CHAPITRE XIV
parut au dehors, rien qui trahît son secret... Malgré sa résolution et la vigueur de son âme, elle subissait l'effort d'une lutte douloureuse entre son passé à briser et l'avenir qui l'appelait. Ce qu'elle allait abandonner redemandait sa part dans les regrets de sa jeunesse : les vrais biens : les faux biens , aussi , avec leurs puissantes attaches. Elle en était enlacée, plus sans doute qu'elle ne croyait; elle, la Belle de New -York; elle, à la tête de la mode et de toutes les parties l. Le monde la disputait à la grâce qui fait les saints. Enfin, raconte la mère Seton , au déclin de cette journée , comme nous montions toutes les deux, pour la seconde fois, à l'église , au milieu du silence profond de tout ce qui nous entourait, elle avait ses mains croisées sur sa poitrine , la pleine clarté de la lune éclairait son beau et pâle visage, tout animé d'une céleste expression ; tandis que nous récitions le Miserere et le Te Deum, que depuis sa petite enfance elle avait entendu tous les jours à la prière de la famille , je vis couler le long de ses joues de douces larmes d'attendrissement et d'adoration. Comme nous redescendions de la montagne, son cœur éclata:
1 « Perhaps, you remember Harriet Seton.... She was on the top of fashion , amusement , and the Belle of New-York. » Elizabeth Seton , dans une lettre à Antonio Filicchi, 10 mai 1810.
« C'en est fait, ma sœur, je suis catholique! me dit- elle. La croix de notre cher Seigneur, voilà mon unique désir. Je n'aurai point de repos que je ne me sois donnée à lui. »
Description du Maryland. — Séjour dans la maison de Robert Fleming. — Les premières Sœurs de Saint- Joseph. — M. Flaget, évêque nommé de Bardstown. — Objet de son voyage en France. — Il promet de rapporter à Emmettsburg les constitutions données aux Filles de la Charité par saint Vincent de Paul. — Règles provisoires observées par la communauté. — Le Grotto dans la montagne. — Les log-houses. — Pauvreté , privations , mortification des Sœurs. — Harriet Seton à la veille de sa première communion. — Lettre d'Antonio Filicchi. — Réponse de la mère Seton.
Le Maryland, ce pays qu'Elizabeth Seton allait habiter pour tout le reste de sa vie , porte un doux nom \ et peut être regardé comme un doux et heureux pays. Son terri-
1 Maryland, la terre de Marie, du nom de la reine Henriette -Marie de France, fille de notre roi Henri IV, mariée à l'infortuné Charles Ier, qui régnait en Angleterre lorsque le lord Baltimore vint fonder la colonie.
toire est fécond, sa température est clémente. L'hiver y serait inconnu sans le voisinage des montagnes ; mais quand leurs sommets se couvrent de neige , le froid en descend et fait souvent beaucoup souffrir. Entouré de trois côtés par la Pennsylvanie, la Virginie et le Delaware , partagé en deux parties presque égales par la baie de la Ghesapeake, le sol du Maryland forme un vaste plateau qui s'élève graduellement de l'est à l'ouest, jusqu'à sa rencontre avec la chaîne des montagnes Bleues, — the Blue ridges, — l'un des chaînons de ces immenses Alleghanys, auxquels les Sauvages du Nord avaient donné le nom de montagnes sans fin. The Blue ridges, avec leurs sommets revêtus d'épaisses forêts , se déroulent du nord au sud sur plusieurs lignes régulières, parallèles entre elles. De larges et fertiles vallées s'abritent dans ces sillons ; elles sont entrecoupées par des collines peu élevées, qui offrent une succession de perspectives délicieuses. C'est comme un monde de montagnes qui s'élèvent de tous les côtés , dans toutes les formes et dans toutes les directions. Ce monde est immense; il est agreste; jamais sévère ni sauvage. 11 est tellement disposé pour enchanter les regards qu'on le croirait préparé tout exprès. L'abondance et la multiplicité des eaux , des sources, des ruisseaux et des grands