AM - NA AP
Or, si le même idéogramme exprime en médo-scythique et en assyrien l'idée de Dieu , on voit qu’il se lit Anap en médoscythique , et Hou en assyrien. Hou , c’est l'articulation sémitique qui représente dans toutes les langues de la même famille l'expression abstraite de la Divinité ; mn en hébreu et en chaldéen,
en syriaque et
enfin en arabe.
Les signes de l’écriture assyrienne se présentent donc tantôt avec leur valeur syllabique, tantôt avec leur valeur idéographique ; et dès lors il s'est trouvé que les caractères assyriens ne répondaient pas toujours aux mêmes articulations. Cette double valeur ne résulto pas cependant du fait de la polyphonie , et il importe de le signaler : c'est pourquoi nous allons essayer de faire comprendre le motif de la différence qui existe entre l'articulation syllabique d'un signe et son articulation idéographique.
Si on consulte le caractère fondamental de l'écriture hiéroglyphique des Égyptiens , on voit que le signe hiéroglyphique représente un objet dont le nom , en copte , donne l’articulation égyptienne ; nous savons par là que les hiéroglyphes égyptiens ont pris
ÉCHI'HHF.» ANAK1ENNE».
naissance en Égypte. Pourquoi en est-il autrement en Assyrie , puisque l’écriture anarienne procède d’une origine hiéroglyphique? C'est que l’écriture assyrienne , en usage chez différents peuples qui parlaient des langues différentes , a fourni des idéogrammes dont l’articulation phonétique changeait suivant la langue du peuple qui traduisait le caractère symbolique, tandis que la valeur phonétique des signes restait la même chez tous ces peuples. U est facile dès lors de reconnaître le peuple chez qui elle a pris naissance , parce que la valeur phonétique des idéogrammes se trouvera d’accord avec les articulations phonétiques qui traduisaient les noms des images représentées. Si nous consultons maintenant l’exemple que nous avons cité , nous voyons que le même signe a la valeur syllabique de an dans les deux langues , et la valeur idéographique de Dieu chez les deux peuples. Or, les ilédo-Scythes prononçaient anap ce que les Assyriens prononçaient ilou. L’écriture cunéiforme parait donc avoir pris naissance chez un peuple dont les textes de la seconde colonne des inscriptions trilingues nous ont conservé los débris? — Mais poursuivons.
L’écriture assyrienne ne s’est pas bornée à avoir de simples monogrammes : il fut quelquefois nécessaire , pour exprimer une idée,* d'avoir recours h deux signes: par exemple, quand il s’est agi de représenter, non plus l’idée générale de la Divinité, mais telle divinité spéciale. Nous pouvons nous rendre compte encore de ce qui a dû se passer en assyrien, par ce qui s'est passé dans l’écriture idéographique des Égyptiens. Comment , en effet , ces derniers ont-ils procédé pour exprimer une idée de ce genre ? Ils ont d’abord écrit l’idéogramme général de la Divinité : un homme assis à l’égyptienne ; puis ils y ont ajouté l'attribut qui caractérise le dieu : une tête d'épervier, pour /foras; une tête de char, al, pour Anubis, etc. ;
ÉCMTLHKS ANAHIENNES.
et comme la même divinité pouvait avoir plusieurs attributs , il s'ensuivait que chacun de ces attributs pouvait la représenter également. Ainsi, Osiris était aussi bien caractérisé par un œil que par un fouet , ou par un pschenl flanqué de deux plumes d’autruche. Est-ce à dire que la figure assise représente une articulation qui change de valeur suivant la divinité exprimée? Évidemment non. Il en est de même en assyrien : il s’agit d’exprimer, par
exemple, le dieu Nébo. On écrit d’abord l’idéogramme divin Hf-
Mais Nébo a dans scs attributs le sacre des rois ; dès lors on fait suivre l’idéogramme divin du signe qui représente cet attribut, un
lecylus, autant qu’on en peut juger toutefois par le signe
dont la forme hiératique nous a été conservée. On a ainsi un groupe de deux signes
qu’il faudrait lire A S- PA , s’il était phonétique, et qui pourtant exprime le dieu Nébo. Mais ce dieu a un autre attribut : c’est le dieu de X action, le dieu qui surveille. Il peut donc être aussi caractérisé par le symbole qui exprime cette idée, et nous aurons un second groupe en ajoutant h l’idéogramme divin un signo^"Y^~ dont la forme hiératique paraît procéder de l’image d’une herse et qui a la valeur idéographique de faire on inspecter. Nous aurons donc encore un groupe de deux signes
qu’on devrait lire AN- A fi , s’il était phonétique, mais qui exprime encore le dieu Nébo. Ces deux groupes sont, en effet, traduits pho-
ÊUtlll'HES ANAHIENNES.
nétiquement de la môme manière, et ils se prononcent en assyrien :
VA. — m — UV NA — uu — v.
Ce n'est pas à dire que le signe »-y, qui a la valeur syllabique de an , aura également la valeur de tia, pas plus que les signes qui ont la valeur de pa et ak n’ont celle de bu. Non, ces signes n’ont qu’une valeur syllabique, et rien de plus. Lorsqu’ils jouent un rôle idéographique , l’ensemble se prononce autrement ; mais le groupe ne peut être décomposé.
Le nom de Babylone est un de ceux qui ont été le plus fréquemment cités , et dont les différentes formes ont été le plus scrupuleusement analysées. Dans les inscriptions trilingues , au mot perse Babyrus correspond un groupe qui se lirait:
l'IK TIR Kl ,
s’il était phonétique ; mais ce groupe est l’expression idéographique du nom de Babylone. Or , il se retrouve sur les monuments unilingues de Babylone , oh il est remplacé par un groupe qui se lit , en assyrien moderne :
BA — ni LC *
et qui donne l’articulation phonétique très-reconnaissable du nom de Babylone, le Babyrus des Perses. Nous avons donc, d'une
ÉCRITURES AN ARIENNES
part , par la traduction perse , la signification de l’idéogramme ; d'autre part, par la comparaison des textes, la décomposition syllabique de l'idéogramme, et dès lors la double certitude de la valeur idéographique et de la valeur phonétique du nom de Babvlone.
11 existe plusieurs autres combinaisons de caractères qui représentent également le nom de la capitale de la Chaldée , mais qu'il pst inutile de citer ici. Ces différentes manières d'exprimer le nom do la même ville n’impliquent pas nécessairement l’identification des signes qui composent ces groupes ; c’est ainsi que Rome est désignée, dans les auteurs latins, par l’RBS et par ROMA, sans qu’on ait songé h identifier la valeur phonétique des quatre caractères qui composent ces deux groupes et qui désignent la ville de Romulus. R en est de même en assyrien : aussi les identifications, auxquelles on est conduit par la comparaison des textes , doivent être accueillies avec la réserve que le progrès du déchiffrement comporte.
Il a été sans doute très-commode d’avoir, h l’origine, la traduction perse pour reconnaître le groupe oit l’on devait chercher, dans l’assyrien trilingue , les noms propres qui ont servi de base au déchiffrement. Mais on n’a pas tardé h s’apercevoir que l’on pouvait arriver au même résultat par la comparaison des textes. Si la traduction perse nous eût fait défaut , le nom de Babvlone ne nous serait pas resté inexplicable en présence des textes de Nabuchodonosor , puisqu'ils nous donnent également toutes les formes de ce nom. On l’eût expliqué comme on a expliqué le nom de ISinive, qui ne se trouve pas dans les inscriptions trilingues. On rencontre, en effet, dans les inscriptions de Khorsahad, un groupe
précédé du signe indicatif des noms de ville. 11 serait resté inex-
ÉCRITURES A.NARIKNNKS.
plicahle , comme tous les idéogrammes , si sa décomposition phonétique eût fait défaut ; mais il permute avec un mitre groupe dont la valeur des signes se laisse traduire ainsi :
ï« 4 -Tt
RI NC — A.
Il était donc impossible de ne pas reconnaître, dans le groupe phonétique et dans le groupe idéographique , le nom de la première capitale de l'Assvrie. Il en est de même de tout l'ensemble du système graphique : les documents sont assez nombreux pour qu’il soit permis d’espérer qu’on rencontrera, un jour ou un autre, la transcription phonétique de tous les groupes idéographiques qui embarrassent encore la lecture des textes assyriens.
La grande difficulté est de distinguer les groupes idéographiques des groupes qui doivent être lus syllabiquement. Voici quelques observations qui permettent dans certains cas de les reconnaître. Nous avons vu que l’orthographe assyrienne suivait des règles précises dont la rigueur ne peut être contestée. M. Oppert ajoute encore que l’cnchalncment syllabique n’était pas indifférent dans la composition des groupes. Ainsi , les Assyriens avaient adopté pour règle générale d’écrire les syllabes qui forment le milieu des mots avec des signes commençant par des consonnes , et non avec des caractères qui se terminent par une consonne. Donc , toutes les fois que l’on rencontre une suite de signes syllabiques simples aux consonnes désinentes , on peut être sûr que l'on est en présence d’un groupe idéographique (1).
Ces suites de signes sont quelquefois très-considérables , ainsi que nous l’avons vu par le nom de Nahuchodonosor dont les
(4) Expédition scientifique en Mésopotamie , I. Il, p. 105.
ÉilUTUJiKS A.VAUUjNMià.
monuments uniliugues.imus donnent la transcription, depuis l'ensemble idéographique jusqu'à sa décomposition phonétique en syllabes simples. Les idéogrammes peuvent en effet se présenter sous différentes formes et entrer en combinaison pour former un nom propre composé de deux ou trois éléments , et alors il peut arriver que, chaque élément étant indépendant des autres, un même nom puisse renfermer une partie phonétique et une partie idéographique. Le nom de Sidinlabel , babylonien insurgé , mentionné dans les inscriptions trilingues, en a fourni l’exemple. En étendant le principe qu’il révèle aux autres noms propres assyriens , nous avons pu donner une théorie de la composition des noms propres qui montre dans quelles circonstances on peut avoir la certitude de la lecture de ces noms (1).
Cependant les expressions idéographiques que l’on rencontre dans les textes assyriens ne sont pas toutes de la même nature. J ’en ai signalé deux catégories distinctes (2) : — les unes forment des groupes que je considère comme des idéogrammes d'origine, si je puis m’exprimer ainsi, parce qu’ils ont été créés tels par les inventeurs de locrilurc anaricnne. Ce sont des combinaisons d’images dont les formes altérées rappellent encore pour l’œil les objets
qu’ils désignent ; ils ont été ainsi acceptés par tous les peuples qui se sont servis du même système graphique , quelle qu’ait été leur langue , et on les comprend aussi facilement dans les inscriptions arméniaques et stisicnnes, dont on ne peut encore lire la partie phonétique, que dans lès inscriptions assyriennes les mieux interprétées. On les reconnaît toujours, dans les textes assyriens , à leur indépendance des règles de l’orthographe ordinaire; ils
(4) Les noms propres nssÿnen.%, Itecherches sur les expressions itléotjrapUufues , janvier 1M1.
(2) Inscriptions tic Hammourabi, roi de Babylonc, p. 21).
ftcRITllIKS ANAIIIKNNKS.
sont invariables et ne sc prêtent ii aucune des flexions qui pourraient en dénaturer les signes. — Les autres proviennent de groupes originairement phonétiques, qui exprimaient phonétiquement, dans la langue des inventeurs de l’écriture anarienne, une idée qui déjà n'était plus rendue par une image. Ces groupes subissaient nécessairement les modifications vocales de la langue primitive ; mais ils ont été acceptés , avec l’ensemble du système graphique anarien, pour exprimer la même idée, par des peuples qui ne priaient plus la langue dans laquelle leur articulation était comprise. 11 s’en est suivi que ces groupes ont été considérés , à leur tour , comme de véritables images qui ne s'adressaient plus qu’à l’œil dans les textes assyriens, et les scribes de Babylnne et de Ninivc en ont reproduit les formes graphiques sans se préoccuper de leur articulation ni de leurs flexions , pour s’en servir comme de véritables idéogrammes.
Les faits sont constants; on en trouve de nombreux exemples dans les textes. On avait cru ainsi que les Assyriens avaient ri\u dans leur langue un grand nombre d’expressions étrangères, lorsqu'ils n’avaient admis, en réalité , dans leurs inscriptions, que des formes graphiques. Il nous a semblé dès lors qu’on pouvait dire que les Assyriens écrivaient véritablement des signes phonétiques, mais qu'il les prononçaient autrement (1). J’ai désigné ces groupes , pour les distinguer des idéogrammes d’origine , sous le nom de groupes allophones. Us comprennent en général toutes ces expressions scylhiques ou touraniennes dont M. Opjiert a signalé des exemples dans son Expédition en Mésopotamie (t. II , p. 93 etsuiv.)et dont on ne peut plus aujourd’hui contester la nature.
(!) domino lions écrivons, on français, les deux letlros v. g., qui veulent dire verbi graiia , el que nous prononçons par rxempte.
Écmll'HKS AXAIIIENNES.
11 est facile Je comprendre maintenant que les complications qui naissent du pouvoir idéographique des signes sont les plus sérieuses , et qu’elles laissent loin derrière elles les embarras qui peuvent naître de l'incertitude des valeurs, lorsqu’on so trouve en présence d’un signe polyphone dont il s’agit de déterminer l’articulation. Cependant , comme en fait , les groupes idéographiques ou allophones doivent toujours être ramenés à une transcription phonétique , la lecture des inscriptions assyriennes re|>osc véritablement sur la détermination des valeurs phonétiques. Or, comme le plus grand embarras qu’elle présente provient du phénomène de la polyphonie , je vais essayer d’en déterminer la portée et indiquer les moyens qui me paraissent les plus propres à aplanir cette difficulté.
Rappelons-nous comment on a procédé pour obtenir la lecture du ■mm de Darius, que nous avons déjà cité plusieurs fuis ; il s’écrit :
et se lit : ha — ni — va — vus.
Le signe ^ K , dont la valeur a été long-temps indécise, n’a été définitivement lu vus que lorsqu'on a eu la preuve qu'il
permutait avec les signes eu ct ^ | j J MS <’ nl9,:5 >
d’nn autre côté, on s’aperçut que le môme signe terminait également le nom de l’Égypte, qui s'écrit :
et se lit: ni — sih,
Le dernier caractère est remplacé dans ce mot par les deux signes
ÉCRITURES ANAHIKNNES,
ir. O signe a donc deux valeurs dis-
tinctes : il est polyphnnr , et cette polyphonie n'est pas spéciale à ces deux mots, dont l’un présenterait un fait isolé; car d’autres mots renferment le même signe et présentent également la même décomposition, tantôt en eu us, tantôt en si ir; cependant , la lecture , une fois déterminée , est constante ; elle persiste pour
le même mot. Ainsi , par exemple , jamais le signe J M< ne présente une décomposition qui permettrait de lire le nom de Darius Da ri-ya-si-ir, ou le nom de l'Égypte Mi-vu-us. Le fait annoncé par le colonel Rawlinson est donc exact, et malheureusement de trop nombreux exemples viennent le confirmer.
Un mot dans l’écriture assyrienne, dont le texte perse nous donne la transcription et le contrôle, rend surtout sensible ce fait par la juxta-position du môme caractère employé avec deux valeurs syllabiques différentes. C’est le nom du fondateur de la dynastie des
Achéménides , dans lequel le double crochet « est pris tantôt avec la valeur de man , tantôt avec celle de nis , et quelquefois, dans le môme mot, avec ces deux valeurs. Ce fait est d’autant plus remarquable que le même signe , outre ces deux valeurs syllabiques, a la valeur idéographique de roi, qu'il faudrait prononcer s'nrru. Cet exemple est tellement connu qu’il nous suffit de le rappeler ici.
La difficulté existe donc et pourtant elle n’a pas arrêté les progrès sérieux qui se sont accomplis; car on ne peut nier que l’on ait lu pendant long-temps les textes assyriens avec cette difficulté, et malgré cette difficulté. Le colonel Rawlinson, qui le premier l’a signalée, n’en a pas moins traduit les passages où précisément il la rencontrait si inopinément.
ÉCHO I.HKS ANAHLENNES.
M. Brandis a essayé de la limiter aux noms propres; selon lui, ces noms seuls en auraient été affectés (I) ; malheureusement on a constaté que ce phénomène se reproduisait, non-seulement dans les noms communs , mais encore dans les adjectifs et dans les verbes ; en un mot, que ce phénomène envahissait toutes les parties du discours.
M. Oppert, sans toutefois résoudre complètement la difficulté, en a d’abord singulièrement restreint l’étendue, en découvrant un fait que sa fréquente répétition a permis d’élever à la hauteur d'un principe de lecture, et auquel il a donné le nom de complément phonétique. Ce fait résulte du mélange des caractères idéographiques et des caractères phonétiques dans un môme mol; il existe dans l’écriture hiéroglyphique des Egyptiens, suivant tous les égyptologues ; M. de Rosny eu a reconnu l’existence dans l’écriture japonaise ; il devait se trouver dans l’écriture assyrienne , comme on peut légitimement le supposer dans toutes les écritures hiéroglyphiques. Voici en quoi il consiste : un signe idéographique est susceptible d’éveiller plusieurs idées ; pour les distinguer , les Assyriens écrivaient d'abord l’idéogramme et lui donnaient la terminaison phonétique que le mot aurait eue, s'il eût été écrit phonétiquement. I^e nom de Nabuchodonosor présente souvent les deux premiers
signes idéographiques
Xrm-
an ak ( Nabu ) , avec la
terminaison phonétique cuduriusur ( supra , p. 187). Lorsque le groupe est moins fréquent , lorsque les signes sont moins nom- ■breux , il est quelquefois plus difficile de distinguer la valeur idéo-
graphique du premier signe. Ainsi le signe ^ a la valeur idéo-
(1) (Jeter tien hittorischrn 67trinii nus der Entzifferung der assyrisclten Inschriften. lier lin , 1856.
Êl lim lits AWHIKXXKS.
graphique de soleil , par suite celle de soleil levant, puis celle de jour. Ces différents mots sont rendus par des signes qui répondent à des prononciations syllabiques différentes, suivant le rdle qu’ils jouent dans la composition du mot. Nous avons ainsi deux expressions pour lire le même mot :
1 DÉOGKAI'H IQUEM EST.