REMINISCENCE
Cette chanson fut publiée, dans le temps, par plusieurs journaux du Canada et des Etats-Unis. Ayant certaines appréhensions, vu d'une part mon caractère de prêtre, et de l'autre le caractère profane "de mon œuvre, je crus bon de donner au public de nouvelles explications pour me justifier. J'écrivis donc au "Messager" de Lewiston, Me. : [
"Ma chanson, lue sans commentaires, peut provoquer un certain étonnement; mais si l'on connaît bien toutes les circonstances qui ont donné lieu à son apparition sur la scène littéraire, on sera forcé de dire: Honni soit qui mal y pense.
Ma justification est dans le fait que les couplets de l'ancienne chanson "Vive la Canadienne", sauf le premier, sont un fatras d'absurdités et de platitudes. La preuve éclatante de cette assertion n'est-elle pas le fait que ces couplets sont ignorés de tout le monde ? Nul ne les connaît, nul ne les chante. Pourquoi ? Parce qu'ils sont indignes de Têtre. Mr Ernest Gagnon dit lui-même (Chansons Populaires, p. 4) que "le premier couplet fest le seul qui soit généralement connu," et que "les autres laissent beaucoup ii désirer sous le rapport du sentiment poétique."
Et voilà maintenant une singulière situation ! Il se trouve que le Canada a, pour chant patriotique et national, une chanson que personne ne connaît et que personne ne peut chanter, parce qu'aussitôt connu, le thème vulgaire et trivial de cette chanson nous révolte et nous étouffe la voix dans la gorge; une chanson qui n'a, à vrai dire, qu'un couplet, le premier; une chanson, enfin, dont l'air est superbe, mais dont les paroles sont une disgrâce.
Certes, il y a longtemps (pi'un poète et un de nos meilleurs, aurait dû saisir la plume dans un moment
de révolte contre une anomalie aussi étrange, et nous donner, en l'honneur de la Canadienne, une chanson dont les mots fussent à la hauteur de la musique.
Les circonstances ont voulu que je fusse le premier à tenter l'entreprise. Et il faut avouer que l'occasion était excessivement engageante. Je venais justement d'établir une thèse, dans les colonnes du ''Monde Illustré''\ à l'etïet qu'il peut être permis quelquefois, et même bon, et même louable, d'apporter des modifications opportunes à certaines chansons populaires péchant par le fond ou par la forme. Il me fallait donner une preuve, un exemple. Et moi cpii savais que la chanson nationale du Canada était si défectueuse; moi qui fredonnais l'air de cette chanson avec tant de délices, et qui gémissais depuis si longtemps de n'avoir pas de l^aroles à chanter avec cet air: comment aurais-je pu ne pas saisir la balle au bond, et faire un eiïort vers le double but désiré: une chanson nationale pour ma patrie, et un exemple irrécusable pour la justification de ma thèse l
^lais le sujet était mondain, et j'étais prêtre : fallaitil m'arrêter à cette objection ? Je ne l'ai pas cru. C'était, tout au plus, une question de convenance. Or, j'ai eu asëez de confiance dans la sagesse et le patriotisme de mes lecteurs pour espérer ceci : qu'ils comprendraient" tous que je n'écrivais pas pour moi. mais pour le peuple canadien, et que les raisons sentimentales ne m'inspiraient pas, mais bien les raisons philosophiques et littéraires dont je subissais, en ce moment, l'influence.
J'ai donc cédé à l'entraînement: et j'ai même cru faire acte de patriotisme, en exposant quelque peu ma dignité cléricale, pour essayer à donner enfin îi mon pays, dans une circonstance aussi favorable, une chanson nationale que je croyais sincèrement être le desideratum de tous les vrais Canadiens d'esprit et de cœur, soit du Canada, soit des Etats-Unis.
Que ma composition, au double point de vue moral et littéraire, soit un notable progrès sur les anciens
couplets de la chanson, il n'y a que la mauvaise foi qui puisse le contester; comme aussi la mauvaise foi et la malveillance pourraient seules se récrier à la vue de ma chanson, sous prétexte que c'est l'œuvre d'un prêtre."
Au reste, mes appréhensions furent de courte durée; car Mr Benjamin Suite, dans la même correspondance où il approuva ma modification de la chanson du Canadien errant, daiirna aussi me faire l'himneur et me rendre l'insigne service pour lequel je lui exprime ici toute ma l'econnaissance, d'approuver non moins sincèrement , et franchement ma récente modificatiop de la chanson de la Canadienne. Je fus dès lors pleinement rassuré; car j'avais la preuve tangible, par un témoignage aussi compétent, que les hommes de lettres et les hommes d'esprit comprenaient parfaitement, sans nul scandale, sans nulle surprise même, les vrais motifs qui m'avaient inspiré, et qui devaient en justice me faire trouver grâce auprès de tout public intelligent et patriote. Que ce fût l'œuvre d'un laïque ou l'œuvre d'un prêtre, la chose importait peu: on avait enfin des motg propres pour chanter la chanson nationale de ^a Canadienne: c'était là le point essentiel; et la seule chose à considérer était que le public en fût satisfait.
Il sera donc intéressant, pour le public éclairé qui s'occupe de nos chansons populaires et patriotiques, de relire ici le témoignage franchement approbatif que M. Benjamin Suite rendit à cette nouvelle chanson de Vire la Canadienne., dans une correspor'dance au Monde niustré de Montréal, en date du -22 octobre 189'2.
Voici comment il s'exprime :
"L'idée de ^Nlr l'abbé Burque. de développer le chant de Vice la Canadienne a été excellente et tout à fait dans l'ordre. Ce genre de chansons qui consiste à énumérer les qualités ou les défauts d'une personne ou d'un type reconnu, nous autorise à ajouter couplets sur
couplets sans que l'on puisse dire que nous allongeons par trop ; car le chanteur est toujours libre de choisir les strophes qui lui conviennent et de laisser les autres de côté. La Canadienne est un type; plusieurs poètes ne suffiraient pas à la peindre; on peut toujours dire son mot sur le compte de cette femme admirable sans mériter le blâme. C'est un thème à effet toujours. Vous en avez la preuve dans les santés que l'on boit à nos banquets, alors qu'un orateur se lève pour faire l'éloge des femmes de son pays. Les applaudissements ébranlent la salle et l'on entonne Vive la C'anadienne. Mais les voix s'arrêtent au deuxième couplet, vu qu'il n'y a pas de suite, et j'avoue que c'est peu galant de notre part. Il était temps qu'un Canadien à l'esprit élevé comme l'est Mr Burque, se déterminât \ concéder plus de terrain aux vertus de ce sexe auquel nous devons nos mères et nos sœurs. Dorénavant, on chantera la Canadienne plus longtemps et ce sera pour le mieux."
IC^ Ûlanaàt^n, Irau^ Babttant
(Sur l'air: E7i roulant ma houle.)
Fort de mon succès ave€ ma chanson en Thonneur de la Canadienne, je voulus faire un autre pas en avant et risquer une nouvelle chanson patriotique, cette fois à la louange du Canadien. Voici quelle fut, au mois de Juin 1892, ma correspondance, à ce sujet, au Monde Illustré :
"Je ne crois pas me tromper en disant que la chanson :
Derrière chez nous y a-t-un étang,!
En roulant ma boule, etc, etc.,
est, après T'/?v la Canadienne, la chanson la plus populaire du Canada.
Cela s'explique, premièrement, par le charme de l'air qui, par ses notes gaies, par sa cadence vive et harmonieuse, flatte le cœur aussi bien que l'oreille et s'impose à tout le monde.
Cela s'explique, en second lieu, par la nature même des mots qui frappent l'imagination. Un étang, des canards qui s'y baignent, le fils du roi cpii y va chasser. ... et avec quelle arme? avec un grand fusil d'argent, pensez-y donc ! En voilà plus qu'il n'en faut pour faire battre le cœur de tout vrai Canadien et lui chauffer le sang dans les veines. Et puis ce nigaud de fils de roi qui vise le noir et tue le blanc, quel imbécile ! Jean-Baptiste se trémousse. Ah ! s'il eût été là, lui ! Mais ce qui met le comble à son transport, c'est de voir les diamants dans les veux du canard, l'or et l'arirexit
dans son bec, ses plumes qui s'en Aont au vent, et les dames, trois, qui courent après et les ramassent pour en faire un lit de camp ! Saperlote ! qu'il en avait de la plume ce canard-là ! Et puis, qu'il était riche et précieux ! Voilà Jean-Bapti^e transporté dans les splendeurs et les merveilles des Mille et une nuits. *
On conçoit ciu'une telle chanson, avec un air si bien approprié, se trouve partout dans la bouche du peuple •canadien. Elle est digne de sa popularité. Cela est incontestable.
La poésie en est bonne.
La versification laisse à désirer. Mai^ pour la lecture seulement. Si vous chantez, vous ne vous aperce^^z guère des rimes au pluriel accolées à des rimes au singulier.
Somme toute, il \\y a pas à retoucher cette chanson. Il faut la laisser intacte. Et on doit s'attendre à ce qu'elle sera toujours chantée par le peuple, en Canada,
Seulement, pour tous les esprits sérieux, on peut oser faire la réflexion que cette histoire clu fils du roi qui vise un canard et en tue un autre, et de ces dames qui, d'un seul canard ébouriffé par quelques grains de plomb, ramassent assez de plunles pour faire un lit de camp, est plutôt bizarre que belle, plutôt piètre qu'intéressante.
Et d'un autre côté, Pair est irréprochable. L'air est charmant. Et la confrontation de ces deux pensées fait aussitôt jaillir dans l'esprit une troisième idée, qui est celle-ci: ne serait-il pas à propos l'avoir une autre chanson, à la fois plus belle, plus sérieuse, plus intéressante et plus instructive, qui puisse se chanter sur le même air '.
Pour ma part, monsieur le rédacteur, il y a longtemps que j'ai résolu cette question dans l'alfirmative. Et je pense que plusieurs seront de mon avis.
La difficulté est de trouver un sujet, convenable. Eh ! bien, franchement, je crois qu'une chanson patriotique, à la gloire du Canadien^ ferait justement l'affaire.
Personne ne peut récuser un tel sujet, qui s'impose naturellf^ment après celui de la Canadienne, et qui rejette dans l'ombre l'histoire du fils du roi. et de son grand fusil d'argent.
Il y a cependant une condition essentielle à remplir, si on veut que la nouvelle chanson remplace l'autre, ou du moins la côtoie: il faut qu'elle soit aussi simple, aussi claire et aussi limpide que l'ancienne: il faut que les mots aien^ des charmes non moins puissants, quoique d'un autre genre : il faut que le récit laisse au cœur une vive émotion avec une profonde satisfaction.
Fort de cette pensée, monsieur le rédacteur, je me suis mis à l'œuvre, et j'ai composé une chanson patriotique, adaptée à l'air de En ■roiûant ma houJe^ tout en an 'efforçant de la rendre à la fois digne de cet a if et digne des suffrages du public.
Ai-je réussi ' Je n'en sais rien. Ce n'est pas à moi de le dire. Dans mon idée, elle est au moins d'un caractère plus noble et plus relevé que l'ancienne: et à ce titre, j'ose la présenter pour la publication.
Voici cette chanson à l'honneur du Canadien-F'rançais, considéré surtout comme hahitant. c'est-à-dire cultivateur.
Le Canadien, brave habitant
En roulant ma boule.
Est toujours gai, toujours content,
Kouli roulant,
Ma boule roulant;
En roulant ma boule. ix)ulant.
En roulant ma boule.
De grand matin, part en chantant.
En roulant ma boule, Kevient le soir en '"turlutant''.
Rouli roulant, etc.
Bon citoyen, fort bon vivant, En roulant ma boule, Il est heureux en cultivant, Rouli roulant, etc.
Vive sa femme à chaque enfant, En roulant ma boule, Il en est fier et triomphant, Eouli roulant, etc.
Tout plein de foi, le coeur fervent, En roulant ma boule, A son Eglise il va souvent, Rouli roulant, etc.
Il est affable, honnête et franc,.
En roulant ma boule, Hospitalier, poli, galant, Eouli roulant, etc.
Le plaisr est son élément.
En roulant ma boule, Il s'amuse gaillardement, Eouli roulant, etc.
Dans ses amours il est constant.
En roulant ma boule.
En amitié l'est tout autant, Rouli roulant, etc.
En affaires il est prudent.
En roulant ma boule.
En politique il est ardent, Rouli roulant, etc.
Rien devant lui qu'il n'aime tant.
En roulant ma boule.
Que son cheval vite trottant, Rouli roulant, etc.
Dans les forêts s'il va chassant,
En roulant ma boule,
Tout vole, plume et poil et sang,
Rouli roulant, et€.
Sur les ondes s'il va voguant, En roulant ma boule, Il est superbe en naviguant, Rouli roulant, etc.
Va-t-il en guerre, il est vaillant, En roulant ma boule.
Hardi, rusé, vif et bouillant, Rouli roulant, etc.
Conteur d'histoire, il est charmant, En roulant ma boule, Tout en riant, tout en fumant, Rouli roulant, etc.
Un petit coup de vin brillant, En roulant ma boule.
Le rend d'esprit tout pétillant, Rouli roulant, etc.
% In âlanaôt^n îErrant
Modification de la fameuse complainte du Canadien errant jjour l'adapter à la condition générale de tous les Canadiens qui vivent ou voyagent en pays étrangers, surtout aux Etats-Unis, au lieu des Canadiens exilés, selon le texte de Gérin-Lajoie.
La genèse de cette modification se trouve expliquée dans ces paroles que l'auteur écrivait au Monde Illustré^ numéro du 9 janvier 1892, et qui sont encore d'actutilité :
"C'est bien là k sentiment et le vœu de tout véritable patriote, en Canada : retenir d'abord les enfants du pays, et puis y raippeler ceux qui s'en sont exilés. Nul dout« que la fameuse complainte de Gérin-Lajoie Vu Canadien errant ne contribue puissamment à cette noble fin en célébrant, d'une manière si touchante, les charmes du pays et les amertumes de l'exil. N'est-il pas vrai, cependant, que cette complainte, telle qu'elle est, ne s'applique pas rigoureusement à la situation ordinaire de nos Canadiens des Etats-Unis, et qu'elle serait beaucoup plus effective si elle était un» exposition fidèle des sentiments propres à une telle situation? Ce qu'il faut exprimer, d'après ce nouveau plan, c'est l'amour du pays, l'ennui de l'exil, le projet du retour, le retour et enfin les joies du foyer retrouvé. De cette manière, la complainte serait parfaite. Elle serait ime véritable prédication. Impossible de la chanter sans se sentir entraîné dans cette voie. Je propose donc la modification suivante de cette patriotique chanson, espérant qu'on lui fera l'honneur de l'approuver."
Vn Canadien errant Loin de ses doux foyers, Parcourait en pleurant Des pays étrangers.
Un jour, triste et pensif, Assis au bord des flots.
Au courant fugitif Il adressa ces mots :
'■"Si tu vois mon pays.
Mon pays bienheureux, Va, dis à mes amis Que je me souviens d'eux.
Plongé dans les douleurs, Loin de mes chers parents.
Je passe dans les pleurs D'infortunés moments.
O jours si pleins d'appas.
Vous êtes disparus ....
Et ma patrie, hélas !
Ne la verrai-je plus ?
Oui, je te reverrai.
O terre du bonheur !
Et je retrouverai Les amis de mon cœur,"
Aussitôt animé Du plus noble dessein.
De son pays aimé Il reprend le chemin.
Il arrive joyeux, Le cœur libre d'ennui :
Oh ! qu'il se trouve heureux Et tranquille chez lui !
Et là, souvent le soir.
Tout fier de son retour, Il dit ce chant d'espoir, De bonheur et d'amour :
"Hors de mon cher paj'^s Je n'irai plus souffrir :
Avec mes chers amis Je veux vivre et mourir !"
Ç0lémfïiue Klxttétmt
Pour justifier cette modification de la romance de Gérin-Lajoie, il importe de rappeler ici succinctement, la polémique aimable et courtoise que j'eus alors à soutenir contre Mr Germain Beaulieu, liomme de lettres bien connu. Mr Beaulieu protesta dans les termes suivants : I
"Je loue hautement l'intention du digne prêtre; je reconnais l'ardent patriotisme qui le fait agir et je l'en félicite de tout mon cœur. Mais qu'il me permette de dire que je ne suis pas de son opinion lorsqu'il s'agit de défigurer le chant de Gérin-Lajoie. Le Canadien errant est une de ces romances sublimes de naïveté et de sentiment qui doivent rester intactes dans la mémoire d'un peuple. Vouloir les changer, les modifier, c'est leur ôter toute leur grâce, toute leur originalité charmante; en un mot, c'est vouloir indirectement les anéantir."
A cela je répondis:
"Selon moi. il est de toute évidence que cette chanson est aujourd'hui un anachronisme. Il y a 40 ou 50 ans, personne ne pouvait sV tromper, le Canadien errant n'était autre que l'exilé de 1837. A la bonne heure. Mais aujourd'hui, dans l'idée de tout le monde, le véritable Canadien errant, c'est l'émigré volontaire
Il en résulte donc l'inconvénient que voici :.les mots : Banni de ses foyers, mon pays malheureux et je ne la verrai plus (ma patrie), nous font mal au cœur parce
qli'ils portent à faux Et j'en conclus que mettre :
Loin de ses doux foyers à la place de Banni de ses foyers; et Mon pays bienheureux à la place de Mon pays mulheureux; enfin Ne la. verrai- je plus? (ma patrie) à la place de Je ne la verrai plus, c'est tout simplement faire acte de justice et de patriotisme
L'émigré volontaire qui, regrettant ses foyers, n'en pense que du bien et revient joyeux dans sa patrie, ne fait-il pas meilleure figure et ne donne-t-il pas meilleur exemple que l'exilé au cœur aigri qui meurt tristement à l'étranger ?. . . Quant à composer im chant nouveau pour atteindre ce but, ou choisir un hymne quelconque déjà en existence, j'estime que c'est une illusion, car pour remplacer le Canadien errant, il faudrait que le chant nouveau devînt, pour le moins aussi populaire: il y a !tO contre un à parier qu'on n'y arrivera pas. . .
Puis donc que le chant de Gérin-Lajoie n'est pas rem,plaçable d'une part, et que d'autre part, à raison des changements de temps et de circonstances, il demande à être légèrement modifié pour produire tout le bien dont il est susceptible, il ne me semble pas que ce soit montrer un esprit profanateur envers les saintes reliques du passé, ni porter une main sacrilège sur un joyau national, que de faire hardiment cette modification devenue nécessaire, pour l'avantage du public et pour l'avantage de la romance elle-même."
Nouvel assaut de Mr Germain Beaulieu.
"'Les preuves qu'apporte- Mr Burque à la nécessité de modifier la romance du Canadien errant ne m'ont nullement convaincu. Que dis-je? Plus encore que jamais je tiens à mon opinion: que cette romance doit rester intacte. Cette modification qu'on veut y apporter me paraît d'abord tout à fait impossible : le peuple ne l'acx^eptera pas. Il s'est ha,bitué à chanter la romance telle que l'a composée Gérin-Lajoie; il ne saurait la chanter autrement. I^es mots en sont gravés dans son cœur et rappellent à sa mémoire le souvenir des nobles luttes de nos pères; car le peuple, sous ce rapport, n'est pas aussi ignorant que veut le faire croire M. l'abbé Burque : qu'on lui parie des événements de 37 et l'on verra s'il les ignore ! et l'on verra s'il a oublié les malheureux exportés, sur le triste sort desquels Gérin-Lajoie a composé sa romance.
On me parle de patriotisme : eh bien ! ce souvenir de tant de luttes le réveillera dans le cœur du Canadien. Oui, quand le peuple chante :
Un Canadien errant "Banni'' de ses foyers. . . . ^ '
il reporte son esprit vers ces jours d'autrefois où nos pères luttaient pour la défense de leurs Droits et de leur Religion; oii ils ne craignaient ni Vexil, ni la mort même, pourvu que cet exil et cette mort rapportassent à leurs fils une condition meilleure. Et quand nous avons ime romance qui nous rappelle tant de hauts faits et de grandeur d'âme, on voudrait la modifier en ce qu'elle a de plus essentiel ? Et l'on amènerait le patriotisme à l'appui de ce changement ? Eh bien ! moi. je dis que non seulement par patriotisme, mais encore par reconnaissance pour ce qu'ont fait les héros de cette romance, nous devons la conserver telle qu'elle a été écrite; et c'est avec les larmes de 37 qu'elle a été écrite. Nous montrerons du patriotisme en la conser-
vant ainsi : car ce qui touche à l'histoire de notre pays est sacré, l'on peut dire que dans ce seul chant du Canadien errant est renfermée une page, toute de dévouement, de notre héroïque histoire; du patriotisme eilcore, car ce seul chant nous mettra devant les yeux les luttes de nos pères, et nous exhortera à ne pas craindre de tout sacrifier quand il s'agit de Langue, Droit, Eeligion. jNIalheureusement, nous sommes encore dans des jours oii nous avons besoin de ces exem^ples.
Nous montrerons ensuite de la reconnaissance : car si l'on continue à chanter le Canadien errant tel que composé par Gérin, ce sera une preuve que l'on n'aura pas oublié le dévouement des bannis de 37. Quand on chantera :
Un Canadien errant "Banni" de ses foyers.
Parcourait en pleurant.
Des pays étrangers,
on sera porté à se dire : "C'est pour nous quHls ont été bannis, c'est pour nous qu'ils ont pleuré; merci, oh ! merci, généreux défenseurs de nos droits !"
Et voilà comment j'entends le patriotisme; surtout quand on peut fort bien se dispenser de défigurer une œuvre.
Laissons donc intact notre chant suave du Canadien errant et si le besoin de romances se fait sentir, que l'on en fasse de nouvelles. Il ne manque pas de plumas : M. Burque nous l'a prouvé. Les strophes qu'il a déjà faites, qu'il les détache du Canadien errant^ qu'il en ajoute de nouvelles à celles-là, que je prise beaucoup, je le dis en toute sincérité, et nous nous flatterons d'avoir deux jolies romances, l'une pour les Canadiens bannis, l'autre pour les Canadiens qui s^exilent volontairement."
A cette phase de la discussion, il n'y avait plus, évidemment, qu'un simple malentendu à dissiper, c'est ce que je fis dans une dernière correspondance. "Mon honorable contradicteur se récrie comme s'il était question de faire disparaître de la littérature canadienne la chanson Un Canadien errant, telle que composée par Gérin-Lajoie. En vérité, s'il était question de cela, Mr Germain Beaulieu aurait raison de se soulever. Je me soulèverais moi-même un des première. Vouloir anéantir une de nos plus belles chansons canadiennes que tout le monde sait par coeur et qui est écrite partout dans les fastes de notre histoire, ce serait non seulement un acte de folie, mais ce serait encore du brigandage. Ces paroles de ma part doivent convaincre Mr Beaulieu que je partage tous ses sentiments à l'égard de la conservation jalouse 'de toutes nos perles littéraires, et que, par conséquent, i'I fait fausse route en m'accusant de vouloir anéantir une d'entre elles. Alors, qu'est-ce que je veux donc ?
Pour le faire comprendre, je rappellerai qu'il y a une grande distinction à faire entre une chanson telle que consignée dans l'histoire d'une littérature, et la même chanson telle qu'on la retrouve dans la bouche de tout un peuple. Autant la première est fixe, stable et inébranlable, autant la seconde est mobile et sujette à toute espèce de variations.
> Il vous est facile, messieui-s les écrivains, d'assurer la conservation de vos œuvres dans toute leur intégrité : vous n'avez qu'à les coucher dans les annales de notre histoire. Et vous savez fort bien que si ces mêmes œuvres étaient seulement confiées à la mémoire du peuple, il ne s'écoulerait pas dix ans avant qu'elles fussent entièrement défigurées et méconnaissables.
Quoi donc ! le peuple est-il falsificateur des œuvres littéraires ? Oui, certes, il l'est éminemment, pour toutes les œuvres confiées à sa mémoire, comme les romances et lies chansons. C'est son droit. C'est dans sa nature, comme peuple. Vous n'y pouvez rien. Il est
lui-même si inconstant et si variable ! Il modifie ses chansons suivant son caractère. Tel jour, vous lui livrez une romance qui devient populaire; et dix ans, ou vingt ans après vous ne trouvez nulle part le texte original. Au lieu d'une chanson, vous en aurez peutêtre une quinzaine, suivant la diversité des personnes et des endroits.
Ici, je crois énoncer une vérité qui est de notoriété publique. Je n'en donnerai C[u'une preuve • Ilymfis of ail âges, volume de 101(3 pages, contenant plus de trente mille hymnes annotées. Un des chapitres les plus curieux dans l'histoire des cantiques est l'exposé des modifications qu'ils ont subies pour diverses raisons. La première stance de l'hymne Jésus, lover of my soûl, par Charles Wesley, se lit de vingt différentes manières î
L'hymne .de M. Lyte, Ahide wifh me. se trouve également sous plusieurs formes. . L'hymne exquise du Cardinal Xewman, Leod Kindly liç/ht. n'a pas même été épargnée ! Règle générale, le peuple modifie donc ses chants, profanes et religieux, selon son caractèrej ses goûts et ses besoins.
J'en viens maintenant à mon cas particulier. En proposant une modification à la complainte du Canadfen errant je n'ai pas aouIu porter atteinte à la chanson de Gérin-Lajoie. telle que consignée dans les fastes de l'histoire: j'ai voulu toucher seulement à la chanson publique, du domaine public, telle que trouvée dans la bouche du peuple.
Je sais que la première est sacrée et qu'on y touche pas. L'œuvre littéraire d'un homme doit se conserver tout à fait identique à elle-même dans l'histoire de la littérature. Aussi longtemps que la littérature vivra, quand quelqu'un demandera à voir l'œuvre de tel ou tel' homme, il faut qu'on puisse lui montrer non pas ime falsification de l'œuvre, mais l'œuvre même, dans toute son originalité.
Je sais cela. Mais jp sais aussi que la deuxième chanson, la chanson populaire, a perdu ses droits à l'originalité, par le fait même qu'elle est tombée dans le domaine public. Ce n'est plus la chanson de tel ou tel auteur. C'est la chanson du peuple. Le peuple l'a chantée sans se demander d'où elle vient, sans s'inquiéter si elle est conforme ou non au texte original. Il la chante parce qu'il l'aime. Et quand une occasion se pi'ësente de la modifier plus ou moins pour Fadapter aux circonstances, aux besoins du présent et en faire une chanson d'actualité, je Aoudrais bien connaître la puissance au monde qui empêchera le peuple de faire cette modification !
Voilà mon cas. Et voilà mon excuse.
On dira : mais vous défigurez l'œuvre de l'auteur ! — Pardon, il n'y a pas de danger pour cela. La mémoire du peuple n'est pas un répertoire d'oeuvres littéraires; la légende n'est pas un critérium d'originalité. Soyez tranquille, dans cinquante ans, dans cent ans, si vous le voulez, on ne consultera pas la tradition populaire pour connaître la chanson originale de Gérin- Lajoie ; on ira tout droit aux annales de la littérature i. c'est là qu'est le répertoire et le critérium.
On dira : mais vous n'êtes pas le peuple, pour proposer une telle modification. — Xon, sans doute, je ne suis pas le peuple. Aucun individu n'est le peuple. Et avec cette raison-là, jamais personne, parmi le peuple, n'aurait le droit de prendre l'initiative. C'est absurde. Il suffit de savoir que l'on répond à un besoin, à une aspiration du plus grand nombre. Et la preuve que je ne me suis pas trompé à cet égard, c'est que partout où j'ai introduit ma modification du Canadien errant^ elle a été accueillie avec approbation et avec louange.
On dira: mais quand mille autres chansons auraient varié avec le temps, au moins celle-ci : Un Canadien errant n'a jamais varié, même dans la bouche du peuple; et c'est mal fait que de ne pas la laisser ainsi, tou-
joui^ conforme au texte original. Jamais varié ? En êtes-vous bien sûr ? Informez-vous, et vous trouverez vite la preuve du contraire. Je soutiens qu'il s'est déj à glissé des modifications, antérieures à la mienne, dans le texte, voire même dans l'air de cette complainte. Elle a eu le sort de toutes les chansons populaires. La question est donc de faire prévaloir les modifications les plus heureuses, celles qui répondent le mieux aux besoins du présent, et aux aspirations du peuple.
Quant aux raisons qui m'ont inspiré dans ma propre modification, je les ai suffisamment exposées dans ma dernière correspondance. J'ai cru faire acte de patriotisme en appliquant cette chanson à tous nos Canadiens errants d'aujoui^d'hui qui sont des exilés volontaires, et aux oreilles desquels il est toujours bon de faire sonner la note du retour, le rappel de la patrie. Et j'estime que ce patriotisme-là doit bien en valoir un autre qui consiste à s'extasier, à sp pâmer d'admiration devant les nobles folies de nos grands imprudents de 1837.
Par bonheur, il n'y a pas d'opposition sur ce point. Mr Germain Beaulieu déclare lui-même que ce serait bien d'avoir une romance pour les exilés de 1837 et une autre romance pour les exilés volontaires des temps actuels.
Dans mon idée, la complainte de Gérin-Lajoie répond parfaitement à ce double besoin, et il est impossible de mieux faire.
Voulez- vous chanter pour les exilés de 1837 ? Chantez, dans le texte même "de Gérin-Lajoie :
Un canadien errant Banni de ses foyers. ...
Voulez-vous chanter pour les exilés volontaires de nos jours ? Chantez la même complainte, telle que modifiée par moi :
Un canadien errant
Loin de ses doux foyers" ....
Ces dernières explications eurent plus que l'effet désiré; car non seulement elles donnèrent satisfaction à mon ami, mais elles l'engagèrent même à déposer les armes'et à baisser pavillon de la façon la plus chevaleresque par ce gentil morceau de poésie :