CHAPITRE V
INFLUENCE DES VICISSITUDES SOCIALES SUR LA MORTALITÉ DES POPULATIONS DE LA FRA1SCE.
Combien de conditions sont impérieusement nécessaires, pour rendre un pays prospère et florissant, et pour lui faire prendre un rang supérieur parmi les belles contrées de l'Europe, qu'illustre leur haute civilisation?
Il lui faut d'abord, un territoire étendu, favorablement situé, fertilisé par la nature et le travail, arrosé par de grands fleuves navigables, bordé par des mers qui mettent son commerce en communication avec les régions les plus lointaines, et, de plus, qui soit ceint de frontières faciles à défendre contre l'ennemi.
La population exige des éléments de succès bien plus nombreux et qu'il est encore plus rare de pouvoir réunir. Elle doit être considérable, car l'avenir d'aucun peuple n'est maintenant assuré qu'à la condition de pouvoir mettre 500,000 hommes sous les armes, ce qui suppose 35 à 40 millions d'habitants. Elle doit appartenir à une même race d'hommes ou du moins à des races unies les unes aux autres depuis longtemps, sans quoi le défaut
d'unité dans les intérêts sociaux, le caractère national et les opinions religieuses, prive l'État de sa base la plus solide. En Russie, pour promulguer une loi, il faut en faire quatre-vingts traductions différentes, dans des langues dont un grand nombre n'ont ni dictionnaire ni grammaire.
Il faut que la population soit douée par les qualités spéciales de sa race, par son état social et par les effets de ses institutions, d'une grande activité de corps et d'esprit, qui la rende propre à tous les progrès et Pempêche de tomber dans la somnolence d'où ne peuvent sortir, malgré leurs efforts, les peuples du midi de l'Europe.
Cette activité doit être appliquée sans relâche à effacer les vestiges des temps de barbarie, à enfanter tout ce qui est utile aux hommes, pour faire de la vie un bienfait, et par conséquent à multiplier et améliorer les produits de l'Agriculture, de l'industrie et des arts, qui par leurs prix médiocres doivent devenir accessibles à tous les besoins populaires.
Il est superflu d'ajouter qu'au premier rang des nécessités de la population sont : la religion avec ses consolations aux malheureux, ses préceptes divins, ses heureuses inspirations,— la morale, qui facilite le bonheur des hommes, — la justice, qui réprime leurs mauvaises passions, — et un gouvernement fort et bienfaisant, qui dirige la société, et sache éviter avec sagesse, deux écueils également funestes : l'anarchie et le despotisme.
Chaque omission de ces conditions vitales de la population, chaque infraction qui en altère, atténue ou détruit la salutaire influence, devient une cause de perturbations sociales, de troubles, de malheurs et même de subversion.
Une multitude d'exemples en sont donnés par l'histoire.
Une population est-elle faible et surtout désunie? d'ambitieux voisins se liguent pour la démembrer. Voyez la Pologne et l'Italie. Nous ne sommes plus dans ces temps héroïques, où 300 Spartiates arrêtaient l'innombrable armée des Perses. Il faut la France et l'Angleterre réunies, pour dire à la Russie : Tu n'iras pas plus loin.
Dans un pays très-fertile, la population est-elle décimée , chaque troisième année, par la famine, pendant treize à quatorze siècles, c'est que la servitude de l'homme, de la terre et du travail frappe de stérilité tous les dons du ciel. C'est pourquoi des Mérowingiens aux Valois (1) et jusqu'à Louis XIV, la population de la France n'a doublé que deux fois, en 1,200 ans, ce qui donne seulement un accroissement moyen annuel d'un sur 1,000 habitants, — ou le sixième de l'augmentation, qui, de nos jours, a eu lieu pendant le dernier règne, sous un régime de liberté civile et d'égalité politique.
Les populations se soulèvent, s'insurgent contre l'injustice, la violence, la cruauté. Charles Stuart impose arbitrairement ses sujets; il fait fustiger, essoriller, ruiner les citoyens qui résistent à sa tyrannie. On sait quel sort il se
(1) Gaule romaine 5,000,000 habit., l'an 510
France de Louis XIV 20,000,000 — 1700
Population moyenne 12,500,000 —
Accroissement total 15,000,000 —
— annuel pend. 1200 ans. 12,500 — 1 sur 1 ,000 habitants.
prépara, et ce que devint son successeur Jacques II, pour avoir suivi son exemple.
L'Espagne a perdu ses magnifiques domaines, en opprimant leurs populations. Philippe II et son général, le féroce duc d'Albe, poussèrent au désespoir lesJiabitants des Pays-Bas, qui par leur courage héroïque méritèrent leurs succès et établirent leur indépendance nationale. — Philippe III expulsa les Maures des provinces espagnoles et fit périr les industries qu'ils faisaient fleurir. — Philippe IV fit se révolter les Catalans et les Napolitains, et qui pis est, les Portugais, séparés pour toujours du reste de la Péninsule ibérique.
On ne sait point combien d'habitants l'Espagne perdit par la première expulsion des Maures, en 1498; mais les historiens s'accordent à porter à 800,000 les Juifs qui furent chassés en 1482, et qui allèrent porter en Orient et dans les Pays-Bas, leur richesse et leur habileté commerciale. Quant aux Moresques bannis en 1 609 par Philippe III, 150,000 qui cultivaient le royaume de Valence, furent embarqués sur les galères espagnoles et jetés sur la côte d'Afrique, où les Kabyles en massacrèrent une multitude pour s'emparer de leurs dépouilles. Cette première déportation fut suivie de trois autres semblables; en sorte que plus de 600,000 personnes furent arrachées du pays, qu'elles fertilisaient depuis huit siècles, et livrées aux hordes inhospitalières de la Barbarie. On estime que les Maures formaient un septième de la population espagnole.
A ces pertes inouïes, nos jours ont ajouté celles des immenses régions formant un hémisphère presque entier. Il
faudrait une page, pour énumérer seulement les pays séparés de l'Espagne depuis un demi-siècle. La monarchie de Charles-Quint subsisterait peut-être encore, si ce prince avait eu des successeurs dignes de lui.
La raison est confondue quand on voit les rois d'Espagne, de France, d'Angleterre, dont les États avaient tout au plus i à 500 habitants par lieue carrée, c'est-à-dire le quart de leur population normale, en expulser la meilleure partie, la plus industrieuse, la plus active de corps et d'esprit, parce que cet acte impolitique et barbare devait, croyaient-ils, racheter leurs péchés et faire leur salut. Des dissidences de dogmes firent ainsi bannir cruellement de leur terre natale : les descendants des Maures et des Hébreux, les protestants de nos provinces, les presbytériens, les quakerset tant d'autres religionnaires qui, dans leurs émigrations forcées, portèrent à l'étranger les belles industries dont ils auraient enrichi leur patrie. Mais comment dans cessièclesd'intolérancen'aurait-on pas persécuté les sectaires qu'on appelait hérétiques, quand les pieux et savants solitaires de Port-Royal étaient traités, malgré leur orthodoxie, avec la rigueur inouïe, usitée jadis en Orient, contre les malheureux mis hors la loi, par une malédiction prononcée audacieusement au nom de Dieu?
On croit, sans pouvoir l'assurer, que l'expulsion des Protestants coûta à la France, un vingtième de sa population, équivalant à ce que serait aujourd'hui une émigration de 1,800,000 personnes, ou la totalité des habitants de quatre k cinq départements. L'accroissement donné à la population par l'annexion de toutes les conquêtes de Louis XIV, n'avait pas été plus grand; et l'ascendant
d'une favorite sur un vieux roi, fit perdre d'un trait de plume à la France, tout autant que lui avaient fait acquérir le génie de Turenne, l'héroïsme de Condé et la science de Vauban.
Mais ce ne sont là que des éventualités dépendant des volontés humaines; il y a bien d'autres causes puissantes qui leur échappent, et qui, agissant sur les sociétés, réduisent énormément leur fécondité naturelle. Celles de ces causes qui sont les plus meurtrières ne peuvent être rappelées ici que sommairement et leurs effets sont énumérés ailleurs avec détails. Ce sont principalement la famine et les contagions. Nous nous bornerons à des appréciations de faits contemporains.
La mortalité générale fut, en 4846, de 820,000 décès ; elle fut élevée à 849,000 par la famine de l'année suivante. En d'autres termes, la mauvaise nourriture ou le manque de pain firent périr près de 30,000 personnes. — 24 sur 4,000 au lieu de 22. Par un phénomène fort remarquable, la disette agit beaucoup plus puissamment sur les naissances que sur les décès. 11 y eut, en 1847, un déficit de 64,000 enfants ou double et au delà de l'accroissement du nombre des décès. En sorte que la mauvaise administration qui avait causé ce fléau, causa une perte de près de 100,000 personnes, ou bien davantage qu'une demidouzaine de batailles sanglantes. Si l'on se refusait à comparer avec l'année de la disette, celle qui la précéda, et qui participa à ses effets, on trouverait une mortalité bien plus grande. En 1845, l'excédant des naissances sur les décès fut de 237,000 individus; en 1847, il ne fut que de 52,800. La différence est de 185,000.
Sans vouloir faire l'éloge de la famine, il faut dire pourtant que ce fléau fut bien moins funeste à la population que la révolution, qui le suivit et qu'il avait préparée. La mortalité fut de 973,000 décès au lieu de 836,000, comme pendant la disette. Son accroissement fut de 137,000; et l'excédant des naissances ne dépassa pas 12,000 individus ou 20 fois moins qu'en 1846. On éprouve un grand étonnement, en voyant que les redoutables effets de la famine causent incomparablement moins de calamités que la révolution la plus paisible, même celle à qui Ton ne peut reprocher, comme à tant d'autres, d'avoir été sanguinaire.
Les contagions sont beaucoup plus meurtrières que la famine, la guerre et les troubles civils. De nos jours, malgré les efforts réunis de la science et du pouvoir, elles enlèvent encore, comme au moyen âge, d'énormes quantités d'humains, de tout âge et de tout rang. Pendant les deux irruptions du choléra asiatique, la mortalité générale fut, en France, ainsi qu'il suit :
En 1832, il y eut 933,880 décès, au lieu de 800,430, comme l'année précédente. L'accroissement fut de 133,000.
En 1849, il y en eut 973,471, au lieu de 820,000, comme en 1846. L'accroissement fut de 153,000. Ces deux irruptions enlevèrent 300,000 habitants. Elles réduisirent l'accroissement de la population : l'une à 3,634 individus et l'autre à 12,377. On va voir que la guerre la plus acharnée est beaucoup plus bénigne.
On chercherait vainement à connaître la mortalité des Belligérants en additionnant les pertes qu'ils avouent dans leurs bulletins. D'abord, les décès des hôpitaux n'y sont
point compris, et ensuite il est rarement possible de dire la vérité tout entière. Mais on peut atteindre des nombres approximatifs, quand on compare les décès généraux pendant des années de guerre et pendant des années de paix.
Ainsi, pendant une période quinquennale fort paisible, de 1841 à 1845, la mortalité fut en France de 23.1 sur 1,000 habitants; tandis que de 1801 à 1805, pendant les grandes campagnes de l'Empire, elle fut de 30.1 sur le même nombre. Si Ton considère les omissions inévitables dans les décès d'armées en campagne dans des pays lointains, on peut admettre que Fétat de guerre, qui par le calcul augmentait la mortalité de 70,000 par million d'habitants, la portait en réalité à la moitié en sus de celle du temps de paix.
En effet, malgré les calamités de 1815, aussitôt que la guerre eut cessé, le nombre des décès, qui était d'un sur 33 habitants, ne fut plus que d'un sur 39 à 40.
Sans attacher à ces nombres aucune idée d'exactitude rigoureuse, il en ressort toutefois d'une manière générale que les combats ne sont pas aussi meurtriers qu'on l'imagine communément. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer que, de 1801 à 1815, la population n'a pas cessé de s'augmenter et que de 27,347,000 habitants, elle s'est élevée, malgré la guerre la plus acharnée, à 29,609,000, ce qui fait un accroissement de 2,262,000 ou le douzième de la population moyenne.
On a dit, depuis longtemps, que la mortalité se proportionne à l'abondance et à la disette des céréales; mais il y a bien d'autres occurrences, qui agissent sur elle, et la diminuent ou l'accroissent. Leur influence apparaît jusque
dans les moyennes quinquennales, qui cependant répartissent les différences sur des termes multiples. Voici un tableau de cette influence pendant un demi-siècle ; les bases sont formées par des chiffres officiels. Il est intéressant de retrouver les événements de notre histoire dans les chiffres de la mortalité de notre population.
Proportion du nombre des décès à la population de chaque période quinquennale.
I«-e période. Consulat. Grandes guerres. Victoires.
1801 à 1805. — 829,180 décès annuels, 30.1 sur 1,000 habit. IIe Période. Empire. Prospérité. Conquêtes.
1806 à 1810. — 818,730 décès annuels, 27.3 sur 1,000 habit. Ille Période. Empire. Déclin. Moscou. Leipzig. Paris. Waterloo.
1811 à 1815. — 789,330 décès annuels, 26.9 sur 1,000 habit. IVe Période. Restauration. Louis XVIII. Paix. Progrès.
1816 à 1820. — 757,035 décès annuels, 25.1 sur 1,000 habit. Ve Période. Prospérité. Commerce. Industrie.
1821 à 1825. — 760,520 décès annuels, 24.G sur 1,000 habit. VIe Période. Déclin. Charles X. Révolution.
1826 à 1830. — 815,540 décès annuels, 25.6 sur 1,000 habit. VIIe Période. Louis-Philippe. Troubles civils. Choléra.
1831 à 1835. — 856,230 décès annuels, 26.1 sur 1,000 habit. VIIIe Période. Paix. Prospérité.
1836 à 1840. — 818,730 décès annuels, 24.2 sur 1,000 habit. IXe Période. Grande prospérité.
1841 à 1845. — 796,715 décès annuels, 23.1 sur 1,000 habit. Xe Période. Déclin. Famine. Révolution.
1846 à 1850. — 848,348 décès annuels, 23.7 sur 1,000 habit.
Il y a dans ces chiffres curieux et inédits, qui méritent l'épithète d'historiques , une corrélation importante et
d'accord avec la raison. C'est la coïncidence d'un bon gouvernement avec la prospérité publique et le décroissement de la mortalité. Tout au contraire, quand des erreurs, des fautes ou la fatalité font tomber en déclin le gouvernement, la prospérité diminue et la mortalité s'augmente proportionnellement à la population. Sans doute, les accidents physiques, la disette ou la contagion dérangent, en survenant, cet ordre naturel du monde social. Mais si le pouvoir suprême est habile et bienfaisant, il ne tarde pas à effacer les malheurs publics. Il n'est pas jusqu'aux pertes dïine guerre longue et sanglante qu'il ne puisse réparer. C'est pour n'avoir pas trouvé ce secours tutélaire, après les grandes luttes de Louis XIV, contre l'Europe, que les populations de la France restèrent, dans l'état de langueur et de souffrance qui empêcha leur développement pendant un siècle entier.
Les grandes mortalités qui ont lieu en France, depuis le commencement du siècle, sont indiquées ci-après avec leur rapport à la population par année.
1» Grandes guerres du Consulat et de l'Empire.
1803... 881,892 décès, 31 .3 par 1 ,000 habitants.
2° Choléra , famine, révolution.
1832. . . 933,800 décès. 34.8 par 1,000 habitants. 1834... 918,000 — 35.6 — 1849... 973,471 — 36.7 —
SUR LA MORTALITÉ, oOl
La famine de 4847 influa beaucoup plus sur les naissances que sur les décès.
Ces nombres, relevés sur les documents officiels, quant à leurs bases, prouvent ce fait inattendu, que déjà nous avons signalé, c'est que les guerres les plus sanglantes sont moins meurtrières que les événements sociaux, pour ainsi dire domestiques : la contagion, la disette et les troubles de la paix publique.
En résumé :
Les populations sont entravées dans leur accroissement naturel, par des causes, qui doublent ou tout au moins augmentent considérablement leur mortalité ordinaire.
Au premier rang de ces causes l'opinion commune place la guerre. Ce jugement n'est point confirmé par l'examen des Faits statistiques. A moins d'événements désastreux extraordinaires, la mortalité causée par les batailles est inférieure à celle produite par des occurrences, qui ne tiennent qu'un rang subalterne dans l'histoire.
Les contagions exercent un pouvoir de dépopulation beaucoup plus grand.
Il en est ainsi des colonies fondées et entretenues outre mer, par les puissances maritimes, principalement celles situées entre les tropiques en Afrique et dans le Nouveau- Monde.
La famine, qui semble devoir être un fléau sans pareil, n'a que des effets partiels et bornés, sous l'empire d'une civilisation protectrice des populations. Elle diminue plutôt les naissances qu'elle n'augmente les décès.
Les révolutions, qui brisent une foule d'existences, produisent des suites funestes, lors même qu'elles ne sont pas