JUGEMENTS ACOUSTIQUES
A l'aide de nos sensations acoustiques, nous formons des jugements sur l'arrangement des causes sonores dans le temps et dans l'espace : nous apprécions le temps écoulé entre l'action de deux sources sonores, nous reconnaissons la présence de telle ou de telle source sonore, et nous apprécions la direction et la distance à laquelle se trouve un corps sonore.
Le caractère subjectif des sensations acoustiques est plus accusé que celui des sensations visuelles : nous sommes moins portés à rattacher les premières à une cause extérieure. Certaines sensations acoustiques dites subjectives sont toujours localisées dans l'oreille même, contrairement à ce qui passe dans l'appareil optique, dont toutes les sensations dites subjectives sont reportées en dehors de nous. On signale encore à ce propos que si des ondes sonores sont amenées à l'oreille interne par les os de la tête, par conduction osseuse, surtout après que le conduit auditif externe a été bouclié, nous localisons la soui'ce sonore en nous-mêmes, nous entendons le son dans cette moitié de la tète. — La localisation des sons en dehors de nous, dit-on souvent, n'a lieu que si les ondes sonores traversent la membrane du tympan. Mais d'après des expériences concluantes, la conduction osseuse n'atteint le labyrinthe que par la voie détournée à travers la membrane du tympan et les osselets de l'ouïe. Probablement que dans cette expérience le^ nerfs tactiles de l'oreille sont également excités par les ondes sonores, et servent eux aubssi à localiser le son.
Les jagements sur le temps sont plus précis à l'aide de l'oreille que par n'importe quel autre de nos sens. — Ainsi, lorsqu'on bat la mesure, si celle-ci ne descend pas en dessous de 0,3 secondes, nous apprécions des différences de 3 à 4 "/o de ce temps do 0,3 secondes; nous remarquons si on la bat trop vite ou trop lentement de 3 à 4 % de sa durée totale. Le jugement devient plus incertain pour des périodes plus longues ou plus courtes.
Jugements sur l'espace, sur la direction et la distance. — Des
jugements préalables à ceux de la direction et de la distance sont ceux de la nature et de Videntité du corps sonore. Pour ce dernier jugement, celui de Videntité, il n'y a pas de doute que l'expérience y est pour tout. Nous ne reconnaissons pas par l'oreille un agent extérieur qui nous procure pour la première fois une ou plusieurs sensations sonores; mais nous le reconnaissons une seconde ou une troisième fois (si la première fois il nous a procuré encore d'autres qualités sensorielles : tactiles, visuelles, etc.).
La direction suivant laquelle nous arrivent les sensations sonores, nous l'apprécions déjà à l'aide d'une seule oreille : selon que la sensation acoustique est plus ou moins forte dans telle ou dans telle orientation de cette oreille, de la tête ou du corps entier (Béglard). Dans cette appréciation, la sensibilité de la peau du pavillon (Kûss et Duval), celle de toutes les parties latérales de la tête, et surtout celle de la membrane du tympan (Gellé; interviennent dans une très large mesure. Le jugement porté à l'aide de deux oreilles repose sur les mômes données sensorielles.
Notre jugement sur la distance de l'objet sonore est très borné. Il est basé sur l'intensité avec laquelle nous entendons un son émis par un corps sonore connu déjà comme tel. Les yeux fermés, nous dirons si un diapason vibrant se rapproche ou s'éloigne de l'oreille. Mais si une seconde personne tourne le diapason autour de son axe longitudinal, et toujours à la même distance de l'oreille, de manière que le son diminue et s'éteigne dans une position diagonale (les vibrations interfèrent), nous croirons qu'on éloigne ou qu'on rapproche le diapason.
Quand il s'agit de bruits, tels que la voix etc., nous jugeons plus exactement (le la direction et surtout de lu distance que s'il s'agit de sons musicaux. Notre jugement est basé alors sur l'affaiblissement inégal des différents sons partiels, à mesure que nous nous éloignons du Ijruit; tel son partiel s'éteint complètement pour l'oreille, aloiî.> que les autres continuent à être perçus : le timbre el l'intensité changent pour la même raison. C'est ce qui explique que les sons musicaux complexes sont localisés plus exactement que les sons simples d'un diapason ou d'une Uùte par exemple. Notre appareil acoustique a une virtuscsité très grande pour constater de légers changements de timbre, c'est-à-dire la présence ou l'absence dans un mélange sonore de sons partiels relativement faibles. Cela s'explique à un point de vue évolutioniste : l'homme aussi bien que l'animal ayant dans la
lutte pour l'existence plus d'intérêt à distinguer les bruits de la nature, les voix des animaux et de ses semblables (qui sont également des bruits) que les sons musicaux et les accords les plus purs.
P. BoNKiER et Ba-rd contestent que l'audition de la direction et de la distance résultent d'expériences acquises dans la vie individuelle moyennant des mouvements de la tête. Ils prétendent que notre oreille discerne directement, et sans aucun appareil compliqué la direction et la distance de la source sonore, à peu près comme l'œil perçoit la direction de la source lumineuse. La qualité de l'onde sonore suffirait à cet effet, même avec une seule oreille restant immobile. — Les raisonnements des deux auteurs, quelque ingénieux qu'ils soient, ne paraissent pas convaincants. — L'utilité primaire et fondamentale de l'organe auditif paraît être d'éveiller l'attention. L'appréciation auditive de la distance est une fonction plus tardive, phylogéniquement parlant, et nécessite le concours d'autres appareils, ainsi qtae nous l'avons admis plus haut.