira l'attention de toute la ville de Rome à cause des peintures dont il était orné et des sarcophages qui y étaient déposés.

Nous n'ignorons pas que , dans le cours du quinzième et au commencement du seizième siècle, les catacombes ont été visitées par quelques personnes. Des inscriptions trouvées en plusieurs endroits sur les murailles attestent ce fait. Mais il est à remarquer qu'un sentiment de dévotion, ou peut-être même la seule curiosité, et non le goût de l'étude ou des antiquités chrétiennes, donna lieu à ces visites.

Le 31 mai 1578, des ouvriers occupés à extraire de la pouzzolane dans une vigne située sur la droite de la voie Salaria, à deux milles environ de la ville de Rome, mirent à découvert une ouverture qui aboutissait à un cimetière chrétien décoré de peintures, de sarcophages et d'inscriptions. La nouvelle de cette découverte imprévue se répandit aussitôt par toute la ville, et des personnes de tout rang accoururent pour admirer cette merveille, cette cité souterraine. // Ce fut ce jour-là, dit M. de Rossi, que naquit la science et le nom de Rome souterraine. «

Dès ce moment il y eut des savants et des artistes qui se mirent à copier et à réunir les peintures des catacombes. Le premier qui se livra à ce genre de travail fut Ciacconius, de l'ordre de Saint-Dominique. Il forma un musée de fossiles, de marbres et de bronzes antiques, et réunit, dans un album, les dessins d'un grand nombre de monuments chrétiens et de peintures des catacombes.

Vers la même époque vint à Rome un gentilhomme de Louvain, nommé Philippe Van Winghe, neveu de l'antiquaire Antoine Morillon. Mis en rapport avec Ciacconius, il se lia bientôt d'amitié avec lui. Après avoir vu les dessins faits sous la direction du religieux dominicain, il se mit à parcourir les catacombes. Il reconnut aussitôt que le dessinateur de Ciacconius avait manqué de fidélité ; c'est ce qui le décida à faire lui-même des copies plus exactes des sarcophages et des peintures murales. Il s'appliqua à rechercher

la signification symbolique des scènes représentées communément sur les parois des cimetières chrétiens, lorsqu'il fut enlevé subitement à la fleur de l'âge, se trouvant à Florence pour y faire des recherches (i).

En même temps que Van Winghe, se trouvait à Rome un autre Belge, appelé Jean L'Heureux, et plus connu sous le nom de Macariusi Né à Gravelines, en Artois, qui, à cette époque, faisait partie de la Belgique, il acheva ses études à l'université de Louvain et devint plus tard chanoine d'Aire, en France. Pendant un séjour de vingt ans qu'il fit à Rome, il s'adonna avec une véritable passion à l'étude des antiquités des premiers siècles chrétiens et composa sur cette matière l'ouvrage intitulé : Hagioglypta sive picturae et sculpturae sacrae antiquiores praesei^thn quae Roniae reperiuntur, eœplicatae a Joanne V Heureux [Macario) (2).

(1) Les manuscrits de Van Winghe ont été vus et consultés à Romo par L'Heureux et par Bosio. En 1622, ils se trouvaient à Tournai entre les mains des frères Antoine et Jérôme Van Winghe. Rosweydus les mit à profit pour les notes dont il enrichit Tédition des œuvres de saint Paulin de Noie. Depuis lors on a perdu les traces de la collection principale formée par le jeune Loi^vaniste. Il ne nous est parvenu de ses écrits qu'un recueil d'inscriptions, conservé à la Bibliothèque royale de Bruxelles, section des manuscrits, nos 17872-17873, qui porte le titre suivant : Inscriptiones sacras et prophanae eolleetae Bornas et in aliis urbibus a Philippo deWinghe, Lovaniensi, Antonii Morillonii viri doctUsimi etororenepotis, gui, dum totam lustrât Italiam, in ipso juventutis flore Floreniiae oeenbuity anno 1592.

(3) Ce savant travail, prêt à être mis sous presse, ne vit cependant pas le jour du vivant de son auteur. A sa mort, arrivée en 1614, L'Heureux légua ses manuscrits au collège des Trois* Langues, à Louvain. Miraeus, dans son Codex regularnm etconstituiionumclericalium (part. II, p. 97), nous apprend qu'en 1638, l'imprimerie des Flantin se proposait de publier les Uagioglypta; mais rien ne fut fait. Le manuscrit passa de la bibliothèque du collège des Trois-Langues dans celle des BoUandistes, où il se trouvait encore en 1825, au moment de la vente publique de ce riche dépôt littéraire. Il fut acqub par M. Lammens ; celui-ci le céda plus tard à M. Le Glay, le savant archiviste de Lille, qui, en 1852, en publia la préface dans ses Nouveaux Analectes, En 1855, le comte de TEscalopier, pressé par les instances du chevalier de Rossi, acheta à M. Le Glaj le précieux manuscrit. Le P. Garruoci, ayant appris que l'ouvrage de L'Heureux se trouvait à Paris, s'adressa au comte et lui exprima le désir de pouvoir publier l'intéressant mémoire. L'^autorisatioa demandée fut accordée, et les Hagioglypta, approuvés pour l'impression depuis plus de 250 ans, furent confiés aux presses de Firmin Didot et virent le jour en 1856, enrichis d'une préûuîe et de notes dues aux PP. Garrucci, Cahier et Martin.

A L'Heureux revient la gloire d'avoir le premier tenté et consigné dans ses écrits l'explication des monuments figurés de l'antiquité chrétienne. Son ouvrage est des plus remarquables et renferme une foule d'explications et de renseigne* ments dont nous pouvons, même après les immenses progrès qu'a faits la science archéologique, tirer un grand profit pour nos études.

Boçio, surnommé à juste titre le Christophe Colomb tle Rome souterraine, vivait en même temps que L'Heureux; ils étaient liés par une étroite amitié, fondée sur la conformité des goûts et la poursuite du même but. Bosio consacra trente-cinq ans de sa vie et des sommes considérables à fouiller les catacombes dans tous les sens. Au moment où il commença ses explorations, à peine quatre ou cinq cimetières étaient connus en partie; il en découvrit environ trente, parmi lesquels il s'en trouvait de très vastes. Il les parcourut et se mit à les étudier, passant parfois des jours et des nuits entières sous terre. Aussi fit-il une abondante moisson de documents, parmi lesquels les copies des peintures et des inscriptions tiennent, sans contredit, le premier rang. Mais ce ne sont pas les seuls mérites de Bosio. Les recherches qu'il fit dans les ouvrages des anciens sur les antiquités chrétiennes sont tout aussi remarquables que ses découvertes dans les catacombes.

Ce fut avec ces matériaux qu'il entreprit le grand travail qui renferme la description de tous les hypogées connus de son temps sous le sol de l{i campagne romaine. Ce monument incomparable, qui sera toujours une des mines les plus riches pour l'étude des antiquités chrétiennes, ne fut publié que cinq ans après la mort de Bosio (f 1629) sous le titre de Borna sotterranea (i). Les exemplaires de ce livre furent recherchés avec tant d'avidité qu'on songea bientôt à en . donner une traduction latine. Severano , qui avait surveillé

(1) Le frontispice de la Roma sotUrra/tea de Bosio porte la date 1G32. Cependant un bref du Souverain Pontife du 6 octobre 1634, placé à la fin de la table des chapitres, prouve que l'impression ne fut pas terminée avant cette époque.

l'édition de Touvrage posthume de Bosio, en fit une version très fidèle, qui cependant n'a jamais vu le jour. En 1651 parut à Rome, en 2 volumes in-folio, une traduction due à Paul Aringhi, intitulée : Borna subterranea novissima post Antonium Bo&ium et Joannem Severanum, Bien que ce titre semble promettre une édition revue et augmentée, la publication d'Aringhi n'est, en aucune façon, préférable à l'œuvre originale de Bosio.

Voici rangés par ordre chronologique les principaux ouvrages publiés sur les catacombes depuis l'apparition de la Borna soiterranea d' Aringhi jusqu'à nos jours. Nous nous contentons d'en transcrire les titres et d'indiquer, en peu de mots, le jugement qu'il faut porter sur leur valeur :

P BoLDETTi , Osservazioni sopra i cimiteri de' SS. Martiri ed antichi crisitam. Roma, 1720, 3 tom., ordinairement reliés en un volume in-folio.

Fruit de plus de trente années d'études dans les cimetières chrétiens, le livre de Boldettl contient la description de plusieurs souterrains découverts depuis la publication de l'ouvrage de Bosio. Il est à regretter que l'auteur n'y ait pas mis un peu plus d'ordre et de soins. Boldetti publia ses Ossercazioni pour répoudre à l'accusation que quelques érudits faisaient peser sur les explorateurs des catacombes, de procéder sans discernement dans la reconnaissance des reliques des martyrs extraits des catacombes.

2® BoTTARi, Sculture e pitture sagre estratte dai cimiteri di Borna, pubblicate ffià dagli autori délia Borna soiterranea edora nuovamente date in luce colle spiegazioni. Roma, 1737- 1754, 3 vol. in-fol.

Ce savant commentaire sur les planches de Bosio, connu aussi sous le nom de Roma toUerranea, ne s'occupe (^e de l'interprétation des monuments figurés, tirés des catacombes de Rome. Les plans des différents cimetières sont accom* pagnes d'une explication générale ; l'origine, la dénomination, la situation et l'histoire des différents hypogées sont entièrement passés sous silence. Enfin, de toutes les découvertes faites depuis le temps de Bosio, il n'en est pour ainsi dire tncone qui soit mentionnée dans l'ouvrage de Bot tari.

3® Marchi, soc. Jesu, Monumenti délie arti cristiane pri^ mitive nella metropoli del criatianeaimo disegnati ed illuS' irati. I. Architectura délia Borna sotterranea cristiana. Roma, 1844 et suiv., in-4®.

Dans cet onvrage le savant religieux établit d'une manière péremptoire l'origine exclusivement chrétienne des catacombes. A lui revient Thonneur d'avoir résolu cette grave question 'si vivement débattue pendant plua de deux siècles. C'est le cimetière de Sainte* Agnès qui a surtout été exploré par le P. Marchl. Les 2e et 3e parties de l'ouvrage n'ont jamais été publiées.

4° Perret, Catacombes de Rome. Architecture, peintures murales, lampes, vases, pierres précieuses gravées, instruments, objets divers, fragments de vases en verre doré, inscriptions, figures et symboles gravés sur pierre. Paris 1852-1856, 6 vol. in-folio.

La publication de Perret fut faite avec le concours du gouvernement français. Ce qui manque à ce magnifique ouvrage, c'est la fidélité. M. Perret, en voulant embellir les peintures qu'il reproduit, s'écarte trop souvent de la réalité ; il fait une œuvre où l'imagination de l'artiste obtient une part beaucoup trop large. Ensuite, plusieurs indications erronées se sont glissées dans le texte explicatif qui accompagne les planches. Nous ne nions pas cependant que la publication de M. Perret n'ait rendu de grands services à la science, en réveillant chez plusieurs personnes le goût des antiquités chrétiennes.

5° G. B. DE Rossi, Moma sotterranea cristiana descritta ed illustrata. Tomo I e II. Roma, 1864 et 1868, 2 vol. in-folio.

Dans le premier volume l'auteur développe quelques considérations sur les cimetières chrétiens en général, et en particulier sur ceux de la ville de Rome aux différentes époques qu'ils ont traversées ; et enfin il nous fait connaître les cryptes de Lucine à la catacombe de Saint-Calliste; dans le second, il décrit les différents nojaux du cimetière de Saint-Calliste, et donne l'explication des symboles et des peintures dont les premiers chrétiens ornaient leurs sépultures souterraines. Les volumes suivants donneront successivement l'histoire et la description détaillée des autres parties des catacombes. Les talents du chevalier de Rossi, son zèle intelligent dans la direction des fouilles, ses connaissances épigraphiques, ses publications précédentes, enfin une expérience de plus de vingt ans : tout nous fait augurer que l'ouvrage commencé sera un jour le travail le plus complet et le plus savant sur la nécropole chrétienne de la Ville Eternelle. Pour procéder avec une grande précision dans tout ce qui concerne les catacombes, M. de Rossi, avant d'aborder la publication de la Roma sotterranea, s'est occupé, pendant de longues années, à reconstruire la topographie ancienne des cimetières chrétiens, c'est-à-dire à déterminer d'une manière exacte la situation respective des différents hypogées, au moyen de documents retrouvés dans les écrits des auteurs du moyen âge. Les renseignements fournis par ces documents ont contribué largement aux belles découvertes qu'il a faites au cimetière de Saint- Calliste. Les tombeaux de sainte Cécile, de saint Corneille, et la chapelle où étaient ensevelis plusieurs papes martyrs du troisième et dû quaCfrième siècles ont été retrouvés grâce à ces données. M. le chevalier Jean-6ap*

— Titiste de Rossî est puissamment secondé dans ses trayaux par son frère Michel- Etienne. C*est ce dernier qui a levé, avec une exactitude inconnue jusqu'ici, les plans qui sont annexés aux deux volumes de la Roma sotterranea; et c'est à lui aussi que sont dus les savants mémoires intitulés i AnmlUi geologica edarchiieU i(miea, publiés comme appendices dans chacun des volumes de la Roma sotier»

L'histoire littéraire des catacombes que nous venons d'esquisser à grands traits nous fait connaître les principaux explorateurs des hypogées chrétiens et les découvertes qui ont couronné leurs recherches depuis le milieu du dix-septième siècle jusqu'à nos jours.

Observons, en terminant, que, pendant la période des explorations scientifiques, les catacombes ont subi des altérations très regrettables. Les translations des corps saints, abandonnées au neuvième siècle mais reprises au dix-septième, les explorations scientifiques conduites parfois avec un zèle précipité et peu intelligent, les tentatives faites pour détacher les peintures avec l'intention de les transporter dans les musées, les extractions de matériaux utiles pour les bâtisses, et plusieurs autres circonstances ont si profondément dénaturé l'œuvre des premiers chrétiens, qu'en plusieurs endroits elles l'ont rendue méconnaissable. Cependant, malgré ces dévastations,* ces tombeaux vides, ces marbres brisés et ces peintures arrachées et réduites en poussière, les catacombes de Rome sont encore aujourd'hui les monuments les plus intéressants des premiers siècles de l'ère chrétienne.

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