Il n’y a qu’une seule vertu et qu’un seul vice
t2. La vertu consiste à garder un juste milieu entre deux vices opposés.
inthodixtion.
3. La vertu (comme la prudence) doit être tirée do l’expérience.
DE LA VEETO EM GÉMÊMAL.
La vertu signifie une force morale de la volonté. Mais cela n’en épuise pas l’idée ; car on pourrait trouver aussi une force de ce genre dans un être saint (supérieur à l’homme), en qui nul penchant contraire ne ferait obstacle à la loi de sa volonté , et qui par conséquent suivrait volontiers cette loi en tout point. La vertu est donc la force morale que montre la volonté d’un homme dans l’accomplissement de son devoir , lequel est une contrainte morale exercée par sa propre raison législative, en tant qu’elle se constitue ellemême en un pouvoir qui exécute la loi. — Elle n’est pas elle-même un devoir, ou ce n’est pas un devoir de la posséder (car autrement il faudrait admettre une obligation au devoir), mais elle commande, et elle accompagne son commandement d’une contrainte morale ( possible au point de vue des lois de la liberté intérieure), qui, devant être irrésistible, suppose une force dont nous ne pouvons mesurer le degré qu’au moyen de la grandeur des obstacles que l’homme se crée à lui-même par ses penchants. Les vices, ces fruits des coupables pensées, sont les monstres qu’elle est appelée à combattre : aussi cette force morale, ou ce courage * (Jortitudo moralis) est-il pour l’homme le plus
\Als Tapferkeit.
DOCTBINE DF. LA VERTU
Srand et même le seul véritable titre de gloire ^ C’est proprement la ,w/esse, la sagesse pratique, car elle consiste à se donner pour but le but final de l'existence des hommes sur la terre. — Ce n’est qu’en la possédant que l’homme est libre, sain, riche, roi, etc., et n’a rien à craindre ni du hasard, ni du destin : il se possède lui-même, et l’homme vertueux ne peut perdre sa vertu.
On fait bien de vanter l’idéal de l’humanité considérée dans sa perfection morale, et tous les exemples du contraire que l’on oppose , en alléguant ce que les hommes sont maintenant, ce qu’ils ont été, ou ce qu’ils seront probablement dans l’avenir, ne peuvent rien ôter à la réalité pratique de cet idéal. V anthropologie, qui se fonde uniquement sur des connaissances empiriques, ne saurait porter la moindre atteinte à l’anthroponomie^ , qui dérive d’une raison dictant des lois absolues; et, quoique la vertu (dans son rapport aux hommes et non à la loi) puisse aussi çà et là être appelée méritoire et jugée digne d’une récompense, il faut pourtant, de même qu’elle est sa propre fin, la considérer comme étant à elle-même sa propre récompense.
Quand on considère la vertu dans toute sa perfection, on ne se la représente donc pas comme une chose nue l’homme possède, mais comme une chose qui possède l’homme ; car dans le premier cas il semblerait que l’homme ait eu le choix (auquel cas il aurait encore besoin d’une autre vertu pour préférer la vertu à
' Kriegsehre, littéralement, gloire guerrière.
•£’est le mot même dont Kant se sert; je le laisse tel qu’il est. J. B.
mTRODUCTION,
toute autre chose qui s’offrirait à lui ). — Concevoir ^^commc cela est inévitable) plusieurs vertus, ce n’est pas autre chose que concevoir divers objets moraux , auxquels la volonté est portée par le principe unique de la vertu ; il en est de même des vices opposés à ces vertus. L’expression qui personnifie le vice et la vertu est un procédé esthétique, mais qui renferme un sens moral. — Une esthétique des mœurs n’est pas une partie de la métaphysique des mœurs, mais elle en est une représentation^ subjective : en effet les sentiments qui accompagnent la force nécessitante de la loi morale, en. rendent l’efficacité sensible; tels sont par exemple le dégoût, l’horreur, etc., qui représentent d’une manière sensible * l’aversion morale, et servent de contre-poids aux mobiles purement sensibles.
DU PRINCIPE DE LA DISTINCTION DK LA DOCTRINE DS LA VERTU ET DE LA DOCTRINE DU DROIT.
Cette distinction, sur laquelle repose auf?si en général la grande division de la doctrine des mœurs, se fonde sur ce que le concept de la Uberic, qui est commun à l’une et à l’autre, rend nécessaire la division des devoirs en devoirs de liberté extérieure et devoirs de liberté intérieure, lesquels seuls appartiennent à l’éthique. — C’est pourquoi cette liberté intérieure doit servir ici de préliminaire {discursus prœliminaris) , comme condition de tout devoir de vertu (de même
' Darstellung, — > Versinnlichen.
DOf.TBINK DF lA VIRTl".
que plus haut nous avons présenté la doctrine de la conscience comme la condition de tout devoir en général).
REMARQUE
DE LA doetnne de la vertu , comsidérëe d’aphEs le pbincipe DE LA liberté intébieoee.
Vhabitude ‘ (habitus) est une facilité d’action et une perfection subjective de Varbitre ’ de l’homme. — Mais toute facilité^ de ce genre n’est pas une libre habitude ( habitus libertatis) ; car, quand elle devient une accoutumance ‘ (assuetudo), c’est-à-dire quand la répétition fréquente de l’action nous en fait une nécessité, l’habitude ne procède plus alors de la liberté , et par conséquent ce n’est plus une habitude morale. On ne peut donc définir la vertu, l’habitude de produire des actions libres conformes à la loi, mais celle « de se déterminer à agir par l’idée môme de la loi ; » et alors cette habitude n’est pas une qualité de l’arbitre, mais de la volonté ', laquelle est , par la règle qu’elle admet , une faculté de désirer ‘ d’où découlent des lois universelles. Il n’y a que cette espèce d’habitude qui puisse être rapportée à la vertu.
Mais la liberté intérieure exige deux conditions : que l’on soit martre de soi dans un cas donné (animus sui compos), et que l’on ait l'empire de soi-même* (imperium in semetipsum) , c’est-à-dire que l’on réprime ses affections , et que l’on commartHe à ses passions. Dans ces deux états, le caractère * est noble (erecta indoles) ; dans le cas contraire , il est lâche " (indoles abjecta, serva).
• Fertigkeit. — • WiWtühr. — • Leichtigkeit. — * ÀngetDohnheit,
• Des Willens. — • Begehrungsrermogen. Pour bien comprendre tout ceci , II faut se reporter aux définitions que Kant a données des mots orbifre , roionlé, faculté de désirer, dans l’Introduction à la métaphysique des moeurs, qui précédé la Doctrine du droit. V. trad. franç., p. 16. J. B.
’ Seiner selbst Meister. — * Ueber sich selbst Uerr xu seyn, — • Gemiithsart. — Bdel. — •• Unedel.
INTRODUCTION
LA TIRTD EXiaS D’ABOBD L’EMBUE BE SOI-MÊME.
Il y a une différence essentielle entre les affections et les passions. Les affections appartiennent au sentiment, en tant que, précédant la réflexion, il la rend difficile ou impossible. Aussi dit-on qu’elles sont soudaines^ (animas prœceps)‘, et la raison, par l’idée de la vertu, ordonne en pareil cas de se contenir^. Pourtant cette faibles.se dans l’usage de notre entendement, jointe à la force du mouvement de l’âme*, n’est que Y absence de la vertu*; c’est, pour ainsi dire, quelque chose de puéril et de faible, qui peut très-bien se rencontrer avec la meilleure volonté, et qui offre encore au moins cet avantage, que la tempête sera bientôt calmée. Un penchant à une affection (par exemple à la colère) ne va donc pas si bien avec le vice que la passion. Celle-ci au contraire est un désir sensible devenu une inclination constante (par exemple la haine, par opposition â la colère). Le calme avec lequel on s’y livre laisse place à la réflexion, et permet à l’esprit de se faire des principes à ce sujet, et ainsi , quand l’inclination porte sur quelque chose de contraire à la loi , de la couver, de lui laisser prendre de profondes racines et d’admettre par là (comme de propos délibéré) le mal dans ses maximes, ce qui est alors un mal qualifié, c’est-à-dire un véritable vice.
• Tah Oder yach. — • Sich fassen. — • Gemiithsbewegung. — * Unltigend. — * Begierde.
POC.TRIWR DE tA VRBTf.
I.a vertu , en tant qu’elle est fondée sur la liberté inléi'ieiire , contient donc aussi pour nous un ordre positif, celui de retenir sous notre puissance (sous l’autorité de la raison), toutes nos facultés et toutes nos inclinations, par conséquent l’ordre d’avoir l’empire de soi-même; cet ordre s’ajoute à la défense de SC laisser dominer par ses sentiments et ses inclinations (au devoir d'apathie)’, car, si la raison ne prend en mains les rênes du gouvernement , ces inclinations et ces sentiments deviennent bientôt les maîtres de l’homme.
I.A VEITD PRÈSDPPOSE HtCESgAiaEMENT L'opathie ( CORSIDËRÈE COIOE ÜNE FOECe).
Ce mot est pris en mauvaise part , comme s’il signifiait l’insensibilité \ par conséquent une indifférence subjective à l’égard des objets de la volonté; on entend par là un défaut. On peut prévenir cette équivoque , en désignant sous le nom d'apathie morale ce genre d’apathie qu’il faut bien distinguer de l’indifférence, et qui est très-nécessaire, car les sentiments qui résultent des impressions sensibles ne perdent leur influence sur le sentiment moral , qu’ autant que le respect de la loi devient plus puissant qu’eux tous. — Ce n’est qu’une force apparente et fiévreuse, que celle qui pousse jusqu’à l’affection , ou plutôt y laisse dégénérer le vif intérêt que l’on prend au bien lui - même. Une affection de cette espèce s’appelle enthousiasme;
' Fühüosigkeit. — • Âffecllosigkeit.
mrnoDUCTiOK.
et c’est ici qu’il faut appliquer cette modération, que l’on a coutume de recommander dans la pratique mùme des vertus ( insani sapiens nomen ferai , œquus iniqui , ultra QüAM SATis EST virtutem si pelât ipsmn. Horal.). Autrement il faudrait dire, ce qui est absurde, que l’on peut être trop sage, trop vertueux. L’affection appartient toujours à la sensibilité , quel que soit l’objet qui l’excite. La vraie force de la vertu est la tranquillité d'âme', avec la résolution réfléchie et ferme de pratiquer la loi morale. C’est là ce qui constitue l’état de santé dans la vie morale; l’affection au contraire, même quand elle est excitée par la représentation du bien , est un phénomène qui ne brille qu’un instant et laisse après lui la fatigue. — Celui-là encore ne possède qu’une vertu fantastique , qui n’admet point de choses indifférentes {adiaphora) à la moralité, qui jonche tous ses pas de devoirs, comme d’autant de chausses-trapes , et qui ne trouve pas insignifiant que l’on se nourrisse de viande ou de poisson , de bière ou de vin , quand on se trouve bien de l’un et de l’autre. Introduire de telles minuties ® dans la doctrine de la vertu , c’est en faire dégénérer l’empire en tyrannie.
REMARQUE
La vertu est toujours progressive et pourtant c’est toujours pour elle à recommencer *. — Elle est toujours progressive , car, considérée objectivement , elle est un idéal inaccessible, naais dont c’est un devoir de se rapprocher tou-
' Dos Cemiith in Ruhe,
* Kant se sert ici du mot de micrologie. — * Im Fortschrcilen. — * Hebt doch aueh immer ron Vome an.
nOCTRINF. DF- LA VERTU.
jours davantage. C’est toujours pour elle à recommencer, car, au point de vue subjectif, l’influence des penchants dont la nature de l’homme est affectée ne permet pas à la vertu de goûter un instant de repos et de tranquillité, avec ses maximes admises une fois pour toutes, et elle fait que quand celle-ci n’est pas en progrès, elie décline infailiiblement. C’est qu’en effet ies maximes morales ne peuvent être, comme les maximes techniques, fondées sur l’habitude (car ceia rentre dans le côté physique des déterminations de notre voionté), et que même, si la pratique de ces maximes se changeait en habitude , le sujet y perdrait la libei’té du choix de ses maximes, ce qui est pourtant le caractère de toute action faite par devoir.