I. Mss. Hlodver
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nuit quarante hommes bien armés veillaient autour de cette grosse tour. Caïfas excitait continuellement son père à prendre la tour d'assaut avec beaucoup d'hommes, à tuer Élie et à torturer et tourmenter Rosamonde, sa fille; il disait qu'Élie avait fait d'elle sa putain. « Ils n'auront pas de cesse avant de vous avoir dépouillé du pays par leurs ruses et leurs artifices, de vous avoir tué vousmême ainsi que tous les hommes vaillants qui sont avec vous. C'est une grande merveille que vous souffriez une si grande honte que celle qu'il y a pour toi à ce que ta fille, dans ta maison, près de toi-même, se déshonore avec un vilain étranger et soit honnie par un homme inconnu! Tu ne peux plus jamais être compté parmi les hommes vaillants, si tu ne te venges pas de cela. » Ce discours de Caïfas est accueilli par une grande approbation, et tous sont de son avis et poussent le roi à donner l'assaut à Élie le lendemain. Le roi est très courroucé des paroles excitantes de ses gens, et dit qu'ils iront le lendemain entreprendre l'assaut, et ne se reposeront pas avant de s'être emparés d'Élie et de Rosamonde et d'avoir abattu la tour. Il y a alors grand tumulte dans la salle, mais avant que ce qui a été décidé par le roi et ses gens arrive, il y aura bien des écus rompus et bien des brognes déchirées, bien des heaumes mis hors d'usage, bien des lances brisées, avant qu'Élie soit prisonnier de Macabre ou de ses gens. Tout ce que nous venons de raconter arriva le soir même oii sire Julien le duc et le prince Guillaume abordèrent à terre. Ce soir-là on but joyeusement des deux côtés.
De très bonne heure le lendemain, quand le soleil éclaira de ses rayons toutes les campagnes , le duc Julien et sire Guillaume sont debout avec toute leur armée et envoient huit beaux chevaliers de leur armée pour faire visite au roi Macabre et lui dire que le duc JuHen et sire Guillaume de France sont arrivés et se préparent à détruire sa terre et son royaume par le
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feu et Tépée et à tout dévaster et à tout ravager. Ces hommes ' s'avancent et entrent dans la salle du roi Macabre. Il était assis à sa table et buvait avec tous ses guerriers. Ils disent leur message avec grande éloquence et manières courtoises. Mais aussitôt que le roi entendit ces nouvelles, il est aussi peiné que courroucé, disant qu'il conviendrait de pendre tous les messagers à larbre le plus haut. Ils furent donc heureux de revenir sans avoir perdu la vie et les membres. Le roi prit alors la parole: « Maintenant, il peut arriver que vous, mes champions, vous ayez à combattre contre ces chevaliers nouvellement arrivés ; mais Élie aura paix de nous, pour cette fois, et nous serons contents, s'il ne nous fait pas de mal. On va voir tout de suite si vous êtes aussi braves dans le combat que dans votre excitation en paroles contre Elie ; il peut se faire que vous éprouviez si les Francs savent ou non combattre. Mettez-vous maintenant à l'œuvre comme des hommes braves, et chassons ces malfaiteurs avec courage et obstination ; du reste nous y sommes bien contraints dans l'embarras extrême où nous sommes arrivés. Celui-là donc est couard et lâche qui hésite maintenant, et il ne pourra jamais être compté au nombre des hommes .vaillants ! » Le roi termina son discours de telle manière que tous ses hommes étaient frappés de frayeur et de terreur; les païens devinrent blancs comme de la filasse, de lâcheté et de couardise. Comme le roi finissait son discours, douze hommes entrèrent : ils s'avancent vers le roi Macabre et le saluent : « Le roi Ruben le gros, d'Alexandrie % » disent-ils, « est arrivé ici ; il vous envoie saluer. Il est suivi de douze mille chevaliers, et avec son salut vous mande que vous le mariiez à votre fille Rosamonde avec beaucoup de biens. Autrement il a l'intention d'attaquer votre château et de tout dévaster avec la lance et Fépée, et de vous tuer
i. B D ajoutent : partent et. — 2. fî D ajoutent : la grande.
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vous-même et ensuite de s'emparer de votre fille et en même temps de tout votre royaume. Il est grand et fort et si bon chevalier qu'il n'y a dans tout le monde si bon chevalier qu'il craigne ; il a terrassé vingt rois ' en combat singulier; il a douze aunes de long et huit aunes de large ; il est le frère du roi Jubien aux cheveux blancs, que vous avez fait tuer. Le roi Ruben le gros a appris ceh, et il est venu ici surtout pour venger son frère. Il a aussi appris qu'aucun de vous n*a osé combattre contre lui et que c'est un étranger qui l'a vaincu en combat singulier. Décidez-vous vite, roi, au sujet des propositions qui vous sont annoncées, et ne vous y attardez pas plus longtemps, car nous dirons à notre roi votre réponse ; et si vous ne voulez pas vous soumettre à ses désirs, vous souffrirez une prompte mort avec honte temporelle et déshonneur éternel; ainsi que tous vos gens, de sorte que votre honte restera toujours connue, non moins que le renom de la grande victoire que gagna le chevalier Alexandre, et dont on ne pourra trouver la pareille, aussi longtemps que le monde sera habité! » Quand le roi Macabre entendit ce message, il devint si coi que pendant longtemps il ne répliqua aucune parole; car il pensait qu'il venait de lui tomber sur les bras un si grand embarras qu'il ne pouvait savoir à quoi se résoudre; il ne lui semblait ^pas commode d'être de tous côtés assailli d'ennuis. Le roi parla alors à ses gens : « Vous pouvez voir, hommes vaillants, dans quels grands embarras sont nos affaires. Voici^ les messagers du roi Ruben * le gros, qui ont dit ici ce que vous avez pu entendre. D'autres messagers sont venus aussi de la part du duc Julien de France, qui nous demandent le combat. Conseillez-moi avec soin et intelligence, et dites-moi le plan que nous devons suivre. » Ils lui disent de se résoudre à donner
\. B D ajoutent : couronnés. — 2. Lacune dans B. — 3. H D ici arrivés. — 4. Mss. Roben, ici et ailleurs.
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en mariage sa fille Rosamonde au roi Ruben, à condition qu'il combatte le duc Julien et sire Guillaume, qui sont venus pour conquérir la terre et le royaume et ont résolu de le tuer lui-même et d'emmener sa fille par force. Les messagers s'en retournent alors, et trouvent le roi Ruben assis dans sa tente. Alors ils lui disent comment le roi Macabre a répondu à son message, et en même temps que « vous entreprendriez le combat le matin même. » Le roi Ruben se fait amener son bon cheval, nommé Piron ; il était rapide à la course comme une hirondelle au vol. Aussitôt quatre rois l'armèrent : l'un d'eux se nommait Maskalbert et son frère Galibert; le troisième Drouin, le quatrième Faliber. Deux des rois ses vassaux qui ont été nommés plus haut lui tinrent ses étriers ; les deux autres le mirent en selle ; deux de ses chevaliers mirent ses pieds dans l'étrier ; puis ils lui remirent sa lance avec son fanion ourlé d'or, travaillé avec beaucoup de finesse. Alors le roi Ruben s'avance avec toute son armée vers Sobrie; et aussitôt qu'il est arrivé là, le roi Macabre vient au-devant de lui avec tous ses gens et s'incline devant le roi Ruben, tandis qu'il prend la bride et conduit son cheval dans la ville ; il se remet lui-même en son pouvoir ainsi que sa fille et tout son royaume. Le roi Ruben est réjoui de ces paroles, et dit qu'il accepte tout cela ; et qu'en même temps cela lui semble peu de chose de vaincre le duc Julien et tous les Français. « Je voudrais rencontrer ce chevalier étranger qui a tué mon frère Jubien! Et maintenant, roi, soyez joyeux et gai, et ne craignez pas, car la victoire est certaine, et il n'y a personne dans tout le monde que je craigne en combat singulier ou en bataille, » dit le roi Ruben; et il ordonne à tous ses gens de guerre de s'équiper en toute hâte. Le roi Macabre fait sonner les trompettes et rassembler les troupes ; il fait revêtir les armures à ses gens et dispose tous ses champions en rangée importante. Le roi Macabre fait alors sortir toute son
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armée de Sobrie et la lance dans les plaines unies. Là aussi est venu le duc Julien avec sa troupe, qui semblait une flamme à la regarder, à cause de l'or et des pierres précieuses et des magnifiques ornements qui étaient sur les armures. Là aussi est venu le roi Ruben avec toute son armée ; on peut voir alors de nombreux champions à la mine terrible et aux bras robustes, avec de splendides armures défensives et de grands chevaux bien accoutumés au combat.
Alors commence une très dure bataille avec beaucoup de bruit et de cliquetis d'armes. C'est alors qu'on peut voir un assaut animé, quand les Francs attaquent les païens ; ils piquent avec les lances et tranchent avec les épées, rompent les écus et en brisent un grand nombre, démaillent les brognes, endommagent les heaumes; et les païens tombent sans tête à bas de leurs chevaux. Sire Guillaume est le plus en avant de tous ses hommes; il frappe autour de lui de tous côtés, aussi bien les hommes que les chevaux, et les païens les uns après les autres tombent sous ses coups. Sire Ernaud le beau et Bernard à la longue barbe, et Bertran en troisième rang ne sont pas à blâmer, car ceux-là n'ont plus besoin de se prémunir de vin ou de provisions pour le festin de Noël, qui sont devant eux ou devant leurs coups : tous ceux qui les affrontent reçoivent la mort au lieu de la vie. Ces quatre champions s'avancent toujours au premier rang et en avant, et ni bouclier, ni brogne ni aucune arme défensive ne peut tenir contre eux. De l'autre côté s'avance le roi Ruben monté sur son bon cheval Piron; il perce de sa lance en pleine poitrine un redoutable chevalier, traverse la brogne et la poitrine, le renverse mort à terre avec une grande force et excite ses gens à se porter vaillamment en avant. Il brandit alors sa bonne épée, nommée Sarabit, et frappe le chevalier qui s^appelait Fabrin en haut sur le heaume, et lui fend en deux, par le milieu, le front, le corps et la brogne, la selle et le
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cheval. Alors les païens poussèrent ' un grand cri de guerre, et il leur semble que la victoire se décide pour eux. Le roi Ruben chevauche donc en avant au milieu de l'armée des Francs et de son épée il frappe deux hommes à chaque coup, et quelquefois il pique de sa lance et manie les deux à la fois, et frappe et pique ; son cheval se jette sur chaque rang de bataille. Le roi Ruben se porte tantôt contre un rang de bataille et tantôt contre un autre, et renverse les païens Tun après l'autre. D'un autre côté Jossé =* attaque avec fureur et renverse bien des hommes de cheval et augmente les pertes des Francs. Malpriant plein d'ardeur se porte en avant et tue de nombreux combattants. Les païens voient alors s'avancer un chevalier plus grand et plus magnifique, plus imposant et plus beau, plus fort et plus brave que tous ceux qui Jusque-là étaient venus, à l'exception du roi Ruben, car aucun géant n'était plus fort que lui. Ce chevalier avait un équipement si magnifique qu'il brillait au loin dans la plaine, et il montait un cheval si beau ^ et si rapide qu'il filait aussi vite qu'une flèche d'arbalète décochée avec le plus de vitesse. Ce chevalier s'élance en avant de toutes les lignes des Francs et frappe de sa lance un grand païen en pleine poitrine, de sorte qu'il le ^ traverse au milieu entre les deux épaules ; et il l'enlève de selle et le précipite mort à terre. Puis il brandit sa bonne épée et ^ en frappe le prince nommé Gaddin et il l'atteint à l'épaule droite et lui abat la main et le côté; et il tomba mort à terre. De là ce chevaUer s'avance au milieu de l'armée païenne, et frappe des deux côtés autour de lui hommes et chevaux, et les renverse les uns sur les autres ; il va toujours en avant de rang en rang. Les païens croient reconnaître alors que ce chevalier est Élie. La bataille est sanglante et animée, tellement que les
t. H D poussent. — 2. Mss. Josias, — 3. H D bon. — 4. H D traversa ses épaules. — 5. // Z> il.
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morts couvrent de vastes plaines ; le sang coule en ruisseaux, les hommes sont renversés, les corps sont recouverts, les chevaux courent en hennissant avec leurs selles; on pouvait là se procurer au plus bas prix les destriers de guerre même les plus richement harnachés. Sire Guillaume et ses quatre compagnons cherchent à rejoindre ce chevalier, et pensent reconnaître Élie. Ils chevauchent alors à travers l'armée des païens et en jettent bas cinq cents en peu de temps ; et l'un était plus fort et plus félon que l'autre.
Le roi Ruben le gros voit alors ce merveilleux chevalier, et il croit savoir que c'est lui qui a tué son frère, le roi Jubien à la barbe blanche, lui aussi qui malgré cela doit avoir en son pouvoir Rosamonde, la fille du roi, la belle jeune fille. Il lui semble très bon de le rencontrer pour venger son frère et pour conquérir sa fiancée. Il crie alors à haute voix et ^ordonne à ses gens de laisser le champ libre; et cela fut fait. Le roi Ruben chevauche en avant et avec lu*! les quatre rois qui ont été nommés plus haut. Élie et sire Guillaume voient cela et vont au devant d'eux; les dix héros se rencontrent; l'attaque est furieuse et le choc violent. Élie a pour adversaire Ruben; Guillaume combat contre Maskalbert; Ernaud contre le roi Galibert ; Bernard contre le roi Drouin ; Bertran ^ contre le roi Faliber le vieux.
Je veux d'abord parler du combat entre Élie et le roi Ruben. Ils lancent leurs chevaux de toute leur vitesse l'un contre l'autre, et se frappent l'un l'autre de leur lance, et ils se renversent mutuellement de cheval, car tout le harnachement ne leur servit pas plus qu'une feuille verte. Les voilà tous deux à pied, et ils se frappent de leurs épées. Élie frappe le roi Ruben, et coupe son écu en deux jusqu'au bas. Le roi Ruben attaque Élie à coups d'épée et lui entame son écu jusqu^à la poignée. Ils s'assail-