L ARRÊT
« Oui, c'est très grave, je ne puis vous le cacher, madame, l'état de votre fille est des plus alarmants. Je ne sais qui a conseillé cet été à miss Horneby le séjour des lacs italiens d'abord et de Venise ensuite, mais je veux ignorer le nom de ce confrère, pour ne pas avoir à porter de jugement sur lui. Rien ne pouvait être plus mauvais pour la malade que la constante liumiditc des lacs et la putridité moisie de l'Adriatique ; c'est la montagne qu'ilfallait, les grandes altitudes, quinze cents, deux mille mètres et plus si possible, Saint-Moritz élait indiqué pour tout l'été. — Nous y sommes restées dix jours, hasardait l'étrangère en consultation. — Et de là, vous êtes descendues à Bellagio. — Mais nous
étions sur la hauteur, à la villa Serbelloni. — A cent cinquante mètres, entre deux lacs, Cônie d'un côté et Lecco de l'autre, en pleins brouillards avec toutes les senteurs énervantes d'un jardin d'Italie autour de vous. 11 n'est pas possible qu'un médecin vous ait conseillé Bellagio. — Le docteur Tréwitz. — Ah! c'était le docteur Tréwitz... — Le docteur Tréwitz nous avait conseillé Saint-Moritz, mais Ellen s'y ennuyait. — Ah ! Ellen s'ennuyait, et, quand votre fille s'ennuie, vous faites ce que veut votre fille. C'est pour ne pas contrarier son caprice que vous êtes allées passer octobre dans cette pourriture qu'est Venise, Venise où la malade a certainement pris les germes de la fièvre qui Fabat tous les soirs ; car ce n'est pas Tréwitz, je le connais, qui vous a conseillé Venise en octobre. — J avais entendu dire que le séjour de Venise était très bon pour les nerveux, et comme Ellen était très surexcitée... — Vous vous êtes laissé dire et vous prenez sur vous, madame, de contrecarrer les ordonnances d'un médecin ; mais vous êtes très coupable, madame, et vous ne vous doutez pas à quel point, vis-à-vis même de votre enfant. J'aime mieux vous le dire de suite : si c'est là le cas que vous ferez de mes prescriptions, je préfère ne pas entreprendre la guérison de miss Horneby. » Le docteur Hameroy s'était à demi levé ; une règle d'ébène entre ses doigts, il en frappait d'un coup sec le bord marqueté de la table : 'Vous ignorez donc que cette enfant est phtisique?» Un cri étouffé de la mère avertissait le praticien
quil avait été trop loin. — Lady lionieby se levait leiitenieut de son fauteuil, venait s'appuyer des deux mains sur la table et, enveloppant le médecin de toute la détresse de ses grands yeux tristes : « l*ardonnez-nioi, monsieur, disait-elle, mais j'en ai déjà perdu trois. » llarraeroy tressaillait car la réponse l'atteignait dans ses fibres. 11 était père lui-mèrae ; il daignait regarder attentivement cette grande femme blonde, jeune encore, qu'il avait à peine remarquée la veille dans son cabinet de consultation, quand elle y était venue avec sa fille, une longue et mince anglaise de dix-neuf ans, phtisique au troisième degré, la pauvre créature, et dont il n'avait pas eu de peine à diagnostiquer l'incurable tuberculose. Des deux femmes très élégantes et toutes bruissantes de soie et de dessous mousseux, légèrement impertinentes même, la plus jeune surtout, de ce bel aplomb que donnent les grosses fortunes, Harmeroy avait d'abord fait les deux sœurs. Harmeroy était sorti du peuple. De son origine, il en avait conservé la brutalité, et c'est par la puissance d'un cerveau de penseur, servi par un diagnostic merveilleux et les plus sérieuses études, qu'il était devenu un des priuces de la science moderne et le plus consulté certes de tous les médecins des voies respiratoires. Un labeur obstiné et un infatigable esprit de recherches l'avaient aussi soutenu dans sa carrière. Il n'avait jamais pu se départir, surtout vis-à-vis de sa clientèle riche, d'une certaine rudesse, qu'il devait autant à son
origine qu'aux atroces misères qu il coudoyait tous les jours. A l'hôpital, dont il dirigeait la clinique, il voyait l'homme et la femme du peuple, la jeune fille du peuple surtout, Thumble apprentie, la petite ouvrière, aux prises avec l'horrible mal qu'il soignait dans la journée chez les riches; il savait combien les pauvres sont désarmés, pis, livrés, exposés à la tuberculose dans la déplorable hygiène des logis et des ateliers parisiens. Combien de rapports n"avait-il pas écrits là-dessus, et combien de fois à la Chambre, où il avait siégé pendant trois ans, n'avait-il pas pris la parole pour déplorer et dénoncer à la fois les atroces conditions im posées par l'insouciance coupable d'une société de jouisseurs aux classes laborieuses, les dangers grandissants d'une contagion fatale et, chose horrible enfin et que nul n'ignorait aujourd'hui^ l'immoralité de certaines professions meurtrières, l'homme et la femme mathématiquement voués au trépas dans un délai fixé par certains métiers. 11 avait obtenu des commissions et c'était tout; les belles indignations qu'il avait provoquées, les fonds dont il avait obtenu le vote, tout cela s'était évanoui dans de vagues paperasseries et dans des cartons ministériels. Il n'en avait recueilli que des éloges de presse et des compliments émus de belles madames à des dîners officiels. L'œuvre que le philanthrope et le savant poursuivaient en lui avait avorté dans d'interminables ajournements, et d'ironiques poignées de mains de ses confrères
Tavaieiil, îiverli (roplard (luen h'ranco la [)oliti(|ue ne peut servir (|ue les politiciens. Pris alors d'un profond déinoùt, son mandat terminé, il ne s'était pas représenté aux ('leclions (;t s'était vou('; tout entier à son lioj)ital ; là, il lultait de lotîtes ses forces pour arracher ses malados aux bacilles meurtriers de la tuberculose. Toutes ses matinées, il les employait à des expériences, souvent couronnées de succès. Dans la journée, il recevait dans son hôtel de l'avenue du Trocadéro sa riche clientèle, mais pendant trois ans il avait vu de trop près les puissanls, l(\s puissants de l'argent et les puissants de la politique. Il en avait conservé comme une rancune contre les hautes classes, et lui, Harmeroy, dont on citait les délicatesses inouïes et des tendresses en vérité touchantes pour de misérables phtisiques de son hôpital, il lui arrivait de brusquer et de malmener souvent la clientèle en équipage de ses lucratifs après-midi. Toutes ces belles poitrinaires, aux agonies calquées sur celle de la Dame aux Camélias et dont Toisiveté exaspérait encore la névrose, avaient le don de l'irriter. La veille, il avait classé ces dames Horneby dans le clan banal et haut coté des belles neurasthéniques, qui promènent l'hiver, en Riviera, et Fêté, de ville d'eaux en ville d'eaux, leurs misères physiques, accablées d'ennuis et de millions. Impérieuse et impertinente, la jeune fdle, évidemment gâtée, lui avait déplu. 11 avait accueilli ces dames froidement. Néanmoins, sa bonté native l'avait empêché de formuler son arrêt
en présence de la malade ; d'ailleurs, un regard de la mère l'avait averti. « Revenez demain, avait-il dit, impossible de me prononcer aujourd'hui, je dois contnMer mes observations, et il avait ajouté tout bas : Revenez seule. »
C'était cette mère dont il venait d'entendre avec stupeur le récit des faiblesses, cette mère coupable à force de tendresse, mère obéissant à tous les caprices d'une malade, et cela jusqu'à en aggraver l'état jusqu'au danger.
Outré, il venait de secouer d'importance celte damnable faiblesse, et voilà que dun mot l'Anglaise venait de le remuer et de l'attendrir. La misérable femme, dont il avait si durement tancé le manque d'énergie, venait de lui donner le mot de sa détresse : cette mère avait déjà perdu trois enfants.
« Pardon, faisait le docteur Harmeroy, j'ignorais complètement, madame, et lui désignant le fauteuil qu'il venait de quitter, pouvez-vous me dire comment vous avez perdu vos autres enfants et depuis quand s'est déclarée l'alfection de notre malade? sont-ce des filles que vous avez déjà perdues? — Deux filles et un fils, sanglotait la pauvre femme ; le père aussi est mort phtisique » et faisant un mouvement pour se lever : « Mais je vous prends un temps précieux, monsieur, ilappartientàvosautresclients. — Non pas, madame, je vous écoute, j'ai besoin de savoir, ceci fait partie de ma consultation. »
Et dans le silence du cabinet de travail assourdi de tapisseries anciennes, lady Horneby commen-
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çait la lamentable histoire de sa vie, inutilement sacrifiée h la santé des siens, ('ette douloureuse existence d'une veuve et d'une mère survivant à ses alïections, combien de fois la misérable femme ne l'avait-elle pas déjà confessée dans des circonstances analogues, dans le recueillement austère des vastes pièces de luxe où reçoivent maintenant les grands médecins. Lady Horneby était restée veuve à vingt-huit ans. Un mariage d'amour l'avait unie à son cousin; une phtisie galopante avait emporté en huit jours lord Edwards: il avait pris froid à l'époque des chasses, chez un cousin, dans un château d'Ecosse, mais depuis longtemps il traînait une mauvaise fièvre. Dans son entourage ce brusque dénouement n'avait étonné personne, lord Edwards Ilorneby mourait exténué de fatigues de tous genres et surmené de sport. La jeune femme demeurait veuve avec quatre enfants, trois filles et un garçon; Ellen était la dernière. L âme encore pleine du souvenir du mort, lady Horneby s'était vouée passionnément à l'éducation ae ses entants, mais ni son abnégation, ni ses soins assidus n'avaient pu enrayer chez eux le mal héréditaire. Elle avait vu mourir successivement ses deux aînées, Maud et (ieorgina. Grandes, saines et fortes en apparence, le mal, chez elles, s'était déclaré à quinze ans, leur jeunesse s'était fanée dans sa fleur. Comms lady Horneby était affligée de quelques millions, les médecins avaient fatalement ordonné la Pâviera, pour Maud comme pour Georgina. L'infortunée lady
Horneby avait connu les douloureuses étapes de Cannes à Menton et des Baléares à Madère. Peines perdues! Maud était morte à dix huit ans, Georgina à dix neuf. Maud reposait dans le cimetière de La Valette à ^lalte, et Georgina dans le cimetière de Cannes, et la poussière de son amour était ainsi éparse à tous les coins du monde.
Son fils Edwards avait résisté plus longtemps. Il était le vivant portrait de son père, et sa sœur Ellen lui ressemblait. Il s'était éteint dans sa vingt -cinquième année. Voyageur infatigable, toujours en yatch ou par monts et par chemins, il s'agitait dans une activité dévorante, qui avait fini par le consumer. Lui était mort à Londres, 11 y avait déjà trois ans, et c'était tout. Elle restait seule maintenant avec Ellen. Le médecin connaissait mieux qu'elle les symptômes du mal qui lui avait pris ses enfants. A quoi bon lui détailler les agonies, toutes identiques dans les mêmes râles et les mêmes étouJîements.
Quatre fois frappée dans les siens, lady Horneby avait espéré que Dieu l'épargnerait dans sa dernière affection, mais voilà qu'elle recommençait avec Ellen son douloureux calvaire. Ellen avait hérité de son frère de cette avidité de jouissances et de cette fièvre de plaisir. Qu'importait que le jeune homme en fut mort, tel une phalène brûlée aux lumières dun lustre. Ellen était impérieuse et fantasque comme tous les êtres jeunes que guette la mort, elle vivait dans une trépidation continue,
savouraiil, ou eùl dit, ialeuséinent. cl éperdunuinl les minutes d'une existence comptée. Lady Ilorrieby connaissait depuis longtemps l'énigme de ses exal tations fébriles. La pauvre femme savait trop à (|U('I dénouenicutse préci|)iteutces existences euragéesde ])laisiis. \'oilà trois années que, sans volonté contre les caprices de sa fille, elle la suivait et l'escortait de stations en stations dans cette montée au calvaire, qu'était pour elle la Riviera. Nice les avait vues un hiver, Cannes un autre ; le dernier hiver, enfin, elle l'avait passé à Menton, mais le voisinage de Monte Carlo avait été mauvais pour la malade, et, à son retour à I\aris, au printemps, Tréwitz avait trouvé la jeune lille si exténuée, avec des tempes creuses et des yeux si brillants, qu'il avait immédiatement ordonné l'Oberland.
A Saint-Moritz, la jeune fille s'était tellement ennuyée, que lady llorneby s'était décidée à descendre avec elle sur les lacs italiens. De Hellagio. Ellen avait voulu aller à Venise, et lady llorneby avait encore cédé.
A leur retour à Paris, elles n'avaient pas trouvé Tréwitz, un Congrès à Chicago le retenait en Amérique ; en son absence, elles étaient venues consulter Hameroy.
L'homme de science avait laissé parler, sans l'interrompre d'un mot, la veuve de sir Edwards; sa large face glabre avait gardé son masque impassible, mais une immense pitié noyait ses yeux gris. <"< Oui, je vois, disait-il enfin d'une voix lente, et à
Nice, comme à Cannes, miss Horneby ne manquait, pas un bal, un spectacle, un véglione; c'était une assidue, n'est-ce pas, de toutes les redoutes etde toutes les batailles de Heurs ? » Lady Horneby avait baissé la tête, il y eut un silence. Le docteur ajoutait, comme se parlant à lui-même : « Leur nombre est légion sur la Riviera de ces condamnés qui hâtent ainsi éperdument leur mort; nous n'y pouvons rien, leurs familles favorisent leur suicide. Je n'ai rien à ajouter, madame, vous perdrez votre fille. — Monsieur ! la pauvre femme avait joint les mains. — Qu'y voulez-vous ? c'est bien moins contre ses caprices que contre votre faiblesse qu'il faudrait défendre miss Ellen. Que voulez-vous que nous fassions si l'on ne nous seconde pas ? Vous êtes comme toutes les mères, vous trahissez le médecin. — Alors, monsieur ! — Je n'ai rien à prescrire ; mes ordonnances ne seront pas suivies. — Mais si je vous promettais. — Vous promettrez, mais vous ne tiendrez pas. — Mais si je vous le jurais. — Sur le salut de votre fille ! Vous savez qu'il y va de sa vie. » Alors la mère, dans un élan : « Ma fille peut encore être sauvée? — Je n'ai pas dit cela, réservait Hameroy ; miss Horneby peut être prolongée. Je me prononcerai dune façon définitive quand je la reverrai au printemps. — Alors vous nous abandonnez. — Non, je vous envoie au soleil. Que faitesvous ici à Paris ? Chaque minute que vous y vivez est un danger pour la malade. — Alors vous nous envoyez sur la Riviera! — Oui, mais pas sur celle
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que vous aimez, pas de Jiiuierd spiinianU'. Vous allez passer tout l'hiver à llyères, Hyères près de Toulon, la station la plus calme, la ])lus morne, j'ose le dire, mais la jdus salul)re aussi de t(Mite la (lùte : une température de serre cliaude avec la l)rise alisée du large, toutes les conditions de chance possibles pour une guérison. Ouand on ne guérit pas à Hyères, on ne guérit pas ailleurs. Si j'insiste aussi cruellement, madame, c'est que Tétat de miss Horneby est très grave. » A quoi l'Anglaise avec un demisanglot: « Oui, je sais, Hyères est la dernièreétape. >> Le docteur Hameroyne relevait pas le mot, il se mettait debout et tout en jouant avec son couteau à papier : u Mais voilà, miss Horneby voudra-t-elle aller à Hyères ? » L'Anglaise se raidissait : « Elle ira, nous irons, scandait-elle. — Bien, je vais rédiger lordonnance ; je vous l'enverrai demain à votre hôtel, ainsi qu'une lettre pour le docteur IMdier. C'est un brave homme qui donnera à miss Horneby toute son âme et tous ses soins, il a perdu une fdle de la poitrine. » Lady Horneby avait un sursaut : u Hyères ne Ta donc passauvée? — Le docteur Didier était venu s'installera Hyères dans cet espoir, mais il y est venu trop tard », et plongeant intensément ses lumineux yeux gris dans ceux de l'Anglaise : « Il n'est pas trop tard pour miss Horneby. — Ah ! monsieur, vous êtes bon », et, se baissant si rapidement que le praticien ne pouvait l'empêcher, lady Horneby lui baisait la main. Alors lui, à la fois ému et ironique : u Pouvez-vous me dire, madame, ce
que vous et votre fille comptez faire ce soir ? — Mais nous devons aller à rOpéra, on donne le Tanhaiiser. — Eh! bien, vous allez me faire le plaisir de demeurer chez vous ce soir, comme tous les autres soirs, jusqu'à votre départ. J'interdis toute sortie après quatre heures et demie, et d'ailleurs je veux vous voir parties après demain. »
1M)UK GUERIR
« Comment va mademoiselle ? A quelle heure êtes-vous rentrées?» Lady Horneby venaitd'entr'ouvrir une porte ; la femme de chambre, en train de renouvelerles dentelles d'un corsage, levait instinctivement la tête, u Ah ! c'est vous, madame ! Mais mademoiselle va plutôt bien, elle doit reposer, je viens de lui donner sa potion de cinq heures. — Il y a longtemps que vous êtes rentrées ? — A peine une heure. — Beaucoup trop tard. — Mais mademoiselle a voulu passer chez Doucet. — Encore ! — Madame ma recommandé de ne pas contrarier mademoiselle. — Soit; elle a acheté quelque chose? — Non! elle arapporté des cartonsqu'elle veutmontrer à madame. — Mais vous êtes allées au Bois ? — Certainement, comme tous les jours, d'une heure à trois. Nous avons même un peu marché dans l'allée de la Reine Marguerite, au soleil. — Bien, bien, Bri-
gitte ; prenez mes chemises et laissez ce corsage, nous n'irons pas au théâtre ce soir », et lady Horneby passait dans la chambre de sa fille.
Toute l'électricité allumée de la pièce, le lustre du milieu comme les candélabres de la cheminée et les ampoules de la tête du lit y incendiaient une tenture jaune pâle à fleurs d'argent, style Liberty. Un paravent de soie japonaise, des tables en laqué vert tige et, dans un grand vase de Gallet d'un bleu de fumée, une énorme gerbe de chrysanthèmes blancs, des chrysanthèmes aux pétales aigus et recourbés comme des griffes, élégantisaient la banalité de cette chambre d'hôtel. Sur les meubles, des cartons entr'ouverts, des fichus de linon et des volants de dentelles attestaient la présence d'une créature de luxe et de fragilité. Une violente odeur de créosote flottait par toute la pièce, dominée par un parfum de Chypre mêlé de vétiver; enfin, dernière note féminine, au dossier d'un fauteuil s'étalait une jaquette de loutre et, sur le marbre dun guéridon, une paire de gants de Suède et un gros bouquet de violettes de Parme voisinaient. Dans la cheminée dansait la flamme claire d'un feu de bois. Lady Horneby était entrée sur la pointe du pied.
Une longue forme blanche étendue sur une chaise longue esquissaitunvague mouvement ; un peignoir de soie molle se soulevait à demi, un bras nu dérangeait une écume de lainages blancs, et une voix un peu altérée, comme brisée par places, mais délicieusement enfantine, une voix câline, impérieuse et
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lassée où il y avait un peu de curiosité et beaucoup d'ennui. « (Vesttoi, maman? ^et miss Ellenllornehy s'étant tout à fait assise : u Kh bien, qu'a-t-il dit ce médecin, vais j(^ mourir, oui ou non, cette année ? Où nous envoie-ton tousser cet hiver ? »
Lady Honieby s'était assise auprès de sa lille, elle avait pris entre ses doijj^ts une petite main frêle et en tâtait la moiteur, puis, enveloppant d'un geste tendre la taille souple de l'enfant, l'attirait brusquement contre elle. Ellen tendait à sa mère son front un peu humide sous l'envolée des cheveux dorés et fixait sur elle un regard interrogateur.
u Avons-nous été raisonnable aujourd'hui ? faisait lady Horneby sans répondre à la jeune fille. — Tu le sais bien, puisque tu viens d'interroger Brigitte. Et ce docteur, qu'a-t-il ordonné de si alïreux, de si épouvantable, que tu n'oses pas me le dire. Il ne nous envoie pas en Suisse, j'espère. Ah ! tu sais que je n'irai pas. »
Une moue alourdissait l'ovale aminci du visage d'Ellen. Les pommettes légèrement fardées par la fièvre, léclat des plus admirables yeux avivés par une cernure mauve d'une douceur de pastel, Ellen Horneby avait dans sa sveltesse juvénile et lassée une fragilité de tige et une grâce allanguie de tleur de luxe, une de ces fleurs de serre, on dirait, exténuées de soins et de chaleur. Tout était rare en elle, tant la maladie l'avait affinée, le bleu violet de ses prunelles trop larges, le dessin délicat de ses lèvres, la ciselure de ses narines trop mobiles, la transpa-
rence de sou teint, l'étroilesse de ses épaules tombantes, la soie floche de ses cheveux et jusqu'à la fluidité de ses mains, tout en elle semblait irréel. C'était une créature d'aristocratie et d'exception, marquée, on le sentait, pour une fin prochaine. Dans cette chambre luxueuse d'hôtel moderne, miss Ellen Horneby était déjà d'au-delà, et c'est ce que semblait sentir et pressentir la pauvre femme blottie contre elle et qui, sans pouvoir lui lâcher les mains, la buvait si ardemment du regard.
Lady Horneby, en dévisageant ainsi sa fille, se grisait aussi d'une ressemblance, la ressemblance de son fils Edwards, mort il y a trois ans, que la jeune fille lui rappelait trait pour trait. « Eh bien, tu ne réponds pas, maman ? »
Lady Horneby s'arrachait enfin à son silence, (( Non, nous n'allons pas en Suisse, ma chérie, nous retournons au soleil. — Sur la Riviera, pas à Menton au moins. C'est trop triste. — Peux-tu dire cela après la vie que tu m'y as fait mener cet hiver ! Non, pasà Menton. — A Cannes alors? faisait presque joyeusement la malade. — Non, pas à Cannes. — A Nice 1 le docteur Hameroy n'a pas pu ordonner Nice. — Nous n'allons pas si loin que cela, ma chérie, nous allons à Hyères. — Hyères, où est-ce cela ? personne ne va à Hyères. — Je te demande pardon, mon enfant, on y envoie les gens très malades, et la voix de l'Anglaise était devenue grave. Et comme tu peux encore guérir, ma petite Ellen, je veux te guérir. » Les yeux de la jeune fille s'étaient subite-
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ment agrandis, voilés de larmes. <( Une station de malades où il n'y a ni casino, ni carnaval, ni fête de fleurs, mais nous allons y mourir d'ennui, maman, et, avec un redressement de toutson être, je ne veux pas aller à llyères. » Lady llorneby rej!:ardait sa fille dans les yeux. » Ellen, tu me fais beaucoup de peine ; tu sais que je n'ai plus que toi au monde, tu n'ignores pas comment j'ai perdu ton frère et tes sœurs. Je ne t'ai jamais rien refusé, Ellen, j'ai toujours cédé à tous tes caprices. Eh bien, il faut faire enfin quelque chose pour moi. Tu vas consentir à passer cet hiver à Hyères. »
La jeune fille s'était rapprochée de sa mère, elle lui prenait les mains et, posant sa jolie tête sur son épaule : « Maman, je suis donc, bien malade ? — Il faut guérir, mon enfant. » Ellen baissait un front brusquement barré d'une grande ride. « Ah ! cet Hameroy, je le déteste », etpuis redressant sa petite tête obstinée, aux traits tout à coup arrêtés par l'énergie saxonne : « Oh ! maman, je vais mourir d'ennui dans cet Hyères. — Non, faisait Mme llorneby, Toulon est à côté, il y a l'escadre. — Tu sais bien que l'escadre est à Villefranche pendant tout le carnaval. Ah! il va êtregai, notre mois defévrier, maman, et moi qui avais commandé chez Doucet un tas de jolies choses. J'avais apporté les modèles pour te les soumettre ; je n'en veux plus, cest fini. Dans ce pays desauvages! » et, croisant brusquement ses jambes en tailleur, elle se rencognait dans le fond de sa chaise longue.
Lady Uorneby se levait, venait s'appuyer des deux mains sur le dossier du meuble et, posant doucement sa joue surcellede la révoltée : v- Au contraire, il faut garder toutes ces jolies lingeries et ces modes parisiennes. Il faut songer à être très belle, ma mignonne. Harry ne revient il pas au printemps.— Harry ! et la malade avait un regard à la fois effaré et joyeux. — Mais oui, il quitte son régiment fin avril, tu le sais, et il doit être à Londres dans la première quinzaine de juin, il s'arrêtera certainement ici pour saluer sa fiancée au passage. Ellen ne veut donc plus plaire à son cousin ? — Oh ! maman. » I^a jeune fille avait levé les bras et tendrement attirait sa mère contre elle. Une longue étreinte unissait les deux femmes.
En prononçant le nom d' Harry, lady Horneby avait touché une des fibres secrètes d'Ellen ; les deux jeunes gens avaient été élevés ensemble et vaguement destinés Tun à l'autre dans les projets de leurs parents ; miss Horneby adorait son cousin. Depuis quatre ans qu'il était aux Indes, il n'avait jamais cessé de donner de ses nouvelles tous les mois; cette correspondance était une des grandes joies d'Ellen, une de ses grandes préoccupations aussi. Dans ses lettres la jeune fille racontait tout à l'officier sur ses déplacements, ses excursions, ses voyages, ses bals, ses végliones, ses parties de tennis et ses succès mondains ; elle lui racontait même ses flirts, elle y était parfois hardie, car cette petite fille ardente était aventureuse et coquette ; mais, au
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cours do ses impriidciicos, l^^llcu n'avait jamais ouiiliiHa longue nionstacljeblonde et le torse corseté de rouge de son beau cousin.
« Je me soignerai donc, maman, disait la malade blottie comme un petit enfant conhiisa mère. Kt il le faiil, tu sais, ma eliérie. tu as hiiaiicoup maigi'i ; tu os encore jolie, certes, mais ces grands yeux-là sont creux et ce visage est émacié par la fièvre, 'riens, regarde dans ce miroir, et, atteignant d'une main une petite glace ovale posée sur la table, lady liorneby la tendait à sa fille. 11 ne faut pourtant pas que ce bel officier ne te reconnaisse pas. »
La jeune fille était devenue pensive, elle se regardait longuement dans le miroir. « Oui, j'étais plus jolie », etelle faisait un geste vers la cheminée. Lady Morneby devinait son désir, elle allait y prendre un portrait d'homme encadré d'argent ciselé: c'était la photographie d'IIarry Astlher. Miss Lllen Horneby le contemplait longuement. 11 y eut un silence. (( Oui, Gladys est plus grasse que moi, mais elle est brune, pensait tout haut la poitrinaire. J'engraisserai à Hyères, maman ? — Mais certainement, du moment que tu iras mieux, l'embonpoint te reviendra. » La jeune fille avait laissé le portrait et repris le miroir. <( Alors nous allons à Hyères, câlinait lady Horneby, puisqu'il le faut? Et tu consentiras à te soigner sérieusement enfin, à suivre à la lettre toutes les ordonnances, tu ne te révolteras pas contre les prescriptions des médecins. On se couchera tôt, on ne sortira pas après le coucher
du soleil, on mangera toutes les bouillies d'avoine sans faire la grimace. — Oui, maman. — Et pour commencer, faisait l'Anglaise enhardie, nous n'irons pas à l'Opéra ce soir. — Comment ! — Le docteur Haraeroy lexige. Lhumidité de ces brouillards est tout ce qu'il a de plus mauvais pour toi. Sortir le soir, c'est risquer une rechute. Tu ne voudrais pas m'attrister davantage, dis ? — Soit, nous n'irons pas au Tannhauser, et tout à coup se précipitant contre sa mère d'un élan un peu sauvage : Mais dis, maman, dis, on me guérira ! » Lady Horneby pressait sa fille entre ses bras, elle appuyait lentement ses lèvres sur ses paupières, mais à la même minute une crispation douloureuse contractait tout son pauvre visage. Elle venait de percevoir dans l'haleine de sa fille la petite odeur de pourriture qu'elle avait si souvent respirée sur la bouche de ses autres enfants, et cette petite odeur-là ne la trompait pas.
Le rapide de luxe filait à travers la Crau incendiée de soleil. Adossée dans un angle du sleeping-car, Ellen Horneby, tout emmitouflée de lainages blancs et de fourrures, regardait fuir, sous le ciel implacablement bleu, l'aridité grise des plaines artésiennes.
Assise en face d'elle, lady Horneby semblait dormir, mais son regard veillait sous le rideau de ses paupières. L'Anglaise les avait baissées pour mieux examiner sa fille, elle ne voulait pas que la malade pût lire dans ses prunelles la douleur et l'effroi de ses observations. Une nuit de chemin de fer avaitelle pu ravager à ce point la malade, n'était-ce pas
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plulùt la lumière crue du Midi qui accusait aussi cruelleiiient cette pâieurplorabée et cette maigreur? et lady Ilorneby eu arrivait à maudire ce soleil de l^rovence qui déligurait ainsi sou enfant. Oue de I)récautions pourtant navait-on pas prises pouralléj^er les fatigues de ce voyage? Les deux femmes avaient quitté Paris l'avant-veille, par le train du soir. l*artics dans la brume et le verglas, elles avaient trouvé le lendemain matin à huit heures, au-dessus des murailles crénelées d'Avignon, Tazur éclatant d'un ciel guérisseur.
Avignon ! Elles y avaient passé la journée, llameroy avait conseillé cette étape, elle coupait en deux le voyage et en diminuait d^iulant la lassitude. Un télégramme avait préparé à riiotel deux chambres chaufïées, où la jeunelille avait paressé jusqu'à deux heures de l'après-midi, llameroy avait préféré le calme ensoleillé de la ville des Papes à la vie trépidante et au mouvement énervant de Marseille. La mère et la fille avaient la veille couché à Avignon et en étaient reparties le matin même; elles arriveraient à Toulon à onze heures et seraient à midi à Hyères.
Hameroy avait bien recommandé d'abréger le plus possible la vie d'hôtel, il voulait voir la malade en villa, le plus haut dans la vieille ville, la jeune lille ne dùt-elle jamais descendre dans le nouvel llyères ; car il comptait encore bien plus sur le grand air et la lumière que sur la chaleur pour mener à bien la guérison ; et surtout pas de prome-
nades en voitures, Haraeroy les avait formellement interdites. On sy attarde toujours, avait-il dit, et c'est ainsi qu'on prend froid.
Ces dernières recommandations, le grand praticien avait pris la peine de venir les faire lui-même à domicile. Le jour de leur départ, dans la matinée, il avait trouvé le temps, en sortant de sa clinique, de passer à leur hôtel. 11 avait demandé lady Horneby au salon et lui avait donné là les instructions dernières. « Didier, le docteur Didier, n'aura qu'à vous surveiller, je lui ai écrit d'ailleurs ; mais maintenant, rappelez-vous ceci, madame, car le salut de votre fille en dépend : vous avez trop longtemps obéi, le temps est passé de l'obéissance, il faut maintenant vous faire obéir », et voilà qu'en cont3mplant le pauvre visage dévasté de la malade, lady Horneby s'apercevait avec terreur qu'hier encore elle avait cédé et enfreint les prescriptions de la Faculté. A quatre heures, Ellen s'ennuyant à l'hôtel avait voulu sortir, elle avait voulu aller revoir en voiture Villeneuve-les-Avignon, de l'autre côté du Rhône, Villeneuve-les-Avignon visité par elle, le printemps dernier, avec Gladys Harvey et toute une bande joyeuse de Monte-Carlo.
Villeneuve-les-Avignon et l'incurable mélancolie de cette ville de palais de cardinaux et de prélats, devenus des logis de paysans ! L'automne empourpré du Midi n'en avait pas diminué la tristesse ; la mère et la fille avaient erré, le cœur étreint, dans ces ruines déjà envahies par l'ombre et le crépus
cule. Au loil Saiiil-Aiidrc, on la jeune lille avait voulu monter, nu vent froid s'était tout à coup élevé, (les touri)ill()nsde poussière avaient brus([ueraeat enveloppé la masse ronde des tours, et l'Anglaise se rappelait [)arfaitementson elïroi en voyant une vieille croix de fer osciller sous le vent, au milieu des décombres.
Les deux femmes étaient revenues, le cœur serré d'une indicible ani^oisse, dans la bise aij^re et les nuages de poussière d'une tombée de nuit équivoque. A l'borizon, un ciel de colère, un ciel on eût dit de llamme et de sang silhouettait en noir bleu la haute masse du Oum et les murs crénelés de la ville.
Pourvu ((u'l<]llen n'eut pas pris froid dans cette promenade !
Le train traversait justement les bastions effondrés du vieil Arles.
Du remblai de la voie lady llorneby découvrait les cyprès des Aliscamps. Leurs hautes quenouilles l'oppressaient comme un f)résage et, à la même minute, sa filleassoupieluiapparaissait si livide, si décharnée qu'elle faisait malgré elle un mouvement pour rompre ce sommeil de malade trop semblable à la mort.
« Mais qu'as-tu donc maman », faisait miss llorneby en soulevant ses paupières; elle attachait sur sa mère la transparence bleue de deux prunelles étonnées où se reflétait tout l'azur du ciel. In Ilot de sang rose éclairait le visage blême, la lumière du Midi avait transfiguré toute cette lassitude, et lady Horneby se reprenait à espérer.