‹ Éléments d'économie politiqueChapitre 32 sur 85 · Voir ci-dessus, p. 89 et · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. 89 et

Analyse du profit. — Le profit de l'entrepreneur rémunère évidemment ou du travail, ou du capital, ou les deux à la fois.

Quand l’entrepreneur, ne possédant aucun capital, a dû emprunter intégralement celui dont il se sert, le profit récompense seulement du travail. L’entrepreneur, en effel, en pareil cas, ne coopère pas à la production autrement que par le travail de direction, — travail supérieur à tout autre, du reste, puisqu'il oppose la conception de l’ensemble de l'affaire et détermine l'emploi qui sera fait des ressources fournies par les autres coopéraleurs.

Parfois, au contraire, c’est le capital seul qui est entrepreneur, la direction étant ronfiée à un agent salarié. Il en est ainsi dans les sociétés anonymes, où les actionnaires courent les risques de l’entreprise, tandis que le directeur est un individu choisi par eux et reçoit un traitement fixe. En pareil cas, le profit rémunère le capital exposé.

Mais plus souvent encore l'entrepreneur apporte à la fois dans l'entreprise son travail et son capital. Presque toujours, en effet, celui qui prend l'initiative d’une entreprise possède au moins une partie des fonds nécessaires à cette entreprise. En pareil cas, le profit rémunère à la fois le travail de direction et le capital exposé par l'entrepreneur.

Ainsi, dans tous les cas qu'on peut supposer, l’entrepreneur n’a droit au profit qu’à titre de travailleur, ou de capitaliste, ou de travailleur et de capitaliste tout à la fois. Et il est naturel qu'il en soit ainsi, car on ne pourrait imaginer à quel autre titre il prélèverait une part du produit.

Mais il faut bien se garder d'en conclure que le profit n’est autre chose qu'un salaire ou un intérêt, ou les deux à la fois, selon les cas. Il est tout autre chose. Nous avons vu, en effet, que l'intérêt est par essence une rémunéralion dont le chiffre, fixé à l'avance, ne dépend en rien du résultat effectif de l’œuvre entreprise, — et nous verrons bientôt qu'il en est de même pour le salaire. L’entrepreneur, par exemple, qui a emprunté 100 000 francs à 5 p. 100, ne pourrail, à la fin de l’année, refuser de payer au capitaliste les 5 000 francs d'intérêts promis, sous prétexte qu'aucun bénéfice n’a été fait; et, d'autre part, l’affaire aurait-elle produit des résultats exceptionnels qu’il devrait toujours 5 000 francs

d'intérêts et pas davantage. Tout autre, nous venons de le dire, est le caractère du profit. L'entrepreneur espère, sans doute, quand il entreprend l’œuvre de production, obtenir un bénéfice, mais il n’est nullement certain que son espoir se réalisera. Il ne sera fixé à cet égard qu’à la fin de l’année, en faisant l'inventaire qui lui montrera si, toutes dépenses payées, son actif se trouve augmenté ou diminué.

Le profit diffère donc profondément de l'intérêt et du salaire, non pas qu’il rémunère autre chose que du capital et du travail, mais parce qu'il les rémunère d’une façon spéciale. Si la différence n’est pas dans la cause, elle est dans le mode de la rémunération. |

Causes qui influent sur le taux des profits. — La première de ces deux idées explique pourquoi les causes qui déterminent le taux du profit sont analogues à celles qui influent sur l'intérêt et sur le salaire. Les principales de ces causes sont, en effet :

1° Le besoin qu'on a d'hommes aptes à diriger et assez hardis pour exposer, dans les entreprises, leur travail ou leur capital;

2 L'offre plus ou moins abondante de services de ce genre. |

Ces deux premières causes agissent en sens inverse, car si le besoin en est très grand alors que l'offre est restreinte, le profit tendra à s'élever, tandis qu'il baissera au cas contraire;

-3° Les risques inhérents à l’entreprise, car s'ils sont considérables, il faudra l'espoir d'un grand profit pour décider un entrepreneur à les affronter;

4° Les avantages ou les désagréments de toute nature qu'elle comporte. Il se peut, par exemple, qu'un entrepreneur se contente d’un profit médiocre à raison de la considération que lui vaut sa fonction, tandis qu’il se montrerait plus exigeant dans une profession moins estimée, etc.

Ces causes, qui influent sur le taux du profit, ont leurs analogues, nous l’avons dit et nous le verrons, agissant sur l'intérêt et le salaire. Comment s’en élonner, puisque, dans tous les cas, c'est toujours ou du travail ou du capital qui est rémunéré ? | | |

Élévation et variabilité du taux des profits. — Mais l’aléa qui constitue le caractère particulier du profit entraîne certaines conséquences imporlantes qui ne se rencontrent pas pour l'intérêt et le salaire, et qui donnent à la théorie du profit une importance exceptionnelle.

1° Cet aléa explique d’abord pourquoi le travail de l'entrepreneur ou le capital qu'il expose reçoit, quand les choses se passent normalement, une rémunération plus élevée que le travail de l’ouvrier ou le capital du simple prêleur. Il est naturel, en effet, que le profit d’un entrepreneur soit supérieur au salaire d’un directeur jouissant d’un traitement fixe, puisque ce dernier est sûr de sa rémunéralion, tandis que le premier est exposé à n’en pas recevoir et même à subir des pertes, et, pour la même raison, l’entrepreneur qui expose 100 000 francs dans l'affaire qu’il dirige doit recevoir plus que celui qui se bornerait à les prêter en slipulant un intérêt. Il est bien vrai que le préleur lui-même n’est pas à l'abri de tout risque, car, si l’entreprise sombre, il ne sera peut-être pas remboursé. Mais les dangers qui le menacent sont bien moindres que ceux auxquels l’entrepreneur est exposé. Tant que l’entreprise se maintient, ne donnât-elle aucun bénéfice, le préteur a droit à l'intérêt stipulé, sauf à le prélever sur la fortune personnelle de l'entrepreneur ;encasderuine, son capital ne sera compromis qu'après que celui de l'entrepreneur aura disparu; enfin, il évite la faillite et ses pénibles conséquences. |

2° L’aléa, auquel est soumise la rémunéralion des entrepreneurs, rend comple également des grandes inégalilés qui s'observent dans le taux des profits gagnés par les divers entrepreneurs. Rien de plus variable, en effet, que le taux du profit quand on compare les entreprises : de deux fabriques où l’on produit les mêmes objets, l’une ruinera son chef, tandis que l’autre enrichira le sien; dans l’une, le

-profit atteindra à peine 8 ou 9 p. 100 du capital engagé; dans l’autre, il s'élèvera à 15, 20, peut-être 100 p. 100. C’est que le profit dépend avant tout de l’entrepreneur lui-même et varie avec les hommes. N'ayant pas limilé sa perle pour le cas d'incapacité ou de malchance, l'entrepreneur profite pleinement du succès dû à son habileté ou à son bonheur. Celui qui, placé à la tête d’une industrie, invente un pro-

cédé nouveau restreignant les dépenses, ou trouve seulement moyen, par une nouvelle distribution des tâches ou par une surveillance rigoureuse, d’abaisser les frais de production au-dessous de la moyenne atteinte dans les entreprises similaires, réalise aussitôt des profils exceptionnels.

Quoi de plus juste? Le bénéfice ainsi perçu n'est pas obtenu au détriment de la société; bien au contraire, il est la récompense d'un progrès dont tout le monde sera bientôt en mesure de profiter. Si, en effet, l’ingéniosité des entrepreneurs tend sans cesse à créer des profits exceptionnels, la concurrence lend sans cesse également à les leur enlever quand ils les ont obtenus, les autres entrepreneurs s’efforçant d’imiter ou même de surpasser celui dont le succès attire leur attention.

Tendance à la baisse des profits au cours de la civilisation. — Essentliellement variable et dépendant avant tout de l'habileté de l'entrepreneur, le profit est donc le stimulant du vrogrès industriel. Mais ce stimulant n’agit que pendant le temps nécessaire pour que les perfectionnements imaginés se propagent. De même que l'intérêt, le profit se mesure à l'importance du service rendu. L’entrepreneur qui rend un service exceptionnel obtient un profit exceptionnel; celui qui ne rend qu'un service que d’autres peuvent rendre aussi bien que lui, n'obtient qu'un profit ordinaire.

Aussi doit-on s'attendre à ce que le taux des profits tende à s’abaisser au cours de la civilisation. À mesure que l’industrie progresse, les nouveautés deviennent plus rares et les profits exceptionnels moins fréquents. En même temps, la diffusion de l'instruction augmente le nombre des hommes capables de diriger les entreprises; les perfectionnements de l’organisation industrielle et commerciale alténuent les risques: la baisse du taux de l'intérêt facilite la concurrence en procurant aux entrepreneurs le crédit à bon marché. Ce sont là autant de causes qui doivent abaisser le taux moyen du profit. Comme le dit très bien M. Leroy- Beaulieu, dont nous venons de résumer les conclusions sur ce point : « Réduisant les risques, restreignant la part du

hasard, fournissant plus de concurrents, grâce à une instruction plus répandue, à un goût ou à un besoin plus général d'occupation, il est naturel que la civilisation rende les bénéfices industriels et commerciaux plus faibles et plus uniformes‘. »

1. M. Leroy-Beaulieu, Essai sur la répartition des richesses, p. 307.

Lire dans les Extraits :

Turgot : Du prêt à intérêt (p. 151).

Bentham : Des préjugés contre l’usure (p. 176).

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