CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR
(13 avril 1834-27 juillet 1896)
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tout éclairé d’intelligence, enfin ses yeux pétillant d’esprit, tous ces détails réunis formaient, en vérité, l’ensemble le plus saisissant et le plus révélateur.
Cela est tellement vrai qu’à cette heure, et pour ceux-là mêmes qui ne l’ont point approché, il suffit de regarder l’un des portraits que nous avons de lui pour avoir aussitôt l’équation de ses aptitudes et de sa mentalité. Les physiognomonistes les moins entendus ne s’y tromperaient pas. A cet égard, la toile si vivante que nous devons au pinceau de Franzini d’Issoncourt, et que chacun peut admirer à la Charité, dans le service même du maître, est particulièrement saisissante. La pose générale, l’expression du visage, la couleur, l’attitude de la tête et notamment celle de la main, dont l’index tendu semble en quête de quelque toucher explorateur, tout y est parfait. Il semble que Després va parler, critiquer ou contredire.
Aujourd’hui comme autrefois, on peut donc le répéter, il suffit de regarder Després pour deviner les dominantes de son esprit, trouver ainsi la cause et l’excuse de ses bizarreries et se convaincre, en définitive, de tout ce qu’il y avait en lui d’intelligence et de bonté. N’est-ce point dire combien cette belle peinture est consolante et précieuse pour tous ceux qui ont, avec nous et comme nous, le souci de voir se conserver, toujours équitable et juste, le souvenir du maître qui a si noblement tenu son rang et que je vais m’efforcer de faire un instant revivre devant vous?
Parisien de Paris, Armand-Eugène Després naquit le 13 avril 1834, dans une modeste maison du quartier Sainte-Geneviève, rue des Fossés-Saint-Jacques. Sa première enfance fut attristée par la gêne qui régnait au foyer. Son père et sa mère peinaient déjà beaucoup pour élever deux enfants, un fils et une fille, et la joie d’en avoir un troisième fut certainement assombrie par les appréhensions d'une charge nouvelle. D’autant que le nouveau venu, malingre et chétif, allait exiger des soins très particuliers. De bonnes voisines, fort expertes en la matière, assuraient même qu’il ne vivrait pas. Par bonheur, le jeune Armand avait sans doute une heureuse étoile, et, malgré les doctes voisines, il grandit et se
fortifia. Il se fit même remarquer de très bonne heure par la vivacité de son intelligence.
Jusqu’à dix ans, ses études furent naturellement sans direction, et c’est, paraît-il, à sa passion des images qu’il dut la précocité de ses premières connaissances. Une Bible, qu’il allait à tout instant feuilleter chez une amie de sa mère, le captivait particulièrement. Certain Magasin 'pittoresque , dont il avait la libre disposition, l’intéressait aussi beaucoup. Ce furent là ses deux premiers maîtres et ses uniques distractions d’enfant.
Un peu plus tard, son goût pour les images ne perdant rien de son intensité, il trouva dans la bibliothèque paternelle de quoi le satisfaire, et bientôt il préféra de beaucoup l’ostéologie aux versets de la Bible et les planches anatomiques aux images du Magasin pittoresque. C’est ainsi qu’il eut, tout jeune, une connaissance curieuse du squelette. Son père, Denis Després, alors interne des hôpitaux, ne pouvait manquer de s’en réjouir. Fier de son jeune et si précoce ostéologiste, il l’emmenait avec lui dans une école dite auxiliaire dont il était professeur, et lui confiait souvent le soin de faire la leçon. Les grands élèves s’en amusaient beaucoup et l’enfant s’y faisait chaque fois plus solide anatomiste. Mais tout cela n’était pas encore de l’éducation vraie. Quelques amis de la maison s’en émurent et, grâce à leur intervention, il fut admis comme boursier à la pension Pataud. L’année suivante son père, devenu chirurgien des hôpitaux, eut la possibilité de mieux faire encore : Armand Després entra comme externe au collège Henri IV et termina là ses humanités.
Puis, vinrent les études médicales proprement dites. Son goût d’enfant pour les images d’ostéologie l'y prédestinait assurément, et, devenu jeune homme, J’intimité qui l’unissait à son père, l’intérêt qu’il prenait à l'entendre causer avec ses élèves, et surtout avec des amis comme Nélaton, ne pouvaient qu’affirmer ses tendances premières. D’autre part, il avait vu de trop près les difficultés matérielles de la vie pour ignorer qu’en ce bas monde on ne peut guère compter que sur soi-même. Il se mit donc résolument à l’œuvre et se faisait nommer interne des hôpitaux à vingt-
trois ans.
Désormais, le jeune interne ne coûta plus rien à personne. Sans jamais prendre une heure de loisir, il ne quittait son labeur d’étudiant que pour donner des leçons ou faire les thèses de cama-
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rades plus fortunés que lui. Il écrivit même des articles d’almanach. Bref, il fît comme tant d’autres; il gagna laborieusement sa vie et le résultat, hélas! ne fut pas toujours proportionnel à ses efforts. Plus d’une fois, Després se plaisait à le raconter, il dut gagner le repas du soir avec une simple tasse de café pour tout acompte, et pourtant, ce repas unique ne lui coûtait que quinze sols.
De plus dures épreuves l’attendaient encore. La mort de son père, alors chirurgien de Bicêtre, devait en effet le laisser bientôt seul en face d’une situation très embarrassée et d’autant plus difficile que si les créanciers s’étaient faits très nombreux, les amis secourables, comme le furent toujours Richet et Nélaton, n’avaient point du tout suivi la même progression. Després ne perdit pas courage pour cela. Redoublant de travail et d’activité, il résolut de payer intégralement, et lui-même, les créanciers de son père; et, non content de cette première décision, il supplia sa mère de renoncer à la pension que lui servait une Association médicale, pour vivre avec lui et par lui.
De si vaillants efforts ne pouvaient rester stériles, et bientôt se réalisèrent les rêves caressés. Le passé se régularisa. Després put entourer sa mère au gré de ses tendresses; à trente ans, il était, à son premier concours, nommé chirurgien des hôpitaux, et à trente-deux ans, il obtenait le titre d’agrégé. Là s’arrêtent ses succès. Després ne connut ni la robe toute rouge ni l’habit aux palmes violettes, et les raisons qui le privèrent ainsi des investitures suprêmes sont la trop directe conséquence de son caractère pour beaucoup surprendre. Le titre de chirurgien d’hôpital suffisait du reste à toutes ses aspirations, en lui donnant, à la fois, le moyen d’assurer le bonheur des siens et celui de satisfaire aussi bien ses aptitudes professionnelles que son goût pour l’enseignement.
Successivement chirurgien de Lourcine, de Gochin et de la Charité, adoré de sa femme et de ses enfants, entouré d’amis et de disciples dévoués, il parcourut donc, sans autres ambitions, les étapes successives de sa carrière, heureux des joies de son foyer et fier, comme il aimait tant à le dire, d’avoir conquis à lui seul « tout ce qu’on peut gagner à la force du poignet ». Quant aux heures difficiles du passé, il en avait oublié l’amertume pour n’en retenir que les leçons. Leçons parfois cruelles et mauvaises conseillères, mais qui, pour les cœurs haut placés comme le sien, ne
sont jamais autre chose que la meilleure école où se puissent apprendre la loyauté, le souci des droits d’autrui et le respect de soi-même.
Durant cette deuxième phase de l’existence de Després, la guerre de 1870 d’abord et la politique ensuite devaient toutefois donner une orientation nouvelle à son activité comme à son besoin de dévouement.
Lorsque vint la terrible année, Després s’était uni depuis quelques mois à peine à la compagne remarquable et bonne qui devait faire l’honneur et la joie de toute sa vie. Il partit néanmoins à la tête de la 7e ambulance. Infatigable autant que résolu, dévoué à l’excès, il suivit nos armées à Sedan, à Thionville, à Metz, puis à Beaugency. A Beaune-la-Rolande, il gagna la croix pour avoir empêché l'ennemi de s emparer de nos blessés, etpartout ailleurs, il se montra vraiment admirable d abnégation et de dévouement. Il ne fit là que son devoir, c’est vrai. Français jusqu’aux moelles, patriote ardent qu’il était, ce devoir s’imposait à lui comme très élémentaire, mais il mit à le remplir tant de courageuse ardeur que cette belle page de sa vie ne mérite pas moins d’être saluée au passage.
Quant à la politique, c’est quelques années après qu’il en ressentit les premières atteintes. Son goût pour le paradoxe et les polémiques ardentes le prédisposait sans doute à s’engager, ne fût-ce qu’un instant, dans cette voie particulière, mais il est équitable de rappeler que pour lui, comme pour quelques autres, dit-on, la cause déterminante de cette vocation passagère fut, à la fois, une pensée de justice et le désir de combattre un bon combat. Ce fut, en effet, sur la question du renvoi des sœurs et de la laïcisation des hôpitaux qu’il se fit nommer conseiller municipal d'abord, et plus tard, en 1889, député, par 8.997 voix. Je ne me risquerai pas à refaire ni même à juger 1 histoire de cette réforme. Je tiens seulement à faire remarquer deux choses .
La première, c’est que la conduite de Després, dans cette cir-
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constance, fait autant d’honneur à sa droiture qu’à sa perspicacité. Honneur à sa droiture, parce qu’il eut la franchise de montrer par d’irréfutables arguments qu’en cette affaire, il eût été plus juste, plus simple et plus économique de perfectionner et d’instruire que d’expulser. Honneur à sa perspicacité, parce qu’il sut mettre à jour le but et le plan véritables des premiers instigateurs de la réforme, parce qu’il eut en un mot le courage de prouver et de proclamer que l’intérêt des malades n'était ici qu’un prétexte et que l’expulsion de nos congrégations hospitalières n’était qu’un commencement.
La deuxième, c’est qu’en accusant Després d’avoir, dans ses luttes contre la laïcisation des hôpitaux, écouté d’autres voix que celles de la justice et du bon droit, ceux de ses contradicteurs qui se sont, jadis, permis de formuler pareil soupçon n’ont fait que répandre une odieuse calomnie. Ce qui le prouve, c’est qu’avant de protester contre le renvoi des sœurs, il avait combattu avec non moins d’ardeur et, du reste, avec plus de succès, pour obtenir le retrait de certaine et déplorable mesure administrative qui permettait aux sœurs et aux aumôniers, comme aux convertisseurs d’espèces différentes, de lire la religion des malades sur leurs pancartes.
Aux élections de 1893, Després ne fut pas réélu. Son compétiteur l’emporta de 70 voix. Est-il besoin d’ajouter qu’il se consola vite de cet échec? Je ne le pense pas. Car, pour lui, tout ce qui n’était pas ses malades ou ses élèves demeurait toujours plus ou moins secondaire. Son service d’hôpital résumait en quelque sorte toute son existence. 11 y fut jusqu’au bout un modèle d’exactitude, et c’est en pleine activité que la mort est venue le frapper.
Ce fut en juillet 1896 que les sourds malaises dont il se plaignait depuis quelques mois déjà prirent une allure plus inquiétante. Convaincu qu’un changement d’air lui serait salutaire, il resta sourd aux prières de son entourage et, malgré les avertissements que sa faiblesse croissante ne pouvait manquer de lui donner, il s’entêta dans son projet et partit pour la Suisse, sans accepter le moindre compagnon de route. Ce voyage imprudent était audessus de ses forces. Dès son arrivée, son mal s’aggrava soudain, il dut se faire transporter à l’hôpital d’Interlaken, et, deux jours après, le 27 juillet 1896, il y mourait seul et loin de tous les siens. Després n’avait alors que soixante-deux ans.
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Telle fut la vaillante et belle existence de l’homme. Voyons maintenant le chirurgien, son œuvre et son rôle.
Une difficulté première surgit ici. Un éloge, pour mériter crédit, doit être, avant tout, une véridique histoire, et puisque Després, victime de son besoin d’opposition, a commis des erreurs connues de tous, elles ne peuvent être passées sous silence. Peut-être, dans cette enceinte, est-il permis de ne point s’arrêtera celles qui sont d’ordre médical et qui, par exemple, lui ont fait mener si vive et si fâcheuse campagne contre la vaccine et le mercure. Mais il en est une dont l’examen s’impose, ne fut-ce que pour déchirer tout de suite le voile qui, sans cela, risquerait de nous cacher pour toujours la vérité.
L’erreur de Després, sa faute grave, c’est, chacun le sait, d’avoir nié l’antisepsie et de s’être, jusqu’à la fin de sa vie, cantonné dans ses négations premières, avec un entêtement tel que ses élèves sont obligés de courber eux-mêmes la tête devant l’arrêt qui le désigne à tous comme le dernier défenseur du pansement sale. Et ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’il en était fier. Si résolument fier que, certain jour, l’un de ses collègues, lui aussi très mordant, lui riposta, non sans raison, qu’il était la Vestale du pus français. Comment pareille éclipse s’est-elle produite dans un esprit aussi éclairé? On peut en vérité le déplorer, mais pourquoi s’en étonner? L’erreur est trop humaine pour que, dans les cerveaux les mieux équilibrés, la rectitude parfaite du jugement n’ait pas droit à quelques défaillances, et certes les chirurgiens n’ont point ici de monopole.
Un simple coup d’œil sur les événements, les hommes ou les choses de notre époque nous en fournirait, au besoin, la rassurante démonstration, en nous donnant la mesure des conceptions décevantes dont les intelligences les plus éprouvées sont parfois capables, à propos des questions les plus étrangères à notre art, pour peu qu’elles se laissent dominer par une tendance quelconque à l’entêtement. Després n’a donc fait qu’obéir à la loi
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commune, et si grave que puisse aujourd’hui paraître son erreur, nous lui devons de laisser là les reproches pour ne songer qu’à la
recherche de circonstances atténuantes dont il doit bénéficier.
Et d’abord, il faut déclarer très haut que dans son aversion pour toute propreté chirurgicale, Després était d’une entière bonne foi. Cette affirmation n’est point superflue, car, à certains moments, ses arguments et ses décisions avaient, en vérité, quelque chose d’un peu troublant. Telles les statistiques dont il nous apportait victorieusement les résultats pour nous montrer que sa mortalité était inférieure à ta nôtre, alors que, cependant, ses relevés ne contenaient pas la moindre intervention viscérale. Tel encore son renoncement spontané à la chirurgie abdominale. Interrogé sur le pourquoi de cette prudente décision ou sur les raisons qui pouvaient le conduire à comparer ainsi le pronostic des amputations du sein et des ouvertures de panaris à celui des grandes laparotomies, ses réponses manquaient, on le conçoit, de précision. Mais, je le répète, sa bonne foi ne devait pas moins rester à l’abri de tout soupçon. La preuve en est facile à faire.
Dès les débuts de la méthode listérienne, il avait trouvé son premier argument et le considérait comme irrésistible. Si la doctrine microbienne est vraie, déclarait-il, qu’on me dise pourquoi la guérison est la règle après les avulsions dentaires faites avec la clef de Garengeot, et, par conséquent, toujours compliquées de fracture alvéolaire. Qu’on me dise de même pourquoi les résections du maxillaire supérieur guérissent, elles aussi, presque toujours. Le milieu buccal n’est-il donc pas le milieu le plus septique qui soit au monde? Et les déductions qu’il tirait de là se devinent. 11 s’y complaisait, et son aversion pour la chirurgie de Lister y puisait une ardeur sans cesse renaissante. C’était comme une de ces inimitiés personnelles qu’on ne raisonne pas et qui cependant vous hantent.
Cette haine lui tenait à l’esprit et au corps. S’il ne manquait pas de faire sa visite avec un vêtement maculé, dont la trame recélait des cohortes pathogènes, suivant du reste, en cela, les coutumes de plus d’un maître de l’époque; s’il ne craignait pas de conta-
miner ostensiblement les drains qu’on lui présentait à peu près propres, en les frottant sur le parquet avant de s’en servir, il ne redoutait pas davantage, au retour de ces fameuses pêches au goujon qu'il aimait tant, de nous faire constater qu’il avait volontairement réduit le lavage de ses mains à un minimum tout à fait indiscutable.
Or, bien que tout cela ne fût encore que la symptomatologie banale de son antipathie listérienne, c’était déjà suffisant comme preuve de sincérité. Car, on ne saurait trop le rappeler, jamais chirurgien consciencieux ne fut plus dévoué à ses malades et plus soucieux de les guérir. Si donc il ne craignait pas de les soumettre à toutes les variétés du pansement sale, c’est qu’il avait la profonde conviction de ne point leur nuire. Il en donnait du reste une autre preuve en s’appliquant à lui-même les mêmes principes, et ceux qui ont vu Després se frotter énergiquement le visage de ses mains, après les avoir apposées sur les plaques et les croûtes d'une face érysipélateuse, pour le simple plaisir de démontrer que le professeur Gosselin avait tort de croire à la contagion de l'érysipèle, seraient en vérité difficiles, s’ils n’étaient point édifiés.
Pour lever les doutances dernières des plus incrédules, il me suffirait enfin de dire que, même dans les soins qu’il a pu être appelé à donner aux êtres les plus chéris de son cœur, il gardait un aussi complet mépris de la chirurgie nouvelle que dans sa pratique hospitalière. Le souvenir particulier qui me permet de parler ainsi fait, en vérité, partie d’une sorte de dossier secret dont il serait déplacé de dévoiler ici les intimités, mais l’affirmation qu’il documente n’en conserve pas moins sa probante et décisive signification.
La preuve étant ainsi faite indiscutable que, dans son erreur, Després fut sincère absolument, le caractère même de l’homme va maintenant nous donner la vraie circonstance atténuante que nous cherchons. Elle se lisait dans son regard, elle se trahissait dans ses moindres actes, et c’est elle qui explique tout. Després avait par nature l’amour et le besoin de la contradiction. De là vint tout le mal. Les sentiments de déférence que d’autres, il faut
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bien le dire, poussent à l’excès, lui étaient particulièrement étrangers. Il n’aimait pas qu’on fût « né respectueux », et, certes, il n’encourut jamais ce reproche.
Ses dons naturels servaient, d’ailleurs, merveilleusement son besoin de discussion. Incisif et mordant dans la réplique, il avait le secret d’égratigner ses adversaires aux recoins les plus sensibles de leur amour-propre, et son esprit souple et délié lui laissait presque toujours l’avantage du dernier mot. Les chefs d’école les plus écoutés ne trouvaient pas plus grâce devant lui que les derniers promus de ses collègues et la témérité de ses tendances batailleuses ignorait l’obstacle. Le fait est donc bien certain, Després fut et devait être de l’opposition. Ce n’était pas seulement là une tendance, c’était l’essence même de son esprit.
Dans ces conditions, n’est-il pas bien naturel que l’avènement de l’antisepsie, avec toutes les intransigeances, d’ailleurs légitimes et nécessaires, de ses premiers apôtres, ait trouvé Després incrédule autant qu’hostile? Le contraire seul pourrait, en vérité, surprendre. Sans doute, à l’époque dont je parle, les réformes radicales qu’allait entraîner la révolution scientifique naissante ne se montraient, dans toute leur netteté, que pour quelques élus. Sans doute, l’heure n’était pas encore venue pour Després de reconnaître que le culte de la vieille chirurgie, partout déserté, devait bientôt l’avoir comme unique et dernier servant. Et, certes, ce fut un grand bien pour son repos !
Buté comme il l’était, que seraient devenues ses exaspérations, s’il avait eu la prescience de nos préoccupations actuelles? La désinfection des mains digne d’occuper la Société de chirurgie durant plusieurs séances ; l’introduction des gants dans l’arsenal du chirurgien ; nos discussions sur le meilleur moyen de se décaper l’épiderme ou de se nettoyer les ongles ; les mains du chirurgien devenant, en 1900, le sujet possible d’une leçon d’ouverture de la Faculté, et nos étudiants désormais tenus de retenir que la base de toute bonne éducation chirurgicale est de savoir se bien laver les mains! Comment Després eut-il accueilli pareilles atteintes à ses convictions? On a peine à se le figurer, et c’eût été vraiment trop.
C’était déjà bien assez, pour ce chirurgien tout imprégné des doctrines de la veille et convaincu que le pus était le meilleur topique des plaies, de se heurter aux premières affirmations,
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comme aux premières exigences, des initiateurs de l’antisepsie. La contradiction était à ce point flagrante, qu'elle devait actionner aussitôt son naturel besoin d’opposition. Et ce qui devait arriver arriva. Trop spirituel pour être juste, ses premiers coups dépassèrent sa volonté, et, par une pente naturelle, il en vint très vite à la périlleuse outrance, sans jamais consentir à quitter ses positions premières.
Étroitement retranché derrière les enseignements qu’il avait puisés dans ses livres favoris : J.-L. Petit, les Mémoires de l’Académie de chirurgie, les œuvres de Boyer, voire même celles d'Hippocrate; disciple direct et très fervent de Manec, de Velpeau, de Jobert (de Lamballe) et surtout de Nélaton, dont il aimait à se déclarer, avec Dolbeau, le meilleur élève, il ne voulut jamais admettre qu’on pût dire autrement, ou faire mieux.
Il lui était donc, pour ainsi dire, défendu de reconnaître ses torts. Leur évidence ne pouvait que les aggraver. Et c’est ainsi qu’en vertu des lois de la vitesse acquise, dominé par ses impulsions et, par nature, aussi peu disposé que possible à se demander jamais si l’homme ne peut avoir, lui aussi, « des heures de ténèbres et des jours d’obscurité », c’est ainsi, dis-je, que jusqu’aux dernières minutes de sa vie, il conserva son aversion première pour notre chirurgie actuelle.
Lorsqu’on songe à ce qui se pense et se fait aujourd’hui, on se demande, en vérité, comment un homme dont toute la pratique s’est guidée sur de pareilles doctrines, a pu être chirurgien remarquable et maître justement écouté. C’est là, cependant, une grande vérité. Les écrits d’A. Després, les souvenirs de son enseignement en témoignent si hautement qu’il faudrait être, à son tour, bien étroit dans ses vues et bien cantonné dans ses jugements, pour n’en point convenir.
Sans être considérable, l’œuvre écrite d’A. Després est cependant importante. En dehors de sa thèse inaugurale sur le dia-
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gnostic des tumeurs du testicule et de sa thèse d’agrégation sur les tumeurs des muscles , elle comprend en effet : ses livres ; les notes et les observations disséminées en grand nombre dans nos journaux, notamment dans la Gazette des hôpitaux ; les articles publiés dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique sur la clavicule , l'étranglement , le froid , le diaphragme, la grenouillelte , la fosse iliaque, les intestins, les mâchoires, le nez et les oreilles', les leçons professées à Cochin, puis à la Charité; enfin, les communications que lui ont inspirées son initiative ou nos discussions et dont on retrouve le texte à tant de pages de nos bulletins.
Par leur nombre vraiment immense, ces dernières sont le plus sûr gage de l’activité cérébrale de leur auteur et de sa grande érudition. Després prenait la parole sur les points les plus divers de la pathologie, et, qu’il discutât diathèses avec Yerneuil, œil avec Giraud Teulon, dents avec Magitot, moignons avec tout le monde, sa verve et l’acuité de son sens clinique ne faiblissaient jamais. Aussi bien est-ce dans nos bulletins qu’on peut retrouver les traces les plus vivantes du talent de Després et reconnaître, en particulier, combien il serait injuste d’oublier qu’en maintes circonstances son scepticisme, son besoin d’opposition, sa ténacité et même son courage furent loin de rester toujours stériles.
On y voit, par exemple, que si Després poussait le chauvinisme scientifique jusqu’à nier, d’emblée et de parti pris, tout progrès d’origine étrangère, surtout quand il venait d’Angleterre, son culte pour notre vieille Ecole chirurgicale française ne lui a pas moins souvent permis de réduire de prétendues nouveautés à leurs justes proportions et de rendre son bien à qui de droit.
On y constate encore que sa profonde connaissance de la clinique lui a, maintes fois, permis de montrer les côtés faibles de plus d’une conception théorique. On reconnaît enfin qu’au milieu de ses boutades, il était fréquent de trouver un conseil judicieux. On pourrait même citer telles pages de son œuvre où ses conceptions thérapeutiques ont été, depuis, reconnues les meilleures. C’est ainsi qu’il batailla, l’un des premiers, contre l’immobilisation trop prolongée des fractures articulaires.
A leur tour, ses nombreux articles de dictionnaire dénotent non moins bien sa grande clarté d’exposition, et ses livres enfin sont, à n’en pas douter, de ceux qui restent. Je citerai notam-
ment les suivants : Le Traité de l'érysipèle, récompensé par l’Institut en 1862; le Dictionnaire de thérapeutique médicale et chirurgicale, publié en collaboration avec Bouchut, œuvre qui n;a pas eu moins de six éditions, dont la dernière date de 1895 ; le Traité du diagnostic des tumeurs, que nous avons tous lu avec profit, et surtout la Chirurgie journalière, ouvrage vraiment curieux auquel Després tenait beaucoup et ajuste titre.
C’est là qu’on retrouve, en effet, plus particulièrement exposées, les idées personnelles qu’il aimait à défendre à propos des maladies communes, constituant, suivant son expression, « le fond de la clinique chirurgicale ». Les chapitres concernant l 'ulcère de cicatrice, le rôle des dents de sagesse dans V évolution de la périostite alvéolo-dentaire , Y étranglement des hernies communes, les conjonctivites purulentes, le panaris, les rétrécissements du rectum et la contusion chronique du talon, sont ceux dont il revendiquait le plus volontiers la paternité. Ces quelques détails suffisent amplement, j’imagine, à montrer que l’œuvre écrite de Després lui fait le plus grand honneur.
Les souvenirs que nous avons de sa pratique sont non moins significatifs. A coup sûr, l’horreur de Després pour toute mesure antiseptique lui défendait aussi bien la possibilité d’une réunion par première intention quelconque, que le droit de tenter l’une des grandes opérations viscérales qui, maintenant, guérissent dans toutes les mains exercées, voire même dans celles qui ne le sont pas. Cela va de soi et, par instinct, sinon par raisonnement, Després s’en rendait compte lui-même. Il pansait les amputations du sein à plat, à l’aide d’un large gâteau de charpie qu’il imprégnait d’alcool camphré, en souvenir de Nélaton. Mais il ne manquait pas de le déposer au-dessus du fameux linge fenestré enduit de cérat qui, lui, se trouvait en contact direct avec les surfaces cruentées, sans jamais oublier de faire observer qu’il était de toute urgence d’employer ici le vieux cérat et point du tout cette « graisse prétentieuse » qu’on décorait du nom de vaseline. Ses autres pansements allaient à l’avenant.
Tout cela est vrai et ne pouvait pas ne pas être. Mais si pour un instant, et dans un sentiment de justice que tout commande,
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on veut bien faire abstraction de ces particularités regrettables pour n’envisager que les autres côtés de la pratique de Després, on voit aussitôt se dégager les caractéristiques le désignant, sans aucun doute possible, comme un pathologiste avisé et comme un chirurgien judicieux.
En pathologie générale ne fut-il pas l’un des plus ardents défenseurs de l’influence du traumatisme sur le réveil des diathèses? Il faisait remonter à 1874 ses convictions personnelles à cet égard et chacun de nous se souvient sûrement de la réponse qu’il fît en 1883, au cours d’une fort orageuse discussion, pour établir, avec vers de Racine à l’appui : qu’il se refusait à considérer le professeur Verneuil « autrement que comme le plus admirable des vulgarisateurs » ; que ses idées, françaises d’origine, dataient de plus d’un siècle et que « ce serait une injustice d’en dépouiller ses devanciers ». Dans le même ordre d’idées, on doit retenir les opinions qu’il défendait, depuis 1873, sur les syphilis modifiées par les maladies intercurrentes ou par les diathèses antérieures à l’éclosion de la maladie.
En dépit de ses conceptions sur le pansement sale, il ne professait pas moins sur l’évolution générale des plaies des idées qui avaient leur valeur. Il estimait, par exemple, qu’une plaie donnée n’est point justiciable d’un même pansement, à toutes les périodes de son évolution. Aussi quelle joie n’aurait-il pas goûtée s’il avait su qu’en 1900, il serait dit, en plein Congrès, que les pansements aseptiques produisent souvent de meilleurs effets dans le traitement des plaies infectées que les solutions antiseptiques les plus actives. C’est une satisfaction de même ordre qu’il eût éprouvée, en voyant préconiser les badigeonnages d’acide arsénieux dans le traitement de ces épithéliomas de la face qu’il se gardait d’enlever au bistouri pour les détruire toujours, à la manière de son maître Manec, avec la pâte de frère Côme.
Partisan convaincu de l’occlusion des plaies par les bandelettes de diachylon, il savait au besoin recourir au pansement ouaté de Guérin. Il insistait beaucoup et souvent sur les dangers d’infection que peut créer la rupture des petits vaisseaux à la levée d’un pansement et, partant, il ne manquait jamais de cautériser au
nitrate d’argent les points saignants de toute surface granuleuse.
Les sécurités que donne le drainage lui étaient très bien connues et si la propreté de ses drains laissait à désirer, il savait en revanche les mettre en bonne place et guérissait ainsi, quand même, nombre de plaies anfractueuses. Il connaissait merveilleusement aussi les ressources de l’irrigation continue dans le traitement des traumatismes des membres et, faisant ainsi de l’asepsie sans le savoir et surtout sans le vouloir, il obtenait souvent la guérison dans les cas les plus graves.
Després ajoutait à tout cela les qualités d’un habile opérateur. Ses premières études de médecine opératoire avaient été un peu hâtives, mais, sans avoir le calme et la sûreté d’exécution qu’on ne peut guère posséder qu’après un long apprentissage sur le cadavre, il était naturellement trop adroit de ses mains pour ne pas bien opérer. 11 maniait hardiment le bistouri et ne redoutait ni le sang, ni les grosses opérations. Il s’attaquait, volontiers, aux plus gros polypes naso-pharyngiens et, pour ma part, je l’ai vu pratiquer avec dextérité et succès une amputation inter-scapulothoracique.
Ce qui distinguait enfin Després d’une manière particulière, c’était sa profonde connaissance de la clinique et la sûreté de son diagnostic. Le succès de ses consultations, à Cochin d’abord, puis à la Charité, en témoignait d’une manière très éloquente. Heureux et fier de se voir rechercher entre tous, aussi bien par les malades que par les élèves, c’est là qu’il passait le meilleur de son temps. Aussi le chagrin qu'il ressentit fut-il véritable lorsque vint la réforme qui enlevait la consultation externe aux chefs de service. Ce n’était pas seulement la suppression de sa fonction préférée, c’était aussi la perte du plus cher de ses passe-temps intellectuels. Ses élèves le savent bien et tous gardent le souvenir de ces matinées instructives autant qu’anecdotiques durant lesquelles Després, sûr de son auditoire, s’abandonnait sans réserve à ses boutades préférées. Tout le monde en avait sa part, les élèves aussi bien que les malades.
Parfois quelques-uns s’en montraient bien un peu blessés. Tel certain épicier que Després, dans si manie de faire d’emblée le diagnostic de la profession par l’habit, avait interpellé par ces mots : « Venez ici, vous, l’épicier! » Et l’autre de répondre : « Oui, je suis épicier, qu’est-ce qu’il y a de mal à ça? Un épicier en vaut bien un
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autre! » Telles encore les femmes habillées de noir qui lui semblaient d'humeur peu tolérante. Il leur demandait d’abord de quoi leur mari était mort, pour leur déclarer, sans leur laisser le temps de la réponse, que cette mort avait été sûrement une mort à petit feu, causée par leur caractère acariâtre. Mais la paix était vite faite et la popularité de Després n’y trouvait même que profit.
Les anecdotes comme celles de l’épicier et des femmes en noir sont nombreuses dans les souvenirs des élèves de Després. D’autres se rattachent à l’histoire des procédés expéditifs qu’il se plaisait à employer dans la cure de quelques maladies courantes comme le paraphimosis. L’histoire du gamin qui vint un matin le trouver en lui disant qu’il avait un 'parapluie moisi en est un joyeux échantillon. La gaieté de tous fut bruyante et celle du maître fut d’autant plus vive qu’il eut en même temps l’occasion, par lui très goûtée, d’entendre un barbarisme nosologique vraiment original, et la possibilité d’exécuter devant ses élèves certain procédé d’auto-réduction qu’il prisait beaucoup. Procédé tout au moins bizarre qui consistait à inviter le patient à la fuite pendant que l’organe endommagé se trouvait fortement étreint et fixé par la main du chirurgien.
Mais c’est assez insister sur ce côté particulier des consultations de Després. Il n’a d’autre intérêt que d’en rappeler la curieuse physionomie. Ce qu’il faut en retenir, ce qu’il faut reconnaître et proclamer, c’est leur incontestable et très salutaire influence sur l’instruction pratique des élèves qui s’y montraient assidus. Ils risquaient, en vérité, d'y puiser des notions plutôt fâcheuses sur la propreté chirurgicale, trop de confiance dans les cataplasmes ou trop de tendance à cette « humeur contredisante » dont leur maître, lui-même, se savait si bien possédé, qu’il éprouvait, à certains jours, le besoin de l’expliquer et peut-être de l’excuser, en rappelant ce qu’en disait La Fontaine, son auteur préféré :
Quiconque avec elle naîtra Sans faute avec elle mourra,
Et, jusqu’au bout contredira.
Et, s’il le faut, encore par delà.
Mais, par contre, en suivant régulièrement Després à ses consultations et dans son service, on avait la certitude de posséder
très vite tout le nécessaire pour faire de l’excellente chirurgie journalière. Ses élèves ne savaient pas faire de laparotomie, c’est très vrai, mais ils savaient reconnaître et réduire les luxations, soigner les fractures, drainer les plaies, enlever les tumeurs courantes, guérir à temps les panaris et se garer des erreurs de diagnostic. N’était-ce point là, pour beaucoup, la meilleure et la plus utile école?
Je sais bien qu’on a pu dire que, par ses doctrines, Després devait être nuisible et dangereux. Nuisible pour l’instruction de ses élèves et dangereux pour ses malades. Mais, en toute justice, nous avons le droit de prétendre qu’il ne fut ni l’un ni l’autre. Ses élèves ne connaissaient-ils pas d’avance ses exagérations et ses manies? Ils étaient donc prévenus, et, dans la moisson des connaissances emportées au départ, ils ne pouvaient manquer de savoir distinguer l’ivraie du bon grain. Dangereux pour ses malades? C’est encore une injuste légende, ou tout au moins une extrême exagération. Nous sommes d’autant plus autorisés à le déclarer que Després, chacun le sait bien, avait renoncé, de luimême à toute chirurgie abdominale proprement dite.
La vérité., c’est que si la pratique de Després fut, par exception, périlleuse, elle fut, en tout cas, dans son ensemble, singulièrement moins meurtrière que celle des opérateurs qui se croient tout permis, sous le prétexte qu’ils ont savonné un ventre, brossé leurs ongles et flambé leur couteau. Et qu’on le note bien, cette réflexion ne vise, en aucune manière, les grands novateurs de notre art. Elle ne contient pas l’ombre d’une critique à l’adresse de ceux qui, par leurs aptitudes et la haute envergure de leurs conceptions, sont comme désignés d’avance pour marcher sur les traces des Maisonneuve ou des opérateurs de mentalité similaire. Leurs audaces et leurs témérités ont au moins une valable excuse dans les progrès que nous leur devons et qui, sans eux, ne se réaliseraient jamais.
Les seuls opérateurs que je vise, et qui peut-être se rencontrent moins exceptionnellement que ceux-là, sont d’un tout autre ordre. Le souci des indications opératoires et des diagnostics précis leur est inconnu. Toute leur ambition se résume à être le seul, le vrai chirurgien antiseptique, comme toute leur science opératoire se réduit à l’ouverture plus ou moins brillante du ventre; et, sans autres garanties, ils taillent, résèquent, anastomosent ou
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pexisent les principaux viscères. Or ces chirurgiens dernier style, tout imprégnés des plus pures doctrines, souvent bons opérateurs, mais vraiment bien pauvres de connaissances, ne sont-ils pas singulièrement plus dangereux que ne le fut jamais Després?
Et cependant, depuis que l’antisepsie, mettant la chirurgie à la portée de tous, leur a permis, un beau matin, de se réveiller chirurgiens comme on naîtautre chose, ils n’en vontpas moins tranquillement leur chemin, sans jamais heurter leur parfaite etdangereuse intransigeance à rien qui puisse, même de très loin, rappeler les critiques et les blâmes dont fut abreuvé, jusqu’au bout, le chirurgien de la Charité. Est-ce justice? Je ne le crois pas. Et vraiment, s’il est maintenant possible et même permis de faire autant de mal, à la simple condition d’avoir les mains propres, on devrait se montrer moins sévère pour celui qui fit tant de bien, avec des mains moins pures. Aussi bien l’heure est-elle largement venue de pardonner à Després les erreurs de son « humeur contredisante » et de lui rendre enfin justice. La plus élémentaire équité l’exige et ses élèves le souhaitent depuis longtemps avec toute l’ardeur de leur reconnaissance.
J’en vois même, parmi nous, qui sûrement regrettent de ne pouvoir dire, à ma place, ce qu’ils pensent si fortement. Le maître les comptait, vous le savez, parmi ses disciples les plus chers, et puisqu’ils se nomment Quénu, Gérard Marchant, Brun, Demoulin, je ne me dissimule pas mon infériorité dans la pieuse mission que me vaut aujourd’hui le grand honneur d’être votre secrétaire général. J’espère cependant m’être fait l’interprète assez fidèle de leur pensée pour contenter les aspirations de leur gratitude. En tout cas, je m’y suis employé de mon mieux, en mettant à la rédaction de ces lignes mon entière sincérité et, je puis le dire, tout mon cœur, car, moi aussi, j’ai eu le grand bonheur de compter, sinon parmi les élèves, du moins parmi les amis du maître si regretté.
C’est après 1883, durant quelques suppléances faites à l’hôpital de la Charité comme remplaçantde mon illustre et bien-aimé maître le professeur Trélat, que j’ai surtout connu A. Després. J’étais, on
le voit, à la meilleure place pour apprécier moi-même ses qualités cliniques supérieures. Ajouterai-je que j’étais en non moins bonne posture pour servir de cible aux plaisanteries dont il aimait tant à gratifier le service voisin du sien? Je crois la chose superflue.
Pendant qu’il m’était ainsi donné de le voir à ï’œuvre comme chirurgien, j’avais même, pour connaître l’homme privé ou tout au moins le spirituel causeur qu’il était, un autre moyen d’observation. Ce moyen fort peu nosocomial, mais cependant très sûr, m’était fourni par les voyages hebdomadaires que nous faisions ensemble sur la très légendaire ligne de Limours, alors si réputée pour les terribles trépidations que son matériel archaïque imposait à ses habitués; on allait même jusqu’à la dire aussi dangereuse pour les femmes grosses que merveilleuse pour le diagnostic de la pierre.
Chaque lundi matin d’été, après avoir passé son dimanche au milieu des siens, dans sa coquette installation de Palaiseau, Després prenait donc place dans l’un des vénérables wagons de cet étonnant chemin de fer. Les fidèles du réseau, notaires pour la plupart, se disputaient positivement sa présence, et, durant notre courte halte devant la maisonnette qui servait de gare, on le hélait de chaque voiture. Il se décidait enfin pour l’une d’elles, montait le plus souvent en huitième, et, jusqu’à Paris, il ne cessait de nous esjouir par ses anecdotes, ses plaisanteries et ses paradoxes. Il avait une opinion arrêtée sur tout et parlait de tout.
C’était d’abord sa pêche de la veille sur les bords de la riante Yvette dont il nous contait les péripéties. Son penchant extrême pour cette paisible distraction était, du reste, proverbial; j’ai même souvenir que le professeur Potain ne manquait pas d’en faire le plus significatif appoint de son amusante théorie sur la complète inversion de rapport qu’on doit s’attendre à rencontrer toujours entre la mentalité vraie des grands pêcheurs à la ligne et la silencieuse immobilité que leur impose l’exercice de leur plaisir favori.
Puis venait le tour de la littérature, de la musique, des arts et de la politique. L’escrime, voire même la chiromancie, avaient aussi leur part, car Després tenait bien un fleuret et se risquait volontiers à l'interprétation des lignes de la main, sans peut-être beaucoup de conviction, mais en tout cas avec beaucoup d’esprit. Il va de soi enfin qu’on dissertait longuement sur les erreurs ou
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les excès de la chirurgie moderne. Bref, tant que durait la route, Després parlait, et tous, nous restions sous le charme parfois un peu âpre, mais toujours attirant, de son intarissable verve.
Pour viser l’homme plus que le chirurgien, ces vivants souvenirs ne montrent pas moins que mes jugements ne sont pas seulement des jugements d’emprunt et que tout le bien que j’ai dit du chirurgien de la Charité, je le pense moi-même, avec preuves personnelles à l’appui, et avec la plus entière conviction.
Que la chose soit donc une fois dite et bien entendue. Comme homme, A. Després fut un modèle de vaillance, de droiture et de loyauté. C’était de plus un dévoué et un bon. Sans doute, cette bonté semblait, à certains jours, céder le pas à son besoin de critique. Mais ce n’était là qu’une apparence, les pointes qu’il décochait avec un si malicieux plaisir n’étaient jamais bien méchantes et au fond, l’une des qualités premières de son cœur, c’était la bonté, la bonté réelle, la bonté dévouée. Les élèves et les amis qui l’ont si souvent éprouvée se lèveraient en masse pour l’attester de toutes leurs forces.
Comme chirurgien, il est enfin certain qu’il a sa place marquée non pas seulement à côté des maîtres écoutés et suivis dont l’enseignement a été le plus salutaire, mais aussi parmi les praticiens actifs et dévoués qui ont rempli leur mission avec le plus de science et de conscience. En faut-il davantage pour consacrer à jamais la mémoire d’un homme? Ceux-là mêmes que la verve agressive de Després ménagea le moins seraient les premiers à le reconnaître, et aujourd’hui que le temps a fait son œuvre en adoucissant toutes choses, l’accord ne saurait être qu’unanime.
Le souvenir que A. Després nous laisse à tous s’est épuré et précisé. Sa bonté, son grand dévouement, son impeccable dignité, la finesse de son esprit, l’étendue de ses connaissances, ses qualités de clinicien, la vivacité de ses conceptions, la valeur des services qu’il a rendus nous imposent l’oubli définitif de tout ce qui semblait, de prime abord, porter ombre à ces hautes qualités, et nous devons saluer en lui l’une des individualités les plus intelligentes et les plus originales de notre corporation.