TOME VII
pensées le plus loin que vous pouvez : allez au commencement du genre humain : « il était, » hoc eratK Allez au premier jour, lorsque Dieu dit : « Que la lumière soit » : « il était : » hoc erat. Remontez avant tous les jours au-dessus de ce premier jour, lorsque tout était confusion et ténèbres : hoc erat, « il était : » lorsque les anges furent créés dans la vérité, en laquelle Satan et ses sectateurs ne demeurèrent point, « il était : m hoo erat. « Au commencement, » avant tout ce qui a pris commencecément, hoc erat: il était sfeul en son Père, auprès de son Père, au sein de son Père : « il était, » et qu'était-il? qui le pourrait dire ? « qui nous racontera, » qui nous expliquera « sa génération 2? Il était : >> car comme son Père il est « celui qui est^ : » il est le parfait : il est l'existant, le subsistant, et l'être même. Mais qu'élait-il? qui le sait? On ne sait rien autre chose, sinon « qu'il était; » c'est-à-dire « qu'il était : » mais qu'il était engendré de Dieu, subsistant en Dieu; c'est-à-dire qu'il était Dieu et qu'il était Fils.
Où voyez-vous qu'il était? «Toutes cnoses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait. » Concevons, si nous pouvons, la différence de celui qui était d'avec tout ce qui a été fait. Être celui qui était et par qui tout a été fait, et être fait : quelle immense distance de ces deux choses ! Être et faire, c'est ce qui convient au Verbe ; « être fait, » c'est ce qui convient à la créature. Il était donc comme celui par qui devait être fait tout ce qui a été fait, et sans qui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait : quelle netteté pour exprimer clairement que tout est fait par le Verbe! Tout par lui, rien sans lui: que reste-t-il au langage humain pour exprimer que le Verbe est le créateur de tout, ou ce qui est la même chose, que Dieu est le créateur de tout par le Verbe? Car il est créateur de tout, non point par effort, mais par un simple commandement et par sa parole, comme il est écrit dans la Genèse'', et conformément à ce verset de David : « Il a dit, et tout a été fait : il a commandé, et tout a été créé^. »
N'entendons donc point par ce « par, » quelque chose de matériel et de ministériel : « Tout a été fait par le Verbe, » comme tout être intelligent agit et fait ce qu'il fait par sa raison, par ?a
1 Joa7i., I, 2. — ^ Isa., un, 8.-3 Exod., ni, 14. — * Gènes., i, .3, S et seq. — 6 Psal. xxxir, 9.
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pensée, par sa sagesse. C'est pourquoi s'il est dit ici que « Dieu fait tout par son Verbe,» qui est sa sagesse et sa pensée, il est dit ailleurs que « la sagesse éternelle qu'il a engendrée en son sein, et qui a été conçue et enfantée avant les collines, est avec lui, avec lui ordonne et arrange tout, se joue en sa présence, et se délecte parla fçicilité et variété de ses desseins et de ses ouvrages*. » Ce qui a fait dire à Moïse que « Dieu vit ce qu'il avait fait » par son commandement qui est son Verbe, qu'il en fut content et « vit qu'il était bon et très bon 2. Où vit-il cette bonté des choses qu'il avait faites, si ce n'est dans la bonté môme de la sagesse et de la pensée où il les avait destinées et ordonnées? C'est pourquoi aussi il est dit « qu'il a possédé, « c'est-à-dire qu'il a engendré, qu'il a conçu, qu'il a enfanté « sa sagesse, » en laquelle il a vu et ordonné « le commencement de ses voies ^ : il s'est délecté en elle, il en a fait son plaisir : » et cette éternelle sagesse, pleine de bonté, et infiniment bienfaisante, a fait son plaisir, ses délices d'être, de converser avec les hommes. Ce qui s'est accompli parfaitement, lorsque le Verbe s'est fait homme, « s'est fait chair, » s'est incarné, et « qu'il a fait sa demeure au milieu de nous*. »
Délectons-nous donc aussi dans le Verbe, dans la pensée, dans la sagesse de Dieu : écoulons la parole, qui nous parle dans un profond et admirable silence. Prêtons-lui l'oreille du cœur : disons-lui comme Samuel : « Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute"^ : » aimons la prière, la communication, la familiarité avec Dieu : qui sera celui qui s'imposant silence à soi-même et à tout ce qui n'est pas Dieu, laissera doucement écouler son cœur vers le Verbe, vers la sagesse éternelle, surtout depuis « qu'il s'est fait homme, et qu'il a établi sa demeure au milieu de nous, » en nous-mêmes, in nobis, dans ce qu'il y a en nous de plus intime, selon ce qui est écrit : « Il a enseigné la sagesse à Jacob son serviteur et à Israël son bienaimé. Après il a été vu sur la terre, et a conversé avec les hommes'. »
Que de vertus doivent naître de ce commerce avec Dieu et avec son Verbe! Quelle humilité! quelle abnégation de soimême! quel dévouement! quel amour envers la vérité! quelle
* Prov., VIII, 2-2, 23 et seq. — 2 tr,>nes., i, 18, 21, 25, 31. — 3 Prov., viii, 22. — * Joan., i, 14. — ^ I Reg., m, 18. — ^ Baruch., m, 37, 38.
cordialité! quelle candeur! Que uotre discours soit en simplicité et sans faste : « Cela est, cela n'est pas*; » et que nous soyons vrais en tout, puisque « la vérité a établi sa demeure en nous 2. »
IX'' ÉLÉVATION
LA VIE DANS LE VERBE ! l'iLLUMINATION DE TODS LES HOMMES.
« En lui était la vie : et la vie était la lumière des hommes ^ : » On appelle vie dans les plantes croître, pousser des feuilles, des boutons, des fruits. Que cette vie est grossière ! qu'elle est morte I On appelle vie voir, goûter, sentir, aller deçà et delà, comme on est poussé. Que cette vie est animale et muette ! On appelle vie entendre, connaître, se connaître soi-même, connaître Dieu, le vouloir, l'aimer, vouloir être heureux en lui, l'être par sa jouissance : c'est la véritable vie. Mais quelle en est la source? Qui est-ce qui se connaît, qui s'aime soi-même et qui jouit de soi-même, si ce n'est le Verbe? En lui donc était la vie : mais d'où lui vient-elle, si ce n'est de son éternelle et vive génération? Sorti vivant d'un Père vivant, dont il a lui-même prononcé ; « Gomme le Père a la vie en soi, il a aussi donné à son Fils d'avoir la vie en soi* : » il ne lui a pas donné la vie de sa vive et propre substance : et comme il est source de vie, il a donné à son Fils d'être une source de vie. Aussi cette vie de l'intelligence est « la lumière qui éclaire tous les hommes » : c'est de la vie de l'intelligence, de la lumière du Verbe qu'est sortie toute inteUigence et toute lumière.
Cette lumière de vie a lui dans le ciel, dans la splendeur des saints, sur les montagnes, sur les esprits élevés, sur les anges : mais elle a voulu aussi luire parmi les hommes, qui s'en étaient retirés. Elle s'en est approchée ; et afin de les éclairer, elle leur a porté le flambeau jusqu'aux yeux par la prédication de l'Évangile. Ainsi « la lumière luit parmi les ténèbres : et les ténèbres ne l'ont pas comprise^. Un peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière : la lumière s'est levée sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort^. »
t Matth., V, 37. — 2 I Joan., iv, 12. — s Joan., i, 4. — * Ibid., v, 26, — e Ibid., I, 5. — 6 Matth.. iv. 16.
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« La lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise. » Les âmes superbes n'ont pa^ compris l'humilité de Jésus-Christ. Les âmes aveuglées par leurs passions n'ont pas compris Jésus-Christ, qui n'avait en vue que la volonté de son Père. Les âmes curieuses, qui veulent voir pour le plaisir de voir et de connaître, et non pas pour régler leurs mœurs et mortifier leurs cupidités, n'ont rien compris en Jésus-Christ « qui a commencé par faire » et qui après « a enseigné *. » Les malheureux mortels « ont voulu se réjouir par la lumière 2, » et non pas laisser embraser leurs cœurs « du feu que Jésus- Christ venait allumer^. » Les âmes intéressées, tout enveloppées dans elles-mêmes, n'ont pas compris Jésus-Christ, ni le précepte céleste de se renoncer soi-même. « La lumière est venue, et les ténèbres n'y ont rien compris : » mais la lumière du moins l'a-t-elle compris? Ceux qui disaient : « Nous voyons *, » et qui s'aveuglaient eux-mêmes par leur présomption, ont-ils mieux compris Jésus-Christ? Non, les prêtres ne l'ont pas compris : les pharisiens ne l'ont pas compris : les docteurs de la loi ne l'ont pas compris : Jésus-Christ leur a été une énigme : ils n'ont pu souffrir la vérité qui les humiliait, les reprenait, les condamnait : et à leur tour ils ont condamné, ils ont tourmenté, contredit, crucifié la vérité même.
Le comprenons-nous, nous qui nous disons ses disciples, et qui cependant voulons plaire aux hommes, nous plaire à nousmêmes, qui sommes des hommes, et des hommes si corrompus ? Humilions-nous, et disons : La lumière luit encore tous les jours dans les ténèbres par la foi et par l'Évangile : mais les ténèbres n'y ont rien compris, et Jésus-Christ ne trouve point d'imitateurs.
X« ÉLÉVATION