CHAPITRE VI
Organisation des Statistiques otficielles.
Lorsqu'on ouvre un livre de Statistique dont les chiffres bien coordonnés font jaillir aux yeux du publiciste une foule de vérités importantes et nouvelles , on ne se doute guère des fatigues , des tribulations, des misères qu'il a fallu subir pour exécuter ce travail. Ce n'est point là une de ces œuvres, fruit de la méditation solitaire, qui sortent parfaites d'un intellect puissant. C'est un ouvrage complexe, qui téclame, comme plusieurs sciences physiques, une multitude d'opérations d'ordres divers, depuis les conceptions les plus élevées jusqu'à de rudes manipulations. L'organisation des travaux qu'il exige, est basée sur les différences de ces nécessités. Nous allons l'exposer brièvement.
La Statistique officielle d'un grand pays se compose de deux parties très - distinctes : l'une comprend les investigations locales, et l'autre la centralisation et l'élaboration des matériaux qui ont été recueillis.
I. La recherche immédiate des faits statistiques dans chaque subdivision du territoire, est singuliè-
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rement favorisée , eu France , par la régularité de l'action administrative, qui agit avec la même force et la même rapidité sur toutes les parties du royaume, sans être atténuée en rien par l'étendue des distances. La Prusse est le seul pays de l'Europe qui soit aussi bien réglé. Les excellents ministres ' qui, sous le dernier règne, Font dotée de si belles institutions, ont mis tous leurs soins à lier ses provinces éparses par un système d'administration habilement combiné. L'Angleterre est privée de cet avantage, malgré l'acte d'union de ses trois royaumes ; elle lutte en vain contre l'esprit hostile qui sépare d'elle l' Ecosse et l'Irlande, et qui oppose d'insurmontables obstacles à l'exécution d'une Statistique générale de toute sa domination.
La France éprouverait les mêmes discordes, si, par la division départementale de son territoire, l'Assemblée Constituante n'avait pas opéré d'une main toute -puissante la centralisation du Pouvoir national et la destruction de ces distinctions provinciales, qu'à la honte de notre temps on s'eflForce aujourd'hui de rappeler. Cet Établissement admirable, qui nous est envié par l'étranger, a secondé puissamment les efforts du pays dans toutes les crises politiques ; et il faut reconnaître que la Statistique lui doit la supériorité de ses investigations, comparées à celles qu'on fait avec de bien plus grands sa crifices dans les États voisins.
* Stein et d^Hardenherg.
Au moyen d'une immense hiérarchie de magistrats qui , de degré en degré , représentent la puissance publique en chaque lieu, depuis le village jusqu'à la capitale, on obtient des notions numériques sur chaque objet qu'il importe de connaître. Les Préfets, qui sont spécialement chargés de recueillir ces notions , disposent de la collaboration de tous les fonctionnaires, et peuvent y joindre, au besoin, le concours de beaucoup de citoyens notables toujours prêts à donner leur assistance aux entreprises utiles. Sans doute, les documents qui sont ainsi dressés ne sont pas toujours complets et satisfaisants ; mais il s'en faut bien qu'ils justifient les préventions conçues par quelques personnes, d'après des faits particuliers ; ils ne le cèdent en rien à ceux qu'exécutent des employés salariés; et il y en a beaucoup, qui, soumis à l'examen de l'Académie des Sciences, mériteraient ses éloges et ses distinctions. On est trop enclin à croire à Paris que ce qui se fait dans les départements est sans valeur, et qu'on ne doit attendre d'un Maire de campagne que des inepties. Pour réfuter ces assertions, il suffit de dire qu'aucun de ceux qui les avancent, n'ont vu les grandes investigations qui ont été faites par communes et par manufactures, et que, par conséquent, ils ne peuvent en porter aucun jugement. ]\ous affirmons au contraire, nous qui avons dépouillé plus de quatre-vingt mille documents statistiques, dressés par des Maires ou par des fabricants, qu'en prenant les dispositions convenables, on peut obtenir des uns
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et des autres des chiffres dignes de foi, et dont il est possible de se servir avec beaucoup d'avantage pour tous les grands travaux de Statistique et d'Économie sociale.
Les Préfets ont la mission difiScile de rassembler dans leurs départements tous les matériaux dont ces travaux sont formés. C'est une tâche considérable, mais qui a l'avantage de mettre sous leurs yeux tous les éléments numériques qui doivent servir de base à leur administration, et leur donner, de chaque chose , une idée juste et positive. On ne peut disconvenir que jamais leurs décisions n'avaient été aussi bien préparées, et qu'il y a bien peu de pays, en Europe, où les motifs de chaque acte de l'autorité soient ainsi justifiés par des nombres , comme un problème de mathématiques. L'extension de la Statistique généralisera , il faut l'espérer, l'usage administratif de la logique des chififres.
D'autres avantages notables résultent du choix des Préfets pour rechercher les faits statistiques que doivent fournir leurs départements. Et d'abord, leurs investigations étant faites administrativement, elles épargnent toute espèce de frais; ce qui, dans un Gouvernement parlementaire, fort économe, ne manque pas d'être important. En second lieu , lorsqu'il se présente quelques diflBcultés pour obtenir certaines données numériques, comme celles relatives aux fabriques , l'intervention personnelle de la première autorité réussit beaucoup mieux à les avoir, que ne le pourrait faire un
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fonctionnaire subalterne , chargé spécialement de la Statistique du département, ou un Statisticien voyageur, remplissant une mission temporaire. Ces données sont aussi beaucoup meilleures , car, on sait que le Préfet a, pour les vérifier, des moyens qui manquent à tout autre. Il faut éviter, d'ailleurs, de multiplier les rouages de l'Administration et se rappeler que Tun des fléaux de la monarchie ancienne, était la multiplicité des fonctionnaires publics créés pour des spécialités illusoires ou infimes , et le plus souvent abusant de leur pouvoir. Au lieu d'isoler la Statistique dans un bureau départemental, il est bien préférable d'en étendre les connaissances utiles , et d'en faire pratiquer usuellement les travaux par les Conseillers de Préfecture, les Sous-Préfets, les Maires, et les chefs des services administratifs détachés des ministères. Cette exigence, qui accroît le travail de chacun d'eux, fut assez mal accueillie il y a quinze ans; il y eut des réclamations tendantes à prouver que la Statistique est une spécialité qu'on n'est pas obligé de connaître. Mais le temps a dissipé ce singulier préjugé, et, par la persistance de l'autorité supérieure à n'en pas tenir compte, il se trouve que, presque partout, les travaux statistiques sont maintenant exécutés avec régularité, exactitude et précision, par tous les fonctionnaires. L'expérience des dernières années a montré, que, d'un bout à l'autre de la France , on peut faire dresser : dans chaque commune, un ta-
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bleau des cultures; — dans chaque fabrique, un bulletin industriel; — dans chaque ville, un état des consommations et un relevé des salaires ouvriers; — dans chaque préfecture, une multitude de tableaux sur les hôpitaux, les aliénés, les enfants trouvés , les bureaux de bienfaisance , les prisons, etc. Des étrangers, qui avaient tous les moyens de le savoir, nous ont affirmé que rien de pareil ne pourrait avoir lieu dans des pays où cependant l'instruction publique est plus étendue, et où la Statistique tient une place plus grande dans les sympathies nationales.
Beaucoup de Préfets dirigent eux-mêmes les travaux numériques qui leur sont demandés par le Gouvernement , et ils en suivent l'exécution personnellement, avec autant de persévérance que de lumières. Soixante d'entre eux, au moins, méritent le titre de Statisticiens; et c'est un nombre très-grand, car, les motifs qui font choisir ces administrateurs, sont fort étrangers à ces investigations scientifiques. Il est juste de reconnaître qu'ils sont bien supérieurs non-seulement aux Intendants de Louis XIV, mais même aux Préfets de l'Empire. 11 y avait cependant parmi ceux-ci des hommes éminents, tels que MM. de Chabrol et de Tournon, qui ont fait les Statistiques des départements de Montenotte et de Rome. Néanmoins, on peut accorder autant d'estime aux beaux travaux exécutés récemment dans plusieurs Préfectures, et notamilient dans celles du ]Nord, de la Seine-Inférieure et de la Haute- Vienne.
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L'Allemagne, où la Statistique est populaire et appartient aux études classiques, accueille toujours sérieusement et avec intérêt ses investigations, parce qu'elle en connaît les difficultés et les avantages. Chez nous, c'est tout autrement. Il y a perpétuellement quelque auteur badin qui en fait des risées, et qui invente des historiettes plaisantes pour les dénigrer. En voici une qui fut imaginée, il y a soixante ans, pour décrier les ouvrages de Bushing; elle fut reproduite, il y a quarante ans, avec des variantes, pour nuire à la Statistique impériale ; et enfin, on l'a exhumée, Tannée dernière, pour édifier le public sur la manière dont se font les Statistiques officielles. Lors des opérations préparatoires de la Statistique générale de l'Empire, le ministre Chapsal avait mis, parmi les deux cent quarante-cinq questions, auxquelles devait répondre le Maire de chaque commune, celle du nombre des volailles et des œufs. Sans doute, la connaissance de la quantité et de la valeur de ces articles n'est pointa dédaigner ; et la richesse que le pays en obtient, surpasse celle du revenu que donnent les impôts dans la plupart des États de l'Europe. Mais aucune exploration ne peut consciencieusement faire acquérir ces notions, et il fallait être bien malheureusement inspiré, pour demander des chiffres qu'il était impossible de donner. La malignité s'empara de cette impossibilité,et, pour la faire ressortir, elle imagina une scène dans laquelle Napoléon interrogeait un Préfet sur ces nombres, et en recevait une vive répartie dont la précision rigoureuse démontrait la fausseté.
Cette historiette et d'autres semblables sont encore aujourd'hui répétées par des gens assez crédules pour trouver tout simple que Napoléon fit de niaises questions, et qu'il y eût un Préfet assez osé pour y répondre par un insolent mensonge.
On a publié, à propos de la Statistique officielle de la France, des fables aussi ridicules. L'oubli les a préservées du mépris.
II. On proposait, il y a quinze ans, en y joignant les prédictions les plus sinistres contre les recherches statistiques des Préfets, une grande organisation de ces recherches, qui auraient été faites, dans les départements , par des Statisticiens voyageurs. La dépense, qui était le moindre inconvénient de ce projet, le fit rejeter sans hésitation, et Texpérience d'une longue période , a prouvé complètement qu'on pouvait mieux faire à meilleur marché. Il a surgi depuis ce temps des projets nouveaux , qui, cette fois, ont pour objet la Statistique centrale, celle qui appelle les chiflFres des départements , les vérifie, les classe , les élabore et les publie. On a prétendu qu'il faudrait réunir tous les travaux statistiques faits par plusieurs ministères, et les soumettre, quelque divers qu'ils soient, à la même direction. C'est assurément pousser bien loin la prédilection pour l'unité classique, que de vouloir lier le compte de la Justice criminelle à celui des Finances, et y rattacher le rapport des Ingénieurs des Mines. On ne voit pas ce que la science gagnerait à cette réunion, car aucun rapport naturel n'existe entre ces différentes parties, et lespublicistes, qui consultent
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l'ane d'elles , ne sont pas ceux qui veulent étudier les autres. Par contre, on reconnaît facilement ce que l'Administration y perdrait. Ce n'est nullement pour faire de la statistique que ces travaux divers sont exécutés.: c'est pour servir pratiquement à un service public dont ils sont la base, pour en montrer le développement annuel , et pour en devenir le compte rendu. Ainsi , le tableau des Douanes a pour but d'énumérer les objets soumis aux droits d'entrée et de sortie. C'est un ouvrage financier, et voilà pourquoi les économistes qui le consultent , s'irritent qu'il leur réponde aussi mal. Le tableau de la Justice criminelle est, avant tout, un rapport officiel des transactions des cours et des tribunaux, afin de constater les progrès de la criminalité et l'efficacité de la répression. Le compte général des finances est l'apurement d'une immense comptabilité. Enfin , le rapport des ingénieurs des mines est un inventaire de travaux publics, par nature de matières et de recette ou dépense. Sans doute , ce sont bien des ouvrages de Statistique, mais ce sont auparavant des livres de comptes, et des recueils de pièces officielles, justificatives de la mission dont est chargé chacun des départements ministériels. Il est manifeste qu'ils ne peuvent être séparés de ces départements dont ils constatent la gestion, et qu'ils ne peuvent être exécutés qu'au milieu des attributions qui en fournissent les éléments et en permettent le contrôle. D'ailleurs, en parcourant ces documents, et en voyant quelle multitude de détails ils
contiennent, afin de donner une connaissance technique de leur objet spécial, il est facile de se convaincre qu'ils n'ont point les caractères que doivent posséder les parties d'une Statistique générale; ouvrage essentiellement destiné aux publicistes et aux économistes , et non aux hommes professionnels , qui ont d'autres sources d'enseignement.
L'opinion du public et de l'autorité étant arrêtée dès longtemps, ce projet d'organisation est resté comme non avenu, et l'on a conservé, dans toute sa simplicité , l'Établissement statistique, créé, il y a quarante-six ans, au département de l'intérieur, par Lucien Bonaparte , qui en était ministre. C'était alors un humble bureau , chargé de dresser les instructions et les circulaires dont l'envoi était prescrit par le premier (iOnsul ; mais l'illustre Protecteur de cette nouvelle institution ne l'oublia point dans sa haute fortune; il la fit ériger en une division du Secrétariat, dont les dépenses aimuelles furent portées à 32,000 francs, non comprises celles (le sou pei'sonnel; il lui donna pour chef M. de Coquebert-Montbret , qui fut nommé baron de l'Empire et Maître des requêtes. Néanmoins, la direction de ce savant laborieux , non moins estimable par son caractère que par ses connaissances étendues et variées, — une dotation bien plus considérable qu'à aucune époque postérieure, — une correspondance sans entraves, — et la faveur d'un souverain aussi absolu que Louis XIV n'eurent aucune efllcacité. La Statistique impériale ne pro-
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duisit rien. Le rétablissement de cette Institution, en 1828, par le cabinet Martiguac, ne fut pas plus heureux; et cependant, à cette dernière époque, comme à la première, la Statistique centrale fut organisée en Division , avec les mêmes attributions et les mêmes avantages qui lui avaient été donnés par r Empereur.
Cette stérilité, qui, deux fois en vingt ans, trompa Tespoir des Économistes, et lit échouer les desseins du Gouvernement, montre qu'en spéculant aujourd'hui sur les effets d'une organisation, on oublie les leçons de l'expérience, qui nous enseigne l'inanité de ce projet systématique, et nous apprend que, quoique parfaitement organisée, la Statistique n'eu faillit pas moins deux fois à remplir sa mission.
C'est donc en vain que plusieurs pays de l'Europe se confient dans cette Panacée et croient qu'en organisant luxueusement une Statistique, ils en auront une. L'exemple de la France prouve que rien n'est moins sur. Cependant, comme pour ajouter encore à cette fâcheuse incertitude, quelques-uns de ces pays ont compliqué les difficullés de l'entreprise en créant des commissions i}ermauentes, auxquelles ils ont remis le soin de tracer le plan de leur Statistique et même de l'exécuter. C'est une application inconsidéréedesformesduriouvernement parlementaire à laconcepti(m et à l'élaboration des oeuvres scientifiques. On avait bien vu des auteurs faire en commun des pièces de théâtre d'un ordre inférieuTy mais personne n'avait pensé que l'histoire,' l'Econo-
raie politique, les ouvrages qui exigent une grande contention d'esprit pussent être entrepris par des sociétés en participation. C'est par un mode de composition tout opposé qu'ont été exécutés les meilleurs ouvrages de Statistique, en France et dans les grands États de FEurope. Joseph Fourier n'a point eu besoin de Tintervention d'une commission pour faire la Statistique du département de la Seine, qui est un chef-d'œuvre. M. Guerry de Champueuf n'y a point eu recours pour exécuter celle de notre justice criminelle, qui est admirée de tout le monde. Louis XIV et Napoléon n'ont point songé à ce rouage inutile et nuisible, quand, à un siècle de distance, ils ont institué la Statistique de France. En 1828 et en 1832, lors du rétablissement de cette institution, la nécessité de l'unité de direction de ses travaux n'a pas été plus mise en doute qu'elle ne l'est en Prusse, en Angleterre, en Bavière, en Autriche, où jamais on n'a pensé qu'il pût en être autrement.
Les faits accomplis ne parlent pas plus favorablement des commissions de statistique. Trois pays en ont adopté l'usage, la Belgique, le Piémont et l'Espagne; qu'en est-il résulté en l'espace de sept ans? deux recensements : l'un d'une ville de cent treize mille habitants , l'autre d'un État peuplé de trois millions d'hommes. Sans doute, ces travaux dirigés par des hommes supérieurs sont dignes d'éloges ; mais, après tout, cette tâche n'est que le dixième de celle du Préfet de la Seine et du Ministre de l'inté-
rieur, lors de nos recensements généraux. Or, tout le monde sait que les obstacles se multiplient proportionnellement aux masses énumérées, et s'augmentent selon rétendue des surfaces sur lesquelles la population est dispersée. On ne saurait donc comparer en rien les difficultés et le mérite du dénombrement d'une ville ou d'un petit pays, avec l'importance et les obstacles du recensement général d'un grand Empire , dont le territoire excède cinquante-trois millions d'hectares , et dont les habitants dépassent trente-cinq millions.
Et pourtant, de toutes les investigations majeures de la Statistique, celle du recensement de la population est la moindre ; car, c'est la mieux connue, la mieux préparée et celle que facilitent davantage les autres opérations administratives. Aussi les contrées dont la civilisation est la plus reculée, la Transylvanie, la Bessarabie ont des recensements comme la France et l'Angleterre; et ce n'est pas le travail qu'il faut produire, pour prouver l'excellene^ de la Statistique d'un pays. Les explorations capitales, celles qui témoignent, à la fois, de la puissance d'organisation d'un État et du zèle laborieux des Statisticiens, ce sont les Statistiques de l'agriculture et de l'industrie. Eh bien! il n'y a rien de semblable dans les pays où des commissions sont chargées des travaux statistiques; non pas assurément parce qu'elles manquent de la capacité nécessaire pour les bien faire , mais parce que les froissements, qui résultent de la complication des
machines , en diminuent la puissance. La Belgique qui recommence , pour la quatrième fois, sa Statistique, serait maintenant à son dixième volume, si, en 1832, M. Quetelet eût été chargé seul de son exécution.
Tout ce luxe d'organisation est entièrement superflu quand on ne veut pas faire de ces préparatifs ostensibles, une aflïiire d'apparat et une œuvre de popularité scientilique. Il y a un pays qui, tous les deux ans, fait, pour rétablissement de sa Statistique, une grande manifestation gouvernementale, et qui n'en possède pas le premier chiffre ; il en est à sa troisième commission royale qu'il paie, parfois, au delà de 100,000 francs par an, et il n'en est pas plus avancé. L'intérêt que nous lui portons, et dont nous lui avons donné bien des témoignages, nous fait craindre qu'il se passe encore un demi-siècle sans qu'il réussisse à rien.
Cependant, hàtons-nous de le dire, instituer une Statistique générale et l'exécuter sont des transactions simples et faciles dans notre siècle de civilisation. Consultés souvent sur les moyens d'y réussir, nous avons répondu à peu près comme il suit :
Pour rechercher les faits sociaux, qui constituent rÉconomie d'un pays, et qu'on exprime anal ytiquement par des nombres, il faut : un gouvernement fort, qui n'appréhende aucune vérité, et qui, dans un chiffre révélant un abus , ne découvre pas , comme nos anciens Parlements et la Restauration, des chiffres séditieux ; — des hommes d'État éclairés
et bienveillants; et, gràoe à Dieu ! malgré les auiinosités politiques,il en existe encore même en Espagne; — des Préfets ou gouverneurs de provinces exerçant une heureuse influence sur les populations confiées à leurs soins, et sachant s'en servir dans Tintérèt des sciences et du pays ; — un Statisticien expérimenté, doué de Famour du travail et d'une persévérance à toute épreuve, et secondé par quelques calculateurs habitués dès longtemps à une exactitude et à une application constantes ; — une correspondance dont Texpédition, la signature, Tenvoi, et s'il se peut les réponses ne souJBTrent point de retard : il y a des exemples, anciens il est vrai, de lettres qui mettaient six semaines à traverser une cour, et qui souvent encore s'égaraient en route; — un article de budget , qui assigne des frais d'impression ; ces frais montent, en France, à environ 24,000 francs, pour un volume grand in>4^ de cinq cents pages de tableaux numériques; ce qui, pour un tirage de deux mille exemplaires^ porte la valeur de chacun de ceux-ci à 12 francs, ou environ 26 pour cent de moins qu'un roman au prix maix;hand ; — enfin, une observance stricte et sans relâche des principes généraux exposés dans cet ouvrage , et une exécution rigoureuse de toutes les opérations qui y sont détaillées.
En voyant limitéejs a si peu les conditions de l'accomplissement de cette tâche, si l'on doutait qu'elles dussent être efiicaces, on pourrait s'en convaincre par l'exemple de la Statistique générale de
la France, qui, soumise à Fadoption et à la pratique journalière de ces moyens d'exécution, est arrivée, d'année en année, à la publication de ses parties les plus importantes, et à racbèvement de son onzième volume.
On a demandé souvent, dans plusieurs pays voisins, occupés de la même entreprise, comment et par quelle opération on était parvenu, en France, à obtenir ce succès, surtout après l'avoir vu faillir trois fois, en l'espace d'un siècle, lorsque de bien plus grands avantages semblaient le garantir. Nous venons d'exposer sans réserve toutes les opérations qui ont été faites, et chacun des moyens qui ont été employés. Nous serions heureux que leur usage, adopté dans les pays où la Statistique trouve des obstacles, pût contribuer à les aplanir, et que les Gouvernements, qui hésitent à entreprendre cette tâche , dans la persuasion qu'elle est dispendieuse et hérissée de difficultés, fussent convaincus, par cet exposé fidèle, qu'il n'en est rien quand on repousse les organisations complexes et fâcheuses et lorsqu'on va droit au but par la ligne la plus courte, qui est en même temps la meilleure.
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