Tome IV
Page îys
LES ESCALIERS
qu'on appelait l'escalier de Percier au Louvre (fig. 1785), d'une très heureuse disposition et d'un grand effet.
Mais le plus splendide de tous est le célèbre escalier du Palais de Caserte. Il est bien difficile de vous le représenter : sa composition ne diffère pas des précédentes, sauf par sa jonction avec les beaux vestibules superposés dont je vous ai déjà parlé. Sa beauté est dans ses magnifiques proportions, son ampleur, la pente facile de ses montées; dans la richesse des marbres les plus beaux, traités en architecture monumentale. Je ne puis vous en montrer qu'un croquis bien incolore et insuffisant (fig. 1786) : quelquesuns parmi vous iront un jour à Naples : ne croyez pas ceux qui vous diront que Caserte ne vaut pas le voyage : ce ne seront pas des architectes; pour vous, il vous réserve une des plus grandes jouissances d'admiration qui puisse attendre l'artiste.
Fig. 1785. — Escalier de Percier au Louvre (démoli).
Tous ces escaliers sont contenus dans une cage qui les enveloppe exactement, et vers l'intérieur les emmarchements y sont reçus soit par un mur plein, soit par un mur déchiffre. La conception du mur plein recevant les emmarchements, bien qu'ayant produit de très belles œuvres, limite les compositions de l'architecte. Il était naturel de chercher à évider ces murs, de faire reposer l'escalier sur des supports plus légers et transparents aux regards. Cette recherche écartait le parti des escaliers à deux rampes contiguës comme celui du Louvre, et appelait la substitution d'un vide central au noyau plein, la substitution du portique au mur d'échiffre. Mais le portique devait devenir ram-
pant, pour s'accorder à la pente des marches. De là une autre
famille d'escaliers, soutenus par une architecture de portiques
rampants. C'est encore le parti des escaliers dont la stabilité
est assurée par une construction
verticale sous les limons, mais
avec toute la légèreté que ce parti
comporte.
Cette composition est d'ailleurs applicable à tous les tracés d'escaliers, à condition que les rampes se séparent les unes des autres par 1 interposition d'espaces vides.
Ainsi, l'escalier à deux rampes exigera un espace intermédiaire entre
Fig. 1788. — Escalier du Palais Braschi, à Rome.
Fig. 1787.
Escalier du Palais Braschi à Rome.
ses deux montées; et, d'un mur de cage à l'autre, vous trouverez un emmarchement, un mur de soutien évidé,un espace vide, puis un autre mur de soutien, un autre emmarchement. L'escalier à trois rampes interposera un espace libre de chaque côté de la rampe centrale entre cette rampe et chacune des rampes latérales. Cette combinaison n'a pas tardé à être remplacée par les combinaisons plus savantes des escaliers suspendus. Cependant elle a donné lieu à de beaux motifs : ainsi à Rome, l'escalier du Palais
LES ESCALIERS 377
Braschi (fig. 1787 et 1788) et celui du Palais Corsini que je vous ai cité à propos des vestibules. Mais c'est surtout à Gênes que se trouvent les exemples les plus ingénieux d'escaliers sur portiques rampants. Je vous ai exposé la "configuration de Gênes : la plupart des palais génois ont des cours à portiques en arcades sur colonnes accouplées, qui se prolongent par des mouvements d'escaliers de même largeur, superposés d'étage en étage. Le plan et la coupe des escaliers du Palais de l'Université vous en montrent le type. Mais cette disposition n'est pas unique : les combinaisons en ont été variées suivant les emplacements. Une des plus originales est celle du Palais Balbi (fig. 1789 et 1790). Ces escaliers occupent évidemment une place considérable; mais ce n'est pas, en somme, au détriment des bâtiments : c'est l'espace réservé aux cours qui s'utilise en escaliers. D'ailleurs, l'architecture italienne de la Renaissance a toujours donné une très large place aux escaliers, d'accord certainement avec les idées d'alors sur la conception des grandes habitations.
Les escaliers circulaires, très nombreux au Moyen- âge, devaient se perpétuer avec les nouvelles habitudes qui demandaient pour eux plus d'ampleur et un mouvement plus doux. Plus que toute autre peut-être cette forme se prête à un vide central régulier, et il en a été fait de magnifiques en effet. Pour obtenir ce vide central sur de larges proportions, et pour soutenir de larges emmarchements, il fallait un mur soutien évidé, c'est-àdire un portique rampant. C'est la composition de ces escaliers célèbres, et qui méritent leur célébrité, du château de Caprarole (fig. 1791), du palais Barberini à Rome, et de quelques autres moins importants, comme celui des terrasses de Saint-Pierre de Rome. Le parti en est, comme nous l'avons vu, une colonnade rampante, à architraves hélicoïdes, supportant une voûte en vis
wiianik
UJ
O I 2 3 4 5 10 .'., JS ?0r.
Fig. 1789. — Escaliers du palais Balbi, à Gènes.
J a a tûm
Fig. 1790. — Escaliers du palais Balbi, a Gènes. Plan,
LES ESCALIERS
Saint-Gilles très surbaissée, dont la poussée est neutralisée par la forme circulaire du portique qui lui sert de sommier continu. La difficulté principale naissait avec les paliers ; pour ne pas
Fig. 1791. — Château de Caprarole, Plan.
interrompre la régularité de l'ordonnance, on n'a pas donné aux paliers un contact plus long avec le limon qu'aux marches ordinaires : un léger balancement des marches, et leur grande largeur contre le mur excentrique permet de trouver ainsi des paliers suffisants pour l'ouverture des portes. Les cages de ces escaliers, couvertes en voûte sphérique, s'éclairent par le haut. Le plan et la coupe de l'escalier elliptique du palais Barberini que je vous ai déjà montrés (fig. 507, 508, vol.I, p. 618, 619) vous feront com-
Fig. 1792. — Escalier circulaire en rampe douce, au Vatican.
Fig. 1793. — Escalier circulaire en rampe douce, au Vatican. Coupe.
prendre cette ingénieuse disposition, en tout semblable à celle de Caprarole.
Vous serez sans doute frappés de l'exiguïté des paliers : c'était une conséquence nécessaire du parti. Il faut dire d'ailleurs
LES ESCALIERS
Fig. 1794. — Rampes douces en hélice du château d'Amboise. Plan et coupe.
\fBsmsmEamnfsm
fâû
Qzoa û
ÛÛ
ûâ
montent sans aucune fatigue, le palier n'est donc pas nécessaire pour le repos. Chacun d'ailleurs peut dans un escalier circulaire choisir sa ligne de foulée, selon qu'il tient à monter rapidement ou lentement et sans fatigue. Aussi quelques-uns de ces escaliers servent-ils pour des chevaux : à Saint-Pierre, on rencontre
parfois sur les terrasses de toiture des mulets chargés de matériaux pour les réparations, de même au haut d'un escalier circulaire en rampe douce au Vatican (fig. 1792 et 1793): ils sont montés par l'escalier en vis Saint-Gilles, et le redescendent — ce qui peut-être est plus difficile à obtenir. C'est ainsi du reste qu'au château d'Amboise il y a une rampe en hélice qui par de nombreuses révolutions permet de descendre, du jardin en terrasses élevées du château au niveau de la ville, à cheval et même en voiture (fig. 1794).
A Viterbe, à la citadelle de Turin, il y a de profondes citernes où les bêtes de somme descendent par une rampe annulaire autour du mur percé d'arcades d'un large puits central; elles remontent avec leur charge d'eau par une autre rampe semblable superposée à la première, mais dont les départs sont opposés diamétralement, de telle sorte que la montée reste toujours distincte de la descente (fig. 1795). Ce parti est à certains égards analogue à celui du grand escalier central du Palais de Chambord.
Enfin, je vous citerai comme escalier reportant sur des murs
Fig. 1795.
Rampe douce d'une citerne, â Turin.
LES ESCALIERS 383
évidés le grand escalier que vous connaissez bien de l'Opéra de Paris, avec ses mouvements multiples, et sa magistrale ordonnance. Je n'ai pas à vous le décrire, je me borne à vous en rappeler la composition.
Tout cela, remarquez-le, procède d'une même conception constructive : les limons sont portés par des constructions verticales. Après les murs pleins, on a fait les murs évidés, puis les portiques rampants, sur colonnes ou sur piliers, en plate-bande ou en arcades, en ne craignant pas de déformer l'architecture pour suivre le rampant des limons. En matière d'escaliers, on ne peut pas viser à la correction absolue de l'arrangement, il y a toujours des raccords difficiles dont on se tire comme on peut. Mais l'effet obtenu est la récompense de ces ingéniosités. Le programme d'escalier offre une tentation d'effet pittoresque dont on ne peut ni ne doit se défendre, et ces escaliers évidés où la lumière pénétre, où le regard va d'une rampe à l'autre assurent cet effet bien autrement que les escaliers toujours compris entre deux murs.
Mais on a voulu plus : ne considérant ces essais que comme une sorte de transition, on est arrivé à la conception des escaliers dits suspendus, soit en pierre, soit en bois, soit maintenant en fer et bois ou pierre. C'est un ordre d'idées tout autre, par la poursuite de solutions plus savantes et plus difficiles. Je pourrais vous dire des escaliers ce que je vous ai dit des nefs d'églises : l'histoire de leur étude est la poursuite pendant des siècles d'un problème de construction.