‹ Éléments de sémiologie et clinique mentalesChapitre 1 sur 159 · ASSELIN ET HOUZEAU · texte numérisé non relu

ASSELIN ET HOUZEAU

LIBRAIRES DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE PLACE DE l’ÉCOLE-DE-MBDECINE

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PRÉFACE

Je me suis aperçu plusieurs fois de la difficulté que les jeunes étudiants et les internes, arrivant dans un service d’aliénés, éprouvent à se débrouiller au milieu du chaos des formes mentales, même avec l’aide des excellents Manuels et Traités que nous avons en France. Peut-être ces livres sont-ils trop abstraits, trop difficiles pour les commençants ? 11 m’a semblé qu’il y aurait place, à côté d’eux, comme introduction, pour un ouvrage plus objectif, composé presque uniquement d’observations avec un commentaire, tenant à la fols du manuel et des leçons cliniques et donnant une grande place à la sémiologie. C’esf, cet ouvrage que j’essaye de faire. Je voudrais, en montrant continuellement le malade aussi « vivant » que possible, indiquer, pour ainsi dire du doigt, les signes à rechercher et à apprécier, et guider ainsi le débutant dans l’art difficile du diagnostic. Et ce, de la façon la plus terre à terre, la plus simple, avec très peu de mots savants, sans chercher le moins du monde è faire de la psychologie pathologique : rien que de la clinique ; mais la plus classique, du moins autant qu’il est en mon pouvoir, celle qui tient compte de tous les signes, ainsi que nos devanciers nous l’ont apprise.

11 m’a semblé aussi qu’un tel ouvrage pourrait être utile au médecin non spécialisé, obligé parfois à s’improviser aliéniste, et même au philosophe qui étudie les affections mentales dans un but de psychologie : ils ont besoin, tout comme le débutant, d’être mis directement en face des faits.

Si par hasard un aliéniste de profession me faisait l’honneur de me parcourir, je lui devrais quelques mots d’explication, car il pourrait s’étonner de ne trouver presque aucun nom propre cité ni aucune théorie admise ou même discutée à fond. Je lui dirais, pour mon excuse, qu’un livre, qui ne veut être qu’un guide pratique, un recueil de documents vécus, un exposé des éléments fondamentaux (mais pourtant conçu sous l’influence d’idées peut-

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être sur certains points personnelles), un tel livre ne comporte pas d’historique ni de bibliographie véritable. Quant aux doctrines, elles ont versé dans la métaphysique et ont besoin d’être refaites : ce sera l’œuvre de l’avenir.

J’aime mieux n’en parler qu’à peine, car, pour le moment, présentées comme elles le sont, elles ne fournissent même pas des hypothèses directrices pour les recherches ultérieures ; au contraire, elles empêchent de voir les faits; elles entraînent même un recul sur les acquits de la clinique, telle que l’avaient comprise les aliénistes français d’il y a cinquante ans. Il n’y a pas bien longtemps, la doctrine de la dégénérescence régnait sans partage : grâce à elle, on a méconnu la confusion mentale de Delasiauve. Il y a quelques années, tout était de la démence précoce, retour d’Allemagne, et on dédaignait la démence précoce de Morel; on supprimait les délires systématisés hallucinatoires de Lasègue et de Falret... Maintenant, tout est de la folie maniaque-dépressive; et on oublie que l’intermittence n’est qu’un symptôme, que la dépression en est un autre, banal, que la mélancolie n’est pas seulement de la dépression, que l’agitation n’est pas la manie, etc., etc. On oublie bien d’autres choses encore que l’on savait et que je ne désespère pas de voir redécouvrir un jour. En attendant, la folie maniaque-dépressive est devenue l’Idole, qui attire les hommages de maint adorateur : comme le dit Henri Heine,

Aron selbst wird fortgezogen Von des Tanzes Wahnsinnwogen,

Und er selbst, der Glaubenswâchter,

Tanzt im Hohenpriesterrock

Pour moi, je le répète, je ne chercherai dans ce livre qu’à rester, autant que je pourrai, fidèle à la clinique, le seul guide que nous ayons en aliénation, en l’absence, pour un très grand nombre de formes, de connaissances étiologiques et anatomopathologiques réelles. Je suppose que le débutant aura ainsi une base solide; quand il abordera la lecture des traités, il pourra séparer l’ivraie du bon grain, et même chercher à démêler ce qu il peut y avoir de bon dans les théories. Il saura, en tous cas, rendre justice aux créateurs de ces doctrines, beaucoup plus prudents que leurs disciples, et qui ont eu aussi le mérite d’enrichir nos connaissances de faits bien étudiés. Je n’ai garde d’oublier

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ces derniers dans ce modeste ouvrage, mais j’ai pris soin de les mettre à leur place, de les faire rentrer à leur rang. Le progrès ne consiste pas, comme on semble le croire encore trop souvent, à faire table rase du passé, mais à enrichir celui-ci du présent et à préparer l’avenir. Je veux ajouter que je suis loin de penser que l’observation pure soit le dernier recours de la médecine mentale ; ce n’en est que le premier, en attendant mieux : la pathologie mentale. Mais celle-ci ne fait que de naître. Tout en espérant son développement, en l’appelant de tous mes vœux et en profitant de ses acquisitions encore peu nombreuses, mais précieuses, trop souvent force nous est de nous borner à cette observation. Mais ne savons-nous pas, par l’histoire de la médecine générale, que les vraies acquisitions obtenues par cette méthode ne disparaissent pas souvent devant les découvertes de laboratoire, a fortiori devant des théories? Nous pouvons être tranquilles; les théories mal assises passent, la clinique demeure.

Les observations, au nombre de plus de 350, que j’utilise sont personnelles pour la plus grande partie. Mes collègues et amis Nageotte et André Riche, MM. Collin et May, internes des hôpitaux, M. Plumey, externe des hôpitaux, M. Colon, surveillant-chef à Bicêtre, m’ont obligeamment donné l’occasion de voir des malades intéressants. Je les remercie cordialement, ainsi que mon excellent maître, M. Jules Voisin, qui a bien voulu me confier ses notes sur les malades de son ancien service. Il n’y a que de rares observations qui soient empruntées, parce que pour certains Types cliniques je n’en avais pas de suffisamment démonstratives. Je les dois à mon collègue le D''Séglas, qui rn’a montré aussi des malades de son service auxquels avaient trait certaines d’entre elles. Je ne saurais trop reconnaître cette nouvelle preuve de sa vieille amitié.

Les observations sont plus ou moins complètes et détaillées suivant la place qu’elles occupent dans ce livre ; à l’étude des signes, je n’en donne guère que des fragments. Si j’ai reproduit celles qui m’ont paru être le plus représentatives des signes ou types étudiés, j’ai choisi pourtant, quand je l’ai pu, celles où, en outre, il y avait des particularités remarquables ; j’ai pensé ainsi éveiller davantage l’attention du lecteur et apporter ma petite contribution à la clinique mentale.

J’aurais voulu modifier beaucoup la terminologie employée, parce qu’elle est peu précise ou trop compliquée de mots savants

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OU barbares. Je ne l’ai fait qu’avec réserve, de crainte de trop dérouter le lecteur, appelé à lire d’autres livres que le mien. Tout au moins me suis-je efforcé de l’acheminer tout doucement à l’idée que l’emploi de termes cliniquement définis, simplement tirés du français et ne prêtant pas à équivoque, serait de la plus grande utilité.

^ J’ai développé longuement la psychasthénie et j’ai parlé de l’hystérie. C’est que ces troubles sont du domaine de la médecine mentale, puisqu’ils sont des troubles mentaux, comme aurait pu dire M. de la Palice. Mais, si j’ai fait rentrer dans le domaine légitime de la « psychiatrie » ce qui lui appartient, je n’ai pas cherché à être complet. J’ai laissé volontairement de côté bien des détails, pour m’en tenir à. ce qui m’a paru le plus important pour le débutant et le praticien, aliéniste ou non. Je n’ai pas non plus employé systématiquement les tests, dont je ne fais pas 11; mais je crois qu’ils n’ont qu’un usage limité dans la pratique courante.

La façon de comprendre la rédaction de cet ouvrage m’oblige aussi à attirer l’attention du lecteur sur un dernier point. A côté des types bien reconnus et séparables cliniquement, il yen a d autres qu il n est pas encore possible de classer. Aussi toute la émiologie ne s’applique-t-elle qu’à ce que je crois pouvoir présenter sous des formes relativement bien délimitées. A la fin des Types cliniques, j ai inséré quelques observations sur lesquelles il m est difficile de placer une étiquette ordinaire; je laisse ainsi la porte ouverte au lieu de la fermer, comme il arrive le plus souvent dans les ouvrages didactiques. Si l’on aime mieux une autre comparaison, ce chapitre de formes inhabituelles ou d’attente (tout^ aliéniste en rencontre de ce genre) est une petite offrande sur 1 autel du dieu inconnu ; c’est celui-là seul que je consens à adorer.

Paris, mai 1912.

Ph. Chaslin.

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