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CLASSES DIRIGEANTES I

— Et j'ai commandé la lune pour vous, hein ! Quel beau décor pour un cinquième acte ?

— Et cela te coûte cinquante francs par jour? demandait Namève à Thomery.

— Non, soixante, rien que la chambre, mais ça les vaut.

Les Thomery faisaient aux Namève les honneurs de leur appartement à l'hôtel Adria, à (jravenna, sur le lac de Côme. Les Thomery, gâtés par les succès de théâtre de Jacques (Thomery se faisait de cent cinquante à deux cent mille francs par an avec trois pièces, Tune au Français, l'autre à la Renaissance et l'autre au Gymnase), avaient quelque peu semé à Paris Namève et sa femme ; mais,

enchantés de les avoir retrouvés sur les lacs, ils les avaient immédiatement invités à dîner à l'Adria et étaient montés ensuite prendre le café dans leur chambre. Ils étaient là, assis devant une grande baie donnant sur le lac. Une féerie givrée de montagnes sim mobilisait dans le cadre de l'énorme fenêtre; à leurs piedslelacs'étalait, devenu de vif argent sous la clarté lunaire. Les^Alpes ainsi apparues semblaient posées à plat sur un immense miroir.

— Et c'est là que tu travailles? demandait Namève à l'écrivain.

— Oh non! ici cela me serait impossible. Les grands horizons me dissipent, je travaille à côté, dans le salon turc.

— Il y a donc un salon turc ? demandait le journaliste.

— Naturellement, pour ce prix-là I II y a toujours un salon turc dans les hôtels allemands.

De isamève allait répondre; une cacophonie de cuivres lui coupait la parole :

— Qu'est-ce que c'est que ça ? s'exclamaient les Namève.

— Ça — et l'auteur dramatique se levait au comble de l'exaspération — ça, c'est la musique, oui, tu entends, la musique municipale de Grevenna; car ils ont un orphéon ici. Tu entends comme il joue ! une batterie de cuisine maniée par un orchestre de chats; mais la musique n'est qu'un prétexte, un prétexte à costumes. Si tu voyais ces chapeaux à panaches I Ah ! l'amour du galon et de

runifornie, de la parade aussi ! nous sommes ici en Italie. Coin me si ce n'était pas assez (ju'ils jouent à la grand'messe et sur la place du Municipe chaque dimanche, il a fallu i\ue le maître de l'hôtel les commande trois fois par semaine, pour y donner aubade aux imbéciles d'eu bas, aux imbéciles à vingt-cincj et à trente francs par jour, qui s'embô* tent à quarante francs l'heure, vautrés dans des rocking chairs sur la terrasse, et ils écoutent ça sans broncher, les pleutres ? Encore si c'était de la musique italienne, des chansons napolitaines ou des airs de la Cavullcria roucoules par des musicanti, cela serait au moins dans le cadre de ce lac, de ce clair de lune et de ces montagnes ; mais ces marches guerrières raclées par ces menuisiers de village !

— Mon ami, il serait si simple de fermer la fenêtre, hasardait Mme Thomery.

— Non, ma chère. Je vais vous demander de vouloir bien nous hospitaliser chez vous. Nous allons passer dans votrechambre.

— Mais, comme vous voudrez, inon ami.

Et, arrêtant d'un geste la main de sa femme tendue vers le bouton électrique :

— Non, ne sonnez pas, nous ferons le transbordement du café nous-mêmes; j'ai dans le nez t(mt le personnel gourmé de cet hôtel.

Et quand les deux ménages se furent réinstallés dans la chambre de Madame :

— Et nous avons ce charivari trois fois par semaine, faisait Thomery, en étreignant nerveusement son genou entre ses mains. Oui, tu m'entends, nous avons concert le mardi, le jeudi et le samedi. Troisfoispar semaine impossible, avantonze heures, de causer, de travailler ou de dormir, et, à moins d'aller en barque sur le lac cueillir le serein et les rhumatismes, il faut subir l'orphéon de Gravenna.

Il y eut un silence; Namève, qui sentait Thomery en verve, ne soufflait plus mot; il attendait, quêtant l'aubaine de la bonne copie parlée par l'écrivain; Mme Thomery, consciente de l'énervement de son mari et prévoyant qu'il ne pourrait écrire une ligne le lendemain, essayait de changer le cours de la conversation, mais le grand homme était parti.

— Ah ! ces grands hôtels où l'on ne peut manger à sa faim et passer une soirée tranquille !

— Gomme tu exagères 1 osait Mme Thomery.

— Mais non, mais non 1 enrageait l'écrivain. Tu as vu quel piètre dîner nous avons fait faire à nos amis, le menu ne varie pas. c'est le même tous les soirs, on y perd son appétit ; mais enfin il faut en passer par là. Il u'y a que chez eux que Ton peut se loger et qu'on est servi. Où trouver cet appartement ailleurs ? Mais ce qui m'empoisonne autrement la vie que leur nourriture fade, c'est la clientèle. Oh ! la clientèle de Gosmopolis, tous ces bouffis et ces ankylosés du capital, qui viennent là, ostensiblement, dépenser cinquante francs par jour î Tu crois peut-être qu'ils viennent ici pour

voir les montagnes et les lacs ? Krreur, ils viennent faire voir aux montagnes leurs complets de Londres et leurs coûteux dessous ; d'ailleurs, aucune excursion, soit en bateau, soit en voiture. Au bout de huit jours, ils repartent de (iravenna comme ils y sont venus, ils paressent toute la journée dans des rocking-chairs devant la bella visla, ou signent des cartes postales destinées à faire pâlir d'envie les amies restées à Londres ou à Paris ; dans le fond, ils tombent de fatigue et meurent d'ennui. Comment en serait-il autrement? Ils changent de toilette quatre fois par jour. Où prendraient-ils le temps d'excursionner ou d'aller quelque part ? 11 est parti, hier, une jeune femme jolie comme un amour, une Américaine, laquelle est restée cinq jours. Elle est arrivée et repartie avec deux femmes de chambre et cinquante-deux malles ; elle ne tenait pas debout, se traînait plus qu'elle ne marchait, et sa lassitude faisait mal à voir. Lasse — on le serait à moins : cinquante-deux malles ! — elle avait assisté au déballage et au remballage de tout cela ; sur cinq jours elle a eu vingtquatre heures à elle. Et elle est partie recommencer ce tralic-là ailleurs. Nous la retrouverons sûrement en septembre à Venise. C/est la grande vie que les galériens ne soupçonnent pas, le harllahoiir des damnés du luxe.

« Si je vous disais qu'il y a ici des femmes qui

s'habillent pour aller assister à Tarrivée du bateau ! C'est un but et un prétexte. Sur cent Anglais qui descendent de l'Engadine et cinquante Autrichiens qui arrivent du Tyrol, elles ne connaissent âme qui vive. Qu'importe ! Elles ont sorti leurs guipures et leurs valenciennes, elles ont toisé autrui et elles se sont fait toiser par les autres ; les mâles, pendant ce temps-là, fument des cigares à cinq francs pièce et boivent des coktails... C'est cette race-là, qui subit trois fois par semaine ce tohu-bohu exaspéré de cuivres et ne réclame pas, avachie qu'elle est jusqu'à l'anesthésie finale.

« Nous sommes, d'ailleurs, ma femme et moi, les bêtes noires de tout cet hôtel. Songez, nous faisons bande à part, nous ne descendons jamais sur la terrasse, nous n'adressons jamais la parole à personne, arrosons d'Asti la fadeur du menu, et VAsti spumante, ici, c'est comme si vous dîniez au Champagne ; Emma ne s'habille que pour le dîner, je ne mets pas de smoking et nous n'écoutons pas le concert. Nous n'écoutons pas le concert !

« Nous avons déchaîné contre nous Fanimosité générale. Songez : ne pas accepter les plaisirs, ne pas subir l'ennui d'autrui. D'abord, on aurait bien voulu dire que nous n'étions pas mariés ; mais je suis trop connu. Alors on a interprété nos promenades en voiture et nos dîners à Tasti-champagne ; on a traité cela de parties fines d'amoureux ; ma femme me subjugue et me retient en flattant mes vices et, quand je m'enferme ici des heures pour

travailler et qu'Kmma demeure avec moi, peu soucieuse d'errer seule sous les arcades de la ville, Dieu sait ce que uous faisons ensemble ! On a été jusqu'à demander à notre femme de chambre si ma femme n'était pas une maîtresse épousée. Kt voilà le lour d'esprit, la bienveillance et les hypothèses ordinaires des honnêtes gens, des braves oisifs et des bourueois.

( Mais une chose vient de mettre le comble à l'exaspération générale. Avant-hier, il y a eu ici une soirée de prestidigitation. Un de ces pauvres hères qui vont de ville d'eaux en ville d'eaux essayer de nourrir leur nombreuse famille et de placer leurs maigres talents. Escamotage de boules, éclosions de fleurs en papier et divination d'objets cachés dans la salle; le spectacle était lamentable, mais il était gratuit, c'est-à-dire que c'était plein. Nous y étions ; d'ailleurs, tout lliotel y était.

c< Le prestidigitateur opérait, aidé de sa femme et (le deux de ses fils. Au milieu de la séance, la femme et un des enfants firent la quête, quête plutôt piètre. En Italie, les petites pièces de vingt et de vingtcinq centimes passent facilement pour une lire. Alors le malheureux mit en loterie une couverture de bourre de soie, une de ces couvertures fabriquées dans le pays, qu'on vend couramment cinq francs sous les arcades. Le place-ment des billets

n'alla pas tout seul : ils étaient d'un franc pièce. Des familles de six personnes se cotisèrent pour en prendre un. Pour en finir ma femme et moi nous en prîmes vingt-cinq à nous deux et nous gagnâmes la couverture, sous les regards foudroyants d'envie et de mépris de toute la salle. Mais un moment qui fut tragique, moment où cette envie et ce mépris se changèrent en haine religieuse et sociale, c'est quand, ému de pitié pour ce pauvre prestidigitateur, je refusai de ])rendre sa couverture et le priai de la garder pour lui. Oh I la stupeur attendrie, les yeux presque en larmes du pauvre homme et de sa femme surtout, mais les sourires pinces des messieurs en smokings et les regards courroucés des grosses dames i

« Prodigues, immoraux et anarchistes, nous étions tout cela ; nous avions lésé les droits de la propriété, outragé à la fois la société et la morale. Nous avions rendu la couverture I »

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