LES SAPHIRS DU MILLA
— Voyons^ vous, Maxence, vous qui connaissez par le menu l'histoire de ces demoiselles et de leurs écrins, que pensez-vous du collier de Milla?Lui a-t-il été volé oi^ a-t-ij été vendu?
— Les avis sont partagés, réservait prudemment l'habit noir.
— Vous ne nous apprenez rien, puisque c'est justement la question. Enfin, vous connaissez ^lilla, vous avez vécu dans son intimité, vous êtes même encore desesaipis...
— Une raison pour me taire.
— En justice, mais pas dans un souper. Songez, il est trois heures du matin, Si vous n'êtes paslranc maintenapt, vogs ne le serez jamais. Dans vQtre opinion Milla a-t-elle vraiment été la victime d'un vol, ou tout le bruit soulevé autour de cette aiïaire n'a-t-il été qu'un bluff ?
i.i:uns i:(:rins 2!)1
— Milla est très adroite, hasardait l'interpellé.
— (Test justement puur cela, insistait un des deux autres fêtards, avec Milla on ne sait jamais.
— OuJ, avec jelle tout peut arriver.
— Kt tout arrive. 11 y eut des interviews inénarrables autour de ce collier.
— Ka elVet, ce fut une merveilleuse publicité, mais ce sont ces interviews mômes qui m'ont donné à penser. Si circonstanciés qu'ils fussejat, ils n'ont pas rapporté et ne rappor|-eront jamais en réclame les cinq cent mille francs du collier.
— Reste à savoir !
— Le fait est que l'humanité est si bête, p'ajlleurs valaient-ils bien cin,q cent mille francs ces saphirs ? Vous l'avez vu, ce collier?
— J'ai môme vu le faux, c'étaient (Jeux pièces admirables.
— Ah ! il y en avait un faux .^
— Parfaitement, la parure en double que Milla avait fait faire pour ses tournées.
— Et c'est le vrai qu'on lui a pris ?
— Naturellement, ces messieurs ne s'y sont pas trompés... des pioiessionnels !... Moi, je n'y voyais que du feu. Les deux colliers, le vrai et le faux reposaient, comme deux couleuvres jumelles, à la portée de la main, dans une grande verrine de \ enjse, svir la cheminée d'un petit salon attenant à la cjiambre ; tout le monde pouvait les palper au passage; la maison de Milla est très accueillante, très ouverte, son petit hôtel est plein d"allées-et-venues.
Milla aimait beaucoup faire admirer ses saphirs ; moi, je ne reconnaissais les vrais des faux que dans la main : les vrais restent très froids au toucher, les autres prennent très vite la température de la peau. Au cou de Milla je ne faisais pas la différence . cétait la même eau, le même éclat profond de cristal.
— Et ces saphirs lui ont été volés chez elle ?
— Mais oui, quelqu'un a passé, qui les a cueillis le plus simplement du monde dans leur coupe de verre irisé.
— Quelqu'un de l'intimité, alors?
— Apparemment.
— Et Milla a l'intimité très large.
— Forcément. Milla est très jolie, très à la mode : de plus, elle est artiste et écrivain : elle reçoit tous les mondes.
— Et ce jour-là il n'était venu que des femmes du monde, je crois.
— Et son peintre?...
— Et ses peintres. Milla a toujours deux ou trois portraits d'elle en train.
— Et tout le monde a été soupçonné ?
— .Je n'ai pas dit cela, mais tout le monde a été appelé chez It^ juge d'instruction.
— Et les domestiques ?
— Les domestiques, eux, ont accusé les femmes du monde, et les trois peintres se sont chargés forcément : haine sociale, rivalité de concurrences. Ce serait mal connaître Paris que de s'étonner des
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deux noms qui fiirciil le plus compromis dans l'affaire : les suspicions allèrent droit aux personnes les plus irréprochables : à la comtesse llinley, jeune innocente venue ce jour-là aux renseignements pour un domesli(]ue, et à Tito Strezzi qui daus le portrait, bon an mal an, gagne presque ses cent mille francs. Ah 1 le collier fut dérobé un jour de réception choisie. Ouelle chambrée, messeigneurs ! nos plus nobles déclassées, tous les hors-coucours du Champ de Mars et le Bottin des grands fournisseurs, car le couturier en vogue et le modiste de ces dames avaient été également reçus ce jour-là. vVh ! Milla aurait choisi son jour qu'elle n'aurait pas mieux fait ! C'est cette assistance d'élite qui m'a toujours laissé un peu perplexe sur l'authenticité du fait.
— Bonne ame, va! mais ce collier, toi qui l'as vu, valait-il cinq cent mille francs ?
— Oh ! c'était une pièce admirable, mais j'avoue ne pas assez m'y connaître, et puis, vous savez, vous autres, les colliers perdus ont toujours beaucoup de valeur ; le contrôle est plus difficile.
— Maxence, je vous retiens.
Les hommes recommandaient du soda ; il était près de trois heures et demie du matin; le Carlston regorgeait de nouveaux arrivants. Sous les colonnes ioniques dun portique romain, les Lautars entamaient pour la cinquième fois le motif preste et sautillant de la Brésilienne. Les quatre hommes attablés dans un angle de la salle continuaient à s'acharner sur les saphirs de Milla, acharnement
buté dont cinq bouteilles d'extra-dry étaient la vague excuse.
— Et puis, vol ou bluff, coriduait brustfiremént Maxence, j'en ai assez, moi, de cette histoire du collier... oui, }'en ai s^ssez d'autant plus que j'y ai été îùdirectementmêlé.
— Toi, Maxencè ?
— Parfaitement. — Et l'habit noir avait un rengorgement de fatuité. — Ce vol, dont Millaa été victime, le Itïî âva(is-je assez prédit ! Ah ! elle n'a pas été prise sans vert. Pour prévenue, elle a été prévenue. Milla a toujours eu un entourage déplorable et une insouciance... coupable. On eût dit quelle se plaisait à attirer le danger.
« Tenez, pas plus tard qu'il y a quatre ans, je rencontrais Milla ici. Elle y était venue en compagnie de Lintano, le mime napolitain, donner je né sais quel spectacle au Palais des Beaux-Arts. La joliesse et la notoriété européenne de la courtisane étaient, de Cannés à Menton, d'un autre appoint que le talent de Lintano. .J'ignore le nom de limpresario qui avait eu l'idée de cette tournée. C'était un barnum quelconque dont le flair avait tablé sur la curiosité des foutes alors surexcitées sur la vogue et les écrins de Milla. La pantomime que donnait Lintano n'avait que ciùq personnages, la petite troupe était donc réduite à sa plus simple expression : une duègiie et deux pauvres hères ramassés au hasard des agences théâtrales; mais le jeu de rttalien, sa mimique passionnée et la beauté de Milla meu-
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blaient la salle, ses saphirs et ses dîarilahts rilluminaieut, car le talent n'est venu à Milla que beaucoup plus tard. Sa gaucherie et sa niahidresse faisaient alors la joie de toutes ses amies, petites et grandes, et le passe-temps de tous les clubmen en déplacement sur la ï^iviera. La jolie lille ai)portail au théâtre une candeur étonnée et des effaremeùts d'oisellc d'une saveur incomparable potir qui connaissait la rouerie manégée déployée prit elle à la ville. Cette vivante antithèse eut vraiment dilaté les malveillances les plus endurcies.
u Milla remplissait dans la pantomime deLintano le rôle d'une bohémienne loqueteuse et misérable, dont elle n'avait d'ailleurs ni le physique, lïi la violence pimentée et sombre. Landolf lui avait chiffonné d'assez curieux haillons. Sur ces loques de théâtre Milla arborait triomphalement ses cinq cent mille francs de saphirs et près du double d'éiné raudes et de diamants, chimériques et stupîdes parures, étant donné le personnage qu'elle incarnait ; mais si modernes et tellement dans la note du milieu.
« Malgré ses yeux d'océan après la pluie et la transparence nacrée du plus fin et du plusétroitvisage de pairesse qu'ait jamais peintReynolds, c'étaient, bien plus que sa personne, les joyaux de Milla que le public venait voir. J'étais bien forcé de me rendre à l'évidence, puisque je ne trouvais aucune place au Valais des Beaux-Arts quand je m'y présentais à trois heures, et le rideau se levait une demi heure après, tl
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ne restait plus une place : Milla faisait salle comble. « Je la croisais, deux heures plus tard, dans les jardins, j'avais pris le parti de l'y attendre. Milla y faisait une promenade sensationnelle. Moulée dans une ample redingote de drap mauve brodée de motifs d'argent, elle jouait négligemment avec une lourde étole de chinchilla. De larges brides de velours pensée amincissaient encore lovale de son visage: une brume de gaze violette l'auréolait, elle s'avançait à petits pas, appuyant sa main gantée de blanc sur le pommeau de Saxe d'une haute canne d'ivoire. C'étnit la procession, on eut dit, d'un grand iris mauve animé se promenant avec son tuteur. Le cap Martin et les montages dltalie, se dégradant au loin en teintes irisées, encadraient la courtisane à souhait : la minute était brève, mais inoubliable. Jamais Milla n'avait eu l'air plus fleur rare que ce soir-là. Un groupe de fidèles l'escortait; lescorte, à vrai dire, n'était pas royale. Il y avait là Nathan d'Ymer. jeune compositeur détalent encore à veuir, récemment enrichi par la mort d'une vieille actrice mélomane; il y avait là Nitich, leur modiste à toutes; le gros Lestoufer, le joaillier usurier de la station, Lestoufer, la Providence à cent pour cent des joueurs décavés et des demoiselles laissées pour compte ; Lintano. le mime au visage glabre et poli par le blanc de céruse. L'impressario de la tournée complétait le cortège. Deux grandes dames de la colonie étrangère, soupçonnées de quelques escales à Lesbos, marchaient dans le sillage de l'infante. Un
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murmure flatteur et parfois hostile saluait cette marche d uue étoile.
« J'abordais Milla.
u — Vous n'étiez pas dans la salle? me disait la douce enfant.
(( — M'aviez-vous réservé une place ? Oh ! je laurais payée, répondais-je à cette attaque.
{( — Mais, mon cher ami, je n'ai même plus de service, nous faisons salle comble. 11 faut retenir son fauteuil trois jours à l'avance, n'est-ce pas, Uigobert? et elle me présentait son impressario.
" L'homme soulevait un chapeau haut de forme et inclinait une large face graisseuse dans le collet d'une pelisse défausse loutre.
« — Monsieur Higobert, insistait Milla.
(' Toutme déplaisaiten cet homme : sespetitsyeux clignotants, la bouffissure de ses joues blafardes, sa face à la fois effrontée el basse, son obséquiosité insolente, tout, jusqu'à sa pelisse de cabot en tournée et son chapeau gibus. Le Lintano, que la jolie fille me présentait, ne me revenait pas davantage ; un visage hâve et pâle aux paupières et à la bouche tombantes, comme lâchées du bas, un profil assez pur d'ailleurs, mais comme émacié de chlorose, s'aggravait encore de cheveux luisants et gras. Un foulard de soie jaune, des bagues à tous les doigts et des langueurs de poitrinaire, une insupportable prétention répandue dans toute la personne du mime, et surtout ses airs avantageux vis-à-vis de Milla m'emplissaient soudain d'une
sourde e.taspération. En vérité, ce cabot l'affichait; jai su. depuis, qu'il se disait son amant. Milla elle, ne se doutait de rien. Tout à la joie d'avoir fait salle comble, elle monologuait ses sticcès, ses triomphes :
<^ — Trois rappels, mon cher, oui, trois, l'assistance en déliré, uri public comme je ii'en ai encore jamais eu : trois grands-ducs et des fleurs !...
« Et les deux hommes renchérissaient, et le îùusicien s'enthousiasmait, ef les deux fournisseurs aussi; c'était, daiis le plein air de Monte-Carlo, la même fièvre d'enthousiasme que dans la loge de Sarah, un soir de première. Impossible de placer un mot dans ce flux de paroles. J'étais furieux.
« — Vous verrai-je ce soir? demahdai-je à l'infante.
« — Ce soif, impossible ; je suis l'invitée dé ces daîmes : la prîticesse Strasimo'ff ef lady Gfanhow.
(( Et -Milla me présentait les deux femmes, demeurées un peu en arrière.
« — Et demain ?
« — Demain, dans la matinée, oui, tant que vous voudrez, mais pas avant dix heures.
« Sem, lé caricaturiste attitré de la station, se dirigeait vers nous, son terrible ctayofi caché dans le creux de sa main Peu soucieux de figurer dans une planche sënsaitionnelle de son prochain album, je quittais le groupe :
u — A demain, me répétait iMilla.
« Milla avait pourtant des eitnis dé goût. Là déco-
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ration du petit i^alon où j'étais re(;ii lé lendemain, en était une preuve. Toute la pièce était fleurie de branches d'amandiers, (l'est au milieu de floconneinenls roses, dans un cadre, on eût dit, d'estampes japonaises, tant renchevètrement de toutes ces ramures neigeuses se détachait, pareil à d'invraisemblables coraux pâles, que je trouvais Milïa, plus rose et plus fraîche encore que ses fieurs. Les fenêtres, grandes ouvertes siir le cap Martin, laissaient entrer dans le salon le bleu du ciel et le bleu du large. Drapée dans une longue robe de surah chair, Milïa semblait plus nue que la nudité et, avec cela, si juvénile de formes et de teint I Et ïa gracilité de cette nuque nacrée sous la fumée d'or des cheveux !...
« — Vous ne boudez plus ?...
« Et elle me tendait la main.
« — Étiez-vous assez de méchante humeur, hier?
« — ^lais aussi quelle compagnie ! Avouez, Milla, que...
« — Mon modiste et mon bijoutier, mais ce sont de très honnêtes gens, mon cher.
« — Vous les payez.
« — Et puis que vous faut-il de plus ? Une lady pairesse, une princesse authentique.
« Et, avertie par ma moue :
« — Ah! que voulez-vous ? celles qui ne sont pas dans le train entretiennent leurs chauffeurs. Vous ne me reprochez point Ymer, il a du talent. Quanta Linlano, c'est mon artiste et, déplus, mon professeur.
« — Rien que votre professeur?...
« — Vous voulez rire ; et puis, si c'était mon plaisir.
« — Oh ! je nai rien à dire.
« — Je lespère bien. D'abord, c'est à lui que je dois mon talent et notre succès : et notre tournée est une marche triomphale.
'< — Et Rigobert !
<( — Oh ! vous ne le gobez pas non plus, celui-là, je l'ai bien vu. Il est très commun, je vous l'accorde, mais c'est un très honnête homme.
« — Je veux bien vous croire. Où lavez-vous connu ?
(( — Où je lai connu ? 11 est venu chez moi me proposer cette tournée. C'est lui qui en a eu l'idée, une idée géniale, comme vous voyez.
« — Mais, enfin, d'où sort-il ?.
« — Oh I cela, je n'en sais rien.
« — Eh bien ! moi, je le sais. C'est un ancien garçon de café.
« — Qu'à cela ne tienne. La Disdéri, qui gagne aujourd'hui cinq mille francs par soirée, a vendu des oranges sur les quais de Naples.
« — Vous avez réponse à tout. Vous donnez, je crois, encore deux représentations ici. Après, que comptez-vous faire ?
« — Mais nous partons en Italie, nous jouons à Bordighera, à San Remo, à Gènes, puis à Xervi, Rappalo, Santa Marguarita, toutes les stations de la côte Ligure, et puis Li vourne, où nous sommes atten-
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(his ; de là nous (lesceiidoiis sur Naples et reinonlous sur Kloreuce, Milan el Venise : une vraie tournée, comme vous voyez.
« — Et toujours avec Higobert et Lintano ?
« — Xaturellenient.
« — Et aucun autrehonime ne vous accompagne ?
u — Non, pourquoi ?
» — Vous voyagez avec tous vos bijoux ?
M — Certes.
<' — Et vous en avez pour?...
« — Mes saphirs, mes diamants, mes émeraudes. mes rubis, de douze à quinze cent mille francs.
u — Et vous ne savez pas un mot d'italien ?
*< — Non, c'est lapremièrefois que je vaisen Italie.
« — Eh bien ! si vous ne revenez pas dévalisée...
« — Oue voulez vous dire ?
u — Ah 1 vous êtes d'une belle imprudence ! Vous allez courir les auberges d'Italie avec, dans votre valise, un denier de douze cent mille francs.
c< — Vous ne soupçonnez pas Lintano, ni Higobert, je suppose?
o — Je ne soupçonne personne. Rigobert sort on ne sait d'où, et Lintano est Italien.
« — Mais c'est abominable.
« — Oh ! je n'ai pas dit qu'ilsferaient la chose euxmêmes, mais ils peuvent la laisser faire. En somme, une fois hors la frontière, vous êtes entre leurs mains.
'. — Je vous déteste. Dites tout de suite que je serai assassinée.
<( — Je ne le crois pas. Vous terroriser serait peipe inutile. Onn'assassinequeles vieilles rentières es jolies proies de votre eavergure sont toujours laissées indemnes.
« — Et si je vous jetais dehors, maintenant .\..
u — Mes conseils valent pela. Oui, fichez-moi à la porte, mais méditez ce que je vous ai dit ; et puis, un dernier avis, car, moi, je vous aime réellement, Milla. On ne connaît vraiment la valeur que des bijoux qu'on a perdus. Au point de vue réclame, un collier volé fait autrement de bruit que la plus grosse vente, cornée et annoncée dans tous les journaux.
<' J'en avais trop dit. Milla se levait et me montrait la porte.
« Pourtant elle ne partit pas en Italie; sa santé s'altéra subitement, et la jolie fille dut aller se reposer un mois à Antibes, dans la plus, absolue solitude. Désespoir de Lintano, cris et récriminations de Rigobert, rien n'y fit. Milla paya le dédit à son barnum et se tint prudemment en deçà de la frontière.
« Un an après, Milla perdait son collier de saphirs; la pièce la plus précieuse de son écrinlui était volée dans les conditions que vous savez, et Milla prétend que je lui ai porté malheur.
c< Et voilà pourquoi je ne suis peut-être pas tout à fait étranger au vol des saphirs de Milla. »
C'était encore au Carlsto^. 11 élail trois heures du matlD, riieure lourde où les snobs égarés dgns ce milieu soldent leur addition et déliient, raides et gour^,és, sQus l'œiliiïipertineijt des filles et la prunelle avachie des fêtards... fêtards, bagpards. « La noce, quelle tristesse ! » comme l'a écrit jucji.cieusement Donnay.
Ji étaijt doi^c trois heures, et Popette, la valseuse attjtrée du lieu, avait fini de danser.
Les groupes, maintenant, acclamaient un fiouveau couple. Un Ai^iéricain, gssis ^ jupe taj^le entre deux soupeuses, venait de se lever. Glabre, les traijLs énez'giqMes et d'autant plus précis dans cette face rasée, il était le seul homme de l'assistance qui ne fût pas en smoking; mais, da4s son complet d'homespuin et .cravaté de rouge, il trouvait le moyen davoir plus grande allure que tous les si^iokings rassemblés ce soir. Des cheveux ras com-
plèteraent blaacs affirmaieQt cette physionomie déjà singulière. Un diplomate ou un de ces brasseurs d'afïaires qui remuent, là-bas, des pays et des millions? On pouvait prêter toutes les audaces et toutes les combinaisons de génie à ces yeux pâles, pétillants d'intelligence dans cette face tourmentée et glabre ; mais ce n'était là qu'un masque. L'homme aux cheveux blancs et au regard intense n'était qu'un noceur atnxique, et le mouvement de curiosité, qui venait de pencher avidement tous les bustes dans sa direction, s'adressait surtout au pitoyable et risible effort du danseur pour quitter sa place. Les reins comme ankylosés, on eût dit que l'Américain ne pouvait se lever de son siège. Galvanisé par les premières mesures de la polka, il avait redressé son buste et fait signe à une des femmes assises auprès de lui. Ce Yankee fourbu était un enragé valseur. Assidu du Carlston, il y passait ses nuits et faisait la joie de tous les habitués. Ponette et Jambe de Laine (on l'avait surnommé ainsi) étaient les deux clous de l'endroit. On venait exprès pour voir valser l'une et tituber l'autre; les polkas et les cakes walkes de Jambe de Laine étaient un spectacle unique et décevant : c'était d'abord le pénible travail de ce grand corps, on eût dit paralysé, poursemettre debout. Les pieds trépignaient et patinaient sur place, l'arrière-train trop lourd demeurait sur la chaise, et puis l'homme se dressait tout d'un coup, mû comme par un ressort : un automate, et, saisissant sa danseuse par la taille, Jambe
(le [Aline partait, s'élan(;ait à la fois léjj^er et frénétique dans un admirnhle sentiinenl do la musique et du rythme. Junihc «le Laine éiiùl un danseur émérite, mais ses membres n'obéissaient plus ri sa volonté ; et parfois il lui arrivait de s'appuyer sur son cou-de-pied en place du talon, et tout son grand corps se ployait, alors, dans une espèce de révérence agenouillée, un grand salut plongeon, dont il se relevait pour repartir en mesure, au milieu des bravos et des cris de la salle. Un rire hystérique secouait toutes les femmes: les tables, que frôlait le couple en tourbillonnant, le saluaient au passage d'applaudissements et d'ironiques vivats; et puis, tout à coup,. Jambe de Laine chancelait, pantin disloqué, entre les bras de sa danseuse et celle-ci n'avait que le temps de le déposer sur la première chaise vacante. Jambe de Laine s'y écroulait, comme cassé en deux, les cuisses raidies, le buste en avant, toutes ses dents apparues dans un sourire formidable. Il restait là, les yeux noyés et le front moite, et une des filles épongeait avec son mouchoir la sueur du Yankee, et c'était lamentable et grotesque, cette danse ataxique d'attardé viveur.
- Un peu attristant quand même, les entrechats de cet échappé de la douche î Regardez ses mouvements. La maison de santé le guette !
— La maison de santé et la camisole de force ! soulignait Henri Tramsel.
— Pourquoi la camisole de force ? cet Américain
possède toute son intelligence et, mieux que son intelligence, toute sa volonté. Edouard llarvey adore la danse et s'y acharne avec une déconcertante opiniâtreté. Oui, malgré ses cheveux blancs et son ataxie, Harvey vient toutes les nuits danser ici. La chose na rien de ridicule. Les filles qui l'accompagnent ne sont que ses danseuses. Harvey les paie pour cet emploi aussi généreusement que si elles étaient ses maîtresses, et pourtant, quand il remontera tout à l'heure dans son automobile (car il a sa Panhard à la porte), il n'y installera ces deux créatures que pour les déposer à leur hôtel, et il regagnera seul avec son chauffeur sa villa du Gap d'Ail. Ce Yankee a la manie du ballet comme le Roi Soleil, il adore s'y produire; il danse et il paie. C'est d'ailleurs un valseur admirable. Je ne connais ici que le danseur attitré de Fouette qui bostonne aussi bien que lui.
— Quand ses jambes ne se dérobent pas sous lui !
— Et c'est là où s'affirme son extraordinaire énergie. Ces danses, qu'il arrive, titubant et flageolant sur ses jarrets, à exécuter dans leurs rythmes avec cette précision inouïe, Edouard Harvey y déploie^ toutes les nuits, autant de volonté qu'il en a dépensée pendant vingt-cinq ans pour ramasser sa colossale fortune.
— Et puis, à son âge, après tout, on a le droit de faiblir ! lançait étourdiment le petit Marcel Baudran*
— A son âge ! Quel âge lui donnez-vous donc, mon cher? Ce sont ses cheveux blaucs qui vous
trorapeiit. llarvey n'a pas plus de quarante-cinq ans. Vous ne l'avez pas re^^ardé ? Son visage est très jeune. Il n'a pas une ride, les modelés n'en ont pas hoiigé, l(^s traits sont fermes, accusés et dune netleté (|ue je lui envie. r4'est une niédiiille sans bavure; chez lui, ni bajoues ni engoncenieuts, aucune des tares de nos quarantaines de Latins avachis. Harvey est un magnitique exemple de l'énergie de sa race. Vous le connaissez mal et je sais de lui certaine iiistoire qui vous campe un monsieur autrement haut que le piédestal du Colleone.
— Ah ! vous avez une histoire à placer! contez-la donc, très cher.
— Oh! contée par moi, ce ne sera plus du tout cela. L'intéressant serait de l'entendre raconter par llarvey lui-même.
— Il n'y a pas moyen ?
— Cette nuit! vous n'y songez pas! D'abord, il est un peu gris et tout à sa danse.
— Lt demain ?
— Vous plaisantez, il faudrait vous présenter et Harvey ne se laisse pas présenter les gens comme cela.
— Vous êtes poli...
— Oh ! vous pas plus qu'un autre. Dame! ici, il se méfie des tapeurs.
— Et puis tu grilles de la raconter, toi, l'histoire ! éclatait Baudran devenu familier.
— Mais certainement, il grille. Allons, exécutezvous, Maxence.
— Eh bien ! voilà :
« Il y a quelque dix ou douze ans de cela, Harvey se trouvait à l'Exposition de Chicago. Américains du Sud et Américains du Nord se précipitaient alors en masse à ces foires mondiales. Le Nouveau-Monde exultait d'orgueil à la pensée de contrebalancer, à coup de millions et d'innovations hardies, la réputation delà vieille Europe. Des pays entiers se déplaçaient pour aller applaudir sur les lieux mêmes le grandissant progrès de la libre Amérique, et Edouard Harvey était trop Yankee pour manquer une telle manifestation.
(( Il était donc là, corroborant de son faste et de ses dépenses la légende en train de s'établir de 1h prodigieuse activité de l'industrie américaine. Je ne sais même pas trop si Harvey n'exposait pas à Chicago quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne sais quelles usines '.^t entreprises minières dans le Massachusets et le Connecticut. Cet homme était trop de son pays pour n'avoir pas en lui lintuition des trusts.
(' Harvey était donc à Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux hôtels de la ville tout un appartement au premier : la bagatelle de trente à cinquante dollars par jour, et il y était avec Mme Harvey. Mme Harvey, alors dans tout l'éclat d'une de ces beautés blondes que Ton ne rencontre que làbas. Harvey a toujours eu le goût des très jolies femmes... La passion des sports, la folie des fleurs rares et la gourmandise des chairs lumineuses
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lui ont fait uii« universelle réputation de gentleman. A \evv^ ork, à Paris, à Berlin, comme à Londres, les orchidées et les maîtresses d'Edouard Harvey sont un propos courant, mais les alcôves haut cotées, où le banquier, depuis quinze ans, sème sans compter lor et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spécimen de beauté pareil à celui de sa femme? Grande et musclée, la taille mince avec des seins et des hanches d un galbe incomparable, iMme llarvey était à la lois une créature de rêve et de réalité. Elle avait tout pour elle : le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et lustrés, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux reflets de métal. Elle avait à la fois la fragilité d'une fleur et la robuste souplesse d'un bel animal ; tout en elle commandait le désir, le rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'eût peinte, eût intitulé son œuvre Symphonie en blanc, rose el or. Les races jeunes peuvent seules produire des êtres aussi rayonnants; et, quoique très sûr de la loyauté, mieux, de la fierté de sa femme, Harvey n'en était pas moins très jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paraître. Il aurait trop craint de froisser la jeune femme.
u Mme Harvey n'en révolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la profession-
nelle beauté de la saison. La curiosité soulevée autour d'elle flattait et énervait à la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnément tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait et flirtait dans les salons de ThôleJ . Il y avait bal et comédie tous les soirs, c'est là la vie américaine. Le millionnaire s'attardait au baccarat jusqu'à minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onzeheureset demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tôt. Il traversait alors les salons de l'hôtel et y faisait un ou deux tours de valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur.
<( Un soir, que la déveine au jeu avait vidé son portefeuille, se trouvant la tête un. peu lourde, Harvey rentrait vers les dix heures. 11 montait directement chez lui. Le portier d'étage lui ouvrait sa porte. Son valet de chambre n'était pas là. Harvey donnait l'électricité et commençait à se déshabiller. Un bruit léger dans la pièce voisine attirait son attention : Mme Harvey était donc déjà rentrée, à moins que ce ne fût la femme de chambre préparant la couverture. Le banquier entrait chez sa femme, l'électricité s'y éteignait aussitôt, des pas couraient sur le tapis et une porte se refermait. Le banquier avait dérangéquelqu'un...,unament ou un voleur? Harvey connaissait depuis longtemps les exploits des rats d'hôtel ; les écrins de Mme Harvey étaient de ceux
pour qui l'on peut risquer un coup d'audace, mais la beauté de la jeune femme était aussi de nature à inspirer toutes les témérités.
« Henlrer chez lui, y prendre son revolver! l'inconnu pouvait s'échapper... Appeler, c'était très bien si c'était un rat d'hôtel I Le personnel accouru se saisirait du misérable. Mais si l'individu, qu'il avait dérangé et qui se cachait certainement là, était un soupirant de sa femme, pis, s'il s'était introduit de complicité avec Mme Harvey, c'était la jeune femme à jamais compromise, un irréparable scandale ! Et puis, en somine, Mme llarvey n'était peut-être pas coupable. Cet amoureux, si c'en était un, avait peut-être risqué ce coup d'audace à son insu. Le banquier voyait rouge. Il s'armait d'un des chenets de la cheminée et se dirigeait vers la porte qu'il avait entendu refermer : c'était celle du cabinet detoilette. 11 tournait l'obturateur, un flot de clarté crue inondait la pièce. Rien. Le cabinet était vide. Une espèce de penderie, où l'Américaine entassait ses malles et l'excédent de sa garde-robe, faisait suite à ce cabinet. C'était une vaste chambre sans issue, qui servait aussi de débarras. Harvey y pénétrait. Rien que des peignoirs et des manteaux pendus le long des murs et cinq ou six grandes malles. Le couvercle d une de ces malles bougeait, c'était une énorme malle en osier. La clef était demeurée sur l'une des serrures. Avec un merveilleux sangfroid Harvey s'approchait de la malle, s'asseyait
dessus, et donaait un tour de clef. Mme Harvey entrait au même instant :
« — Tiens, c'est vous ! que faites-vous donc là? demandait la jeune femme.
« — Rien. En rentrant, tout à l'heure, j'ai cru entendre du bruit. Vous savez, dans ces hôtels ! Rien, en effet ! j'avais rêvé.
< — Dans ces hôtels ! oh ! le Barlster est trop bien surveillé !
« Puis, avec un sourire qui découvrait toutes ses dents :
« — Me feriez-vous Fhonneur dêtre jaloux, par exemple ?
<( — Pourquoi pas ?
« Harvey continuait de peser de tout son poids sur le couvercle d'osier, il sentait, sous lui, quelqu'un remuer et haleter.
« — Pourquoi pas? et il fixait la nudité radieuse de la jeune femme debout devant lui.
« — C'est que, si vous me soupçonniez, vous mautoriseriez à tout, Edouard, et du bout de son éventail elle frôlait la joue de son mari.
« - Non, je ne suis pas jaloux, faisait l'Américain, qui sentait maintenant la malle presque immobile, mais je trouve cette pièce bien encombrée. Vous tenez à tous ces colis? On pourrait en faire descendre quelques-uns à la réserve des bagages. Cette malle en osier, par exemple, celle sur laquelle je suis assis, vous n'y tenez pas ?
- Moi I Pas du tout, elle est vide.
AMI^RICAN DANCE :UH
(( — Kli bien ! j(; la forai enlever demain. Vous avez sommeil, darlin^^?
« — Si vous voulez, j'ai sommeil, Edouard, et les deux époux renlraie:il dans leur chambre à coucher.
" Il fermait soigneusement la porte de la penderie à clef, à clef la porte du cabinet de toilette et demeurait, cette nuit-là, auprès de Mme llarvey. Le lendemain matin, vers dix heures, il faisait descendre la malle dans les réserves de Ihotel, qui sont d immenses caves construites immédiatement sous les sous-sols. Les Harvey prolongeaient encore un mois leur séjour à Chicago. An départ, TAméricain négligeait de réclamer la malle. 11 la laissait dans les réserves, où elle doit être encore ; l'anonyme captif entre ces parois a-t-il réussi à s'échapper ou y est-il mort étoutïé? Ln ce cas, la puanteur du corps en décomposition a dû révéler sa présence, même à travers les remugles moisis des caves du Harlster; mais, en Amérique, les grands hôtels ont trop le souci de leur respectabilité pour que Ton y découvre jamais un cadavre, et voilà, mon cher lîaudran, un joli trait de sang-froid de cet incorrigible danseur. »
TABLE DKS MATIÈRES