Tome IV
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central dont la grande architecture s'oppose à celle des portiques latéraux (V. vol. I, fig. 54), et qui, si intéressant qu'il soit, vu du Champ-de-Mars, n'a toute sa valeur que lorsqu'on le voit du côté de la cour d'honneur pour laquelle il a été composé.
Il n'existe pas de composition de cour d'honneur plus imposante que celle de Versailles, avec ses retraites successives, et sa perspective si habilement ménagée. Cet ensemble si vaste aurait pu verser dans la monotonie si son architecture — fût-elle parfaite — était la même partout. Mais vous en connaissez la variété : peut-être est-elle due surtout à la piété filiale de Louis XIV qui n'a pas permis que l'œuvre de son père — la Cour de marbre (fig. 1845) — fût masquée ou dénaturée. Quoi qu'il en soit, l'uniformité n'existe pas : après les bâtiments fort simples de l'avant-cour, se présentent les ailes de Mansard et de Gabriel, d'une architecture solennelle, puis le cadre plus intime de la Cour de marbre ; tout cela sur un terrain qui s'élève en pente douce produit, le matin surtout lorsque le soleil regarde le Palais, un effet de grandeur qui ne résulte pas seulement, croyezle bien, de la dimension matérielle des espaces, et qui se complète encore, si l'on se retourne, par la composition si grandiose des grandes et petites Écuries, avec leurs cours d'honneur elles aussi.
Je vous citerai encore, comme exemples de cours ouvertes, fermées sur la voie publique par de simples grilles ou par des portiques à jour, et pour m'en tenir à celles que vous pouvez facilement voir : en premier lieu la cour de l'Ecole des Beaux- Arts sur la rue Bonaparte, si artistique avec ses beaux encadrements et la cour ovale qui lui fait suite ; et sur le quai Malaquais la cour de l'Hôtel Chimay annexé à votre Ecole ; à Paris encore, la cour du Val-de-Grâce ; la cour de l'Horloge au Palais Royal ; la cour de l'ancien Hôtel de la Compagnie des Indes,
Eléments el Théorie de l'Architecture. — IV. 28
aujourd'hui administration de la Bibliothèque Nationale, à l'angle des rues Vi vienne et des Petits-Champs; la cour d'honneur du Ministère des Affaires étrangères; de nombreuses cours d'hôtels modernes; — à Fontainebleau, la grande cour du Cheval Blanc et la cour des Fontaines, celle-ci ouverte sur les jardins ; ces diverses cours sont fermées seulement par des grilles, y laissant librement pénétrer le regard. Et il n'y a guère de grande ville où vous ne puissiez voir des compositions analogues, par exemple l'Hôtel de Ville de Bordeaux, ancien archevêché de la ville. Puis, comme cours closes par des portiques à jour, et par conséquent visibles encore de l'extérieur, je vous citerai, à Paris : celle du Palais-Bourbon ou Chambre des députés ; celle de l'ancien Hôtel de Salm, aujourd'hui Palais de la Légion d'honneur. Ces exemples vous suffiront, avec ceux que j'indiquais plus haut, de Versailles, de l'École militaire, du Palais de Justice, pour vous faire voir quel beau parti on a su tirer de cette composition. C'est une partie importante de l'habitation ou de l'édifice associée à la grandeur d'espace de la voie publique, avec des façades en retraite qui se développent au regard du passant. Mais cette allure pompeuse et monumentale a son inconvénient aussi : tout en étant chez soi, on est sous les regards de la foule, on ne trouve pas dans ces cours la liberté dont on est volontiers jaloux, et vous verrez souvent les grilles d'honneur, conçues pour être transparentes, aveuglées par des persiennes ou des panneaux de tôle. Mieux valait alors faire un mur. Ce beau motif ne doit donc être conçu que là où le programme le comporte, lorsque loin de chercher le secret on veut au contraire rendre le public témoin de ce qui se passera dans la cour d'honneur, ou du moins lorsque la volonté d'un bel apparat primera les considérations de liberté du chez soi. Aussi presque tous les hôtels des xvne et xvme siècles ont eu
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leurs cours d'honneur, largement traitées sans doute, mais le plus souvent closes vers la voie publique par un mur assez élevé plutôt que par une grille. Telle est la cour de l'Hôtel Soubise dont je vous ai déjà parlé, celle de l'Hôtel de Choiseul devenu la Caisse des Dépôts et Consignations, aujourd'hui remplacée par une construction affectée aux caisses de l'établissement; celles du Palais de l'Elysée, du Ministère actuel des Travaux publics, de l'Hôtel de l'Ambassade de Russie, de celui de l'Ambassade d'Autriche, etc.
Je vous cite tout cela presque au hasard, tellement les exemples abondent. Il suffit de feuilleter le grand ouvrage V Architecture française, de Blondel, pour voir combien cette époque s'est attachée au programme de la cour, surtout peut-être dans la première moitié du xvme siècle; et comme jamais le rayonnement de l'art français n'a été plus universel, vous pouvez ainsi vous faire une idée de l'extension qu'a prise alors partout cette conception de la cour qui peut se résumer ainsi : tandis que la belle cour italienne est, sauf exceptions, une cour intérieure, la belle cour française est, aussi sauf exceptions, une cour extérieure aux bâtiments. La cour italienne est en général entourée de bâtiments qui comprennent une circulation en portique et une suite de pièces simples en profondeur ; la cour française précède en général un bâtiment double en profondeur. Et ainsi, la cour ne peut s'étudier et surtout se composer qu'avec les bâtiments qu'elle dessert : toujours l'unité de composition qui s'impose comme conclusion.
Il me resterait à vous parler de quelques particularités de l'étude des cours. L'architecte peut chercher à y faire dominer lé caractère d'unité, ou au contraire la variété : latitude très légitime, à condition de ne pas motiver de contresens : la solen-
nité d'une cour de Palais de Justice conviendrait mal à une cour de Casino, et réciproquement. De là des cours dont l'architecture ne tolère pas d'écarts, comme celles du Palais Farnèse ou du Palais de la Chancellerie à Rome, rigoureusement encadrées de la même architecture; ou celles qui plus grandes comportent des motifs spéciaux tels que pavillons d'angle ou de milieu,
mais toujours d'une tenue sévère en accord dans toutes ses parties, comme la cour du Louvre, celle des Invalides ou celle du Luxembourg. Puis, la cour plus intime, où cette allure monumentale risquerait d'être tristesse, et où l'on a cherché les éléments de variété et de pittoresque. Nous avons déjà vu, dans cet ordre d'idées, les cours du Palais vieux et du Palais du Podestat à Florence, la cour du Capitolede Toulouse, celle de l'Hôtel de Vogué, à Dijon. Je voudrais vous en citer encore des exemples très divers, avec des éléments de variété demandés tantôt à la construction, tantôt à la décoration.
Ainsi, à Florence, parmi tant de cours à portiques, dont plusieurs se terminent par une loggia avec de minces colonnes et un entablement en bois, j'appellerai votre attention sur celle du Palais Bartolini (fig. 1846 et 1847) ou Ie dernier étage est en retraite sur les deux autres. Par une ingénieuse combinaison, les colonnes de la loggia prolongent les poinçons des fermes de
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Fig. 1846 Cour du palais Bartolini, à Florence
l'étage inférieur, et peuvent ainsi porter sur le vide des salles de cet étage.
La cour du Palais Spada à Rome (fig. 1848) est tout ordinaire
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en tant que composition ; mais son architecte a voulu et su la rendre intéressante par l'adossement à ses façades de bas-
Fig. 1847. — Cour du Palais Bartolini, à Florence. Coupe.
reliefs et de fragments, peut-être trouvés dans les fouilles de la construction ; cette cour emprunte ainsi ce caractère de musée en plein air que je vous ai signalé comme un charme de la plupart des villas italiennes : charme dû pour une large part à
l'imprévu qui résulte de la dissemblance de ces motifs, et que n'obtiendrait pas une série de sculptures composées de propos
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Fig. 1848. — Cour du palais Spada, à Rome.
délibéré. Et c'est là aussi, voyez-le bien, le charme de la belle cour ovale de votre École, ornée des fragments recueillis par le zèle dévoué d'Alexandre Lenoir.
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Fig. 1850. — Château de Bournazel. Façade sur la cour.
Fig. 1849. — Château de Bournazel. Plan.
Parmi tant de jolies cours de la Renaissance française, ne pouvant passer en revue ici tout ce qui se trouve à Orléans, à
g 7 S S TO* Fig. 1851. — Cour de l'Hôtel d'Écoville. à Caen.
Rouen, à Tours, à Dijon, àToulouse — etailleurs, je me bornerai à deux exemples ; l'un est tiré de la cour du château de Bournazel (fig. 1849 et 1850) dans l'Aveyron, édifice des plus intéres-
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sants par son étude. Peut-être faut-il un peu forcer le sens des mots pour trouver ici une cour : c'est un espace découvert compris entre des bâtiments de hauteur et d'aspect très différents : l'architecture du motif principal mérite en tout cas d'être signalée. L'autre appartient à la cour assez restreinte de l'Hôtel d'Ecoville (fig. 185 1 et 1852), à Caen, étudiée avec des alternances d'avant-corps qui sont en quelque sorte de larges contreforts, et d'arrière-corps qui correspondent aux travées. Par une disposition assez étrange, les lucarnes de comble sont au-dessus des avant-corps et non au-dessus des fenêtres : j'ignore le motif de cette particularité.
Mais tout cela ne comporte guère à vrai dire de théorie : il n'y a que des exemples à voir, à comprendre, cà admirer — et à égaler si faire se peut.
Fig. 1852. — Hôtel d'Ëcoville, à Caen.