DESOLATION ET CONSOLATION
Le mendiant criait en parcourant le monde.
Essuyant refus sur refus :
Que je suis malheureux dans ma «J^eine profonde !
Impossible de l'être plus.
Venant à rencontrer l'amputé misérable
Qui n'a que des moignons pour bras,
Il se console et dit : quel état pitoyable !
J'ai mes deux mains, lui n'en a pas.
L'honmie sans bras criait en parcourant le monde
Essuyant refus sur refus; Que je suis malheureux dans ma peine profonde !
Impossible de l'être plus.
Venant à rencontrer l'estropié sans jambes
Qui se voiture de ses bras, Il se console et dit: moi parmi les ingambes
Je marche, lui ne le peut pas.
ni
Que je suis malheureux dans ma peine profonde !
Impossible de Têtre plus, — Criait le cul-de-jatte en parcourant le monde.
Essuyant refus sur refus.
Venant à rencontrer Finfirme né sans vue Qu'un enfant conduit par le bras,
Il se console et dit: au milieu de la rue Moi j'ai mes yeux, lui ne voit pas.
L'aveugle s'écriait en parcourant le monde.
Essuyant refus sur refus :
Que je suis malheureux dans ma i^eine profonde
Impossible de l'être plus.
Venant à rencontrer le sourd-muet à l'âme
Toujours solitaire ici-bas, Il se console et dit: mon bonheur je proclame :
Lui ne parle pas, n'entend pas.
Le sourd-muet hurlait en parcourant le monde.
Essuyant refus sur refus :
Que je suis malheureux dans ma peine profonde !
impossible de l'être plus.
Venant à rencontrer le pauvre épileptique Qui bave et se tourmente à bas.
Il se console et dit : de ce mal satanique Moi. du moins, je ne souffre pas.
Que je suis malheureux dans ma^ peine profonde !
Impossible de l'être plus, — Criait l'épileptique en parcourant le monde,
Essuyant refus sur refus :
Venant ii rencontrer l'infecte pourriture
Du lépreux sur son galetas, Il se console et dit : quelle affreuse torture !
Pourri vivant je ne suis pas.
Et le lépreux criait en parcourant le monde.
Essuyant refus sur refus :
Que je suis malheureux dans ma peine profonde !
Impossible de l'être plus.
Venant à rencontrer, sur la Croix du Calvaire, Dieu suspendu par les deux bras.
Il se console et dit : O Sauveur de la terre. Sur un tel lit je ne suis pas !
Et tous ces malheureux se disaient en eux-mêmes "Quelque grand que soit notre mal,
Nous n'atteignons jamais les martyres suprêmes; Le nôtre n'est-il pas banal ("....
Sur le lit de sa Croix le Rédempteur des âmes. Crispé par d'horribles douleurs.
Nous invite sans cesse, avec cris, avec flammes. D'aller à lui dans nos malheurs :
"Venez à moi, dit-il, vous que la peine accable,
Venez, je vous soulagerai; Vous tous pour qui la vie est triste et lamentable.
Venez, je vous consolerai.
Bienheureux les cœurs purs ! Bienheureux ceux
[qui pleurent !
Bienheureux les pauvres souffrants ! . . . Ceux qui clans la justice inflexibles demeurent
Du Ciel seront les conquérants !"
Jl faut S>0uffrir
La fleur s'épanouit et l'étoile est brillante; Le papillon voltige et le rossignol chante ; Mais dans le cœur humain je cherche en vain la paix. Trouvez-vous le repos?. . .Trouvez- vou? quelque chose De stable en cet exil ? . . . Non. La plus belle rose, Hélas ! ne se garde jamais !
Aujourd'hui l'espérance et demain l'amertume : Un mal mystérieux nous ronge et nous consume ; J'entends l'humanité se plaindre tous les jours; Dans les sombres chagrins notre âme qui s'abîme, De mille ennuis divers tour-à-tour est victime .... Quoi donc! souffrirons-nous toujours (
Oui, toujours ici-bas; car c'est Dieu (Uii l'ordonne. Oserez-A^ous combattre un sort qui vous étonne ? Plus cruels deviendront vos désappointements. Bésignez-vous plutôt ; le Seigneur est un Père ; Aimez, priez, souffrez : Famour et la prière Seront un baume à vos tourments.
Pourquoi l'affliction? Et pourquoi la tristesse? Ah ! c'est que, malheureux, du fond de sa détresse, Le cœur liumain s'élançe^ et bondit vers le Ciel ! Dieu ranime du fouet les ardeurs de notre âme; La croix porte ses fruits: désir, appel et flamme. Cris déchirants vers l'Eternel !
L'homme altéré méprise une source tarie ; L'homme affamé rejette une écorce flétrie ; L'homme avare se meurt sur des coffres sans or; Et moi. je ne ressens qu'une pitié profonde. Un souverain dégoût pour l'empire du monde Où je ne vois pas mon trésor.
Périssent les plaisirs, les faux biens de la terre !. . . . L'or qui nous enrichit, l'eau qui nous désaltère. Le pain qui nous soutient, tout se trouve là-haut. Xous convoitons vraiment les trésors de Dieu même ; Xous'avons soif et faim de la Bonté suprême : Voilà, voilà ce ^uil nous faut.
Eussions- nous l'univers et toutes ses richesses, Toutes ses voluptés, toutes ses allégresses ; Comme des rois, des dieux, fussions-nous encensés ; Xos misérables cœurs crieraient toujours "Encore ! Encore !" — Pour guérir le mal qui nous dévore. Tout cela n'est donc pas assez !
Eh! bien, courage! amis; le vallon des souffrances Est l'unique chemin vers les magnificences. Vers, l'infini bonhçur que Dieu seul peut donner. Si de pleurs et de fiel Dieu veut que l'on s'abreuve. Sans cesse à notre force il mesure l'épreuve Sans jamais nous abandonner.
Courage! la douleur équivaut au martyre... A l'exilé qui souffre et gémit et soupire. Dieu réserve la joie et l'extase des Saints. Courage ! dans Sion, dans la gloire éternelle. D'une couronne vraie, éclatante, immortelle. Nos fronts radieux seront ceints.
Qu'arriverait-il donc si le dard de la peine X'aiguilonnait nos flancs ? . . . Si notre coupe pleine A nos lèvres n'offrait qu'un vin délicieux ? . . . . Si nos cœurs s'enivraient des plus suaves choses ? . . . . Si nous n'avions qu'à vivre et dormir dans les roses ?... Malheur ! . . . nous oublierions les Cieux !
^ • Qlantat^ J