QUÉBEC IMPRIMERIE DE LA LIBRE PAROLE
PREFACHI
— ns cf Ed
e de mon d'£lévations poéliques m'adressant
Dans une espèce d'avant-propos, en tôt premier volume
A MON PAYS, j'ai voulu expliquer en quelques mots
l'idéal qui m'a toujours guidé, depuis que l'ai eu l'heur | } EU l que, ou le malheur de sucritier aux musées,
J'ai dit :
4 espère sur un point, quon me rendra justice De mots Je ne me paye pa Sans doute il n'
Mais je
Epoint bon que li forme pitisse,
trouve au ford plus dl Apps, H
J'ai dû être compris de tous les esprits philoso- ‘ phiques, solides et sérieux qui, en lisant prose où vers, demandent Pour première satisfaction —le principal avant l'accessoire —le plaisir de comprendre quelque chose, de trouver des llées valant la peine d’être lues :
et pour deuxième satisfaction, —l'accessoire après le principal, —le plaisir de goûter les
agréments de la forme, si pür bonheur
ils s'y trouvent.
Mais de la part des esprits extra fins qui font consister le mérite littéraire plutôt
dans les préciosités de l'expression que dans les
beautés de la pensée, j'ai pu, J'ai dû même, ne pas être compris, Ceux-là sont les
hommes entichés de la poésie dite moderne, au détriment et en distinction de ln bonne vieille poesie classique, prétendue démodée
Au risque de passer pour retardataire, même réne. tionnaire, je sens le besoin, en honneur et en conscience, d'alirmer que si j'appartiens à une école plutôt qu'à une autre, —ce dont je me soucie fort peu,—je me réclame franchement de l'école classique, forte et substantielle, plutôt que de l'école moderne, légère et superticielle
Cette école moderne est à la fois romantique et fantaisiste, Romantique, elle est personnelle et exploite beaucoup la mise en scène du‘ moi”. Sous ce rapport, elle ne parait pas absolument répréhensible ; cur pour éviter le reproche d'égoisme et d'ennui pour le prochain, l'auteur n'a qu'à parler de lui-même, de ses joies et de ses douleurs, de fucon à représenter l'humanité en général, toute personne identiquement située, qui sera toujours heureuse de trouver des expressions adaptées à sex propres besoins, C'est en tant que fantaisiste c'est-à-dire émancipée des règles «t abandonnée à ges caprices, que l'école moderne est sujette à être diverse ment appréciée, selon la diversité des tempéraments intellectuels,
Victor Hugo est regardé à ben droit comme le créateur de la poésie Contemporaine, Il est vrai que ses plus belles pièces, incontestablement, sont celles où il s'est montré le plus classique sous le rapport de la forme ; mais d'un autre côté, dans une Partie considérable de ses œuvres, il s'est éloigné de la noble grandeur et simplicité des anciens, Pour verser duns plusieurs sortes d'innovations, et prendre les allures d'un coursier fougueux, impatient du joug et du frein, courant de
se
fason désordonnée dans l'arène faisant avee bonheur des bonds prodigieux et des cabrioles superbes
C'est done lui QUE On fuit tomber les entrnves Classiques ot brisé les moules de Boileau, Une fois lancés dans cette direction, les poctes modernes n'ont Pas manqué de s'emballer Ils ont renchéri ct ren- Chéri encore sur le maitre À quoi ont-ils abouti ? Aux aberrations de ln poeste décide nle et de In poeste À vers Libres ca deux abominablles parodies de l'art du Parnasse, Duns los nrtx Connie dans Ju politique, l'anarchie vient vite Apres la révolution. Les tenants actuels de l'école moderne sont ceux qui, tout en répudiant les extrnvasances du vers décadent et du vers libre, se pament d'adiniration devant les inéthodes Contotmpornines réputées par eux bien supérieures aux méthodes surannées du grand siècle
Si l'on essaye à preciser ln différence essentielle entre l'école classique et l'école moderne, on voit que cette diflérence consiste en deux curnctères bien tranchés du côté de l'école moderne, caractères qui sont des défauts suivant les uns et des quaiités suivant les autres : ‘une liberté singulière de faire rimer des mots qui, autrefois, ne rimuient pas, de faire choquer voyelles contre consonnes et de Supprimer la césure médiane, choses qui, autrefois, étaient des crimes : 2 une tendance excessive à l'exagération duns le choix des mots, de telle sorte que plus les mots seront rares, affectés, étranges, hyperboliques, dépassant la nature, plus ils seront de “ bon goût”. On pourrait ajouter un troisième caractère : la profusion des épithètes, au point
d'en faire une débauche, une orgie ; un quatrième :
l'abondance des chevilles dont on se sers pour le remplissage et pour la rime : un cinquième : l'obscurité du sens qui, de vague et nuageux, va qu'à être inintelligible pour le pauvre commun, ceux-là seuls qui sont piqués de la tarentule prétendant s'y reconnaitre : quoique chacun de ces messieurs, pour dire vrai, comprenne mieux et admire plus sa propre poésie que celle des autres,
On dit que la Faculté, pour se venger du rhume qu'elle ne pouvait pas guérir, l'a appelé coriza, puis influenza, et finalement grippe. De même, les poètes modernes, ne se sentant plus capables de rivaliser avec les anciens, ont, par dépit, Supprimé toutes les plus difficiles d’entre les règles de bon ton, et de bon goût que ceux-ci nous avaient légnées. La fameuse bibliothèque d'Alexandrie a, jadis, été supprimée pour des raisons à peu près analogues : seulement cette suppression était une œuvre de barbares !
Eh! bien, me rangeant sans réserve du côté des esprits sérieux et Conservateurs qui tiennent toujours mordicus à l’ancienne pureté et simplicité de la poésie française, je n'hésite pas à dire que les caractères susdits de l'école moderne sont d'impardonnables défauts, et que c’est là qu'il faut aller chercher la cause de l'impopularité de la Poésie contemporaine, non seulement parmi le peuple, mais parmi les amateurs ordinaires de littérature,
Donner ici des preuves me serait Ja chose Ja plus facile du monde. Je n'aurais qu'à prendre au hazard dans la multitude des pièces de poésie que les journaux servent continuellement à notre admiration. Qui les admire ? Personne, excepté les dilettanti ! C'est Presque toujours du moderne. C’est pompeux ; mais
c'est raide, empesé, ampoulé, guindé, vague, pléthorique, bourré d'épithètes, plein de licences ; on n'y attrape les rimes, les césures, les hémistiches, que tant bien que mal, les chevilles aidant, par des contorsions et des tours de force dignes des meilleurs acrobates de la barre et du trapèze, L'effort acrobatique a tué la chaleur, comme l'empesage à tué la souplesse, comme l'afféterie a tué le naturel. Il y a plus de mots que de pensées, plus de ténèbres que de lumière. On voit rarement ce que l'auteur à voulu dire, quelle leçon morale il a voulu inculquer.
Je parle, ici, beaucoup de la poésie française, (en exceptant toutefois les poètes conservateurs tels que Botrel et Francois Coppée), et un peu beaucoup de la poésie canadienne, (excepté celle qui ne s'est pas trop modernisée, en se calquant sur la française) .
Nos journaux nous servent ces pièces de confiance, Parce qu'étant à la moe, ils les croient bonnes. Pour moi, comine pour le bon gros public, un tel genre de poésie est insipide. Pour les adeptes, au contraire, c'est beau, c'est gentil, c’est admirable,
Chacun son goût
L'abbé Barthes, dans une pièce intitulée : “ Veillée de Noël ”, se moque finement de l’école moderne, quand il dit :
NN nt EN Ce node ce EU Die
Regarde avec dédain le poète ingénu
Qui veut, pieusement, sur un thème connu,
Faire passer l’âme croyante d'un rhapsode.
D'après elle, le vers n’est plus qu’un objet d'art, Un joyau florentin serti de rime rare ;
Et chaque strophe est une infante qui se pare Des mobiles reflets d'un manteau de brocart.”
Louis Veuillot lui-même s'en moque avec amertume, Quand il écrit, en Parlant de Molière: « J'aimais cette grâce de style, cette originalité saine, cette liberté si supérieure, À Ja latitude luboricuse ou à l'enflure et à l'amidon des modernes ; ” et en parlant du siècle de Louis XIV: « Certes, les écrivains du siècle, religieux ou profanes, n'étaient pas tous Comme Bossuet, comme Fénélon, Racine, Pascal, de ces esprits tout à fait hors ligne, dont les facultés supérieures éclatent pour ainsi dire, à chaque mot : Mais partout, mais chez tous, et même chez les gens qui n'en faisaient pas métier, quel ordre, quelle élé- Sance, quel choix et quelle noblesse dans l'expression ! Quel talent, on dirait aujourd'hui presque miraculeux, de rendre avec Concision les pensées les plus délicates et les plus profondes, de relever par la diction les choses les plus communes ! Lisez à haute voix une page écrite alors ; lisez ensuite une de celles qu'on écrit inaintenant, (et choisissez cette dernière parmi les plus ‘ :illantes); vous Comprendrez, mieux qu'on ne peut l’exprimer, la décadence efrayunte de la pensée et de l'art.”
Mr Henri Lavedan, de l'Académie française, ne s'en moque-t-i] Pas, à son tour, avec le plus parfait sansgêne, quand il écrit au sujet de “ La Mesure ”: « Nous Somme en train de perdre Complètement le sens de la mesure, cette qualité discrète, aimable et fine qui fait que l'on dit ce que l'on a à dire et rien de plus, et qui fut, en d'autres siècles, comme Ja fleur assidûment cultivée du goût françuis, Aujourd'hui, nous nous jetons par mode, au devaut du biscornu et du contourné, Les belles lignes, les formes harmonieuses, ont cessé de
Plaire ; et en même temps que les laborieux caprices et les impitoyables tentacules des arts nouveaux se «éroulent sur les étofles et attaquent le incuble, nous avons une façon de parler, d'écrire et de penser infectée de “nodern style.” Il suffit que le mot simple Paraisse essentiellement attaché à la désignation de l'objet pour qu'ausitôt il soit écarté comme banal, Toute expression consacrée par des campagnes de loyaux services, est mise au rebut, Du fait même, j'allais dire du crime, d'être courant —bien qu'il soit le seul juste. — le terme propre devient impropre; et c'est le mot défectueux qui usurpe la place du nécessaire, pour l'unique et mauvaise raison qu'il est nouveau, bizarre, inintelligible ou sonore. Le sens est sacrifié au bruit, On va plus loin, Dans une espèce de furie systématique où l'émuiuuion se donne carrière, on s'ingénie à ne choisir et ne préférer, entre tous, que le mot extrême poussé à son dernier degré de paroxisme et d'intensité, Nous avons, d'une façon générale, le microbe de l’intense. De là, cette inondation de termes imimodérés et ridicules dispensés à tort et à travers et dont l'excès à tout prix semble être la seule et souveraine règle .., C'est à croire, en vérité, que les bons vieux mots familiers, si sûrs et solides, les expressions probes, fermes et sincères n'aient plus de Signification..., La frénésie est l'accompagnement requis, le passe-port exigé pour tout: pour l'admiration, l'amour, la haine, la douceur, etc. Pour qu'une pensée quelconque soit rendue exactement et en complète beuuté (?), il est indispensable que le mot la dépasse, aille beaucoup plus loin qu'elle, et qu’un peloton d'épithètes Pittoresques, imagées, truculentes, inouies, la pousse encore, la fouette, l'exaspère, l'amplitie, quitte à la dénaturer jusqu'à ce
qu'elle n'en puisse plus. Alors seulement l'honneur de bien écrire ou de bien parler Commence à être satisfait.”
Pour un tableau fidèle et vigoureusement brossé, On aVouera qu'en voilà un bon, un fameux, Et comme il est triste de penser que ce tableau est surtout vrai de la poésie qui, au lieu de s'illuminer comme autrefois de la chaude clarté du soleil, ne s'écluire plus qu'uu x fantastiques lueurs des feux de bengale, et nu lieu de se Complaire dans la société des étoiles, se crée avec des mots, dans l'obscurité, de vains fenx d'artifice qui Peuvent bien éblouir un inst, nt, inais qui ne laissent jamais des impress :: durables et agréables dans l'esprit !
On avouera, en même temps, que l'influence délétère de Victor Hugo, en fait d'exagérations, de métaphores, d'hyperboles, d'antithèses, de boursoutHures, dans la Poésie, nous saute aux Yeux en lisant une telle page. Combien de fois le maître n'a-t-il pas été grotesque en faisant du sublime raté ! Et que dire de ses hnitateurs qui, sans avoir son génie, l'ont dépassé encore dans cette voie ? L'antique marivaudage est revenu parmi nous avec un surcroît d'emphase et de mégalomanie. Il faut que tout soit grand et grandiose, coinme les continents, Comine ies mers, Comme les montagnes, comme Îles espaces. Il faut que tout soit brillant et éclatant. Aimez-vous l'or, le cristal, le die 4, le soleil? On en met absolument en tout et pai N'est-ce pas là un dévergondage littéraire, où vous voyez le sens entièrement sacrifié à l'expression, le fond entièrement sacritié à la forme, le principal à l'accessoire, lu substance
gi
à l'accident ? Où est la vérité purs qui voudrait se faire connaitre telle qu'elle est ? Où est la déesse de la poésie qui voudrait déployer ses propres charmes? Elle a disparu, hélas! sous les oripeaux dont elle a été affublée des pieds jusqu’à la tête !
Le grand argument des modernistes est que, disent-ils, “Ia poésie est une déesse à qui il faut un vêtement brillant, une ceinture de pierreries et un diadème ; car il ferait peine de la voir aller pieds nus avec des haillons sur ses épaules et des défroques usées çollées à ses flancs.”
Un tel argument serait irréprochable s’il s'agissait d'une déesse en chair et en OS. Mais la déesse de lu poésie, l'idée, est une déesse tout-à-fait spirituelle qui ne demande QU'à paraître dans tous ses charmes, et qui sera d'autant plus giorieuse que l'éclat de son expression sera éclipsé par celui de son être, D'où il faut conclure que là grande préoccupation du poète, à l'inverse de ce qui se pratique, devrait être de rendre sa pensée aussi charmante que possible par elle-même, et de ne lui donner Pour expression que des termes appropriés, sans doute, mais non pas des termes criards.
Soit en vers soit en prose, les mots qu'on emploie sont Comme un Corps dans lequel s'incarne l’idée ; et cette incarnation est une œuvre tellement difficile qu'elle ne peut jamais être aléquate et qu'on n'en est presque jamais satisfait. Les meilleurs écrivains souffrent de ce dualisme, ou plutôt de cette disparité inéluctable entre la pensée et l'expression. N'est-ce pas Sully Prudhonme qui disait que ses plus belles poésies étaient et restcraient toujours en lui-même ? Notre
Rae
poète Crémazie n’en était-il pas là également, lui qui disait : ‘“ Les poèmes les plus beaux sont ceux que l'on rêve, mais que l'on n'écrit pas.” ?
Cela étant, puisque les mots sont corime des nuages qui obscurcissent l'idée, n'est.il pas évident que plus l'idée sera dégagée et indépendante des’ mots, plus son expression sera nette, radieuse et intelligible ? Cette considération semble décisive contre l'erreur de ceux qui font consister la poésie dans les mots plus que dans les idées, comme si les mots Pouvaient être autre chose que le véhicule ou le Corps, où l'habillement de la pensée, On ne lit pas pour les mots, mais pour la pensée contenue dans les mots. Ainsi en doit-il être de celui qui écrit. De même que la vraie beauté d'une personne consiste plus dans ses charmes naturels que dans les agréments de sa toilette, de même ln vraie beauté de la poésie consistera toujours plus dans l'or pur de la pensée que dans le clinquant des mots,
Pourquoi écrire en vers ? Précisément parce que le Vers, par sa Concision et son hi: inonie, par sa légèreté et sa délicatesse, par sa limpidité et sn transparence, est le nuage le plus ténu qu'il y ait entre l'esprit de l’auteur et l'esprit du lecteur, par conséquent l'expression la plus convenable qu'il ÿ ait pour uae belle et noble pensée. Le vers est, de tous les langages, celui qui nous met en communication plus prompte et plus directe et plus saisissante nvec l'idée, Mais il manque son but complètement s’il est fait de manière à obscurcir l'idée, ou seulement de manière à concentrer sur les mots l'attention de l'esprit, au détriment de l'idée plus où moins défigurée et reléguée au deuxième plan.
La communication entre Dieu et les anges, entre les anges eux-mêmes, ne se fait-elle pas sans paroles ?
C'est l'idée seule qui est exprimée et perçue directement. Ne serait-ce pas la perfection absolue, meme parmi les
humains, si ln Communication directe d'âme à âme était une chose réalisable ? On la réalise d'autant mieux que les mots apparaissent le moins Les mots sont donc une gène, un embarras dont il faut subir la nécessité et tirer le meilleur parti possible, mais dont il faut se garder d'exagérer l'importance et de subir l'esclavage,
Subordonner l'expression à ln pensée, donner à celle-ci un corps, un vêtement, aussi léger, aussi délicat, aussi diaphane que possible, atin que l'on oublie, en quelque sorte, la forme pour le fond, le corps pour l'âme, le vêtement pour la chose; voilà done, philosophiquement, l'idéal qui parait le mieux correspondre à l'incarnation de l'idée dans les mots.
Cet idéal me paruît bien avoir été celui de notre poète national, Octave Crémazie : car c'est une chose connue de tous que su poésie est d'autant plus sobre d'ornementations du côté des mots qu'elle est plus im- Posunte par in force et la grandeur du côté de la pensée. Crémuzie à dû regarder comme frivoles toutes les pré- Ciosités de l'expression, en face des splen:leurs qui brillaient en son esprit. Mais puisqu'il dédaigna les artifices des mots par principe, par magnanimité, ce doit être une erreur de crier, là dessus, à lu négligence et au manque de goût. Ce doit être lui faire une grosse injure, que d'oser dire comme on l'a dit, de facon prétendue spirituelle, que sa poésie était ‘ de la prose où les vers s'étaient mis”; de même que ce doit être lui faire une grave injustice que d’oser le mettre, comme on l'a fait, à cause de cette prétendue pauvreté de
forme, au-dessous de quelques jeunes poètes dont le style a tout au plus Je mérite d'être À la mode, c'est-àdire attifé de clinquants mais peu riche en substance. “On ne fait des poètes, a dit Benjamin Sulte, qu'avec des savants, «les penseurs et des gens mûrs” Le goût de la pensée est autrement noble que celui des mots :— tellement noble, en eftet. qu'il échappe à l'appréciation de plusieurs, pour qui les mots sont chose plus délectable,
En tout cas, cet idéal est le mien, On comprendra maintenant ce que J'ai voulu dire quand j'ai déclaré que je trouve plus d'appas dans le fond que dans la forme. Ilest clair aussi que j'attache plus d'importance au fond qu'à la forme, parce que c'est le fond seul, après tout, jui instruit, quelles que soient les délectations de la forme,
Si donc quelqu'un, ine traitant d'arriéré, voulait me condamner et condamner mes ouvrages pour la raison que je ne suis pas moderne, je lui dirais, de mon ton le plus bénévole : Cher maître, vous ôtes le bienvenu, votre censure m'est une gloire; loin de moi l'idée de me défendre : Je confesse jugement ; car, en vérité, si vous voulez uu modernisme, c'est-à-dire des phrases empesées et tirées à quatre épingles, des vers montés sur des échasses, des rimes prétentieuses, des mots baroques, des pelotons d'épithètes, toujours du grand, toujours du brillant, des métaphores, des antithèses, des boursouflures à plume que veux-tu, des contorsions d’acrobate et des licences à faire frémir : si vous voulez de tout cela; eh! b'en, tant pis, j'ai le regret de vous dire que je n'ai pas écrit pour les hommes de votre goût; car de ce clinquant, de ces
o Oripeaux, j'en ai mis le moins possible dans mes ou-
Vrages ; et certes, je ne m'en repens pas; je n'en ai pas honte non plus,
Pour tout résumer en un mot, j'estime qu'il ne doit pas être nécessaire d'être bizarre. énergumène, épileptique où sybille de Cuines, Pour être poète, Il doit suflire de pouvoir mettre de nobles pensées en nobles vers. Et par nobles vers, j'entends ceux qui, avec des mots naturels, bien appropriés, et en respectant toutes les règles de in belle versitication, font ressortir ln pensée avec le plus de relief, sans nulle prétention de se substituer à elle.
D'un autre cûté, je suis exposé, je le sais bien, À m'entendre dire : “ Cher Monsieur, décidément, vous ne Paraissez pas avoir une estime suffisante de la forine ; sachez que le vers est une œuvre d'art qu'on est tenu de soigner, quand on l’a choisi pour exprimer sa pensée,”
Là-dessus, je réponds : À Dieu ne plaise que je nestime pas la forme suffisamment ! Je fais deux reserves : 1° la forme ne doit pas l'emporter sur le fond : 2° la forme ne doit pas être frivole ; mais ces deux réserves faites, je n’hésite pas à dire qu'il faut de toute
nécessité, rendre la forme aussi attrayante que possible :
car on ne doit rien négliger de tout ce qui peut inciter le lecteur à prendre et à lire, folle, lege ; et en réalité, sous ce rapport, je crois que je puis me rendre le témoignage que telle a été toujours mu règle de conduite. Que personne donc n'insinue que je ne tiens guère à la forme, et que si le foni est bon, Je serai satisfait, dût la forme en soutfrir, puisque je n'y tiens pas. En effet, ce n'est pas là du tout ce que j'ai voulu dire, J'ai voulu dire que, dans le travail de la confection du vers
et de l'agencement des vers, ressortir l'idée claire. limpide, plutôt que de !n sacritier,
Je ferai, de préférence, saisie de prime-nbord, Comme on le fait, hélns ! trop
souvent, dans lu Poésie dite moderne, où l'on n'arrive au
dilettantisme, au raflinement des mots et des tournures que par la mntilation plus où moins Complète de la pensée,
La pensée à exprimer hic et nune : voilh le fond dont je Parle et qui, pour moi, s'il est net et clair, offre plus d'appas que des vers bien empesés, bien raides, où le sens, s'il y en à, est tellement nuageux qu'il faut faire un grand effort d'esprit pour le dégager,
D'où vient l'impopularité bien com moderne Ηimpopulurité si grande poètes, aussi bien que de leurs vers, et quon croit, en les ruillant, faire acte très spirituel Précisément de ce quelle constitue, Commun des lecteurs,
iue de la poésie
qu'on se moque des
Ne vient-elle pus au inoins pour le un jargon, une espèce de lecture énigiiutique, plus où moins fatigante et rebutante ? Les excentricités des poètes d
écudents et des poètes à vers libres n'ont-clles
Pas Contiibué à discréditer la en la busunt divergr r, plus qu'elle n'avait diverge auparavant, de la noble et en laissant le inonde
poésie Contemporaine,
poesie classique sous l'impression que toute Poésie de nos jours est entuchée des mêmes tares ?
Il faut bien dire, en effet,
qu une littérature, pour être populaire, doit être sage
avec sobriété, stpere ac sobrietatem, comme l'enseigne saint Paul, aussi grand uitre ès arts que grand maître ès sciences, et ne pas trop verser dans les aveuglements, dans les obscurités
de la recherche, de l'affectation et de la Misnardise,
La poésie, à la fois substantielle et naturelle, coulant sans effort, comme une belle eau de source, n’est-
elle pas préférable À une Poésie artificielle, creuse de fond et prétentieuse de forme. qui ne coule pas, où ne coule que péniblement ? Ne vaut.il pas mieux fuire oublier, autant que possible, les dificultés de In rite, de la césure, de l'hémistiche, du rythuine lui-même, que de Inisser voir un sens tortuenx. plus où moins victime de ces embarras de ln versitication 4 Bref, dans une impasse, où il faut absolument sacritier quelque chose ne vVaut-1|] pas inieux sneritior l'expression à l'idée que sacrifier l'idée à l'expression ? Encore une fois, voiln ce que j'ai voulu dire en mettant le fond nu-de sus de la iorme,
Direz vous qu'à force de faire des vers simples, faciles, les lecteurs oublient que ce sont des vers, et s'imaginent lire de la prose? Entendons-nous bien Je ne préconise nullement la prose dans la poésie, muis un style clair et net, souple, aisé, qui vise plutôt à illuminer l'esprit qu'à éblouir les sens, Le style peut être orné, imagé, tant que l'on voudra, à la seule condition de ne pas l'être à l'excès et de ne pas cesser d'être aussi noble que naturel. Alors, je n'hésite pas à dire que dans ce genre de poésie, d'ailleurs plus approprié et de lecture plus agréable que l'autre à la grande majorité des lecteurs, on trouvera toujours plus, et beaucoup plus, que dans la prose ordinaire, la concision la clarté, l'harmonie, ln délicatesse de pensée et d'expression, —toutes choses qui font le charme particulier du langage des muses,
Non seulement je suis en faveur de toutes les
ornementations dont le vers est susceptible dans toute
cest-à- dire en autant que
— 99 se
LA : [1 . , 2 l'éclat des mots n est pas contraire à l'éclat des ilées : ais ep Pratique, voilà encore un témoignage que je PUIS me rendre —je me suis eflorcé, en proportion de mes humbles talents, à atteindre cet idéal dans toutes Ines Compositions,
Trouvant, d'une Part, Comme je l'ai dit plus haut, dans In Poésie moderne, des tournures emburrassées pour arriver à la césure où à la rime, des mots prétentieux, d'affreuses licences, des vers ampoulés, des masses d'épithètes, des métaphores, des hyperboles, des anti. thèses, employées à profusion comme ‘du lyrisme : et remarquant, d'autre part, que cette Poésie moderne trop pompeuse en paroles ot pas nssez claire, surtout pas assez riche en idées, est fort peu woûtée du Cotminun cles lecteurs, je me suis Proposé un double but : 1° éviter les défn its en question; 2 prendre pour modèle et objectif le seul! genre de Pésie à la fois de uature sobre et d'iutel. ligence facile, alliant la grandeur « lhssique à l'élégance moderne,
Quel est r- genre de poésie ? Je crois que je puis lire hardiment, ins danger de me Compromettre, que c'est le genre Molière, Lafontaine, guimurtine, Botrel, Coppée, ete. Voilà POUrqQuOr en écartant l'emphase inutile, en visant toujours à l'ampleur de l'idée et à lo sobriété de l'expression je puis dire sincèrement que j'ai fait de mon mieux, Pour tout ce qui regarde la perfoction artistique de la forme Cest-ñ-dire Ju ritue, În mesure, l'harmonie, Ja endence et le rythme Je n'ai pas même entièrement oublié “ la combinaison des sonorités, la distribution des atones et des toniques, le jeu des Coupes intérieures, les nuances et les demi-teintes, l'éclat et la douceur, la solidité et la souplesse, la couleur et la musique, les mouvements prolongés, les des-
sins développés les organismes À ln fois résistants ot flexibles "quelque subtils, ébahissante et mysatifiante que paraisse une si longue et si savante énumération des qualités du vers comme œuvre d'art !
ne m'appartient pas de dire xi j'ai atteint, où jusqu'à quel degré par pu atteindre mon ide, que je crois être l'idéal populaire. J'ai pu avoir travaillé en vain, mes efforts ont pu Hetre pus couronnés de succès ; mais alors, c'est mon humble tale seul, qui est responsable it coupable, ce n'est nitun ss lonte ni mon esprit, nr je le répéte, j'ui soigné mes vers autart que J'ai pu, pour la bonne raison que, dans toute In mesure où la perfection de la forme est compatible avec l'intégrité de l'idée, je tiens à l'une autant qu'à l'autre, et ce avec toute Îa force de mon âme
Ceux qui ont avant tout le culte des mots regurdent comme une pecendille de sucritier l'idée aux exigences du ratlinement dans le choix de lu rime, dans la tournure de ln phrase, dans la coupe du vers; mais ceci est un crime, ni plus ni moins, pour ceux qui ont, aVant tout, le culte des idées,
Au surplus, ne faut-il pas oublier que ceux-là sont bien rares qui écrivent de la poésie parfaite, et que les grands maitres seuls ont assez de génie pour allier, dans leurs vers, la splendeur de l'idée et la splendeur de l'expression. L'auteur qui réussit en cela ne produit rien moins que des chefs-d'œuvre. Je n'ai pas fait de chefs-d'uvre sans doute, Je me console de mon insuccès à la pensée que je me trouve dans le même pétrin,
avec une foule d'auteurs de 2e ou 3e ou 4e classe, fort
vénérables d'ailleurs, qui ont apporté ingénûment leur Contribution telle quelle au trésor artistique de leur Patrie, et qu'on n'a pas brûlés sur Je bûcher, qu'on n'a Pas même cloués au pilori pour le crime d'avoir fait de la littérature plus ou moins inférieure à celle des grands maitres. A en croire Certains critiques, de tels écrivains seraient une honte et une disgrâce pour le pays. Il doit y avoir, dans une telle idé.. beaucoup d'exagération et fort peu de patriotisme,
Quel est Je résultat le plus net de vos coups de boutoir ? Admettons que les labeurs, les larmes, les sacrifices de temps et d'argent d'un Pauvre poète ne disent rien à Votre Cœur, il en résulte néanmoins ceci qui est fort grave : ] VOUS tuez peut-être un bon livre ; 2° vous tuez peut-être un autre talent qui aurait fait mieux,
Vous tuez peut-être nn bon livre, Car ce doit être un bon livre celui qui se tient à un diapason très élevé de philosophie, de religion, de patriotisme et de morale et qui ne ferait qu du bien s’il était lu, quand même il ne répondrait Pas tout à fait à votre idéal douteux de raffinement dans ln forme, Vous le sticmatisez par votre critique : c'en est fait de Jui, Un soupir de soulagement s'exhale du cœur de tous ceux qui sont préjugés d'avance contre toute poésie du jour. Bon ! se disent-ils, encore un livre qu'on n'aura pas Lesoin d'exnminer. Et en effet nul ne l'achète On est tiré
Vous découragez Peut-être un autre talent qui aurait fait mieux, C'est une des vérités les plus banales en Canada qu'il ny a rien de si rebutant que le métier de littérateur. Si, à défaut d'encouragement matériel, On pouvait au moins éBCourager moralement nos Jeunes écrivains, est-ce qu'on n'aurait Pas la chance de voir
éclore, quelque bon jour, un génie qui mettrait le comble à toutes les tentatives, à toutes les aspirations du passé ? Quand les jeunes, qui sont d’aille leur pain quotidien, autour d'e
urs forcés de gagner voient la poésie tellement bafouée
UX, Comment voulez-vous qu'ils ressentent une forte attraction vers Pévase ?
miracle que quelques dé toutes les rebuffades.
Pas n'est besoin d'emboucher la trompette et d'exalter ridiculement jusqu'aux nues des écrivains de second ordre ; —on peut laisser cette comédie aux sociétés d'admiration mutuelle qui se recrutent beaucoup parmi les adeptes du “* modern style ” ;— mais rien n'empêche de reconnaître loyalement leur peu de mérites et de les encourager au moins pour ce qu'ils valent, avec dédain : ça de la poésie ! et s'écrier av Dieu quelle poësie
En vérité, c'est butants persévèrent malgré
Entre dire ec transport :
! la marge est très grande. S'il est assez plaisant de jeter la pierre à des auteurs prétentieux qui veulent, à tout prix, voir leur ours mis sur le trône, il ne doit pas l'être autant d’être ri, envers ceux qui écrivent des choses utiles, sinon très
admirables, et ne demandent qu'à faire du bien dans la mesure de leur humble capacité.
, de à outrance
Certes, je
ne parle pas ainsi par lâcheté et par bassesse,
Comme Si j'avais peur de Ja critique, et comme
âce. Nul plus S services qu'une critique au monde littéraire ; nul plus que moi ne se sentirait honoré d'en être l'objet; nul plus que moigne s'en montrerait reconnaissant,
Mais la critique, pour faire autorité, ne doit-elle
si je voulais, par avance, demander gr ue moi n'est convaincu de autorisée" peut rendre
pas être sérieuse, honnûte et savante ? Elle ne doit être ni mesquine, ni étroite, ni pédantesque, ni dédaigneuse, ni injustement acerbe : elle ne doit pas accuser sans pre faire d'insinuations déloyales ; elle ne doit pas s'abaisser au persiflage; elle ne doit pas s'imaginer qu’elle seule, avec son entourage, a du goût, du savoir et de l'esprit ; elle ne doit pas légèrement stiginatiser le goût des autres; elle ne doit pas poser e que rien n'est bon que ce qui vien tout rimeur, non moderne, enfant apparaît sur le théâtre Cunadien, soit, est un pauvre imbécile,
impartiale autant que
uves; elle ne doit pas
n maxime, à priori, t de France, et ue de notre terroir, qui quelque original qu'il propre à amuser la galerie,
Et encore serait.il nécessair
e de dire clairement sous quel drapeau l’on combat,
de quelle dame, c’est-àdire de quel type de poésie l’on s'est fait le champion, Est-ce telle ou telle école en particulier ? Ou est-ce un idéal éclectique renfermant le bien commun à toutes les écoles? Ceci est essentiel. Car telle chose est défectueuse dans une école, excellente, au contraire, dans une autre : et l'erreur est fatale, évidemment, si le public est sous l'impression que le cense sus de tous les préjugés, de toute
écoles, alors qu'il n'est que le d'elles.
ur est au-dess les singularités des simple partisan de l’une
Voulez-vous porter des jugements susceptibles d'être ratifiés par des autorités incontestables, telles que Louis Veuillot, Henri I
savedan, etc, établissez votre indépendan-e et donnez des preuves de votre
supériorité. Alors seulement vous pourrez prétendre à une adhésion universelle dans les
hautes sphères :
et pour ce qui regarde le gros
du public, vous méri-
RE conne
terez au moins la confi êtes lu,
À ces conditions-là,
ance implicite avec laquelle vous
je désire la critique plus que je ne la redoute ; parceque alors, me fût-elle défavorable, elle ne laisserait pas que d'être l'expression de la vérité et de la justice, J'ai voulu uniquement, par une sincère confession de principes, dissiper les malentendus,
afin qu'au moins, l’on ne m’attribue pas des idées et des intentions qui ne son pas les iniennes.