‹ Eléments métaphysiques de la doctrine de la vertuChapitre 24 sur 56 · DES DEVOIRS ENVERS SOI -MÊME EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DES DEVOIRS ENVERS SOI -MÊME EN GÉNÉRAL

INTBODUCTION.

Le concept d'an devoir envers sol-meme renferme (an premier aspect) une contradiction.

Si l’on entend le moi obligeant dans le même sens que le moi obligé , le concept du devoir envers soimême est contradictoire. En effet le concept du devoir implique celui d’une contrainte passive (je deviens obligé). Mais d’un autre côté, comme il s’agit ici d’un devoir envers moi-même, je me représente comme obligeant , par conséquent dans une contrainte active (moi, le même sujet, je suis celui qui oblige) ; et la proposition qui exprime un devoir envers soi-même (je dois m’obliger moi-même) renfermerait une obligation d’être obligé (une obligation passive, qui serait en même temps , le rapport étant toujours pris dans le même sens, une obligation active), c’est-à-dire une contradiction. — On peut encore mettre cette contradiction en lumière, en faisant remarquer que l’obligeant {mwtor obligationis) peut toujours délier l’obligé

DOr.TRINF T)F L\ \T,RTU.

\ subjcctnm obHqationis) de l’obligation Çtcrniirtus oblifintionis), ot que, par conséquent, si tous deux sont un seul et même sujet , l’obligeant n’est point lié par un devoir qu’il s’impose à lui-même.

Il T a ponrunt des devoirs de l’Iiomme envers inl-méme.

Supposez en effet qu’il n’y eût pas de devoirs de cette e.spèce , il n’y en aurait d’aucune espèce , pas môme d’extérieurs. — Car je ne puis me reconnaître obligé envers les autres qu’autant que je m’oblige en même temps moi-même, puisque la loi par laquelle je me regarde comme obligé émane dans tous les cas de ma propre raison pratique, par laquelle je suis contraint, et que je suis ainsi par rapport à moi-même celui qui contraint (1).

Solnllon de cette apparente antinomie.

Dans la conscience d’un devoir envers lui-méme, l’homme se con.sidère, en tant que sujet de ce devoir, sous un double point de vue : d’abord comme être

(l| Aussi dit-on, lorsqu’il s'agit par c^templc de sauver son honneur ou sa vie : • Je me dois cela à moi-raéme. » Et l’on s’exprime encore ainsi même quand il s’agit de devoirs de moindre importance, c'est-à-dire d'actes qui n’ont point pour objet lo nécessaire, mais le méritoire dans l’accomplissement du devoir; je dirai, par exemple, que je me dois à moi-même de développer les dispositions qui me rendent propre à la vie (le société , etc. (de me cultiver).

DEVOIKS EIIVRHS SOI-MÔME,

sensible*, c’est-à-dire comme homme (comme être faisant partie de l’espèce animale), et ensuite comme être rationnel* (je ne dis pas seulement comme être raisonnable car la raison pourrait bien être aussi, comme faculté théorétique, l’attribut d’un être corporel vivant), c’est-à-dire comme un être qu’aucun sens ne peut atteindre, et qui ne se révèle que dans des ràp> ports pratiques, où l’incompréhensible attribut de la liberté se manifeste par l’influence de la raison sur la volonté à laquelle elle dicte des lois intérieures.

Or l’homme, comme être physique * raisonnable (komo phænomenon), peut être déterminé par sa raison, comme par une cause , à produire des actions dans le monde sensible, et ici le concept de l’obligation ne se montre point encore. Mais le même être, considéré dans sa personnalité, c’est-à-dire comme un être doué de liberté intérieure (homo noumenon) est capable d’obligation, et en particulier d’obligation envers luimême (envers l’humanité dans sa personne). C’est ainsi que l’homme (considéré sous Ce double rapport) peut, sans contradiction, reconnaître un devoir envers lui-même, puisque le concept de l’homme n’est pas pris dans un seul et même sens.

Ba prlnelpn fle I» divlilon dei devoirs envere eol-iBdme'

On ne peut établir cette division que relativement à l’objet du devoir, et non relativement au sujet qui

* Sinnemvesen. — • Vernunftwesen. — • Vernünftiges fVesen. — * iValuriüfsen.

DOCTRüre DF. LA VERTU.

s’oblige. Le sujet obligf^ aussi bien que le sujet obligeant nesl toujours que l'homme, et quoique, au point de vue théorétique , il soit permis de distinguer dans l’homme l’âme et le corps comme deux qualités différentes de la nature humaine, il n’est point permis pourtant de les considérer comme deux substances différentes obligeant l’homme, et de diviser en conséquence les devoirs de l’homme envers lui-même en devoirs envers son corps, et devoirs envers son âme. — Ni l’expérience, ni aucune conclusion de la raison ne nous apprennent suffisamment s’il y a dans l’homme une âme (c’est-â-dire si en lui réside un principe distinct du corps et capable de penser indépendamment du corps, ce que l’on appelle une substance spirituelle), ou si au contraire la vie n’est pas une propriété de la matière; et quand même la première hypothèse serait bien établie , on ne concevrait pas encore des devoirs de l’homme envers un corps (comme envers un sujet obligeant), quoique ce corps fût celui de l’homme.

1. Il n’y aura donc qu’une division objective des devoirs envers soi-même, que l’on divisera d’après leur forme* etleur j/moVre les uns restrictifs {ou négatifs), les autres extensifs (positifs). Les premiers défendent à l’homme d’agir contre la fin de sa nature, et par conséquent ne concernent que la conservation morale de soi-même; les seconds ordonnent de se proposer pour but un certain objet de 1a volonté, et tendent au perfectionnement de soi-même. Les uns et les autres , soit comme devoirs d’omission (sustine et obstine) , soit

' Das Formate. — * Dos Materiale.

DSTOIRS m'ERS SOI-MÊME. 73

comme devoirs d’action (^viribus cnncessis uicre), sc rattachent à la vertu, car ce sont également des devoirs de vertu. Les premiers se rapportent à la santé * morale {ad esse) de l’homme, considéré comme objet des sens extérieurs à la fois et du sens intime, et ont pour but la conservation de sa nature dans toute sa perfection (comme réceptivité). Les seconds tendent à la richesse^ morale {ad melius esse; opulentia moralis), qui consiste dans la possession de la faculté de suffire à toutes les fins, en tant que cette faculté peut être acquise , et qu’elle rentre dans la culture de soi-même (comme perfection active). — Le premier principe des devoirs envers soi-même est exprimé par cette sentence : Vis conformément à la nature (naturæ convenienter vive), c’est-à-dire conserve-toi dans 1a perfection de ta nature ; le second , dans celle-ci : Rends-toi plus parfait que ne t’a fait la nature (perfice te ut finem; perfice te ut medium).

2. Il y a aussi une division subjective des devoirs de l’homme envers lui-même , c’est-à-dire une division suivant laquelle le sujet du devoir (l’homme) se considère lui-même, soit comme être animal (physique) et en même temps moral, soit simplement comme être moral.

Or, en ce qui concerne Yanimalité de l’homme, il faut reconnaître trois espèces de penchants de la nature ; à savoir : , le penchant par lequel la nature

tend à la conservation de soi-même ; B , celui par lequel elle tend à la conservation de l’espèce ; C , le pen-

■ Gesundheit. — • Wohlltabenheit.

DOCTRIRR DE LA VERTU

chant par lequel elle tend à la conservation de notre faculté de faire un usage convenable de nos forces et de nous procurer les jouissances de la vie animale. — Les vices qui sont ici opposés aux devoirs de l’homme envers lui-même sont ; le suicide , l’abus de l'appétit du sexe , et celui des jouissances de la table (qui affaiblit en noua la faculté de faire un usage convenable de nos forces).

Quant à ce qui concerne les devoirs de l’homme envers lui-même , considéré comme être purement moral (abstraction faite de son animalité), ils consistent dans une condition formelle*, dans l’a'ccord des maximes de sa volonté avec la dignité de l’humanité qui réside en sa personne; par conséquent dans la défense de se dépouiller soi-même de la prérogative d’être moral , c’est-à-dire de la faculté d’agir suivant des principes , c’est-à-dire encore de la liberté intérieure , et de se rendre ainsi le jouet des penchants de la nature , ou de faire de soi une chose. — Les vices opposés à ces devoirs sont le mensonge, l'avarice et la fausse humilïic (la bassesse). Ces vices supposent des principes directement contraires ( par leur forme même) au caractère de l’homme , comme être moral , c’est-à-dire à la liberté intérieure, à la dignité naturelle de l’homme ; c’est-à-dire que celui s’y livre a pour principe de n’en avoir point, et par conséquent de n’avoir point de caractère, ou de s’avilir et de se rendre un objet de mépris. — La vertu qui est opposée à tous ses vices pourrait s’appeler honneur^

* Im Formalen. — *Ehrliebe.

DEVOmS KHVB«S SOI-MÊBIE. 75

ihnnestas interna , justnni siri n'slimium), sorte de façon de penser qui est entièrement différente de Vamhhion (ambitio), laquelle peut aussi être très-vile ; mais nous la retrouverons plus tard , sous ce titre même , d’une manière particulière.

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