CHAPITRE PREMIER ARCHITECTURE MILITAIRE
SOMMAIRE. — L'art dans l'architecture militaire. — Son caractère. — Murs et portes antiques. — Caractère militaire au Moyen-âge. — Remparts, ponts, châteaux, donjons. — Programmes militaires modernes.
Chez nous, l'architecture militaire n'appartient plus aux architectes. Peut-être a-t-on le droit d'en être surpris et de le regretter, car s'il en eût toujours été ainsi, nous n'aurions ni Avignon, Aiguës-Mortes ou Carcassonne, ni les Invalides, ni l'Ecole militaire : Vauban n'écartait pas Mansart! Et de nos jours, la Ville de Paris, qui, mieux inspirée que l'État, a confié à des artistes la construction de ses casernes municipales, a bien montré que tout ce qui est architecture est du domaine de l'architecte. On le comprendra peut-être un jour partout.
J'aurai d'ailleurs peu de chose à classer sous cette rubrique spéciale, car pour être destinée à des militaires, l'architecture d'habitation, d'école, etc., ne diffère pas sensiblement de l'architecture civile. Il est évident que si des malades sont soignés dans un hôpital, qu'ils soient militaires ou civils, la salle d'hôpital ne variera pas quant aux exigences de l'aération, du cube d'air, de l'hygiène.
Cette distinction est d'ailleurs moderne; à des époques où
la guerre ne s'arrêtait pour ainsi dire pas, toute architecture était bien un peu militaire : Coucy ou Pierrefonds sont des châteaux, de l'habitation; mais c'étaient bien aussi, et peut-être avant tout, des forteresses. Beaucoup d'églises et de couvents pouvaient soutenir un siège; le Louvre a d'abord été une citadelle, et nous voyons encore au Palais de Justice les moyens de défense de Philippe-Auguste et de Saint Louis. Des tombeaux mêmes sont devenus des citadelles : ainsi le château Saint-Ange à Rome, jadis mausolée d'Hadrien.
En dehors de la fortification qui est bien, maintenant surtout, une science militaire, et qui nous échappe, il n'y a pas de programme purement militaire. Qui a bien étudié l'habitation est apte à composer une caserne ou un hôtel de Gouverneur; qui a bien étudié les écoles, fera une école militaire ; et ainsi du Conseil de guerre en parallèle au Palais de Justice, du Cercle, de l'hôpital, même de l'arsenal : tout cela se compose d'éléments que nous avons déjà vus, puis comme en tout, il y a des particularités de programmes. J'ai donc moins à vous entretenir de solutions militaires, que des questions de caractère que la destination militaire a pu donner à des édifices.
Le propre du caractère militaire en architecture est la simplicité robuste. Je vous ai fait voir la porte antique de Pérouse, rien n'a l'aspect plus militaire que cette sobre et énergique construction. Des qualités analogues se retrouvent d'ailleurs dans toutes les anciennes portes de villes, car toutes les villes antiques avaient leur ceinture militaire. Sans remonter jusqu'aux enceintes des villes assyriennes, persanes, etc., qui ne forment plus guère que des amas de décombres, on retrouve avec plus de certitude l'architecture défensive en Grèce. Il ne semble pas que là le fossé ait été d'un usage général, les villes étaient surtout protégées par des enceintes élevées, en murs de belle con-
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struction, et la défense comptait en dernier ressort sur la citadelle — l'Acropole — ou haute ville; car en général les villes grecques s'étendaient au pied d'un rocher escarpé, réduit suprême de la défense. Aussi était-ce en général l'abri de ce que le peuple avait de plus précieux, trésors et œuvres d'art, et l'architecture religieuse demandait naturellement l'hospitalité à l'architecture militaire. Telles étaient les acropoles en général, telle était la plus célèbre de toutes, l'Acropole d'Athènes (fig. 153 1). Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des discussions ardentes que soulevèrent les investigations de Beulé à la recherche de l'escalier d'accès de cette citadelle ; nous n'avons pas à prendre parti dans cette querelle ; ce qui est incontestable c'est la grande puissance d'aspect de cette enceinte qui domine la ville et ses environs, et dont les belles murailles comptent pour beaucoup dans l'ensemble des souvenirs artistiques que laisse Athènes à tous ses visiteurs. Sur un terrain de niveau au contraire, on peut étudier avec intérêt l'entrée principale de l'ancienne Messène, plus archaïque, telle que l'a restaurée Blouet; ici, la situation étant par elle-même moins favorable à la défense, on avait disposé en avant de la porte même de la ville une petite enceinte dont la destination purement militaire est évidente (fig. 1532, 1533 et 1534). Ce monument est d'ailleurs un des plus intéressants au point de vue de l'histoire de l'architecture. La Sicile offre des exemples très analogues à ceux de la Grèce. En Italie, les antiquités militaires sont nombreuses, les portes de ville notamment. La porte de Fano est une des mieux conservées : à Rome, la Porta Salara, la Porte majeure (fig. 1535), surmontée de trois passages d'aqueducs superposés; à Rimini, la porte qu'on appelle l'Arc de Rimini. Rome possède encore une notable partie de ses anciens murs, Pompéi avait les siens dont une partie subsiste (fig. 1536). Au Moyen-âge, tout devient rempart et fortification. Nous
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pouvons voir debout les remparts d'Aigues-Mortes (fig. 1537), d'Avignon, d'Arles, de Beaucaire, de Carcassonne, de Guérande, de Moret, de Provins, etc. La plupart des ponts sont eux-mêmes fortifiés, défendus par une tour à chaque extrémité et souvent une encore au milieu de leur lon-
Fig. 1532. — Porte de l'antique Messène. Plan.
Fig. 1533. — Porte de l'antique Messène. Elévation.
gueur. Le pont de Cahors (fig. 153s) en est un exemple célèbre. Tout cela d'ailleurs a plutôt pour nous une curiosité
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Fig. 153$. — Porte Majeure, à Rome.
Fig. 1536. — Murailles de Pompéi.
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Fig. 1537. — Remparts d'Aigues-Mortes.
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0 10 20 30 ta sûm Fig. 1538. — Pont de Cahors. Plan et vue. Eléments et Théorie d, ï Architecture. — IV.
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Fig. 1559. — Château de Coucy.
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historique ; mais quoique nous n'ayons plus aujourd'hui à refaire des ponts comme à Cahors, ou des murailles comme à Carcassonne, il est bon de les étudier, et d'y voir une fois de plus comment l'architecture loyale trouvait dans l'essence même du sujet, et comme par surcroît, ce caractère pittoresque qui en fait pour nous le charme aujourd'hui.
Mon rôle n'est pas de vous enseigner quel était l'office des tours, des courtines, des bastions, des mâchicoulis, des échauguettes ou des hourds; je vous renvoie pour tout cela à la partie historique de vos études. Mais j'ai à vous signaler comment, dans la composition architecturale, les nécessités de la défense introduisaient des éléments variés, aptes à donner une haute idée des édifices. Ainsi, dans les vieux châteaux, la préoccupation de la défense prime tout. C'est de l'habitation, mais de l'habitation dans une citadelle, avec ses ouvrages avancés, ses fossés, ses murs crénelés, ses tours, ses murailles presque pleines et la vie restreinte aux cours intérieures. L'un des exemples les plus remarquables nous en est donné par le château de Coucy (fig. 1539), aussi important que celui de Pierrefonds (fig. 1540). Dans des proportions plus modestes, et par conséquent avec de plus médiocres conditions d'habitation, on peut citer la curieuse tour de Solidor, à Saint-Servan (fig. 1541 et 1542), dont le plan original est motivé par un emplacement que des préoccupations de défense ont seules pu faire choisir. Enfin, dans le château du Moyen-âge, vous trouvez — citadelle dans une citadelle — les donjons, défense suprême qui dominait tout l'ensemble d'un château fort, et dont vous pouvez voir un type à Vincennes, ou encore à Provins (fig. 1543, 1 544 et 1545).
En réalité, on pourrait presque se demander si à ces époques de discordes presque universelles il y eut réellement une architecture militaire au sens que nous attachons aujourd'hui à ce
Fig. 1540. — Château de Pierrefonds. Plan. 1, cour d'honneur. — 2, donjon. — 3, logement des mercenaires. —4, chapelle.
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mot. On peut considérer plutôt que tout revêtait au besoin un caractère défensif, la maison de ville, le domaine rural ou le château, le couvent, l'abbaye ou l'église. Vous avez vu que la cathédrale d'Albi était une forteresse; l'abbaye du Mont-Saint- Michel était une forteresse; le Palais des Papes était une forteresse. Cela ne laisse pas d'engourdir l'enthousiasme que d'aucuns pro- j fessent pour le bon vieux temps. Aussi, tandis que de notre temps l'architecture militaire a un domaine bien déterminé, alors c'était la nécessité de la défense — et de la défense entre voisins — qui transformait l'architecture en général, à commencer par celle de l'habitation.
Faites en effet si vous voulez cette comparaison philosophique. Voyez Pierrefonds : dans cet ensemble très vaste, très puissant, on s'est efforcé de restituer plus ou moins le grand château du Moyen-âge. Je regrette, quant à moi, l'ancien aspect si pittoresque des ruines de Pierrefonds telles qu'elles se présentaient avant une restitution qui, forcément, accuse sa date du milieu du xixe siècle ; mais n'importe, cela vous donne quand même une idée approximative de ce que pouvaient être ces grandes résidences. Là, certes, ni les ressources, ni les moyens n'ont manqué pour réaliser le maximum de ce que pouvait être la
Fig. 1541. — Tour de Solidor, à Saint-Scrvan.
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résidence fastueuse au Moyen-âge : grands bâtiments, salles imposantes, appartements superbes. Mais une entrée jalouse
Fig. 1543. — Donjon de Provins.
par un chemin tortueux, sans doute hérissé de chaussetrapes; de grandes murailles extérieures à peine percées de quelques ouvertures, aussi bien meurtrières que fenêtres; presque aucune vue du dehors, la vie concentrée sur une cour, grande il est vrai, mais qui enfin n'est toujours qu'un espace terme. La tristesse et presque la détention. Supposez maintenant que sur ce même emplacement, avec une belle vue, avec le voisinage d'une
Fig. 1544- — Donjon de Provins.
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Fig. 1545. — Donjon de Provins. Plan.
belle forêt, on élève de nos jours un château avec la même faculté de dépenser : une avenue large et droite, carrossable, encadrée de beaux arbres, conduira à quelque belle grille, devant une cour d'honneur ouverte ; les bâtiments seront entre cette cour et un beau parc ; probablement, il n'y aura pas de cour intérieure ; les salons, les salles diverses, les chambres, tout s'éclairera par de larges et hautes fenêtres, en face de vastes horizons ; le plan, la composition entière attestera la confiance et la sécurité. Deus liobis hivc otia fecit : et quel est donc ce Dieu ? La Loi, la loi moderne, qui assure à chacun la possibilité de vivre, la solidarité de la défense sociale confiée à la puissance publique succédant à la nécessité de la défense personnelle qui n'avait de secours à attendre de personne.
Comparez encore l'abbaye du Mont-Saint- Michel et ce que serait de nos jours une abbaye. Irait-on la placer sur ce rocher où l'espace est si mesuré, où les ressources font défaut, où tout transport est pénible? C'est peu probable. Le Mont-Saint-Michel est pour nous un des ensembles les plus curieux et les plus pittoresques qui soient, et le Moyen-âge y semble avoir travaillé pour le plaisir de nos générations actuelles. Mais quelle était donc la vie de ceux qui n'y étaient pas de simples passants ? A peu prés celle de prisonniers.
Voyez même les villes anciennes : généralement, vous y trouverez ce qu'on appelle la ville haute, pittoresque, curieuse, groupant les monuments du passé, presque toujours fortifiée; puis, à mesure que naissait un peu de confiance, la ville basse, d'abord craintive et à proximité immédiate du réduit que lui offrait l'enceinte protectrice, et de plus en plus se développant en sécurité là où la vie est facile et agréable, arrivant même à se déplacer complètement, comme à Carcassonne, où la ville moderne est absolument distincte de l'ancienne Cité.
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lue ÉLÉMENTS ET THÉORIE DE L'ARCHITECTURE
Pardonnez-moi cette digression : je crois qu'un peu de mise au point est nécessaire pour bien comprendre ce qu'il faut entendre, à propos du Moyen-âge, par ces mots : Architecture militaire. J'y reviens.
Comme dans l'antiquité, c'est peut-être avec les portes ouvertes dans les enceintes, que nous pouvons le mieux saisir le caractère militaire de l'architecture du Moyen-âge. Il en a été beaucoup détruit, parce que la porte militaire était volontairement étroite et basse, et ne se prête plus aux charrois modernes. Mais il en reste encore un bon nombre, par exemple à la Cité de Carcassonne ou dans l'enceinte de Guérande (fig. 1546 et i >47)> ou encore à Bordeaux la porte si monumentale qu'on nomme la Porte de la grosse cloche (fig. 1548).
La place me manque pour vous montrer tout ce que je voudrais. Il faut bien me limiter. Mais dans vos voyages, vous rencontrerez souvent ces grands ensembles, moitié habitation, moitié édifices militaires, ou plutôt les deux à la fois. Ainsi, pour nous en tenir au Moyen-âge, visitez les châteaux de Loches, de Bressuire, celui de la Reine Anne à Nantes; les ruines du château de Crussol, ceux de Polignac et de Vogué; surtout peutêtre cette grandiose construction, le château des Papes à Avignon (fig. 1549, 1550 et 1 > 5 1) : vous y verrez que même la demeure du Souverain Pontife n'échappait pas à la nécessité de la défense. Vous retrouveriez ce même caractère en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie; ces édifices, qui pour nous se recommandent surtout par leur caractère pittoresque, nous montrent bien, d'autre part, qu'ils ont été conçus pour un programme qui a eu sa trop sérieuse raison d'être; il n'y avait pas alors de grande demeure qui ne dût être militaire, pour la défense d'abord, et aussi, il faut le dire, pour la sécurité du pillage et de l'exaction.