‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 60 sur 136 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

mais pour développer leur commerce et pour s'emparer de la vente de certaines denrées très recherchées en Europe.

Peu à peu, de Taccumulation d'une masse de règlements restrictifs naquit le a système colonial ». Il reposait sur deux monopoles.

La mère patrie se réservait le droit exclusif d'acheter les produits des colonies et de les vendre en Europe. Elle comptait ainsi» à défaut de concurrents, les acheter à bon marché et les vendre cher : premier monopole.

Elle se réservait aussi le droit exclusif de vendre dans ses colonies ses produits fabriqués, comptant encore une fois, faute de concurrents, en obtenir un prix très élevé : second monopole.

Ces espérances ont été déçues : la violation de la liberté n'a produit, comme toujours, que des fruits amers. D'une part, accablées sous un si grand nombre d*entraves, les colonies sont restées pauvres et ont peu acheté. D'autre part, les habitants de la métropole ont payé cher les produits de leurs colonies, que le libre commerce leur aurait apportés, d'ailleurs, à meilleur compte : impôt déguisé et qui dépassait de beaucoup le maigre profit.

Ajoutez à cela la cruelle exploitation des Indiens, l'esclavage des noirs, la quantité effroyable d'argent et de sang qu'a coûté leur affranchissement, dans les colonies de la France, de l'Angleterre et récemment aux États-Unis, l'anéantissement de l'antique civilisation du Pérou et du Mexique, et les dépenses ruineuses de l'administration des armées et des flottes, enfin plus d'un demi-siècle de guerres barbares entre les États ciu'opcens à l'occasion des colonies, et l'on se con-

vaincra que la somme des maux l'emporte de beaucoup sur celle des avantages.

Sans doute, la découverte de TAmérique et le commerce avec l'Asie ont élargi le domaine du genre humain et lui ont procuré la jouissance d'un grand nombre de denrées utiles ou agréables. Mais le commerce aurait apporté ces mêmes biens au monde, sans les lui faire payer si cruellement.

Aujourd'hui, il n'est pas une colonie qui ne coûte aux habitants de la métropole plus qu'elle ne leur rapporte.

Peut-on rêver une plus magnifique possession que l'Inde? Un immense empire peuplé de 300 millions d'hommes laborieux et soumis, et, sur les étages qui descendent, en pente douce, des sommets de l'Himalaya jusqu'à la mer, produisant tout, parce que tous les climats et tous les terrains s'y succèdent, empire qui est le théâtre d'une des antiques civilisations du globe. Et cependant faites le compte : un déficit annuel et permanent, des inquiétudes continuelles, et, ce qui est pire, des rivalités sourdes ou des guerres coûteuses avec l'un ou l'autre État européen, et toute la politique extérieure dominée par ce seul intérêt. Les économistes anglais ont dressé la balance : elle ne se solde pas en leur faveur. Les cadets des familles aisées sont employés par le Trésor indien, mais, en réalité c'est le peuple anglais qui les paye. La couronne d'impératrice que la reine d'Angleterre a récemment posée sur son front a coûté et coûtera encore bien des milliards à ses sujets.

La possession des colonies est pour les États modernes un anachronisme. Si l'on conteste cette aifirmation, j'en dirai les motifs.

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Parmi les colonies actuelles il en est de trois sortes. Les unes sont des pays où les émigrants de la métropole peuvent vivre, travailler et se perpétuer, comme TAustralie, le Canada pu T Afrique australe. Les secondes sont des postes militaires et des points de ravitaillement, comme Gibraltar, Malte, Aden, Singaporc, Hong-Kong. Enfin les troisièmes sont des régions tropicales, ha1)itécs par des races faites pour ce climat, comme l'Inde et Java.

Je ne parlerai que des dernières. Les premières s'émanciperont bientôt, comme la Nouvelle-Angleterre, devenue les États-Unis, et quant aux secondes, ce ne sont que de puissants bâtiments de guerre parsemés sur la surface des océans, afin de protéger le commerce.

Pour gouverner les colonies, il faut cet esprit de suite et d'autorité qu'on peut attendre du pouvoir absolu, mais non de ministères parlementaires, qui changent à chaque moment, apportant au gouvernement des vues différentes et souvent opposées.

Un parlement élu pour régler les affaires du pays n'a ni la capacité ni le goût de s'occuper de celles des colonies.

En Angleterre, quand on discute le budget de l'Inde, au Parlement, il ne reste pas cinquante membres dans la chambre des délibérations.

Les affaires des colonies venant compliquer celles du pays même, déjà assez délicates, augmentent encore les difficultés et l'instabilité du régime parlementaire. Comme exemple on peut citer la Hollande.

Les blancs, qui ne peuvent travailler sous les tropiques, vivent nécessairement du tribut prélevé sur io travail des indigènes. Ce système était considéré autre-

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fois comme naturel ; mais attaqué aujourd'hui par ceux qui défendent les droits de l'humanité, il ne peut durer.

L'égalité des différentes races étant acceptée comme un dogme, des droits égaux sont réclamés pour les indigènes. Mais comment les accorder et maintenir, en même temps, leur sujétion?

Quel essor imprimé à l'instruction et à la ciyilisation tout entière, si l'on y consacrait l'argent déyoré dans l'entretien des forces de terre et de mer et dans les guerres de frontières qu'imposent les colonies!

Le plus grand mal est que la possession des colonies multiplie, entre les peuples, les points de contact et les causes de conflit. Voyez les différends qui s'élèvent, à tout moment, entre l'Angleterre et les États-Unis.

Dans Tétat actuel du monde, la paix est un bien si inestimable, que toutes les colonies, passées et présentes, ne valent pas une seule année de guerre.

La plus grande puissance coloniale qui ait jamais existé, l'Angleterre, le comprend. Elle cède à la Grèce les lies Ioniennes, exemple de sagesse qu'on ne peut assez admirer; elle gémit sur l'acquisition de Chypre ; elle fait le compte de ce que lui coûte la possession de l'Inde; et elle prépare l'émancipation complète de l'Australie, du Canada et du Cap.

Si un pays a de l'argent à n'en savoir que faire, qu'il colonise ses landes incultes, en France, la Sologne ; en Italie, la Calabre; en Belgique, la Campine.

Les États qui n'ont pas de colonies peuvent s'en consoler, et ceux qui en ont doivent s'apprêter à les perdre, et cette perte sera encore un gain.

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