II
s'y voyait qu*à travers un nuage ; cela n'a pas engagé ie commissaire à y rester longtemps, il s'est approché de la malade, a vu celte figure décolorée, a lâté le lit pour s'assurer qu'il n'y avait qu'une personne couchée dedans, et il est sorti en toussant de toute sa forcée, et en me disant d'ouvrir la fenêtre pour empêcher cette malheureuse cuisinière d'étouffer.
— Croyez-vous qu'il ait assez regardé cette iSgure, pour pouvoir la reconnaître s'il l'avait déjà vue ?
— ^Je n'en doute pas ; car mon bonnet lui allait fort bien, et ne cachait ni son front, ni ses yeux.
— C'est qu'en me laissant aller à^cette bonne action, f ai peur d'avoir sauvé un grand misérable.
— Se pourrait-il? grand Dieu ! Non, je ne le croirai jamais... et ce qu'il m'a (Ht hier, après avoir aidé Germain à le faire monter le petit escalier qui mène à ma chambre, me donne trop bonne -idég de lui. Savezvous bien, madame, qu'il a offert à Germain tout ce' qu'il avait d'argent dans sa bourse, en lui promettant bien plus encore, s'il voulait le transporter dans un fiacre à l'Hôtel-Dieu ; et cela pour qu'on ne vous inquiétât pfi^s à propos de lui, et comme Germain le refusait de manière à lui ôter tout espoir à cet égard, le malheureux s'écriait :
» — Mais songez donc que je perds votre maîtresse en l'exposant à la vengeance de ces furieux ; que je suis le fils du marquis de la Menneraye, qui commande dans la Vendée ; que sans être hors la loi môme, mon nom est proscrit, et que soldats ou magistrats, tous ont le droit de me poursuivre, de me tuer. J'étais venu ici pour revoir ma mère, qu'ils gar4ent en otage dans une maison de santé. Je voulais l'embrasser avant qu'elle suc-*"
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combat à tous nos malheurs , mais le ciel ne Ta pas permis. Laissez-moi mourir, mes amis, mon existence ne vaut pas qu'on lui sacrifie sa tranquillité,
n Est-ce qu'un méchant parlerait ainsi, madame; non, les mauvais cœurs ne pensent qu'à eux, il se moq^ient bien des dangers qu'on peut courir en les sauvant. Ce jeune officier-là est un brave garçon, j'en mettrais ma mam au feu, et je voudrais être aussi sûre qu'il ne sera pas fusillé par les patriotes conune je suis sûre qu'il mérite ce que nous faisons pour lui.
— Le marquis de la Menneraye ? Êtes-vous certaine que ce soit bien ce nom-là ? demanda Ellénore en réClédiissant.
— Oh r je me suis appliquée à le bien retenir. Il a dit : le marquis de la Menneraye, et Germain l'a entendu comme moi.
— M. de Savernon le connaît, dit Ellénore en se parlant à elle-même.*lls se sont vus à Bruxelles... en émigration... Je puis lui confier ce qui n\.'arrive... il trouvera peut-être un moyen...
En ce moment on annonça le docteur Moreau ; il venait rendre compte à madame Mansley de l'état du malade pour qni elle l'avait envoyé chercher.
— Il u'a iien de fiacturé, dit-il, et j'espère le guérir sans avoir recours au talent d'un chirurgien; mais il s'obstine à se faire transporter dehors de chez vous, et je m'y oppose formellement. Je sais fort bien que s'il avait dépendu de moi de lui choisir un autre asile, il ne serait pas ici ; mais puisque sa bonne étoile l'a conduit sous votre toit hospitalier, il faut qu'il en sorte sain et sauf. Il a un bras tailladé en sept endroits. Ce n'est rien; il le portera longtemps en écharpe, voilà
tout. Les blessures de sa tête sont plus graves... et demandent de grands soins.
— Il faut les lui donner, docteur, dit EUénore, et nous entendre sur le prétexte qui doit vous attirer ici tous les jours. J'ai fort à propos un commencement de rhume, dont vous pouvez faire facilement une espèce de fluxion de poitrine.
-r Sans doute, mais ce serait vous rendre prisonnière aussi, et je préfère avoir recours à un de mes .clients, qui m'a déjà servi dans une occasion semblable; car en qualité de Breton, je suis accablé de requêtes de la part de mes pauvres compatriotes ; ceux qui sont pris les armes à la main et qui éternisent une guerre civile inutile, je ne puis rien pour eux; mais pour les malheureux enfants qu'ils entraînent dans leur folie, sans les consulter; qu'ils font tuer pour le soutien d'une cause perdue, pour un culte abandonné, dont les dieux sont en fuite et que ces jeunes gens n'ont pas connus ; pour les victimes de cette démence politique, je combats de toutes mes forces, et je vous engage à faire comme moi, à solliciter vos amis patriotes en faveur de ce jeune chouan, dont la conversion ne vous sera pas difficile, car sa reconnaissance me paraît trop vive pour vous rien refuser.
— J'ai peur de le dénoncer en voulant le servir.
— Aussi faut-il le faire sortir de France sous un faux nom; j'ai pour ami un certain gentilhomme Allemand, né de Français réfugiés en Bavière depuis les guerres de religion^ il vient de se reconstituer Français; et cet acte flatteur pour un pays désolé par l'émigration le met fort en crédit; je vais le consulter Sur les moyens d'obenir un passe-port à un de mes malades, nommé
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Durand. Je lui laisserai entendre qu'il y va de la vie pour ce pauvre jeune homme, et je suis sûr de son zèle à nous seconder dans cette charitable intrigue, surtout s'il sait que vous vous y intéressez.
— Moi?... Ah! par grâce, docteur, faites que je ne sois pas compromise dans cette affaire, c'est le seul prix que j'attache à mon dévouement pour cet inconnu ; ne me nommez pas à votre ami.
— Tant pis. Je vous obéirai, mais c'est dommage; car Adolphe de Rheinfeld aurait trouvé encore plus de plaisir à sauver votre protégé que le mien.
Après le départ du docteur Moreau, EUénore resta longtemps immSbile, sous l'impression que ce nom d'Adolphe de Rheinfeld venait de lui produire. Justement effrayée du trouble où ce nom la jetait, elle se révolta contre l'ascendant de ce pouvoir occulte, inexplicable, que rien ne motivait, n'autorisait, et dont elle pensait qu'une volonté ferme devait triompher.
Alors, cherchant à se prouver à elle-même toutes les raisons qu'elle avait de se rassurer sur la crainte d'une préférence impossible, elle se disait : -
— D'où vient que son nom m'agite? sa personne estelle donc si séduisante, ou mon aveuglement si complet? Non, je suis sans illusions sur son compte. Ses grands cheveux trop blonds, ses besicles inamovibles qui devraient m'empêcber de jamais surprendre un de ses regards, ce sourire sardonique, ce calme dédaigneux
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qa*il opfK)se à toules les oignions qui ne sont p93 les signes; sa tenue nonchalante, ses habitudes; enfin, tout en lui me déplaît» et l'attrait d'un esprit supérieiir ne saurait remporter sur tant de causes d'antipathie.
Malgré cette conclusion rassurante» Ellénore sentit qu'il fallait mettre entre elle et M. de Rheinfeld un de çea obstades infranchissables» qui rendent tout rapprochement impossible. Elle médita plusieurs de ces injures que l'amour-propre ne pardonne jamais, et «'arrêta à celle qui lui parut devoir le mieux provoquer la colère la .plus implacable» c'est-à-dire celle d'an auteur.
Adolphe venait de publier une seconde brochure politique qui alimentait toutes les conversations. C'était une prophétie sur les réactions qui sont les conséquences de tous les partis extrêmes. Il y prouvait que la révolution de France, faite contre les privilèges» et ayant d^ssé son but en atteignant les prcTpriétés , risquait de voir revenir les abus qu'elle avait détruits, en punition des droits qu'elle avait usurpés.
Cette vérité politique, attaquée par tous les gens qui eu étaient le mieux convaincus, précédait dans l'ouvrage une sortie contre les journaux qui devait attirer à l'au* teur nn grand nombre d'ennemis.
Oti reproche à la presse quotidienne de notre temps ses indiscrétions» son caquetage. {Ille s'est pourtant fort améliorée» à en juger par ce passage d'un livre d'un grand publidste de 1797.
a La puissance des journaux s'est élevée comme par magie» au milieu d'un écrgulement universel. Elle donne de l'audace aux plus lâches et de la crainte aux phis couragetix. L'innocence n'en garantit pas, le mépris ne
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peut la repousser : destructive de toute estime et profanatrice de toute gloire» elle déQgure le passé» elle devance l'avenir pour le défigurer de môme; et, grâce à ses efforts et à ses succès, après une révolution de sept années, il ne reste, dans une nation de 25 millions d'hommes, pas un nom sans tache, pas une action qui n'ait été calomniée, pas un souvenir pur^ pas une vérité rassurante, pas un principe consolateur. >
Ce n'était pas sur la ressemblance de ce tableau qu'Ellénore pouvait asseoir sa critique; elle chercha ligne par hgne celles qui présentaient un côté faible ou une idée facile à interpréter, et elle tomba sur celle-ci :
« On n*est obligé de dire Ja vérité qu'à celui qui a le droit de la savoir. »
— Voilà un précepte commode, pensa EUénore, et que je jn'engage à faire valoir de mon mieux.
En effet, se trouvant le lendemain chez madame Delmar en présence de plusieurs fimis de M. de Bheinfeld, elle prouva avec toute Téloquence de l'indignation qu'une semblable maxime érigeait la mauvaise foi en principe; que tout homme devenant ainsi juge 4u droit qu'un autre a de savoir la vérité, lui mentira sans scrupule. Comme si l'on pouvait composer avec une vertu et l'altérer selon ses préventions!
L'arrivée de l'auteur n'interrompit point la discussion sur l'ouvrage; seulement, plusieurs des personnes qui approuvaient tout bas la critique de madame Mansley la critiquèrent tout haut, ce qui redoubla le zèle d*Ellénore à soutenir son opinion sur l'inviolabilité de la vérité.
-^ Mais défendez-vous donc, àfi madame Delmer à Adolphe; vous comptez peut-être' sur tout ce qu'il y a
dans votre brochure d'idées fortes et profondes, exprimées dans un style brillant, pour vous mettre à l'abri de tout reproche? Détrompez -vous. Nous vous accusons de certaines réserves propices au mensonge, dignes d'un jésuite politique.
— Que d'honneur ! s'écria M. de Rheinfeld. Vous voulez bien m'attaquer? c'est prouver que vous m'avez lu, mesdames, et je ne saurais trop payer cette faveurinsigne.
— On ne peut mieux éviter le combat contre de faibles adversaires. Chez vous, le dédain tourne en galanterie.
— Ah! c'est me faire injure, et, puisque vous le voulez, je vais m'armer de toutes pièces pour répondre à vos critiques.
Alors la discussion s'engagea d'une manière trèssérieuse entre EUénore et Adolphe, car il devina que c'était la flatter que de paraître blessé des coups qu'elle portait à son amour-propre. Comme on exagère toujours ce que l'on feint, il montra tant de ressentiment, il s'exprima avec tant d'amertume, que madame Mansley crut avoir atteint le but qu'elle se proposait.
— Enfin, pensa-t-elle, j'ai trouvé le chemin dé sa haine; l'auteur me sauvera de l'homme aimable, et voici probablement la dernière fois que nous causerons ensemble. Tant mieux, car il me ferait contracter l'habitude de dire des choses désagréables. Je ne sais à quoi attribuer le besoin que j'éprouve de le contrarier; mai» quand il est là, je cède à une colère sans sujet qui m'emporte, malgré moi, à des discussions ridicules. Celle-ci lui laissera, j'espère, une trop mauvaise opinion de mon humeur querelleuse pour qu'il s'expose encore à la braver.
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Cette petite scène, que toute la politesse dès acteurs et des spectateurs avait eu peine à naaintenir dans les bornes d'une querelle ordinaire, plongea Tâme d'Ellénore dans une satisfaction d'elle-même, qui lui fit une complète illusion.
Elle rentra chez elle, comme dans un port assuré contre toutes les tempêtes; la certitude qu'Adolphe n'oserait s'y présenter, et que s'il en avait jamais conçu l'envie, ce qu'ils venaient de se dire mutuellement la lui ferait perdre pour toujours, inspira à EUénore une sécurité qu'elle crut inaltérable.
Décidée à ne s'occuper que du malheureux qu'elle avait recueilli, elle le confia aux soins de M. de Saveriîon ; puis elle pensa à implorer les amis républicains, dont elle avait déjà mis l'obligeance à l'épreuve, pour obtenir les moyens de faire sortir de France M. de la Menneraye ; car malgré les hymnes patriotiques, malgré les odes du champ de Mars, où l'on célébrait, chaque décade, le bonheur et la prospérité de la France, malgré le bien-être qu'on éprouvait depuis la chute du formidable comité de salut public, c'était encore une fort triste époque que celle où tant d'héritiers 4e nobles familles sollicitaient l'exil comme une faveur !
M. de Savernon connaissait le père du jeune Lucien; il approuva tout ce que la générosité de madame Mansley lui avait inspiré pour le pauvre blessé ; mais ce malheureux était beau, brave, spirituel, et M. de Savernon approuvait encore plus vivement les démarches qu'Ellénore allait tenter pour l'éloigner de Paris.
Elle s'apprêtait à se rendre chez l'ex-abbé Siéyès, lorsqu'on lui remit une grande enveloppe cachetée;
elle ouvre, et voit les lettres imprimées de : République françaiseyen tête d'un passe-port revêtu de la signature de toutes les autorités du jour, portant le nom du citoyen Nicolas Durand, horloger, né à Genève, et retournant <ians sa famille.
A la vue du passer-port qui assurait le salut de son protégé, Ellénore ne put contenir un cri de joie, et céda sans réflexion au désir d'aller montrer au blessé lé baume municipal qui devait lui rendre la vie. Son domestique l'arrêta en disant :
— Madame oublie ce papier qui e«t tombé de Tenve* loppe lorsqu'elle Ta ouverte.
Ellénore prend la petite feuille volante que lui pré* sente Germain, et lit ce peu de mots :
c N'est^e pas là ce que vous désiriez, madame? » . Comme l'écriture lui est inconnue, elle rappelle Germain.
— Qui vous a remis ce paquet?
— C'est le portier, madame.
— Allez lui demander qui le lui a donné.
— 11 n'en sait rien, madame, car je l'ai questionné pour savoir si l'on attendait en bas la réponse; il m'a dit que cette lettre venait d'être posée sur sa table par un grand monsieur qui n'a pas môme demandé si madame y était, mais qui a bien recommandé de lui remettre tout de suite ce paquet.
— C'est sans doute un des amis qui viennent souvent ici, et qu'il n'aura pas reconnu? demanda madame Hfansley d'une voix troublée.
— Oh ! non, madame, car j'étais à la fenêtre de la salle à manger quand ce monsieur est entré sous la porte cochère, et je suis bien sûre de ne l'avoir jamais
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VU ici. Avec ses grands cheveux blonds et ses besicles^ il me serait resté dans la mémoire.
— Il suffit, dit Ellénore; et, dès que^ Germain^ fut sorti, elle se laissa tomber dans un fauteuil, accablée sous le poids de tant de sensations contraires, de soupçons à la fois si doux et si effrayants, qu'elle avait peine à se soutenir.
Les vives émotions bonnes ou cruelles, ont le pouvoir de suspendre la pensée, de remplacer les craintes les. mieux fondées par un vague, où Tespoir se fait jour comme un rayon du soleil à travers les nuages et cette impression indéfinissable, Ellénore s'y abandonna comme à un rêve dont le réveil lui serait pénible,
M. de Saverncm la surprit dans cet assoupissement moral. En la voyant tressaillir au son de sa voix, et le regarder d'un air égaré, il s'écria, avec l'accent de la terreur ;
— Grand Dieu! vous êtes dénoncée? La Menneraye est arrêté? Nous sommes perdus?... Ah! je l'avais trop prévu, cet affreux malheur!...
Et M. de Savernon continuait de déclamer/ contre l'imprudence charitable d'Ellénore, contre la tyrannie des républicains, sans écouter ce qu'elle lui disait pour le sortir d'erreur; mais, en croyant mieux l'état de stupeur où il l'avait trouvée que tout ce qu'elle pouvait tenter pour le rassurer, M. de Savernon persistait dans son désespoir. Enfin, madame Mansley, lui mettant le passe-port sous les yeux, lui commanda d'un ton si impérieux de le lire, qu'il obéit.
Àlcws, sa fureur se changea en un délire de joie. Il se jeta aux pieds de celle qu'il appelait la providence des proscrits, et lui prodigua toutes les adorations de la reconnaissance.
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Embarrassée de recevoir tant de bénédictions pour un bienfait qui n'était pas son ouvrage, EUénore avoua sans détour comment lui était parvenu ce passe-port sauveur.
— C'est probablement un ami de la Menneraye, que dis-je? de Nicolas Durand, car il ne faut plus maintenant lui donner d'autre nom, qui, sachant par lui l'asile qu'il vous devait, se sera compromis pour lui faire avoir ce moyen de fuir, et de ne pas vous exposer plus longtemps aux recherches de la police républicaine. C'est qu'elle a des manières très-expéditives, ajouta M. de Savernon en se levant pour aller instruire le jeune blessé de ce qui lui arrivait d'heureux.
Il est permis de cacher aux autres ce qu'on ne s'avoue pas à soi-même. Ëllénore cherchait de si bomie foi les raisons qui devaient lui faire douter de la part qu'avait M. de Rheirifeld dans celte affaire, qu'elle adopta, sans hésiter, la supposition de M. de Savernon, et l'affermit dans sa croyance. Mais lorsque rendue par la soUitude à ses réflexions, elle tenta d'essayer sur son esprit les mêmes raisonnements qui venaient de lui réussir sur celui d'un autre, elle sentit régner au fond de son âme une conviction invincible, elle ne pensa plus qu'à la difficulté de rester froide sans paraître ingrate, ou d'exprimer sa reconnaissance sans trahir trop de sensibilité. La crainte de tomber dans ce dernier tort l'emporta
— Décidément, j'aime mieux passer pour ingrate, pensa-t-elle; il m'en déteslera un peu plus, et je ne sais quoi m'avertit que sa haine vaut mieux que son amour.
A vingt ans, être sauvé par une jolie femme, lui devoir la vie, la liberté, et n'en pas devenir amoureux, ce serait un miracle de raison et de froideur auquel personne ne voudrait croire. Aussi trouvera-t-on fort simple que Lucien de la Menneraye reçut le passe-port qui assurait sa fuite sans témoigner la moindre joie. Il affecta même de souffrir tellement de ses blessures, qu'on ne pourrait sans cruauté l'engager à braver les fatigues d'une longue route avant d'avoir repris des forces. En vain M. de Savemon insista pour vaincre une résistance dont il devinait trop bien le motif, Lucien répondait à tout que, mourir pour moyrir, il aimait mieux que ce fût sous les yeux de celle à qui s^l vie appartenait.
— Je crois que vous seule pouvez lui faire entendre raison, dit M. de Savemon à Ellénore, car le docteur y a déjà perdu son éloquence, et cependant nous jugeons tous deux qu'il y aurait danger pour votre liberté, et même un peu d'inconvenance à garder ce jeune homme plus longtemps chez vous.
— Si c'est votre avis, dit Ellénore, et celui du doctenr je m'y conformerai, malgré ma répugnance à congédier un malheureux dont les blessures sont à peine fermées. Allez lui demander s'il peut me recevoir.
— Ne vaudrait-il pas mieux lui écrire?
' — Non, vraiment; ce que je vais lui dire est fort peu agréable, et doit être adouci par ui^ ton affectueux. T. u 5
D^aiUeurà, je tiens à lui prouver la vérité : c'est qu'en le déterminant à profiter sans délai du passe-port qui doit le mettre à l'abri de toutes poursuites, je pense bien plus à son intérêt qu'au mien.
Un quart d'heure après cet entretien, Ellénore entrait dans la petite chambre où elle avait recueilli le jeune Vendéen.
On aurait entendu les battements du cœur de Lucien lorsque sa porte s'entr'ouvrit et qu'une voix douce dit :
— Peut-on entrer?
Il ne répondit qu'en se jetant aux genoux de sa bienfaitrice.
— Ne parlons point de reconnaissance, s'empressa de dire madame Mansley, en faisant signe à M. de la Menneraye de s'asseoir sur l'une des deux chaises de paille qui, avec un lit, une commode et une table à ouvrage, composaient tout le mobilier de cette chambre.
» Dans ce temps de révolution, continua-t-elle, on peut facilement s'acquitter du service qu'on reçoit; le proscrit de la veille devient souvent le roi du lendemain, et la gratitude est une monnaie courante* Dieu sait si vous ne me sauverez pas avant peu de la fureur d'un parti quelconque.
— Ah! que je le voudrais! s'écria Lucien avec un enthousiasme qui fit sourire Ellénore.
— Eh bien, puisque vous êtes décidé à tant faire pour moi, dit-elle, commencez par m'ôter toute inquiétude sur vous.
— Mais sous quel abri, dans quel temple puis-je être mieux protégé qu'ici?
— Le temple est modeste, vous en conviendrez, reprit Ellénore en montrant l'espèce de souçente où ils
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se trouvaient; mais si misérable que soit ce pauvre asile, vous ne pouvez Thabiter plus longtemps sans risquer de le voir découvert.
— Mais je serai «resté un jour de plus, là, près de vous, entendant tous les bruits de votre appartement, la sonnette qui annonce votre réveil, le glissement des anneaux de vos rideaux lorsque vôtre belle main les ouvre, les aboiements de cette jolie levrette,qui m'avertissent du degré de votre affection pour les gens qu'on annonce. Enfin, je vous entendrai vivre, et ce bonheur me suffira ; il vaut bien ...
— Tout cela est fort galant, interrompit EUénore en affectant de plaisanter sur ce que Lucien déclarait tr^ssérieusement; mais puisque vous m'y contraignez, je vais vous (jarler au nom de ma sûreté. D'après l'avis que je viens de recevoir, vous ne pouvez rester caché ici sans la cpmpromettre.
— Je pars à l'instant même^ répond Lucien. Dieu me garde d'exposer au moindre péril l'ange qui m'a sauvé la vie ! Je pars... mais non pas sans lui jurer que, quel que soit le lieu, quelle que soit la situation où jù me trouve^ fût-ce au bout du monde, dans huit jours comme dans vingt ans, un signe ou un mot d'elle disposera de moi, me ramènera à ses pieds pour y obéir à ses ordres, pour y servir ses projets, et sacrifier, s'il le faut, mon existence entière à ses moindres caprices.
— Songez, dit EUénore, avec un ton presque solennel, que du fond de cette petite chambre, Dieu entend votre serment et que je l'accepte, comme une consolation réservée à mes chagrins à venir. Soyez sage, ne vous battez plus que pour votre pays, et consacrez-lui cette bravoure qui vous répond d'un beau grade dans
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ses armées, et d'une bonne part dans sa gloire. D^outez votre père des triomphes de la guerre civile, de ces triomphes suivis de larmes, de remords, et revenez bientôt rapporter ici quelques-uns des drapeaux que le vainqueur de l'Italie y envoie si souvent. J*ai beau n'être pas née en France, elle est ma patrie adoplive, et je jne sens une grande prédilection pour tous ceux qui se consacrent à sa prospérité.
— Ce mot décide de ma destinée ; adieu, madame, vous apprendrez bientôt tout ce que peut le despotisme d'un ange. ~ .
Madame Mansley essaya ce despotisme sur Lucien, en lui ordonnant d'attendre la nuit pour sortir de sa maison, et pour aller chercher le mauvais cabriolet qui le conduirait hors des barrières de Paris ; il devaii ensuite continuer sa route à pied, ou dans quelque charrette s'en retournant à vide, selon que ses forces de convalescent lui permettraient de braver la fatigue; mais c'était la manière de voyager la moins compromettante et qui semblait la plus agréable à un malheureux reclus.
Dix jours après ce départ, madame Mansley reçut un billet, daté de Wurtemberg, écrit sur du papier d'office, et contenant ces trois mots : y
€ Grâce à vous. »
Elle en conclut que M. de la Menneraye était en sûreté, et elle ne. s'en occupa plus.
Espérant oublier de même celui qui l'avait si bien secondée dans cette bonne action, elle se tint éloignée des amies chez lesquelles elle rencontrait habituellement M. de Rheiûfeld ; mais on aimait trop à la voir^ à l'entendre, pour supporlCF patiemment son absence. La
marquise de Condorcet, madame Talma, madame Delmer vinrent tour à tour Taccabler d'invitations. Il fallut bien se rendre à quelques-unes, sous peine de laisser deviner le motif qui les lui faisait redouter.
— Je viens vous enlever de force, dit un matin madame Delmier à Eilénore. Garât dîne chez moi avec madame de Valbonne ; ils nous chanteront ce soir le beau duo d'Armide, et quelques morceaux italiens, cela nous délassera de nos conversations politiques,- qui dégénèrent trop souvent en querelles. On laissera en repos le nouvel ouvrage de jnadame de Staël, dont les critiques amères commencent à me fatiguer.
— Quoi! dit Eilénore, ce livre sur V Influence des pcissions^ qui, selon Tavis de M. de Talleyrand, serait bien plus amusant si, au lieu d'analyser les "nôtres, l'auteur avait raconté les siennes?
— Oui, c'est ainsi qu'en parle un ami de Tiuteur, celui qui lui doit d*iêtre aujourd'hui ministre. Jugez de ce qu'en disent les indifférents! Heureusement tous ces bons mots, plus ou moins perfides, n'empêchent pas madame de Staël d'être là femme la meilleure et la plus spirituelle du siècle.
— Vous n'aurez* donc chez vous que des amateurs de musique? demanda madame Mansley avant de s'engager.
, — Je l'espère, car j'ai supplié mes charmants bavards de ne pas venir.
— Us aiment un peu à vous contrarier, et vous êtes si bonne, qu'ils n'ont pas à craindre votre colère.
— Vous vous trompez, je suis sans pitié pour ces beaux parleurs qui, n'aimant pas la musique, empêchent les amateurs d'en jouir; pources grandes coquettes de
salon, qui ont si peur de manquer leur entrée (comme on dit en style de coulisse), qu'elles ont soin d'arriver au beau milieu du morceau le plus important, et de déranger vingt personnes avant de parvenir à la place qu*un homme poli leur cède, ce qui met au supplice les chanteurs et la maîtresse de la maison. Je trouve fort simple qu'on ne soit pas sensible à la musique ; mais pourquoi afficher les goûts qu'on n'a point? pourquoi s'obstiner à venir s'ennayer de ce qui ravit les mélomanes, ou refroidir par une admiration feinte les élans d'un enthousiasme vrai? Dans l'espoir d'éviter cet in-* convénient, j'ai divisé ma société: mes discuteurs, mes CélimèneSy mes incroyables ont leur jour; mes amateurs, mes artistes en ont un autre; mes poëtes, mes auteurâ sont de chaque réunion, car pour ceux-là tout est profit : la beauté, les travers, les talents, les ridicules leur fournissent également des images et des idées. \
— Ainsi, vous me rangez parmi vos amateurs; j'en suis très-flattée, et je vous promets d'arriver si discrètement que Garât lui-même ne saura pas que je suis là pour l'applaudir,- répondit EUénore, rassurée sur la crainte de rencontrer ce jour-là M., de Rheiofeld chez madame Delmer, tant il lui semblait qu'il devait être compris parmi les discuteurs.
Elle s'abusait; ce fut la première personne qu'elle aperçut en entrant dans le salon de musique : il était debout derrière le piano, appuyé sur une des consoles qui sépai:aient les fenêtres, et placé tellement en face ' de la porte du salon, qu'on ne pouvait y entrer sans* être aperçu de lui.
Ëllénore se sentit rougir à son aspect; et dans le
dépit de ne pouvoir surmonter son ëmotioa, elle résolut de détourner si bien ses regards de Tendrok où se trouvait Adolphe, qu'elle ne pût jamais rencontrer les siens.
Dans l'intervalle de la première partie du concerta la seconde, tous les hommes de sa connaissance vinrenl la saluer, excepté M. de Rheinfeld. Pourtant il s'approcha de la belle Regnault de Saint-Jean-d'Angëly, qai était à si peu de distance d'Eliénore que leur conver* sation lui parvenait.
— En vérité, vous m'édifiez par la maniée dont vous écoutez la musique, disait madame RegnauU, je croyais que vous ne l'aimiez pas?
— Qu'importe ? si j'aime les personnes qui Faîment, répondait Adolphe. Et puis ne doit-on pas Savoir gré à un chanteur tel que Garât d'exprimer les sentiments qu'on éprouve? il y a dans cette manière de fcdre parvenir les aveux qu'on n'oserait hasarder, quelque ebose de ravissant.
— Eh! comment voulez-vous qu'on devine votre passion dans les reproches amoureux dont Armide accable rmsensible Renaud î
— Tout ce qui parle amour est mon complice, madame, reprit M. de Rheinfeld avec un som^e iro« nique.
Alors M. de Chauvelin venant se mêler à la conversation, elle se continua tout en moquerie sur l'effet de grandes passions. Mais, du milieu de ce feu roulant de plaisanteries, il s'échappa quelques mots dits sérieusement, et qui, sortis du cœur d'Adolphe, vinrent retentir à celui d'Eliénore.
Pourtant, de son côté, elle paraissait entièrement
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captivée par les hommages que lui rendaient plusieurs des gens célèbres qui faisaient les plaisirs et la gloire du salon de madame Delmer. ChéniSff^ Lemercier, Ducis, Isabey, Garât, Chérubini, AndBeux, Legouvé, Gérard, Méhul, Alexandre Duval, le ieyeux Picard, le tnalin Hoffman, Longchamps, l'auteur de Ma tante Aurrare y l'aimable Dupaty, Télégant Forbin, les deux Ségur, le chevalier de Boufflers, le comte de Lauraguais, et ce groupe de jeunes officiers montés depuis aux grades de généraux, de maréchaux, de princes, tous s'empressaient d'obtenir un mot, un sourire d'EUénore.
Ce soir-là, un sentiment involontaire la portait à répondre avec une sorte de coquetterie aux charmantes flatteries qu'on lui adressait : elle espérait sans doute exi voir prendre un peu d'humeur à la seule personne qui afGectait de ne lui poiàt parler. Mais ayant jeté à la dérobée un regard sur M. de Rheinfeld, elle fu( frappée ^ de la douce joie qui animait sa physionomie; feignant d'écouter la conversation de ses voisins, y mêlant de temps en temps un mot inutile, il contemplait avec ravissement tout ce que faisait Ellénore pour lui déplaire.
U fut tiré de cette contemplation par de méchants jNTopos que deux femmes, placées devant lui, se disaient à l'oreille, mais à si haute voix, qu'on ne pouvait s'abuser sur leur désir de les faire entendre. Ils portaient particulièrement sur la facilité de madame Delmer à recevoir de certaines personnes qui n'étaient point faites, à ce qu'elles prétendaient, pour se trouver en bonne compagnie.
— Grâce au ciel ! disait Tune, nous ne sommes plus sous le règne de cette égalité féroce qui mettait au
SLLËNORE.
même rang l'assassin et la victime, le brave et le poltron, l'inepte et le savant, Fhonnéte femme et la prostituée. La Société se reconstruit et tout nous fait pré-^ sager le retour de nos anciens usages. Aussi est-il de notre devoir de nous opposer vivement à ce qui entraverait ce retour aux vieilles convenances.
— Sans doute, répondait l'autre, et le code du monde n'était pas assez rigide pour qu'on ne soit pas très-heureux d'y revenir. Il était même fort indulgent pour la galanterie, et pourvu qu'on eût un certain rang... et d'excellentes manières...
— On fermait les yeux sur fout le reste, interrompit l'autre... Mais souffrir que des créatures sans nom, ayant pour toute recommandation une ou deux aventures scandaleuses, viennent s'asseoir à côté de vous dans un salon, et y attirer tous les hommes que l'espoir d'un succès facile rend si sémillants ; vous obliger à être spectateur du prologue de leurs intrigues futures ; c'est ce qu'on ne saurait tolérer, ajouta-t-elle en montrant par un geste madame Mansley.
A ces mots dits avec le dédain le plus insolent, M. de Rheinfeld se sentit rougir de colère. Entendre insulter EUénore, sans pouvoir la défendre, le livrait à un supplice au-dessus de ses forces ; et pourtant comment oser prendre son parti contre des femmes qu'il connaissait à peine, et dont rien ne l'autorisait à interrompre les conûdences? Malheureusement pour elles, un de ces nouveaux enrichis qui se fauûlaient alors dans le monde élégant, avides d'en apprendre les usages, et de savoir les noms des personnages les plus marquants, vii\t demander à M. de Rheinfeld s'il connaissait les deux femmes qui étaient devant lui.
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~ Port peu, répondit41, on les dit méchantes et ptas qoe légères; moi je les crois simpdâmenl; égarées* SUas ont pris Toffensive pour la défensive, voilà tout.
Alors, certain de sa vengeance dont l'effet se lisait sur le visage crispé de ces dames, il s'éloigna d'-elles et se rapprocha d'Hlénore, décidé à lui parler, et se flattant d'en être accueillis conune si madame Manie y avait pu deviner le tort qu'il venait de se donner pour elle.
-- Oh ! mon Dieu ! se disait Ménore, à chaque pa» que faisait M. de Rheinfeld pour arriver près d'elle, ne permettez pas qu'il voie mon trouble ; ou plutôt armezmoi contre cet ascendant inexplicable; donnez^moi l'amertume de Tironie, la mauvaias grâce du dédain, l'apparence de la profonde ingratitude; en&n, iwt ce qui sépare irrévocablement une âme sensible d'un cœur sec, un esprit supérieur de la sottise vulgaire !
Le ciel, louché, probablement , par la nouveauté 4e cette prière, l'exauga en partie, et peu s'en faUut qu'Âr* dolphe ne fût découragé par Vm glacial de madame Mansley^ par le soin qu'elle prenait de répondre au voisin qui ne lui parlait pas, et cela uniquemest pour ôter à M. de Rheinfeld le désir de riat^rompre ; mais l'affectation des sentiments contraires à ceux qu'on éprouve réussit mal aux personnes d'une nature franche. Là où Ton devine un i^ort, on reoberdie une cause, et toutes les ruses dé l'esprit ne parviemikeiit pas à dis^ simuler le seatiment qui bouleverse un pauvre :cœur.
Cédant moins à une présomption ridicule qu'à un soupçon flatteur, à une sympathie entratttante, Adelphe, {»'essentant qu'EUénore répondrait h peii^e aux mois iiK»gnijtoito qu'on adresse «rdiommneot dapslemiifuia aux femmes avec lesquelles cm ti'a que <des Mfpertii de
politesse, se pencha vers elle, et lui dit sans préaiibide :
— Pourquoi vous faire moins gracieuse «t mâmik bonne que vous ne Têtes?
Cette attaque imprévue déconcertait tous les pkas d'Ellénore. Furieuse de répondre à sa pensée, lorsqu*eHe s'efforçait si bien de la cacher, elle feignit de paraître surprise de l'espèce de familiarité que H. de Rheii^d hasardait en entrant ainsi en conversation avec tile.
— Je ne vous comprends pas, dit Ellénone d'un Ion sévère,
— Tant mieux, reprit Adolphe ; cela m*«ukoria6 k m'expliquér, et j'ai tant de choses à vous dire 1
— Pardon; un concert exige le silence, et nous ne sommes ici que pour écouter... de bonne miisique.
— Vous, peut-être, madame; mais moi. Je n'y siâa venu que pour voir...
— Eh bien, n'empêchez pas les autnss d'Aotendrê, interrompit EUénore, en souriant malgré eU0, comme pour adoucir la rigueur de cet ordre.
— Je me tais... aussi bien, vous ^vez mleus 4p» moi ce que je pense, ce que j'éprouve, autrement seriez-vous si sévère, si malveillante pour moi. Àikl me punir ainsi, il faut que vous connaissiez mon çrme.
— Est-ce que Garât ne va pas chanter son air basque? s'empressa de demander EUénore à madame Delmer qui passait près d'elle.
— Si, vraiment, il finira par un Soir de Cfit automne. Mais nous voulons qu'il nous dise av^nt sa dernière romance :
Je t'aime tant, je t'aime tant, Je ne puis assez te le dire.
-^ Ah! oui, s'écria M. de Rheinfeld, qu*il chante
cçUe-Ià, je l'applaudirai de tout mon cœur ; et vous BBadame? ajouta-t-il d*une voix émue en s*adressant à Ellénore.
— J'aime peu ces sortes de fadeurs, répondit-elle avec dédain; mais le talent de Garât fait passer bien des choses.
— A quoi bon feindre pour si mal tromper? Convenez-en, madame» le talent de Garât et toutes les richesses d'harmonie qu'on prodigue ici, ne nous occupent guère en ce moment; il y va d'un plus grand iatérêt pour vous et pour moi.
A ces mots, Ellénore fit un geste d'impatience.
— Calmez-vous, ajouta Adolphe, et ne laissez* pas deviner ce que je vous dis par votre peu de complaisance à l'écouter. Comptez sur mon honneur, sur ma prudence, sur ma crainte, de vous compromettre en riTO. Mais puisque vous me réduisez à des tête-à-téte dé ce genre, qu'il me faut la protection de soixante témoins pour oser vous dire un mot de ce que je pense, vous me pardonnerez de profiter de la seule occasion que j'aie devons apprendre que vos injures, vos dédains, vos mépris même ne peuvent rien contre ce que vous redoutez; qu'en devenant, malgré vous, l'idole, vous avez accepté le culle et qu'il faut le subir.
— Je n'en vois pas la nécessité, répondit Ellénore, en prenant un air dégagé.
— Mais vous la sentez, interrompit Adolphe; on n'exerce pas un pouvoir absolu sans y tenir, croyezmoi. Laissons à d'autres toutes les minauderies, tout le doratisme des petites comédies qui se jouent dans le monde galant. Vous êtes mon secret, je suis peutrêtre le vôtre, aidons-nous mutuellement à le garder.
En finissant ces mots, il se leva pour retourner à la place qu'il venait de quitter, et laissa Ellénore en proie à une émotion qui tenait à la fois de la surprise, du dépit, de la colère et de Tampur.
Dans Tagitation fébrile qui la dominait, elle s'excita à rindignatipn, k la révolte, contre ce qu'elle appelait le comble de l'insolence et de la fatuité.
— Grâce à cet excès d'audace, à cette confiance si impertinente, pensa-t-elle, je n'ai plus rien à craindre; c'en est assez pour faire oublier tout ce que je lui supposais de sentiments nobles et dévoués. Le service même qu'il vient de me rendre, en m'aidant à sauver un proscrit, disparaît sous le vil motif qui l'a fait agir. Il a cru m'asservir par la reconnaissance ; mais si la générosité, la délicatesse, sont des séductions irrésistibles, le calcul appliqué au bienfait est te que je connais de plus méprisable, ce qui doit tuer à jamais toute affection naissante. Béni soit Dieu, pour m'avoir éclairée à temps; je suis sauvée.
Eh se félicitant ainsi d'échapper à l'empire qu'elle redoutait, Ellénore s'étonnait de la tristesse qui pesait sur son cœur. C'était ce qu'on éprouve à la perte d'une espérance vive, c'était comme la, douleur d'un adieu déchirant. Des larmes s'échappaient de ses yeux sans qu'elle s'en aperçût. Une voix secrète lui disait qu'elle était profondément aimée, que cet homme, si maître de lui en apparence, venait d'obéir au besoin de lui parler de sa passion, et. non pas à l'orgueil de s'en vanter, qu'il avait trop • d'esprit pour tomber dans le tort des sots qui se croient irrésistibles, et que s'il avait osé lui révéler à elle-même ce qu'elle ressentait pour lui, c'est que sans cesse occupé ,d'elle, épiant ses penséçs, ses
moindres mouvements, traduisant ses paroles, il avait lu dans son cœur, et que, dédaignant cette ruse vul-^ gaire qui consiste à se plaindre de n'être point compris, lorsque tout vous prouve le contraire, il lui avait parlé sans détour de leur pensée commune.
Pendant que tant de réflexions, de suppositions contrastantes torturaient l'esprit d'Ellénore, Adolphe se complaisait à voir passer sur son beau front les idées qui réclairaient ou l'assombrissaient tour à tour. Peu lui importait que ces idées lui fussent ou non favorables.
— Elle pense à moi, disait-il ; et le bonheur attaché à cette certitude l'emportait sur toutes les craintes qu*il aurait pu concevoir.
Plongés tous deux dans une révère profonde, ils ne prenaient aucune part aux ravissements causés par la voix de Garât, et surtout par sa chaleur entraînante à exprimer l'amour : quand on possède l'original, on se soucie peu de la copie.
Enfin, les transports de dilettanti se Qalmèrent ; aux applaudissements effrénés succédèrent les compliments flatteurs. Garât et madame de Valbonne se retirèrent de bonne heure par égard pour leur santé et leurs belles voix,
A voir les soins, les inquiétudes qu'on leur témoignait, on ne se serait pas douté qu'il y eût pour chacun d'autre intérêt au monde ; et pourtant, on se battait sur toutes nos frontières; les brigands infestai^t nos grandes routes; les jacobins assoupis menaçaient d'un réveil terriûant ; on était ruiné par le papier-monnaie ; révolté contre un gouvernement qui autorisait tous les désordres, on en désirait etredoutait égaleHient la chute.
Dans cette crainte d'un funeste avenir, et encore meurtri du passé, on ne pensait qu'à jouir du présent.
L'absence du plus grand ennemi des plaisirs contribuait beaucoup à le rendre agréable. La vanité avait péri avec tant d'autres victimes conduites par elle à l'échafaud. La faux de la Révolution, en coupant, à l'exemple du tyran de l'antiquité, toutes les têtes qui dépassaient celle du peuple, avait dégoûté de cette rage de paraître plus qu'on est, de dépenser plus qu'on a, de briller plus qu'on ne le doit, enfin on ignorait ce supplice volontaire qui ne laisse aux vaniteux, ni paix, ni trêve. Maudite soit la résurrection de cetle divinité infernale.
11 Aait une sorte de reclierche de pauvreté, adoptée par la classe des ci-devants, ain^ désignée par le rang qu'elle occupait sous l'ancien régime ; recherche dont l'élégance faisait pâlir te luxe des parvenus. - Par exemple, madame de N..., réduite à mettre son titre de côté pour ne garder que son beau nom, ne paraissait jamais dans le monde que vêtue d'une simple tunique de mousseline blanche ; ses cheveux retenus par une résille en rubans de laine rouge, sa ceinture en ruban pardi, faisait deux fois le tour de sa taille et était nouée à Tantique, ses bras seulement cachés près des épaules par quelques plis artistement drapés, ses pieds emprisonnés dans des cothurnes de taffetas couleur de chair, ornés de bandeletles vertes à la manière des
dames grecques, dont ce costume et surtout le beau profil de madame de N..., rappelaient la tournure noble et la grâce austère.
Avec tant d'avantages, elle n'aurait pas échappé sans doute aux bourreaux de la Terreur; mai^ son plus proche parent, ayant jeté son titre et son froc aux orties pour se sauver de leurs sanglantes mains, venait d'accepter un emploi éminent sous la dictature de Barras, ^ et elle se trouvait naturellement protégée par Tapostasie et le pouvoir naissant de son illustre parent.
En détaillant ainsi la grande parure de cette époque de transition entre la misère et la magnificence, nous voulons prouver à quel point la vanité était déconcertée par la simplicité Ji la mode.
Il doit être bien difficile de faire comprendre aujourd'hui, oil l'argent est le mobile de tout, le dieu des ambitieux, la gloire des hommes d'État, la passion des amants, le but des artistes, la muse des auteurs, qu'il a existé en France un moment, très-court à la vérité, oix ce roi de l'univers s'est vu détrôné par le mérite, la bravoure et la résignation : un moment où nos soldats ni payés, ni vêtus, ni nourris, marchaient gaiement à Tennemi et gagnaient des batailles ; un moment, où le jeune général choisi par la Victoire pour les conduire dans tant de capitales de l'Europe, disait à ceux que la faim, la misère abattaient :
« Soldats, vos besoins sont grands ; mais la première qualité du soldat est la constance à supporter la fatigua et la privation ; la valeur n'est que la seconde. »
Et tous, éblouis par ces nobles paroles, ressaisirent leurs armes, en s*écriant :
— La victoire nous donnera du pain 1
ELLËNOItS. 89
Un moment où les banquiers de Paris, seuls financiers à qui leurs gains légitimes permettaient de venir au secours de nos armées, prêtaient, sur sa simple garantie, à un général sans fortune, douze millions en numéraire, et cela pour empêcher ses braves, qu'il appelait ses enfants, de succomber à la misère ;
Un moment où une jeune personne, jolie, bien élevée, trouvait à se marier sans dot et sans trousseau ;
Où le manuscrit d'un auteur distingué, se donnait pour le prix des frais d'impression.
Mais chaque siècle a sa passion dominante : si Tavarice tue Tamour, là où elle ne règn'e pas, il a tout son empire.
Chaque jour alors amenait de ces mariages, où la fortune épousait l'esprit, le pouvoir la beauté ; de ces^ divorces, qui faisaient préférer la misère à Tantipathie et à la trahison. Le cœur, unç fois livré à tous les délices, les tourments d'une passion naissante, avait bien de la peine à la surmonter. Nul intérêt de vanité ne venait vous distraire de ce rêve continuel, où Ton ne voit jamais que la même image, où Ton n'entend que la même voix. On aimait pour le bonheur d'aimer, sans calcul, «ans d'autre but que celui de plaire, et comme tous les sentiments généreux, Famour de ce temps allait souvent jusqu'à la folie. EUénore en voyait de si nombreux exemples, qu'elle était terrifiée. Mais que peuvent les craintes, les avis de la raison en faveur du repos, contre les agitations, le délire d'un malheur séduisant !
L'Europe commençait à retentir des victoires de Bonaparte. C'étaient des acclamations, une ivresse populaire, dont les grands politiques s'alarmaient pour la
liberté ; ils savaient qu'en France, particulièrement, on obéit sans restriction à ce qu'on admire, et ils s'encourageaient à défendre une liberté, achetée par tant de douleurs et de crimes.
M. de Rheinfeld, qui devait succomber plus tard à la séduction du génie aux abois, se rangea parmi les opposants à la nouvelle puissance, jugée d'autant plus redoutable, qu'elle avait pour berceau la gloire, pour pifeslige le succès.
Cette résistance à l'entraînement général, lui donnait de fréquentes occasions de faire briller son esprit. On ne pouvait raconter les événements du jour, sans citer ses épigrammes et les bons mots de son amie, madame de Seldorf. C'était fort contrariant pour la personne qui fuyait sa présence , les salons où on le rencontrait, et tout cela dans le désir qu'elle avait de n'en plus entendre parler.
Cependant, Ellénore agit courageusement contre sa faiblesse; elle cessa d'aller chez les amis de M. de Rheinfeld, l'évita le plus possible dans*les endroits publics; et, après avoir mis tant de mois et de soins à l'oublier, elle crut y être parvenue.
Mais Adolphe en avait trop dit, pour supporter cette obstination à le fuir sans se plaindre.
Il écrivit d'abord à Ellénore, dans le seul but de se soulager du poids de ses pensées, sans intention de les lui adresser ; puis, enhardi par la sincère peinture des sentiments qu'il éprouvait pour elle, il avait raisonné (car on raisonne aussi dans la folie), et il s'était prouvé, qu'après l'audace de son aveu à Ellénore, il ne risquait pas d'augmenter sa colère ; que les torts d'un amour passionné ne se faisaient pardonner qu'en se conti-
nuant, et il se décida à envoyer ses lettres à madame Mansley, non pas sans avoir pris toutes les précautions possibles, pour qu'elles ne tombassent pas en d'autres mains.
Reproduire ces lettres, serait une indiscrétion coupable; s'efforcer de les imiter, serait une prétention ridicule. Ceux à qui Ton a confié dés lettres d'amour de M. de Rheinfeld savent si tant de mélancolie dans le cœur, tant de grâce dans l'esprit,. tant de délicatesse dans la flatterie, tant d'éloquence dans le désir d'être aimé, sont imitables.
Leur séduction fut irrésistible. Madame Mansley se persuada que le sacrifice d'un semblable amour suffisait à, sa conscience, et qu'elle n'était pas forcée d'y joindre celui des preuves parlantes d'un sentiment qu'elle pouvait combattre, mais non dédaigner.
Elle ignorait toute la supériorité d'une lettre sur une entrevue, où la présence de témoins importuns porte souvent la personne la plus spirituelle à dire des sottises, la plus prudente à commettre une indiscrétion, ou, ce qui est pis encore, à se trahir par l'affectation de son mutisme ou de son parlage à l'envers. Elle ne se méfiait pas de cette faculté de choisir, dans ce qu'on pense, ^ui fait d'une lettre l'expression franche de la passion, sans s'exposer à trahir aucun de ces mouvemehts spontanés qui en pourraient faire soupçonner le désintéressement et la durée ; elle s'abandonnait à tout le charme de ce portrait flatté,. de cette harmonie de paroles qui enivraient son imagination et son cœur.
don céleste de peindre ce qu'on sent avec des mots heureux, persuasifs! Présent funeste qui fait tant d'innocents parjures et tant de belles dupes! Passer la
journée, la nuit, avec un billet tendre, le relire, le commenter cent fois, le graver dans sa mémoire, en faire l'évangile de son cœur! Quoi de moins coupable, diton, lorsqu'on se promet de fuir celui qui Ta écrit? L'absence n'est-elle pas un sûr remède contre cette affreuse maladie ?
A cela nous répondons, en suivant la métaphore, que Tamour est comme la peste, il se gagne par lettre.
Plus EUénore reconnaissait cette vérité, plus elle cherchait à s'aveugler et à se contenter de se montrer sévère et même assez malveillante envers M. de Rheinfeld, espérant lui cacher sous cette froideur glaciale, sous une différence d'opinions dont elle exagérait l'antipathie, la faiblesse qu'elle avait pour ses lettres; mais les recevoir sans les renvoyer était leur accorder une faveur dont Adolphe se trouvait trop heureux pour ne pas la payer sans regret de tout ce que tentait EUénore pour lui ôter de son prix.
D'ailleurs, Adolphe savait que madame Mansley, sans cesse en lutte .avec sa destinée, protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles, contre les jugements qu'on portait sur elle; que sans cesse tourmentée d'une idée particulière, au milieu de la conversation la plus générale, elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière quelque chose de fougueux, d'inattendu qui la rendait encore plus piquante ; dans ses moments de verve, d'indignation, Adolphe l'examinait avec inté-. rêt et curiosité comme un bel orage.
Le dépit d'EUénore s'augmentait de cette espèce d'admiration; elle s'en faisait un prétexte vis-à-vis d'elle-même, pour se rassurer contre l'attrait d'uii
ELLÉNOBE. 93
amour assez froid pouf s'y bien observer, lorsqu'un mot d'Adolphe, une allusion à la lettre de la veille venaient la replonger dans ce trouble divin, cqtte ivresse de la pensée qui naît de ce mot : — Il m'aime! ^ De toutes les personnes qui s'amusaient à exciter les ' discussions, les mots amers d'Adolphe et d'Ellénore, madame Talma seule en avait deviné le vrai motif.
— On ne se hait pas si haut, disait-elle à Chénier, et j'ai peur pour cette pauvre révoltée. Si le malheur veut qu'elle s'aperçoive de tout ce que ce grand pâle d'Adolphe a de ravissant dans l'esprit et le cœur, son goût pour la sagesse, sa résolution d'expier les torts dont elle est innocente, sa Jerreur de l'opinion, sa rage de vouloir reconquérir une place à jamais perdue, n'y pourront rien; elle l'aimera, et le pis est qu'elle aura la sottise de s'en faire un crime.
— J'ignore ce qui se passe dans l'âme de madame Mansley, dit Chénier en souriant, et si les injures spirituelles dont elle accable souvent M. de Rheinfeld sont un langage de convention pour éprouver notre crédulité imbécile; mais j'ai parfaitement découvert à l'interrogatoire que j'ai subi ce matin, ce qui rend Adolphe rêveur, impatient, enthousiaste, ironique, selon que la voix de votre belle amie devient plus sévère ou plus douce.
— Quoi! madame de Seldorf se douterait?...
— On se doute toujours de ce que l'on craint. Ce n'est pas qu'elle le soupçonne de porter ailleurs son hommage, comftie vous dirait le vicomte, il ne trouvera jamais une plus belle occasion de le placer; elle est sûre de ne pas perdre les adorations ostensibles dues à ses talents et à sa célébrité ; mais les devoirs de l'amour-
propre une fois remplis envers les coryphées de la société, Tamour va souvent se divertir en moins bonne compagnie, et madame de Seldorf soupçonne celui d'Adolphe* de cette petite débauche. Je ne sais par quelle fatalité la calomnie qui travaille si bien d'ordinaire, a manqué son effet sur l'esprit de madame de Seldorf. On a eu grand soin de lui répéter les sots bruits accrédités sur le compte de madame Mansley; de la ranger parmi ces femmes galantes qui aiment et qu'on aime sans conséquence; elle a deviné, avec sa perspicacité ordinaire, la supériorité de cette jolie femme, à l'acharnement qu'on mettait à en médire, et j'ai été confondu de la trouver si disposée à croire le bien que j'en pense.
— Cela ne m'étonne pas; Tesprît rend juste. Mais ce qui me surprend, c'est que madame de Seldord ait été assez dominée par le sentiment dont les femmes détestent le plus à convenir, pour vous en parler si naïvement.
— Aussi ne l'a-t-elle pas fait. Nous avons eu grand soin d'employer l'un et l'autre tous les mots qui devaient déguiser le vrai sujet de la conversation. Elle me questionnait sur madame Mansley, comme cédant uniquement à l'intérêt qu'inspire une personne injustement flétrie, mais distinguée, partant fort malheureuse. Quant à moi, je lui répondais sur Adolphe en amenant tant bien que mal la différence d'opinion qui provoquait souvent entre lui et madame Mansley des querelles assez vives, et où leur peu de sympathit se laissait trop souvent apercevoir. Enfin, je tâchais de calmer Tinquiétude que madame de Seldorf me cachait ; et, de son côté, elle m'apprenait le nouvel amour d'Adolphe,
ELLÉNOHE. 95
en voulant m'en ôter l'idée. Ainsi, sans nous rien avouer, nos pensées s'échappaient à travers un flot de paroles insignifiantes. Vous avez dû souvent causer de même; cela épargne l'embarras des aveux sans rien ôter aux charmes de la confiance.
— Eh bien, qu'est-il résulté de ce beau manège ?
— Que me voîlà initié malgré moi dans un mystère qui intéresse également trois personnes que j'aim^e et qui vont me prendre en horreur dès qu'elles me croiront dans le secret de ce qui les agite.- J'ai toujours eu de ces bonnes fortunes-la.
— Pauvre Adolphe! je le plains.
— C'est singulièrement placer votre pitié ; je la croyais due aux victimes, et non pas au bourreau.
— En amour, reprit madame Talma, il est d'excellents bourreaux, pleins de remords, d'égards et de tendresse. Vous qui parlez, vous l'avez été tout comme un autre, et vous ne pouvez avoir perdu le souvenir du supplice attaché au crime'd'une infidélité de bon goût ; l'inconstance brutale est bien moins douloureuse pour l'innocent et le coupable, mais ces ménagements humiliants pour tous deux, ces ruses, dont le succès vous dégrade plus aux yeux de celle qui vous plaît qu'aux yeux de celle qui vous pleure ; cet arsenal de tromperies qu'il faut déployer à chaque bataille, les rend mortelles. Le mieux est de résister en Spartiate ou de céder en Sybarite. Et voilà précisément ce dont Adolphe est incapable; il n'aura jamais la force de reno^jcer à l'honneur d'adorer madame de Seldorf, d'être le confident de son esprit, l'esclave de son génie, et il ne saura pas davantage résister au charme invincible qui fait de madame Mansley la femme la plus attrayante, la plus piquante, la plus
tourmentante à aimer, la plus impossible à oublier.
— Alors comment faire pour le sortir de peine, ou plutôt de son luxe de plaisir?
— 11 faut l'engager à suivre madame de Seldorf dans le voyage qu'elle projette.
— Et nos affaires politiques ? Songez donc que dans la crise où nous sommes, une voix puissante et plaidant pour la liberté nous est fort utile. Le nombre de ses défenseiu's diminue à chaque conquête de notre général. Une campagne de plus« et nou| n'aurons tant fait de bien et de mal que pour changer de dynastie. Si Tamour se joint à la victoire pour faire déserter ce qui nous reste de républicains, nous ne serons pas longtemps libres.
— Eh bien, si la présence d'Adolphe vous est nécessaire, c'est madame Mansley qu'il faut éloigner d'ici, et je me charge de ce soin. La pauvre femme ne sera pas difficile à déterminer. Elle est de trop bonne foi dans sa résolution vertueuse pour se refuser au seul moyen de la tenir.
Au moment où madame Talma achevait ces mots, EUénore parut à la porte du salon, le visage paie, les traits contractés et dans une agitation pénible qu'elle s'efforçait en vain de dissimuler. On devinait qu'elle était porteur d'une nouvelle triste et qu'elle cherchait les expressions qui en devaient le mieux atténuer l'effet, soin touchant qui trompe toutes les terreurs, excepté celles d'une mère.
Si, comme le prétendent -certains "philosophes, les faibles humains ont été de tout temps pourvus des
mômes vertus et des mêmes vices, on ne peut nier Tinfluence des révolutions sur la manière d'exercer les unes et les autres.
Les grands dangers ramènent aux idées vraies ; là seulement, la générosité, le dévouement, le courage héroïque reprennent leur rang. Les convenances du monde, ces mille et une lois d*une société détrônée, se bravent sans inconvénient. On pardonne aux fautes rachetées par de nobles qualités; on préfère Timprudence au calcul, la faiblesse à Thypocrisie ; enfin. Ton «st moins prude et plus sévère.'
Cela explique l'indulgence qu'on avait, à l'époque que nous retraçons, pour les torts de l'amour, et le peu de soins qu'on prenait d'en cacher les suites. Les plus grandes dames de l'ancien régime réduite au veuvage par la faute de l'anarchie, payaient quelquefois leur sortie de prison d'un abandon complet ; et quand le libérateur était jeune et beau, lorsqu'il risquait sa vie pour sauver celle de la noble prisonnière, la reconnaissance de celle-ci était sans bornes. Il existe encore plusieurs preuves vivantes de cet excès de gratitude; on les cachait peu, lorsque le mystère n'était pas indispensable, et l'on voyait chaque jour de jeunes insensées préférer l'éclat d'une rupture à l'ennui de tromper un vieux mari, au remords de lui donner des héritiers de fantaisie.
C'était fort immoral, dit-on, d'un exemple pernicieux. Il vaut mieux tromper saintement, soit : onnepeutdis- ' puter des goût^ni des vices ; mais enfin, la naïveté dans les passions, le désintéressement dans les liaisons de cœur, était un des travers dq l'époque. On en est bien àorrigé.
m ELLÉNORË.
La spirituelle Julie, dont la vie noblement galante avait été cruellement expiée par son mariage avec un homme de grand talent, d'une admirable figure, mais beaucoup plus jeune qu'elle, avait eu avant ce mariage un fils, que son père, excellent gentilhomme, ne reniait pas, et auquel il avait donné son nom et la meilleure édilcation militaire.
Félix de Ségur était un de ces modèles de jeunes officiers, dont les auteurs de romans et les femmes exaltées faisaient alors leurs héros. Intrépides à l'armée, timides dans un salon, passant de la mélancolie d'un amoureux à la gaieté d'un enfant; c'était la bravoure, rélégance en personne.
L'abnégation de soi-même, si commune chez les mères, avait décidé madame TaUna à laisser demeurer Félix chez son père pendant ses moments de congé. Elle comptait avec raison sur l'empire d'une si douce présence. En effet, le vicomte de Ségur, dont la frivolité se bornait à son langage, sans influer sur ses actions, avait pour Félix une tendresse extrême, et ne s'absentait jamais de Paris quand il était permis k son fils d*y séjourner quelque temps; mais il était à l'armée, et le vicomte venait de partir pour Barège, où une affection de poitrine l'attirait. Son appartement était resté confié à un vieux valet de chambre, qui, après avoir régné sur un nombreux domestique, en était réduit à cumuler les emplois d'intendant, de cuisimer, de frotteur, etc.
Ce brave homme balayait humblemeiH l'antichambre de son maître, lorsqu'on frappa vivement à la porte. Il ouvre, et jette un cri perçant en voyant le jeune Félix étendu sur un brancard porté par deux hommes. La
pâleur du blessé redouble Teffroi du valet de chambre. 11 aide à le transporter sur le lit du vicomte, et commande à l'un des porteurs d'aller chercher un chijurgien.
Il [accable de questions le jeune officier, qui ne l'entend pas ; car la douleur d'une blessure rouverte et la perte de sang qui en résulte, l'ont fait évanouir. Enfin, le conunissionnaire arrive suivi de M. du P... et d'une garde-malade, qui vient offrir ses soins; le portefaix la recommande avec un zèle tout particulier.
A scm air modeste, preuve de douceur, à ses cheveux gris, preuve d'expérience, Comtois pense qu'elle lui sera fort utile dans les soins qu'exige l'état de son jeune maître, et il lui promet de l'installer la nuit même, auprès du lit du mourant.
Les secours de M. du P... l'ont bientôt ranimé, et Félix raconte comment ayant eu la poitrine ouverte par un coup de sabre autrichien, au même moment où la balle d'un Bavarois lui labourait le bras gauche, à Taffaire de Mantoue, on l'avait transporté à l'ambulance; là ayant été traité par des moyens expéditifs, il s'était cru assez rétabli pour avoir la force de venir achever sa guérison dans sa famille, mais les cahots des four* gons et de la diligence ayant rouvert ses plaies, il était tombé sans connaissance en arrivant à Paris.
Aux vifs reproches que le docteur lui adressa sur l'imprudence d'entreprendre une si grande route dans un état si déplorable, Félix devina sans peine qu'il était ~ en danger. II s'excusa en disant :
— Vous avez raison, ce départ devait m'achever. Mais, que voulez-vous? je préférais mourir ici, à souffrir là-
bas; j'avais si peur de ne pas pouvoir dire adieu à,., mes amis. ^ ^
En finissant ces mots, la bouche de'Félix se remplit de sang. Le chirurgien luiTecommanda le plus grand calme et un silence absolu; puis, prenant à partie vieux ' Comtois, ils passèrent dans un cabinet qui séparait la chambre à coucher de la salle à manger. Le docteur, après avoir écrit plusieurs ordonnances, dit en les remettant au valet de chambre d*en presser l'envoi.
— La situation est grave, ajouta-t-il, et je vous engage à en prévenir ses parents.
Au môme instant un cri aigu se fit entendre ; il venait de la salle à manger. Comtois, dans son trouble, n'y prit point garde.
A peine le chirurgien est-il parti qu'il va rejoindre la garde-malade, lui fait quitter la salle à manger, l'établit au chevet du lit de Félix, et (^urt chez l'apothicaire. Pendant que celui-ci confectionne, pèse les drogues ordonnées. Comtois va chez madame Mansley, lui apprend l'état déplorable dans lequel on vient de rapporter son jeune maître, et la supplie de préparer madame Talma à recevoir cette triste nouvelle.
L'effroi qui fait balbutier Comtois passe vite dans l'âme d'EUénore. Elle se charge du soin douloureux d'amener sa vieille amie à comprendre le malheur qui la menace; mais la pauvre mère la devine plus qu'elle ne l'écoute, et, faible de santé, sans défense contre un coup si rude, elle tombe dans une attaque de convulsions, suivie d'une fièvre chaude, qui la plonge ellemême dans un danger imminent.
Ellénore, mue par la reconnaissance, if hésite pas h se consacrer aux soins que réclame la maladie de la
(ELLÉNORB. iOl
mèie, et veut la remplacer le plus possible auprès de son fils.
Dès qu'^elle a confié madame Talma à Tamitié de madame de Condorcet, elle se rend chez Félix, demande à le voir au nom de sa mère. Comtois répond qu'on lui a défendu de laisser entrer personne chez son jeune maître.
— Grâce à la potion qu'il a prise, il est assoupi maintenant, ajoute-t-il, et ce serait un meurtre que de lé réveiller.
— N'importe, dit Ellénore, j'ai promis à madame Talma de lui rapporter la vérité sur l'état de son fils; il y va de sa vie à elle et je le verrai, fiez-vous à moi pour respecter son sommeil.
En disant ces mots^ elle ouvrit doucement là porte de la chambre, et marchait à pas muets vers lé lit du malade.
Tout , à coup elle s'arrête et retient une exclamation en reconnaissant dans la garde qui tient le' poignet de Félix et compte les battements de son pouls, une des plus belles femmes de Paris, la comtesse d'Ermoise la nièce de M. de Savernon.
— Vous le voyez, dit la comtesse d'une voix à peine articulée, il se meurt.
Et cachant sa tète dans ses mains, ses tarme^ l'inondent.
11 y avait dans ce peu de mots toute l'histoire dés amours de la'charmànte Honorine avec l'aimable Félix.
Madame Mansley se trouvait inopinément initiée dans un secret dont il fallait qu'elle fût délateur ou complice. , . ^
«» ELLÉNORB.
Madame d'Ermoise était l'ennemie de madame Mansley, comme toutes les nièces qui rêvent des amours aobbitieux pour leur oncle le sont de la femme qu'il aime. Elle ne pardonnait pas à EUénore d'inspirer à M. de Savemon un sentiment assez exclusif pour le rendre très-insouciaift des affections, des intérêts de sa faaiille. En dépit des obligations qu'elle lui avait, elle médisait si souvent et si hautement de madame Mansley, affectait tant de noépris pour ce qu'elle appelait ses aventures galantes, et tant de dédaiii pour sa position dans le monde, que le noble cœur d'Ellénore n'avait pas le choix en cette circonstance.
— Rassurez-vous, madame, dit-elle à la fausse gardemalade, etn'ajoutez pas à toutes vos douleurs la crainte d'une lâcheté dont je suis incapable; né pensons qu'à ce pauvre ami.
— Ah ! madame, que de générosité! s'écria madame d'Ermoise d'une voix étouffée, et en couvrant la main d'ElIénore de baisers et de larmes.
— Les vomissements de sang sont-ils arrêtés? interrompit madame Mansley, désirant se soustraire à la reconnaissance d'Honorine.
— Seulement depuis deux heures; mais M. duP... qui me parle sans ménagement, comme à Une vraie garde-malade, ne me dissimule pas le danger du pauvre blessé; et comme je ne lui survivrai point, peu ^'importe ce que dira le monde après nous.
— Dieu nous le rendra, j'espfere, reprit EUénore, il doit ce miracle à l'amour qu'il in^ire, à votre dévoue^ ment, madame; mais il ne faut pas lui faire acheter son bonheur au prix de votre perte, il en serait inconsolable. Vous avez un mari, une famille à ménager. Songez aux querelles sanglantes qui pourraient résulter d'un éclat entre F^lix et celui dont vous portez le nom ; ils sont tous deux de braves officiers servant dans la même armée, se rencontrant sans cesse, et trop jeunes pour mépriser les propos médisants, les avis anonymes. Votre présence ici serait bientôt révélée ; par amour pour lui, ajouta-t-elle en montrant Félix, retournez dans votre maison, je m'engage à vous y faire porter d'heure en heure des nouvelles du malade, à vous laisser pénétrer chez lui, sous ce déguisement , un moment chaque matin; mais qu'on vous voie chez vous, qu'on ne soupçonne pas que la belle comtesse d'Ermoise ait oublié ce qu*elle doit à ses devoirs, à son nom, à sa position, pour n'écouter qu'un amour coupable.
— Et c'est vous qui m'ordonnez un semblable sacrifice? Vous qui savez si ce monde injuste tient compte des tortures qu'on s'impose pour lui?... Non, tant que je craindrai pour la vie de Félix, je ne le quitterai pas.
En cet instant, M. du P... vint savoh* l'effet de sa potion, il trouva le malade plus calme, et dit que si le sommeil se prolongeait dans la nuit, et qu'il lie survint pas de nouveaux accidents, sa blessure serait probablement fermée et le malade hors de danger; mais à la condition de garder un régime sévère et d'éviter toute espèce d'émotion ; car une nouvelle hémorragie le replongerait dans un état désespéré. •
— Vous l'avez entendu, ms^ame, dit EMénope après
le départ du chirurgien. Vous vous soumettrez à l'ordon* nance. Je cours répéter ces paroles d'espérances à la mère de Félix. Elles la sauveront, j'espère; dans un quart d*heure, la gouvernante qui a élevé ce pauvre blessé viendra vous remplacer près de ce lit, c'est une vieille amie habituée à le soigner, et qu'il reverra avec un plaisir d'enfant. Il n'en serait pas ainsi de la joie de vous retrouver là. Elle lui donnerait un battement de cœur qui serait le dernier. Par pitié pour lui, pour sa mère, cédez à mes supplications ; promettez-moi ce qu'il exigerait de vous, s'il avait la force de vous implorer. . ,
— Oui... c'est sa volonté... qui passe par votre bouche... J'obéirai... mais vous me le jurez... j'aurai à chaque instant de ses nouvelles... sinon je deviendrai folle, et l'inquiétude me fera tout tenter. .
Après avoir rassuré madame d'Ermoise^et s'être bien convaincue de sa résignation à suivre un avis d'où dépendaient tant de grands intérêts, après s'être engagée de son côté à ne pas parler à M. de Savernon de la rencontre qu'elle venait de faire, à le tromper s'il fallait sur l'imprudence de sa nièce, EUénore courut rendre à la mère de Félix l'espoir qui devait la ranimer; puis elle voulut remplacer près d'elle la bonne Marguerite, dont les soins intelligents allaient passer de la mère au fils.
Par cet arrangement, madame Mansley sauva peutêtre la vie à deux amis, et sûrement l'honneur à une ennemie ; on verra comment elle fut récompensée de la plus belle de ces deux actions.
Avec l'espérance de revoir bientôt son fils, madame Talma recouvra assez de santé pour permettre à EUé- «ore de la ne pas veiller plus d'une nuit.
Ea rentrant le lendemain chez elle, madame Mansley trouva M. de Savernon dans une agitation extrême» '
— Ah! mon Dieuî que vous est-U arrivé? s'écriat-elle.
— Nous sommes dans une inquiétude horrible, r^ pondit-il; ma nièce a disparu depuis hier matin; on ne sait où elle a passé la nuit. Nous craignons qu^elle n'ait été arrêtée. Elle parle souvent fort mal des autorités régnantes, et si le malheur veut qu'un de vos patriotes l'ait dénoncée comme suspecte, surtout comme munie de faux certificats de résidence, on l'aura conduite en prison sans lui donner le temps ou les moyens de prévenir sa famille. Voilà ce que nous pouvons supposer de moins malheureux; car }'ai bien une autre crainte vraiment; c'est une femme à moitié folle, et qui l'est devenue tout à fait depuis que ce petit Félix s'est amusé à s'en faire adorer. Elle aura lu dans les journaux qu'il a été grièvement blessé à la dernière bataille, elle est capable d'être partie pour le rejoindre et le revoir avant de mourir. Si c'est ainsi, son mari déser-tera pour les venir tuer tous deux*; et Dieu sait quel , sera le désespoir de toute notre famille.
— Rassurez-vous, dit EUénore en adoptant la première supposition de son ami, pour lui ôter toute idée delà seconde. Je sais... qu'en effet madame de Sermoise a été mise en surveillance pendant plùsieurs.». heures... par suite d'une imprudence... qu'il ne faut pas ébruiter... mais j'ai tout lieu de croire qu'elle est libre maintenant... Je vais m'en assurer...
— Comment cela?
— Je ne puis vous le dire... Les personnes qui me servent en cette circonstance demandent... le fecret.
Qu*il vous suffise de savoir que c*^t... Mais qu'importe la cause d^un fait sans nulle importance? Sauf quelques mots imprudents, votre nièce n'a rien à se reprocher. On l'a traitée avec beaucoup d'égards. Soyez tous assez raisonnables pour oublier ce petit événement, et il n'en restera pas trace.
En vain M. de Savemon insista pour en savoir davantage. Ellénore resta muette; elle menaça de ne plus s'intéresser à la mise en liberté de madame de Sermoise, tà l'on s'obstinait à vouloir en apprendre plus qu'elle n'en pouvait dire.
A peine se donna-t-elle le temps de changer de robe, de monter en fiacre, d'arriver chez Félix, et de faire démander sa garde.
Madame de Sermoise, confuse et joyeuse, lui saute au eou en s'écriant :
— Il est sauvé! M. du P... vient de nous l'assurer; ah! patdonnez-moi de ne vous avoir point obéi; je vous ai trompée sa<is le vouloir... Je me croyais plus-de courage ; mais tant que je l'ai cru mourant...
— Que je le voie, interrompit EllénOTe, qu'il m'aide à vous secourir, maintenant, sinon voi» êtes perdue.
En parlant abisi, madame Mansley entre, dans la chambre de Félix, lui raconte l'effet de la di^arition de madame de Sermoise dans sa famille, le9 moyens qu'elle a de l'expliquer sans la compromettre. Mais pour cela, il faut qu'elle se prête au service qu'on veut lui rendre; il faut qu'elle adopte le conte imaginé par son oncle, et se laisse à l'instant même ramener chez elle par Ellénore.
V€&Xj touché d'un zèle si génâreux, commande au nom de l'amour. Sa voix, quoique bien faible, est en*
ELLËNORË. loi
tendue; et bientôt, protégée par Ellénore, madame de Sermoise rentre chez elle, sans avoir mâme à rou^or près de sa femme de chambre, à qui madame Ifendey fait un récit tellement probable de la prétendue arrestation de sa" maîtresse, qu'elle n'a pas le moindre soupçon de la vérité.
Bientôt toute la famille de madame de Sermoise vient s'assurer de son retour, et promettre de ne pas divulguer là faute ni la punition imaginaire,
Les secrets ne devraient jamais être trahis par les personnes les plus miéressées à les garder, et pourtant c'est ce qu'on voit sans cesse.
Le jeune Félix, ravi dés preuves d'amour et d'amitié que lui avait valu l'honneur d'être percé d'une bolia autrichienne, faisait ajouter chaque semaine quidqaes jours de plus k son congé pour les employer à té^ méigner sa reconnaissance trop passionnément poulie.
La manière dont on vivait alors, sans étiquette, sans devoir de société ni d'orgueil, donnait une grande facilité à suivre ses inclinations. U en résultait que les amotnrs, déjà si mal dissimulés quand le nwnde s'en occupe et s*en incUgne, étaient naïvement trahis par le besoin de se voir, d'être toujours ensemble, et par le peu d'obstades qu'on rencontrait dans l'accomplisse** ment de son b(mheur.
Cette classe choisie, composées de rangs plus ou moins élevés, mais dont les manières sont semblables, cette espèce de confrérie qu'on a appelée de tous temps la bonne compagnie, était alors si dispersée, si bouleversée, qu'on se croyait à l'abri de sa poUce et de ses jugements; sauf l'intéressé principal qu'il fallait tromper à tout prix, on se contraignait fort peu avec
m ELLÉNOKË.
les indifférents, et ce dédain offensant, ils s^en vengeaient d'ordinaire par d'innocentes plaisanteries, qui, répétées de bouche en bouche, devenaient bientôt d'infâmes délations.
C'est ainsi que M. de Sermoise fut instruit des assiduités de Félix près de sa femme. Un de ces amis zélés, dont le plus grand plaisir est de mettre au désespoir l'ami qu'il préfère, s'était vanté, -par lettre ail jeune capitaine, d'avoir exercé une telle surveillance sur les sentiments et les démarches de madame de Sermoise, qu'il ne pouvait se taire plus longtemps sur sa conduite.
Cette perfide nouvelle arriva au camp le soir même d'une affaire où M. de Sermoise s'était particulièrement distingué. Succès glorieux; à cette époque où l'héroïsme <:ourait les rangs de l'armée. Confiant dans sa réputation de brave, dans la nouvelle preuve qu'il vient de donner de son dévouement à la. patrie, M. de Sermoise croit pouvoir suivre l'impulsion de sa colère sans compromettre son honneur jniiitaire. Il part la nuit même, et sous la blouse d'un charretier, il traverse à pied les montagnes qui séparent la France de Tltalie. Muni d'une petite somme en or, Il se met à la suite d'un conducteur de vins du Midi, lui rend quelques se;*vices, guide ses chevaux pendant que le charretier sommeille étendu sur ses tonneaux, et parvient ainsi à gagner Paris, en passant partout pour l'aide du conducteur.
A la faveur de son déguisement, M. de Sermoise va se placer en embuscade près de la maison de sa femme. Il y voit entrer M. FéUx de Ségur. Il a peine à maîtriser je premiw" mouvement qui le'porte à se jeter sur lui pour l'étrangler, quitte à se battre ensuite s'il échope dans l'attaque. Mais son amour l'arrête. Si l'avis qu'il a
reçu était faux? si, abysé par l'apparence, on avait pris rintérét que toute femme porte à un pauvre blessé, pour Tentraînement d'une passion coupable? si quelque maîtresse détrônée par le mariage avait imaginé cette calomnie pour se venger du même coup de son infidèle et de sa rivale? doux espoir! comment ne pas tout tenter pour s'assurer de ce qd'on désire!
C'en est fait, M. de Sermoise n'en croira que lui; et pour combiner à loisir les moyens les plus prdpres à réclairer, il s'assied à la seule table qui soit libre, les autres étant occupées par des ouvriers et des domestiques du voisinage.
Ces derniers, échauffés par le vin, parlent très-haut; l'un d'eux demandé à un de ses camarades s'il ne viendra pas avec lui, le soir même, au fameux drame de Robert, chef de Brigands , qui fait courir tout Pari^ au Marais.
— Est-ce que jç le peux? répond ce dernier; ne fautil pas que j'aille chercher mon maître au Vaudeville, ous qu'on donne une pièce de son père?
— Est-ce qu'il n'est pas guéri de sa blessure? est-ce qu'il a encore besoin de toi pour le soutenir?
— Ah! vraiment il se porte aussi bien que toi et moi, et il ne craint pas d'aller à pied ; mais quand il est avec madame de Sermoise, ce qui arrive tous les jours, et qu'il fait mauvais temps, faut que je sois là pour leur aller chercher un fiacre.
— Ah ça! dis donc, ça va joliment avec cette petite 'femme->là; et si, comme je le crois, ton maître est généreux, c'est un amour qui doit doubler tes profits.
— Cela ne te regarde pas; les domestiques ne doivent pas se mêler des affaires des maîtres. Certainement,
idoB OB^porte de InHets, pfe» cm a de pettAolfes^ et je tmmB igMn» pa»; ausû je s^û» trèa4àché de perdre Hue si booBe place ; c*e^ pourquoi je ne veux pas me faire fonder : j'irai un autre jo«r voir ce b^EU i»rigand; Biate, quant h ce soir^ je serai de plaiïlon au Vaudeville de la rue de Charlre»«
On devine qu'au nom de madaoie de Sennoise, le fâia charretier avait tressailli, et que son attention s'éiaii portée tout entière sur les causeurs attablés près de kâ»
— J'irai au Vaudeville, pensa-t-il^ je me placerai dans les combles, à l'abri de tous les regards qui pour-raient me reconnaître* De là, je les observerai tous les deux, et je saurai bientôt à quoi m'en tenir. Oh! que le ciel prenne pitié de moi, et m'épargne quelque foûe.
M. de Sermoise passa tout le temps qui s'écoula entre la conversation qu'il venait d'entendre et l'heure du sqpectacle, à se raisonner sur sa situation et sur le parti à prendre dans le cas, trop facile à prévoir, où il aurait la certitude d'être trahi; car il avait été aimé de sa femme; il savait de quel feu ses yeux s'animaient lorsqu'elle écoutait la voix qui lui était chère ;, de quelle bngjyieur divine s'embellissait chacun de ses mouvements quand une tendre émotion troublait son cœur; et, semblable à Tavare à qui l'on vient de voler son trésor^ il était sûr d'en reconoaitre jusqu'aux moindres pièces de monnaie.
L'envie de se convaincre, cette m»iie si fatale aux jaloux, qui les porte d'ordinaire à la tyrannie, au meurtre même, a^t différemment sur M., de Sermoise ; lorsque par la suite de son espionuage conjugal, il n'eut plus aucun doute sur son maDieiir, il ne pensa qu'à
Bi.LÉKORE. 111
s'âter tout mojmi de céder à sa juste colbte; il sentit qa'en revoyant son rival ou sera infidèle, il ne pournnt contenir sa rage; qu'il ea r^nlterait un éclat funeste à toos les trois, sans que la joie féroce de la ver^^nce pût compenser la perte d^un bonbeur à jamais évanoui. EhSn, dans son désespoir généreux, préférant souffrir seul, à la triste consolation de faire partager son supplice, il se décide à s'eirfuir au bout du monde, à déserter, à lais^r croire ^ à si mort, certain qu'on le supposerait plutôt tué que traître à sa patrie.
Sans autre ressource que les dix-huit louîs qui Im restent, il marche vers le nord tant que ses forces le lui permettent, demandant l'hospitalité de grange en grange, vivant de pain et d'eau, couchant sur la paflle, lavant lui-même son linge dans les rivières qu'il lui faut traverser, évitant toute camaraderie de voyageur qui pourrait faire soupçonner sa blouse de cacher un habit, choisissant les sentiers les plus déserts ; il marche sans repos, sans désir d'arriver; uniquement pour n\ettre le plus d'espace possible entre Im et ce qu'il regrette!
Nous ne le suivrons pas dans ce pèlerinage sans but, sans exemple,peut-ètre, car le courage de s'isoler dans sa douleur est le plus difficile à l'homme. Se venger et se plaindre, voilà les besoins les plus impérieux de son âme. îTy pas céder, se réâgner à porter sa croix sai» murmure, à subir dignement son martyre, c'est imit^ le ChrÊrt ; c'est s'élever jusqu'à Dieu.
Le bmit de la cBsparition du capitaine Sermoise se répand bientôt dans l'armée. Son général écrit à Paris pour sTOir des nouvelles du déserteur; m^is pers<nfme ne fa tu, et toutes le» démarebes inrâoonées pour s'assorer qu'H n'a pas été la vidiaoe fus wsààeA oci d'un
us ELLËiNOUE.
assassinat n'amènent aucun renseignement. Sa famille, ses amis sont dans une anxiété sans pareille. Sa femme pleure, mais sans montrer celte cruelle agitation qui naît du combat d'une triste certitude avec un reste d*espoir. On dirait qu'elle est dans la confidence du ciel, et qu'elle sait comment il a disposé du sort de son mari; des sanglots seuls s'échappent de son cœur; nulle plainte, nulle parole ne soulage sa peine, et lorsqu'émue de sa sombre douleur on cherche à lui prouver que n'ayant pas la preuve du malheur qui la désole, elle doit en douter encore, elle lève au ciel ses yeux baignés de larmes et répond par cet amer sourire du désespoir qui déconcerte toute tentative de consolation.
Ellénore avait prévu ce que l'imprudence de Félix et de madame deSermoise leur attirerait de chagrins et de blâme. Elle aurait pu s'armer contre eux de leurs dédains de ses avis pour les abandonner au châtiment qu'ils avaient mérité. Mais la noblesse de son cœur ne lui permettait pas ces lâches procédés que le monde appelle de sages précautions, et elle courut offrir à madame de Sermoise tous les secours d'une amitié qui tenait plus de la pitié que de la sympathie.
Elle fut accueillie avec les témoignages d'une tendre reconnaissance; car c'était avec madame Mansley seule qu'Honorine pouvait parler de Félix. L'éclat produit par la disparition de M. de Sermoise avait porté l'attention publique sur sa femme ; il ne lui était plus possible de laisser entrevoir sa faiblesse sans devenir aussitôt l'objet de l'indignation générale. Il avait faUu cesserabus ses rapports avec celui qu'on soupçonnait être la cause de l'événement qui faisait alors le sujet de toutes les conversations, et le beau visage d'Ëllénore était le seul qui
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reflétât aux yeux d'Honorine les regards qui venaient de se fixer sur lui.
^Mais ce prestige consolant devait bientôt s'évanouir. Le ministre de la guerre venait d'envoyer au jeune de Ségur Tordre de rejoindre l'armée d'Italie ; il partit.
Dès lors, la présence d*£llénore perdit beaucoup de son charme auprès de madame de Sermoise, dont l'amour étant égoïste comme elle, ne se dérangeait de son sentiment que pour ce qui le servait.
Ce refroidissement, Ellénore le mit d'abord sur le compte de l'atonie qui succède aux grandes crises. Mais elle fut bientôt obligée d'en reconnaître le vrai motif. Les insolences marquées de laitiarquise de LaRochette et de la vieille duchesse de Nortvallon ne lui laissèrent pas la moindre illusion à cet égard. Ces dames, toutes deux proches parentes de madame de Sermoise, accusaient madame Mansley d'avoir non-seulement protégé, mais encouragé l'amour d'Honorine pour M. de Ségui:. L'indiscrétion d'un domestique avait appris leur rencontre auprès du lit du jeune blessé. On n'ignorait que les efforts d'Ellénore pour faire quitter à madame de Sermoise, son déguisement et pour la décider à rentrer chez elle. Enfin cette famille,qui aurait dû bénir TinfRience d'Ellénore en cette circonstance, fut la plus acharnée à calomnier sa conduite et ses Jouables intentions.
— Que pouviez-vous attendre des conseils d'une semblable créature? disait la duchesse à sa petite-fille; vous étiez bien sûre qu'elle vous entraînerait le plus possible à suivre son exemple; parce qu'elle est la maîtresse de votre oncle, ce n'est pas une raison pour lui obéir. Ces dames-là ont tant d'intérêt à faire tomber une femme honnête à leur niveau ! •
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— Eooore, répondait Tmâre, m fionorioe aiait Texcuse d'une de ces camaraderies de prison qui nous ont liées parfois à des êtres indignes de nous approdier, et qu'U fallatt une révolution sanglante pour mettre esi rapport avec nous. Mais payer le peu de services que cette madame Mansley prétend avoir rendus à notre famille par le déshonneur de celte même fannile, c*est trop cher. Nous sommes quittes du reste, et nous pouvons, sans scrupule, la remette à sa place, €a lui témoignant notre juste ressentiment pour la part qu'elle a prise dans cette sotte aventure. C'est laoe bonne occasion de cesser de la voir, il ne faut pas, fe laisser échapper, et M. &e Savemoa en pensera ce qu'il voudra ; mais notre complaisance envers lui ne peut aller plus loin.
Madame de Sermoise combattit faiblement cm jHéceptes d'ingratitude; d'abord, parce qu'elle savait à tpuA point ces dames étment opiniâtres dans leurs idées, et puis laisser attribuer sa faute à l'entraînement de conseils danger«ix, c'était presque s'en disculper. Cette supposition ajoutait bien peu à la mauvaise opinion q»e ces dames avaiait d'Ellénore; aussi miacbme de Ser* mofse les laissa tranquillement déblatérer contre sa bîenfdtrice, et M donner tant de preuves de leur maiveillance, que madame Mansley, indignée de leurs procédés offensants, se dédda à ne plus s'y exposer.
Le monde, est îong 3i prendre le parti des innooeiils, il lui faut des preuves pour croire \ la vertu, îi n'est
pas ^difficile f)dar le viee. En &ioîiis>de cpànm ymn, il fat étsMi dans pliMiem saikiBS que madame Mansley avait servi de naanleau aune intrigue qui n'aurait peutêtre jamais été tentée sans son seeoure, e( dont le eean* dale ^tatt son ouvrage.
Le vieux baron de B... en pariait dans ce sens, un smr, dtez madfl»ne de Seidorf , lorsque M. de Rheiiiberg, après avonr écouté patiemment le récit calomniateur qui accusait EUénore, se leva tout à coup et affirma qu'il n*y avait pas un mot de vrai dans cette taistoire.
Un démenti aus^ formel amena une discusdon trèsvive dans laquelle Adolphe laissa trop apercevoir son estime passionnée pour madame Mansley.
— Aht mon Dieu! quel beau plaidoy^*! s'écria madame de Seidorf d'un ton ironique; je ne vous «avais pas si bien au courant de toutes les vertus de cette jolte femme*
— Il n'est pas nécessaire 4e la connaître beaucoup pour la savoir incapable d'une action flétrissante. Quant à moi, qui n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez elle, je ne m'en crois pas moins le droit de la défendre contre des suplkMsitions absurdes, car j'ai appris de ses amis à l'honorer.
-^ Et de ses amants à Piômer, interrompit madame de Seidorf; cela est tout natarel^ ajouta^-t^dOe avec un rire forcé* "^ f^ Vous aussi ! dit avec surprise M. de Rbeinberg« *<- Ah! ne pensez pas que je me joigne aux méeiianls qui s'acharnent à cette pauvre femme, reprk vivement la barmine, poussée parun setstimeiH généreux qié l'emportait sur une impression pénible. Je sais a^ux que pej*sointfs oommeat le monde juge ce qu^il ne com-
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prend pas, et combien il est difficile de le ramener à la vérité lorsqu'il s'est commodément établi dans une erreur^ 11 déteste tout ce qui le dérange, et malheur au talent, à la passion ou à la supérioxité originale qui dé-^ passe les limites de son admiration routinière ; il les punit de leur audace en la calomniant. Aussi suis-je toujours tentée de prendre le parti des victimes de sa sévérité. D'ailleurs, les amis distingués dont madame Mansley est entourée, prouvent assez pour son mérite, et je crois^ qu'on ne parle si mal d'elle que par envie.
Madame de Seldorf dit cette dernière phrase en regardant Adolphe de manière à lui traduire le mot envie par celui de jalousie. II. la devina et faillit se trahir par l'expression trop vive d'une reconnaissance qui avait plus pour objet la bonté, l'esprit loyal de madame de Seldorf, que son dépit flatteur.
Elle paraissait rassurée ; mais sa pensée ne l'était pas, et/après avoir attiédi l'admiration d'Adolphe pour EUénore, en en professant une plus exaltée encore, elle fit tomber la conversation sur le malheur d'avoir été abandonnée par un homme que madame Mansley croyait de son devoir d'aimer, et elle partit de là pour peindre les tortures attachées à l'état du dernier qui aime.
— Qu'il est dévorant le malheur qu'une telle destruction de la vie fait éprouver I dit-elle. Le premier instant où ces caractères, qui tant de fois avaient tracé les serments les plus sacrés de l'amour, gravent en traits d'airain que vous avez cessé d'être aimé; lorsque cette voix, dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient à votre âme ébranlée et semblaient rendre présents encore les plus doux souvenirs ; lorsque cette voix vous parle sans émotion, sans être brisée, sans
trahir un mouvement du cœur, oh! pendant longtemps encore la passion que Ton ressent rend impossible de croire qu'on ait cessé d'intéresser Tobjet de sa tendresse, que des cœurs qui se sont compris ne sauraient cesser de s'entendre ; et rien ne peut faire renaître l'entraînement dont une autre a le secret ; vous savez qu'il est heureux loin de vous par l'objet qui vous rappelle le moins; les traits de sympathie sont restés en vous seule; leur rapport est anéanti, il faut pour jamais renoncer à voir celui dont la présence renouvelait vos souvenirs, et dont les discours les rendaient plus amers; il faut errer dans les lieux où il vous a aimé, dans ces lieux dont l'immobilité est là pour^ attester le changement de'tout le reste. Le désespoir est au fond du cœur, tandis que mille devoirs, que la fierté même, commandent de le cacher. On n'attire pas la pitié par aucun malheur apparent; seul, en secret, tout votre être a passé de la vie à la mort. Quelle ressource dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se tuer? Mais, dans cette situation, le secours même de cet acte terrible est privé de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir d'intéresser après soi, cette immortalité si nécessaire aux âmes sensibles est ravie à celle qui n'espère plus de regrets!
Dans ces accès d'éloquence, madame de Seldorf était bien sûre de ne pas.être interrompue. Elle parlait avec tant de feu ; elle appliquait si bien les générahtés à des intérêts particuliers, qu'on se laissait entraîner à penser comme elle. Adolphe seul osait souvent la contredire, comme on excite un noble coursier pour redoubler son ardeur; mais cette fois, terrifié parle tableau qu^elle venait de mettre sous iks yeia, par cette menace
décinnDite da cQfqplice qu'elle subirait s^ pernt* tait dans son amour pour Sléiiore,* il se jura d*aii triompher.
— Noû pei»a-t-îl, Bon je ne rîscpierai pas le b<mheur de la personne la pli» dérouée, la plus nobte, ta {dus spirituelle, pour le désir insensé de vaincre cuie antipathie inexplicable, une haine si passionnée ^fu'elle devrait m'ôter tout espoir de Téteindre, mais c'e^ cette haine, si ressemblante à de Tamour, qui nie captive maigre moi; c'est Tattrait à'un succès imposable, d*im voy^e dangereux, (Tun ennemi à con^^attre, à tuer, k faire prfeonnier surtout! Et c'est à cette joie féroce que j'hnmolais mon repos, celui de..« Non... je ne la verrd plus; je ne lui donnerai plus le plaisir de m'accabler de ses dédains; rien ne m'est si facile que de l'éviter; je sais les heures où elle se rend chez nos amis commoss, j'aurai soin de ne m'y pas trouver.
Adolphe en était là de ses râflenons, lorsqu'<»i annonça le chevalier de^Boufflers^ chacun s'ein|>rKsa de le questionna sur M. de Sermoîse. En qualité d'auri intime de son père, il devait être mieux instruk qi&hm autre de ce qu'on savait sur Je fugitif; mais il dit que toutes les perquisitions restaient sans effet, et que la famille commençait à pa*dre tout sonespoir.
A chaque personne qui arrivait, (m renouveUak tes questions sur cette funeste dispariiâoci; et dans les i^ ponses, les explications, les causes i^résumées, le nom de madame Mansley se tnmvait souvent mêlé, de manière à rendre sa <yfesis8 difficfte.
La baioime, fidèle à Topinitm qu'dle avait somteoBe sur le mérite d'Eliéhore, £sait bien quelques tooUs cm sa £aiveur ; mais la meiHeûre des leonnes d'esprit çcûat
£LLJËIfOR£. m
le fjdicuje avant tMi^ et eelp 4te ae répéter Ivi U^ml abaodcmner ta ptes jttrtefiauaa»
£' eat ee qui ariv^ Adolpbe n'osa continuer U dé«îeme que ja^adame de SeldorI ne pouvait ou ^ vouifîjt plus ^uteoir, et M. 4e Bouffle^f seul cfaercto à ioté«resser les plus médisante, m ]eur rac<H)taiit oommt^ som prétexte de veosar la morale et les mam« on adrassait i madame Ibiii^ley d^ litres Mim^p
f^ Enfin, a|oiiteLit^îil« la pauvre idmm» en est réduile à ne pas sortir de chez ^e« dans la crjsàoie d'être in- «dtée publiqueiKient. lEt déjà plusiei^s des personne qu'elle ccoyait être de ses amis ont décidé eu pUsin salon qu'elles ne la verraient plus.
— Quoi! mêmes celles qui lui doivent leur retour en France, et partant l^ur fortune? demanda M. de Rlieinberg,
— Voilà une question bien niaise, pour un homme d'esiprit, reprit en somant le chevalier; mais voire jeunesse l'excuse ; plustard, vous saurez que ^pour la plu^ part des obligés, rien n'est si vite $aisi qu'une ooeasioa honiiêite de se l>pcmiller avec son bienfaiteur.
— 2e le conçois à mervdlle, dit madame de F...t je voQS avoue qu'A me serait fort pénible d'être sauvée d'im i^aad dafiger par un échappé du bagne, 6t qu'après «voit payé «on dévouement ide ma fortune, je le iuir«îs coame la pesteu
^^ Ui ^mparaiso9 n'est pas aoutenable, dit M. de Rlirâtbecg fie pouvant {dus Cûoteair son indignaii»!:. Bt il allait sans doute ajouter tout ce qu'il s'était pnmm dé liîM.» l<yii^'«n r^ard de madame de Seldorfi'an^
Le sfleBoe où netcsate M»\fbe parut une âéfaâte» lia oQPVgttrtioa te«ttimiant«Bnsitu'il y yiit 9im&mè$atÊ^
ISO ELLÉNORE.
on le crut découragé par la difficulté de changer l'opinion établie sur le compte de madame Mansley. Madame de Seldorf elle-même pensa qu'ennuyé d'entendre bavarder sans cesse sur une histoire, qui, dans le fond, rtntéressait peu, il s'occupait du décret qu'il devait attaquer le lendemain à la tribune.
Pendant ce temps, M. de Rheinberg, oubliant les résolutions qu'il venait de prendre, honteux de l'idée d'avoir projeté un moment de fuir madame Mansley, lorsque tout se réunissait pour l'accabler, plus entraîné que jamais à la défendre et à la servir, composait lai lettre qu'en rentrant chez lui il allait écrire à Ellénore.
— Etide quel droit ce monsieur ose-t-il m'écrîre? se disait madame Mansley chaque fois qu'on lui remettait une lettre d* Adolphe.
Puis, cédant involontairement au désir de savoir ce qu'elle contenait, Ellénore la décachetait avec dépit, jetait l'enveloppe au feu en se reprochant dé n'avoir pas le courage d'en faire autant de la lettre. A mesure qu'elle la lisait, elle sentait sa colère s'affaiblir, se changer en douce émotion, et elle s'abandonnait au charme d'une éloquence persuasive; puis, jalouse d'en prolonger l'effet, elle recommençait sa lecture à travers un voiie de larmes.
Mais plus l'amour d'Adolphe se cachait sous des sentiments généreux, plus il s'efforçait-d'en modérer les expressions, de le rendre pour ainsi dire insensible au
ELLËNORE. m
cœur timoré d'Eliénore, plus elle en reconnaissait le danger. En vain elle évoquait tous les défauts qu'elle croyait détester dans M. de Rheinfeld, en vain elle se répétait.
— Je le hais pourtant; ses opinions, ses habitudes, tout nous sépare. L'entêtement qu'il met à me défendre, à merplaire; ne se soutient que par l'espoir de se venger un jour de mon indifférence. 11 ne comprend pas qu'ayant pu subjuguer la femme la plus spirituelle, la pluç célèbre de l'Europe, il échoue auprès d'une personne aussi simple, aussi malheureuse que moi. Hélas! sa constance à me poursuivre s'éteindrait bientôt s'il devinait tout ce que je souffre. Ah ! qu'il l'ignore toujours!.. Mais, je le sens, pour n'avoir pas à craindre sa pénétration, il faut avoir recours à Tunique moyen d'y échapper. La paix vient d'être signée avec l'empereur d'Allemagne; j'obtiendrai un passe-port pour Vienne; de là, j'irai à Londres. L'obligation d'y conduire mon fils pour y être élevé sous la protection de mon respectable ami, M. Ham..., et dans l'ignorance des calomnies, des malheurs qui flétrissent ma vie, sera le prétexte de mon voyage. Quelques mois d'absence suffiront pour décourager la constance de M. de Rheinberg, et pour me rendre le calme dont j'ai besoin.
EUénorc, forte de ce pirojet, et sans aucun doute sur le résultat qu'elle en attendait, ne pensa plus qu'à le faire approuver par M. de Savernon et à disposer ses amies à recevoir bientôt ses adieux.
Elle commença par se rendre chez la marquise de
/ Condorcet, où Adolphe venait tous les soirs depuis huit
jours, dans l'espoir de l'y rencontrer. Lorsqu'elle entra,
il captivait l'attention générale par le récit de la solea-
m EltJiMaRE.
miéqp&maîleiilimilesaatiii mèatmxlMxemboar^m^ rfaonneurde k paîxet4ii bàwqid Tavait acquise à ooiip$ de "vietmres;.
— Jamais on n*a vu la gloire tant et si justemenJap- , plaudie, reprit AdolfÉe, «près B'étise kiterronapa pour saluer EUéaore, ed; p^^-èlre tusei pour se d(m&er 1^ teaupsde réprimer fésaoûim produile p«r -cette préseoce û désirée. «^ Mais je oesais pouri^uoi, contiai]^ t-il, là flaérae où je voyais leB ^talioes de la liberté et de régalité décorer Tautel de la palde» il m*a pris lout à ODup une vive inquiétude pottr cee nûuveUes patrcH^j^ee de la Fraiice. Gepen4ant rien Q*étaU si modeste qise Tattitude du général Bonaparte ^a écoutant les accâa* mations du peuple de «pe^ateurs qui le portait aux nues, et je ne piâs accuser que le diâoourS du ministre de l'intérieur des m^vaises pensées qui me sont vie* ni«es. Je ne sais s'il vchis produira le même effet ; je lui ai tr(MiYé ce parfum d'ad^dation avec lequel les couf» tisans eoivreaat les rois; et comme M. de Taltejrond n'est pas honune à jeter «a/Io/^eri^aux moineaux, j'eo conclus qu'il espère beaucoup de Tambition du héros qu'U enœftae. Pourtant il a commeacé par ces paroles rassuranites :
<( On doit remarquer, ot peuit«étre avec qud^pte sur* prise, tous saas effofts an ce moment pour expliquer, pour atténuer presque la ^((ms de Bonaparte; Une s'ea offensera pas. Le dirai-je? j^ai iu*aint un instant pour lui cette ombrageuse îfl^iiiétiide ifà, idans une rép9^ Uique aaissaate^ s'alaroie à» ^ul ce qui eembh porter weatletnie à l'égalité; iwîs je i^'abusais : la grandeur perAoaaeQe, toki de lidessef l'iégaiité, <e& «st le i4«s hA
£LLÉNOaS. iS3
caias doifeoft tous se troarer {dos grands* Et quaod je pense à tout ce qpi'il £uit pow se faire pardonner «ette gloire, à ce goût aBtkpte de lasin^licHé qtû ie distingue, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures fsTDrites^ à ce suUime Ossiau qui semble le détacher de la lerre ; quand penumne n'igoore ses profonds mépris pour récbtt, pour le luxe» pour le foste, ces méprisables ambitions des âmes communes, ah ! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il rmiB faudra peut-être le soliciter un jour pour l'arracber aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre. Feut^re lui ne le sera jamais. »
-*^ Et vous concluez de ce discours que le petit capord veul profiter de ses succès pour s'emparer du poiïvoirî £t madame de GondorceL
— Sur ce point, je ne sais pas postdvement ce qui est; mais je sais bien ce que M. éd Taileyrand suppose ; ilest trc^ fin pour ne s'être pas aperçu qu'on n'aime rien tant que d'être vanté sur les qualités qu'on Q'a pas, et s'il exalte le républicanisme <te Bonaparte, c'est qu'il 3 devÉïé ses projets ambitieux:, reprit Adolphe en affec* tant d*être tout entier aux intérêts polilïques qui ailmentaientla oonversatioa.
, EUàiore, ne voulant pas paraître avoir l'esprit moins Ijiwe^ y mêla queiquefr-uneA de ces observations profondes qui révèlent les habitudes odieuses d'un esprit ïéOédbL Pois, t^ai^iaaX de tomber dans le pédaatisme . pcflitiqDe, «le se jeta dans rkoaîe H dem^ida à tous les prétendus chmaB^m de la liberté^ là présenls, si c'était bien «érieusemeiâ qu'ils s'étaldissaient les défenseiuBf dfime émMk laqukle pas ttn4'eiix netoroyait
lâi ELLÉNORE.
On peut se faire 'une idée des exclamations qui accueillirent cette singulière attaque. Et Adolphe la mit sur le compte des préventions anglaises de madame Mansley. '
— Cette chère liberté, dit-il, n'ayant pas moins coûté à nos voisins qu'à nous, pour la conquérir et l'épouser, ils'ont, comme tous les maris, la prétention de la garder pour eux seuls. Mais nous en sommes les amants, et ce titre-là répond de notre constance.
— Vous, messieurs! reprit EUénore, avec un sourire de pitié; tous, les fanatiques de la liberté.. Vous, qui n'aimez qu'à dominer ou à servir! Vous avez bien trop d'esprit, vraiment, pour le sacrifier aux simples intérêts de la chose publique. 11 vous faut des effets surprenants, des succès miraculeux, des héros à encenser^ des puissants à flatter. Enfin, vous ne vivez que des charmants poisons qui tuent l'égalité.
— Ceci est d'une injustice révoltante, s'écria Garât, le pubiiciste, imaginer que les auteurs d'une révolution telle que la nôtre se courberont de nouveau et volontairement sous le joug qu'ils ont secoué, et reprendront gaiement les chahies rompues au prix de tant de sang ! C'est nous calomnier tous.
— Eh bien, si je vous fais injure, si dans Imoins de cinq ans, vous n'êtes pas les sujets les plus soumis d'un pouvoir despotique, je consens à subir tous les supplices qu'il vous plaira de m'impoàer.
— Cinq ans! c'est bien long, madame, dit Adolphe en souriant; ne pourriez-vous avancer un peu l'époque où nous aurons quelques droits sur vous?
— Je le pourrais, je crois, sans nul danger, car vous qui, le premier» avez douté de ce que je prédis, vous ne
ELLÉN^RË. 125
résisterez pas plus qu'un autre au torrent qui emportera la liberté française et tous ses éloquents' soutiens.
— Cela aurait'été possible il y a quelques moments, madame ; mais à présent qu'il y/va de l'honneur de vous vaincre, de vous infliger une punition à son chqix, je vous jure qu'il n'est pas d'attrait, de menaces, de pouvoir au monde qui puisse me faire changer d'opinion.
— Qu'on dise après ceci que la république a tué la galanterie! s'écria Chénier : heureusement^ nous sommes là pour prouver que c'est une calomnie; mais c'en est une aussi que de nous croire assez faibles ponr nous prosterner devant une tyrannie quelconque, fût-ce même celle de la gloire. Il y a tout à parier que ce vainqueur de l'Italie, malgré les belles phrases patriotit|ues qu*il nous a débitées ce matin en répondant à notre ministre défroqué, ne pense qu'à changer son épée en sceptre; d'ailleurs, il n'en aurait pas l'idée que nos ministres la lui donneraient, tant ils se courbent devant lui; à cet égard, je partage l'opinion de madame Mansley. Seulement, je ne crois pas à l'uilanimité des suffrages de serments parjures qu'elle prédit ; j'espère qu'il restera assez de fidèles à la liberté pour gêner le despotisme qui couve; quant à moi, j'ai payé trop chec l'honneur de la défendre, pour ne pas être un de ses martyrs.
En finissant ces mots, Chénier se retira, et dfes qu'il fut sorti, chacun se récria sur l'altération de son visage, qui portait l'empreinte d'une vive douleur morale et physique.
— Ce n'est pas étonnant, dit M. Guinguéné, l'undes amis dévoués de Chénier, le malheureux est assassiné chaque
mdtm par un poignard anonyme, et il n'est pas de santé ni de force d'âme qui piîissent résister à de semblables coups.
— Mais d'où viennent-ils? demanda madame de Condorcet.
— D'une, main inconnue, qui change chaque jour d'écriture pour lui' adresser les mêmes mots-
— Ces mots sont donc bien terribles ; car Chémer a trop d'expérience et d'esprit pour attacher la m<Hndre importance k une lettre anonyme.
— C'est ce que je lui répète sans cesse, et ce qu'A dit lui-même. Ce qui ne Tempôche pas de devenir pâle comme la mort toutes les fois qu'on lui remet une lettre, et de rester 4^8 heures entières la poitrine haletante, les mains contractées, les yeux rouges fixés sur cette phrase sanglante : . -
« Caîn, qu'as-tu feît de ton frère? »
— Quelle horreur! s'écria M. de Rheinfeld.
— Dites : Quelle calomnie! ajouta le citoyen Garât; car j'ai été témoin de tout ce qu'a tenté Chénier pour sauver son frère, et combien de fois il a risqué de se faire arrêter et guillotiner pour arracher André aux mains de ses bourreaux.
— Sans doute, c'est une calomnie, dit le cbevafier de Panât ; mais êonvenez que, dans la même position, elle n'aurait jamais atteint ni vpus ni moi.
— Que voulez-vous direî
— Queni vous ni moi, id aucuiie personne ici pr^ sente, ne seraient restés, une minute après le supplice de leur frère, attachés au gouvernement qui l'avait fiât périr sur Técixa&ud.
—Cela est ^en bdle à dire, méprit K. Gaingtiéiié;
ELlAfiOAJE. m
naisqnaiiâ la démâsioa est anarrêt daamt, on Mate
à Toffrir ou à la demander.
— Âkns oa subit 1^ eonsécpiaices de sa timidilé. C'est ainsi que ies plus belles acdoiis avortent :^ofi les porte m pli» haut degré ; elles alla^st atteindre au sublme, il ne fallait plus <iu*un effort, le courage ëpnisé en est incapdde, et tout ce qu'on a Mt d'admirable disparaît sous te reproche de ce q\i'<m. ai^rait dû faire.
Cette réflexion ne trouvant pas de oxilradicteurs, on se rejeta sar la pitié qu*insiûrait Tétat de Chënier et sur les moyens d'^apècher la fatale lettre de lui parvenir.
— Vous pensez Hen que j'en ai beaucoup tenté, répcHidit IL Guinguéné; mais tous ont été déjoués avec une adresse inconcevable. Enfin, o^aignant qu'aidés de ses domestiques, nous puissions soustraire quelquesunes de ces lettres quotkËennes, les lâches auteurs les ont adressées au président même^ de la Conventioa, et depuis au membre du conseil des Cinq-Cents.
m Cest en pleine assemblée, et souvent au milieu d'une vive discussion que le malheureux reçoit sur ia même plaie le même coup qui l'a faite, et qui la rend didque jour plus mortelle*
-^ Mais à quoi sert doac cette police qui coûte m char à l'État, si ce n'est à déecmvjir les assassins de tous genres?
— Elle est trop oocaipée à acéer ou à déjouer des oonspiratjons, pour s'^in^resser aux intérêts des bona^es partici^i^s* D'aUli^ii», qtie ^gnerait Chéoâier k eonoattre ces misérables anonymes; il ne pourrait ipas se battit avec eux comme il Fa fait d.enûèrement avec IL de Kerboairg ; des eoneœis qi£ se cachent sont loiiijourg lâiAes; â fiant les n^priser^ct supporter l^irs
iS8 ELLËMORE.
insultes comme on supporte les maladies inévitables dans une longue existence.
— J'étais là, dit madame Delmer, au théâtre de la République, dans la. même loge d'avant-scène où se trouvaient Chénier et madame de laB..., lorsqu'Âmédée de.Kerbourg insulta Chénier, qui d*abord n*y fit pas attention ; mais M. de Kerbourg ayant ajouté un mot offensant pour madame de la B..., Chénier la vengea par une injure flétrissante à laquelle M. de Kerbourg répondit par un geste qui lui a valu une blessure grave. Je suis lié d*amitié avec le blessé ; mais je suis forcée de convenir qu'il a eu le premier tort.
— Et que Chénier a eu le second, interrompit vivement M. de Rheinfeld.
— Comment cela?
— En ne tuant pas celui qui avait insulté la femme qu'il aime. Je ne serais pas si humain en pareille dr- Constance.
— Beau mérite de votre part, vraiment! dit Garât; quand on se fait des adorations qui sont celles de tout le monde, on n'est pas exposé à ces ennuis-là.
EUénore avait rougi de reconnaissance aux derniers mots d'Adolphe. Elle se sentit pâlir en écoutant la réponse de Garât, qui faisait allusion aux sentiments très-connus de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf.
— Et je serais assez folle, assez lâche pour aimer Tesclave de madame de Seldorf î Celui que tout le mond0 reconnaît pour Theureux adorateur de cette femme célèbre, pensa 'Ellénore, et je me laisserais éblouir, entraîner par son éloquence perfide, par ses soins à m'obséder de son souvenir, par cet entêtement à me plaire, qui n'a peut-être pour but que le plaisir de
tromper? Âh! béni soit l'avis qui me rappelle ce que je n'aurais jamais -dû oublier.
Pendant qu'EUénore s'armait de toutes les forces de sa raison et de son esprit contre Adolphe, celui-ci réfléchissait sur le triste effet produit par le souvenir de madame de Seldorf.
Ce malheureux Garât, pensait-il, vient de détruire par un seul mot le fruit de toutes mes peines, Fespoir de tous mes plaisirs! Il n'est rien comme l'innocente main d'un ami pour vous porter un coup mortel. Que faire maintenant pour réparer cette gaucherie funeste?... Ah! quelle fatalité! jamais elle ne m'avait souri avec tant de bienveillance; jamais, après m'avoir lu, elle ne s'était montrée moins offensée de mon audace ; j'étais peut-être au moment d'obtenir, non pas un aveu, car elle mourrait plutôt que d'avouer qu'elle m'aime, mais une de ces injures ravissantes qui prouvent son dépit contre sa faiblesse et m'autorise à lui parler de mon amour ; jamais les circonstances n'avaient été plus propices : le monde l'accable de la plus injuste rigueur, c'est à qui lui donnera le nom le plus flétrissant; j'avais raille occasions de prendre son parti, de me faire tuer pour elle, et voilà qu'un seul mot, une sotte réflexion renverse, mon beau château en Espagne, et la rend à toute' sa. haine pour moi! Par quel sacriflce, par quel acte de dévouement puis-je la ramener? la convaincre de ma passion? Car je le sens, ce que j'ai cru longtemps
«80 ELLÉliaftJL
être une simple pr^éreoGe, on défi cTuiour-propre, est devenu un sentiment impérieox. le mr fais, je ne dis plus rien que pour m'attirer un regard courroucé, un mot offensant de sa belle bouche. Â défaut de mieux, je préfère ses refus à tout ce que la femme la plus séduisante voudrait bien m'accorder. Ah ! mon Dieu ! que je souffre à la seule pensée de perdre sa haine!...
Par suite de cet examen de cceur, Addpbe se décida à toot braver pour dissiper l^impressian quïHénOTe s^efforçait vainement de dissimuler. II vint se placer derrière le fauteuil qu'elle occupait auprès de la cheminée, et lui dit à voix basse :
— Si Ton vous jurait, sur tout ce que tous inspirez, que l'allusion de Garât n'est plus vraie?
— Je ne le croirais pas, répondît sèchement Ellénore.
— C'est trop me flatter. Je n'ai pas une constance à toute épreuve, et par malheur une amitié fondée sur l'admiration ne me sauva pas d'une adoration exaltée. Que faut-il faire pour vous prouver cette vérité?
— Rien.'
-*- Quoi! pas même tme mauvaise »ition?.«. Unemp* tore éclatante...
— Je vous le défends.
' ^ Ah! vous commandez!... c'est recormattre votre puissance, je vous en avertis. Eh bien , soît, on vous (d)éira, niai» à une condition pourtant*
— Je n'en accepte aucune»
— Celle-là sera de votre goût.
— J'en doute.
^ C'est de me coaàiiuep cette n»hreillance dont les preuves sont derenaes aœsi néeessaires à m» vie que Ï9k que je respre.
~ De la màiy&jimcel reprit en lowant EQénore, voua lui doïmex un bien beau nom.
— Ne riez pas, ceci est ]^u& sérieux que vous ne le croyez.
— , Raison de plus pour n'y plus penser.
— N'y plus penser? je vous en défie.
— Vous verrez.
— Non, je ferai tant d'extravagances que vous serez bien obligée d'y prendre garde.
— Taisez-vous, par grâce-l si l'on vous entendait?
— On devinerait que, pour vous menacer ainsi, il faut que j'aie perdu la tète, et Ton vous accuserait de ma démence.
— Quelle tyrannie !
— Oui, j'en conviens, c'est la plus cruelle de toutes, celle d'un esclave révolté; mais qu'un seul mot peut rendre à la plus aveugle soumission.*, dites-le?
— Jamais. ,
— £h bien, je me contenterai d'un regard7 d'un signe qui m'ordonnera de vivre... pour vous... sans me promettre d'autre bonheur que mon adoration... Laissez tomber votre éventail.
Cette prière faite d'une voix tremblante, quoique de l'air le plus insouciant, mit le comble au trouble d'Ellé-* nore. Traiter de semblables intérêts, au milieu d'un cercle d'indifférents^ à travers des discussions politkjpies» confier sa destinée à la chute d'un éventail, cela paraîtrait impossible » si cela n'arrivait pas tous les jours. Mais qui n'a pas dans sa vie joué soa repos sur le biX le plus insignifiant en a|^>arence?
EUénore effrayée de ce qu'Adolphe pouvait hasarder pour la Gonvai&cre de sa passtOBt crut ne céder qu'à la
13S ÈLLÉNORE.
prudence, en se prêtant à une démarche de si peu de conséquence en elle-même ; elle laissa glisser son éventail sur le tapis... il y resta...
Adolphe, pris tout à coup d'un violent battement de cœur, d'un étourdissement complet , crut qu'il allait succomber à sa joie.
EUénore se retourna involontairement, et la^vue de l'extrême émotion qui dominait Adolphe, lui donna aussitôt le remords de l'avoir causée ; elle ne pensa plus qu'à en atténuer l'effet; mais Adolphe qui la devinait, se leva en disant : •
— Je ne veux plus rien entendre, laissez-moi dans le ciel. ^
Pendant qu'il glissait ces mots d'une voix émue dans l'oreille d'Ellénore, M. de Chauvelin, que ses idées libérales n'empêchaient pas d'être fidèle à notre vieille galanterie, ramassait l'éventail et le rendait à madame Mansley. ,
Que de fois on s'est ainsi innocemment fait le complice des faiblesses qu'on blâme.
De tous les secretSi le plus difficile à garder est celui de son bdnheur. Le regard, l'agitation, l'éloquence appliquée aux sujets les plus indifférents, tout le trahit. Madame Talma, frappée de la gaieté subite d'Adolphe et dé l'accablement où était tombée tout à coup EUénore, devina sans peine qu'il s'était passé entre eux un de ces événements imperceptibles qui, sans nulle mportance pour les autres, décident parfois du sort de deuxj)ersonnes.
Sa prévention, en faveur de M. de Reinfeld pe lui permettait pas de croire qu'on pût, non-seulement le haïr, mais n'être pas sensible à son amour, et sa prudente
amitié commençait à trembler pour le repos d'Ellénore.
— Si leur malveillance réciproque était réelle',, pensait madame Talma; si leurs injures n'étaient pas un voile, si elles partaient du cœur, il y a longtemps qu'ils seraient brouillés à mort. C'est le pressentiment des malheurs qui doivent résulter d'une liaison deux fois coupable, qui leur a inspiré jusqu'ici ce moyen de dé-» fense ; mais il vient d'échouer. J'ignore comment une si courageuse résolution a pu succo^nber à la conversation politique qui captive depuis deux heures l'attention de tous ceux qui sont ici. Il faut que le diable ou l'amour s'en soit mêlé, et je ne saurais, sans trahison, laisser Adolphe s'emb?irquer à la vue de Torage, et ne pas lui montrer les remords qui l'attendent, s'il ajoute un malheur de plus à tous ceux qui ont déjà flétri l'existence de madame Mansïey.
En conséquence de ce raisonnement, madame Talma choisit un moment où Adolphe passait près /d'elle pour lui dire :
*- Je voudrais vous voir demain matin, j'ai à causer avec vous.
— J'en suis désolé, mais cela m'est impossible, répondit Adolphe. C'est demain la première séance du club de l'hôtel de Salm. J'ai promis d'en faire le discours d'ouverture, et je ne vei;x pas laisser échapper une si bonne occasion de dire tout ce que je pense sur le terrorisme, le royalism^e et le faux patriotisme qui sont aujourd'hui les plus grands ennemis de la France, enfin j'espère un succès, et je vous avouerai que jamais il ne viendra plus a propos.
— Ah! ah! vous comptez sur votre talent pour vous seconder dans quelque mauvaise action, n'est-ce pas?
IM ' ELLËNORE.
Eb biea, soit; montrez-vous avec toute votre supérv>rité, je me charge de faire valoir vos défauts.
— Voui^ m^ faites frémir*
— £h bien, résignez-vous à m'eutendre avant ou après votre séance politique.
— Comme il vous plaira. Cependant j'aurai l'esprit plus libre, je crois, avant de vous avoir entendue; mais, de toute façon, promettez-moi de gardez un profond silence à mon égard tant que je n*aurai pas plaidé ma cause.
11 fut convenu qu'Adolphe viendrait se faire sermonner le lendemain, n'importe sur quel sujet, en sortant du club de Thôtel de Salm.
Son discours, quoique fort raisonnable pour l'époque, eut un succès éclatant» et jamais aucun de ceux qu'il a obtenus depuis sur un plus grand théâtre ne Ta plus doucement enivré. L'idée qu'Ellénorene pourrait échapper à son éloge, qu'il la poursuivrait jusque chez les ennemis de la Révolution, le ravissait, car son discours portait l'empreinte d'une horreur profonde pour les crimes commis au nom de la liberté, et promettait aux opprimés du gouvernement nouveau un zélé défenseur. Aussi les royalistes en parlaient-ils avec une admiration qui tenait de respoir,M.de Savemôn seul persistait àblàmer toutes les actions et les paroles de M. de Rheinfeld.
Les> travers attachés à l'esprit de parti étaient alors f6rt communs et faisaient le tomment des familles» dont la moitié, ayant pris part à la révolution^ en suivait les chances, tandis que l'autre moitié, élevée dans le culte de l'absolutisme royal, ne comprenait pas que la France pût se soumettre encore longtemps k un autre pouvoir, et en attendait hnpatiemment le retenir.
ELLÉNORB. 135
Malgré cette loi dti Direotaire qm forçât iesmeodnres des assemblées légîstelives i ]xmr^ par sarment, cpfSs Savaient aucun parent émigré, on en voyait tous les jours soUîciter ia radiation de soînSsant amis intimes, qui leur tenaient encore de plus près. Bi bien, dans ces Français rendus à leur patrie, grâce au crédit d'un honnête républicain, îl s'en trouvait un bien petit «ombre d'assez reconnaissants pour ne pas haïr leur bienfaiteur, ^ d'assez sages pour permettre à leurs enfants d'aller chercher dans nos armées ce qui pare toujours un grand nom : les daîigers et la gloire.
— Je pourrais me dispenser de vous parler de ce qui m^a fait vous demander cet entretien^ dit madame Talma en voyant entrer M. de 'Rbeinfeld, car vous le savez sans doute aussi bien que moi; mais si je n^ai pas la prétention de vous instruire, j'ai celle de vous éclairer sur les suites du roman que vous commencez, sans nulle prévision des scènes qu'U doit amener.
— Vous oubliez qu'on ne fait pas un roman sans amour mutuel, et que le courage d*aimer tout seul est bientôt épuisé. Mais je réponds là à ma pensée plus qu'à la vôtre, dit Adolphe en souriant.
— Vous répondez fort mal, il est vrai, mais vous comprenez fort bien, cher ami, et je ne serai pas obligée de vous prouver pourquoi il e^ urgent que vous accompagniez madame de Seldorf dans le voyage qu'elle va faire en Suisse, pédant que son mari sera en mission.
— Non, vraiment, je ae coœpr^wir» jamais la nécesMté de qmttCT Paris au moment où Tabsencè de Bonaparte et de son armée nous expose à de grands revers, où le gouvernement ne sait plus où donner de
la tête, où le trésor est à sec, où les soldats manquent de tout, et où ma voix, si faible qu'elle soit, peut crier au secours et ranimer l'énergie de ce peuple affaibli par ses excès et engourdi par la terreur, et ce que je comprends encore moins c'est que ce soit vous, la personne la plus dévouée à la France, à sa prospérité, qui m'engagiez à l'abandonner lorsque les terroristes et les royalistes sont là, tout prêts à ressaisir le pouvoir et à nous rendre la guillotine ou les lettres de cachet.
— Sans doute il faut un motif très-impérieux pour l'emporter sur de si grandes considérations; n!iais d'autres sont encore là pour sauver le pays; et vous êtes seul l'arbitre d'un sort qui m'intéresse vivement. Je vous propose réternelle ressource de Téloignement , parce que c'est un lieu commun qui réussit toujours; mais j'en préférerais un autre, car je ne me dissimule pas tout ce que nous perdrons avec votre présence, et si votre imagination nous fournit un aussi bon moyen de vous faire oublier, je ne demande pas mieux que de l'adopter; mais je suis décidée à vous sauver malgré vous, s'il le faut, des remords d'une double scélératesse,
— Peine inutile, j'ai un fond d'innocence qui peut tout braver.
— Quoi, jusqu'au malheur d'une femme adorable? Ah! vous vous calomniez.
— D'abord on ne fait le malheur que des, gens dont on est aimé. Quant à ceux qui nous haïssent, on n'est pas tenu à leur tout sacrifier, convenez-en.
— Je suis de cet avis; mais cette haine-là ne, vous abuse pas plus que moi, je vous prie de la traiter avec tous les égards qu'elle mérite.
— Qwe faire?
' — N!y donner aucune suit^, méditer sérieusement sur le tort de tromper une femme dont l'esprit est indispensable à votre existence, ce qui ne vous permet pas de disposer de vous, et ne vous laisse à offrir pour prix d*un abandon complet qu'un amour partagé, une chaîne à demi brisée, un de ces attachements qui font également le supplice des deux rivales et de l'infidèle. Je vous connais, vous n'avez ni assez de probité , ni assez de duplicité, pour vous tirer d'une situation pareille. Vous serez, avant six mois, détesté, et, qui pis est, méprisé des deux personnes que vous aimez le plus au monde.
— Que dites-vous? s'écria Adolphe, terrifié par cette menace.
— La vérité, reprit madame Talma. L'une ne vous pardonnera pas votre ingratitude; l'autre, votre reconnaissance. Oui, l'affection que vous conserverez pour madame de Seldorf, en dépit de votre inconstance, sera un crime aux yeux de madame Mansley. Elle ne peut plus écouter l'amour que de l'homme qui lui sera assez dévoué pour lui donner son nom... Serez-vous cet homme-là?
Adolphe garda le silence et parut absorbé sous le poids d'une pensée qui ne s'était point encore offerte à son esprit.
— Se taire, c'est répondre, continua madame Talma ; et je me fie maint^ant à votre honneur pour vous guider dans le parti qu'il faut prendre.
. — L'honneur! reprit Adolphe avec impatience, et depuis quand l'honneur des hommes est-il compromis par leurs faiblesses de cœur? N'ayons-npus pas fait les
m ELLÉH^âE.
lois de manière à être absous de tous crimes tsa ce gem! !ioD, kcniole du Uàme ne saurait nous arrêter dans un seotimeot pasB«nuié; ce&e de causer le malbeur d'une femme dévouée po«nrrait seule donner te oomnge de }a fiiir. Mais je voos le répète, madame MaDsley s'iadigne et s'amuse de mon amour. Vo^touL
— Bt pourcpMH œt amour? Je vous prie, ètes-'vious bien ste de réprouver? N'est-ce pas une de ces laqui* neries qui servent souvent au développement de votre esprit, et dont vous voulez divertir votre cœur?
— tQaelle méchante suppoûtion 1
r- C*est que je ne m'expMque pas comment les qua-* lités, les défauts et les goûts les plus opposés, mènei^ à un amour mutuel.
— Mutuel! répéta Adolphe, la joie dans les yeux. Vous êtes b^ bonnète, ajouta-4-il en souriant.
— Hélas! oui, nmtuel^ et je n'en veux pour preuve que les efforts de la pauvre Ëlléaore pour se persuada* qu'elle vous hait. Vous pensez bien que si votre repos avmt élé seid en danger dans cette circonstance, je ne m'en serus pas inquiétée. Je vous anrais laissé jov^ de vos défauts ^vec toute la grâce qui leur a déjà valu tant de succès; mais quand j'ai vu que leur sédoctiOQ^ commoiçait à agir sur un cœar déjà meurtri, ^ qu'un coup de plus doit tuear , j'ai cm vous servir tous deux, en mettant mon amitié entre vos deux haines pour te empèdier de se battre trop passionnément.
— Vous me feites tant de btett et tant de md avec vos beaux discours, que je ne ass plus que résoudre.
— Eh bien, laissez-ima conduire. '
— J'y coasenSt mais n'abuses psts de ma t n'en deinaades pas trop l mai
ELLÉKOIIS. 139
— Je se wem pas même arar à hm \ elle. Votre cœur entenfra tsiea nKoxce que j'ai à lui demander : dHdiQrd ta anoère lésdiition de re&oiicer .à plaire k une personne que toat AcSi séparer de vons. Songez qae sans moi éùe ne vous anrnt ]wam& connu; que la dif* férence de vos opinioQs arec les sieanes, avec celies de ses amis, ne permet aucune làsisofa entre vous; qoe vous ne pouvez sacrifier toutes les antipathies qu^on sait enster entre vons deux, sans apprendre à tout le monde que vous vous adorez. Et ce secret ime fois divulgué, je n'ai pas besoin de vous dire les affreux mà^ heurs qui s'ensuivront Ne vous flattez pas de les détourner, ils ^nt inévitables. Madame de Seldorf se changera en fiuménide acharnée à vos pas; et M« de Saverncn poignardera Ellén(»ne.
Ce résultat était si proI)able qu'Adolphe en frémit, et qu'il s'engagea à partir pour la Suisse avec madame de Seldorf sans en prévenir EUénore, sans lui écrire dans Tabsence.
— C'est un indigne procédé que vous exigez là, s'écria-t-il en se levant.
— Je l'avoue, et c'est tout son mérite, reprit madame Talma, car un peu moins offensant, il serait sans effet. Mais Ellénore a l'âme fière, et j'espère bien qu'elle ne vous le pardonnera jamais. Dès que j'en aurai la certitude, et qoe je croirai sa di^nlé et sa rancune pins fortes que son amour, je vous écrirai de revenir.
— CeBertL la preaâère lettre de vous que j'aurai reçue . sansplùir.
— Ce fiTiest pas tout; vous ne revioadrezici qu^kb condifion de ne vo«b présenter diez moi qu'aux heures où DiaâaiBelfanriey ne f(^ trouve jinim; «n&n,qu*to
me jurant, en malade soumis, de suivre mes ordonnances.
— J*ai bien peur que ce malade-là ne meure entre vos mains, dit M. de Rheinfeld en respirant avec peine. Il est atteint plus gravement que vous ne le pensez. Mais, qu'importe, ajouta-t-il d'une voix étouffée, elles ignoreront mon supplice... Vous seule le saurez... Votre pitié me sulûra, et si... je...
L'excès de son émotion l'empécba de continuer; il sortit précipitamment et laissa sa vieille ^mie effrayée de l'impression qu'elle venait de produire sur cet esprit à la fois si profond, si léger, et qu'elle supposait plus fort contre les agitations du cœur.
C'est une erreur généralement établie dans le monde civilisé que de croire les gens d'esprit insensibles. Et pourtant leurs écrits, leurs longs attachements sont là pour prouver le contraire. Mais l'envie qui s'attache aux supériorités leur conteste les qualités à la portée de tout le monde ; ce serait bien dommage pourtant que le ciel, dans sa munificence, n'eût accordé qu'aux sots la facuHé d'aimer.
Les embarras jdu gouvernen^pnt devenaient chaque jour plus graves. Chacun se disputait le pouvoir sans savoir Tusage qu'il en ferait, et le secours dés hommes politiques, des opmions indépendantes était plus nécessaire que jamais contre le retour des mesures révolutionnaires ou l'usurpation d'un despotisme militaire.
Madame de Seldorf, pénétrée de cette vérité, et ras-
surée par l'empressement d'Adolphe à vouloir la suivre dans son voyage, lui imposa l'obligation de revenir à Paris sur-le-champ, si quelque événement politique y réclamait la présence des défenseurs de la Uberté.
Ravi de se soumettre à un ordre qui devait le ramener, peut-être bientôt, près d'EUénore, il partit avec plus de courage, non sans déplorer le serment qu'il avait fait à madame Talma de ne pas écrire un mot â*adieu à Ellénore.
Si ne rien tenter pour plaire à ce qu'on aime est un sacrifice souvent impossible, quel nom donner à ce dévouement surhumain qui va jusqu'à s'attirer volontairement la haine de l'être dont on paierait un regard, un sourire au prix du reste de sa vie?
La -route entière se passa en suppositions plus douloureuses l'une que l'autre.
— Comment apprendra-t-elle ma désertion? se demandait tacitement Adolphe; quelque ami charitable se chargera-t-il d'en atténuer l'effet en lui prêtant un motif louable? Je ne puis l'espérer. C'est dans la brutalité du coup, dans l'indignation du procédé, que ma^ dame Talma compte pour détruire à jamais le faible monument que j'élevais avec tant de peine. Elle aura tout prévu pour qu'Ellénore reçoive la nouvelle de mon départ devant témoins, sans y être préparée, et par conséquent doublement offensée de se voir délaissée, et livrée dans sa surprise à l'observation maligne des indifférents, pour qui' toutes les émotions invincibles sont autant de spectacles divertissants... et j'en suis réduit à désirer qu'elle ait peine à retenir ses larmes...
— A quoi pensez-vous donc? disait alors madame de Seldorf ; vous avez l'air sombre d'un conspirateur. SI
142 ELLÉIfdllK.
Bamkf wui wyak ai 4XJt InsUnt, il toqs ferait vreter rien ^oe sur vott» mine.
— El il «unît raison, car m |e pouvais renverser loi et son Oôrectdre, je le krm de f;rand coeur.
— Vous regrettez de n^éiTt pas resté à Paris pour hâter sa chute, je le Tois, dK madame de Seldorf avec ani^ame;*car sans se l'expliquer, elle devinait une pensée rivde dans ceUe qui absorbait Adolphe.
— Vous vous trompez, reprit-il, je ne puis regretter. un succès impossible, à moi, du moins, qui ne voudrais chango* que poor être mieuic, et non pour remplacer le gouvernement ptoyable du dinecteur Barras par le despotisme du dictateur Bonaparte.
— Alors pourquoi vous inquiéter autant des événem^ts auxquels vous ne voulez pas prendre part?
— On n'a pas besoin d'être acteur dans un drame pour s'y intéresser; et voiis-même, madame, vous avez pnnivé pkis d'mie fois qu'on pouvait s'animer vivement pour des intérêts politiques étrangers aux siens.
— Gda est vrai, mais c'est un travers dont j'espère me corriger, et j'exige que vous m'y aidiez, ^re tout seul à combattre poar la liberté dans un pays qui n'en veut pas, est une duperie ridicule. Je commence \ me lasser des sentiments patriotiqaes qui m'ont été transmis oomme un héritage, et que j'ai adoptés dès que fa! pu réfléchir sur tes hautes pensées dont ils éémeat ' et sur les beUes actims qu'il imipirent. Les scènes cruelles qui ont dédMXioré b révolution française n'étant qoe de la tyrannie soos des formes populakes, n'avaienft diimnué en rien mon cuite ^oor la libertés Mais oette souHÛssim aveugle d'une nj£oD édaîrée pour nn gouveroetteotfaJUe ei arintram, fomrt et <K9si|)iatlear,
KLLtRORK. 143
gTOBsier et 'maoûiû, a déGûerag;^ ms oanlaoce, et je sui&déâdée à ne pIusm'occiQKr dasoride ceKaionUes Français dont j'akne teH la ooarersakion et qae le ciel a doués de tous tes genres d'esprit, excepté de Fesprit natronal.
— Le parti est fort sage, mais vous ne le suivrez pas plus que moi; il est de la nature des âmes généreuses de se prendre d'amour pour le bien public, en dépit de tous les maux attachés à cette belle passion. On s'ordonne beaucoup de vertus par calcul» par expérience ou par religion ;ramoDr-proiMre même en crée souvent; mais on a beau se la commander, on ne se fait point d'indiJSérence. Voir la nation la plus brave, la plus intelligente de rSurope, courir au-devant de toutes les dominations, même les plus vulgaires, plutôt que de rester maîtresse d'elle-même, sera toujours une douleur pour vous, ei une douleur que vpus ne pourrez vous empôcber d'exprimer avec toute votre éloquence; sorte de crime toujours puni par les autorités régnantes, qu^e que soit Tindulgeiica de leur despotisme.
— Y pensez- vous!... c'est me prédire de longue persécutions, et il y a de la barbarie à menace les imaginations faibles des malheurs qui les attendent.
— Oui, quand on ne doit pas les partager, dit Adolphe d'un accent triste et doux qui pénétra jusqu'au fond du CûBur de madame de Seidorf •
Cette conversation avait lieu ea présence d'un vieil ami de la baronne, d'une gouv^nante tenant endormi sur ses genoux le plus jeune des enfants de madame de Seidorf, et, dans une berline que six chevaux entraînaient vers la frontière.
CûBuneceux que le mouvement en^x^rte, que le
iU ELLÉNORE.
voyage distrait en dépit de leur préoccupation, sont beaucoup moins à plaindre, quelque soit, leur chagrin, que les malheureux dont l'existence immobile éternise les regrets, nous reviendrons à EUénore.
Pendant qu'Adolphe livrait madame Mansley à tous les dangers d'une surprise mortelle, à tout le ressentiment du procédé le plus inexplicable, elle se reprochait de ne lui avoir point caché sa faiblesse pour lui; et, pressentant l'émotion qu'elle éprouverait en le revoyant après la petite scène de l'éventail, elle s'était renfer-^ mée plusieurs jours cliez elle pour éviter la rencontre d'Adolphe. Pourtant l'idée de le revoir, après l!aveu muet qui lui était échappé, lui causait une de ces joies mêlées de terreur qui ont tant de charme en amour. Aussi apprit-elle avec une sorte de plaisir l'accident arrivé à madame Deltoer^ qui s'était foulé le pied en descendant de cheval. Cette dernière blessure la rendant prisonnière, elle avait réclamé la société de ses amis pour l'aider k supporter sa réclusion; et tous s'empres- ^ saient à lui tenir compagnie.
Ellénore, certaine de trouver parmi eux celui dont l'esprit avait la puissance de charmer toutes ses douleurs et de conjurer tous ses ennuis, s'arrêta quelques moments dans l'antichambre qui précédait le salon de madame Delmer, pour laisser calmer les battements de son cœur.
EUetedoutait tellement l'effet du premier regard de
ELLÉNOaE. f^v,
M. de RhMnfeld, qu'en entrant dans le salon elle salua tout le monde sans lever les yeux. Les phrases faites d'avance sur l'accident de madame Delmer vinrent d'abord au secours de son embarras. C'était à qui lui raconterait comment le cheval de madame Delmer s'était cabré, et comment la frayeur lui ayant 'fait poser son pied à faux sur un caillou, eUe s'était donné une entorse" Dans ce conflit de voix , EUénore s'attendait à entendre vibrer celle d'Adolphe; mais eUe connaissait sa répugnance pour les paroles insignifiantes, et s'expliquait son sUence par l'émotion qu'elle lui supposait On aurait dit qu'avertie secrètement de ce qu'eUe de^ vait ressentir à la perte de son illusion, elle la prolongeait le plus possible.
Enfin, eUe se sentit tout à coup glacée par l'idée qu'Adolphe n'était pas là; cependant, bien des raisons pouvaient expliquer son absence; il y avait le soir même une séance extraordinaire au club de l'hôtel de 3alm. On donnait à l'Odéon un drame nouveau qui attirait tout Paris. Ce drame, traduit de l'AUemand, ayant pour titre : Misanthropie et Repentir, était une importation qui pouvait amener notre public à goûter le théâtre de Schiller, si souvent vanté par Adolphe. Tout devait fau-e présumer à Ellénore qu'il avait voulu être témoin du succès de ce drame ; mais la vérité est une fée invisible, dont la baguette agit en dépit de toutes les apparences, de tous les raisonnements; dès qu'elle a touché votre cœur, dès qu'eUe a déroulé le tableau de l'avenir qm vous attend, ses rayons ont beau ne pas l'éclau-er encore, vous souffrez avant d'avoir vu
Rien n'avertissait Ellénore du départ d'Adolphe; madame Tahna qui se trouvait là semblait reculer devant "• 9
l'effet qu'elle avait désiré, et redoutait l'instant où Ellénore serait frappée du coup qu'elle lui avait préparé. Semblable an médecin qui vient d'ordonner une opération cruelle d'où dépend la vie du blessé et qui souffre d'en être le témoin, elle sentait succomber son courage à l'idée de la {Tàleur qui allait couvrir ce beau front au premier mot qui se rattacherait à ce départ subit; elle allait jusqu'à espérer que la soirée se passerait sans qu'il en fût question. On oublie si vite ceux qu'on ne voit plus, que cette espérance se serait très-probablement réalisée, sans l'arrivée du comte de Ségur et de Mépomucène Lemercier.
. Tous deux revenaient de l'Odéon. On les questionna sur le drame nouveau.
— C'est détestable, dit le vicomte, et pourtant je me suis laissé pr^dre à plusieurs scènes assez dramatiques. Malgré mon horreur pour les querelles de ménage, cette femme égarée, avec son profil grec, ses grands yeux noirs et ses petits airs prudes, m'a presque fait pleurer. Quant à son mari, je n'ai jamais ^u m'intéresser une minute à cette classe de gens-là, et ce n'est pas Saint- Phal avec son air lugubre, sa voix sépulcrale et ses sentences de... mari trompé, qui me fera revenir de mes préventions.
— Voilà bien nos esprits superficiels qui ne voient dans un sujet sérieux que le côté comique, dit madame Delmer. Conunent se faire une idée de l'ouvrage sur de telles plaisanteries! Heureusement nous avons là M. Lemercier qui obtient trop de succès pour ne pas apprécier celui-là à sa juste valeur.
— Je les trouve tous légitimes, madame, car ils sont le fruit du talent ou de l'adresse à fiatter le mauvais
goût à la mode, dit l'auteur i'Agamemtwnj et le malheureux qui abaisse son esprit aux absurdités, aux invraisemblances, aux exagérations qu'un certain public applaudit toujours, a peut-être plus de mal et plus de mérite que Tauteur qui obéit tout simplement à son génie. Mais le drame que nous venons de voir, quoique traînard, pleurnichard^ enfin pourvu de tous les défauts du genre, a pour sujet un de ces malheurs conjugaux si communs dans les familles, qu'il n'est guère de spectateur qui ne l'écoute avec une sorte d'intérêt personnel, soit comme séducteur, soit comme parent de la victime. On entend de tous les côtés de la salle des sai^lots délateurs qui confirment ce que j'avance. Mais quand l'art dramatique en est réduit à fouiller dans les adultères bourgeois pour produire de l'effet, c'est un aveu de son impuissance, et je ne sais pas ce que notre théâtre peut gagner à imiter sur ce point les« Allemaiids.
— Ah ! si H. de Rheinfeld vous entendait, s'écria la marquise de Condorcet, comme il relèverait ce blasphème 1
— Je n'en resterais pas moins de mon avis.
-- Quel dommage qu'il soit parti ! nous aurions été témoins d'un combat ravissant!
— Parti!... répéta machinalement Ellénore.
Pois, croyant avoir mal entendu, elle s'appliqua à
écouter plus attentivement la conversation.
— Oui, tous deux aussi spirituels, aussi entêtés l'un que l'autre, se seraient battus à coups de Corneille et de Schiller, et nous aurions eu les profits de la bataille, dit Garât; car lorsque de semblables lances se croisent, il en jaillit toujours beaucoup d'étincelles.
lis. ELLÉNORË.
— Ah! nous sommes un peu blasés sur ce plaisir-là^ dit Lemercier. Madame de Seldorf, qui aime toutes les discussions, n'a pas manqué de nous offrir souvent l'occasion de guerroyer chacun pour nos idoles. Elle a dû être contente l'autre jour. C'était la veille de son départ pour la Suisse ; elle avait réuni à dîner plusieurs des amis que son absence afflige. On était triste» la conversation languissait, elle imagina de la porter sur le drame nouveau et de m'exciter à médire de cette production germanique, pour forcer Adolphe à rompre le silence. 11 avait de Thumeur; il a soutenu son opinion avec une sorte de violence qui m'a donné de l'avantage sur lui. Cependant je commençais à m'étonner et à me lasser des épigrammes dont il lardait son plaidoyer en faveur des Allemands, lorsque madame de G..., qui était placée à côté de moi, m'a dit à voix basse : « Vous voyez bien que le pauvre homme n'a pas sa tête. Ne prenez pas garde à ce qu'il dit; à la veille d'un départ, on n'a pas l'esprit libre. > Alors j'ai compris ce que je devais accorder aux agitations trop douces ou trop cruelles attachées à l'honneur de suivre madatne de Seldorf dans son voyage.
A ces mots, madame Talma fixa ses yeux sur EUénore; elle la vit pâlir et s'appuyer sur les bras de son fauteuil comme si elle allait se trouver mal ; mais, en pareilles circonstances, les évanouissements si communs dans les romans, sont rares dans le monde, où la crainte de laisser voir le réel de son émotion donne presque toujours la force de la vaincre.
La fierté, l'indignation vinrent au secours d'Ëllénore. Cétait déjà se venger que de paraître insensible au coup qui la frappait; et elle fit bonne co{itetiaiice«
En la voyant ainsi immobile, le visage altéré, mais calme, madame Talma pensa qu'Adolphe, traître à son serment, n'avait pu quitter EUénore sans lui écrire. Elle voulut éclaircir ce soupçon, et profita de l'arrivée d'une visite pour s'approcher de madame Mansley, qui, plongée dans une sorte de torpeur, ne s'aperçut pas de sa démarche, et n'entendit rien des premiers mots qu'elle lui adressa.
— Pauvre amie ! dit alors madame Talma en posant sa main sur le bras d'Ëllénore, vous souffrez...
— Moi?.,. Non, répondit-elle avec un sourire déchirant.
— Voulez-vous... me ramener chez moi? Chénier avait promis de venir me prendre; mais il tarde trop... et je compte sur vous.
— Pourquoi? demanda EUénore d'un air égaré.
— Pour me mettre à ma porte, si votre voiture est là.
— Oui. . . vous avez raison. . . 11 vaut mieux que je sorte d'ici... il y fait trop chaud... j'étouffe...
— Attendez un moment... on va bientôt apporter la table de whist, cela causera un dérangement dont nous profiterons pour nous retirer sans être aperçues.
En cet instant^ plusieurs personnes s'approchèrent de madame Mansley dans l'espoir de causer avec elle. Madame Talma, craignant quelque inadvertance qui aurait trahi le trouble d'EUénore, s'empressait de répondre pour elle. Mais cette ruse ne pouvant se prolonger, elle prit son bras et l'entraîna vers la porte.
Coaune elles la franchissaient, elles entendirent ces mots :
— ^Madame Mansley se retire de bien bonne heure, ce
ISO ELLÉNORE.
soir ! N'y aurait-il plus ici tous les gens qui lui plaisent? Cette réflexion de Chénier piqua la fierté d'Ellénore, elle lui lança un regard sévère pour toute réponse. Mais elle recevait de lui Tavis de se mieux contraindre, et elle se jura d'en profiter.
Un chagrin vient souvent au secours d'un autre; arrivée chez elle, EUénore trouva mademoiselle Rosalie au bas de son escalier, qui venait la supplier de ne pas s'inquiéter de l'état du petit Frédéric.
. — Oh ! mon Dieu ! qu'a-t-il? s'écria sa mère.
— Le docteur est près de lui, car, madame pense bien que je l'ai été chercher tout de suite quand j'ai vu l'enfant pris subitement de vomissements et môme de convulsions ; mais M. Moreau assure que ce ne sera rien que la rougeole.
Et Rosalie, dans la meilleure intention possible, ajoutait à cela tout ce qui devait redoubler l'effroi de sa maîtresse.
Heureusement celle-ci ne l'entendait pas et se précipitait vers la chambre de son fils, certaine qu'on ne lui disait qu'une partie du malheur qu'elle devait redouter, sorte de mensonge officieux dont on a fait tant d'abus à propos de tristes nouvelles, qu'ils sont plus sinistres que rassurants.
Rosalie avait dit vrai, Tenfant commençait à souf&ir de la rougeole, et la maladie s'accomplit sans on seul accident fâcheux. Mais comme une mère n'est pas facâe à tranquilliser, même lorsque son fils est hors de dan-
ELLÉNORË. tSl
ger, EUénore s'enferma près du sien, et, sous prétexte de la contagion attachée à cette maladie, ne voulut recevoir personne.
Une fois calmée sur Tétat de Frédéric, elle ne put s'empêcher de revenir à ses agitations personnelles. Elle se fit même le reproche d'avoir mêlé le souvenir d*Adolphe à ses craintes maternelles. Mais que faire contre la pensée, contre ce fantôme qui nous apparaît à son gré, en dépit de tout ce que nous tentons pour le fuir, pour le tuer? Quel raisonnement, quelle résolution, quel serment peuvent sauver du retour d'une image, du trouble d'un souvenir? On peut conrnie le savant célèbre, dire qu'cm a trouvé le secret de la terre : n Eny pensant toujours j » c'est du. ressort de la volonté ; mais € n'y penser jamais^ » est une faculté qui n'est donnée à aucune puissance humaine.
Ainsi donc, EUénore avait beau s'ordonner Toubli brusque du départ qui détruisait d'un seul coup toutes ses illusions; l'impossibilité de l'expliquer le ramenait sans cesse à son esprit; elle était, comme le prétendent les docteurs du somnambalisme, sous l'empire du vrai; elle s'imposait inutilement une colère non méritée, une indifférence non réciproque; elle était aimée, pleurée; sa raison le niait, son cœur le sentait. La réalité agissait en dépit de l'éloignement, de la rancune, de toutes les fureurs d'un amour-propre justement irrité.
Qui n'a pas éprouvé cette domination secrète, ce sentiment négatif de ce qu'on voit, de ce qu'on sait, de cet ennemi de l'évidence qui déconcerte tous les calculs pour nous soumettre au pouvoir sympathique dont nous ignorons l'existence? Qui n'a pas souvent obéi à sa raison en se disant : « J'ai tort. »
La convalescence du petit Frédéric exigeant des soins particuliers et surtout un air pur, EUénore loua une jolie maison dans la vallée de Montmorency et fut s'y établir. Elle espérait y~ jouir d'une solitude complète, mais la proximité de Paris lui attirait beaucoup de visites ; seulement elles étaient plus longues qu'à la ville.
Tout faisait présager un nouveau changement dans le gouvernement ; le retour inopiné du général Bonaparte donnait l'espoir de le voir mettre fin aux abus de tous genres qui entraînaient l'État à sa ruine. Chaque parti se flattait d'un succès; les républicains seuls se méfiaient des protestations démocratiques qui ornaient les proclamations éloquentes du vainqueur de l'Italie. Les plus indépendants se disposaient à combattre de tous leurs moyens le pouvoir absolu qui devait bientôt remplacer l'anarchie. '
Peu de temps avant le débarquement de Bonaparte à Fréjus, avait eu lieu, dans le champ de Mars, la grande fête nationale de la fondation de la République. Chaque ministre;, à l'imitation des orateurs grecs et romains, qui, grâce au climat d'Athènes et de Rome, pouvaient ' haranguei^ le peuple en plein air, s'était imaginé de monter tour à tour k une tribune drapée à la grecque» pour proclamer, dans une foule de phrases emphatiques, l'un les belles actions, les bons ouvrages, l'autre les départements qui avaient bien mérité de la patrie par leurs victoires sur les hordes royales.
A ces discours, dont le vent emportait la moitié, succéda la marche d'un bataillon de conscrits qui venait recevoir son drapeau des mains du président du Directoire; il profita de cette occasion pour les inviter à abjurer les haines, à ne songer qu'à la patrie en péril .
Pendant qu'il leur prêchait la douceur, deux colombes passèrent, d'un vol égal et tranquille, au-dessus de l'autel de la Concorde, et traversèrent le champ de Mars sans jamais se séparer ! Dans notre application à sînger> les anciens, les Parisiens ne manquèrent pas de tirer de ce vol d'oiseaux le plus heureux présage. Ce qui n'empêcha pas, huit jours après, de faire, au conseil des Cinq-Cents, la proposition de déclarer la patrie en danger.
Cette proposition, malheureusement très-fondée, devait ramener à Paris tous ceux qui, par leurs talents et leur courage, pouvaient apporter quelques secours au mauvais état des affaires publiques. Déjà plusieurs chefs vendéens. Paient arrivés sous de faux noms, et y attendaient secrètement la révolution inévitable qu'ils espéraient faire tourner au profit de leur cause. On y parlait dans les salons, dans les endroits publics, sans nulle contrainte, de la chute prochaine du Directoire, et l'on discutait sur ce qu'on désirait mettre à sa place avec une franchise qui bravait la police et les événements.
Le souvenir de la Terreur était encore si vif, qu'à la condition d'en être pour jamais à l'abri, la France devait se laisser gouverner par le premier qui consoliderait ses victoifes et rétablirait l'ordre dans ses finances. Mais ce héros, les émigrés le voyaient dans un Bourbon ; les Vendéens dans un colonel évéque ; les républicains dans le général Moreau, et l'armée entière dans Bonaparte.
La crainte d'une insurrection dont il était impossible de prévmr l'issue servait de prétexte à EUénore pour prolonger son séjour à la campagne ; elle se promettait même d'y passer l'hiver, en dépit des instances de
154 JEIiLÊNORE.
H. da Savernon, pour qui te séjour de Paris éUSt un besoin impérieux.
IKaisait partie d*ane classe assez nombreuse alors» composée de gens échappés par miracle à la faux révolutionnaire, et à qui suffisait le plaisir de se revoir. Ils n'allaient pas dans le monde ; mais ils ne pouvaient se passer des nouvelles du jour, de la représentation des pièces à succès, et même des caquets à la mode.
Avec ces goûts-là, on ne croit^pas facilement aux plaisirs de la retraite; aussi M. de Savemon amenait-il sans cesse à madame Mansley les amis qu'il préférait, et môme se hasardait-il parfois à lui présenter de nouvelles connaissances, et cela dans l'idée de la secourir contre l'ennui. Elle les accueillit d'abord froidement; puis, touchée de la bienveillance qu'on lui témoignait, elle y répondait par toutes les grâces d'une politesse hospitalière, dissimulant son profond découragement sous les dehors d'une douce mélancolie, se levant chaque matin sans former un désir, se reprochant de n'être pas assez heureuse de la santé de son fils, du calme, du bien-être de son existence; car voilà le triste effet d'un sentiment d^u. Dans les romans, on en triomphe ou on en meurt ; dans la vie réelle, on ne fait ni l'un ni l'autre; satisfait de maîtriser ses actions, ou laisse aller sa pensée. C'est le feu souterrain qui dessèche la plante et qui transforme en désert aride là montagne où le lis fleurissait.
— Je vous apporte de grandes nouvelles, dit M. de Savemon en arrivant un matin à Eaubonne, accompagné du chevalier de Panât et d'un jeune homme, qui, envelùpffé dans un vaste manteau, se tenait. à la porte du salon, sans oser la franchir.
ELLËNORE. ISS
— De grandes nouvelles! répète Ellénore. Ah, mon Dieu! vous me faites peur.
— Rassurez-vous, jamais révolution ne s'est faite à moins de frais. On ne s'est battu qu'à coups de langue; tout était préparé par votre ami Fabbé Siéyès, et vous êtes en ce moment sous son règne, si toutefois Bonaparte veut bien' lui laisser une part dans le pouvoir qu'il vient d'envahir. Voilà enbore un gouvernement de renversé, nous n'avons plus de Directoire. Reste à savoir ce que durera celui qu'on échafaude en ce nio« ment ; mais en attendant qu'il revienne à qui de droit, il faut bien s'y soumettre, et s'arranger pour échapper au zèle de sa police consulaire et nationale.
— Seriez- vous poursuivi?
— Pas encore ; mais s'il fait beaucoup de recrues dans le genre de celle-ci, dit le chevalier en désignant la personne qui n'osait se montrer, il aura bie^tàt à répondre au plus rusé de tous les ministres.
— Quel est donc ce monsieur ! demanda madame Mansley à voix basse.
— L'homme du mon4e qui a le moins de droit à votre bienveillance, reprît M. de Savernon, et qui est le plus innocent du mal qu'on vous a fait; aus^i lui ai-je promis votre secours ; mais il n'osera jamais le réclamer, si vous ne daignez Ty encourager.
— Votre intérêt pour monsieur lui répond de mon empressement à lui...
— Ah I madame, s'écria le jeune homme en se jetant aux pieds d'Ëllénore, ne vous engagez point avant de savoir tout ce qu'on exige de vous; vous ne me recon-^naissez pas, je voyageais avec mon gouverncrur lorsque vous avez... fui... la maison... de ma mère...
1S6 ELLÉNOAE.
— Quoi l vous seriez?... mais oui, ce sont ses traits, ses beaux cheveux blonds... C'est Edouard !...
— De Montevreux! ajouta le jeune homme d'un air humble, et ce nom, comment oser le prononcer devant vous?
— Ah! je ne me souviens plus que de notre amitié d'enfance, que de ces jeux où vous me protégiez toujours; maiscomment étes-vous ici?
— Par suite d'une imprudence impardonnable, interrompit M. de Savemon; monsieur s*ennuyait de son état d'émigré, et sans consulter ni parents ni amis qui auraient pu le détourner de son projet, il s'est lié avec un marchand de toile de Flandre; et s'affublant comme lui d'.une grosse veste de laine grise et de bons souliers ferrés, il est rentré en France sous le titre de neveu du marchand. C'est dans cet équipage qu'il s'est présenté chez ma sœur, sous prétexte de vendre des torchons à sa cuisinière ; mais, celle-ci que la révolution a rendue méfiante, ^t qui voit dans tout inconnu un espion de police, reconduisait le pauvre diable, et menaçait d'appeler la garde nationale, s'il s*obstinait à entrer malgré elle. Voyez un peu à quoi il s'exposait! Enfin les cris de la servante ayant attiré tous les voisins et ma sœur elle-même, elle a pâli en reconnaissant Edouard, et s'est empressée de dire qu'elle avait fait~ demander ce marchand et qu'on avait tort de le renvoyer. Sans ce témoignage, Dieu sait ce que la garde nationale, qui était déjà à la porte, aurait fait de cet insensé; mais comme il y avait dans le piquet de gardes un malin qui paraissait se douter de quelque ruse, et que je crois fort capable de revenir avec des camarades plu$; exigeants, j'ai jugé qu'il fallait sous-
traire Edouard à leur surveillance» et Téloigner surtout d'une maison où logent plusieurs émigrés rentrés; en vous l'amenant, je lui choisissais l'asile le plus sûr, car il est un excès de générosité à l'abri de tous les soupçons.
— Vous me rendrez la justice d'affirmier que je n'ai pas douté un instant du bon accueil qu'il recevrait, dit le chevalier ; j'ai beau être souvent opposé aux raison-nements de madame Mansley, je n'en ai pas moins d'admiration pour son caractère. Mais il ne s*agit pas de mettre Edouard momentanément en sûreté chez elle, il faut encore qu'elle lui obtienne la protection de ces farouches républicains qui ne savent rien refuser aux prières d'une jolie femme.
— Je ne sais si leur crédit pourra procurer à ce jeune imprudent les moyens de rester ici sans danger, dit EUénore ; mais je vais m'adresser au seul de ces républicains qui passe au service du gouvernement conso^ laire. Je place toute ma fidélité sur les principes, et m'embarrasse fort peu de celle des instruments. P^ m'importe que Siéyès soit prêtre, conventionnel, directeur ou courtisan d'un généra), en attendant mieux, pourvu qu'il m'aide à sauver quelques proscrits, je ne lui en demande pas plus. Puissent vos nobles amis, qui me font un crime de n'avoir pas rompu toute relation avec ce qu'ils appellent mes républicains, vous rendre d'aussi bons services,
Edouard de Montevreux fut établi dans un petit pavillon,, au bout du jardin de madame Mansley, faveur bien grande, et qui devait lui cc^ter bien cher.
Le retour miraculeux de Bonaparte était un succès qui en présageait beaucoup d'autres; celui qui avait passé inaperçu au milieu de la flotte ennemie pour venir rétablir Tordre en France ne devait pas rencontrer une vive opposition à ses projets d'élévation. D'ailleurs son serment au défunt Directoire était encore dans le souvenir de tous les patriotes :
c( Citoyens, avait-il dit, en mettant la main sur le pommeau de son épée, je jure qu'elle ne sera jamais tirée que pour la défense^ de la République et celle de son gouvernement. »
Mais les serments politiques, comme ceux d'amour, ont cela de particulier qu'on y croit toujours. On sait comment celui proféré par Lucien Bonaparte, dans cette grande journée, eut le pouvoir de sauver son frère de la fureur des fanatiques de la liberté.
« Je jure, avait-il dit, de percer le sein de mon propre frère, si jamais il porte atteinte à la liberté des Français! » \
Et ce mouvement dramatique, appuyé par la compagnie de grenadiers que commandait Murât, avait mis les représentants de la nation en déroute, mais non pas sans que le général Bonaparte leur eût adressé force paroles et proclamations. Aussi le soir, accablé de fatigue, demandait-il à son secrétaire s'il n'avait pas dit bien des bêtises ; à quoi celui-ci répondit :
— Pas mal, général.
Sauf un petit nombre, tous les amis de la gloire^ las
d'obéir aux caprices de Barras, et confiants dans les promesses du vainqueur de l'Italie, se prêtèrent au mouvement qui livrait à Bonaparte le commandement de l'armée et la direction des affaires de l'État.
En homme habile, il chargea l'homme qu'il détestait le plus du soin de lui faire une constitution à leur usage. Pourtant Siéyès avait prononcé un discours peu de temps avaiit où du haut d'une tribune populaire il avait dit:
« La royauté ne se relèvera jamais. On ne verra plus ces hommes qui se disaient délégués du ciel pour opprimer avec plus de sécurité la terre, et qui ne voyaient dans la France que leur patrimoine/dans les Français que leurs sujets, et dans les lois que l'expression de leur bon plaisir. >
Mais Bonaparte connaissait la valeur de ces paroles, et ne s'en servit pas moins de l'orateur pour asseoir sa nouvelle puissance.
Nous ne rappelons ces faits que pour constater la partie comique attachée aux plus grands événements de notre histoire moderne. Siéyès, qui avait l'esprit fin et enjoué, était le premier à rire des inconséquences politiques dont il donnait l'exemple. C'est le mérite, ou le tort du caractère français que de tourner en plaisanterie les sujets l&B plus sérieux. L'abbé-consul avait déjà fait preuve de sa gaieté philosophique, lorsqu'on 1797, le 12 avril, il fut assassiné chez liû par l'ex-moine, nommé Poule, qui lui avait tiré à bout portant un coup d'ariae à feu chargée de deux balles mâchées, dont Tune lui avait fracassé lie bras, et l'autre déchiré la poitrine : Tex-moine fut livré à la justice; mais^Ue. était isi indcdgénte à cette époque pour les iotentidns Ub^râM défis
160 E.LLÉNORE.
jacobins fanatiques, que le moine assassin fut bientôt remis en liberté.
En apprenant ce singulier jugement, Siéyès se contenta de dire à son portier :
— Si Tex-moine Poule revient, vous lui direz que je n'y suis pas.
Depuis, en votant le sénatus-consulte qui revêtait Napoléon du titre d'empereur, et, en se rappelant son vote sur la mort de Louis XVI, il disait :
— C'était bien la peine !
Le souvenir de ce coupable entraînement donnait à Siéyès le désir de s'éclairer des lumières de nos esprits indépendants ; il fut le premier à engager Bonaparte à admettre dans son tribunat les défenseurs de la liberté, tels que Cbénier, Stanislas Girardin, Guinguené,, et autres; M. de Rheinfeld fut du nombre.
Cette nomination devait le rappeler à Paris. L'idée d'être utile aux intérêts de la France devait l'emporter dans son esprit sur toute autre considération. La crainte du retour d'Adolphe décida madame Mansley à passer rhiver à la campagne. M. de Savemon, mal inspa-é, combattit de son mieux èette résolution, sans deviner la part qu'il y avait; mais il ne put rien obtenir sur ce point d'Ellénore. Seulement elle promit de se lais^r conduire à la ville lorsqu'on y donnerait un spectacle digne de curiosité; mais à la condition qu'elle profiterait de la proximité où elle était de Paris pour revenir coucher à la campagne.
— Que de fatigues inutiles ! s'écriait le chevalier de Panât en entendant Ellénore s'obstiner à braver l'hiver dans les champs. C'est nous seuls qui s^odis victimes de cette belle passion pour la retraite, car lesamiis dont
VOUS savez si bien vous passer, ont la sottise de ne pouvoir vivre sans vous; il n'est pas jusqu'à cette pauvre madame Talma dont la santé fait pitié qui ne médite de faire six lieux l'un de ces jours pour venir causer avec vous; pourtant son causeur favori lui est rendu, je Tai trouvé hier au coin de son feu.
— Eh bien, que pense-t-il de notre petite dernière révolution? demanda le comte de Ségur.
— Il en parle comme de tout, avec ironie, ce qui me ferait croire qu'il y porte assez d'intérêt ; car vous connaissez sa manie de se moquer des choses qu'il a le plus à cœur.
— Quoi! vous pensez, reprit le comte, qjje M. de Rheinfeld est sous l'illusion du républicanisme de Bonaparte? Oh ! c'est calomnier son esprit, j'en appelle au jugement de madame Mansley.
Mais Ellénore, tout à l'idée du retour d'Adolphe, n'entendit pas le comte ; il fut obligé de la questionner plus directement pour la sortir de sa rêverie.
— Moi? dit^elle, je n'ai aucune opinion sur le caractère de M. de Rheinfeld.
— Cependant, je vous ai entendu cent fois combattre ses idées, et même avec assez d'amertume, ce qui m'avait faiL supi^oser que vous n'aviez pas meilleure idée de lui que de sa politique.
Une femme comme il y en a tant, ravie de voir si mal interprêter ses sentiments, n'aurait pas manqué d'abonder dans le raisonnement de M. de Ségur, mais la loyauté d'EUénore s'y refusa. Loin de se mettre à l'abri du soupçon par une lâcheté, elle déclara hautement son estime pour la personne et le talent de M. de Rheinfeld. Seulement, ajouta-t-elle, nos opinions, nos habitudes
i6f ELLÉBORE.
diffèrent; je vois d'abord le côté sérieux des choses, lui s'applique à n*en démontrer que le côté plaisant; mais ce défaut qui m*est désagréable dans sa conversation, il ne le porte, il faut en convenir, ni dans ses discours, ni dans ses ouvrages.
— Ce qui ne les empêche pas d'être fort insipides, dit M. de Savemon dont la partialité ne manquait pas une occasion d'être injuste et injurieuse pour Adolphe.
— Enfin, nous allons voir comment tous ces beaux esprits se conduiront, dit le chevalier. Voici déjà les Tuileries reconquises. On ne se loge pas dans ce palais monarchique pour y faire de l'égalité, et je m'attends à toutes ]£S parodies des farces qui ont déterminé la grande révolution. C'est toujours ainsi, on ne chasse les gens que pour se mettre à leur place. Eh bien, tant mieux. Nous reverrons un peu de cette grandeur, de ce faste que nous regrettons. Sans compter qu'il y aiu*a des apprentissages comiques, dont nous pourrons nous amuser.
— Cest fort bien, dit le duc de D...; mais avec le pouvoir arbitraire reviendront les conspirations; l'on répand déjà le bruit d'une tabatière empoisonnée trouvée sur le bureau du premier consul, et je sais de bonne part qu'on a fait cette*huit plusieurs arrestations.
A cette nouvelle, Ellénore et M. de Savemon échangèrent un regard qui exprimait leur crainte pour le jeune proscrit réfugié dans le pavillon du jardin]; car, à chaque tentative contre la vie de Bonaparte, le ministre de la police redoublait de zèle, et ne manquait pas à se faire un mente près de lui de son adresse à déjouer un complot, parfois imaginaire, mais plus souveiit réel.
Il venait d'être averti, par ses espions, de la com-
mande de plusieurs uniformes absolument semblables à ceux des guides consulaires, qui faisaient alors jour et nuit le service auprès du premier consul. Il sut que sous ce déguisement, et avec l'aide de prétendus ouvriers en marbre appelés pour travailler aux cheminées de la Malmaison, les conspirateurs devaient pénétrer dans le château, se cacher dans la carrière qui se trouve au bas du parc, et assassiner le général pendant une de ses promenades solitaires.
L'ordre de fermer l'entrée de cette carrière par une porte de fer ayant donné Téveil aux chefs de la conspiration, elle avorta; mais la police n'en devînt que plus active. Des agents furent envoyés, non-seulement dans tous les endroits de Paris soupçonnés de receler quelques officiers vendéens, ou quelques jacobins décidés à reconquérir à tout prix leur sceptre encore teint du sang de tant d'innocentes victimes; mais Fouché donna l'ordre de soumettre aux mêmes recherches les environs de Paris.
Le maire de chaque village fut obligé de déclarer le nombre et l'état des habitants de sa commune; de plus, on lui enjoignit de faire savoir à l'autorité occulte la qualité des visiteurs qui passaient ou séjournaient quelque temps dans les châteaux et maisons de campagne dépendant de sa mairie.
Il était difficile d'échapper à tant de surveillance. L'ambition, comprimée sous la Terreur, commençait à se réveiller dans toutes les classes; c'était à qui se ferait valoir près du gouvernement par un acte propice au maintien de l'ordre et surtout à l'expulsion des terroristes, dont le retour au pouvoir était l'effroi de tous les autres partis. On parlait de rétablir plusieurs emplois supprimés au nom de l'égalité et dont les petits émolu^
ments étaient déjà convoités par ceux qui en avaient le plus vivement sollicité l'abolition.
Malheureusement, le maire d'Eaubonne était un de ces %élés qui dénonceraient leur père pour avoir le plaisir de le sauver, et pour se rendre important aux yeux d'un ministre quelconque. Instruit par le garçon jardinier de madame Mansley qu'il voyait tous les soirs une lumière à travers les persiennes du pavillon, où personne n'habitait d'ordinaire, il mit un petit garçon du village en embuscade sur un cerisier qui, du champ voisin, dominait le jardin d'Ellénore ; delà, le petit drôle voyait tout ce qui se passait dans le pavillon. Mais une journée entière s'était déjà écoulée sans qu'il eût eu Toccasion de faire aucune remarque, et il se disposait à quitter son poste lorsqu'à la lueur du crépuscule il vit une Persienne s'entr' ouvrir et un homme sortir du pavillon avec toutes les précautions d'une personne qui craint d'être vue ou entendue.
Comme dans l'extrême jeunesse on ne se cache qu'après avoir fait une mauvaise action, Nicolas ne douta pas que le monsieur entouré d'un tel mystère ne fût un grand coupable. On ne le rencontrait jamais en plein jour, ilne se promenait que la nuit ; donc il était suspect. Quelle admirable découverte pour une autorité subalterne ! Comme monsieur le maire allait payer un si grand service !
En effet, le maire doni^a une pièce de quinze sols au mouchard en herbe, et se hâta de faire part à son préfet de la présence mystérieuse d'un étranger dans la maison habitée à Eaubonne par madame Mansley.
Elle soupait un soir en tète-à-tête avec une de ses sœurs nouvellement arrivée d'Irlande, où elle avait
ëpousé un négociant; toutes deux se livraient à leurs souvenirs d'enfance et au plaisir *de se retrouver après avoir été si longtemps séparées, lorsqu'on vint prévenir madame Mansley que le pavillon de son jardin était envahi par la garde nationale du Village, assistée d'un piquet de maréchaussée.
— Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, Edouard est dénoncé, nous sommes, perdus.
— Rassurez-vous, madame, dit Germain ; le pauvre monsieur a déclaré qu'il s'était introduit furtivement dans le pavillon pour échapper à ceux qui le poursuivaient ; il a répété dix fqis que les maîtres de la maison ignoraient qu'il fût chez eux. Lorsqu'on* lui a dit votre nom, il a juré qu'il ne vous connaissait pas, et qu'on ne devait pas vous inquiéter par rapport à lui. Enfin, ils ont eu l'air de le croire, et je pense bien que madame ne sera pas arrêtée par eux comme ces coquins nous en menaient; quant à lui... il n'y a plus d'espoir. Dieu seul sait ce qu'ils vont en faire.
— Ils ne l'emmèneront pas, ou ils me traîneront avec lui, s'écria Ellénore en courant vers le pavillon.
Elle y arriva au moment où les cavaliers de la maréchaussée ayant fait placer au milieu d'eux celui qu'ils appelaient l'agent dePitt etCobourg, le damné chouan, l'assassin futur du premier consul, ils lui ordonnaient de marcher en prison.
En vain, Ellénore criait :
. — Citoyens, vous vous trompez, t;e .n'est point un ennemi de la République ; menez-moi vers le juge de paix, je serai sa caution ; conduisez-moi chez le consul Siéyès, il répondra de lui.*.
Mais la troupe des gardes, suivie de tous les curieux
et des eofants du village, n'écoutait pas ces cris. Ils parvinrent seulement à Toreille d'Edouard de Montévreux, qui se retourna sans oser faire à EUénore le moindre signe, dans la crainte de la compromettre, mais en fixant sur elle un regard qui l'aurait consolée, si elle avait été consolable.
De tous les malheurs qui avaient déjà frappé Ellénore, rarrestation d'Edouard de Montévreux chez elle fut peut-être le plus sensible ; car il compromettait son caractère et la livrait à des soupçons dont la seule idée couvrait son front d'une rougeur brûlante.
En effet, le bruit de cette capture s'était vite répandu chez les émigrés rentrés et dans les familles qui en pouvaient redouter de pareilles; chacun se répandit en repi;oches contre une imprudence qui les exposait tous.
— Gomprenez-vouà, disait la vieille marquise de F... la sotte confiance d'Edouard qui va se loger chez la plus mortelle ennemie de sa mère, chez une femme à qui elle a fait trop de mal pour qu'elle n'ait pas l'envie de s'en venger, et qui attend là tranquillement qu'on le dénonce?
— Quoi, vous pensez, dit le comte de T..., que cette madame Mansley, dont Panât nous vante sans cesse les i)eaux sentiments, serait capable...?
— Ah! vraiment, les beaux sentiments de ces dameslà ne les empêchent pas de se laisser entraîner par l'amour et par la haine. L'occasion était trop belle pour n'en pas profiter. Il aurait fallu avoir une de ces générosités héroïques qu'on ne trouve que dans les romans... Et de mieux famées qu'elle en auraient fait tout autant à à sa place ; mais ce qui m'étonne au dernier point, c*est que M. de Savernon ait engagé Edouard à choisir un tel
ËLLÉNORS. 167
— Vous oubliez son fanatisme pour sa superbe EUénore, dit le comte de C. . . , et cette foi aveugle qui le ferait douter de la miséricorde de Dieu plutôt que de la loyauté de sa belle; je parierais qu'en ce moment il jette feu et flammes contre ceux qui osent la soupçonner.
— Eh bien , s*il se fait le défenseur de son innocence, il aura fort à faire, reprit la marquise, car il n'est pas uq de nous qui ne soit convaincu de la duperie d'Edouard de Montévreux.
Les probabilités, qui sont ordinairement en faveur do mal, accréditèrent cette opinion, et la malheureuse EUénore pressentit que tout ce qu'elle allait tenter pour délivrer M. de Montévreux ne la justifierait pas de la calomnie si bien établie sur son compte.
Si la fierté d'une conscience pure aide à supporter dignement les injustices du monde, elle redouble aussi la rancune amère qu'inspire une destinée constamment fatale.
En apprenant les nouvelles infamies qui se débitaient sur elle à propos de l'arrestation du jeune Edouard, EU6nore dit à M. de Savernon :
— C'en est trop, vous ne pouvez partager plus longtemps les avanies dont on m'accable; vous avez beau savoir que je ne les mérite pas, comme cette vérité est impossible à prouver, l'honneur ne vous permet pas d'en affronter la honte. D'ailleurs, vous ne sauriez exiger que je reste plus longtemps dans un pays où je ne puis faire un pas sans rencontrer une personne qui se croie le droit de me mépriser. Mon courage est à boift. Tant que la méchanceté ne s'est portée que sur la partie romanes* que de ma vie, sur ces mystères d'amour qui, n'étant jamais bien connus, peuvent être calomniés sans consé*
4(» £LLÉNORË.
quence, je l'ai subie avec résignation; mais aujourd'hui qu'elle attaque ma loyauté, mon caractère dans ce qu'il a de plus honorable, la révolte devient un devoir. Adieu I Ne cherchez pas à me retenir.
— Quoi ! vous voulez fuir au moment de combattre ! . . . avant d'avoir terrassé vos ennemis par la force de vos armes! avant d'avoir prouvé à tous la vérité qui doit les faire rentrer sous terre! Et vous me supposez assez faible, assez lâche pour vous laisser accomplir cette fuite : mais songez donc qu'elle confirmerait tous les soupçons qui nous indignent ; qu'en dédaignant de vous justifier, vous affermissez la calomnie.
—Que m'importe ropinioù de gens que je méprise !
— Mais cette opinion, injuste, atroce, entraîne celle des honnêtes gens. Et celle-là vaut la peine qu'on y sacrifie quelque chose.
— Rien ne peut plus me la ramener, vous dis-je; égarée par les apparences les plus prestigieuses, Topinion me sera éternellement contraire. Elle me disputait <léjà l'estime qu'on doit au malheur; elle m'accable aujourd'hui de la flétrissante colère due à la trahison. Je n'ai plus rien à en redouter. Qu'elle poursuive le cours de ses injustices; mais que je ne sois plus là pour recevoir toutes les insultes de la haine, pour tendre ma poitrine à tous les poignards de la calomnie.
En cet instant, madame Delmer entra sans se faire annoncer. Elle venait prévenir EUénore, que leur ami commun, M. Duchosal avait à lui parler d'une chose importante', et qu'il la priait de le recevoir dans la matinée.
— Vous savez, ajouta madame Ddmer, qu'il est lié avec le ministre de la police, avec ceFpuché qui, après
avoir fait tuer tant de monde à Lyon et à Paris, a bien voulu épargner le père de Dachosal; en reconnaissance de ce bienfait, notre ami le voit souvent; et se fait un droit de cette intimité pour lui demander beaucoup de grands et de petits services; c'est sans doute pour vous offrir son intercession auprès du ministre qu*il désire vous voir. Ne le refusez pas ; le sort de M. de Montévreux dépend peut-être de cette démarche.
Madame Delmer accompagna cette recommandation de toutes les preuves d'un vif intérêt pour Ellénore.
— Vous le voyez, dit M. de Savernon d'une voix attendrie, tout le monde ne partage pas l'opinion qui vous révolte; et peut-être de semblables amitiés devraient-elles vous rendre plus forle contre les injures des indifférents.
— Vous avez raison, reprit Ellénore en serrant la main de madame Delmer. Mais ces injures, j'y serais moins sensible, si vous n'en aviez pas votre part; car c'est mettre votre dévouement à une trop grande épreuve que de vous obliger à combattre sans cesse pour ma cause. Elle a beau être juste, elle ne le paraît pas, et vous feriez mieux de.,.
— Ceci ne vous regarde point, interrompit en riant madame Delmer ; s'il est vrai que notre amitié nous donne quelques droits, soumettez-vous à nos conseils; laissez passer ce hourra des Solons ressuscites. Laissez toutes nos vieilles et jeunes médisantes s'épuiser en phrases pompeuses sur les torts qu'elles vous supposent, sur le malheur qui en résulte, vous n'en jouirez que mieux de leur confusion quand M. de Montévreuic, rendu par vos sœns à la liberté, leur apprendra ce qu'il vous doit et tout ce que vous méritez.
Il iO
Jamais le baume des douces paroles n'était venu plus à propos calmer les douleurs d'une âme en souffrance. Ellénore promit d'obéir à de si doux commandements. M. de Savernon ne la quitta qu'après lui en avoir fiit répéter les assurances.
Deux heures après, Ellénore jetant seule se disposa à recevoir la visite qu'on* venait de lui annoncer. En pareil cas, on se creuse ordinairement la tête pour deviner le motif de l'entretien demandé; on va jusqu'à composer les questions, les réponses ; à chaque supposition différente, on invente de nouveaux discours, en ayant soin, comme de raison, de garder pour ceux qu'on s'attribue les meilleurs raisonnements et les mots les plus éloquents. II arrive souvent que tous «es soins sont perdus, et que les suppositions sont fort dépassées par le fait.
A peine M. Duchosal fut-il arrivé chez Ellénore, qu'elle devina, à son air contraint, à l'espèce de ménagement qu'il mettait à lui dire les choses les plus ordinaires, qu'il était préoccupé d'un sujet difficile à . aborder. Après avoir passé par tous les lieux communs de la santé, du mauvais temps, des fatigues de la ville, des charmes de la campagne, M. Duchosal en vint à^e :
— J'espère que vous n'avez pas douté, madame, de la part que j'ai prise au chagrin que vous avez éprouvé dernièrement en voyant arrêter dans votre maison le malheureux exilé à qui vous donniez refuge.
— Je crois d'autant plus à votre bon intérêt, dit Ellénore avec un peu de fierté, que jamais je n'en ai été plus digne.
— Vous pensez bien que cinq minutes après avoir entendu raconter cette arrestation, j'étais chez Fouché, et que je lui demandais l'explication de ce coup d'autorité, tout comme si j'avais eu le droit de le faire. Un autre à sa place se serait moqué de moi, et n'aurait pas même pris la peine de me répondre; mais Fouché est un homme d'esprit, dont je ne défends pas les excès
. révolutionnaires, je suis même certain qu'il sait à quel point ce souvenir me gêne dans ma reconnaissance pour lui, mais je sais aussi que son esprit lui sert à reconnaître ses torts, à tâcher de les faire oublier par d^ grands services, et surtout à ne pas faire de mal inutile. Or, la persécution contre les émigrés qui cherchent à rentrer en France me semble une mesure fort impolitique; je ne lui en ai pas fait mystère. A cela il répond qu'il est de mon avis, et que, sans les conspirations que les émigrés tentent chaque jour et qui forcent l'autorité à sévir contre eux, il y a longtemps qu'il aurait demandé leur rappel à tous ; mais on vient de découvrir un nouveau complot contre la vie de Bonaparte. Les septembriseurs et les chouans sont également compromis. La police a besoin d'être éclairée pour atteindre les vrais coupables, et pour ne pas tourmenter les innocents. C'est par cette raison qu'elle réclame l'aide des gens intéressés à maintenir Tordre, et à soustraire leurs amis aux soupçons qui pèsent sur eux.
Pendant ce long préambule, Ellénore se disait : où veut-il en venir? Enfin, ne pouvant deviner ce que
M. Duchosal voulait d'elle, mais sachant très-bien ce qu'elle voulait de lui, elle prit le parti de lui demander brusquement si, par son crédit près du ministre, il ne pourrait pas obtenir la mise en liberté d'Edouard de Montévreux.
— Cela dépend maintenant plus de vous que de moi, reprit M. Duchosal.
— De moi, qui n'ai jamais vu le citoyen Fouché? qui ne le connais que de réputation? ce qui explique assez mon éloignement pour lui; comment m'accorderait-il la moindre grâce? En vérité, ce serait par trop généreux de sa part.
— Oh! les hommes d'État n'entrent pas dans ces petites considérations; ils se servent de ceux qui leur sont utiles, et servent ceux qu'ils détestent, sans être arrêtés prar les opinions et les sentiments qu'ils leur supposent. Je vous en donne pour exemple Bonaparte et Fouché : tous deux se haïssent cordialement, ils sont sans aucune illusion l'un sur l'autre ; mais le premier a besoin de la ruse, des intrigues du second pour arriver à son but, et le second espère trop bien exploiter à son profit l'ambition du vainqueur de l'Italie, pour he pas la servir de tout son pouvoir.
— En quoipuis-je être utile au ministre de la police?
— Je n'en sais rien, mais il désire vous parler; et c'est pour obtenir de vous l'honneur d'un moment d'entretien, qu'il m'a envoyé vers vous!
— Voilà donc ce que vous aviez tant de peine à m'apprendre? s'écria EUénore... Je le conçois; car tous lès soins que prend votre amitié pour gazer une sommation brutale n'y change rien. Je suis mandée à la police, voilà le fait.
— Vous confondez une invitation avec un ordre.
— Parce qu'il faut obéir également h tous deux, et que ridée d'un semblable interrogatoire me glace de terreur.
— 11 ne saurait vous embarrasser. En recevant M. de Montévreux à la campagne, vous pouviez ignorer qu'il n'eût pas la permission d'être en France.
— Sans doute, mais je ne l'ignorais pas.
- — Ah! si vous allez vous piquer de franchise avec la police, vous vous perdrez sans sauver votre protégé. Prenez-y garde, la conspiration dont tous les complices ne sont pas encore dénoncés rend son affaire trèsmauvaise. N'ajoutez pas au danger de sa situation par des aveux de luxe ou par des mots injurieux. Vous êtes belle, aimable, spirituelle; servez-vous de tous ces dons pour fléchir la sévérilé de son juge. Je ne vous dfe pas d'avoir l'air de l'adorer; mais la plus honnête femme du naonde sait fort bien employer ses moyens de séduction au profit d'une bonne œuvre, sans qu'il en coûte rien à sa verlu. Un sourire, une flatterie indirecte^ suffisent pour apaiser la colère d'un tyran, et changent souvent sa rigueur en clémence. Essayez.
— Je ne saurais, dit EUénore accablée sous la nécessité de subir cet interrogatoire. Ma nature s'y refuse. Je puis dissimuler le dégoût qu'on m'inspire, mais feindre la bienveillance pour qui me fait horreur, est un effort au-dessus démon courage. Ah! mon Dieu! s'il vous était possible de m'épargner cette cruelle épreuve! Dites que je suis malade, en fuite... que sais-je?... trouvez un moyen...
-^Iln'en est pas, interrompit M. Duchosal; croyez que si j'en avais découvert un, je ne serais pas venu
VOUS supplier/ au nom de votre repos, au nom de la sûreté des royalistes qui vous intéressent, de céder à cette invitation, et d'en tirer tout le parti possible m. faveur du pauvre prisonnier, dont le sort est peut-être dans vos mains.
Après avoir perdu toute espérance de s'épargner une si pénible démarche. Madame Mansley ne pensa plus qu'à la rendre secrète; car les rapports avec la police, si innocents qu'ils puissent être, sont toujours suspects.
Le ministre l'attendait le lendemain matin; il fut décidé, entre elle et M. Duchosal, qu'elle irait le prendre pour qu'il l'introduisit chez le citoyen Fouché à l'heure qui suit son déjeuner, moment qu'il se réservait ordinairement pour sa correspondance particulière, et où l'on était moins exposé à rencontrer des postulants d'audience.
— Si le malheur qui me poursuit, veut que je sois vue thez ce ministre infernal par quelque parent de la duchesse de Montévreux, venu comme moi dans cet antre de perdition pour en tirer le pauvre Edouard, je suis perdue, dit Ellénore avec rage ; il croira que je viens faire mon rapport ou chercher la récompense de mon infamie! Non, tout vaut mieux que de se prêter à affermir de si atroces suppositions. Je n'irai 'point.. . qu'on m'y traîne prisonnière, qu'on m'y fasse subir le sort qu'on réserve aux conspirateurs, peu m'importe; le supplice que le bourreau des Lyonnais et de Louis XVI m'infligera sera toujours plus doux et moins honteux que celui de passer pour être sa complice.
Et, revenue par cette idée à toute sa résistance, Ellénore n'écoutait plus les représentations de son £f}(iu il fut obligé de la menacer de nouveau des malheurs àcaX
80R vêtus allait la rendre responsable. 11 lui en fit une peinture si effrayante, qu'elle se résigna à se rendre à rhôM de la police à peu près aussi tristement qu'on marche à Téchafaud.
Le malheur est moins dur à supporter qu'à craindre, a écrit un auteur moderne, et Ton en peut dire autant des démarcbjBs qu'on redoute le plus. Û y a un fond de curiosité dans l'esprit humain qui le distrait en dépit de sa préoccupation. Puis! le mouvement, l'aspect d'objets nouveaux, de visages inconnus sont autant de nuages qui passent devant votre pensée etquilacalmenten la voilant.
Ëlléaore ne connaissant le citoyen Fouché que par ses exploits révolutionnaires, s'en était fait une idée analogue à ses actions, et se le figurait, avec la chevelure noire, l'œil caverneux et le rire féroce d'un brigand de mélodrame.
Déjà la vue des salons dorés du ministère l'avait déconcertée sur l'austérité républicaine de l'ancien conventionnel; mais ce luxe tenant au riche hôtel livré par ses nobles propriétaires à leurs démocrates vainqueurs, ne prouvait rien contre la haine du maître présent pour tout' ce qui brillait, et elle s'attendait à trouver l'empereur des espions.
. Dans le simple appareil D'un mouchard qu« Von vient d'arracher an lommeil.
Elle fut très étonnée, lorsque la porte du cabinet du mijiistfe s'ouvrit, et qu'il en sortit un petit homme blood^ tiré comme on dit à quatre épingles, et dont les manières froides et polies rappelaient beaucoup plus celles d'un courtisan de Louis XVI que celles d'Un BrutUB.
— J*ai voulu servir de chevalier à madame MansJey pour la conduire chez vous, dit M. Duchosal en allant au-devant de Fouché; on la sort difficilement de chez elle, et j'espère que vous lui donnerez lieu de se féliciter de la peine qu'elle prend. Pardon si je vous quitte, mais une affaire pressante m'appelle chez mon notaire.
En finissant ces mots, M. Duchosal pressa la main que lui tendait le ministre, et il sortit du salon.
— Quoi! vous partez? s'écria EUénore sans penser qu'il était déjà trop loin pour l'entendre.
— Il sait, madame, que le sujet de l'entretien que vous voulez bien m'accorder ne doit être connu de personne, et c'est au nom de cet inviolable secret que j'ose réclamer de votre part une confiance entière.
Et le ministre appuyant sur chacune de ces paroles, comme pour se donner plus de temps à examiner l'effet qu'elles produisaient et se demander s'il fallait continuer sur ce ton de déférence, ou en prendre un plus leste, levait timidement ses yeux bordés de rouge sur le noble visage d'EIlénore, et se sentait dominé, malgré lui, par l'admiration respectueuse que sa beauté inspirait.
Comme elle gardait le silence, il crut devoir s'expliquer plus clairement.
— J'ai d'abord à m'excuser auprès de vous, madame, de la mesure de rigueur qu'il m'a fallu prendre contre une personne que vous n'auriez certainement pas cachée dans le pavillon de la maison que vous habitez, si vous aviez su à qui vous donniez asile.
— Je le savais très-bien, citoyen, répondit fièrement Ellénore.
— Permettez-moi d^en douter : les femmes aiment
à protéger le malheur, mais non le crime ; et si vous aviez pu soupçonner qu'en croyant faire un simple acte d'hospitalitéyvous vous rendiez complice d'un assassinat, vous auriez...
— Edouard de Montévreux un assassin? c'est une horreur inventée pour le perdre; il est incapable d'une lâcheté sanglante.
— Eh ! madame, en temps de révolution, ces choseslà prennent des noms fort divers. Ce que vous appelez, à bon droit, une horreur, passe pour un dévouement héroïque chez les gens aveuglés par l'esprit de parti. Se battre contre sa patrie a été de tout temps un crime puni de mort; et l'histoire a flétri des noms les plu9 odieux ceux qui s'en sont rendus coupables. Eh bien , demandez à ces messieurs de l'armée de Condé s'ils ne croient pas faire la plus belle chose du monde en tuant le plus qu'ils peuvent des soldats de la république française? Cependant, nous ne pouvons pas en bonne conscience, encourager cette erreur. Encore s'ïs se bornaient à nous faire ouvertement la guerre; mais, non contents de soulever nos plus beaux départements contre la république, ils viennent en fraude, à Paris, dans de fort mauvaises intentions, et ils nous mettent dans l'obligation de les airéter.
— Je crois pouvoir affirmer qu'en venant en secret à Paris, Edouard de Montévreux n'avait d'autre projet que de solliciter sa rentrée en France.
— Peut être aussi voulait-il voir sa mère? ajouta le ministre en fixant sur Ellénore un regard scrutateur.
— Sa mère? répéta-t-elle avec surprise.
— Oui, reprit Fouché à voix basse, la ci-devant duchesse de Montévreux : celle que vous connaissez trop
bien, citoyenne, est en ce moment cachée à Paris, et vous le savez aussi bien que moi.
— Je l'ignore, je vous le jure!
— Je m'attendais à cette réponse, elle fait honneur & votre caractère : aussi n'est-ce pas dans l'espoir d'apprendrp par vous où elle se cache que je vous en parle; c'est, au contraire, pour que vous lui fassiez parvenir un avis salutaire.
' — Je n'en ai aucun moyen, vous dis-je, et je vous crois mal informé, car la duchesse de Montévreux a trop de prudence et d'amour d'elle-même pour s'expoh ser ainsi à toute la rigueur de vos lois contre les émigrés.
Puis, Ellénore, tout à la crainte de nuire par la moindre parole inconséquente à la femme qui était la couse de tous ses malheurs, se disait intérieurement :
— Voilà donc pourquoi je suis mandée ici ; cet homme, me jugeant d'après lui, attend de mon juste ressentiment la dénonciation qui doit mettre en son pouvoir ma plus cruelle ennemie. Voyons ce que sa finesse tentera pour me corrompre.
— Les plus beaux sentiments nous égarent quelquefois, reprit le ministre avec un air de bonhomie. Vous croyez peut-être rendre service à la mère et au fils en refusant de vous charger de faire savoir à la première que sa lettre au citoyen Demerville a été surprise, et qu'elle contient une phrase entre autres qui la mènerait tout droit à l'échafaud, ci nous la mettions eh jugement.
Ici, Fouché s'arrêta, pour contempler la pâleur qui
. couvrit tout à coup les traits d'EUénore. Ne pouvant la
soupçonner d'être si émue à l'idée du dang^ d'une
ennemie. — HIe aime le fils, pensa-t-il, et cet amourlà m'aidera à tout savoir.
— Le premier consul sait, continua-t-il, que le complot tramé contre sa vie avait pour chefs des émigrés qui ont abaissé leur fierté jusqu'à traiter avec des républicains, ou p^lutôt des sectateurs de Robespierre, etcela dans la noble intention de le faire assassiner à la sortie de l'Opéra ; lui, dont le système politique admettait l'oubli des torts comme up moyen de s'acquérir la popularité; lui qui me recommande tous les jours l'indulgence pour les émigrés qui se convertissent et reviennent au culte de la patrie ; lui qui a autant d'horreur pour la guerre civile que de passion pour la guerre étrangère ; l'assassiner! pour prix de sa peine à rétablir l'ordre, à rendre à chacun les moyens d'existence que lui ont enlevé les troubles et l'anarchie. Vous conviendrez qu'on s'indignerait à moins, et qu'il est permis de sévir contre des ennemis si sottement ingrats. £h bien, ces ennemis cpntre lesquels la loi serait inexorable, nous voulons leur sauver la vie; mais à condition qu'ilssentiront sans délai du territoire de la République.
— Vous oubliez, citoyen, qu'il est aussi difficile de sortir de France que d'y rentrer, et qu'à moins d'être muni de tous les papiers nécessaires. . .
— Je les donnerai, interrompit vivement le ministre, .. Puis s'arrétant un moment, il ajouta :
— Dès que je saurai positivement que la ci-devant duchesse consent à en faire usage.
— Je vous le répète, j'ignore oii elle se cache. Autrement, je lui conseillerais de profiter de votre avis.
— ■ Et ce serait fort prudent; car son arrestation une fois ébruitée, je ne serai plus maître d'en atténuer Jies
190 BLLÉNORË.
suites. La lettre qui Taccuse est déjà dans les mains du grand juge... Réfléchissez... Ah! mon Dieu! le moindre indice peut nous mettre sur la trace. Ne nous exposez pas à frapper à faux.
— Frappez à votre gré, mettez-moi en prison, vous n*en saurez pas davantage.
— Même en exilant les gens qui vous sont chers?
— Mes amis sont blasés sur les persécutions.
— Pourquoi me faire repentir de leur avoir accordé de faux certificats de résidence? C'est à cet excès de bonté que je dois l'embarras où je me trouve et les reproches du gouvernement. Je devais me défier de la prétendue loyauté chevaleresque de ces émigrés, qui leur permet de prêter le serment de fidélité au premier consul le jour même où ils méditent son assassinat.
— Tous ne sont pas si ingrats, dit EUénore en cherchant à surmonter son trouble. Le jeuQe de La Menneraye, auquel vous avez daigné vous intéresser est, dit-on,' maintenant un des officiers les plus distingués de l'armée id*Italie, et celui-là ne vous donnera jamais lieu de vous repentir de votre protection pour lui. Il est la preuve vivante de ce qu'un gouvernement peut gagner à employer la générosité plutôt que la rigueur.
— C'est précisément quelques exceptions de ce genre qui nous ont fait fermer les yeux sur la rentrée en France des complices d'Aréna. Le jeune Montévreux est du nombre. Sa mère les connait tous; il faut qu'elle nous les livre ou qu'elle partage leur sort.
— Et c'est sur moi que vous comptiez pour vous rendre ce service? Heureusement, je n'en ai ni le pou-* Toir ni la volonté.
— Tant pis pour eux, car c'est la protection qu'Os
ËLLÉNORë. i81
trouvent contre nous qut les perd ; rappelez-vous, madame, qu'en refusant de nous aider à trouver les vrais coupables, vous vous rangez parmi nos ennemis, et que vous nous forcez à surveiller vos démarches.
— Surveillez, épiez même, je ne conspire pas. Je hais les assassins de tous les partis, et ne crains pas qu'on me surprenne à les protéger.
En ce moment, on entr'ouvrit la porte du cabinet, puis une voix dit :
— C'est l'heure du conseil.
— J'y vais, répondit Fouché. Pardon, citoyenne, de vous quitter ainsi, ajouta-t-il en se levant, mais un devoir impérieux m'appelle aux Tuileries/J'aurais désiré m'y rendre muni des renseignements que vous auriez pu me donner, et, par conséquent, plus en état d'agir en faveur des gens qui vous intéressent.; nfais, loin d'imiter votre manque de confiance, je vous dirai qne leur sort à tous, à commencer par celui de l'émigré trouvé chez vous, dépend de votre discrétion à ne pas parler de cet entretien, et de votre complaisance à nous faire connaître l'asile où se cache l'ex-duchesse de Montévreux.
En finissant ces. mots, Fouché offrit sa main de la façon la plus galante à madame Mansley, pour la reconduire jusqu'à sa voiture, et ils se séparèrent fort mécontents l'un de l'autre.
Avant de retourner dans sa retraite à la campagne, Ellénore alla voir madame Talma, qui était souffrante;
Il 11
.iW ËLLÉNOUE. %
elle la trouva seule avec le vicomte de Ségur, et tous deux dans une grande agitation.
— C'est le ciel qui nous l'envoie, s'écria madame Talma en apercevant Ellénore; nulle ne peut mieux qu'elle...
— Prenez garde, interrompit brusquement le vicomte, rappelez-vous tout ce qui s'est passé entre elles lieux...
— C'est parce que je m'en souviens, reprit madame Talma, que je réponds de sa prudence comme de sa générosité. Apprenez, chère amie, que par suite d'une de ces confiances absurdes qu'ont tous les conspirateurs royalistes, la duchesse de Montévreux se trouve horriblement compromise dans celte affaire d'assassinat, qui, véritable ou imaginée par Fouché pour faire sa cour à Bonaparte, n'en sera pas moins fatale à ceux qui s'en seront mêlés. On a beau répéter à ces malheureux émigrés que leur cause est perdue, qu'ils sont entourés de pièges et d'agents de police qui n'ont d'autre* mission que de les y faire tomber, ils s'obstinent à croii'e que le peuple de Paris soupire après le retour des princes, el qu'en tuant l'idole de l'armée, rien ne s'opposerait au rétablissement de cet ancien régime dont ils étaient le plus bel ornement.
n Dans cette croyance, tout ce qui vient leur parler de servir leurs projets insensés est accueilli d'eux tomme le Messie. Ils ne supposent pas que la police elle-même puisse avoir Vi7iconvenance de venir, au nom de leur roi, leur proposer d'entrer dans un complot tendant à renverser la République; et ils se livrent en toute confiance à ces rusés mouchards, qui commencent par les engager à rentrer en France sans prendre aucune des précautions qu'exigerait leur sûreté; enfin, qui les
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encouragent si bien dans leur Me, en leur persuadant qu'elle trouvera ici mille complices contre un ennemi, que, dans leur crédulité d*enfant, ils conspirent tout haut et s'écrivent ce qu'ils font, ce qu'ils veulent, ce qu'ils espèrent avec une naïveté digne de leur politique. Eh bien, c'est^ine de ces letlres écrites par la duchesse de Montévreux, et que nous savons être entre les mains de Fouché, qui plonge tous ses amis dans l'état où vous voyez le pauvre vicomte. Il sait de bonne part que le ministre a juré à Bonaparte, non pas sur son honneur, ce qui n'aurait pas grand poids, mais sur sa vie, qu'il lui livrerait avant huit jours tous les complices d'Aréna ; qu'ils étaient tous connus de la duchesse de Montévreux, et que, dès qu'il se serait emparé d'elle, il tiendrait tous les fils de la conspiration, ce qui n'est pas vrai; car la pauvre femme, en travaillant pour le retour des princes, ne se doutait pas que l'on voulût procéder par assassinat. Mais comme ce fait est difficile à constater, si Fouché la découvre, il ne lui fera pas grâce. Ce qui achève de désespérer ses amis, c'est l'impossibilité où se trouve la duchesse de rester plus longtemps cachée dans la chambre qu'habite son ancienne femme de charge, rue de la Harpe, n**...
— Ah! ne me le dites pas, s'écria Ellénore, en cédant s^ un mouvement involontaire.
— Pourquoi cela?
— C'est... que... si par suite... des perquisitions,.. Enfin, il est plus prudent de laisser... ignorer... où elle est...
— Oui, de tout le monde, mais de vous! Elle vous a fait bien trop de mal vraiment pour que vous lui en rendiez. Je vous connais si bien, qu'en cherchant tout à
l'heure avec M. de Ségur où il pourrait la mettre sans crainte d'être dénoncée par ses hôtes, je lui avais conseillé de la conduire chez vous. Mais il a pensé avec raison que l'arrestation du jeune de Montévreux prouvait à quel point la police était bien instruite de ce qui se passait dans votre maison, et que vous étiez aussi suspecte par la noblesse de votre caractère que d'autres le sont par leurs turjûtudes. Mais si vous ne pouvez offrir à votre ennemie l'hospitalité qu'elle vous a ravie si cruellement autrefois, vous pouvez nous guider sur le choix d'un asile.
— Je ^e saurais, dit EUénore, dans un -trouble extrême : ces affreuses calomnies répandues sur moi depuis l'arrestation de son fils me forcent à rester étrangère à tout ce qui concerne sa sûreté et h ignorer surtout l'abri qu'on lui prêtera contre l'orage qui gronde sur sa tète.
— C'est impossible, dit le vicomte, nous vous avons déjà livré son secret; il vous faut la perdre ou la sauver.
— Ni l'un ni l'autre, reprit EUénore avec fermeté, et pourtant le ciel sait que je donnerais ma vie pour me vQnger de cette femme en sauvant la sienne.
— Eh bien, vengez-vous à moins. Vous avez demandé et obtenu un passe-port pour votre sœur madame Gardner qui demeure à Boulogne?
— C'est vrai, ne pouvant me rendre en ce moment moi-même à Londres pour y conduire mon fils chez l'ami qui veut bien diriger son éducation, j'ai prié ma sœur de me remplacer ; "elle est moins,,, connue... que moi, ajouta-t-elle avec embarras. Elle peut risquer un voyage en Angleterre sans être soupçonnée d'aller y intriguer en faveur d'amis dont les opinions inquiètent
le gouvernement; et je l'attends ce soir même, car j'ai reçu ravis que le bâtiment qui doit les transporter d'Ostende à Douvres mettra à la voile le 14 de ce mois, et il faut qu'ils partent de Paris dès demain. Ce serait une cruelle séparation pour moi, si je n'avais l'espoir de les rejoindre bientôt.
— Et la bonne Rosalie, la gouvernante de Frédéric, l'accompagne sans doute !
— Autrement, pourrais-je le décidera me quitter? Ah! mon Dieu, le pauvre enfant ne saura même pas le temps qu'il doit rester loin de moi. On ne lui parlera d'abord que d'une promenade à la campagne. Sa tante lui dira qu'on ne lui fait faire tant de chemin que pour me rejoindre ; et comme ma sœur est une seconde mère pour lui, j'espère qu'il lui obéira sans trop de chagrin.
— Et moi aussi," repartit M. de Ségur, car il faut que la présence et les caresses de cette bonne tante le consolent de ne plus être avec vous ni avec sa Rosalie.
— Que voulez-vous dire? demanda vivement Ellénore, terrifiée par la pensée qu'elle supposait au vicomte.
' — Vous l'avez déjà deviné. Votre regard inquiet, vos lèvres tremblantes me le dissent assez. Et bien, oui; ridée est excellente, et je réponds du succès. Que la duchesse se coiffe de la cornette de Rosalie, qu'elle endosse sa robe d'indienne, son châle de Casimir, qu'elle prenne Frédéric sur ses genoux...
— Mon enfant! interrompit Ellénore avec l'accent de la terreur... Lui confier mon enfant!.. Jamais... jamais!..
— Et que pouvez-vous craindre d'une femme qui vous devra tant?
— Avez-vous donc oublié ce que je lui dois, moi?
Î86 ELLÉÎIÔftfi
la honte, le désespoir 'qui empoisonnent ma Vie-. SOïigeadonc que, sans nul motif, sans nul tort de ma part, pour prix de Taraotir filial que je lui portais, elle m'a plongée de sa pi^opi^ main dans mi abtme affreux, et qu*à chaque tentative pour en sortiV,elle me frappe d'un nouveau coup qui m*y replonge poui" toujours. Et c'est h mon boiiireau que je livrerais ce que j'ai de plus cher au monde! Non... Que justice se fasse; qu'elle oxpie sa méchanceté, sans demander secours à l'enfant dont elle a déshonoré la mère.
— Pardonnez -lui ce trop juste ressentiment, dit madame Talma au vicomte en s'emparant dé la main d'EUénore, dont l'agitation tenait du délire. L'amour maternel est le moins généreux de tous, et vous lui demandez-là un grand sacrifice ; mais il n'est pas «udessus des forces de sa grande àme,*et je le sens à cette main qui frémit dans la mienne, à cette oppression qui la suffoque, son héroïque bonté va l'emporter ; en Vain de cruels souvenirs, en vain le besoin d'assouvir une juste vengeance combattent les sentitnents de son nôMe coeur, elle suôcombe k sa générosité, je le sens, je le vois, je l'espère!...
Et tnadame Talma pleurant aussi, seï-raitEUénoredans ses bras et îi'initiait tellement à toutes les iitl^yressions de son âme qu'on n'autâit pas pu deviner laquelle des deux était la plus émue.
• — Quoi! vous voiliez?... dit EUénore sans pouvoir achever sa phrase.
-- Je le veux maintenant moins que vous, répondit madame Talma avec un souriire ù^ ise confondaient l'admiration et la joie.
— EsFt-il bien vrai ? s'écria M. de Ségur, en se pré-
cipitantaux pieds de madame Mansley, et en couvraol sa main de baisers et de larmes; c'est à vous qu'elle devra la liberté et la viei C'est l'ange qu'elle a précipité du ciel qui sera scm sauveur sur la terre! Ah î l'exemple de tant de vertus convertirait le plus grand cowpaWeç croyez-moi, la duchesse n'a été si barbare envers vmrt que poussée par une passion qui fait des plus honnêtes gens des insensés et des criminels. Je suis garant de sa reconnaissance pour vous; elle égalera la mienne. Mais le temps presse; il faut que toutes nos mesures soient prises, pour que, la nuit venue, ce départ puisse s'effectuer sans obstacle. Je vais prévenir la duchesse... je vais lui apprendre...
— Arrêtez! s'écria Ellénore; je. mets une conditioit à ce service : c'est que la duchesse de MontévreuK ignorera toujours qui le lui a rendu ; cette condition est irrévocable, et je ne me prêterai à rien que vous ne fïi'ayez juré tous deux de la remplir.
— Quant à moi, cela ne me sera pas diffidle, dit madame Tâlma, car je ne connais madame de Montévreax que par le mal qu'elle vous a fait, et le bien qu'en disent plusieurs de ses amis, qui sont aussi les miens; il résulte de tmit cela que je la déteste, mais pas assez pour déarer sa perte, et pour me refuser à aucune des <3<mditîons q«i doivent l'empêcher.
— Mais comment espérez-vous lui laisser ignorer que c'est à TOUS qu'elle doit? ...
— Rien n'est plus simple, interrompit Ellénore. Elle ne connaît ma sœur, ni de vue, ni de nom. Madame Gardïier ayant été élevée par notre oncle à Dublin, elle y est restée jusqu'au moment de son mariage avec un officier qui est encore à Calcutta. Vous poitvez laisser
la duchesse ignorer que c'est ma sœur qui la patronne et mon enfant qui protège sa fuite.
— Vous voulez lui épargner jusqu'à Thumiliation de toat recevoir de la main qu'elle a déchirée. Ah I c'est pousser la générosité trop loin ! Après avoir été aussi indignement accusée, calomniée, manquer une si belle occasion de se faire rendre justice serait une faute impardonnable, dit madame Talma; et vous devez h vousmême et aux amis que vous avez conservés, en dépit de tout ce que la duchesse de Montévreux a fait pour vous les enlever, de donner à votre noble vengeance tout réclat qu'elle a donné à son insultanle conduite envers vous. Le monde ne sait que ce qu'on lui laisse voir, et quand ap>rès avoir souffert de ses préventions injustes, de ses an'êts flétrissants on peut l'éclairer, le détromper par une bonne action, il n'y a pas à hésiter. — Aussi n'hésitai-je point, reprit Ellénore avec une énergie fiévreuse. Je ne veux pas que madame de Montévreux joigne à tous ses mauvais sentiments pour moi ridée que je me sois prêtée à la sortir du danger où elle est, dans Tunique intention de jouer publiquement une de ces scènes de vieux drames, où la victime se fait avec ostentation le sauveur du tyran . Je ne veux pas qu'elle rougisse de me devoir quelque chose. En faisant de mon fils l'instrument de sa délivrance, je fais, il est vrai, le plus grand effort dont mon courage soit capable; mais il me reste encore trop de haine au fond du cœur pour accepter la moindre reconnaissance en retour d'un dévouement que j'avoue être le fruit d'un orgueil vindicatif, et non l'effet d'une clémence généreuse. Puisque le ciel a voulu me soumettre à cette nouvelle épreuve, laissez-moi l'accomplir à mon honneur et au profit de
la duchesse; n*empoisonnez pas la joie qu'elle aura en échappant à la mort, peut-être, par la pensée, par le remords de me devoir la vie. Laissez-lui croire que madame Gardner est une de vos amies, faites-lui le conte le plus probable sur Tobligation où est cette madame Gardner de vous rendre un éminent service en se chargeant d'elle jusqu'à Londres. Enfin, je .m'en rapporte à vous pour satisfaire à la fois votre désir et ma volonté ; mais j'exige votre parole d'honneur que mon nom ne sera point prononcé, et que- la duchesse de Montévreux ne saura jamais que la malheureuse EUénore, l'enfant confiée à ses soins par un brave officier, par un père mourant, celle qu'elle a répudiée sans cause, qu'elle a perïue sans pitié, s'est vengée d'elle en la sauvant.
Le ton ferme, le regard fier qui accompagnaient cette déclaration ne permettaient pas l'espoir d'y rien changer. Le vicomte de Ségur, trop heureux d'obtenir de madame Mansley un secours si généreux, se soumit, quoiqu'avec peine, à la condition qu'elle imposait. Madame Talma ^ s'engagea aussi au secret, mais en haussant les épaules et en murmurant tout bas :
— Quelle duperie !
11 fut convenu que madame Gardner se rendrait, à l'heure du départ, au bureau des diligences avec le petit Frédéric; qu'un peu avant de monter en voiture, elle entrerait dans le café voisin, sous le prétexte d'y faire boire un verre de limonade à son enfant; que là, elle trouverait Thomassin, le vieux valet de chambre du vicomte, avec la nouvelle bonne de Frédéric; que cçtte bonne, la tête couverte d'un capuchon de serge grise bordé de velours noir, comme en portent les nourrices
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de campagne, «ûrait afte provision de bofibofïis et d'images coloriées pom- se faire bien accueillir de l'enfont et que Thomassin ne les quitterait pas qu'il ne les ©ût vus«e mettre en route.
Pour que rien ne manquât à l'exécution ^e ce projet, il fallait prendre beaucoup de précautions et préparer les €CteuiîS aux différents rôles qu'ils allaient jouer. Madame Oardner devait s'abstenir de toute déférence envers la duchesse, et même lui c'ommander un peu brusquement. Frédéric lui-même devait être prév^u que sa bonne le quitterait pendant quelque temps, et qu'une autre la remplacerait pendant le voyage. Madame <Je Montévreùx devait «bdiçuer fies manières de gratede dame; se faire une marche pesante, ^s gestes gaâcbes, des regards hébétés; des bas de laine, de gros soiïliers ferrés devaient cacher sa jambe ptïe et son piedmgnon ; elle éevait siç^pôfter patiemment les galanteries du conducteur et les propos des voyageurs, qui, croyant savoir affaire à une ^servante assez jolie pour être courtisée et a«8»z ^êgée çfeur savoir se défendre, ©e ^e gêneraient pas îéans leurs propositions; mais à cette époqoe où toute la noblesse restante n'avait échappé à la ^illotine qu'à l'aide de la fuite ou d'un dégudseafâent, le talent? de jcwer m personnéfge tout contraire à ^ha ^u -on avait •représenté daiïs le monde n'était pas rare. Aussi la duchefôe de Montévreux se résigna-t-elle sàT*s peine •à stoat ce qu'exigeait son rang de nourrice picarde, 'devenue bonne d'enifant.
Eilàiott'e, ^(fli pressentait plus de difficultés pour dé- (âier sa soeur k lui ofeéir en cette occasion, «e leva poiar aller la rejoindre à Eaubowne. We s'aM^ba auxemîfeatassfâaaems ^e sa vieille amie,'€fui 'm cessait de louer'scm
héroïsme; aaK actions de grâoes du vioomte, qui lui doanait tous les noms qu'on ne donne qu'à la Provide»ce, lorsque la porte s'ouvrit, et qu'une femme de chambre prononça à haute voix le nom de M. de Rheinfeld.
EUénore déjà ébranlée par tant d'ëmotions cruelles, éloardie par ce nom magique, par cette présence si enivrante et si fatale, passa rapidememt devant Adolphe et s'enfuit de toute la force qui lui restait.
Mais à peine montée dans la voiture qui l'attendait, elle perdit connaissance. Le ciel sait combien de temps elle resta dans cet état léthargique qui n'est ni la vie, ni la mort.
En arrivant chez elle, mie vive souffrance colorait ses joues; elle avait la fièvre, mais le sourire était sur ses ièvres; <et au milieu des tortures que ce moment de s^ar^tion maternelle lui faisait endurer, elle sentait qu'une impression heureuse calmait toutes ses douleurs. Elle l'avait revu.
Adolphe s'attendait à trouver madame Matisley chez madame Talma; ii avait reconnu sa voiture à la porté, et comme elles étaient encore fort rards à cette ép<9qae, il n'y avait pas moyen de »^y tromper. C'éteik feî«i Eliénore qu'il allait revoir, cette i^ée l'emportant «ur toutes ses résolutions de rupture, le transportait d'une lelte }0ie, qu'il tremblait de tam «es înembres en franchissant la ponte du salon.
Cette émotion ïdane de charmes se changea Iwentôt ea surprise désagréable parla fuite précipftée ti'EHénore. Adolphe en fut si outrageesement blessé, qu\)ubliant sa longue absence, et qu'après tant de mois passés \fm d'<^He, il devait à madame Talina sa première pensée
comme ses premières paroles, il s*écria avec amertume ;
— Je savais n'être pas honoré de la bienveillance de madame Mansley, je savais même lui déplaire ; mais j'ignorais que ce fût au4)oint de ne pouvoir rester une minute dans Tendroit ofi j'arrive.
— Ne prenez pas garde à cette brusque sortie, dit madame Talma. Vous n'êtes pour rien dans l'agitation qui n'a pas même permis à madame Mansley de vous saluer en nous quittant. M., de Ségur vous dira que la pauvre femme a la tête à l'envers.
En ce moment, un regard du vicomte ordonna à madame Talma la plus profonde discrétion sur ce qui venait de se décider chez elle.
— Edouard deMontévreux, continua-t-elle; était venu lui demander asile, il vient d'être arrêté chez elle, à la campagne, et vous devez comprendre le trouble, l'inquiétude où cet événement la jettent; elle court toute la journée après ceux qui pourraient intercéder pour le jeune émigré, dont la situation est très-mauvaise en ce moment.
— Si mauvaise, interrompit le vicomte, que je vous quitte pour aller en parler à mon frère ; il connaît plusieurs de ces coquins en place, dont le crédit lui a servi plus d'une fois en semblable occasion. Je vais le faire agir près d'eux en faveur d'Edouard.
A ces mots, il sortit, et M. de Rheinfeld se félicitait de rester seul avec madame Talma, dans l'espoir de la questionner sur EUénore, lorsqu'on annonça Chénier et madame Baguerval, vieille femme, riche, spirituelle, avec des manières communes et un caractère distingué.
Celte madame Baguerval, veuve d'un opulent financier, avait pour premier mérite de dire tout ce qui lui passait par la tête. D'abord enthousiaste de la Révolution,
elle l'avait prise en horreur en en voyant les suites, et elle se moquait également des travers de tous les partis et des défenseurs de toutes les opinions. Avide de savoir ce qui se passait par pur intérêt pour le pays, elle en tirait des conséquences qui se réalisaient trèssouvent, et qui lui avaient fait donner par Chénier le surnom de sibylle boui^geoise.
Loin de se choquer du sobriquet, elle en était vaine, et s'efforçait de le justifier à chaque événement politique assez important pour exciter l'inquiétude publique.
— Eh bien, que faut-il croire de cette conspiration avortée, dit-elle en entrant, est-il vrai que la plupart de nos ci-devants aient donné dedans comme des imbéciles, et que nous allons revoir les beaux jours de la guillotiné^? Ah! si c'est ainsi, je vous dis adieu, et retourne dans les vignes de mes bons Champenois; j'aime encore mieux mourir d'ennui que de mort violente.
— De semblables horreurs ne se revoient pas.^. dans le même siècle du moins, dit Chénier. Nous avons bien plutôt à craindre un retour de la tyrannie. Mais voilà un renfort, ajouta-t-il en tendant la main à Adolphe, contre les invasions despotiques, et tant qu'il restera quelques vofx indépendantes, elles tonneront de toute leur éloquence contre ces bourreaux de la liberté qui, après l'avoir mutilée à coups d'échafaud, veulent l'achever à coups de sabre.
— 11 est certain, dit madame Talma, que si on le laisse faire, le vainqueur de l'Italie sera bientôt celui de la France.
— Il l'est déjà , dit madame Baguerval , et vos beaux- discours, tous les efforts d'une opposition bourgeojse ou .républicaine n'obtiendront rien contre la
104 fXLÉNORE.
pfwissance d*un ambitieux à épaoteltes. En FraTK>e, <wi
ne se soumet qu'à ce qui se bat, qu'à ce qui tue. Robespierre n*a dû son règne d'un moment qu'à son système sanguinaire, qu'à ses massacres quotidiens; et Bonà* parte, couvert de sang autrichien, prussien et autres, fera tout ce qu'il voudra de notre nation. C'est ce qu'avaient parfaitement compris Aréna et ses complices. A propos de ceux-là, est-il vrai qu'Edouard de Montévreux soit (In nombre, et qu'il art été dénoncé par cette belle personne que j'ai vue -chez vous, et qui avait, diton, à se venger de la duchesse de Montévreux!
— Quelle infamie 1 soupçonner madame Mandey •d'une pareille atrocité, et c^est vous, madame Bagaerval, vous dont chaque journée est marquée par quelque noble dévouement, qui croyez si faciletjjwit à tine si lâche vengeance!
— lîcoiitez-donc, ma chère amie, si comme on l'assure, la duchesse a été sans piiié pour votre belle Ellénore : si elle lui a fait tout le mal qu'on raconte, ma foi, h sa place, je crois que je n'aurais pas résisté à...
— Vous vous calomniez... Votre vie entière est là pour vous démentir; «lie est semée de pardons sablimes, d'actions généreuses.
— Oiiii, j'en fais bien encore quelques-unes, parnsi par-lè, mais je ne les conseille plus. C'est une duperie dont l'ingratitude est le seul profit. Je n'ai d'ennenws que parmi ceux à qui j'ai rendu k bien pour le mal; ils ne vous pardonnent jamais ce genre de supériorité. D'ailleurs, je pense comme un grand tragique, que si le ciel vous livre votre ennemi, c'est poor lui faire justice ; el madame^ Mansley avait bien le droit de se venger sur le fils des coups donnes par la mère.
Au Bom ée madame Maasley, Adolphe était soiû ûe sa rêverie, et avait écouté attentivement la oonvernation. Malgré te souvenir de sa {^roatesse à madame TaUna,^mal^é sa iérmt résolution de coi»èatlre à mort ^ passwMi pour Eilénore, il ne pouvait entôodre parler d'elle sans rougir de plaisir ou pâlir de colère,, sekm q^^on la louait ^m. qu^ido l'âocusait, et l'idée qu'on la soupçonnait en ce moment d'une làcfee vengeance le mettait au supplice. Cependawt, al se contint en laissant aux amis d'Ellétïore le soin de la défendre, et «n se promettant de prendre çarti pour elle, quand il l'entendrait attaquer par de plus méchants eimemisu L'occasion s'en présenta èientôt
— Yotts n'avez pas attendu ma paroaission pour revenir à Paris, lui ditien riant madame Talma; xnais je vous le pardoime ; en lisant votre nooû sur ia liste des membres du tribunat, j'ai bien pensé que vous i\e pOivrmz VOUS ^efaser à ceKte iovîtatiôssi âatteuâe, à cette 'Coqttet^ei'^ie coiftsrulaipe; maâs piràiez-y garde, en politique comme en >aiii(iocir, on me fait d'agaceries qid'aux ^^s q»'an ve»t ^mr^pompi^
— Soyez tranquilâie, laadame, j'ai réasté à'deplus grandes séductions, ^ je reviens très-décidé à me faire tuer, s'il le faut, pour îe triomphe de mes opinéons»
— »Rien n'est moins nécessaire : bornez-vous à en ééfmomT&t l'avantage sur celles de ces plats orâteB>i%, éternels valets du potuvoir^ qui épuisent toutes les formes du langage pour prouver au despotisme qu'il tne naîtrait s*établir Urop t(5t. •
— ^ Beau moyen vnajmeiït'! dit madame Ba^œi^. Vous vous ferez chasser du tribunat, renvoyer -ée f*T»tice ^t il n'en sera m\ iplws mi moins. M «l'y j» '^'un
remède au mal présent ; il paraît que madame de Montévreux et ses amis l'avaient trouvé, mais on ne leur a pas laissé le temps de l'administrer. La pauvre femme va, dit-on, payer cher le tort de n'avoir pas réussi.
— Serait-elle arrêtée? demanda vivement madame Talma.
— Pas encore, mais on disait tout à l'heure chez Siéyès, à la sortie du conseil, que, par suite d'un petit conciliabule qui a eu lieu ce matin au ministère de la police entre Fouché et madame Mansley, on était sur les traces de la duchesse et qu'elle serait avant deuxjours entre les mains de la justice.
— Madame Mansley avoir des rapports avec Fouché! s'écria madame Talma, voilà encore une nouvelle turpitude dont on s'amuse à la flétrir.
— Et qui ne doit exciter- que le mépris, dit Adolphe avec dédain.
— Ah! quant à la visite, reprit madame Baguerval, j'en ignore le motif, mais elle est positive. J'étais appelée ce matin, de bonne heure, chez notre amie R... pour lui donner tous les renseignements propres à prouver que la famille des Garneville n'est jamais sortie de France, bien qu'on l'ait inscrite tout entière sur la liste des émigrés. Son bureau, est à l'entre-sol, les fenêtres en donnent sur la cour; c'est de. là que j'ai vu, oui, de mes deux yeux vu votre belle madame Mansley monter le perron qui conduit à l'escalier particulier du ministre.
A cette affirmation faite avec toute l'énergie de la vérité, chacun garda le silence, les yeux seuls se disaient entre eux : Est-il possible?
Enfin, madame Talma, indignée contre elle-même
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de s'être laissée un moment entraîner à croire ce que disait madame Baguerval, s'écria :
— Vous vous serez trompée, ma chère; à cette heure, les femmes sont toutes mises de même, et vous aurez...
— Non pas vraiment. Malgré son petit chapeau et le voile noir de dentelle qui le recouvrait, j*ai fort bien reconnu la taille et les traits de la charmante Ellénore. Voilà le malheur d'être belle, et distinguée surtout; on ne peut vous confondre avec personne.
— Mais l'erreur est d'autant mieux prouvée, que madame Mansley sort d'ici, où elle est restée fort longtemps. Adolphe peut vous l'affirmer; car elle était encore là lorsqu'il est venu. Elle ne nous a pas dit un mot de cette étrange visite, et, j'en suis certaine, c'est une illusion de voire part.
— Je le veux bien ; mais ce qu*on disait du résultat de cette visite chez Siéyès constate que je ne suis pas seule à l'avoir rêvée. Ce que savent ces gens-là, je puis bien l'avoir vu ! Je ne les connais pas, nous n'avons pu nous concerter pour imaginer un conte. Réfléchissez à toutes ces circonstances, et vous verrez si vous pouvez douter du fait.
— Oui, j'en douterai tant qu'Ellénore ne m'aura pas dit elle-même : c'étaitmoi, c'était bien moi. Oui, celle que vous avez cru si longtemps le modèle du plus noble caractère, celle dont vous portiez aux nues la clémence, la générosité, celle de qui vous en attendiez une nouvelle preuve, venait de livrer son ennemie à la vengeance du- gouvernement?... venait de mériter tous les noms dont on l'accable, venait... ? mais non, vous disje. Ma confiance dans sa loyauté, dans son honneur, me
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défend de vous croire : c'est un prestige, c'est un piège, un hasard, un de ces faits inexplicables qui ont amené tant dé fois la condamnation d'un innocent; mais EUénore est pure de toute action vile , j'en réponds sur ma vie.
Après une sortie si vive, madame Talma, déjà exténuée par la maladie de poitrine qui menaçait sa vie, s'était renversée haletante sur le dos de son fauteuil, tandis qu'Adolphe lui serrait, lui baisait les mains, avec tout le feu d'une reconnaissance pas^onnée.
Madame Baguervalf désespérée de l'état où elle voyait sa vieille amie, et se reprochant de Tavoir provoqué, niait sans raison tout ce qu'elle avait affirmé ; elle donnait pour preuve de son erreur, des prétextes plus absurdes les uns que les autres.
Chénier, absorbé sous le poids des soupçons qu'il cherchait vainement à combattre, gardait un silence accusateur^ Bien querhe«redi\dînejfût prête à sonner, pai;on&e ne pensait à quitter madame Talma, avant qu'elle ne fût im peu plus calme.
— Je n'en croirai qae vous,, dit-elle d'une voix faible en se tournant vers Adolphe; allez demander à madame de Seldorf d'oCi viennent tous ces méchants bruits, et comment il faut s'y prendre pour en démontrer la fausseté. Elle connaît par elle-même, par tout ce que lui attire son esprii éminent, jusqu'où peut aller le génie de l'envie; elle nous éclairera. Elle sait par M, de Talleyrand tout ce qui se ^asse; quand vous l'aurez vue, vous reviendrez me rassurer, car il y a dans tout ceci quelque* chose de diabolique qui me refndrait folle.
— Voilà quelqu'-un qui sort probablement de d»ez eHe,éM; Adolphe en i»<mtpaût le citoyen Riouffe qui
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venait* diner avec la maîtresse de la maison. C*est l'homme le plus au courant des nouvelles du jour,
— Je le crois bien, dit madame Baguerval ; quand il n*y en a pas, il en fait.
— Le tout pour vous amuser, mesdames, ditRiouffe; maii aujourd'hui Je n'ai pas besoin d'avoir recours à mon imagination. Grâce aux événements, nous avons 4e quoi bavarder. Les Tuileries sont en rumeur^ Oa devait y donner un grand concert» un bal ; madame Bonaparte avait déjà commandé ses robes, ses guirlandes^ plusieurs de ses invitations étaient déjà parties^ mais Fcuché a tout fait décommander, sous prétexte que les chefs de la conspiration dontil effraie le premier consul n'étant pas tous en sa puissance, il pourrait se glisser quelque assassin parmi les danseurs ou autres tn- €iy>§si^le$^ et -qu'il fallait remettre le bal au jour où il tiendrait tous les fils et les agents du complot, (je qui ne causera pas un long retard, car ii yieut de faire, dit- ' on, la capture la plus importante, celle qui <ioit le * rémettre sur la voie; la confidente, l'âme de la conspiration enfin, la duchesse de Montévreux vient d*être conduite à la Conciergerie !
-^ Ah! mon Dieul s'écria madame Talma; et comment cela? demanda-t-ellé avec anxiété.
— Au moment où, redoutant une trahison, elljB sortait de sa cachette pour se reiidre dans une autre.
— Elle se trouve mal I s'écria madame Baguei-val. Alors, chacun s'empressa de secourir madame
Talnâa, excepté AdolpJie, qui sortit sans prof(k*er une paroîe.
Pendant que la nouvelle de la capture de madame de Moatévreux jetait la consternation dans le salon de madame Talma, on ne s'occupait, chez EUénore, que des moyens d'assurer l'évasion de la duchesse. Rosalie ne s'était pas résignée facilement à obéir à Tordre qui la séparait de son cher petit Frédéric, et à croire qu'elle était moins indispensable à l'enfa^nt qu'à la mère. Mais Ellénore s'étaiit fait un prétexte de l'état de souffrance où la mettaient tant d'agitations pénibles, avait si souvent répété qu'elle ne pouvait se passer des soins de Rosalie, qu'il avait fallu céder et disposer même Frédéric à recevoir sans mauvaise humeur les caresses de la femme de chambre qui devait lui servir de bonne pendant le voyage.
Toutes les dispositions étaient prises, les malles fermées. Ellénore serrait son enfant dans ses bras en . retenant ses larmes, de peur qu'il ne devinât un long adieu dans ce tendre embrassement, lorsque M. de Savernon arriva l'air abattu, le regard morne, et se fiant à son visage décoloré pour préparer madame Mansley à la triste nouvelle qu'il lui apportait.
A peine l'eût-elle aperçu qu'elle s'écria :
— Edouard est condamné ?
— Pas encore ; mais il n'en est pas moitis dans une situation fort périlleuse. Grâce à vos amis républicains et à ce ministre défroqué qui est allié à la plupart des émigrés qu'on persécute, nous avions l'espoir de voir
la prison d'Edouard se changer en maison de santé, et une fois éous la s.urveillance d'un médecin el de quelques vieilles gardes, ilaurait facilement obtenu sa liberté, soit en la demandant, soit en la prenant ; mais voilà qu'un nouvel obstacle vient renverser toutes nos espérances el compliquer son affaire de la façon la plus inquiétante.
— Qu'est-il arrivé?... Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété, dit Ellénore en tremblant.
— Fouché a saisi une lettre de la duchesse de MontévreuxàceDemerville qui est un des complices d'Aréna.
— Qu'importe, si la duchesse est sur la route de Goblentz. .
— Oui, mais elle n'y est pas. Persuadée du succès de son entreprise, elle a voulu en être témoin ; elle est parvenue, je ne sais comment, jusqu'à Paris, s'y est tenue cachée plusieurs jours, mais pas assez secrètement pour échapper à l'œil de la police, et l'on vient de la conduire à la Conciergerie.
— malheur! s'écria Ellénore stupéfiée par cette nouvelle*,. Maintenant... que faire? ajoula-t-elle en répondant à sa pensée.
— 11 faut partir à la place de votre sœur, reprit M. de Savernon. J'accours pour vous supplier de ne pas attendre ici les recherches, les vexations qu'on croira devoir faire subir à la personne qui a donné asile au fils de la duchesse. Vous savez ce que cette séparation doit me coûter de peine, eh bien, je vous supplie à genoux de m'en affliger. 11 y va de votre liberté, de la mienne, car je ne pourrais de sang-froid vous voir en butte à la colère de ces misérables, et Dieu sait ce qui arriverait alors.
"liyi ELLÉNORE.
— Soyez *tranquille, dit Ellénore en reprenant sur elle l'empire qui ne Tabandonnait jamais dans le danger. Je n'ai point co»nspiré ; la police est trop bien instruite pour ne pas savoir qu*en recueillant un malheureux proscrit, je ne lui ai4)as fait subir d'interrogatoire; que j'ignore ce qu'il venait faire ici; que Je suis innocente de tout ce qu'on reproche a madame de Montévreux, et que Tinimitié régnante enlre nous deux est un sûr garant de cette vérité.
Puis cédant à sa pensée Intime qui 4a portait à exécuter le plan tracé par le vicomte de Ségur, en dépit de l'événement qui devait le rendre inutile, elle insista pour presser le départ de sa sœur, en lui recommandant de ne pas paraître surprise, si la nouvelle bonne .de Frédéric ne se irouvait pas au rendez-vous; de partir seule avec l'enfant, et d'écrire a la première poste ces simples mots :
« Envoyez-moi Rosalie.'»
— Mais pourquoi ne pas profiter du seul moyen que le ciel vous envoie d'échapper à la vengeance de cet atroce gouvernement qui vous croit de concert avec ses ennemis? dit M* de Savernon.
— 'Fi donc! j'aurais l'air de fuir.
— Et qui donc n'a pas fui devant leur guillotine ?
— C*est alors que madame de Montévreux aurait le droit de me croire assez lâche pour l'avoir dénoncée.
— ^ La vérité sera toujours là pour vous justifier ; l'essentiel est de vous conserver libre pour pouvoir la dire et la faire triompher; Songez donc qu'une fois en prison, on ne vous laissera ni parler ni écrire ; qu'on vous inventera autant de chefs d'accusation qu'il en faudra pour vous faire condamner. Et vous croyez que
je resterai là, tranquille spectateur de votre supplice ? Non ; c'est par pitié pour moi que je vous supplie de partir...
En parlant ainsi, M. de Savernon pressait les mains d'Ellénore et les mouillait de ses larmes.
— Eh bien !... oui... dit-elle, avec le regard fixe et la voix brisée d'une personne qui, après avoir réfléchi, prend une détermination importante. Rosalie, donnezmoi votre capote noire et votre vieux chàle de laine à carreaux.
— Emportez de l'argent, dit M. de Savernon, aussi inquiet de l'insouciance qu'Ellénore montrait à les quitter qu'il avait été affligé de sa résistance à partir.
— De l'argent, répéta Ellénore» j'ai tout prévu, ma sœur en a pour nous deux.
— Merci de votre condescendance à suivre mes conseils.
Puis, voyant que madame Mansley ne Técoutait pas et se disposait à monter en voiture :
— Mais dites -moi donc adieu! ajouta-t-il.
— Non, à revoir, répondit-elle en souriant affetueusement.
La voiture qui conduisait madame Mansley à Paris s'arrêta rue du Mail, au café des diligences. EUénore, préparée à n'y pas trouver madame de Montévreux, espérait que le vicomte de Ségur y serait venu pour dire à madame Gardner la triste raison qui empêchait la duchesse
départir avec elle. Mais elle regarda vainement de tous côtés dans la rue avant de descendre de voiture, et pendant qu'elle donnait lentement au cocher les paquets - qu'il devait aller faire inscrire au bureau, elle n'aperçut pas l'ami de la duchesse, alors elle pensa qu'ayant perdu tout espoir de la sauver, il avait cru inutile de se compromet-tre en venant là où elle ne pouvait se rendre. Une idée plus cruelle encore vint assaillir Ellénore.
-r- A force de l'entendre affirmer, se dit-elle, il me croit la cause du malheur de son amie! Ah! si de tels soupçons entrent dans l'esprit des gens qui me connaissent, qui m'aiment, comment jamais les détruire chez ceux dont l'indifférence accueille tous les méchants bruits! Mais il ne s'agit pas de moi en cette occasion. J'ai voulu me convaincre par moi-même de l'inutilité de notre ruse pour assurer la fuite de la duchesse. J'emporte dans mon cœur la satisfaction d'avoir fait tout ce qui dépendait de ma volonté, de mon zèle pour la délivrer. Que le monde en juge à son gré; qu'il se montre aussi dur, aussi injuste qu'il l'a toujours été pour moi; )e le défie d'attenter au calme divin que je conserve au milieu de la tempête. Oui, je suis fière de mon dévouement, car il était sincère et méritait une meilleure récompense.
— On va bientôt partir, citoyens et citoyennes, dit le conducteur en s'avançant à fe porte du café; allons! en route. ^
Ellénore, tirée tout à coup de ses réflexions par cette voix sonore, se retire derrière le volet de la porte pour laisser passer les voyageurs qui se rendent à la diligence qui les attend dans la cour; elle s'apprête à prendre son rang, lorsqu'elle verra sortir sa soeur avec Frédéric :
ELLÉNORE. a05
car elle veut le mettre elle-même f n voiture pour lui faire mieux accroire qu'elle va le rejoindre, puis elle se promet de revenir chez elle y attendre les événements avec toute la sécurité qui naît d'une bonne conscience ; mais au moment où elle va s'emparer de la main de Frédéric, elle s'aperçoit qu'une autre femme la tient.
Cette femme, dont le capuchon gris et noir cache le haut du visage, marche les yeux baissés à la suite de madame Gardner ; elle tient le^ut d'un bâton de sucre d'orge dont Frédéric savoure déjà une partie. Ellénore les suit des yeux en se tenant cachée derrière le volet de peur d'être vue.
Arrivés tous trois près de la diligence, EÎÎlénore voit cette femme prendre Frédéric dans ses bras, et le baiser au front avec tout le respect qu'aurait mis une vraie bonne à caresser l'enfant de sa maîtresse. Elle reste immobile, pétrifiée par la surprise; son cœur bat de joie; il n'y règne plus ni crainte, ni ressentiment, ni haine, il est tout entier aux voluptés de la clémence, au délire de la générosité. Cette femme qui couvre l'enfant d'EUénore des baisers de la reconnaissance, cette femme qu'elle arrache au danger le plus imminent, c'est la^ duchesse de Montévreux; c'est bien elle; les yeux d'EUénore l'ont parfaitement reconnue. Et quelle autre lui causerait de telles émotions? Mais qui a pu faire répandre le bruit de son arrestation?
La diligence était partie, et madame Mansley, absorbée dans ses suppositions, ne pensait pas à quitter sa place; mais un conducteur étant venu lui demander par quelle voiture elle parlait, cela lui donna l'idée d'aller rejoindre la sienne, qu'elle avait laissée à quelque distance du bureau des diligences.
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206 ËLLÉNORK.
Au moiDeiit où elle allait franchir son man'^^he-pied, elle aperçut le vicomte de Ségur installé dans \i\ voiture; son chapeau sur les yeux et un doigt sur sa bouche pour recommander k Ellénore de ne pas paraître étannée do le trouver là.
Elle attendit que la portière fut refermée, et que les chevaux fussent lancés pour lui demander resf-plication du bruit qui s'élait répandu.
— Avant tout, s*écria le vicomte en pressant la maiu d'Ellénore, laissez -rmoi vous bénir comme notre hor\ ange. Non, jamais créature plus noble, plus parfaite, n'est wsortie des mains de Dieu !
— Mais c'omment se fait-il? répéta Ellénore, VQUlant échapper aux louanges qu'elle méritait, commenî \^ duchesse a-t- elle pu se soustraire?...
— Une autre s'est fait arrêter à sa place.
— Vous voyez bien que je ne suiç pas la seule.
-T Ahl celle-là n'a pas grand mérite à se déypuer, elle eftt sûre de ne pas rester longtemps en prison. C'e$t la fille de ce coquin de R... La duchesse Ta rencontrée autrefois aux eaux de Bagnères. Elle a eu occasion de lui rendre un important service. Cette femme s'en est souvenue ; avertie par son père, qui est l'ami intime deFouché, que l'on avait découvert l'asile de la duchesçe de Montévreux, et que pour éviter tout scandale dans le quartier, on l'arrêterait à la tombée de la nuit, ejje s*est transportée aussitôt chez la duchesse, a revêtu sa robe, l'a aidée à mettre son costume de bonne, et s'est amusée à copier tous les airs, toutes les attitudes qui pouvaient la faire prendre pour la duchesse; à peine la toilette et la leçon étaient achevées, que la garde est arrivée, la duchdsse est entrée avec ^m accoutrernept
ELliÉNORE. 207
dans rantichàhabre âv«c les domestiques de la maison. li*agent d'é police et ses âlguaziis ont passé devant elle pour aller s'emparer de madame Cardouin^ qu'ils ont 'cottduil€ âveé tous les iSgards dûs à son ratvg^ à la Gonciergerie^ Après nous être assurés que cette expédition s'était aôcômpiie sans nulle difficulté, nous n'avons plus pensé qu'à profiter de votre offre généreuse, et le cèel a daigné nous proléger.
— Vous avez compté qu'il m'inspirerait, sans doute, car Ife bruit de la prise de la duchesse m'avait découragée?
— Vous étiez sûre que je ne vous aurais pas laissé fai^e cette démarche vaine; mais, comme dans tout ceci le moindre billet imprudeiit est puni de mort, je m'en siris né à votre intelligence. Nous en serons tous deux récompensés, j'espère. Madame Cardouin a promis de jouer son rôte d'infortunée duchesse jusqu'au moment où la vi*aie aura passé la frontière-, Seulemertt^ il nous faut aussi garder nos airs ^^hagrins*, ce c^w ne sera pas difficile tant que votre sœur ne vous aura point écrit de Londres. v
— ^ Si vous êtes sûrs des gens chez qui était la duchesse , il n'y a rien à èraindi^^ je réponds de ma sœur. Elle ignore le nom de k persoime qu'elle sauve ; j'espère que vous avez gardé de mèmte «ion «ecret envers la duchesse.
— Je vous en donne ma parole ; mais rien ne m'a plus coûté, je vous le jure. J'ai été vingt fois prêt k lui dire : Cette inconnue que vous bénissez, cette providence sur terre à qui vous allez devoir la liberté, la vie, c*est1a charmante EHénore... c'est celle pourt^ui vous avez été si cruelle...
— Arrêtez! dit Ellénore impérieusement; ne gâtez pas mon bonheur présent par d'amers souvenirs ; laissezmoi croire que je m'acquitte et non que je me venge.
— Vous êtes adorable ! s'écria le vicomte, et si j'avais seulement vingt années de moins, je serais fou de vous, et d'une si douce folie, que vous seriez forcée d'en avoir pitié.
— Ce n'est pas de cela dont il s'agit, dit en souriant madame Mansley: quelle raison vais-je donner à M. de Savernon, quand il saura que je ne suis pas partie?
— Groyez-moi, dites-lui la vérité; aussi bien il la devinerait, et alors vous perdriez tous vos droits à sa discrétion. Je connais bien quelqu'un qui pourra aussi vous soupçonner, car il vous croit capable de tout en ce genre; mais je me garderai bien de le nommer; car vous vous haïssez si cordialement tous deux, qu'il n'est pas nécessaire de vous exciter l'un contre l'autre. Je n'en parle que pour n'être point accusé de bavardage, s'il se répandait certain bruit; mais comme ce bruit pourrait vous compromettre, je compte sur la prudence des gens que vous détestez.
Ellénore rougit à ces mots et les laissa sans réponse. Heureusement la voiture s'arrêta, et 1,'embarras de revenir chez elle après avoir dit adieu à tout le monde, l'aida à en cacher un autre.
On trouve généralement plus de plaisir à médire qu'à louer ; l'un n'exige qu'un peu dç malice dam^^l'esprit,
ELLËNORË. S09
l'autre veut de la chaleur d'âme : cela explique pourquoi le secret des bonnes actions est toujours bien gardé.
Malgré la nouvelle qu'on eut bientôt de l'arrivée de la duchesse de Montévreux à Londres, il n'en resta pas moins établi dans l'opinion de tout le monde qu'elle avait été dénoncée par Ellénore, et l'honneur de son évasion fut tout eatier pour la femme qui s'était laissé mener en prison à sa place. L'erreur une fois reconnue, le citoyen R... réclama sa lille; on la lui rendit, et on lui pardonna la fraude en considération des anciens services républicains de son père, à la condition qu'il la punirait de son dévouement pour les aristocrates. On la nomma l'ange protecteur des pauvres émigrés, et madame Mansley fut l'objet de nouveaux mépris aussi injustes que ceux dont on l'accablait depuis qu'elle était malheureuse. ♦
M. de Rheinfeld, à qui sa connaissance du noble caractère d'Ellénore et quelques indices avaient fait soupçonner la vérité, voulut s'en convaincre, et employa à cet effet un moyen contre lequel les sots sont en garde; car ils sont méfiants d'ordinaire, mais dont les gens d'esprit sont toujours dupes. "Il alla dire à madame Talma :
• — Eh bien, votre amie n'a donc pu résister aux séductions de l'héroïsme : elle n'a pas craint de s'exposer à la colère du plus cruel de nos ministres ; et cela pour retirer des griffes de la police, pour sauver de la prison et de l'échafaud peut-être, une femme à laquelle elle doit tous les chagrins de sa vie?
— Qui vous l'a dit?
— Que vous importe ? Je le sais.
— C'est ce bavard de vicomte qui, dans sa joie de
toir madame de MontéWenx à l'^abil d^sgentilt^ses de Kouché, n'aiîra pu se taire sur la géiîérosité d'Ellénore; car vous saurez cfoe ce complot d'Aréna et cofnï)agnie n'-auràît jamais pris la moindre 'consistance sans la protection toute paternelle qtte lui -a accordée le ministre de la police ; M sait qû'ofn ne reste en place auprès des atïibitifetajc qu%i SérVaTit à lew élévation et à leur sûreté ; il à^^écVètewtfent «éncotfragé quelques ennenais de Bonaparte à conspirer contre :sa vie, et a glissé parmi les cotîjurés un de ses agents qui le tenait au courant de toifi'ies ÎÊfs âémai'ches; celui-ci, après avoir déterminé léà ôonspivateurs à preiidre jour pour assassiner le général, qûatïd iî serait 'êans sa loge à l'Opéra, est aûé les dénoncer k Pouché, qui s'est fait uA mérite auprès de ftonaparfè de tehir 'tous les fite du complot et de pouvoir arrêter les chefs au ïnoment même de l'exécutioïi. Iftais 'a'^'àïït d'en venir à ce brillant coup de t'héâtre, touché a pi'cyfi'té de r0C<ia8ioïi pour adoadr la hàriie dont le prefdiiér consul lifofnôre les jacobins, €fl )a reporter sur les royalifetes ; il en a co'mpromis plusieurs daïîs cette conspiration de fantaisie, et cda pouft* îe dégoûter de signer chaque jour ïa radiation «de ^aerlque émigré. Siéyès qui sort d'ici, ajouta madame Ta]mà,est dans Vadmiration *de la manière dont Fouché vient dé reconquérir la confiatice du général tëgiaant. Se i«e»ére indispénl^able èfù ïnaïti-e qui Vous déteste, n'ôst-cè pas faire preuve d'une grande habileté?
— Saris doute; mafis comme ce zèle 'babSe peut aller jusqu'à ci éer dés assassins, dît Adolphte, et faire tomber leur tète, je m'en tiendrai -à la tèrrèûr qu'il m'inspire.
Cet rtitretien fût inteitotoofpù pat* »î Wivée 'de Maillât-
Garât; il venait de chez .maidame d(? Montessôn, oii il avait ea une scène très-vive avec un ami du duc de MoYtté'vî^mx à propos de madame Mansley et de la part odieuse qu'on lui donnait dans le péril où s'était trouvée la duchesse.
— =- Volts m'en voye^ encore (out ému, dit-il ; mais les 'expressions de ce monsieur étafent si injurieuses pour la pauvre femme, si blessantes même pour ses amis, qu'il n'y avait pas moyen de les écouter de sangfrôid.
— Et com^metit Bomn:^ez-vous cet achai'né calomniateur? dewwinda Adolphe avec un sourire alerter et les^ lèvrefs ti^embtantes de colère.
^— Ahl je serai pliis généreux qu'il ne le mérite, je ne le lïôtfifEÉfôrai pas.
•«*»• Wîià ftne -discrébion bien inutile ; vous n'étiez pas «etfte, et ies no^mbreux haWtués du salon de madame de Montessonne garderont pas le sect»et de cette scène : après îè pliiisir de dire du mal vient oeiui de te liépéter.
— N'importe, j'ai déjà le remords de vous 'en avoir parlé, car c'est faire trop d-honnear kux méchants bavards que de s'iïKlignier contre leur médisance; il seï-ait plus simple et plus sage de la m^Hisen Mais le sifCfcès qu'elle obtient fait perdre patieoace ; il ^ïi-est pas ftrtie personne, là présente, qui ait douté iun instant de Pinfamiie pï-étée à madame Mansley. C'était, disait chacun, une vengeance toote naturelle dé la part de cette sorte de femme; une espièglerie révolutionnaire très-eicusable dans la Nino^ de «Siéyès, de Ghënier et àu^es. . . 'et<;ent propos de cette espèce difficiles à supporter, lars(pi'on connaît, comme vo«s et moi, k noble 'Caractère de madame Masfisley.
212 ELLÉNORR.
— Et pourquoi le souffrir, dit vivement M. de Rheinfeld, pourquoi la société n'en ferâit-elïe pas justice ? C'est avec cette belle tolérance qu'on a fait de la calomnie la reine du monde civilisé.
— Ne voulez-vous pas qu'on s'érige en défenseur de l'innocence, comme.du temps de la chevalerie? On se moquerait bien trop aujourd'hui d'un redresseur de torts.
— Voilà comme, en France, le ridicule tue les plus nobles vertus, les meilleures institutions, reprit madame Talma. Je n'ai jamais pardonné à Cervantes d'avoir fait don Quichotte ridicule ; il comptait sans doute sur le sérieux de l'esprit espagnol pour admirer la loyauté, la sensibilité, le courage de son héros à travers sa folie comique; autrement il serait inexcusable d'avoir fait rire aux dépens des plus rares vertus humaines : l'amour du prochain , l'abnégation de soi-même, le dévouement au malheur.
— Eh ! pensez-vous donc, reprit Adolphe, qu'il y ait moins de ridicule à s'ériger en brigand de salon, volant à l'un sa réputation, tuant le bonheur de l'autre, et frappant au hasard sur tout ce qu'on envie, sur tout ce qu'on révère? Non, cette manie, qui décèle encore plus de médiocrité que de malignité, serait bafouée comme une vertu, si elle n'était l'expression des vrais sentiments de ces méchants timides qui jouissent avec reconnaissance du mal qu'ils n'osent faire, des calomnies qu'ils n'osent dire.
— C'est juste. La société est toujours complice des crimes qu'elle condamne; mais comment l'en affranchir?
— En les punissant. La tolérance n'est bonne qu'en matière de religion ; mais, appliquée aux vices, elle
devient, leur seconde mère, et nous sommes tous responsables des infamies que notre indifférence encourage.
En finissant ces mots, M. de Rheinfeld se leva et sortit brusquement pour échapper au tort de laisser entrevoir le ressentiment qu'il ne pouvait dominer et la secrète joie qu'y mêlaieut ses projets de vengeance.
A force de persévérance, de ruse, de questions, il parvint à savoir les noms de toutes les personnes qui se trouvaient chez madame de Montesson, le jour où Garât le jeune prit parti pour madame Mansley contre un de ces orateurs de salon qui médisent pour amuser, comme les coquettes minaudent pour plaire. Il apprit avec plaisir que ce beau parleur, tenant par son nom et ses opinions a la haute aristocratie, se permettait souvent de petites épigrammes sur les défenseurs de la liberté : cela pouvait lui offrir une occasion toute naturelle de demander raison au ci-devant comte de B... de son méchant bavardage, sans qu'on pût soupçonner la véritable cause de l'humeur vindicative d'Adolphe.
Dans cette espérance, il attendit qu'un événement pohtique mît en verve celui dont il faisait surveiller l'éloquence critique; la crainte de compromettre Ellénore en la vengeant le rendit patient. C'était encore s'occuper d'elle, et, malgré sa promesse à madame Talma, malgré le serment qu'il s'était fait à lui-même de rester fidèle à un amour éteint, d'étouffer un amour naissant, il n'obtenait rien sur sa pensée, elle était toute à Ellénore ; toute à l'idée de la perdre volontairement, de sacrifier le bonheur d'en être aimé aux intérêts do sa passion. Il ne pouvait ni s'y consacrer entièrement, ni s'en détacher..
C'est k tort qù'oli accûfeë l'amtJut d^ rettiportiôr sur tous les autres SBrttimënts. Cela peut être vrtii sohs d'autres climats que le notre ; mais en Francîe ttous voyons tous lés jours dTe$ amoiirs trèâ-Mrifeèi^ Sacrifiés à ïleà vanités trbnipieusés, à defe dotti^iMratîôns d'orgueil, dé cupidité. Jadis ces s64*têé 'd^ f^'érîftcës étaient coriiïîlàndés paV des tyi'an^ ^fe fôttiiHe et accoiiiplis par de jeunes vittimôs, qui pleuràiéAt dé bonne fôi^iir le mallîteur d'immoler l'objet aimé à un mari opulent et titré-, lûu à une feknme laide et ttx^le héritiènev sans se douter qu'il viendrait un jour où les jeunes personnes, libres daris leur thoîx, donneraient là préférence au vieux duc 'qui ne peut leur plaire, sur iè jeune cousin qu^elles se défendent d'aimer ; oùl'hottime le plus amoureux s'ordonnerait de renonce'r à la vie de son cœur pour vivre tout entier de cette vie factice dont l'unique but est de se faire croire plus heureux qu'on ne l'est, le plus grand plaisir d'humilier îses amis, et la seule consolation de se voir envié. Eh bien, l'expérience nous montre à chaque instant de nouveaux exemples de ces auto-dâ-fé d'amour.
Le pire est que ce genre "de supplice n'inspire aucune pitié.
On sût bientôt paï* un ancien chef de bataillon destitué, nommé lîàrrel, que ni les émigrés ni les chouans ^'étaient pour rien dans §à conspiration d'Aréna. Cette découverte 'i^endit le gouvernement moi'ns sévère et tooins surveillant envers le parti royaliste, prévention négligente qui faillit coûter là vie au premier consul.
EUénore, dégoûtée du monde par tout ce qu'elle fea supportait d'injustices, s'était ^constamment refusée à venir passer Thiver à Paris ; mais, vaincue par les in-
stances de la marquise de C..., elle avait consenti ^ prendre une loge avec elle gour entendre le fanaeux oratorio de Haydn, qui devait être exécuté par les i>rpmiers talents.
Cette loge de Tavant-scène se trouvait être presque en face d^ celle du premier consul, aux premières, entre les deux colonnes. On l'attendait pour donner le signal du premier accord, lorsqu'il entra dans sa loge d'un air serein, mais les lèvres blanches, le-fegsrd troublé, enfin dans l'attitude d'un homme qui. veut paraître calme en dépit d'une émotion terrible; madan^e Bonaparte, assise près de lui portait à chaque minute son mouchoir à ses yeux. Les ^ides de canjp Lannes, Berthier, Le Brun et Lauriston sortaient de la loge suc*cessivement, et revenaient dire quelques mots à l'oreille de Bonaparte, qui les écoutait sans donner le moindre signe qui pût faire deviner l'impression qu'il en recevait.
On avait entendu une forte explosion un momeiU avant l'arrivée du premier consul, qu'on avait généralement supposée être un cqup de canon tiré en l'honneur du vainqueur de l'Italie; mais la nouvelle dp h machine infernale s'étant aussitôt répandue parmi le3 spectateurs, ils se mirent à discourir sur Tatrope tentative, è. laquelle le premier consul venait d'échapper par miracle, et l'exécution du chef-d'œuvre d'Haydn, s'ac: complit sans que personne y prit garde.
C'était à qui accu^erq^i son ennemi de cetj.e ip9,ch|nar tiop infernale. Les victimes, soustraites par hasard «u^ massacres de la Terreur, croyaient reconnaître dans Ja férocité qui avait décidé la chute de tout un quadi.çr, pour atteindre un seul homme, cette rage rép).i^li(C$iinjpj
qui ne pardonnait à aucune supériorité passée ou présente.
Les amis de la liberté, ceux que les crimes dont elle avait été le prétexte n'en avaient pas dégoûtés, accusaient hautement le parti vendéen de cet affreux complot,* et soutenaient que les instigateurs de la guerre civile en France étaient seuls capables d'avoir voulu renverser à tout prix l'homme qui devait bientôt les soumettre.
Lfe peuple criait sur le Carrousel : «Mort aux Anglais! mort aux ennemis de la République ! Scélérat de Pitt! voilà bien ton ouvrage ! »
La salle de l'Opéra offrait un spectacle tout particulier : le drame n'y était plus sur le théâtre, mais dans les loges. La parure éclatante des femmes qui les remplissaient contrastait d'une étrange manière avec la pâleur et l'abattement de leur visage"; celles dont les maris attachés à la fortune de Bonaparte venaient de braver à sa suite un danger si imminent, ne pouvaient calmer leur effroi; car le hasard providentiel qui venait de sauver le vainqueur de l'Italie et de la Révolution, le protégerait-il toujours? Et ne pouvait-on pas tout craindre, d'ennemis assez lâches pour accomplir dans l'ombre de tels attentats?
Les émigrés rentrés, à qui les nouvelles mesures du gouvernement inspiraient assez de confiance pour se donner quelque i)laisir, se reprochaient vivement d'être venus à cette fête musicale, car le temps où l'imprudence de se montrer était punie de mort, pouvait revenir. Le crime d'un parti pouvait raviver ceux d'un autre; et c'est en proie à ces tristes réflexions, que l'ex-duc de L..., le ci-devant marquis de N..., s'efforçaient de paraître écouter avec délices VOratorio de Haydn.
ËLLÉNOhE. 217
On sut bientôt, par le récit des aides de camp du général en ctief, que celui-ci n'hésitait pas à mettre sur le compte des septembriseurs le nouveau massacre dont il devait êlre la premiète victime ; mais le ministre de la police, tout en approuvant cette opinion, ne la partageait pas., et ses ordres étaient donnés pour poursuivre de préférence les agents du parti qu'il soupçonnait. 11 désirait tant les trouver coupables d'un crime qui dépassait tous ceux de la Révolution !
. Parmi les bruits absurdes qu'enfantent toujours les grands événements, il courut celui d'une farce politique et sanglante, imaginée par les séides du Mahomet corse pour le rendre plus intéressant, et motiver la création d'une garde prétorienne à laquelle on donnait déjà le nom d'impériale.
Rien dans le caraclère de Bonaparte n'autorisait un soupçon si calomniateur. Son. ambition dédaignait toute ruse. L'habitude de commander nos armées avec succès lui avait appris combien ans notre pays il est difficile d'arriver à la puissance en passant par la gloire. Il savait que les révolutions qui bouleversent les empires ne changent rien à la nature des nations, et que les Français ne s'amuseraient pas longtemps à jouer à la république ; qu'il fallait des dangers à leur bravoure, des loisirs à leur esprit, du luxe à leur vanité, et une cour à leur élégant servage. Loin de hâter par nul incident l'instant de monter sur le trône, il redoutait plutôt l'empressement des soldats qui l'y portaient que la résistance des publicistes qui lui défendaient d'y prétendre.
Un de ces éloquents publicistes venait d'entrer dans la loge de madame de Seldorf, et tous les regards se portèrent sur lui. On espérait deviner, à son attitude, à
If. 13
ses gestes plus ou moins animés, ce qu'il fallait penseï: des chefs de la conspiration et du parti que le gouvernement allait tirer de ce crime incomplet. Mais M. de Rheinfeld, mettant toute question politique de côté, déplorait franchement la mort de tant de personnes innocentes, et demandait, avec toute Ténergie de l'indignation, que les monstres, de quelque parti qu'ils fussent, auxquels Satan avait inspiré ce chef-d'œuvre infernal, tombassent frappés par la vengeance nationale. L'esprit de justice est si rare là où toutes les passions soutien jeu, qye chacun se trompait sur la véritable cause de la colère qui semblait animer M. de Rheinfeld et que partageait madame de Seldorf . Au reste, l'injustice était réciproque. Pendant que M. de Savernon faisait remarquer à EUénore les différentes impressions produites par l'événement du jour et reprochait à la baronne de Seldorf de ne pas assez dissimuler le plaisir qu'elle savourait en contemplant la pâleur de celtii qui ne craignait rien au . monde, pas même les bons mots d'une femme d'esprit, M. de Rheinfeld, les yeux fixés sur la loge de madame Mansley, disait en montrant M. de Savernon :
— Ces émigrés sont toujours les mêmes ; la Révolution ne leur a rien appris, ni rien fait oublier; à la moindre apparence de désordre, ils s^ flattent de reconquérir toutxe qu'ils ont perdu par leur faute, comme si la France n'attendait que la mort de celui qui fait sa gloire pour se remettre sous leur joug et les prier de vouloir Wen relever la Bastille! Avec leurs sourires malins, leurs épigrammes musquées sur cette machine infernale, ils vont* s'attirer la rancune de Fouché, et l'on sait ce qu'elle vaut. Il est, dit-on, confus d'avoir laissé passer ce barilde poudre entre les jambes de la
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police : et malheur à ceux qui auront aidé à lui jouer ce mauvais tour.
— Vous donnez là-dedans, vous? disait de Fautre côté de la salle un de ces incrédules qui voient dans tous les événements autre chose que ce qui s'y trouve. Vous vous étonnez qu'on échappe par un miracle au danger qu'on n'a point couru? Vous vous imaginez qu'il existe des conjurés assez bétes pour mettre le feu trop tard à l'instrument de leur triomphe, lorsqu'il y avait bien moins d'inconvénient à le mettre trop tôt? Vous croyez bonnement qu'un projet dont l'exécution exigeait de nombreuses confidences, des démarches suspectes, a pu échapper à la surveillance des agents qui ont découvert la conspiration d'Aréna, à ces limiers si adroits, si sûrs de leurs moyens, qu'ayant supplié le premier consul de s'y fier, ils ont arrêté les assassins au moment où ils allaient frapper. Ah 1 ce ne sont pas ces gaillardslà qu'on dupe, et vous verrez bientôt que les purs républicains seront les seuls dindons de l'affaire. " — Il n'y a plus de ménagements à garder contre ces monstres de jacobins, s'écriaient les jeunes militaires en se rencontrant dans les corridors. Il faut tomber à coups de sabre sur ces pékins sanguinaires, ces bavards de tribune, qui tueraient, au nom de la liberté, tout ce qui porte une épée, sous prétexte que nous sommes tous égaux, les lâches comme les braves, les méchants comme les bons; mais, grâce au ciel, ajoutaient-ils en. portant'la main sur la poignée de leurs sabres, l'armée est là pour les faire taire et les assommer au besoin.
Ainsi se passa cette soirée consacrée à toutes les richesses de l'harmonie, et vouée, par le fait, à toutes les discordances des opinions les plus contraires, à toutes
2S0 ELLÉNOKE.
les amertumes de l'esprit de parti, aux soupçons alarmants, à la crainte du retour de l'anarchie, ou du rétablissement d'un pouvoir absolu; enfin, à des agitations si vives, à des intérêts si grands, si généraux, que les intérêts personnels disparaissaient sous Tagitation généiale, comme la lueur d'une lampe dans Tembrasement d'une ville.
En effet, au milieu de tant de ruines, on aurait rougi de penser à sa fortune ; à la vue de tant de crimes, d'actions généreuses, de tant de morts sublimes, de traits héroïques, on se trouvait sans importance; le malheur commun sauvait de l'égoïsme; l'effroi du passé remplissait le présent, et le sort de la France tant de fois compromis, occupait toutes les imaginations. Depuis la jeune fille, dont le frère se battait aux frontières, jusqu'au vieillard qui bravait la fureur du peuple pour sauver un proscrit, pour ramener parmi nous l'ordre et la justice, chacun se consacrait avec joie à une opinion, à un devoir, à une affection; la vie était si incertaine qu'on n'y tenait que pour la dédier. Ce temps-là pourrait paraître fabuleux aujourd'hui, où le calcul est le dieu du jour, et la patrie une vieille pagode reléguée avec les divinités qui ne servent plus. Mais heureusement le Moniteur est là pour constater l'époque de ces nobles duperies et de ce culte national.
L'amour seul résistait à la fièvre politique qui consumait alors tous les esprits; il s'augmentait même des périls communs et du dévouement qui le faisaient naître. Sans l'emporter sur le fanatisme révolutionnaire, il s'y mêlait; il était rare qu'il ne s'en trouvât pas un peu au fond des discussions qui y paraissaient être le plus élrangères, et qu'on ne cherchât point à faire tourner
l'événement du jour au profit de sa passion. Par exemple, M. de Rheinfeld, tout en déclamant de la meilleure foi du monde contre cette machine infernale qui venait de tuer sept personnes et d'en blesser un bien plus grand nombre, se réjouissait involontairement de l'occasion que ce désastre allait luioffrir de s'en prendre à M. de B. à propos des épigrammes sanglantes que lui inspirerait sans doute la nouvelle invention mise sur le compte des patriotes; car déjà l'opinion du premier consul avait transpiré, et encourageait les amis du pouvoir passé ou futur à injurier le parti républicain.
On savait qu'en rentrant aux Tuileries, oix une .foule de fonctionnaires remplissaient les salons, le général s'était écrié d'une voix forte :
— Voilà l'œuvre des jacobins ; ce sont les jacobins qui ont voulu m' assassiner!... Il n'y a là-dedans ni nobles, ni prêtres, ni chouans!... Je sais à quoi m'en tenir; on ne me fera pas prendre le change.
Puis il ajouta, en regardant Fouché :
— Ce çont des septembriseurs, des scélérats couverts de boue qui sont en révolte ouverte, en conspiration permanente, en bataillon carré contre tous les gouvernements'qui se sont succédé. Il n'y a pas trois mois que vous avez vu Gerracchi, Aréna, Topino, Lebrun, Demerville, tenter de m'assassiner ; eh bien, c'est la même clique. Ce sont les buveurs de sang de septembre, les assassins de Versailles, les brigands du 31 mars, les conspirateurs de prairial, les auteurs de tous les crimes commis contre les gouvernements. Il faut purger la France de cette lie dégoûtante ; point de pitié pour de tels scélérats!...
Le ministre contre qui cette sortie fulminante était
particulièrement dirigée, l'avait supportée avec toute la patience d*un homme qui espère prendre bientôt sa revanche, d'un homme trop habile pour chercher à s'excuser d'un tort inexcusable, mais dont on ne saurait le punir ; car de lui seul dépend la découverte des coupables, et, partant, le châtiment de leur crime.
Le chevalier de Panât, ami intime du ministre de la marine, était avec lui aux Tuileries, lors de cette scène ; il jugea à la résignation de Fouché, au sangfroid avec lequel il répondait, par l'immobilité et le silence, aux interpellations les plus menaçantes, qu'il avait des convictions contraires à celles de Bonaparte, et que tous ses moyens de surveillance, et même de vexations allaient être dirigés contre les royalistes, les chouans et les prêtres, que le premier consul regardait comme innocents. Dans cette conviction, le chevalier de Panât retourna à l'Opéra que Bonaparte avait quitté bien avant la fin du concert, et vint dire à plusieurs de ses amis que leurs opinions rendaient suspects au*minislre de la pohce, qu'ils eussent à redoubler de prudence. Il conseilla particulièrement à madame Mansley et à M. de Savernon de ne pas retourner à la campagne, avant que les recherches de Fouché eussent amené quelque découverte sur les vrais auteurs de la machine infernale. On pouvait s'aviser de fermer les barrières de Paris, sorte de mesure fort usitée dans toutes les crises révolutionnaires, et il était imprudent d'avoir l'air de fuir.
M. de Savemon trouvant l'avis très-sage, EUénore se résigna à le suivre tant que la prudence l'ordonnerait, et elle resta à Paris.
Dès le lendemain de Tattentat, Fouché, malgré ses convictions, adressa au premier consul un rapport dans lequel il désignait cent trente personnes, qui, de son propre aveu, n'avaient pas été prises le poignard à la main, mais qui toutes étaient également commises pour être capables de Faiguiser et de le prendre.
Le plus grand tort de ces malheureux était de rester fidèles aux opinions républicaines, que le ministre avait longtemps et trop vivement professées, et dont il espérait se laver .en persécutant ceux qui ne voulaient point imiter son apostasie politique.
Le sénat vota la déportation des soi-disant coupables, et rhorreur qu'inspiraient à tous les partis les auteurs de la machine infernale faillit ramener les fureurs de la Révolution. A leur passage à Nantes, le peuple se jeta sur les déportés avec tant de rage, qu'il fallut faire intervenir la force armée pour que cette ville, encore teinte du sang de tant d'innocentes victimes, ne fût pas le théâtre de nouveaux massacres.
Mais, en dépit des apparences, des accusations générales, de la colère du premier consul, qui suffisaient au public pour approuver toutes les mesures prises, afin de décourager et de punir les inventeurs de semblables machines, il se trouvait parmi tous ces badauds politiques quelques esprits éclairés, ennemis des actes arbitraires, et que cette condamnation sans jugement indignait au point de ne pouvoir s'en taire. M. de Rheinfeld était du nombre ; il voyait dans ce simple arrêté des consuls l'aurore du jour qui rendrait la France à la domina-
lion d*un seul homme ; et comme la gloire du général, les talents du premier consul n'avaient pas encore assez . prouvé ce qu'on pouvait attendre du génie de l'empereur, il était permis de regretter qu'on eût inutilement versé tant de sang pour la liberté, et qu'un si grand bouleversement n'eût amené qu'un changement de dynastie, • Adolphe discourait à ce sujet un soir chez madame de Seldorf, lorsqu'on annonça le comte de B... A ce nom détesté, le cœur du tribun s'émeut d'une féroce joie; sans interrompre la discussion qui l'anime, il y entremêle de certaines phrases contre les Vendéens, dont la susceptibilité de M. de B... peut s'irriter. Il signale avec éloquence l'injustice de déporter, sur la simple dénonciation d'un faux . frère, une centaine de patriotes échappés à la guillotine, lorsque Paris ouvre tous les jours ses portes aux chouans qui, las de tuer des Français, viennent se reposer des fatigues de la guerre civile au balcon de l'Opéra, et se vanter de leur brigandage dans les salons de l'aristocratie. p — Pourquoi ceux-là, ajoute M. de Rheinfeld en fixant son regard sur M. de B..., ne seraient-ils pas plutôt soupçonnés d'assassinat, d'invention infernale que les républicains?
— Parce que ceux-ci ont fait leurs preuves, monsieur, dit le comte avec ironie, et que les assassins d'un roi peuvent bien s'abaisser jusqu'au meurtre d'un consul, ne fût-ce que pour s'entretenir la main. D'ailleurs, comment douter de la voix qui les accuse? de cette voix qui sait si bien voter ?
— C'est parce qu'elle a voté la mort de Louis XVI, qu'il fallait douter de ses arrêts.
— Oui, s'ils tombaient sur des gens comme il faut ;
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mais, comme ils ne frappent que ses amis, on peut les laisser faire ? il n*y aura pas dans tout cela un honnête homme à regretter.
— Qu'en savez-vous ? reprit- Adolphe avec tant d'insolence, que madame de Seldorf, effrayée de la tournure que prenait la conversation, s'empressa de l'interrompre en questionnant M. de B... sur le traité de paix dont son ami, le comte de Cobentzel, discutait les articles avec Joseph Bonaparte à Lunéville.
Le sujet était d'un intérêt puissant, et madame de Seldorf, dont l'esprit savait jeter du piquant et même de la gaieté sur les questions les plus graves, espérait voir céder toutes les querelles d'opinions au plaisir de l'entendre si bien développer ses idées. Elle ignorait qu'il y eût préméditation dans les attaques de'M. de Rheinfeld, et que tout sert de prétexte ÏKla mauvaise humeur d'un homme décidé à se venger d'un autre.
Cependant les épigrammes prirent de pari et d'autre un tour de plaisanterie qui rassura les personnes présentes sur rissue de cette petite guerre. M. de B... s'amilsait à répéter les mots ridicules des parvenus sur le danger qu'avait couru le héros de vendémiaire et les phrases emphatiques de bourgeoises qui composaient déjà la «our de madame Bonaparte.
— C'est étrange, répondait Adolphe, en répétant les sottises qui excitaient le rire général, je ne reconnais pas là l'esprit fin et gracieux de madame de Rémusat, le bon goût et la distinction de madame de Canisy, ni la politesse exquise de l'ancienne duchesse de la Rochefoucauld, enfin, des femmes de bonne compagnie qui ont de tout temps formé la société de madame de Beaiahamais, et que sa prospérité n'a pas rendues infi-
dèles. Vous chez là le langage de quelques femmes dont les maris soldats, devenus généraux à coups de victoire, n'ont pas eu^ le loisir de penser à former leur éducation littéraire ; maia à toutes les époques on s'est moqué de l'ignorance et de la bêtise des bavards de salons ; et ceux de l'ancien régime n'avaient pas une si bonne excuse. Les balourdises prétentieuses de madame de Marans faisaient la joie de madame de Sévigné, les absurdités du maréchal de Soubise égayaient chaque matin le petit lever de Louis XV, et, depuis des siècles, l'orthographe des gentilshommes est passée en proverbe. -
— Il faut en convenir, et sur ce point votre premier consul fait tous les jours ses preuves de noblesse, reprit le comte en ricanant.
— Lui, dont toutes les actions seront gravées, peut se dispenser de les savoir écrire. On doit pardonner à un homme qui en sait beaucoup plus que les autres d'ignorer ce que tout le monde sait ; il faut réserver vos piquantes moqueries pour ces nobles fainéants qui, ne sachant pas se battre, auraient dû apprendre à parler.
M. de B... eut besoin de toute sa présence d'esprit pour dissimuler l'impression qu'il recevait de ces derniers mots ; mais s'en montrer blessé était paraître s'en faire l'application, et l'amour-propre, la dignité le défendaient également : il se contenta de redoubler d'amertume dans ses diatribes contre le petit caporal, en se réservant de demander plus tard à M. de Rheinfeld l'explication du ton singulier et de l'aigreur qu'il avait apportés dans leur discussion.
Madame de Seldorf et ses amis étaient d'autant plus surpris de la chaleur avec laquelle Adolphe défendait
Bonaparte contre la malveUlance de M. deB..., qu'avant l'arrivée de celui-ci, M. de Rheinfeld avait blâmé hautement l'arrêté des consuls qui violait la loi judiciaire, et faisait présager la création des tribunaux spéciaux dont Bonaparte menaçait la France ; sorte d'institution qui pouvait faire craindre le retour d'un tribunal révolutionnaire, et qu'Adolphe s'engageait à combattre à la tribune de toutes les forces de son éloquence. La modération affectée que mirent les deux discutants dans la suite de la conversation ne rassura point madame de Seldorf. Les politesses de la haine et les sourires de la rancune ne trompent plus personne; lorsqu' Adolphe se leva, au même moment où M. de B... se disposait à sortir du salon, madame de Seldorf l'appela pour lui demander tout haut quel jour il parlerait au tribunat; puis elle ajouta à voix basse- :
f" — J'espère bien qu'il ne sera plus question entre vous et M. de B... de tout ce que vous vous êtes dit réciproquement de ridicule. Songez que cette querelle sans motif ferait le plus grand tort à tous deux.
— Quelle idée! reprit Adolphe en riant; vous voyez bien que nous nous quittons les meilleurs amis du monde.
Et il partit sans attendre de réponse.
XXVHI
Le lendemain, on ne parlait dans les salons et les cafés de Paris que du duel qui avait eu lieu le niatin entre M. de Rheinfeld et le ci-devant comte de B... Comme on en ignorait encore la cause, l'issue et les.
détails, chacun les imaginait et les racontait à son gré; les uns en accusaient la politique, les autres la rivalité toute d'aràour-propre, fondée sur les admirations de M. de B. .. pour Fesprit de madame de Seldorf , et quolques propos un peu fats sur la manière dont elle accueillait ses soins. Garât, le tribun, la marquise deCondorcet et madame Talma étaient les seuls qui fussent dans le secret de cette affaire. Tous trois avaient la bonne volonté de le garder; mais entraînés par Fimpatience d'entendre donner à cette querelle les motifs les plus absurdes, ils n'avaient pu résister à la petite vanité de se montrer instruits de la vérité du fait que Ton commentait si ridiculement; et, sans articuler le nom de madame Mansley, il était résulté de leurs réticences, de leurs phrases mystérieuses sur la part qu'une jolie femme aurait eue dans ce duel, que plusieurs soupçons s'étaient portés sur EUénore, et qu'un de ses amis avait cru prudent de la prévenir du bruit qui se répandait.
« Mon frère vient de m'apprendre que M. de Rheinfeld s'est battu ce matin pour venger de mauvais propos tenus sur vous par le comte de B... chez madame de Seldorf. Si cette nouvelle est fausse, comme je l'espère, donnez-moi les moyens de la démentir, »
Ce billet du vicomte de Ségur jeta Ellénore daîis une affreuse anxiété, et, 's'jl faut l'avouer, la crainte d'être compromise de nouveau dans des événements et des querelles dont elle était innocente, ne fut pas celle qui la domina en ce moment. L'idée du danger que courait Adolphe dans une semblable affaire, lui dont la vue basse ne lui permettait pas de rien distinguer à dix pas de distance, lui que ses études, ses occupations pacifiques avaient nécessairement détourné des exercices
OÙ l'adresse seconde le courage; la certitude qu'avec tant de, chances contraires Adolphe avait dû succomber, voilà l'unique pensée qui oppresse EUénore. Incapable de rester inactive dans l'agitation qu'elle éproiive, elle court chez madame de Condorcet, dans l'espoir que les amis intimes de la marquise étant ceux d'Adolphe, elle doit savoir s'il est blessé ou mort.
Elle arriva au moment môme où madame' de Condorcet et Maillat-Garat tentaient vainement de calmer l'inquiétude de madame Talma, qui ne cessait de répéter, avec l'accent du désespoir :
— Il est tué, vous dis-je... autrement il m'aurait rassurée par un mot, par un message... Je viens de passer moi-même chez lui... on m'a dit à sa porte qu'il n'était pas rentré de la nuit... Son domestique a couru inutilement chez toutes les personnes que son maître visite ou reçoit chaque jour, aucune ne sait ce qu'il est devenu depuis hier soir... Ah ! pouvait-il en être autrement! se battre en aveugle, en insensé, en brave maladroit, contre un homme qui n'a d'autre talent que de bien faire des armes et que d'envoyer une balle où il veut! Une telle folie devait être punie de mort... plus de doute, il est tué.
— Tué ! répéta une voix défaillante.
Et la malheureuse Ellénore, étouffée sous le poids d'une émotion plus forte qu'elle, tombe inanimée sur le seuil de la popte qu'on venait de lui ouvrir. En vain on la secourt, on lui fait respirer des sels, le sang qui s'est porté subitement à son cœur en suspend les battements; ses yeux sont sans regard, ses lèvres sans couleur... On la croit expirante... On donne l'ordre d'aller chercher un médecin. Madame Talma se cjésole et s'accuse de
rétatoù est sa jeuneamie, et c'est quand l'alarme est au comble, quand les domestiques, aussi troublés que leurs maîtres, ne sont plus à leur poste et laissent toutes les portes ouvertes, qu'un homme*pénètre jusque dans le salon de madame de Condorcet, et, qu'en dépit du douloureux spectacle qui est là devant les yeux, un cri de joie s'échappe de toutes les bouches.
-— Adolphe... cher Adolphe! Ce nom, répété vingt fois par les amis qui le pleuraient, n'a pas la puissance de faire sortir Ellénore de son anéantissement.
— Grand Dieu? s'écrie Adolphe en se précipitant à genoux, et serrant dans ses mains les mains glacées d'Ellénore; elle se meurt...
— Non, cette voix va la rendre à la vie, dit madame Talma, en voyant ce beau visage se ranimer. La nouvelle de votre mort l'a plongée dans cet état; parlez-lui, qu'elle vous entende... Réparez le mal que je lui ai fait.
— Se peut-il, dit Adolphe dans une sorte de délire...
Et, oubliant jusqu'à la souffrance d'Ellénore, il l'appelle à grands cris, la supplie de vivre; lui adresse une foule de mots incohérents dictés tour à tour par la joie et la terreur, puis voyant la pâleur d'Ellénore disparaître, ses beaux yeux se remplir de larmes, et, sa bouche sourire, il embrasse sa vieille amie, il baise la main de madame de Condorcet, il serre celle de Maillât avec toute l'effusion d'une vive amitié, il les remercie tous de leur intérêt pour lui et s'excuse de les avoir tant inquiétés pour rien. Enfin il exhale en hymne de reconnaissance, en paroles inutiles les sentiments qui débordent de son cœur.
Pendant ce temps, Ellénore, dont l'étouffement avait fait place à un frisson général, semblait sortir d'un rêve
douloureux et ne rien comprendre à sa souffrance, ni au bonheur de ceux qui l'entouraient; pourtant ce bonheur la rendait à la vie, elle le sentait, mais sans vouloir l'expliquer, tant elle avait peur de découvrir qu'il n'était qu'un prestige. Elle écoutait cTun air égaré les questions dont on accablait Adolphe, observait son sang-froid en répondant que ses amis avaient été trompés par des bruits absurdes, qu'il n'avait aucun droit à l'admiration due au vainqueur, ni à la pitié due aux vaincus.
— Il ment... dit-elle.
— Qu'importe 1 interrompit madame Talma, le voilà, il n'est ni tué, ni blessé, comme j'en avais le sot pressentiment, il ne mérite plus qu'on s'occupe de lui ; c'est la chère Ellénore qui réclame tous nos soins; elle n'est pas, grâce au ciel, aussi accoutumée que nous à voir tuer ses amis; elle a été saisie de cette fausse nouvelle; mais quelques instants de repos suffiront pour la rétablir. Je vais la ramener chez elle et ne la quitterai qu'après m'être assurée qu'elle n'a plus de fièvre. Le médecin en sera pour sa visité.
En parlant ainsi, madame Talma, secondée de la maîtresse de la maison, aidait Ellénore à se lever et à marcher vers la porte.
- — Je me sens beaucoupr mieux, dit-elle, frappée du motif qui engageait madame Talma à la sortir d'une situation embarrassante ; puis s'efforçant de sourire, elle ajouta : Gardez-moi le secret de cette subite* indisposition : i)n aime tant à me trouver ridicule !
— Je devrais vous demander pardon de voire inquiétude, dit Adolphe, en feignant de s'adresser à tous ceux qui l'écoutaient ; mais j'en suis trop heureux pour en avonr le moindre remords.
Ces derniers mots revinrent bien souvent à Tesprit d'ElIénore. Que de choses ils l'enfermaient!
En arrivant chez elle, on lui dit que le chevalier de Panât, M. de Savernon et le comte Charles Tattendaient dans son salon. Alors^sentant la nécessité de faire bonne contenance, elle prit un air calme; et certaine que madame Talma ne dirait rien qui pût révéler Témotion qu'elle venait d'éprouver, Ellénore aborda ces messieurs sans montrer d'embarras.
— Pardon de nous être ainsi installés chez vous, dit le chevalier, pour y attendre votre retour; mais nous tenions à savoir ce qu'il fallait penser de ce duel où l'on vous fait jouer un rôle à vous qui n'avez jamais vu, je crois, M. de B,.., et qui rencontrez bien rarement M. de Rheinfeld.
— Ce prétendu duel, s'empressa de répondre madame Talma, est un des cent contes que la police imagine chaque jour pour amuser les Parisiens et les empêcher de voir où on les mène.
— Ah*î quant au fait, dit M. de Savernon, on ne saurait le nier, car le vieux duc de L..., l'un des témoins de M. de B..., vient de me le raconter.
— En êtes-vous bien sûr, demanda madame Talma? -* Comment, si j'en suis sûr, je vous affirme que je
n'étais ni fou ni endormi lorsqu'à nous a peint sa surprise extrême, en voyant tomber M. de B... blessé à la jambe par M. de Bheinfeld, qui, semblable à la Nicole du Bourgeois gentilhomme, avait tiré au hasard, car en considération de sa mauvaise vue et de certains propos agresseurs, on lui avait accordé l'avantage de tirer le premier, et certes, on ne se doutait guère qu'il en pût user ni abuser. Mais son bon génie en a ordonné autre-
n.eDt, ajouta M. de Savernon en regardant Ellénore, il a été épargné par miracle, comme le sont d'ordinaire les gens destinés à de grands succès. Et puis il défendait, dit-on, une si belle cause.
— Quant à cela, personne n*en sait rien, dit le chevalier ; el là où la politique est pour quelque chose, on peut affirmer qu'elle en est le premier intérêt.
— Si, à peine échappés aux poignarda des septembriseurs, les honnêtes gens se tuent entre eux, il n'y a pas de repos h espérer et le séjour de Paris ne sera plus supportable, reprit Ellénore : aussi vais-je retourner ce soir même à la campagne.
— Quoi, malgré le froid et la neige?
^ — Qu'importe ! je préfère tout à Tennui d'entendre parler sans cesse d'événements dans lesquels je ne suis pour rien, et où la malveillance me donne toujours un rôle ridicule. Lorsque le monde s'acharne à une personne, elle ne peut Tapais^ qu'en le fuyant.
En vain M. de Savernon tenta de retenir Ellénore à Paris, par la raison que lui-même était contraint d'y rester auprès d'une de ses sœurs gravement malade. Ellénore persista dans sa résolution, et le soir môme elle alla coucher à Eaubonne.
Sa tête et son cœur étaient trop préoccupés des événements de la journée pour qu'elle pensât àr goûter quelque repos; aussi, après avoir commandé à ses gens d'éteindre tous les feux de la maison, excepté celui de sa chambre, elle leur permit d'aller se coucher,'et se mit à rêver au coin de sa cheminée.
Elle s'abandonnait depuis une heure au moins à ce plaisir des malheureux, qui consiste à repasser toutes ses émotions de la veille, à se reprocher de ne pas
\ei avoir assez, contraintes ; à reconnaîlre ses imprudences, ses faiblesses, à les juger avec toule la sévérité delà vertu ; à se^promettre de bonne foi de surmonter, d*éteindre le sentiment dont on se fait un crime, sans s'apercevoir que se jurer sans cesse de l'oublier, c'est y penser toujours. Elle ressentait ce vague effroi qu'inspire le silence de la nuit, en plein hiver, dans une habitation au milieu des champs ; là où le bruit du sarment qui pétille, de la bûche qui pleure, dé la lampe qui grésille, du pendule qui se balance, fait seul diversion k ce calme de la tombe. Elle s'alarmait de sa complète solitude, comme elle se serait alarmée de la voir troubler, lorsqu'elle crut entendre frapper trois petits coups sur l'un des barreaux de ses persiennes.
La peur ne se raisonne pas. Cette vérité, passée à à rétat de lieu commun, explique suffisamment pourquoi elle se manifeste par les effets les plus contraires. Il n'est pas rare de la voir s'associer à la pensée présente, et d'en deviner la cause comme par intuition. C'est ce qu'éprouva Ellénore au léger bruit des trois coups frappés à sa fenêtre.
Sa 'chambre à coucher, située près du salon au rezde-chaussée, donnait sur un charmant parterre, attenant à un beau jardin. On pouvait sans peine atteindre aux fenêtres de son appartement. Aussi soit raison, soit pressentiment, il ne lui vint pas h l'esprit qu'un voleur eût
la politesse de Tavertir de sa présence par ces trois petits coups, et comme la terreur se porte ordinairement sur ce qu'on craint le plus au monde, elle fut subitement saisie de Tidée qu'Adolphe était là.
Comment y était-il parvenu ? quel motif impérieux Tavait poussé à cette extravagance? voilà ce qu'elle ne se demanda point. Tout à l'effroi de ce qui pourrait résulter d'une telle démarche ; elle ne pensa qu'à se faire un droit de* ses malheurs pour obtenir d'Adolphe de ne pas chercher à les accroître en abusant de l'intérêt qu'elle ressentait pour lui. Tremblante, sans réflexion comme sans certitude, elle entr'ouvrit sa fenêtre et dit en respirant à peine :
— C'est vous? n'est-ce pas?
— Ah ! je le savais bien, que vous me devineriez, répondit une voix facile à reconnaître.
— Par pitié, fuyez d'ici.
— Il faut absolument que je vous parle.
— Y pensez-vous, à cette heure?
— Que craignez-vous? Je resterai là.
— Sur la neige à la gelée...
-— O'importe, mais vous saurez...
— Je ne veux rien savoir... Partez! il y va de ma vie... car si l'on pouvait supposer que...
— Ehl me croyez-vous donc si sot que de risquer de vous déplaire, de vous coûipromettre, pour vous parler de moi? — Non je viens vous supplier de partir dès demain pour la Belgique, de là vous passerez à Douvres. Fouché sait la part que vous avez prise à l'évasion de madame de Montévreux. Elle est soupçonnée par lui de s'entendre avec mademoiselle de Cicé, et celle-ci a trempé, dit-il, dans l'affaire de la machine infernale. Voilà ce que notre
amiDuchosal, riiitime de Fouché, vient de m'affirmer; voilà ce qu'il m*a chargé de vous apprendre.
A cet avis charitable, à cet acte de dévouement, Ellénore sentit sa reconnaissance remporter sur toutes les considérations d'une pruderie intempestive.
— Je dois trop à votre bonté en ce moment, dit-elle, pour ne pas me fier à votre honneur.
En finissant ces mots, elle alla ouvrir la porte qui donnait sur le jardin; Adolphe entra tremblant encore plus d'émotion que de froid; mais un sentiment généreux lui imposant pour premier devoir de ne pas abuser des avantages de sa position, il s'efforça de paraître trop dominé par l'idée du danger qui menaçait EUénore pour pouvoir s'en distraite même par de douces espérances.
— Duchosal m'a dit vous avoir fait obtenir un passeport, il y a quinze jours, dont vous n'avez point fait usage?
— Gela est vrai, répondit Ellénore en adoptant avec empressement le ton grave, l'air inquiet qui ôtait à cette visite nocturne ce qu'elle avait d'inconvenant, et leur sauvait à tous deux l'embarras, d'une entrevue si dangereuse.
— Eh bien, il faut vous servir de ce passe-port, et partir dès demain pour Anvers avec madame Delmer, qui profite de ce qu'on négocie la paix, dont le traité sera bientôt signé, pour se rendre à Londres. Il faut y passer avec elle avant qu'on ait donné l'ordre de vous poursuivre.
— Mais il est sans doute déjà expédié cet ordre, et je ferais peut-être mieux de l'attendre ici que de me donner un air coupable en fuyant. D'ailleurs, je n'ai pas peur de la prison.
Et tout en parlant avec une véritable indifférence de sa sûreté personnelle, EUénore attisait le feu, et faisait , signe à M. de Rheinfeld de s'asseoir sur le fauteuil qui était à Tautre coin de la cheminée, comme elle eût fait si elle l'avait reçu en plein jour. Leurs efforts pour se tromper mutuellement sur le romanesque de leur situation, pour maintenir leur conversation sur tout autre intérêt que celui qui les animait, donnait à cet entrelien un charme inexplicable.
— Vous n*avez pas peur de la prison, répéta Adolphe, cela se comprend, en voyant ce que vous faites de votre liberté; mais M. de Savernon ne serait pas si résigné, et comme votre arrestation Tentraînerait à quelque folie qui amènerait la sienne, c'est au nom de sa propre sûreté que nous vous supplions de penser à la vôtre.
Le nom du marquis était jeté là, comme un monceau de glace sur un brasier. Ellénore en ressentit l'effet et dit avec dignité :
— Vous avez raison, je dois lui éviter ce dsmger, je partirai à trois heures, je suivrai votre avis, en conservant une éternelle reconnaissance de la peine... que vous avez bien voulu prendre... de venir me le donner... à cette heure... et par le temps qu'il... fait.
— Méchante! s'écria Adolphe, est-ce à vous de me punir de tout* ce que je tente pour obéir à votre pensée, pour vous rassurer contre mon cœur, et vous éviter l'horreur d'un soupçon flétrissant pour tous deux?
— Moi ? vous croire capable de recourir à la ruse pour arriver jusqu'ici? d'ajouter par la démarche la plus compromettante aux injustes mépris dont on m'accable? Ah! que n'êtes-vous aussi perfide, aussi
lâche; je ne vous craindrais pas! Mais ma conQance |
est telle que je ne vous ai pas même demandé par quel moyen...
-=- Par le plus simple, interrompit Adolphe ; votre jardinier a été placé chez vous par madame de Condorcet, il est resté longtemps dans la maison de campagne qu'elle habitait près de Meulan, il me connaît, je lui ai confié ravis que je venais vous donner et comme il a vu mourir son maître pour n'avoir pas reçu un semblable avertissement, c'est lui-même qui m'a conduit jusqu'à cette fenêtre : il est à quelques pas de là qui veille à ce que personne ne me surprenne. Soyez donc sans crainte. Eh! ne sais-je pas que tous les malheurs vous semblent préférables à celui d'être aimée par moi, que vous rougiriez moins d'être accusée d'un crime que de vous voir soupçonnée de répondre à mon amour ? Et pourtant cet amour vous trouble, vous émeut, vous devinez que s'il résiste à tout ce que j'invente pour le tuer, c'est, qu'il est immortel, qu'il agit sur vous en dépit de votre volonté, de la mienne, et que ni vous ni moi ne pouvons rien contre lui.
— Eh bien, s'il est vrai que vous ayez sur ma pensée une influence inexplicable, qu'en dépit de la raison, de la haine, dont je m'armais contre vous, mon cœur vous soit aveuglément soumis, soyez noble, soyez généreux; bornez là votre empire; ne cherchez pas à m'entraîner dans une position plus cruelle encore que la mienne. Vous connaissez mieux qu'un autre les calomnies, les mépris dont on m'abreuve, vous qui bravez la mort pour m'en venger. Mais ce que vous ignorez, c'est le besoin que j'ai de ma propre estime, de la vôtre, pour supporter tant d'injustices, tant d^humiliations. C'est la
iiécessité où je suis de tout sacrifier au bonheur de mériter votre dévouement.
— Vous ne sauriez le perdre enTaugmentant.
— Eh bien , j*en attends une nouvelle preuve.
— Ah l commandez, s'écrie Adolphe le front brillant d'espoir.
— Ne nous revoyons plus... •
— Non, c'est trop «xiger de ce cœur étranger à tous les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de Tisolement auquel il est condamné. Je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir; mais je dois vous voir, s'il faut que je vive... Ellénore... vous ne répondez pas? Et pourtant, qu'est-ce que j'exige? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde que vous redoutez? ce monde absorbé dans ses frivolités solennelles ne lira pas dans un cœur tel que le mien. Gomment ne serais-je pas prudent : il y va de ma vie. Ellénore, rendez-vous à ma prière; il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi, à me voir occupé de vous seule, n'existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis encore susceptible, arraché par votre présence à l'ennui de la disgrâce, à la souffrance, au désespoir.
Ces paroles, semblables à une douce harmonie, plongeaient Ellénore dans une rêverie ravissante dont elle craignait de sortir.
— Je vous crois, dît-elle, en tendant la main vers Adolphe, mais sans détourner les yeux du plafond vers lequel ils étaient fixés... Je vous crois... et me fie à vous... disposez de mon sort... mais par pitié, sauvezmoi de la honte...
S40 ËLLÉNORË.
— Ah! VOUS confier ainsi, dit Adolphe en couvrant de baisers la main d'Ëllénore, c*est m'encbaîner, c'est m'ordonner d*étouffer mes vœux les plus ardents; mais, votre repos, votre bonheur l'exigent, dites-vous, que sont mes intérêts en comparaison de ceux-là? Seulement mes sacrifices me donnent des droits à votre soumission. Dispose/-vbus à partir au premier rayon du jour; madame Delmer est prévenue, rendez-vous chez elle; et dès que vous serez toutes deux à l'abri des perquisitions de Fouché, faites-le savoir; je n'ose en demander plus, ajouta ' M. de Rheinfeld en se levant. Adieu.
— Adieu, répéta EUénore. Ce sentiment que je me reprochais comme un crime, vous en avez fait un devoir. Merci, Adolphe, mercil Je pourrai donc penser à vous sans remords et vous écrire sans crainte. Ah I bénie soit la persécution qui me vaut tant de plaisir !
En disant ces mots, Ellénore conduisait Adolphe vers la porte donnant sur le jardin.
— Vous m'écrirez? Vrai? Ahl vous me devez bien cela 'en récompense de ce que vous m'imposez en ce moment. Songez donc que je suis là, près de vous, ivre d'amour, protégé par la nuit, encouragé par votre aveu, et que la terreur de vous déplaire, de vous affliger, me fait renoncer volontairement à toutes mes ambitions; qu'enfin, j'aime mieuxvous paraître ridicule qu'égoïste.
— Ah ! ne regrettez pas cette abnégation de vousmême, cette noble protection accordée à ma faiblesse, sans laquelle vous n'auriez jamais su, ni moi non plus, à quel point je vous aime.
Peu de moments après ces adieux, Ellénore était sur la route d'Anvers, en compagnie de madame DeUner, heu-
reuse de rejoindre son fils et d'échapper par l'absence au dangereux bonheur de voir trop souvent Adolphe.
La certitude d'être aimé, loin de calmer les agitations de Famour-propre, les ennoblit seulement. On veut justifier la préférence dont on est fier; on a recours à la gloire pour consolider sa puissance. C'est elle qu'on charge de porter son nom jusqu'à la personne adorée, en dépit de l'éloignement, des obstacles et des projets d'oubli.
Dès qu'Adolphe se vit séparé pour longtemps d'EUénore, il ne pensa qu'à s'illustrer par son talent d'orateur, certain que le discours qui se ferait applaudir au ^tribunat serait lu avec intérêt à Londres, et lui vaudrait le suffrage qu'il ambitionnait le plus.
Les tentatives d'assassinat dont on accusait alternativement les jacobins et les émigrés devaient nécessairement amener des projets de loi tendant à augmenter encore les attributions de la police, et à fonder une justice arbitraire. On demanda la création de tribunaux spéciaux; et tous les membres du tribunat connus pour être également ennemis de l'anarchie et du despotisme, prirent parti contre une institution dont il était si facile au pouvoir d'abuser. Adolphe se distingua particulièrement dans cette discussion, et y fit preuve d'un esprit sérieux et fin, de cette éloquence profonde et scintillante qui lui ont assuré, depuis, une place distinguée parmi nos premiers orateurs.