POPULATION DIVISÉE D'APRÈS LA DIFFÉRENCE DES CONDITIONS SOCIALES
La prospérité des peuples, leur bien-être et leur supériorité politique et morale dépendent de la destinée, qui leur est faite par la condition sociale des différentes classes de leurs populations.
Enclavez , comme dans rindoustan , 300,000,000 d'àmes entre la caste des Brahmes, armés de l'omnipotence religieuse, et la caste militaire des Kchattryas, armée du droit sans limite de la force, et vous aurez, pendant quarante siècles, des peuples serviles, réduits à l'existence du bétail (i).
Reproduisez, sous d'autres noms, les mêmes castes, dans un autre hémisphère, et vous trouverez les Téoutli mexicains, nobles héréditaires au nombre de 3,000 qui possédaient souverainement un tiers du territoire, tandis qu'un autre tiers rétribuait les sacrificateurs qui, chaque année, pour rendre les dieux plus propices, immolaient dix mille esclaves sur leurs autels (2).
(1) Ward, Colebrook, elc.
[%) Gomara, c. lxwii. Herrera, déc. 2, I. VII, c. xiï»,
-J(r2 POPULATION DIVISÉE I) A PU ES
Sans traverser l'Atlantique, voyez, dans l'histoire des temps féodaux, les peuples de l'Europe, courbés pendant 1300 ans, sous la double puissance des clercs et des nobles : les premiers maîtres du tiers ou de la moitié des biens fonciers de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne, et possédant le terrible pouvoir d'excommunier, maudire, mettre hors la religion et la société les rois, les princes et les peuples, tandis que les seconds, sous le titre de barons féodaux, exerçaient toute autorité civile, judiciaire, militaire et royale. En sorte, dit un légiste contemporain : « Que chaque seigneur peut tenir en prison ses vilains toutes les fois qu'il lui plaît, soit à tort soit à raison, sans être tenu d'en rendre compte qu'à Dieu(1). » Telle était la dégradation des serfs attachés à la glèbe seigneuriale ou ecclésiastique qu'un ancien jurisconsulte les appelle dans son vieux langage : « Beasts en parkes, pissons en servoir; ouseaux en cages (2). »
Ce serait une longue et triste histoire que celle de la tyrannie des castes, tour à tour astucieuse et sanglante. Nous ne voulons la rappeler ici que pour montrer les bienfaits de sa destruction. Les chiffres suivants en porteront témoignage, en faisant connaître quelles étaient autrefois les conditions sociales des peuples de l'Europe, avec les maux de l'extrême inégalité des hommes, les uns maîtres implacables et les autres végétant dans la servitude, sans aucun espoir d'une meilleure vie.
(1) Beaumanoir, e. v, p. 257.
(2) Littleton 's Institutions.
1° Angleterre féoilnle.
Un document statistique précieux, le premier qui fut fait lors de la Renaissance, au onzième siècle, le Dômesday-Book nous apprend quelle était alors la division de la population, en Angleterre, sous la domination des premiers rois normands.
Voici les résultats de ce curieux cadastre et, recensement. Il y avait :
Barons et autres grands propriétaires. 1,598 personnes.
Thanes ou comtes , 306 —
Knights ou chevaliers 304 —
Nobles et serviteurs du roi 2,108 —
Ecclésiastiques et clercs 1,564 —
Clergé inférieur 6,732 —
Clergé..., 8,296 —
Total des classes supérieures 10,404 —
Tenants, Sochmani, Bourgeois 44,982 —
Vilains, Borderers, Serfs 209,508 —
Total des classes inférieures 254,490 —
Total de la population mâle 264,894 personnes.
Il y avait donc :
1 noble sur 125 hommes.
1 clerc 32 —
1 homme libre 6 —
4 serfs. 5 —
364 POPULATION DIVISÉE d'aPKÈS
La population totale, à raison de 5 personnes par famille, s'élevait à 1,324/470 habitants, faisant 200 par lieue carrée, non compris le pays de Galles, qui était encore indépendant.
En 1851, l'Angleterre avait 17,922,000 habitants ou 2,350 par lieue carrée. Elle avait décuplé sa population et au delà en substituant un régime de liberté à un régime de servitude.
Pendant ce dernier état de choses, 28,115 fiefs comprenant la moitié du territoire, étaient partagés entre 139 prélats ou établissements ecclésiastiques. Chacun en possédait à peu près 200. Quant aux seigneurs féodaux, ils étaient au nombre de 700, maîtres chacun d'un domaine d'environ 10 lieues carrées, en y comprenant les bois et les pâturages (1).
Dans le Devonshire, province grande comme le Nivernais ou la Touraine, 76 barons avaient chacun 9,000 hectares cultivés par 2,000 serfs ou esclaves; c'est-à-dire plus qu'il n'y a de nègres sur les habitations des Antilles (2). Il y avait donc une classe d'hommes encore au-dessous des serfs attachés à la glèbe : celle des esclaves.
2° France monarchique.
La distribution des conditions sociales et de la richesse ne différait pas en France, sous la domination féodale,
(1) Les premiers formaient une population de 16,690 personnes et les seconds s'élevaient à 12,840.
(2) Mémoire sur le Domes-day-Book, lu par l'auteur à l'Académie des Sciences morales et politiques.
prolongée jusqu'aux derniers temps de la monarchie. Il y avait sous Louis XIV, en 1667 :
260,000 ecclésiastiques séculiers ou réguliers. 1 sur 74 habit. 250,000 nobles 1—77
510,000 individus des deux ordres privilégiés. 1 sur 38 habit.
En déduisant l'étendue des terres, des revenus qu'on en obtenait un siècle plus tard, le pays était divisé ainsi qu'il suit :
Domaine royal 1,708,950 hect. 8G5 1. carr.
. — du clergé 3,034,000 — 1,530 —
— de la noblesse. 7,300,000 — 3,728 —
Étendue des terres privilégiées. 12,108,950 hect. 6,129 l. carr. — des terres imposables. 41,600,000 — 21,000 —
Surface totale 53,708,000 hect. 27,129 1. carr.
Ainsi les domaines du clergé avaient l'étendue de la Belgique ou de* la Hollande, équivalant à 15 départements; ceux de la noblesse égalaient la surface de la Bavière ou du Portugal. Les revenus étaient approximativement comme les chiffres suivants les expriment :
Revenu territ.
Autres revenus.
Totaux.
Nature
des revenus.
Dîmes, i Casuel.
Noblesse.. .
Dr. féod.
Pensions.
Communes.
| Produits [de l'ind.
Totaux. .
St.
360 POPULATION DIVISÉE d'aPHËS
Les impôts étaient répartis ainsi qu'il suit, en 1784 :
Impôts Impôts Totaux,
territoriaux, de consommation.
Clergé 10,000,000 17,500,000 27,500,000 7 p. 100
Noblesse 18,600,000 42,500,000 61,100,000 10 —
Communes.. 296,000,000 240,000,000 536,000,000 83 —
Totaux... 324,600,000 300,000,000 624,600,000 100
Ainsi les communes payaient 8 1/3, autant que la noblesse, d'impôt à l'État, et i& à 15 fois autant que le clergé. Il restait annuellement :
343 millions au clergé.
225 — à la noblesse.
529 — aux communes.
Mais sur ce revenu, les communes devaient payer :
Au clergé 130 millions de dîmes.
— 200 — de casuel et autres prélèvements. A la noblesse. . 52 — de dîmes seigneuriales.
— 50 — pour dégâts des chasses, etc.
Total. . . . 432 millions.
Il leur restait moins de 100,000,000 réduits à moitié par les logements militaires, les taxes municipales, les jurandes et autres impôts.
En défalquant 100,000 nobles sans titres et sans biens, chacun des i 50,000 reconnus avait 1,900 francs de revenu ou environ 10,000 livres de rente par famille. — Chaque ecclésiastique, prélat, prêtre ou moine avait annuellement 1,200 francs ; mais la distribution des revenus
de l'Église était telle que des abbés commendataires étaient riches de 2 à 300,000 francs de revenus annuels, tandis que le tiers des religieux vivaient d'aumônes.
Le savant Lavoisier, dans le travail statistique qu'il donna en 1791, au comité de l'Assemblée nationale, traç a ainsi qu'il suit la division de la population de la France, d'après des chiffres exprimant l'état des choses, pendant les dernières années de la vieille monarchie.
Population des villes et des bourgs... 8 millions. 32p. 100 — des campagnes et villages. 17 — 08 —
Population totale.... 25 millions.
Cette population divisée par classes, était répartie de la manière ci-après :
Clergé 316,000 individus. 1 sur 80 habit.
Noblesse 150,000 — i — j 60 —
Communes... 24,000,000 — 48— 49 —
En rassemblant les données que fournissent Messance, Pommelles, Monthyon et Lavoisier, on peut énumérer ainsi qu'il suit les différentes classes de la population de la France, la veille de la révolution :
Villes.
Clergé et noblesse 410,200 indiv.
Administrât, Fermes. Gabelles. . 1,500,000 —
Armée de terre 250,000 —
Marine royale et du commerce. . 150,000 —
Bourgeois. Légistes et autres... 4,050,000 —
Domestiques 1,034,000 —
sur 00 habit
Tôt a r..
8,000,000 indiv. l sur 3 habit.
Campagnes.
851,500 fermiers avec leur famille. 4,257,500 iodiv. 1 sur G habit. Laboureurs. Valets de ferme et
leur famille 1,742,500 — 1 — 14 —
Vignerons et leurs ouvriers 2,550,000 — 1 — 10 —
Journaliers des campagnes 4 ,000,000 — 1 — 6 —
Ouvriers des manufactures. Mineurs. Voiluriers 1,950,000 — i — 13 —
Pêcheurs. Mariniers 250,000 — 1 — 100 —
Marchands. Arlisans des campag. 1,800,000 — 1—14 —
Petits propr. vivant de leur bien, 450,000 — 1 — 55 —
Total. 17,000,000 indiv. 2 sur 3 habit.
Chaque individu des deux castes privilégiées avait en moyenne deux fermes ou métairies. Celles de ces fermes qui manquaient aux uns, étaient dévolues, en surcroît, aux autres. — L'administration, qui comprenait les employés des gabelles, des tabacs, des douanes et autres, était sextuple en nombre de l'armée. Il n'y avait que 250,000 hommes pour défendre le pays; il en fallait six fois autant pour prélever les impôts. — -La classe moyenne n'était que d'un sixième de la population. — Il y avait 10 domestiques à raison de chaque noble. — On comptait 10,000,000 d'habitants occupés aux terres arables, et 2 à la vigne. — Les manufactures avec leurs accessoires n'exigeaient pas autant de travailleurs que les vignobles.
Le revenu foncier montait à 1,200,000,000; sur cette somme :
.)8.r) millions étaient levés au nom du roi, par les receveurs et les fermiers généraux.
■\ 1 — par les pays d'Etats, pour leurs dépenses locales.
3ô0 millions par le clergé, pour dîmes et casuels.
19G — par la noblesse, pour droits seigneuriaux et autres,
1,172 millions d'impôts ou 49 fr. par personne.
28 — de revenu net restaient aux communes.
Ces chiffres justifient les assertions de Brissot, qui semblaient exagérées. « Il n'y a pas, en France, disait-il en 1788, dans ses Observations sur les différents systèmes d'administration, un million de propriétaires territoriaux, leurs familles comprises. Dans des villages où il y a cinq cents hommes, pas un seul d'entre eux n'a la terre suffisante pour donner dix setiers de blé ; et à peine en est-il, qui puissent en récolter deux à trois boisseaux. Toutes les terres sont en la possession de vingt-quatre fermiers; et les cinq ou six propriétaires de ces terres résident à la ville. »
3° Rénovation sociale» fie 1789.
La société dont nous venons d'esquisser rapidement l'image, et dont les origines remontaient au règne sanglant et astucieux de Clovis, c'est-à-dire à quatorze cents ans, fut subvertie en dix-huit mois. Voici celle qui surgit, à sa place, et que nous allons faire connaître d'après des documents officiels.
Il fut prescrit en J 800, aux préfets de département, de dresser des tableaux de la distribution de la population suivant ses rapports avec la propriété foncière, telle que venait de la faire la révolution. Cet intéressant travail demeura imparfait, comme il arrive presque toujours, par l'effet des vicissitudes administratives. C'est seulement en
établissant des proportions entre les parties achevées et celles qui restèrent en lacune, qu'on peut arriver aux ap-
proximations suivantes :
Individus.
Propriétaires fonciers et leur famille 15,921,840 69 p. 100
Individus ajoutant un travail à leur revenu. 3, 783,040 14 —
Industriels. Arts et métiers et manufactures. 4,326,240 16 —
Journaliers des deux sexes 1,542,920 5 —
Salariés 634,500 2 —
Rentiers 124,680 »
Domestiques 1,495,800 5 —
Mendiants 61,480 >
Armée et marine 920,134 3 —
Population totale 28,810,694
Par l'effet de la rénovation sociale :
La classe des propriétaires, y compris ceux participant à la propriété, par leur filiation, surpassait la moitié de la population totale. — Un individu sur 7 à 8 ajoutait par un travail quelconque à son revenu foncier ou à son traitement. — Un sur 6 à 7 exerçait un métier ou une industrie. — Un sur 19 seulement était journalier. — Les salariés furent réduits à un sur 45 habitants, — et les domestiques à un sur 19. — L'armée et la marine comptèrent un individu sur 31. Enfin, il n'y avait plus qu'une personne sur 470, réduite à vivre de la charité publique.
C'est à ces termes satisfaisants qu'aboutissaient onze années d'une révolution, qui semblait avoir tout subverti. Les progrès de la fortune publique et du bienêtre particulier furent incomparablement supérieurs à tout ce qu'avaient pu opérer les meilleurs temps de la
LA blFFÉRENCE DE:> CONDITIONS SOCIALES. 37 1
monarchie même lorsque Colbert et Turgot en étaient les ministres.
4L0 Division de la propriété foncière au temps de l'Empire.
Les recherches des préfets de l'Empiré, faites de 4812 à 1813, donnent les aperçus suivants sur la répartition de la propriété foncière à cette époque, sur les revenus moyens, par classes de propriétaires , et sur leur quotepart d'impôt. Il y avait alors :
4,833,000 propriétaires fonciers, payant ensemble une contribution de 282,935,000 francs, ayant en moyenne un revenu de 68 fr. 60 c.
En admettant que par compensation aux célibataires, chacun des propriétaires fonciers n'eût, sans le compter, qu'une famille de deux personnes, la partie de la population, qui, à cette époque, participait à la propriété fon^ cière, était composée de la manière suivante :
Nombre Leur proportion
de propriétaires. à la populat. Leur reveûii de Très-grande propriété. 24,648 indiv. ou le 1,250e 102,446,000 fr.
Grande propriété.. .. . 56,544 — 550* 138,344,000
Propriété moyenne. . . 637,908 — 50e 452,346,000
Petite propriété 2,784,000 — 123 429,731,000
Très-petite propriété.. 10,995,900 — ' 3* 234,580,000
Totaux 14,500,000 individus faisant près de la moitié de la population, et possédant en biens-fonds un revenu annuel de 1,420,000,000 fr.
Les travaux du cadastre prouvèrent un peu plus tard que ces évaluations étaient trop faibles d'un septième, et que le revenu foncier s'élevait au moins à 1,600 millions.
Voici les résultats de ces chiffres :
1° La classe de la très-grande propriété était formée d'un individu sur 1,250 habitants; elle possédait environ 185,652,000 francs de revenu , ou moins d'un neuvième du produit annuel de la richesse foncière de la France.
2° La classe de la grande propriété était formée d'un individu sur 550; son revenu montait à 158,120,000 francs, ou moins d'un dixième du revenu total.
3° La classe de la propriété moyenne se composait d'un individu sur 50; elle avait 516,980,000 francs de revenu, ce qui faisait près d'un tiers du produit de tous les biens fonciers.
i° La petite propriété constituait le douzième de la population de la France ; elle possédait 491,291,000 francs de revenu, ou moins d'un tiers du revenu total.
5° Enfin la classe de la très-petite propriété formait le tiers des habitants de la France ; elle n'avait que 268,100,000 francs de revenu, faisant le sixième du revenu foncier.
Si Ton joint ensemble les deux premières classes, considérant comme riches ceux qui avaient un revenu de 7,340 francs et au-dessus, on trouve qu'ils étaient au nombre de 81,192 individus ou un sur 375 habitants. Leur revenu s'élevait en masse à 343,772,000 francs,
faisant plus d'un cinquième du produit total des biens fonciers.
Si Ton réunit pareillement les deux dernières classes, considérant comme formant la petite propriété, ceux, qui ne possédaient qu'un revenu de 464 francs et au-dessus de cette somme , on trouve qu'ils étaient au nombre de 4,593,600 individus , ou un sur 7 habitants. Ils possédaient 759,391,000 francs de revenu ou près de la moitié du revenu total de la France.
Ainsi le produit annuel des biens-fonds du territoire était partagé de la manière suivante, il y a quarante ans :
Les grands propriétaires en possédaient le cinquième. C'était principalement l'ancienne noblesse.
La classe moyenne en avait le tiers. C'était la bourgeoisie.
Et la petite propriété en avait environ la moitié; elle appartenait surtout aux nouveaux propriétaires ruraux.
Chaque chef de famille ou célibataire jouissant de ses droits, dans la classe de la grande propriété, avait Pun pour l'autre, 12,700 francs de revenu foncier.
Chaque chef de famille ou célibataire jouissant de ses droits, dans la classe de la propriété moyenne, possédait un revenu annuel de 2,430 francs.
Enfin, chaque chef de famille ou célibataire jouissant de ses droits, dans la classe de la petite propriété, avait l'un pour l'autre, un peu plus de 165 francs de revenu.
Conséquemment chaque grand propriétaire avait cinq fois le revenu de la propriété moyenne, et soixante-dixsept fois celui delà petite propriété. Chaque propriétaire
37 i Population divi-kl i> 'après
de la classe moyenne avait seulement vingt-quatre fois celui de la dernière classe des propriétaires.
Toutefois, la distance entre la propriété moyenne et la petite propriété était cinq fois aussi grande qu'entre la première classe des propriétaires et celle qui possédait la propriété moyenne; et pour s'élever à celle-ci, il fallait au petit propriétaire un accroissement de revenu quintuple de celui nécessaire au propriétaire de la classe moyenne pour entrer dans la classe de la grande propriété.
Essayons de rechercher quelle était la part qu'obtenait chacune de ces classes, dans la répartition des terres.
Nous avons fait voir ailleurs que la surface des eaux, des terres stériles et des propriétés communes, telles que les chemins, rues, places, etc., était de 9.947,000 hectares ou 5,036 lieues carrées. La surface utile et productive était réduite à 43,427,000 hectares ou 21,984 lieues car^ rées. La couronne possédait 1,385,000 hectares ou 701 lieues carrées. Il restait pour les propriétés, donnant un revenu net, 42,042,000 hectares ou 21,283 lieues carrées. Cette surface, en confondant ensemble les édifices, les terres arables, les pâturages, et les bois, produisait annuellement 1,600 millions, ou plus de 38 francs par hectare. Elle était partagée approximativement ainsi qu'il suit, entre les trois classes de propriétaires fonciers :
Hectares. Lieues carr. Proport.
La grande propriété possédait. . 9,040,000 ou 4,576 22 p. 100
La propriété moyenne J 3,600,000 6,885 32 —
La petite propriété 19,402,000 9,822 46 —
Totaux «,042,000 oïl 21,283 100
II n'est pas sans vraisemblance qu'une classe, par exemple celle de la grande propriété, possédait moins de maisons urbaines et plus de biens ruraux, tandis qu'une autre avait plus de propriétés dans les villes et moins dans les campagnes; ce qui peut être vrai surtout de la propriété moyenne ; mais, ces variations sont renfermées dans des limites assez peu étendues, et Ton peut admettre, sans crainte d'erreur, en termes généraux : que près de la moitié de la surface productive de la France, appartenait à la petite propriété ; qu'un tiers formait les biens territoriaux de la propriété moyenne et que les grands propriétaires n'en possédaient pas plus d'un cinquième.
L'étendue de la petite propriété se rapprochait de celle du royaume de Hongrie. Elle égalait trois à quatre fois celle des anciens Pays-Bas, comprenant la Hollande et la Belgique.
La propriété moyenne avait la même surface que la Grèce dans son intégrité ; elle n'était pas moins vaste que la moitié de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne proprement dite.
La grande propriété avait deux fois l'étendue de la Lombardie et différait peu de celle que présente l'Ecosse avec ses lacs.
On n'a compris dans toutes ces ' supputations, que les seuls terrains bâtis et non bâtis, productifs d'un revenu régulier, qui constitue la fortune des particuliers. Le domaine public et le domaine de la couronne n'en font point partie, et l'on en a même exclu les terres stériles, qui sont comprises, au moins partiellement, dans les propriétés, mais qui n'en augmentent la valeur que de fort peu de chose.
37Ô POPULATION DIVISÉE b'APRÈS
Ces résultats sont appuyés par ceux des travaux du cadastre, qui, en 1824, portèrent :
Le revenu des propriétés non bâties à 1,248,576,000 fr.
El celui des propriétés bâties imposables à. 336,775,000
Total 1,585,381,000 fr.
Mais tout le monde sait que les maisons étant taxées d'après les déclarations du revenu qu'elles attribuent aux propriétaires, la masse de ces déclarations est de deux cinquièmes au-dessous de la réalité, et que les propriétés bâties produisent un revenu annuel de 495 millions.
En adoptant cette estimation, on trouve que le produit net des biens fonciers était de plus de 1,740 millions de francs dix ans après l'Empire. Sa répartition entre les 4,833,000 propriétaires donnait à chacun, par un terme moyen, 361 francs de revenu.
Ainsi le produit de la propriété foncière s'était augmenté depuis 1788, en l'espace de 30 ans, de 5 à 600 millions, ou de près de la moitié en sus de l'évaluation qu'en avait faite Lavoisier.
Il n'y avait autrefois qu'environ 916,000 personnes participant à cette propriété ; on en comptait lors de l'Empire 14,500,000 ou 15 fois autant.
Le revenu moyen de chaque propriétaire n'était alors, il est vrai, que d'un quart seulement de celui qu'avait, il y a un demi-siècle, chaque ecclésiastique ou chaque gentilhomme; il était même inférieur d'un tiers à celui d'un bourgeois, du temps qui a précédé la révolution. Mais, au lieu do 24 habitants sur 25, qui étaient jadis privés de
toute participation à la propriété foncière, il n'y en avait plus qu'un sur 2 ; et, en outre, l'industrie avait créé, en peu d'années, des ressources considérables et même déjà un grand nombre de fortunes, qui tenaient lieu à beaucoup de familles, de possessions territoriales.
Autrefois, sur 960 millions de revenu, les communes payaient 833 millions d'impôts et de dîmes, ou presque les cinq sixièmes. Sous l'Empire, la contribution foncière n'excédait pas le neuvième du revenu. Sur 360 francs, un propriétaire en payait 40. Autrefois il eût été taxé à plus de 120; mais, il est vrai que s'il eût été gentilhomme, cet impôt n'eût été pour lui que de 36 francs et que s'il avait été ecclésiastique, il n'aurait rien payé du tout.
En résumé, si l'on compare l'ancienne et la nouvelle France, on reconnaît: que le revenu foncier s'est augmenté de moitié en sus de la valeur qu'il avait autrefois, — que pour les communes l'impôt foncier fut réduit de deux tiers; — et que la propriété territoriale étant quatorze fois moins concentrée que jadis, le nombre des citoyens liés, par leur intérêt, à la prospérité de l'Etat, devint quatorze fois plus grand qu'en 1788.
5° Division de la population, en 1831, d'après la différence des conditions sociales.
Sous la monarchie de Juillet, en 1831, la population était divisée approximativement ainsi qu'il suit :
Individus. Habitants.
Clergé 108,000 1 sur 280
Juges, Hommes de loi 20,000 1 — 1,600
Individus. Habitants.
Agents des contributions directes et indir.
Autres fonctionnaires et profess. libérales.
Officiers en retraite et en demi-solde
Population totale 31,600,000 habit.
Les détails suivants feront connaître les données élémentaires de chacune des masses indiquées ci-dessus.
En résumé, la population de la France, considérée sous les rapports de la propriété foncière, était distribuée approximativement ainsi qu'il suit, il y a vingt-cinq ans :
Individus. Habitants.
Grande propriété foncière 81, 192 ou 1 sur 375
Moyenne propriété 637,908 1 — 50
Petite propriété, 13,780,900 1 — 3
Patentés avec leur famille 3,262,000 1 — 10
Fonctionnaires et professions libérales 2,400,000 1 — 13
Cultivateurs sans propriétés 5,300,000 1 — 6
Artisans sans propriétés 4,580,000 1 — 8
Antres classes 1,600,000 1 — 18
Population totale 31,600,000
Individus. Habitants.
Classe des propriétaires fonciers 14,500,000 ou 1 sur 2
— des industriels 3,202,000 1 — 10
— des propriétaires de tout genre 17,762,000 3—5
— des individus sans propriété 13,840,000 1 — 3
La classe agricole formée des propriétaires
territoriaux joints aux cultivateurs sans
propriétés 19,800,000 2 —3
La classe industrielle formée des familles patentées, des professions libérales et des
artisans sans propriété 10,242,000 1 — 3
La classe productive formée de la petite et de la moyenne propriété, des classes agricoles et industrielles 27,500,000 9 — 10
La classe improductive 4,08t,000 1 — 10
Celle des prolétaires 1,000,000 1 — 18
Les habitants des villes 7,835,000 1 — 4
Ceux des campagnes 23,805,000 3 —4
6° France contemporaine. — Division par approximation fie la population.
1° Population agricole 24,000,000 habit. 67 p. 100
2° — manufacturière 2,500,000 — 7 —
3o — des arts et métiers 3,800,000 — 10 —
4o Autres classes 5,700, ( 00 — 16 —
Total général.... 36,000,000 100