‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 13 sur 136 · LIVRE ï · texte numérisé non relu

LIVRE ï

L*économie politique dit quelles sont les lois sociales qui permettent le mieux au travail de donner satisfaction aux besoins. La science économique a donc pour fondement la notion du besoin.

Pour satisfaire ses besoins» l'homme travaille, épargne et cherche à améliorer sans cesse les instruments et les procédés du travail. Ainsi, besoin, travail, satisfaction du besoin, voilà le cercle économique que parcourent, chaque jqur et chaque année, les individus et les nations.

La nourriture, l'habillement, le logement et r^meu blement sont les principaux besoins du corps.

La culture de l'esprit, des sentiments moraux, du goût, des relations de famille et de société est un besoin de Tordre spirituel.

Le nombre et la nature des besoins rationnels varient avec le climat et Tétat de la civilisation. Il peut être bon d'en satisfaire de plus en plus, à mesure que les moyens de produire des choses utiles se perfectionnent. Cependant, il n'est pas vrai qu'il faille mesurer l'avancement de la civilisation à la multiplicité des besoins satisfaits, ni qu'il soit nécessaire, pour résoudre les problèmes économiques, de les multiplier toujours davantage.

La sagesse antique et la morale chrétienne ont prêché la modération des besoins, conformément à cette belle maxime de Sénèque : Si quem volueris esse divitem^ non est quodaugeas divitias, sed minuas cupiditates. « Voulez-vous être riche, diminuez vos désirs, au lieu d'augmenter vos richesses. » L'économiste ne contredira pas Sénèque.

Le temps consacré à créer des choses superflues,

aussi inutiles au corps qu'à Tâme, est un temps perdu^ et le temps est Fétoffe de la vie. Il faut bien remployer, car il ne se retrouve pas.

Les besoins du corps, tout raffinés qu'ils soient, nous plongent doublement dans la matière, et au moment où on la satisfait, et au moment où l'on se procure ce qu'il faut pour les satisfaire.

Favoriser l'accroissement indéfini des besoins, c'est pousser l'humanité dans le sensualisme, qui est la mort de la vertu et, par suite, de la liberté. Combien Aristote a raison quand il dit : « La quantité des choses qui suffisent pour rendre la vie heureuse est limitée. x>

Les plus grands parmi les bienfaiteurs de l'humanité, Jésus, Bouddha, Zoroastre, Spinosa, ont vécu de peu, parce qu'ils vivaient de la vie de l'esprit, qui est la véritable.

Une âme d'apôtre dans un corps endurci à tout, tels qu'étaient Socrate et saint Paul, voilà les modèles que recommandera l'économiste.

La fin de l'homme n'est pas le boire et le manger, mais la félicité, laquelle se compose de santé, de loisirs, de jouissances intellectuelles ou artistiques et des plaisirs que procure le commerce avec nos semblables. Il ne faut pas nous priver de tous les biens, ou en priver les auti*es, pour accumuler toujours plus de richesses. C'est l'erreur signalée par Juvénal (Sat. VIII, v. 84) :

Et propter vïtam, vivendi perdere caussas.

« Pour vivre, sacrifier ce qui fait la valeur do la vie. »

UVUBI.

§ 3. Les ùaa betomt et les faiiMet nohaMet.

rappelle faux besoins ceux dont la satisfaction éloigne riiomme de son but, qui est le développement de ses facultés, plutôt que de Ten rapprocher.

Les choses que consomment ces faux besoins sont de fausses richesses.

Il faut bien les appeler c richesses », car elles s^achètent et se vendent, au total, pour des sommes énormes; mais ce sont de fausses richesses, car ce ne sont pas des biens, des utilités. Souvent elles sont pires qu'inutiles : elles sont nuisibles ; pires que nui* sibles, funestes.

Les boissons alcooliques sont condamnées par Thy* giène. Elles sont funestes pour la santé. Elles engendrent rivrognerie et tous les vices qui l'accompagnent. Elles dégradent l'homme qui en abuse et le précipitent dans la fange, et cependant elles coûtent, chaque année, à la France, environ 400 millions de francs; à l'Angleterre, 500 millions ; à la Belgique, 80 millions ; à la Hollande, tout autant. En Russie, les droits seuls rapportent à l'État 200 millions de roubles, soit 8.00 millions de francs en monnaie courante; environ le tiers des revenus de l'empire.

D'après les calculs faits aux États-Unis, en dix ans, l'alcool y a imposé une dépense directe de 7 à 8 milliards de francs, et une dépense indirecte de pareille somme; il a envoyé 100 000 orphelins aux asiles; il a

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a fait mettre en prison et dans les work-houscs 158 000 individus; il a déterminé 10 000 suicides, cl il a fait 200 000 vwves et 1 million d'orphelins.

La dépense totale pour les pays civilisés ne peut guère être inférieure à 6 ou 7 milliards.

L'opium, qui conduit ceux qui le fument à l'idiotisme, coûte à la Chine annuellement 400 millions de francs.

L'inexplicable habitude, empruntée aux sauvages, de faire brûler entre les lèvres une feuille de tabac, afin d'absorber une certaine dose d'un poison stupéfiant très pernicieux, la nicotine, coûte à la France, tous les ans, 560 millions de francs; à l'Italie, 158 millions; à la Belgique, 50 millions, et aux pays civilisés plus de 5 milliards, prix modéré pour les 680 millions de kilos de tabac qui sont consommés chaque année, d'après un statisticien autrichien très estimé, M. von Ncuniann-Spallart. L'élite de l'humanité dépense donc 9 à 10 milliardspour s'empoisonner àhauteou à petite dose.

Les femmes donnent aussi des millions pour des pierres précieuses, qui n'ont d'autre effet que d'^n^ tretenir deux défauts graves, la vanité chez celles qui s'en parent, et l'envie chez celles qui doivent s'en passer.

Jetez dans la mer ces boissons alcooliques, cet opium, ce tabac et ces pierres précieuses, rien ne sera perdu. Au contraire, ceux qui s'empoisonnaient et se pervertissaient l'àme et le corps y auront beaucoup gagné en santé morale et en santé physique. Des choses dont la destruction améliore la condition des hommes ne peuvent être de véritables richesses.

Si tout l'argent et toutes les heures de travail que cet argent rétribue, au lieu d'être consacrés, comme

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