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Eloge de André Chénier

Quel assemblage mystérieux de faits, d'influences, d'époque, de famille, ne faut-il pas trouver réunis autour d'un seul berceau pour faire un poète! 11 semble qu'une volonté prévoyante s'applique à coordonner d'avance tous ces éléments et que, l'heure venue, elle institue directement cet être, en lui donnant par surcroît une àme d'une qualité supé-

ASDRL CKtSIEH. *

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rieure, harmonieuse et sonore, capable de contenir les voix de son temps et de tous les temps, et d'en porter au loin les vibrations.

En regardant les circonstances qui entourent la naissance et les premières années d'André Chénier, de même qu'en le suivant à travers les diverses évolutions de son existence, on ne peut guère douter qu'il n'ait été un de ces êtres de choix, un de ces vases d'élection remplis de Tessence subtile de la poésie et destinés à embaumer les générations futures. Hélas! le vase fut brisé avant d'avoir répandu tout son parfum, mais la postérité en respire encore le précieux arôme, telle la voluptueuse vieille de Falerne : Quantum bonum, cum taies sunt reliquat.. .

Ce fut vers l'an 1752 que le père d'André Chénier, Louis de Chénier, quitta sa province natale de Languedoc, où ses aïeux avaient occupé longtemps le poste d'inspecteur des mines, pour aller s'établir à Constantinople. Resté orphelin très jeune, il avait

noblement abandonné à une sœur cadette qui habitait Carcassonne la mince part de son patrimoine. Le cœur plein d'espoir et les mains vides, il allait vers l'Orient, pays de tant de rêves, chercher la fortune et peutêtre l'amour. Il y rencontra l'un et l'autre. Le comte Desalleurs, alors ambassadeur de France à la Porte Ottomane, l'attacha à sa personne, lui confia la gérance des affaires de la Marine et du Commerce, et au bout d'un an le désigna, pour remplir officiellement l'emploi de consul général, à la Cour qui ratifia son choix. Vers cette époque Louis de Chénier fit la connaissance de celle qui devait être la mère d'André. Les Mémoires du temps la montrent pleine de beauté et de charme, poétique, instruite, érudite même. Grecque d'Athènes, en possession de l'ancien idiome de son pays,

Ce langage sonore, aux douceurs souveraines, Le plus doux qui soit né sur les lèvres humaines,

elle ne pouvait manquer d'exercer un vif

4 ANDRE CHEMER

attrait sur un jeune Français de trente ans, ardent, enthousiaste et, de plus, isolé à l'étranger. Il Tépousa. Ce fut de cette union que, troisième fils d'une famille qui devait compter huit enfants, Marie de Saint-André naquit, le 30 octobre 4762, sur cette terre de Byzance, qu'il chanta souvent dans ses vers :

Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps. Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître français dans les murs de Byzance.

(17* Élégie.)

Une telle origine promettait déjà un poète; pourtant — et c'est ici que l'individualisme réclame ses droits, — des huit enfants, quatre fils et quatre filles, venus au monde et élevés dans des conditions pareilles, André fut le seul en qui se développa ce don mystérieux de l'Esprit qui souffle où il veut. Les deux frères aînés, Constantin-Xavier et Louis- Sauveur, parcoururent sans grand éclat des carrières honorables; au dire de leurs contemporains, ils manquaient de cette chaleur,

de cette générosité de Tàme qui fait les grands caractères. Le plus jeune, Marie- Joseph, avide de popularité et de gloire, facilement enivré de ses succès, produisit beaucoup d'œuvres correctement écrites mais dont aucune ne dépassa le niveau de son époque. Des quatre filles une seulement paraît avoir vécu ; c'est cette gracieuse Hélène, dont André avait emporté le souvenir en Angleterre et qui , toute jeune encore, épousa le comte Latour de Saint- Ygest.

Donc André , héritier direct des mâles ardeurs des troubadours du Languedoc et des immortels aèdes de TAttique, grandissait en force et en inconscient génie. Après douze ans passés à Constantinople, M. de Chénier se rendit en Afrique, où il était chargé d'une mission importante; M"'*' de Chénier se fixa à Paris, et le petit André fut confié provisoirement à la tante de Carcassonne. Aux rives éclatantes du Bosphore succédèrent bientôt

devant ses yeux les paysages de TAude, vigoureux et colorés, baignés de cette lumière du midi de la France presque aussi limpide que celle de FOrient; aux blancs profils de l'ancienne Byzance, ceux de la vieille cité du moyen âge, haute et rouge derrière ses remparts. Il est permis de supposer que ces premières visions de Tenfance, qui restent attachées si étroitement aux pupilles de tout homme, durent se fixer plus définitivement encore sur celles d'André Chénier. Plus tard, il retrouvera, en fermant les yeux, ces tableaux grandioses, ces aspects lumineux et clairs.

L'héréditaire éclat des nuages dorés,

que sa plume reproduit avec une netteté prestigieuse, et qui firent de lui le premier peintre parmi les poètes et le premier artiste de son temps.

Il vécut ainsi librement, élevé à Técole buissonnière de la nature, jusque vers l'âge

de onze ans (1773). A cette époque ses parents jugèrent bon d'envoyer l'enfant ignorant et sauvage au collège de Navarre où étudiaient déjà ses frères aînés. Ce collège, qui devait disparaître peu après, était un des plus célèbres de l'Université de Paris. Gerson et Bossuet l'avaient illustré. André Ghénier en fut le dernier élève dont le nom « était promis à la gloire ». Là, tout de suite, il se montra tel que le développement de sa vie nous l'a révélé, généreux et sincère, attentif, et sensible aux choses du cœur. Il ébaucha sur le penchant de la montagne Sainte-Geneviève des amitiés qui le suivirent jusqu'à la mort, — jusqu'à l'échafaud, — François de Pange, les deux Trudaine et le tendre Abel de Malartic,

Doux confident de ses jeunes mystères.

Mais d'autres amitiés toutes spirituelles le sollicitaient en même temps. Sur la bouche de ses maîtres il retrouvait les suaves har-

monies dont il avait été entouré dès le berceau. Sans doute dut-il boire à longs traits à la coupe enivrante de la poésie et du savoir. Il nous apprend lui-même qu'à seize ans il traduisait Anacréon et Sappho ; et, bien que cette assertion ait été démentie par quelques critiques , elle semble trop s'accorder avec le secret instinct de son esprit pour qu'on puisse la mettre en doute. Quoi qu'il en soit, André montra de très bonne heure les^signes de cette vocation des Lettres, pour laquelle il y a tant d'appelés et si peu d'élus. Il aimait la Beauté sous toutes ses formes, il avait le tempérament vigoureux de ceux qui doivent ressentir la vie fortementjpour pouvoir en rendre quelque chose, étant donné l'inévitable déchet qui se produit entre la sensation et l'expression. Il chérissait la gloire, mais il méprisait la popularité vaine. Il rêvait de faire deux parts dans sa vie, consacrées, l'une à ses amis, et l'autre aux chères Muses.

Ces Muses, il les rencontra avec leurs élégances un peu surannées du xvni" siècle dans le salon de sa mère. M'""" de Chénier recevait beaucoup, et tous les illustres de son temps formaient autour de sa grâce et de sa beauté un cercle choisi. L'historien Guys, le chimiste Lavoisier, le musicien Lesueur y coudoyaient le clan nombreux des poètes : à leur tète Lebrun-Pindare conduisait l'orchestre où soupiraient la flûte de Dorât, l'épinette de Bertin et le flageolet de Parny. André s'enthousiasmait pour les uns, souriait aux autres; son jeune esprit déjà devait être cette abeille à laquelle tant de fois il a aimé à se comparer :

D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Je remplis lentement ma ruche industrieuse.

Certainement l'influence de ce milieu sur la formation de sa pensée est indéniable ; si

fortement constitué que soit un individu, l'atmosphère qu'il respire modifie toujours son organisme. Ici, l'enfant de Byzance, le vagabond des plaines de l'Aude, l'écolier du collège de Navarre, s'imprégnait d'effluves fort mélangés et passablement délétères.

Jamais, par la suite, il ne se débarrassera tout à fait de cet amour du précieux, de ce penchant pour les métaphores qui gâtent les plus belles de ses pièces, et les tachent de disparates : de même qu'il avait sans doute en la compagnie du vieux Diderot et des Encyclopédistes puisé le goût de la philosophie didactique auquel il dut céder, dans la suite, quand il forma le plan de Y Hermès et de son poème la Superstition.

Fils de son siècle, oui, André le fut incontestablement, et au même titre qu'il était fils de cette Grèce, dont le sang, toujours jeune, circulait dans ses veines, et vers qui se tournaient déjà les regards des écrivains et des artistes. Une renaissance presque

semblable à celle du xm* siècle s'esquissait partout en Europe et préparait le néo-hellénisme de l'Empire. Partout on se préoccupait de régénérer l'art affaibli , tombé en enfance avec les quenouilles des bergères et les afféteries des Céladons. C'est en Allemagne qu'il faut, semble-t-il, chercher les origines de ce mouvement, dès le milieu du siècle, aveclestravauxd'érudition de Winckelmann et de Gottlob Heyne, les œuvres esthétiques de Lessing et les poétiques idylles de Gessner déjà traduites en français en 1""7, et où le sens et l'esprit de l'antiquité revivent dans toute leur exquise saveur. Ces efforts, et tant d'autres restés ignorés, devaient trouver dans le jeune aède de Byzance leur expression définitive et comme leur éclosion éclatante et magnifique. Aux regards de la postérité, André est resté l'unique promoteur de ce renouveau, qui pourtant eut à cette époque tant d'adeptes savants et laborieux. De même dans une plante ne voit-on pas

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les racines cachées au sol, mais la fleur belle et glorieuse que la lumière caresse et en qui se résume le travail patient de la terre. Une influence plus directe, moins heureuse peut-être, agit aussi sur Ghénier.

Comme il y a toujours une corrélation étroite dans la manifestation des différents arts, par cette raison qu'ils suivent une évolution du dedans au dehors, qu'ils sont le résultat d'un moment du Temps et de l'Histoire, de même que les écrivains cherchaient à s'évader du genre faux et épuisé des Fêtes galantes, les peintres voulaient autre chose que les bergeries de Lancret et de Watteau. L'impeccable David et le tranquille Vien, son maître, dessinaient déjà « l'Antique tout cru » ; ils ressuscitaient les mœurs héroïques, habillaient de la toge et de la chlamyde les Grecs et les Romains des deux sexes, qui malgré les railleries de Voltaire continuaient à paraître en tableaux et sur la scène affublés de jabots en dentelles et de perruques

poudrées, — et jusque dans les meubles et dans les détails d'architecture tâchaient à faire revivre le « milieu » où évoluaient ces personnages.

Chénier , qui fréquentait beaucoup au Louvre dans l'atelier de David, s'y trouvait tout naturellement dans l'atmosphère de sa prédilection ; il n'emprunta pas cependant au célèbre artiste cette manière un peu trop guindée et académique que notre génération irrévérente traite volontiers de style « pompier ». Davantage se rapprocha-t-il, par la facture souple et voluptueuse de ses courts poèmes, des délicieuses figurines que Glodion, encore inconnu, ciselait dans le goût des idylles de Gessner. Une anecdote, souvent citée mais trop significative pour être passée sous silence, montre de quelle façon différente David et le jeune André comprenaient l'émotion de la vie. David travaillait à sa toile fameuse la Mort de Socrate; il avait esquissé le philosophe entouré de ses disci-

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pies, épanchant son àme dans la leur en un suprême entretien, et élevant au-dessus de son front, d'un geste noble, la coupe de ciguë que Fun d'eux lui présentait. « Non, non, dit vivement André Chénier, ce n'est pas cela : Socrate ne saisira la coupe que lorsqu'il aura fini de parler. »

Ce fut gagné déjà à la religion du passé et tout fervent de cette initiation que le poète, alors âgé de vingt-deux ans, entreprit en 1784 le voyage de Rome. Ses amis de collège, les deux frères Trudaine, l'accompagnaient. Quelle noble et débordante joie, quelle brûlante ivresse dut soulever les jeunes condisciples quand ils posèrent le pied sur ce sol à jamais cher à tous les amants de la Beauté :

Rome antique partout, Rome, Rome immortelle, Vit et respire, et tout semble vivre par elle !

(3« ÉUgie.)

Ils trouvèrent l'Italie, comme l'Allemagne, comme la France, vivement préoccupée d'archaïsme. Là aussi toute une école, celle des

érudits de Florence, avait entrepris Tétude de l'antiquité, avec le secours de la philologie et de l'archéologie ; là aussi les travaux de Winckelmann et de Heyne, ceux surtout de Raphaël Mengs, qui avait passé les dernières années de sa vie directeur de l'École de peinture du Vatican, avaient tracé des racines d'autant plus vigoureuses que le terrain était merveilleusement apte à les recevoir. Ils durent admirer sans doute les grâces païennes et un peu mièvres des Génies de Canova, Psyché et l'Amour; les sveltes temples à colonnes corinthiennes que Milizia, l'architecte , faisait se profiler sur l'azur éclatant du ciel ; mais combien plus encore ces admirables morceaux que la statuaire grecque et romaine a laissés au monde , comme un défi de pouvoir jamais les égaler! Il est faux de dire, ainsi qu'on l'a fait, que Chénier et ses contemporains ne connurent l'art antique que sous ses moins beaux aspects. Sans doute plusieurs grands chefs-

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(l'œuvre n'ont été découverts ou classés que longtemps après, telles la Vénus de Milo et les frises du Parthénon; mais ces ouvrages, si admirables qu'ils soient, ne sont pas tout l'art antique, et il est encore des gens à l'heure présente pour préférer la Vénus de Gnide à celle de Milo et, autant que la comparaison en est possible, la manière de Praxitèle à celle de Phidias.

Puis une autre mine inespérée de trésors s'ouvrait à eux : Herculanum et Pompéi venaient l'une après l'autre de sortir de leur ensevelissement, et, avec les deux villes entr'ouvertes au soleil, trois époques d'art successives se révélaient aux yeux charmés des connaisseurs : art étrusque aux lignes sévères et pures, art grec du beau temps de Lysippe et d'Apelle, art alexandrin mol et voluptueux comme une épigramme de Moschus, se laissaient étudier, non plus froidement classés dans un musée, mais surpris dans le fait même de la vie, aux atriums des

maisons encore debout. Les trois compagnons (le route poussèrent jusqu'à Naples et visitèrent ces reliques précieuses ; elles revivent dans les chœurs des nymphes enlacées, dans les théories des vierges dansantes, que la plume d'André amoureusement évoqua, claires et lumineuses sur l'ocre profonde et rouge du passé.

Le moment était venu pour le poète de se choisir une carrière dont il pût vivre. Les Lettres ne semblent jamais avoir été considérées par lui comme un gagne-pain. Il publiait peu et gardait pour soi et pour ses amis les plus intimes la confidence de cette dominante passion de sa vie. Le métier des armes, que pratiquaient ses deux frères aînés, ne convenait pas à son tempérament ; il s'y était exercé pendant quelques mois à Strasbourg, sans pouvoir se faire aux mœurs bru-

ANDRE CHEXIER.

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taies de la soldatesque d'alors. Comme son père, de qui il était le préféré, il se tourna vers la diplomatie. Un nouvel ambassadeur venait d'être nommé à Londres, qui se trouvait être lié avec sa famille : M. de la Luzerne proposa et obtint d'emmener avec lui André en Angleterre.

La révélation des mœurs britanniques, pourtant intéressantes et fortes, ne paraît pas avoir déterminé chez le poète un grand enthousiasme ; à plusieurs reprises , il se plaint de son exil ; il tourne en ridicule

Ces anglais...

Nation toute à vendre à qui peut la payer... De contrée en contrée allant au monde entier Offrir sa joie ignoble et son faste grossier.

Suivant toujours la pente naturelle de son esprit, il met à profit les trois années qu'il passe à Londres pour étudier la littérature nationale depuis Milton jusqu'à RobertBurns. Il retrouva de l'autre côté de la Manche le môme courant d'influences qui traversait l'Europe entière, et une évolution parallèle

à celle que décrivaient les Lettres françaises : les prosateurs occupés surtout de rationalisme et de critique, les poètes s'essayant à rafraîchir leur inspiration aux sources de la mythologie et de la nature ; Pope écrivant des vers aussi parfaitement corrects que ceux de l'abbé Delille, et Thomas Gray, déjà vieux, ayant cru réaliser ce qui était l'intime désir de Chénier : « sur des pensers nouveaux, faire des vers antiques ». André dut examiner de très près toutes ces tentatives et butiner aussi parmi ces fleurs. Plusieurs des poésies de Thomson sont directement imitées par lui quant au sujet; mais en passant sous sa plume elles ont pris cette grâce incomparable, cette fraîcheur de coloris qui est la marque propre de son talent.

Donc, pas plus que dans les corps de garde de Strasbourg, André ne se plaisait dans les brouillards de la Tamise. Peut-être cependant y fùt-il resté (tant l'idée du devoir était fortement ancrée en lui), si de graves préoc-

cupations ne l'eussent déterminé à regagner la France. On a vu qu'André Chénier était avant tout le fils de son siècle; il était par cela même patriote ardent et ne pouvait rester étranger aux grandes idées qui agitaient alors cette France trop généreuse, à laquelle son cœur demeurait toujours étroitement attaché. Les événements se précipitaient. Dans le cours de Fan 1190, il revint s'installer à Paris chez ses parents, qui habitaient un hôtel rue de Cléry. A partir de cet instant, un nouvel homme, un nouvel écrivain, naquirent en lui : par une de ces transformations subites dont Thistoire nous offre plus d'un exemple, le contemplatif, l'esthète, le dilettante qu'il était, cédèrent la place à un combatif fougueux, au plus vigoureux des pamphlétaires. André, qui ne faisait rien à demi, se jeta à plein corps dans le mouvement politique. Un volume entier d'œuvres en prose (Articles du Journal de Paris, Discours sur la chose publique, Let-

très au Mo?iiteur, etc.) témoigne de la part active qu'il prit à la Révolution, pour la préconiser d'abord, puis pour la combattre. A la grâce de ses églogues, à la mollesse de ses élégies, succédèrent les coups de fouet cinglants des ïambes et de la satire. Quand Charlotte Corday plongea son poignard dans le sang de Marat, il publia une ode enflammée pour célébrer cette nouvelle Judith, qui par un geste d'héroïsme antique avait cru sauver sa patrie. Quand, au 14 juillet 1793, on fêta le triomphe de la Liberté, il écrivit les strophes célèbres :

0 gardes de Louis, sous les voûtes royales Par nos Ménades déchirés...

De telles audaces ne pouvaient manquer de compromettre son existence. Sa famille inquiète s'efforça de le soustraire au terrible cyclone qui soufflait en ce moment sur Paris. André fut envoyé à Rouen d'abord, où il retrouva son frère Constantin, puis à Ver-

sailles où il s'installa dans un ermitage isolé, sur le plateau de Satory. Là il se reprend à aimer la nature et la poésie ; il semble oublier l'écroulement de ses utopies sociales en s'intéressant à l'immuable Beauté qui console et repose de tout mensonge. Peut-être eût-il trouvé enfin un peu de ce repos qui lui fut si parcimonieusement mesuré, si une inspiration fatale ne l'eût porté à regagner Paris, à se rendre à Passy visiter des amis suspects eux-mêmes et chez qui il fut arrêté comme suspect. On sait le reste, et comment le zèle intempestif de M. de Chénier pour arracher de la prison ce fils tant chéri ne fit que hâter le moment fatal.

Le 25 juillet 1794, à l'heure où le soleil couchant éclaboussait de rayons sanglants la Place du Trône renversé, une jeune tête tombait sur l'échafaud. De longs cheveux bouclés et noirs, un front bosselé par la pensée, des lèvres gonflées encore d'avoir savouré le fruit de la vie; tel Suvée avait peint le

poète dans la geôle de Saint-Lazare, tel aussi nous le revoyons dans la galerie du Luxembourg, ciselé par la main délicate de Puech.

« Toi, vertu, pleure si je meurs! •

Chénier dans le passé.

On a souvent comparé xVndré Chénier à Ronsard et le xvni' siècle au xvi% et sur plus d'un point on l'a fait avec raison ; il y eut à ces deux époques un effort vers la recherche de formes nouvelles, dont ces deux poètes furent la plus intensive expression ; il y eut ici et là le troupeau des Minores , les du Bellay, les Rémi Belleau, les Baïf et les autres de la Pléiade, que répètent de façon presque pareille les petits poètes erotiques et bucoliques du règne de Louis XVI, tels que Bertin, Parny et Dorât, avec toute-

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fois moins de naïveté et plus de savoir, en prenant les genres où ces ancêtres les ont laissés, et en les faisant avancer selon ce qu'Alfred de Vigny appelle « Féchelle continue des idées » ; il y eut enfin entre ces deux époques de renaissance païenne la même similitude qui existe entre le xv" et le xvn*" siècle, lesquels furent l'un et l'autre des siècles chrétiens.

Ceci acquis, on aurait tort cependant de vouloir chercher dans Ronsard une des influences déterminantes du génie de Ghénier. Dès 1630, on avait cessé de réimprimer les vers du poète des Ariiours, La gloire de Malherbe projetait une ombre opaque sur tout ce qui avait brillé avant lui, et si Ghénier connut et étudia de très près Malherbe, comme le prouvent ses « Commentaires », il est fort à croire qu'il ignora ou négligea Ronsard.

Mais d'où proviennent alors les étonnantes similitudes, les courants d'idée presque iden-

tiques, que l'on remarque dans les œuvres des deux poètes? Sans doute quand ils se rejoignent, c'est en allant puiser aux mûmes sources, aux sources de l'antiquité; et il est curieux d'observer comment les mômes œuvres des classiques anciens se reproduisirent en Jes formes distinctes sous la plume de ces deux hommes qui les marquèrent chacun de leur personnalité.

Yoici comment s'exprime Ronsard :

Je n'avais pas douze ans qu'au profond des vallées, Dans les hautes forests des hommes reculées, Dans les antres secrets de frayeur tout couverts. Sans avoir soin de rien Je composais des vers; Echo me respondait, et les simples Dryades, Faunes, satyres, Pans, Napées, Oréades, Egypans qui portaient des cornes sur le front, Et qui ballant sautaient comme les chèvres font, Et le gentil troupeau des fantastiques fées, Autour de moy dansaient à cottes dégrafées.

{Épitre à Jean Lescot.)

Et Chénier :

A peine avais-je vu luire seize printemps, Aimant déjà la paix d'un studieux asile, Ne connaissant personne, inconnu, seul, tranquille. Ma voix humble à l'écart essayait des concerts; Ma jeune lyre osait balbutier des vers.

Déjà même Sappho des champs de Mitylène Avait daigné me suivre aux rives de la Seine. Déjà dans les hameaux, silencieux, rêveur, Une source inquiète, un ombrage, une fleur, Des filets d'Arachné l'ingénieuse trame, De doux ravissements venaient saisir mon âme.

{Èpitre au marquis de Brazais.)

C'est la même idée, ce n'est pas tout-àfait le même sentiment; la muse de Ghénier est plus discrète et plus sobre, moins « vierge folle » que celle de Ronsard; le xvu^ siècle a passé par là, et, que Chénier s'en aperçoive ou non, il en subit Tassagissement. Presque toujours cette nuance se répète dans leurs imitations communes, et presque toujours aussi il se trouve que c'est le poète dorien Bion qui les inspire tous les deux :

Un exemple :

Bion :

La grande Cypris m'apparut tandis que je dormais encore, et elle menait de sa belle main l'enfant Éros qui baissait la tête, et elle me dit ces paroles : — Voici Éros, cher bouvier, afin que tu lui enseignes à chanter. Ayant ainsi parlé, elle disparut. Et moi, insensé ! j'enseignais à Éros mes chansons pastorales, comme s'il eût voulu

les apprendre, et comment Pan inventa la flûte oblique, Atliana la flûte d'ivoire, Hermès la lyre et le doux Apollon la cithare. Et je lui enseignais ces choses, et il n'avait nul souci de mes chansons; mais il me chantait lui-même des choses amoureuses, et il m'enseignait les amours des mortels et des immortels et les travaux de sa mère. Alors j'oubliai les choses que j'avais enseignées à Éros et j'appris toute les chansons amoureuses d'Éros.

Ronsard :

La belle Vénus un jour M'amena son fils Amour, En l'amenant me vint dire :

« Escoule, mon cher Ronsard, Enseigne à mon enfant l'art De bien jouer de la lyre. -

Incontinent je le pris, Et soigneux je luy appris Comme Mercure eut la peine De premier la façonner, Et de premier en sonner Dessus le mont de Cyllène;

Comme Minerve inventa Le hautbois, qu'elle jetta Dedans l'eau toute marrie; Comme Pan le chalumeau Qu'il pertuisa du roseau, Formé du corps de s'amie.

Ainsi, pauvre que j'estois.

Tout mon art je recordois A cet enfant pour l'apprendre; Mais luy, comme un faux garçon, Se moquoit de ma chanson.

Et ne la vouloit entendre.

« Pauvre sot, ce me dit-il, Tu te penses bien subtil!

Mais tu as la teste folle D'oser t'égaler à moy.

Qui jeune en sçay plus que toy, Ni que ceux de ton escole. »

Et alors il me sourit, Et en me flatant m'apprit Tous les œuvres de sa mère, Et comme pour trop aimer Il avait fait transformer En cent figures son père.

Il me dit tous ses attraits, Tous ses jeux, et de quels traits Il blessa les fantaisies Et des hommes et des dieux, Tous ses tourments gracieux, Et toutes ses jalousies.

Et me les disant, alors J'oubliay tous les accors De ma lyre desdaignée, Pour retenir en leur lieu L'autre chanson que ce dieu M'avait par cœur enseignée.

Et Chénier :

Loin des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos,

Effrayé d'un bonheur ennemi du repos,

J'allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse

Invoquer dans mes vers la nymphe d'Aréthuse,

Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris.

Sans armes, sans carquois, vint m'amener son fils.

Tous deux ils souriaient : • Tiens, berger, me dit-elle,

Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle;

Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans;

Montre lui la sagesse, elle habite les champs. •

CHKNIER DAiNS LE PASSE 31

Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide, J'appelle près de moi l'enfant doux et timide, Je lui dis nos plaisirs et la paix des hameaux; Un dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux; Bacchus et les moissons; quel dieu sur le Ménale Forma de neuf roseaux une flûte inégale. Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons, M'apprenait à son tour d'amoureuses chansons; La douceur d'un baiser et l'empire des belles; Tout l'Olympe soumis à des beautés mortelles; Des flammes de Vénus Pluton même animé; Et le plaisir divin d'aimer et d'être aimé. Que ses chants étaient doux ! Je m'y laissai surprendre. Mon àme ne pouvait se lasser de l'entendre. Tous mes prétextes vains, bannis de mon esprit. Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit. Il connaît sa victoire, et sa bouche enflammée Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée. Il coula dans mon cœur; et, de cet heureux jour, Et ma bouche et mon cœur n'ont respiré qu'amour.

Certes il est inutile de démontrer à quel point le rythme, la facture, le ton même des deux poètes français sont opposés ; il est impossible de dissembler davantage en copiant le même modèle.

Autre exemple :

Bion, quinzième idylle :

Hespéros ! Lumière d'or de l'aimable Aphrodite, cher Hespéros, gloire sacrée de la nuit bleue, qui l'emportes autant sur les autres astres que Séléné

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sur toi, salut, ô cher! Tandis que je me rends auprès d'un berger, prête-moi ta lueur, à défaut de Séléné, car, reparaissant aujourd'hui, elle s'est éteinte plus tôt. Je ne vais point pour voler ni pour attaquer ceux qui font un chemin nocturne, mais j'aime, et il est juste qu'on vienne en aide à ceux qui aiment.

Ronsard :

Chère Vesper, lumière dorée De la belle Vénus Cythérée, Vesper, dont la belle clarté luit Autant sur les astres de la nuit Que reluit par dessus toy la lune; 0 claire image de la nuict brune.

En lieu du beau croissant tout ce soir Donne lumière et te laisse choir Bien tard dedans la marine source.

Je ne veux, larron, oster la bourse A quelque amant, ou, comme un meschant Voleur, dévaliser un marchant; Je veux aller outre la rivière Voir m'amie: mais sans ta lumière Je ne puis mon voyage achever.

Sors doncques de l'eau pour te lever, Et de ta belle nuitale (lame Esclaire au feu d'amour qui m'enflame.

Chénier :

Bel astre de Vénus, de son front délicat Puisque Diane encor voile le doux éclat, Jusques à ce tilleul, au pied de la colline. Prête à nos pas secrets ta lumière divine. Je ne vais point tenter de nocturnes larcins. Ni tendre aux voyageurs des pièges assassins.

J'aime : je vais trouver des ardeurs mutuelles, Une nymphe adorée, et belle entre les belles. Comme, parmi les feux que Diane conduit, Brillent tes feux si purs, ornement de la nuit.

Ces citations parallèles pourraient se multiplier le long de l'œuvre des deux poètes ; elles suffiront sans doute à détruire cette opinion trop superficielle que Chénier est sorti de Ronsard. L'un et l'autre eurent chacun leur originalité propre; chacun, fils de son temps, usa des ressources de la langue au point où elle se trouvait alors : Ronsard plus pittoresque , plus « écolier limousin », et ne reculant pas devant des latinismes et des barbarismes, dont le sens esthétique de Chénier et la syntaxe mieux aflermie du xvni° siècle surent le préserver.

C'est donc dans l'antiquité, et dans l'antiquité grecque seulement, qu'il nous faut chercher le singulier atavisme du génie de

ANDRK CHENIER.

Chénier. Là, il se retrouve dans sa primitive patrie ; là, tout s'accorde à éveiller en lui cette sensation du « déjà vu », du a déjà éprouvé » , qui nous montre avec assez d'évidence que nous sommes des êtres d'éternité.

Mais à quel moment de la littérature hellénique convient-il de le rattacher dans la longue succession de six ou sept cents ans pendant laquelle plusieurs écoles très distinctes se formèrent, et où il y eut des périodes aussi différentes que le furent chez nous le siècle de François P'" et celui de Louis XIV? (Ces écoles, on pourrait dire que le grand Homère les porta toutes dans son vaste sein, de même qu'à l'inverse Hugo résuma toutes les formes littéraires des âges précédents : elles partent et divergent de lui comme les rayons d'une étoile, comme les sources d'un sommet.) Chénier, qui les étudia toutes avec un soin scrupuleux, paraît s'être trouvé plus particulièrement en famille

dans ce groupe de poètes élégants que réunit l'Alexandrinisme. Il est frère de Théocrite et cousin germain de Callimaque. Gomme eux, avec eux, il compose d'un art patient les admirables mosaïques où se reconstitue le passé; comme eux, il sait allier au réalisme de la chose vécue la pure beauté de l'expression. A chaque instant dans ses vers on retrouve cette préoccupation des Alexandrins : mélanger la nature et l'art ; quelquefois ce sont des dialogues intimes dans le tour familier des Oaritys ou des mimes — la Liberté, Daphnis et Naïs, Aixas et Palémon, Mnasile et Chloé, etc.; — le plus souvent des idylles champêtres, gracieuses et passionnées, qui, sans être directement traduites de Théocrite, respirent le même mol abandon, les mêmes images simples et touchantes par lesquelles, à vingt siècles d'intervalle, ils atteignent l'un et l'autre à la grande poésie; car il faut faire cette remarque qui ne manque pas de saveur, c'est que

Théocrite, à qui Cliénier ressemble le plus comme tempérament et comme plastique, fut peut-être le poète de l'antiquité à qui il emprunta le moins de passages; tandis que Moschus, Bion, Méléagre, et même Aristophane et Platon, lui prêtèrent souvent des beautés toutes faites qu'il ne prit même pas la peine de «démarquer». En outre, plusieurs de ses fragments ne sont que des pastiches de l'Anthologie; ici il copie une épigramme d'Alcée, là une épitaphe de Léonidas de Tarente. Et, de même qu'avec Ronsard, quand il se rencontre (et cela fréquemment) avec les poètes latins, Virgile, Horace ou Ovide, c'est toujours en communiant au banquet de l'aime Grèce, en se nourrissant de son inépuisable manne.

Lui-même s'en vantait :

a Je veux qu'on imite les anciens, » dit-il quelque part; et ailleurs :

Je veux, nouveau pontife aux antres du Permesse, Mêler des chants français dans les chœurs de la Grèce.

Il mêla surtout à la douceur de ses chants le miel de l'Hymette ; il eut, comme personne peut-être ne l'eut au même degré avant ni après lui, l'intuition et la connaissance de la langue d'Homère, de sa morphologie et des différents dialectes qui en découlent et dont les cadences molles ou passionnées se reforment par un singulier phénomène dans ses vers. Pas une de ses poésies, à quelque genre qu'elle appartienne, où l'on ne puisse reconnaître et cataloguer des passages d'auteurs grecs. Ce n'est point lui qui aurait pu mettre en tête de ses œuvres l'épigraphe que Montesquieu écrivit au frontispice de l'Esprit des Lois : « Prolem sine maire creatam » ; dans chacun des poèmes de Chénier, et jusqu'en les moindres fragments, on retrouve le précieux moule d'où ils sont sortis.

Esthétique de Chénien.

Malgré le double courant d'inûuence auquel Ghénier fut soumis (courant qui va Je son siècle à l'antiquité et de l'antiquité à son siècle), il n'en eut pas moins une esthétique qui fut bien à lui, des procédés d'art qu'il créa de toutes pièces pour son usage, une langue enfin d'une souplesse et d'une sonorité telle que ceux qui l'entendent pour la première fois s'arrêtent surpris comme devant un nouvel et insoupçonné instrument d'expression.

Ce qui frappe tout de suite, en pénétrant plus avant dans l'œuvre d'André Chénier,

c'est ce que Guizot a appelé « Tintensité de la vie poétique ». A l'âge où d'ordinaire la moisson des idées est encore sur pied, Chénier avait déjà mûri et lié en gerbe une récolte abondante. Dans ce vaste champ en friche, où une postérité pieuse a peu à peu exhumé de précieux débris, on trouve des fragments dans tous les genres, des poussées dans toutes les directions de l'intelligence. A côté d'idylles Qt d'églogues soigneusement achevées, ce sont d'imposants scénarios de drames à la manière des grands tragiques grecs, des projets d'immenses poèmes didactiques et philosophiques, pêlemêle avec de courtes épigrammes, avec des élégies, des épîtres et même des fables. Or, dans tous ces essais très différents de valeur et de sujet, Ghénier resta toujours « le poète » , , c'est-à-dire qu'il a naturellement le sens des j rythmes, de la beauté des mots, de la magie ! du style, contrairement à certains auteurs (tels Voltaire et l'abbé Delille), de qui les

ESTHÉTIQUE DE CHÉMER 41

œuvres versifiées demeurent prosaïques et bourgeoises, en dépit de la longue suite d'années qui leur permit de se perfectionner à loisir. Pour bien connaître Gbénier, il serait indispensable d'étudier à fond le style de tous ces morceaux, en même temps que les sentiments auxquels ils répondent.

C'est dans les premières œuvres que se révèle presque toujours le véritable tempérament d'un poète. Là, ses qualités comme ses défauts se montrent avec l'insouciance ou la belle audace de la jeunesse. Il aime, il chante, il se désole ou s'enivre, toujours pressé de prendre le monde à témoin de sa joie ou de sa douleur, qu'il croit nouvelles.

Pour Chénier, on a justement observé qu'il se trouva, dès au sortir du collège et presque sans transition, en pleine possession de son talent ; témoin cette élégie qu'il composa à l'âge de vingt ans, le 23 avril 1782 :

Reine de mes banquets, que Lycoris y vienne; Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne ;

Pour enivrer mes sens, que le feu de ses yeux S'unisse à la vapeur des vins délicieux. Hâtons-nous, l'heure fuit. Un jour, inexorable, Vénus, qui pour les dieux fît le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des fleurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs. Qu'un sein voluptueux, des lèvres demi-closes. Respirent près de nous leur haleine de roses:...

Toutes les élégies de Ghénier n'ont pas au même degré cette saveur , ce tour facile , cette coupe heureuse. En général, il réussit moins bien à chanter ramour qu'il éprouve qu'à décrire les voluptueux ébats des nymphes et des satyres. Les sentiments personnels tiennent peu de place dans son inspiration, et quand il veut les exprimer il le fait gauchement et en recourant aux fades déclamations, aux artificielles fleurs de rhétorique de son siècle. C'est dans ses élégies (et surtout dans celles qui furent écrites pour Camille) qu'on trouve le plus de ces métaphores inquiétantes, dont toute son œuvre est çà et là entachée; dans l'une d'elles {La Lampe, qui passe pourtant pour un de ses

chefs-d'œuvre), on a le regret de rencontrer des vers comme ceux-ci :

Et toi, lampe nocturne, astre cher à l'amour, Sur le marbre posée, ô loi qui jusqu'au jour De ta prison de verre éclairais nos tendresses...

Sans vouloir diminuer Ghénier, on peut dire à coup sûr qu'il fut plus sensuel que sentimental, plus passionné que tendre ; les « états d'àme », dont notre siècle devait tant se préoccuper, sont lettre morte pour lui; il dédaigne les arcanes de la psychologie et, quand il s'écrie :

Je t'appartiens, amour, amour inexorable,

c'est à la façon de ses contemporains, pour qui, selon le mot de Ghamfort, l'amour était « l'échange de deux fantaisies ». Comme les Epicuriens d'autrefois et d'alors, il est pressé de jouir de la vie, il prend du plaisir tout ce qu'il peut :

La Parque sur nos pas fait courir devant elle Midi, le soir, la nuit et la nuit éternelle.

On le voit, dans ses élégies amoureuses Chénier ne s'élève pas beaucoup plus haut que Berlin ou que Lebrun-Pindare qu'il admirait, et dans ce genre Malfilâtre et Gilbert le laissent assez loin derrière eux. Peut-être est-ce par ce fait que la matière de l'élégie est toute dans la personnalité intime de l'auteur; elle est par conséquent affaire de romantisme, et n'aura son vrai développement que dans la période romantique, avec Musset et Lamartine. La gloire de Chénier, poète objectif et plastique, est ailleurs.

L/art devait nécessairement le préoccuper plus que l'amour; pour célébrer celles qui en sont les inspiratrices, les « chères muses », il trouve les justes accents que jamais nulle femme ne lui suggéra. A chaque instant il se trahit dans cette préférence; lui, si équilibré d'habitude, si concerté, si discret, il se livre à des transports véritables, à de vifs élans de joie de leur appartenir; il

leur rend un culte perpétuel, il les déclare souveraines et augustes :

Muses, vous savez tout, vous, déesses; et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.

L'art est le cycle complet dans lequel se meut sa vie; le premier peut-être parmi tous les écrivains il discerne la corrélation intime qui existe entre les Lettres et les travaux purement plastiques (sculpture, peinture, etc.). Lui-même s'exerçait à peindre. A chaque instant dans ses manuscrits, {>armi l'amoncellement de ses notes , on trouve cette phrase : «J'en pourrai faire unquadro » ; et ce mot dans sa pensée s'appliquait aussi bien à la peinture qu'à la poésie : il voyait en même temps le sujet retracé par le pinceau et par la plume ; ces deux aspects s'évo- , quaient ensemble devant ses yeux. Pour les rendre il choisit toujours le mot pittoresque, descriptif. Ses épigrammes, ses fragments antiques, sont autant de petits tableaux lumi-

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neux et colorés, où, avec une incomparable grâce, les figures vivent et respirent.

Voici un portrait du jeune Bacchus :

C'est le dieu de Nysa, c'est le vainqueur du Gange, Au visage de vierge, au front ceint de vendange, Qui dompte et fait courber sous son char gémissant Du lynx aux cent couleurs le front obéissant...

Quelquefois, c'est un croquis d'après nature, comme celui qu'il fit à Catillon, près Forges, le 4 août 1792.

Fille du vieux pasteur, qui d'une main agile Le soir emplis de lait trente vases d'argile, Grains la génisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours seule, et qui pait à l'écart. Libre, elle lutte et fuit, intraitable et rebelle. Tu ne presseras point sa féconde mamelle, A moins qu'avec adresse un de ses pieds liés Sous un cuir souple et lent ne demeure plié.

Ou bien cet autre, dont Musset a fait le thème à' Une soirée j)erdue :

Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles. Se baisent. Pour s'aimer les dieux les firent belles. Sur leur tète mobile un cou blanc, délicat, Se plie, et de la neige elTacerait l'éclat...

Il lui arrive parfois aussi d'être sculptural, de donner avec la sensation de la vie l'illu-

sion du contour, le relief et la dureté du marbre; il cisèle dans la matière des mots le groupe de Jupiter et d'Europe ; il sait modeler avec la grâce d'un Clodion la rencontre des chèvres lascives et des satyres au pied fourchu :

L'impur et fier époux que la chèvre désire

Baisse le front, se dresse et cherche le satyre.

Le satyre, averti de cette inimitié,

Affermit sur le sol la corne de son pied;

Et leurs obliques fronts lancés tous deux ensemble

Se choquent; l'air frémit, le bois s'agite et tremble.

Mais le plus souvent, comme dans Chrysé, ou dans Amijmone, il retourne à ses pinceaux. La mer l'inspire aussi bien que la forêt ou les glèbes :

Salut, belle Amymone; et salut, onde amère, A qui je dois la belle à mes regards si chère. Assise dans sa barque, elle franchit les mers. Son écharpe à longs plis serpente dans les airs. Ainsi l'on vit Thétis flottant vers le Pénée, Conduite à son époux par le blond Hyménée, Fendre la plaine humide, et, se tenant au frein. Presser le dos glissant d'un agile dauphin.

C'est tout un tableau, une marine à la manière large et aérée de Claude Lorrain.

L'amour et Tart entrèrent donc à des degrés différents dans la formation du génie de Chénier; la nature en fut le troisième élément. On peut dire qu'il vécut sans cesse en communion intime avec elle, qu'il l'aima d'une passion exempte de tout artifice. S'il ne déversa pas en elle ses mélancolies à la façon des romantiques, il y puisa du moins cette belle sérénité, cette joie auguste et divine de vivre, dont à chaque instant frémit sa lyre, et qui jusqu'à ses derniers moments et en présence même de la mort lui fît trouver des accents d'une singulière beauté.

Partout éclate dans l'œuvre de Chénier cette religion et — quoi qu'on en ait dit — ce panthéisme; mais, de même que ses confessions amoureuses se concentrent plus spécialement dans ses Élégies, et son sens artistique dans les Fragments et Epigrammes, de même son commerce intime avec la nature se retrouve entier dans les Idylles et dans les Églogues. Oh! la grâce inimitable de ces

strophes toutes trempées du miel de l'Hymette, l'adorable jeunesse de ces vers où il célèbre l'aurore, le printemps, et les roses chères à Anacréon, et les jacinthes de Paphos ! 11 nous donne l'odeur de la terre directement, le parfum môme des corolles, non point transformé en chimique essence, mais tel que nous le respirons sur les frais calices :

Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts, Les muses, les printemps habitent dans mes vers... Le souffle insinuant qui frémit sous l'ombrage Voltige dans mes vers comme dans le feuillage... Mes vers sont parfumés et de myrte et de fleurs.

Il sait rendre la clarté de l'atmosphère,

l'air léger et fluide, le bleu du ciel et des

vagues, la courbe molle des promontoires :

0 coteaux d'Érymanthe, ô bosquets, ô bocage, 0 vent sonore et frais qui troublais le feuillage, Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein Agitais les replis de leur robe de lin...

{Le jeune malade.)

Il anime et met en acte toutes les forces mystérieuses de la nature ; avec lui « l'herbe jette des fleurs » . la feuille chante, les roseaux

tressaillent de sentir passer à travers eux les beaux corps dénudés des nymphes, et la a première étamine de la jeunesse » répand son duvet aussi bien au secret calice des roses que sur la joue timide des vierges et des éphèbes.

Malgré tant de qualités gracieuses et exquises, André fut rarement un inspiré. Il ne semble pas que ce parfait artiste, que ce raffiné dilettante, dût avoir le souffle qui fait les grands hTiques; les préoccupations de la forme eussent en tous cas arrêté en lui ces vifs élans. Il aimait mieux ciseler un bas-relief antique, ou peindre avec soin une scène champêtre , que de s'égarer dans l'ivresse d'une ode ou dans le désordre d'un dithyrambe; sa façon de travailler le prouve bien : presque toujours il préparait à

l'avance le sujet de ses pièces, il les composait en prose, et — ainsi que ses brouillons nous le montrent — souvent, quand il passait à a l'écriture » en vers, il remplaçait encore par des phrases de prose l'expression qui ne lui arrivait pas d'un seul jet. De même que nous l'avons vu plus sensuel que sentimental, il était aussi plus curieux qu'imaginatif, plus éclectique qu'impulsif. 11 ne suivait pas le précepte de Boileau :

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

Mais il tendait son canevas et le nuançait, l'échantillonnait pour ainsi dire, en sorte que, le moment venu, les fleurs s'en formaient elles-mêmes sous ses doigts :

Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.

Il fut antique sans être solennel. Presque toujours il a la simplicité du détail, le mot familier, le tour gracieux et naïf, qui le font pénétrer d'emblée dans le cœur du sujet. La jeune Locrienne en est un exemple ;

mieux encore La jeune Tarentme, regardée à bon droit comme son chef-d'œuvre, et qui est une merveilleuse synthèse de sa manière, — si bien que le seul examen de ce court poème pourrait à la rigueur suffire à faire connaître Chénier sous son véritable aspect aux rares personnes qui l'ignoreraient encore.

Le poème commence par une de ces apostrophes habituelles dans la forme homérique :

Pleurez, doux alcyons î ô vous, oiseaux sacrés. Oiseaux chers à Théds, doux alcyons, pleurez! Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!

Et toutes les grâces des épithalames, toutes les somptuosités des mœurs de l'Orient antique se joignent ici aux rythmes des flots et à l'odeur pénétrante des algues :

Un vaisseau la portait aux bords de Camarine : Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant.

Sans recherche, et par le fait même de cette loi mystérieuse que connaissent bien

tous les vrais poètes , Chénier rencontre d'emblée la rime riche, qui se trouve en même temps être précisément le mot juste :

Une clef vigilante a, pour celte journée,

Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée,

Et l'or dont au festin ses bras seront parés,

Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.

Mais voici que la silhouette de la fiancée s'enlève tout à coup sur le ciel nocturne :

Seule sur la proue, invoquant les étoiles. Le vent impétueux, qui soufflait dans ses voiles L enveloppe : étonnée, et loin des matelots, E le tombe, elle crie, elle est au sein des flots.

Et ici la répétition du dernier hémistiche, dont le poète a fait souvent un si habile, un si délicieux usage :

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentin

Le reste de la pièce est dans le même sentiment, révélant à quel degré Chénier possède le don de l'évocation (par cela même qu'il est objectif, qu'il voit mieux en dehors de lui qu'en lui-même). Nous assistons à la théorie des « belles Néréides » sortant de

Técume des flots pour déposer le corps de la vierge sur le rivage, et appelant à grands cris pour les aider dans ce funèbre devoir leurs jeunes sœurs, les Nymphes des bois, des sources, des montagnes. — Toutes accourent, toutes sont de Fintimité du poète, car il est à remarquer que la mythologie pour lui ne fut point lettre morte, qu'il ne l'envisagea pas, ainsi qu'on l'avait fait jusqu'à lui, comme un organisme usé et tombé en poussière; mais qu'au contraire il en retrouva le symbole éternel et profond, cette chaîne ininterrompue qui relie les grandes conceptions mythiques de l'antiquité aux dogmes mêmes des religions modernes, et associe l'idée du divin à tout ce qui dans la nature et dans la vie aime, s'élève et respire.

Chénier dans l'avenir.

Une question singulièrement troublante se pose devant l'esprit de tous ceux qui ont étudié Chénier dans les multiples manifestations de son génie : si le poète eût vécu, dans quel sens se fût-il réalisé ? ou, pour mieux dire, quelle eût été la forme définitive que sa poétique eût adoptée?

« Les hommes qui meurent jeunes sont aimés des dieux, » a écrit Ménandre ; peutêtre pourrait-on le dire surtout des poètes. En ce qui concerne Chénier, il est assez évident que vers la fin de sa vie il subit un

courant d'influences qui Tarrachèrent à ses habitudes contemplatives pour le jeter dans la mêlée des partis et qui lui firent préférer soudain à sa première manière l'ïambe véhément, ressuscité d'Archiloque. La tourmente passée, fût-il retourné à son rêve? Il arrivait alors à l'âge où la passion des idées succède généralement à celle de la forme pure. De plus, bien des genres, à l'époque où il mourut, achevaient de s'épuiser; la tragédie était à son déclin, et Voltaire venait de lui donner, avec Oreste, le coup de grâce; le lyrisme se mourait dans les fausses convulsions de J.-B. Rousseau; la prose envahissait tout. Chénier avait tenté de refaire les grands poèmes didactiques et philosophiques à la manière de Lucrèce; y eût-il réussi? Pour en juger, on n'a que des fragments la plupart informes , qu'il est bien difficile de relier à l'ensemble et qui devaient faire partie de ces immenses compositions, YHermèSy Y Amérique, où le récit des grandes

découvertes, la définition du Cosmos, les descriptions géographiques, ethnologiques, astronomiques, n'eussent pas exigé moins de douze mille vers. C'était l'épopée de la science moderne, l'Encyclopédie versifiée, comme l'a fait remarquer Egger, et comme Chénier le déclare lui-môme :

Tous les arts sont unis : les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrière des vers.

A part quelques morceaux épiques où il retrouve encore la grâce et le charme de son style, presque toujours dans ces essais il tourne le dos à son propre génie , il va rejoindre, comme il le fait dans ses Epitres, les écrivains du siècle précédent, dont il n'a pas les qualités de solidité et de force; et il fait à ses dépens l'expérience de cette vérité indiscutable que toute œuvre porte en soi la forme qui lui est adéquate. Lui-même n'était pas, en préparant ces savantes architectures, dans cette disposition spéciale que l'on pour-

rait appeler « l'état de grâce » pour les écrivains, cette sorte de ferveur exempte momentanément de scrupules, cette assurance que l'on a de bien faire, cette ivresse pareille à celle que Dieu éprouva, nous dit la Bible, lorsqu'il créa le monde et qu'il estima que son œuvre était bonne.

Voici ce qui devait être l'épilogue de YHermès :

0 mon fils, mon Hermès, ma plus belle espérance, 0 fruit des longs travaux de ma persévérance, Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans. Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents, Confident de ma joie et remède à mes peines, Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines, Compagnon bien-aimé de mes pas incertains, 0 mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins? Une mère longtemps se cache ses alarmes; Elle-même à son fils veut attacher ses armes : Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras, Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.

On le voit, les alexandrins, ordinairement si souples et si légers sous sa plume, y prennent malgré lui une allure pesante et grave, une allure bien réglée, monotone,

dont se serait bientôt lassée sans doute sa jeune et fraîche muse,

« Sa muse grecque et simple et de fleurs embellie. »

Mais ce n'est pas seulement dans son œuvre inachevée, colonne tronquée par la mort, c'est dans la postérité môme qu'il faut chercher la réalisation de Ghénier et le prolongement de sa pensée, en même temps que la place définitive qu'il doit occuper dans les Lettres.

Par un singulier hasard, ce fut au début de la période romantique (en 1810) que pour la première fois les principales œuvres du poète furent réunies en volume par les soins de M. de Latouche et offertes au grand public. Cette coïncidence devait faire naître une querelle qui n'est pas encore définitivement close, à savoir si Chénier fut

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un romantique ou un classique, et quelle fut sa part d'influence dans Tune et dans l'autre de ces écoles. Pour prendre part au débat, il est nécessaire de jeter un coup d'œil d'ensemble sur ces différents courants littéraires.

Mais d'abord qu'est-ce que le romantisme? On pourrait dire que c'est le résultat, et comme la manifestation , d'un nouvel état d'àme de l'humanité. Rousseau en écrivant ses Confessions , Chateaubriand en dépeignant les remords de René et d'Atala, avaient appris au monde à descendre dans les arcanes de la conscience individuelle ; ils avaient remué les flots d'amertume et d'inquiétude qui sont au fond de tout être pensant. L'homme jusque-là avait couru en aveugle à l'accomplissement de sa destinée; maintenant il s'arrête et écoute : il écoute s'élever en lui le formidable, le redoutable « Connais-toi toi-même », qui, depuis les temps de l'oracle et ceux de l'apôtre, y sommeillait.

Byron semble avoir été le chantre prédestiné de cette syndérèse intime; puis, après lui, d'autres voix continuèrent ses plaintes : Alfred de Vigny, Lamartine, Baudelaire, tous romantiques, tourmentés tous du mal de vivre, et associant la nature elle-môme à leur inguérissable douleur.

Pendant ce temps, sans grand tapage, mais d'une progression lente et sûre, l'œuvre de Chénier s'imposait au public ; d'autres éditions plus complètes succédèrent à celle de 1819; des articles de grande critique parurent à son sujet dans les Revues et dans les Journaux, jusqu'au jour où Sainte-Beuve en arriva à cette singulière conclusion qu'x\ndré Chénier « avait inspiré et déterminé le mouvement romantique » .

Sans doute on trouve çà et là dans les œuvres des poètes de cette école des tours de phrase, des coupes même de vers, qui appartenaient en propre à Chénier (si tant est que rien appartienne jamais en propre

à un auteur, qui est toujours — et quelquefois sans en avoir conscience — le reflet de tout ce qui a existé avant lui). Mais avec les mêmes couleurs, difî'érents artistes font des tableaux très différents. Ce n'est point parce que Vigny s'est (particulièrement dans la Dryade et Symeta) servi du dictionnaire de Chénier ; ce n'est pas parce que Musset a dit :

La blanche Oloossone à la blanche Camire... OU bien :

Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux... alors que Chénier avait dit :

La blanche Galathée et la blanche Néère... et encore :

Thrace, ma mère, et la mère d'Orphée... Ce n'est pas parce que Lamartine s'est écrié :

Salut, monts couronnés d'un reste de verdure!...

et Chénier :

Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts!...

CHÉNIER DANS L'AVENIH 63

qu'il faut conclure à une parenté de tempérament ou (l'école entre ces poètes et celui qui nous occupe. En examinant les œuvres, quelles qu'elles soient, de trop près, dans les détails, et pour ainsi dire à la loupe, on risque de perdre de vue les lignes principales, la perspective, l'harnionie ; toutes choses qui les constituent dans leur ensemble. Or il n'y a pas de caractères, pas de tempéraments plus opposés, plus antithétiques que celui de Chénier et des romantiques. Chateaubriand avec son emphase toute oratoire, Lamartine avec son lyrisme exalté, Musset avec son désordre de pensées, son manque de conscience artistique, son sansgêne enfin, sont juste à l'opposé de lui. Cette preuve par les contraires suffirait pour montrer que Chénier ne fut jamais un romantique. Il se tient à l'autre versant de la montagne, séparé d'eux par la même distance qui sépare Platon d'Aristote, Racine de Corneille, Fénelon de Bossuet. Éternel-

lement, rintelligence se reproduit en ces deux types précis d'avance, comme s'il n'y avait vraiment que deux moules en lesquels puisse se couler la substance du verbe, de même qu'il n'y a que deux sexes pour la génération des corps.

C'est donc plus tard, à un autre tournant de l'histoire de la pensée humaine, que nous devons guetter et surprendre la véritable influence de Chénier. Oui, il rcsit, l'admirable auteur des idylles antiques, il revit tout entier, il refleurit en bourgeons vigoureux, dans notre école du Parnasse. On peut dire que de cette école Chénier est l'incontestable fondateur. Leconte de Lisie, Hérédia, lui doivent, l'un son impeccable maîtrise, l'autre le précieux métal de ses vers sonores. Et la pléiade des jeunes poètes qui se groupent autour de ces noms aimés communie avec eux dans Chénier. Grâce à lui, grâce au jeune aède mort avant qu'une ride eût terni son front, la Beauté méconnue, défigurée

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depuis tant do siècles, Timmortelle Beauté qui ravissait l'àme de Socrate, a reparu de nouveau devant nos yeux. A la voir, nous avons oublié que nous sommes des êtres mortels, voués à toutes les douleurs; nous avons négligé d'interroger les ténèbres de notre « moi », pour ne songer qu'à la clarté radieuse sous Tazur. Et la nature, au lieu d'être Turnc où nous allions verser d'inutiles pleurs, est redevenue la grande joie, la grande harmonie, la grande strophe éternelle, rythmée par une volonté clémente; — et l'amour est redevenu le divin enchanteur, le voluptueux enfant que célébra Théocrite, le front couronné de verveines, et de qui les lèvres sont de miel.

Oui, ce sera la gloire de Chénier. C'est en cela qu'il s'impose à nous comme le génie nécessaire, qu'il est le trait-d'union entre le passé et l'avenir. Mais pour le bien connaître, efforçons-nous d'oublier tout ce que des critiques, fort savants sans doute, ont écrit sur

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SCS œuvres; ne disséquons pas sa parole, fleur vivante épanouie à ses lèvres; délaissons même les éditions trop érudites où des notes à chaque instant l'embarrassent et Toppriment. Prenons-le tel qu'il s'est révélé à nous, en l'effort patient de son labeur inachevé; et dans ce tête-à-tête, dans ce cœurà-cœur, écoutons sa pensée et entendons battre ses artères. Alors il nous dira qu'il a vécu dans la Beauté, que jusqu'au dernier moment elle l'a ravi, que les formes de cette Beauté sont impérissables, et que le devenir de tout est en Elle.

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