I. — CARACTÈRES DU STYLE LOMBARD
Les trois éléments qui ont contribué à la formation du style roman se sont rencontrés simultanément dans le nord de l'Italie. La Lombardie possédait un grand nombre de monuments romains et de basiUques latines;
l'architecture byzantine y fut introduite du temps des Goths et s'y répandit sous la domination des Grecs, à tel point que la ville de Milan même fut dotée d'une magnifique église byzantine dédiée à saint Laurent. L'élément barbare, apporté d'abord par les Goths et plus tard par les Longobards, favorisa, par la mise en oubli des anciennes règles, la fusion complète des styles qui se trouvaient en présence.
Le style lombard, ou style roman du nord de l'Italie, a régné dans cette contrée depuis le Vllie siècle jusqu'à la fin du XIF. Ses principaux caractères peuvent se résumer de la manière suivante :
1. IHan ïrfô egU0e$. Le plan de la basilique latine fut généralement adopté dans les églises lombardes. L'église de Saint-Ambroise à Milan, qui est un des premiers édifices où le style lombard apparaît nettement constitué, conserve jusqu'aujourd'hui les dispositions basilicales, y compris l'atrium avec ses portiques. Lorsque, par exception, les constructeurs lombards suivent le plan de la basilique byzantine, ils remplacent, par des séries de coupoles, de même hauteur et de même diamètre, élevées sur les travées de la nef et les bras du transept, la coupole centrale, toujours dominante au milieu des édifices de l'Orient et entourée de coupoles de moindre dimension (Saint-Marc de Venise, Saint-Front et Saint-Etienne de Périgueux, cathédrale de Gahors). Ensuite les coupoles, au lieu d'être circulaires, sont souvent octogones, et ne reposent pas sur des pendentifs proprement dits, mais sur une série d'arcs en encorbellement, qu'on appelle trompes étagées. Malgré ces différences, les coupoles des églises lombardes offrent une ressemblance frappante avec les coupoles byzantines; et elles en constituent des copies plus ou moins fidèles.
Dans la plupart des grandes églises lombardes, les bas côtés sont surmontés de galeries.
2. Cn)pte6. Les cryptes des éghses lombardes s'étendent sous tout le presbyterium et forment de véritables chapelles souterraines à plusieurs nefs voûtées. Elles sont si profondément creusées sous le sol que le pavement du presbyterium ne paraît pas plus élevé dans les églises avec crypte que dans celles qui en sont dépourvues.
3. piiptietcr^e. Les baptistères isolés restèrent en usage pendant la période lombarde. Il existe encore beaucoup de ces petits édifices anciens dans le voisinage des grandes églises. Ils sont généralement bâtis sur plan
octogone ou circulaire. Voici (fig. 277) la vue du baptistère octogone d'Ar sago, qui date de la fin du XI^ siècle :
Fig. 277
Baptistère d'Arsago près de Milan. (Fin du xi^ siècle.) (D'après de Dartein.)
4. j3lpprtrcil5 et 0î)ôtcmcô ïrc constrnctiiUî. La plupart des édifices lombards sont construits en briques. Quelquefois aussi on a fait usage de moellons de moyen ou petit appareil.
Contrairement à ce qui se pratiquait dans l'architecture byzantine, les contreforts étaient rejetés en saillie à l'extérieur des édifices. Les constructeurs lombards obtenaient de cette manière, dans les bas côtés de leurs églises, des parois unies, formées par la face intérieure des contreforts et les murailles faisant fonction de cloison entre ceux-ci.
5. IfïoÛtCô. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut connaître les différentes espèces de voûtes ainsi que les parties dont elles se composent.
La voûte en berceau (fig. 278) consiste dans un demi-cylindre creux, sans pénétration aucune ; elle est souvent renforcée de distance en distance, principalement au droit des points d'appui, par des arcs-doubleaux appareillés.
La voûte d'arête, ainsi nommée parce qu'elle présente quatre arêtes à l'intrados, est formée par l'intersection ou pénétration de deux voûtes en berceau ab et cd, de même ouverture et se coupant à angle droit (fig. 279). On distingue deux espèces de voiàte d'arête : la voûte d'arête romaine et la voûte d'arête
Fig. 278. Fig. 279. Fig. 280.
Voûte en berceau. Extrados d'une voûte d'r.rête. Intrados d'une voûte
d'arête romaine.
à nervures. La voûte d'a-
rête romaine (fig. 280) diffère de la voûte d'arête à nervures (fig. 281 et 282) en ce qu'elle n'a pas, comme celle-ci, ses arêtes appareillées de manière à
d'une voûte d'arête à nervures. former des cintres bâtis.
« Le système de construction des voûtes en petits matériaux, si largement appliqué par les Romains aux monuments de l'ère impériale, dit de Dartein, est aujourd'hui bien connu grâce aux études de M. Choisy {L'art de bâtir che:( les Romains, Paris, 1873). La méthode, pratiquée spécialement en Itahe, consistait le plus souvent à bâtir d'abord une ossature formée d'arcs en briques plus ou moins espacés, puis à noyer ces « cintres permanents n dans un épais massif de maçonnerie de blocage, exécuté par couches horizontales. Au lieu d'un réseau de nervures on se contentait parfois d'un simple platelage, ayant une ou deux épaisseurs de briques, sur lequel on maçonnait ensuite le corps de la voûte. Par la cohésion mutuelle de toutes leurs parties et l'épaisseur considérable qu'elles recevaient, les voûtes de cette espèce, véritables monolithes, n'exerçaient point de poussée sur leurs appuis. Si, dans les grands édifices, les principales d'entre elles sont pourvues néanmoins
de robustes culées, il ne faut voir dans celles-ci qu'une précaution, d'ailleurs très sage, contre les effets des tassements et même des tremblements de terre. » Etude sur larchitecture lombarde, partie, p. 12.
La voûte d'arête romaine est une croûte homogène, un couvercle d'une seule pièce, qui doit toute sa solidité à la stabilité des points d'appui et à l'adhérence ou concrétion des matériaux provenant de l'excellent ciment qu'on employait. La voûte d'arête à nervures, au contraire, se compose de deux parties entièrement distinctes : d'une ossature formée par les arcsdoubleaux et les nervures diagonales, bâtis en matériaux appareillés; et 2° de quatre segments triangulaires en maçonnerie appuyés sur ces arcsdoubleaux et ces nervures. Les figures 281 et 282 montrent la construction d'une voûte d'arête à nervures : A et B sont deux piliers et DC un mur extérieur; les arcs a sont des arcs-doubleaux ; les arcs b sont les nervures, appelées aussi arceaux, arcs diagonaux et arcs ogives ; le petit arc c, rampant en quelque sorte le long du mur, porte le nom d'arc-formeret. Ces parties réunies composent l'ossature ou squelette de la voûte. Voyez la fig. 288.
On voit, par ces notions, que la construction des deux espèces de voûte d'arête repose sur des principes diamétralement opposés : pour la voûte d'arête romaine c'est le principe d'inertie, tandis que pour la voûte d'arête à nervures c'est celui d'élasticité et d'équilibre. La première est une masse inerte, la seconde une force vive. En effet, la voûte d'arête romaine, par la fixité absolue de ses points d'appui et la concrétion parfaite de toutes ses parties, présente une masse passive, immobile et inerte, semblable à un couvercle taillé dans un seul bloc de marbre ou de pierre ; elle s'effondre dès qu'il survient des gerçures dans sa croûte. Dans la voûte d'arête à nervures, au contraire, les nervures et les arcs-doubleaux, appareillés et flexibles, constituent une force vivante, élastique et libre, en un mot une ossature, sur laquelle reposent des panneaux libres et à surfaces courbes. Si un inouvement vient à se déclarer dans ses points d'appui, elle présente de l'élasticité et suit le mouvement des piles, grâce à la réunion symétrique des claveaux. Cependant, on conçoit aisément que ce mouvement dans les piles doit rester circonscrit dans certaines limites ; il faut donc prévenir la poussée latérale qui tend à faire déverser en dehors les piles et les murailles hautes, en lui opposant une force contraire produisant l'équilibre. Nous verrons comment les constructeurs ont résolu ce problème aux différentes époques du moyen âge.
Les architectes lombards réalisèrent de grands progrès dans la construction
des voûtes. Avant leur époque, on ne connaissait, outre la coupole, que deux espèces de voûtes : la voûte en berceau et la voûte d'arête romaine. Ce furent eux qui introduisirent les premiers l'usage des voûtes d'arête à nervures saillantes, vigoureusement accusées et soigneusement appareillées.
Les voûtes lombardes présentent toutes un surhaussement en dôme, c'està-dire que leur clef F (fig. 283) est plus élevée que le sommet des arcs-doubleaux et formerets BGG et CED. Cette particularité tient au système de construction suivi par les architectes lombards. Ils élevaient leurs voûtes sur plan carré et donnaient la courbure d'un demi-cercle environ aux nervures Fig. 283. AFC et BFD ainsi qu'aux arcs-doubleaux et forme-
rets BGG et GED. Mais, comme la diagonale BD d'un carré ABGD est plus grande que les côtés AB, BG, GD et DA, la clef F des nervures AFG et BFD ou arcs diagonaux, tracés par un plus grand rayon, se trouve nécessairement plus élevée que celle des arcs élevés sur les quatre côtés. Ce surhaussement de chaque compartiment carré donne aux voûtes des églises lombardes un aspect tout particulier.
Dans les églises lombardes à trois nefs, le vaisseau principal a toujours le double de la largeur des bas côtés. Or, comme on n'étabHssait des voûtes que sur plan carré, il en résultait qu'à chaque grande voûte de la nef princi-
Ossature d'une voûte lombarde.
pale correspondaient, de part et d'autre, deux petites voûtes latérales, et que chaque bas côté avait deux fois autant de travées que la nef du milieu. La fig. 284 explique cette disposition. On appelle travée (mot dérivé du latin trabes, poutre) ^, ., .• . , c , V r chacune des divisions d'une
Plan d une partie de la net de 1 église
de Saint-Ambroise à Milan (ix^ siècle). église comprise entre deux rangées de piliers parallèles au transept. La travée se compose donc d'une partie ou ordonnance de l'édifice, transversale à l'axe longitudinal de l'église; et chaque pilier, de même que l'arc doubleau qui réunit deux piliers perpendiculairement à l'axe de l'édifice, fait partie, par moitié, de deux travées voisines.
Comme nous l'avons dit, les voûtes de la nef principale exercent sur leurs IF ÉD. 21
points d'appui, non seulement une pression verticale, mais aussi une poussée oblique et latérale qui tend à faire déverser en dehors les piliers et les murailles supérieures. Dans les édifices lombards, cette poussée se trouve en partie amortie par les poussées opposées des voûtes hautes et basses des bas côtés, et en partie reportée sur les contreforts extérieurs par les arcs-doubleaux des bas côtés et les portions de murs que supportent ces arcs. Les poussées exercées par les nervures et les arcs-doubleaux des voûtes des bas côtés viennent s'amortir, du côté intérieur, contre les piliers, et du côté extérieur, contre les contreforts. Ces appuis sont suffisamment solides pour résister aux efforts de renversement, tant à cause de leur masse qu'en raison de la charge qu'ils soutiennent.
Les fig. 285 et 286 aideront à comprendre la disposition des nefs et des Fig. 285. Fig. 286.
Coupe selon la ligne ab (Voyez le plan fig. 284) Coupe selon l'axe
d'une partie de la nef de l'église de Saint-Ambroise à Milan, (ix^ siècle).
voûtes des églises lombardes. La première (fig. 285) donne la coupe transversale de l'église de Saint-Ambroise à Milan suivant la ligne AB du plan de notre fig. 284; et la fig. 286 la coupe de ce même plan suivant l'axe longitudinal de l'église.
Quelque ingénieux que soit, pour équilibrer les poussées des voûtes, le système de construction que nous venons d'exposer, il offre néanmoins l'inconvénient de rendre extrêmement difficile l'éclairage direct de la nef. En effet, si l'on veut que les voûtes des bas côtés contre-boutent efficacement la poussée latérale de la voûte principale, elles doivent être presque aussi élevées que celle-ci. Mais alors il devient impossible de pratiquer, sous les arcsformerets de la voûte centrale, des ouvertures prenant des jours directs ; car les voûtes des bas côtés viennent s'appliquer contre les murs de la nef à la hauteur environ de la clef des arcs-formerets. Aussi voyons-nous que les
plus anciennes églises lombardes ne reçoivent le jour que par les fenêtres ouvertes dans les murs extérieurs des bas côtés, la façade et le chevet du chœur. De plus, ces églises sont abritées par une seule toiture à deux versants portée par une charpente. Pour obvier à l'inconvénient que nous venons de signaler, on éleva, dans les monuments lombards d'une date plus récente, les murs de la grande nef de manière à pouvoir percer des fenêtres sous les arcs-formerets des voûtes hautes. Mais, par l'élévation de ces murs, le point où venait aboutir la résultante des poussées latérales des voûtes de la nef principale s'éleva également, et les arcs-doubleaux des nefs latérales venaient s'appliquer beaucoup au-dessous de ce point. Ces voûtes, n'étant pas suffisamment étayées, ne se maintinrent pas, et il a fallu les refaire dans les siècles suivants. Les édifices dans lesquels ce système de construction a été tenté se distinguent des égUses plus anciennes en ce que leur nef principale porte un toit à deux versants, tandis que les bas côtés sont couverts de toitures appliquées en appentis contre les murailles hautes de la nef, un peu au-dessous de la naissance des fenêtres de la nef principale. Voyez ci-dessus p. 3i8, fig. 277, à côté du baptistère, la vue perspective de l'égUse d'Arsago.
6. fîiUeC0 et C0lauite0. Dans les édifices anciens et dans les basiliques latines on s'est servi de colonnes cylindriques, peu espacées et recevant directement les pressions verticales d'entablements d'un poids relativement peu considérable. Les constructeurs lombards couvrirent leurs édifices de voûtes. Or « l'usage des voûtes, et de voûtes très massives, comme l'observe de Dartein, augmente beaucoup la charge, d'autant plus que la couverture en charpente subsiste quand même. Enfin, les voûtes exercent des poussées qui, malgré les dispositions adoptées pour détruire ces actions les unes par les autres, atténuer leurs effets, ou les reporter sur des contreforts extérieurs, peuvent cependant déterminer sur les supports des pressions obliques et les exposer au renversement. Pour tous ces motifs, il a fallu donner aux piliers, et surtout aux principaux d'entre eux, qui reçoivent la charge des grandes voûtes, de larges sections, de vigoureux empâtements. La forme du support doit naturellement s'adapter à celle de la construction qui vient y reposer. Or celle-ci est dentelée sur son contour par les saillies des arcs longitudinaux et transversaux jetés entre les piliers, et par les arêtes ou les nervures diagonales des voûtes ; d'où résulte que des dentelures correspondantes découpent aussi la paroi du pilier. Ce sont des colonnes ou des pilastres qui, partant du sol en général, s'élèvent jusqu'à la naissance de l'arc ou de l'arête dont
ils portent la retombée. Ainsi l'usage des voûtes d'arête et le mode de structure de ces voûtes, pourvues d'arcs saillants, ont conduit à substituer le pilier cantonné de colonnes, appui de forme complexe, au simple support cylindrique de la basilique couverte en charpente. » Étude sur 1 architecture lombarde, 11^ partie, p. i3o.
Les caractères des piliers lombards peuvent se résumer de la manière suivante : Les piliers présentent une section rectangulaire ou carrée et sont cantonnés de pilastres ou de colonnes engagées, recevant les retombées des nervures et des arcs-doubleaux; 2° ils n'ont pas tous la même importance : les uns sont plus forts, les autres plus faibles, suivant qu'ils reçoivent à la fois les retombées de toutes les voûtes, ou de celles des bas côtés seulement. Voyez ci-dessus, fig. 284, le plan d'une partie de la nef de Saint-Ambroise à Milan, aux lettres a b. Les piliers forts et faibles se succèdent alternativement. Voyez aussi les fig. 285 et 286.
Les sections suivantes des piliers de l'église de Saint-Michel de Pavie feront Fig. 287. Fig. 288. Fig. 289. comprendre la forme
ordinaire des piliers J^^^^bu ^^^1 lombards. Voyez aussi
la fig. 3o2, ci-dessous p. 328.
Dès la première moitié du Vllie siècle, ap-
Sections des piliers de l'église de Saint-Michel à Pavie. 1 ,w i-
^ ^ parait, dans 1 église au-
jourd'hui démolie d'Aurona à Milan, le pilier cantonné de colonnes, inconnu dans l'art classique et employé avec profusion en Occident par l'art du moyen âge.
Les colonnes et les colonnettes sont ordinairement bâties par assises d'inégale hauteur de moyen et petit appareil ; rarement elles sont monolithes.
Les colonnettes cantonnant les piliers, souvent minces et très élevées, montent parfois, sans interruption, jusqu'à la naissance des voûtes. « Ces colonnes allongées, dit Reynaud, constituent un fait capital dans l'histoire de l'art ; car elles sont un des éléments les plus caractéristiques et les plus fondamentaux de presque toute l'architecture du moyen âge, celui qui lui a donné son expression la plus saisissante : la prédominance des lignes verticales. Il n'y en a pas d'exemple avant l'invasion des Lombards, et après eux, ou du moins..., dès le commencement du XI^ siècle, cette disposition est
générale, non pas toujours au dehors, mais à l'intérieur. Dans tous les édifices postérieurs à cette dernière époque, les nervures des voûtes sont reçues par des colonnes élancées qui partent du sol ou des chapiteaux des colonnes du rez-de-chaussée. » Traité d* architecture^ II, p- 645.
La proportion qui, d'après les règles des ordres gréco-romains, doit toujours exister entre la hauteur du fût et le module (voyez ci-dessus, p. 12), fut entièrement négligée par les constructeurs lombards, de même que le renflement vers la base du fût (voyez ci-dessus, p. 8).
Les fûts des colonnes et des colonnettes, les pieds-droits et les archivoltes sont quelquefois ornés de sculptures, telles que rinceaux, spirales et ornements géométriques.
7. Paeee. Les bases lombardes se rapprochent sensiblement, pour leur forme, de la base dite attique; voyez ci-dessous jp. 328, fig. 3o2. Quelquefois les deux tores de la plinthe ont la même saillie, comme dans les exemples suivants empruntés à l'église de Saint- Ambroise de Milan :
Fig. 290. Fig. 291. Fig. 292.
Bases lombardes, avec griffes, à l'église de Saint-Ambroise à Milan, (ix^ siècle).
Ces bases sont souvent munies d'un ornement destiné à relier le tore inférieur aux angles de la plinthe et à donner, de cette manière, une apparence de plus grande solidité à ces angles. Cet ornement ou appendice a reçu le nom de griffe ou patte. Les bases avec griffes étaient déjà connues au IIF siècle ; on en trouve dans le palais que l'empereur Dioclétien fit élever à Spalatro vers la fin du III^ siècle.
Les griffes les plus anciennes sont très simples, comme le montrent les fig. 290 et 3o2 ; celles d'une date postérieure représentant ordinairement des têtes d'animaux (fig. 291 et 292) ou des feuillages.
8. Cl)apiteaur. Les chapiteaux lombards, comme les chapiteaux byzantins, offrent ordinairement la forme d'une corbeille évasée ou cubique.
Pendant la période de formation du style lombard les sculptures de la corbeille trahissent l'imitation plus ou moins servile du feuillage byzantin
sans relief et profondément refouillé ; cependant l'influence de la sculpture classique est aussi parfois sensible. Pour faire comprendre cette double influence nous reproduisons (fig. 264, et 293 à 297) des chapiteaux de la Fig. 293. Fig. 294.
Chapiteaux de leglise d'Aurona à Milan. (Première moitié du viii^ siècle). (D'après de Dartein).
première moitié du VIIF siècle, retrouvés, il y a peu de temps, dans les ruines de l'église d'Aurona à Milan; les fig. 293 et 294 reproduisent les faces laté-
Fig- 295-
mm
raies du chapiteau dont la fig. 264 donne la face principale. « Les uns, en forme de corbeille (fig. 296 et 297), dit de Dartein en parlant de ces chapiteaux, enveloppés par plusieurs rangs de feuilles aux extrémités proéminentes, dérivent du chapiteau corinthien. Les autres, à faces planes, taillées en forme de segments circu-
Chapiteau de l'église d'Aurona à Milan.
(Première moitié du viiio siècle).
(D'après de Dartein).
laires et raccordées au fût par des triangles sphériques, appartiennent au type du chapiteau cubique : ils sont couverts, à la mode byzantine, d'orne- Fig. 296. Fig. 297.
in.
Chapiteaux de l'église d'Aurona à Milan. (Première moitié du vrii® srèclej. (D'après de Dartein).
ments méplats d'un faible relief qui remplissent la condition, essentielle pour des chapiteaux à contour géométrique, de ne point altérer les formes. Nous trouvons ici, dans son complet développement, ce chapiteau cubique, si fréquent au moyen âge, que les premiers monuments byzantins montrent seulement à l'état d'ébauche. Et les chapiteaux cubiques d'Aurona offrent d'autant plus d'intérêt qu'ils peuvent passer, à ce que nous croyons, pour les plus anciens de leur espèce. » Etude sur rarchit. lombarde, part., p. 102.
Insensiblement une transformation s'opère, et l'art lombard acquiert une certaine originalité. Les chapiteaux de Saint-Ambroise de Milan, exécutés dans le courant du IX^ siècle, appartiennent à cette dernière période. Leurs types sont très variés ; le ciseau du sculpteur y fait preuve de fécondité. Cependant, ils se rattachent encore de très près à l'art byzantin par leurs X'eliefs méplats, l'abondance des entrelacs et des guirlandes, les dentelures aiguës des feuillages, et même par quelques refouillements.
Plus tard, cette transformation continue lentement, et, dans le courant du siècle, les sculptures deviennent plus saillantes, les feuillages s'élargissent et l'on arrondit leurs extrémités.
Sous le rapport de la sculpture d'ornement qui couvre la corbeille, on peut distinguer deux espèces de chapiteaux : les chapiteaux ornés de feuillages et les chapiteaux historiés ou légendaires.
Voici (fig. 298 à 3oi) des chapiteaux ornés de feuillages, qu'on trouve à Saint-Ambroise de Milan :
Fig. 298. Fig. 299,
Chapiteaux ornés de feuillages à Saint-Ambroise de Milan, (ix^ siècle). (D'après de Dartein).
Fig. 300.
Fig. 301.
Chapiteaux on.és de feuillages à Saint-Ambroise de Milan. (ix<^ siècle) (D'après de Dartein).
Fi^.
Base et chapiteau historié à 1 "église de Saint-Celse à Milan. (Fin du x* siècle.) (D'après de Dartein).
Les chapiteaux historiés sont très communs dans les églises lombardes à partir du VIII^ siècle. Nous en donnons trois (tig. 3o2 à 304) des églises de Saint-Ambroise et de Saint-Celse de Milan.
On appelle historiés et légendaires les chapiteaux qui sont ornés de sculptures représentant des scènes empruntées à l'histoire ou à la légende, et même quelquefois ceux qui portent des animaux symboliques ou fantastiques.
On rencontre aussi des chapiteaux décorés de symboles. Nous en
Fig. 304.
Chapiteau historié à Sainl-Ambroise de Milan fix® siècle).
Chapiteau historié à Saint-Celse de Milan. (Fin du x« siècle).
(D'après de Dartein).
donnons (fig. 3o5 et 3o6) deux très anciens, où l'on voit une croix. Le premier (fig. 3o5) date probablement du commencement du IXS et le second fig. 3o6) de la dernière moitié du VIIF siècle.
Fig. 305. Fig- 306.
Chapiteau de l'église de fainte-Sophie Chapiteau à Saint-Sauveur de Brescia. à Padoue, (Commencement du ix® siècle). (Dernière moitié du vin^ siècle*.
Le tailloir énorme en forme de chapiteau (voyez ci-dessus, p. 167 et fig. 298), qu'on trouve dans les édifices latins se rencontre rarement dans les églises lombardes ; il est remplacé par un tailloir robuste, mais peu élevé, très accentué de profil et souvent taillé dans un bloc distinct du corps du chapiteau.
Fig. 307
9. /açttïïeô. Contrairement au principe généralement admis par l'antiquité et le moyen âge, les façades des églises lombardes ne reproduisent pas la coupe transversale des nefs. « La façade lombarde, dit de Dartein, n'est pas modelée sur la section transversale de l'édifice. C'est une large muraille qui monte tout d'une pièce jusqu'aux deux rampants qui la terminent, et dans laquelle n'apparaît point le ressaut de la grande nef au-dessus des bas côtés. Telle est du moins sa forme dans les églises monumentales, car les façades des simples églises de village, bâties sans prétention dans le seul but de clore les nefs, sont naturellement exemptes de tout développement superflu. Les larges façades sans ressaut des églises de Pavie et de Milan sont particulières au style purement lombard : la même disposition ne se rencontre presque jamais dans les édifices appartenant aux écoles d'architecture limitrophes ; mais elle était, au centre de la Lombardie, si fort entrée dans les habitudes que son usage y survécut à celui du style lombard : témoins la façade de la
cathédrale de Milan et celles de l'ancienne éghse de Bréra et de Sainte- Marie-des-Grâces, également bâties à Milan. » Étude sur V architecture lombarde, HJe partie, p. 478.
10. Cl0Cl)ere. Les clochers des églises lombardes sont ordinairement indépendants des églises et se composent d'une succession d'étages carrés, tous de même largeur et à peu près de même hauteur, et séparés les uns des autres par des corniches. Ces étages sont décorés de bandes murales et de petites arcatures aveugles dont les retombées s'appuient sur des modillons. Le clocher de Saint- Ambroise de Milan (fig. Soy) présente le type des clochers lombards proprement dits. Quelquefois l'étage supérieur était percé d'une baie multiple, composée d'arcatures ajourées et retombant sur des colonnettes.
Tour de S. -Ambroise Tour des Saints-Jeanà Milan (ix^ siècle). et-Paul à Rome.
A Rome et en Toscane on trouve des clochers dont la forme générale est celle des clochers lombards, mais dont tous les étages sont munis de baies formées d'un certain nombre d'arcatures ajourées portées par des colonnettes. Tel est le clocher de l'église des Saints-Jean-et-Paul à Rome, que reproduit notre fig. 3o8.
I. Coniici)C0. Les corniches des édifices lombards ne présentent qu'une Fig. 309. faible saillie sur les parois des murs. Elles
sont presque toujours portées par des arcajUpp tures aveugles, à plein cintre, dont les retombées aboutissent à des modillons d'une forme très simple (fig. 809; voyez aussi fig. 277). Dans quelques édifices, par exemple à Saint-Michel de Pavie, on a
piiiiiiiuiimMiiniMiiiniuiuiniiiiniiiiniMuiiiiiiiHiimiiiMiniiiiiiniiiiiiiiimiiiiiHiLumiMiiMMiiinuiiiiiiiiiij substitue dcs colonnettes aux modillons. PlTilMlIinilPIWllili™
Corniche de l'atrium à Saint-Ambroise ^es arcatures constituent un des traits de Mila i. caractéristiques de l'architecture lombarde;
on les trouve, non seulement sous les corniches des toits, mais aussi sous celles des façades, et même sous les plates-bandes horizontales des murs, comme au clocher de Saint-Ambroise de Milan (fig. 3o5).
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12. Pe'coratiott monumentale. Les Byzantins, comme il a été dit ci-dessus p. 296, couvraient de marbres et de mosaïques les parois intérieures de leurs églises. Les Lombards, au contraire, montrent, dans leur système décoratif, une préférence marquée et presque exclusive pour la sculpture. ({ Tandis que, dans les églises byzantines, dit de Dartein, les revêtements composent presque toute la décoration et que la sculpture joue un rôle accessoire, dans les églises lombardes c'est l'inverse qui a lieu. On peut même dire que, dans ces dernières, les revêtements deviennent un objet de luxe, attendu que les membres principaux de la construction se trouvent complètement décorés par le fait de leur structure, et que, par suite, les parois à revêtir se réduisent à des surfaces de remplissage. Or, ce sont là des parties secondaires que l'on peut fort bien se dispenser d'orner. La sculpture, au contraire, naturellement appelée à décorer les nombreux chapiteaux des piliers, les archivoltes multiples des baies, les consoles des arcatures, en un mot, toutes les pièces de l'appareil sur lesquelles une fonction spéciale réclame qu'on attire l'attention, devient un élément décoratif d'une importance capitale. » Étude sur Varchitecture lombarde^ I^e partie, p. 58.
Nous avons donc à étudier particulièrement la nature de la sculpture monumentale des édifices lombards, car les revêtements ne servirent qu'exceptionnellement à décorer quelques églises, où on les employa pour orner l'abside. D'ailleurs ces revêtements ne se distinguent des ouvrages byzantins, ni pour le système d'exécution, ni pour l'ordonnance, ni pour le style artistique ; ils sont très probablement les œuvres d'artistes du Bas- Empire. Après le VIII^ siècle, on substitua souvent la peinture aux placages et aux mosaïques.
La sculpture lombarde, dérivée de la sculpture byzantine, suit pendant quelque temps plus ou moins servilement l'art oriental. Plus tard elle s'en éloigne insensiblement, et, dès le IX^ siècle, elle commence à s'affranchir des traditions byzantines ; les chapiteaux de Saint-Ambroise et de Saint-Celse de Milan, que nous avons reproduits ci-dessus (fig. 298 à 304), fourniraient au besoin la preuve de notre assertion. « Tout en s'affaiblissant, dit de Dartein, l'action du style byzantin paraît avoir persisté jusqu'à la fin de l'époque lombarde; témoins ces chapiteaux et bandeaux, appartenant au style le plus avancé, dont la décoration consiste en une ornementation capricieuse, souvent irrégulière, attachée pour ainsi dire à la surface du bloc, et très peu liée par sa disposition à la forme du membre d'architecture qu'elle enveloppe. Cependant la sculpture, au lieu d'être alors, comme au début, maigre et plate, offrait en général un aspect plus large et robuste : les saillies, devenues très prononcées, avaient pris des contours arrondis : ornements et figures étaient dessinés plus correctement. La conservation fréquente, malgré ce progrès, du caractère primitif dans le choix et l'arrangement des sujets n'en est que plus remarquable. » Étude sur 1 architecture lombarde. Ire part., p. 59.
Dans les premiers édifices lombards, on remarque une grande incorrection dans les figures soit réelles soit fantastiques. Les sculpteurs ne parviennent qu'après beaucoup de tâtonnements à donner un peu de modelé à leurs images. Ensuite, pendant toute la durée du style lombard, ils prodiguent, dans leurs oeuvres, les animaux chimériques tantôt isolés, tantôt affrontés, et aiment à reproduire des enlacements de feuillages.
Les sculptures ne couvrent pas seulement les chapiteaux, mais aussi les archivoltes et les tympans des arcades, ainsi que les faces des autels, des ambons, etc. Voici (fig. 3i i à 3i3) quelques exemples de rinceaux et d'enlacements ornant les archivoltes du narthex supérieur à l'église de Saint-Ambroise de Milan :
Fig. 310. Fig. 311.
Sculpture d'ornements sur bs archivoltes de la galerie supérieure du narthex à l'église de Saint-Ambrois^ de Milan (ix* siècle).
Fig. 312. Fig. 313.
Sculpture d'ornements sur les archivoltes de la galerie supérieure du narthex à l'église de Saint-Ambroiss de Milan (ix*" siècle).
Les placages et les revêtements en marbre sont rares à l'intérieur des édifices lombards ; ils n'ont été employés qu'exceptionnellement, comme à l'église de Saint-Ambroise à Milan, pour décorer l'abside de certaines basiliques. Dès le IX^ siècle, on substitua aux placages en marbre les peintures à fresque ou en mosaïques de petits cubes.
Quelquefois on s'est servi, pour orner l'extérieur des édifices, de mosaïques produites par l'emploi de petits matériaux de différentes couleurs. Nous donnons (fig. 814 et 3i5) deux exemples de ce système de décoration emprunté à la rotonde du Saint-Sépulcre (ancien baptistère), qui fait partie de la curieuse église de Saint-Étienne à Bologne. Ces mosaïques sont composées de briques et de marbres variés.
Fig. 314. Fig-'3i5.
Mosaïques à l'extérieur de la rotonde du Saint-Sépulcre à Bologne (xi^-xii» siècle).
(D'après de Dartein).
Caucluôiau. L'influence exercée par le style latin apparaît surtout dans le plan général et la disposition des édifices, tandis que l'influence byzantine se manifeste principalement dans la sculpture monumentale.
§ 2. — ÉTAT DE L'ARCHITECTURE, AVANT LE SIÈCLE, DANS LES PAYS AUTRES QUE LA LOMBARDIE.
I . Jtalie mttf aU tt méxxtfXOmU, Pendant que le style lombard se déve-
loppait dans le nord de l'Italie, le style latin continua de régner dans l'Italie centrale et méridionale. Toutes les basiliques construites à Rome avant le XIIF siècle appartiennent franchement au style latin. Telles sont les églises de VAra-coeli, de Sainte-Cécile (première moitié du 'IX^ siècle), de Sainte- Marie-in-Trastevere (XI F siècle) et la basilique supérieure de Saint-Clément (XI le siècle).
2. Pcl0ti|Ue et (/rrtnce. Sous les rois mérovingiens, on n'éleva aucun édifice important sur le territoire de la Gaule; car le pays était livré à l'anarchie et en proie aux déprédations de ses nouveaux conquérants. La plupart des églises du VII^ et du Vllie siècle étaient en bois; ce qui explique les fréquents incendies d'églises rapportés par les chroniqueurs contemporains. Le peu de constructions en pierres, restées de cette époque dans le midi de la France, ont été élevées aux dépens d'édifices gallo-romains. Elles ne se distinguent par aucun caractère particulier : ce sont des débris maladroitement amoncelés plutôt que des monuments d'architecture.
Au commencement du IX^ siècle, l'empereur Charlemagne essaya de faire revivre les beaux-arts dans l'Europe occidentale; il voulut faire une renais-
Fig. 316.
Elévation et Coupe
de l'oratoire carlovingien de Nimègue (ix® siècle).
sance de l'art romain. Ne trouvant pas, en deçà des Alpes, des architectes et des ouvriers capables d'élever et de décorer un monument, il en fit venir de l'Orient et de l'Italie, qui construisirent, dans son vaste empire, plusieurs monuments, tels que l'église d'Aix-la-Chapelle et l'oratoire du château de Nimègue. Tous ces édifices reproduisent plus ou moins fidèlement le plan de Saint-Vital de Ravenne. Ce sont des polygones (voyez ci-dessus, p. 149, fig. i52, le plan de l'église d'Aix-la-Chapelle) couronnés d'une coupole centrale à plusieurs pans et ayant leurs bas côtés surmontés d'une galerie. La fig. 3 16, qui donne l'élévation extérieure et la coupe de l'oratoire castrai de Nimègue, fera comprendre les dispositions des églises carlovingiennes. Plus tard on construisit, à l'imitation de l'église d'Aix-la-Chapelle : !<> au siècle, l'église abbatiale d'Essen; et 2^ entre les années 1049 1059, celle d'Ottmarsheim en Alsace.
Dans le midi de la France on éleva, au IX^ siècle, quelques édifices dont la décoration dérive évidemment de celle des monuments romains. Voici (fig. 3i7 ^et 3 18) deux exemples de sculpture monumentale empruntés à la
Fig. 318. chapelle de Saint-
Gabriel (Bouchesdu - Rhône ) , construite dans la première moitié du IX^ siècle. Les oves, les feuilles d'acanthe dont ces fragments sont ornés pour- Sculptures à la chapelle de Saint-Gabriel (ix^ siècle). raient les faire prendre pour des sculptures romaines.
Sous les faibles successeurs de Charlemagne, l'organisation et l'unité politiques si énergiquement établies par l'empereur ne purent se maintenir. L'empire, déchiré en lambeaux, fut bientôt en proie aux dissensions intérieures par suite des rivalités de quelques puissants vassaux. Voici en quels termes Viollet-le-Duc dépeint le triste état de la Gaule à cette époque : « Reportons-nous par la pensée au IX^ siècle, dit-il, et examinons un instant ce qu'était alors le sol des Gaules et d'une grande partie de l'Europe occidentale : la féodalité naissante mais non organisée, la guerre, les campagnes couvertes de forêts, en friche, à peine cultivées dans le voisinage des villes; les populations urbaines sans industrie, sans commerce, soumises à une
organisation municipale décrépite, sans lien entre elles; des villae chaque jour ravagées, habitées par des colons ou des serfs dont la condition était à peu près la même; l'empire morcelé, déchiré par les successeurs de Charlemagne et les possesseurs des fiefs. Partout la force brutale, imprévoyante. A.a milieu de ce désordre, seule, une classe d'hommes (les religieux) n'est pas tenue de prendre les armes ou de travailler à la terre : elle est propriétaire d'une portion notable du sol; elle a seule le privilège de s'occuper des choses de l'esprit, d'apprendre et de savoir ; elle est mue par un admirable esprit de patience et de charité; elle acquiert bientôt par cela même une puissance morale contre laquelle viennent inutilement se briser toutes les forces matérielles et aveugles. C'est dans le sein de cette classe, c'est à l'abri des murs du ck'itre que viennent se réfugier les esprits élevés, délicats, réfléchis ; et, chose singuUère, ce sera bientôt parmi ces hommes en dehors du siècle que le siècle viendra chercher ses lumières. Jusqu'au XF siècle cependant ce travail est obscur, lent ; il semble que les établissements religieux, que le clergé, sont occupés à rassembler les éléments d'une civilisation future. Rien n'est constitué, rien n'est défini; les luttes de chaque jour contre la barbarie absorbent toute l'attention du pouvoir clérical, il paraît même épuisé par cette guerre de détails. Les arts se ressentent de cet état incertain, on les voit se traîner péniblement sur la route tracée par Charlemagne, sans beaucoup de progrès ; la 7'enaissance romaine reste stationnaire, elle ne produit aucune idée féconde, neuve, hardie, et sauf quelques exceptions dont nous tiendrons compte, l'architecture reste enveloppée dans son vieux linceul antique. Les invasions des Normands viennent d'ailleurs rendre plus misérable encore la situation du pays; et comment l'architecture aurait-elle pu se développer au milieu de ces ruines de chaque jour, puisqu'elle ne progresse que par la pratique? Cependant ce travail obscur de cloître allait se produire au jour. » Dictionnaire de t architecture, I, p. 122. Les exceptions auxquelles le savant auteur fait allusion sont d'abord Saint-Front de Périgueux, monument élevé au siècle par des constructeurs byzantins, ensuite Saint-Etienne de la même ville, la cathédrale de Cahors et quelques autres édifices du sud-ouest de la France construits sous l'influence de cette importation byzantine.
En Belgique, en Hollande et dans le nord-ouest de la France, les monuments religieux antérieurs à la fin du X^ siècle sont très rares. Les Normands, en faisant irruption dans ces contrées au IX^ siècle, ont ravagé et détruit de fond en comble les églises et les monastères qu'ils rencontraient sur leur passage. Des édifices élevés en Belgique et dans les pays limitrophes avant
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le milieu du siècle il ne reste que l'église d'Aix-la-Chapelle, l'oratoire de Nimègue et la petite chapelle de Hubinne près de Giney, dont nous ferons connaître ci-dessous les intéressantes sculptures.
Pendant la dernière moitié du siècle l'état politique de nos contrées commença à s'améliorer et l'on y bâtit des églises assez considérables, dont quelques-unes, par exemple celles de Saint-Vincent à Soignies, de Saint^ Denis et de Saint-Jean à Liège, existent encore en partie aujourd'hui. Les monuments de cette époque se distinguent par une grande simplicité, et les rares sculptures qui les décorent sont généralement très grossières.
On a assez souvent attribué la pénurie des monuments du X^ siècle à une prétendue croyance que la fin du monde arriverait en l'an mille, croyance qui aurait jeté les peuples dans l'apathie et le découragement. Il est prouvé maintenant que cette crainte de la fin du monde est une pure invention de quelques écrivains du XVF siècle (i).
3, puisse et Allemagne. On construisit, dans ces deux pays, des égUses et des abbayes considérables. Malheureusement presque toutes ont disparu ou subi des transformations qui les rendent méconnaissables. Nous pouvons toutefois citer comme conservées jusqu'à nos jours, en Allemagne, des parties de l'église de Lorsch, près de Mayence, et la crypte de Quedlinbourg. Quelques édifices furent élevés avec des fragments de pierres sculptées arrachés à des monuments romains. C'est ainsi que l'église de Saint- Pantaléon à Cologne fut bâtie en partie, vers la fin du X^ siècle, avec des débris sculptés enlevés à un pont romain. Voyez : sur les monuments allemands, Otte, Geschichte der deutschen Baukunst, Leipzig, 1 874; 2° sur les monuments de la Suisse, Blavignac, Hist. de V architecture sacrée du IV^ au siècle dans les évêchés de Genève, Lausanne et Sion . Paris i853 .
4. (^lugletcrre. Les Saxons furent convertis au christianisme dès le Vllie siècle. Peu versés dans l'art de bâtir, ils n'avaient que des maisons et probablement aussi des églises de bois. Les églises en pierre constituaient l'exception. Il paraît qu'on a employé, dans la construction de quelques-unes de ces dernières, des morceaux de pierres sculptées provenant d'édifices romains.
Les Anglais appellent anglo-saxon le style roman qui a régné chez eux avant le XI^ siècle, saxon celui du XF, et normand celui du XII^ siècle. Voyez Parker, An introduction to the study of gothic architecture. Oxford, 1867, in-i2.
(i) Voyez Revue des questions historiques, XII (1873) ; qX Mémorial belge, 1874,
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