AVEC SES PARENTS
« Et il partit avec eux, et alla à Nazareth ^. » Ne perdons rien de la sainte lecture : le mot de l'évangélisle est « qu'il descendit avec eux à Nazareth. » Après s'être un peu échappé pour faire l'ouvrage et le service de son Père, il rentre dans sa conduite ordinaire, dans celle de ses parents, dans l'obéissance. C'est peut-être mystiquement ce qu'il appelle « descendre : » mais quoi qu'il en soit, il est vrai que remis entre leurs mains jusqu'à son baptême, c'est-à-dire jusqu'à l'âge d'environ trente ans, il ne fit plus autre chose que leur obéir.
Je me pâme d'étonnement à cette parole : est-ce là donc tout l'emploi d'un Jésus-Christ, du Fils de Dieu? Tout son emploi, tout son exercice est d'obéir à deux de ses créatures. Et en quoi leur obéir? dans les plus bas exercices, dans la pratique d'un art mécanique. Où sont ceux qui se plaignent, qui murmurent, lorsque leurs emplois ne répondent pas à leur capacité, disons mieux à leur orgueil? Qu'ils viennent dans la maison de Joseph et de Marie, et qu'ils y voient travailler Jésus-Christ. Nous ne lisons point que ses parents aient jamais eu de domestiques, semblables aux pauvres gens dont les enfants sont les serviteurs. Jésus a dit de lui-môme qu'il « était venu pour servir* : » les anges furent obligés pour ainsi dire à le venir servir euxmêmes dans le désert^, et l'on ne voit nulle part qu'il eût de serviteurs à sa suite. Ce qui est certain, c'est qu'il travaillait lui-n.ôme à la boutique de son père°. Le dirai-je? 11 y a beau-
» Eccle., xii, T^. — 2 Joan., vu, 17. — ^ Luc, 11, 51. — ♦ Matth., xx, 28. — * IbitL, IV, 11.-6 Il)icl., \ui, 55; Marc, vi, 3
coup d'apparence qu'il le perdit avant le temps de son ministère. A sa passion il laisse sa mère en garde à son disciple hienaimé, qui la reçut dans sa maison ' ; ce qu'il n'aurait pas lait, si Joseph son chaste époux eût été en vie. Dès le commencement de son ministère, on voit Marie conviée avec Jésus aux noces de Cana^ : on ne parle point de Joseph. Un peu après on le voit aller à Capharnaiim, lui, sa mère, ses frères et ses disciples ^ : Joseph ne paraît pas dans un dénombrement si exact. Marie paraît souvent ailleurs; mais depuis ce qui est écrit de son éducation sous saint Joseph, on n'entend plus parler de ce saint homme. Et c'est pourquoi au commencement du ministère de Jésus-Christ, lorsqu'il vint prêcher dans sa patrie, on disait : « N'est-ce pas là ce charpentier, fils de Marie* : » comme celui, n'en rougissons pas, qu'on avait vu, pour ainsi parler, tenir la boutique, soutenir par son travail une mère veuve et entretenir le petit commerce d'un métier qui les faisait subsister tous deux? « Sa mère ne s'appelle-t-elle pas Marie? N'avonsnous pas parmi nous ses frères Jacques et Joseph, et Simon et Jude, et ses sœurs"? » On ne parle point de son père; apparemment donc qu'il l'avait perdu : Jésus-Christ l'avait servi dans sa dernière maladie : heureux père, à qui un tel fils a fermé les ^eux I Vraiment il est mort entre les bras et comme dans le baiser du Seigneur. Jésus resta à sa mère pour la conserver, pour la servir; et ce fut là encore un coup son exercice.
0 Dieu! je me pâme, encore un coup I Orgueil! viens crever à ce spectacle! Jésus, fils d'un charpentier, charpentier lui-môme, connu par cet exercice sans qu'on parle d'aucun autre emploi, ni d'aucune autre action. On se souvenait dans son Église naissante des charrues qu'il avait faites, et la tradition s'en est conservée dans les plus anciens auteurs. Que ceux qui vivent d'un art mécanique se consolent et se réjouissent : Jésus-Christ est de leur corps : qu'ils apprennent en travaillant à louer Dieu et à chanter des psaumes et de saints cantiques : Dieu bénira leur travail, et ils seront devant lui comme d'autres Jésus- Christs.
11 y en a eu qui ont eu honte pour le Sauveur de le voir dans
' Joan., xrx, 26, 27. — « /6., n, i. 3 fô., 12. — * Marc, vi, 3. — Matth., XIII, 55, 57.
XX« SEMAINE. — ir ÉLÉVATION. 321
cet exercice, et dès son enfance ils le font se jouer avec des miracles. Que ne dit-on point des merveilles qu'il fit en Egypte? Mais tout cela n'est écrit que dans des livres apocryphes. L'Évangile renferme durant trente ans toute la vie de Jésus-Christ dans ces paroles : « Il leur était soumis * ; » et encore : « C'est ici ce charpentier, fils de Marie ^. » Il y a dans l'obscurité de saint iean-Baptiste quelque chose apparemment de plus grand: il ne parut point parmi les hommes, et « le désert fut sa demeure'. » Mais Jésus dans une vie si vulgaire, connu à la vérité mais par un vil exercice, pouvait-il mieux cacher ce qu'il était? Que dirons-nous, que ferons-nous pour le louer? il n'y a en vérité qu'à demeurer dans l'admiration et dans le silence.
IX*» ÉLÉVATION