‹ Eléments d'hygièneChapitre 153 sur 156 · LIVRE VI, CHAPlTttE Wir · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPlTttE Wir

tous les in té tels, froissés^ tous les partis vaincus , on un mot, tout ce qui a eu ou aurait à souffrir d'une révolution.

L'ancien régime, réveillé dans ses espérances, et le nouveau, armé de ses terreurs, se trouveraient en présence pour se combattre avec fureur. L'étranger, avec ses immenses armées, organisées et disciplinées, tomberait sur notre nouvelle France divisée. Nos notabilités financières et industrielles, épouvantées des suites d'une pareille lutte , s'enfuieraient ou se cacheraient avec leurs capitaux. L'on pressent ce qui arriverait au commerce , à l'agriculture , et à toutes les industries! Toutes les capacités qui dirigent ces sources de richesses et de bien-être, tous les capitaux qui les vivifient, tous les bras qui les font mouvoir, recevraient une autre direction ou disparaîtraient. De là , une détresse , une misère , qu'on ne peut calculer. La guerre au dehors , la guerre au dedans -, plus d'instruction que celle des camps et des champs de bataille... Alors, quelle démoralisation ! et cette démoralisation serait d'autant plus affreuse que , dans une pareille lutte , les passions les plus fanatiques et les plus acharnées joueraient nécessairement le plus grand rôle ; que, de tous côtés, les résistances devenant extrêmes , chaque parti se verrait contraint de recourir à des moyens analogues pour les vaincre. Alors que n'aurait-on pas à craindre pour les saintes lois de l'humanité et de la justice ! et quel triste enseignement le peuple en recevrait ! Sa civilisation en serait reculée de plus d'un siècle , et puis , qui peut nous répondre qu'une guerre, commencée au nom delà liberté , ne finirait pas au profit du despotisme ?

C'est donc par des moyens pacifiques que doit s'opérer la réforme politique , surtout si l'on tient à ce qu'elle soit durable. En attendant , si les gouvernements veulent prolonger leur existence, et tiennent à ne pas mourir de mort violente, il faut qu'ils aient pitié des populations laborieuses , qu'ils n'oublient pas que le premier de leurs droits est celui qu'elles ont de vivre *, qu'il est urgent de rendre les charges qui pèsent sur elles moins lourdes , d'abaisser au moins ces impôts t. 11. 21

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qui renchérissent leurs substances nutritives. C'est d'ailleurs l'intérêt de tous. La prospérité d'un pays lient à sa richesse -, celle-ci est le produit du travail , et le travail le résultat des forces qu'on a à y dépenser. Or, comme les forces sont en proportion de la bonté du régime alimentaire qu'on suit , il en résulte qu'il importe à tous que les travailleurs soient confortablement nourris : donc , plus d'impôts sur les céréales , les viandes 5 très-peu aussi sur le vin ( parce qu'il est tout à la fois stimulant et aliment des forces vitales de l'ouvrier) , et très-peu aussi sur le sel , qui est le condiment indispensable à leur nourriture , et sans lequel elle ne serait pas digestible.

Le premier devoir d'un gouvernement est de donner aux. classes ouvrières le pabulum corporis et animi , l'aliment du corps par le travail , celui de l'âme par l'éducation et l'instruction. Quant au travail qui doit procurer aux indigents l'alimentation qui leur est indispensable , les gouvernements en ont toujours en disponibilité. Il y a toujours des routes à faire , des canaux à creuser , des chemins vicinaux à établir ou à entretenir , etc. , et pour payer ces travaux à leur juste valeur , ne peut-on pas faire contribuer toutes les classes aisées qui en profitent le plus? Il y a autre chose à faire aussi en faveur de ceux qui, parleurs labeurs, nourrissent et enrichissent la société. Expliquons-nous.

Si le riche a le droit de tirer parti de son or , et d'être favorisé dans ses entreprises commerciales et industrielles , comme il l'est en effet par l'établissement de banques, de bourses , de tarifs de douane , par les primes, les débouchés qu'on lui ouvre pour le placement de ses marchandises et de son argent , le pauvre n'a-t-il pas aussi de son côté le droit d'utiliser ses bras , d'être protégé et favorisé dans le bon emploi de sa force musculaire , c'est-à-dire dans l'application de cette force à la production ? Cette force n'est-elle pas pour lui et la société un capital tout aussi important , tout aussi respectable et tout aussi sacré que celui de l'argent? Il faut donc , je le répète , qu'on l'aide à utiliser ce capital , le seul qu'il possède -, je dis plus , c'est qu'il faut qu'il lui soit , non-

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seulement possible , mais facile , d'en tirer une rente qui soit au moins suffisante pour son entretien et celui de sa famille. Cette possibilité de vivre avec son travail fait son droit, et la garantie de ce droit est le devoir sacré de tout gouvernement, c'est de plus son intérêt.

Il est, selon moi, des principes qu'on méconnaît ou qu'on applique mal. Dans toute production , il y a au moins trois sortes de capitaux d'engagés : l'argent qui sert à acquérir ou à établir l'entreprise , l'esprit qui la dirige , et la force musculaire ou main-d'œuvre qui la fait mouvoir. Chacun de ces capitaux ne doit-il pas donner droit à une part proportionnelle au profit commun qu'il sert à produire , et selon au reste les chances, risques , etc. , que court chacun d'eux ? En d'autres termes, les bénéfices d'une entreprise ne devraient-ils pas être considérés comme un dividende général , et donner lieu à un partage qui serait établi d'après la valeur relative de chaque capital , laquelle serait estimée amiablemenl , ou par le moyen d'un jury, au choix des parties intéressées? Mais comme celui qui n'a pour tout capital que sa main-d'œuvre ou son génie industriel ne pourrait vivre alors que l'entreprise éprouverait des pertes , ne vaudrait-il pas mieux pour les possesseurs de ces deux sortes de capitaux , qu'une faible rétribution leur fût assurée jour par jour ( rétribution qui serait cependant suffisante pour les faire vivre ) , et en outre une part dans les profils éventuels , laquelle serait en rapport avec ces mêmes profils , et à la valeur estimée et convenue de chaque espèce de capital ? Par ces moyens , le travail cesserait d'être avili , la dignité humaine serait respectée , et la justice dislributive , c'est-à-dire le principe d'égalité, cesserait d'être violée. L'on ne verrait plus ces collisions entre les hommes de salaire et ceux qui les emploient , et l'harmonie de la société ne serait plus exposée à être violemment troublée.

Quant à l'instruction et à l'éducation, le devoir du gouvernement est de la répandre gratuitement dans ce qu'elle a d'essentiellement utile à tous, savoir, les connaissances premières et la morale; je vais plus loin, il faut qu'il contraigne

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à l'accepter. Un père est condamné à nourrir ses enfants ; quand il se refuse à ce qu'on leur donne l'aliment de l'esprit, il est tout aussi coupable que s'il refusait l'aliment du corps ; il faut que , légalement , il puisse être puni de son refus. Personne n'a le droit de répandre dans la société une maladie physique -, pour la même raison , il ne doit pas être permis de la souiller par les vices de l'ignorance. Il faut restreindre toute liberté de mal faire ; et quelle plus mauvaise action que celle qui aurait pour résultat d'annuler les plus nobles facultés de la nature humaine ? Il faut donc punir par une amende tous les parents qui se refuseraient à envoyer leurs enfants aux lieux où se donne l'instruction gratuite.

Mais , me dira-t-on , toutes ces améliorations que vous proposez et que vous espérez , il ne faut pas les attendre des gouvernements tels qu'ils sont constitués; elles ne sont pas possibles sous leur règne. Je réponds que , malgré leur mauvais vouloir, l'esprit humain ira toujours en avant , que l'imprimerie continuera toujours à fonctionner , la presse à discuter, et que, malgré l'opposition des gouvernants, et peut-être à cause même de cette opposition , les lumières tendront toujours à se répandre davantage , et la civilisation marchera de plus en plus, en dépit des obstacles, vers l'égalité dans les destinées sociales : c'est une tendance de notre nature, un besoin imnérieux qui se fait d'autant plus sentir qu'il est moins satisfait. D'ailleurs la révolution française s'est levée comme un soleil , pour parcourir le monde , l'éclairer et le vivifier , et il n'y a pas de Josué qui puisse aujourd'hui suspendre son cours et son action.

Mais enfin, quand sera-t-on assez éclairé pour qu'il y ait opportunité à tenter des réformes politiques ? Selon quel mode alors devrait-on les réaliser ?

Quant à la première question , je réponds : je l'ignore ; quant à la deuxième, je dis qu'il y a, avant de se prononcer, bien des esprits à mettre d'accord, bien des calculs à faire , bien des expériences en petit à tenter 5 qu'en attendant on a le temps d'y réfléchir.

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Tout ce que je sais , c'est que pour la plus grande partie de la génération présente, la république a peu d'attraits; elle paraît même lui être antipathique. Il n'y a pas d'ailleurs assez de républicains dignes de ce nom , qui soient par leurs vertus , leurs lumières et surtout par leur union , capables de la faire marcher et vivre au milieu de ce troupeau d'égoïstes et de rapaces qui dominent et exploitent la société. Il ne faut pas se le dissimuler , ce mode de gouvernement a maintenant pour adversaires déclarés presque tous ceux qui sont en possession des monopoles, des places, du sol et de la haute industrie.

Puis, la république , c'est le suffrage universel direct ou indirect. Eh bien ! aujourd'hui ce serait là l'abîme où elle viendrait s'engloutir. Sans doute , tous les hommes onï des droits égaux : oui, je le reconnais 5 mais je n'admets pas qu'ils soient tous placés dans des conditions convenables et nécessaires pour les exercer avec connaissance de cause , et d'une manière utile pour eux et la société. La théorie me fait bien sentir l'importance d'une organisation qui permettrait de faire dériver toutes les fonctions du libre suffrage de tous ceux qui ont intérêt à ce qu'elles soient bien exercées , mais bientôt la pratique vient me démontrer que la théorie se fait illusion , qu'elle ne voit pas, ne juge pas le peuple tel qu'il est , tel que l'ont fait dix-neuf siècles de servitude et d'ignorance. A ceux qui douteraient de la véritable situation dans laquelle il se trouve , je puis dire : J'ai passé quarante ans de ma vie avec le peuple parce que je l'aime ; je l'ai beaucoup étudié, et sous bien des rapports, et dans bien des contrées -, partout j'ai reconnu qu'il avait de bien bonnes qualités, il est vrai , mais aussi qu'il était ignorant de ses droits et de ses devoirs, insouciant de son avenir, préoccupé seulement de son présent qu'il consume en travaux pénibles , et en plaisirs matériels ; que partout, quand il est religieux, il est courbé sous le joug de son pasteur ; quand il ne l'est pas , il est ou îe complaisant docile du riche qui lui donne du travail ou du pain , ou l'esclave du puissant qui le protège ou le ty-t.

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rannise ; que partout, enfin , on le voit ravalé dans sa dignité , privé de lumière, et tout-à-fait sans indépendance. Le peuplp , ainsi fait , doit, jusqu'à sa réforme intellectuelle , être considéré en général comme un véritable mineur, à l'exemple des femmes et des enfants. Après cet, historique , je ferai cette question :

te pouvoir , pour être bon et utile , ne doit-il pas être pur et éclairé ? Ce sont là des conditions de rigueur. Eh bien ! est-il possible qu'il soit pur et éclairé quand il émane de sources qui ne le sont pas ? Ainsi , je répèle encore ici que l'émancipation morale et intellectuelle du peuple doit précéder son émancipation politique et sociale.

En attendant, tout roi, tout empereur, tout despote même, qui à un cœur philanthrope réunirait une tète capable et une volonté énergique , réaliserait pour moi la république, parce qu'il ferait converger les forces individuelles vers un but sociétaire , vers l'intérêt général. Mais il faudrait qu'il fut bien puissant pour qu'en agissant de celte manière il ne se fit pas détrôner par les intérêts aristocratiques. Je n'ignore pas qu'il y a peu de chances de voir apparaître un roi pareil 5 l'histoire de quinze siècles de monarchie ne compte pas six rois qui aient mérité d'être classés parmi les bienfaiteurs de leur pays, ^lais il faut faire la part des circonstances et de l'époque ; chacun subit l'influence de son siècle. Quand les peuples sont ignorants et corrompus, il est difficile que les rois élevés dans leur atmosphère ne le soient pas eux-mêmes! Les républiques anciennes, qu'on nous fait tant admirer dans nos livres classiques, 11e se sont-elles pas livrées aux excès les plus épouvantables de la tyrannie et du despotisme ? N'avaient-elles pas consacré l'ilotisme et l'esclavage, la propriété de l'homme par rhomm,e ? La race patricienne ne s'arrogeait-elle pas tous les avantages sociaux? Les républiques modernes (les Etats-Unis exceptés ) on,t-elles été autre chose que le règne des privilégiés ?

Je conviens sans peine que si un roi de notre époque voulait que son gouvernement fût réellement fondé sur le principe'

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de la distinction dos pouvoirs ; que s'il admelluit une large élection , ou , mieux encore , le mélange du concours avec l'élection, pour tontes les fonctions importantes, le libre contrôle de la presse , avec une bonne et solide organisation de l'instruction et de l'éducation populaires , que ce roi-là vaudrait mieux que celui qui avec de très-bonnes intentions voudrait tout faire par lui-même, Un roi pareil réaliserait autant que possible ce qu'on appelle la monarchie représentative constitutionnelle \ mais ce genre mixte de gouvernement , avec les vices de noire temps , ne fonctionnerait pas encore bien, parce que les éléments de sa formation et de son action n'auraient pas été d'avance préparés et épurés convenablement. Enfin, admettons l'hypothèse que nous sommes arrivés, sans les transitions que- je crois nécessaires à une époque de rénovation politique, soit, dune part, parla caducité des grands obstacles, soit, d'un autre côté, par la volonté plus énergique des masses populaires, alors est-ce la république une et indivisible qu'il faudrait d'abord établir? Avant de répondre affirmativement, ne faudrait-il pas examiner si ce mode de gouvernement est bien celui qui convient le mieux , qui est le plus applicable à cette collection d'individus si disparates d'origine , d'intérêts et de mœurs , qu'on appelle la nation française?

La dictature d'un homme puissant par la capacité , la volonté, et plus encore par sa haute moralité philanthropique, ne serait-elle pas nécessaire avant l'établissement définitif de tout autre gouvernement? Je le crois. Pendant l'exercice cle celte dictature , l'on ferait, selon une méthode expérimentale bien calculée d'avance, des essais de gouvernement en petit. L'on fonderait des colonies ou associations agricoles et industrielles , les unes selon le mode hiérarchique régimenlaire , avec l'élection des officiers dirigeants au choix de tous, d'autres, selon le système perfectionné de Fourrier, d'autres encore d'après les principes plus ou moins modifiés de Darwin, de Bugnet , d'Owen . etc. Bien entendu qu'avant de commencer ces essais, l'on en préparerait pacifiquement les élé-

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ments, el lou en réglerait le mode constitutif ; puis , après un consciencieux examen des résultats obtenus, Ton se prononcerait plus aisément sur la forme et la constitution d'un gouvernement général définitif. Peut-être ce gouvernement général ne devrait-il être autre chose qu'une espèce de jury exécutif central , élu par les délégués de toutes les communes, colonies ou groupes sociétaires , et chargé de mettre en vigueur l'assurance mutuelle qu'ils contracteraient entre eux, et qui aurait pour but d'éloigner tous les obstacles, de combattre tous les ennemis communs , et de mettre à terme les entreprises d'un intérêt général, et le tout selon les règles d'un pacte constitutif général.

En attendant la réalisation de cette utopie ou de toute autre, que les hommes de bien ne laissent point refroidir leur zèle, et qu'ils continuent avec dévoûment à répandre les idées justes , les pensées généreuses , et à faire naître tous les nobles sentiments sans lesquels il n'y aura jamais de bons citoyens. Une fois qu'on sera parvenu à incarner ces idées justes , à identifier ces sentiments généreux avec une grande partie de la génération naissante , il deviendra facile de concilier la théorie avec la pratique , de rapprocher les intérêts dissidents , de rallier les opinions divergentes ; l'on pourra s'entendre enfin pour préparer et formuler de bonnes institutions. C'est alors que la presse , si débile aujourd'hui dans son action sur les esprits, deviendra l'immense levier d'Archimède 5 il aura pour puissance les lumières , pour point d'appui la volonté du peuple 5 il soulèvera le monde, pour en faire disparaître ce qui le gêne ou l'opprime.

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