ÉLOGE
; Messieurs ,
Il y a trente-six ans qu'un candidat soutint à la faculté de Paris une thèse inaugurale sur la fièvre hectique; sur la première page de cette dissertation on lit une dédicace à l’auteur de la Nosographie philosophique, qui régnait alors sans partage; les principes qui y sont développés relèvent de cette école ; que dis-je? ils la dépassent : l’élève, plus conséquent que le maître , pousse à sa limite extrême la chimère de l’essentialité. Treize ans après, il esquisse, sous la forme d’un ouvrage polémique, les fondements d’un système, négation foudroyante de l’essentialisme, et qui fut l’origine de cette révolution mémorable qui changea la face de la médecine dans les deux mondes : l’auteur de cette thèse et de cette révolution est François-Joseph-Yictor Broussais. ■ ,
Comment s’est accompli le grand fait qui domine le mouvement médical de notre époque ? par quelles gradations Broussais a-t-il passé des vieilles croyances au rôle de réformateur? Par quel effort a-t-il propagé triomphalement sa doctrine, conçue sous le regard de l’ancienne école et mûrie sur le théâtre tumultueux des ambulances
et des hôpitaux de l’année ? Quelle en est ^signification pratique , quel instrument de progrès promet-elle encore aux mains de ses successeurs ?
Je comprends que cette étude approfondie de l’homme et de ses œuvres est le meilleur éloge qui convienne à sa mémoire, mais elle repose sur des éléments complexes , difficiles à séparer : elle s’étend non-seulement aux productions qu’il a laissées, mais encore aux événements qui ont jalonné sa vie , aux allures de son organisation , aux habitudes contractées à travers les tourmentes d’une longue carrière. Broussais est au nombre de ces hommes qui se refusent aux proportions de la biographie ; l’histoire de sa vie est l’histoire de là médecine au xix è siècle; d’autres la retraceront avec les développements qu’elle commande ; d’autres plumes creuseront ce vaste sujet. Quant à nous, de courts instants nous ont été donnés pour ajouter à cette solennité improvisée l’intérêt d’une pieuse commémoration ; si nous avons accepté une tâche que nous aurions voulu aborder avec recueillement et maturité, c’est parce que nous avons pensé qu’un éloge de Broussais , prononcé dans cette enceinte , devait être moins un travail littéraire qu’une œuvre du coeur ; c’est que l’homme illustre dont le nom s’est identifié avec le Yal-de-Grâce ne pouvait faire défaut à cette réunion.
Broussais naquit à Saint-Malo , le 17 décembre 1772. Ceux qui se plaisent à noter les contrastes remarqueront que c’est à la Bretagne, terre de tradition et de routines tenaces, que la médecine et la littérature contemporaines ont dû leurs réformateurs. Trois ans avant la naissance de Broussais, Saint-Malo avait donné le jour à Chateaubriand. De la vieille Armorique est aussi sorti La Mennais , dont les écrits rappellent, dans un autre ordre d’i-
dées ët sous une forme différente, l'inspiration fougueuse et la stricte logique de Broussais. C’est la Bretagne encore qui nous a donné Laennec , l’auteur de tant de découvertes, qui n’a pas su rendre justice à celles de son compatriote. Quelque opinion que l’on ait des influences d’origine locale, l’on ne peut refuser à cette vieille terre druidique une vertu d’originalité , une nature ferme, et décidée dont le cachet se révèle dans ses enfants.
Les jeunes années de Broussais se passèrent dans le cercle de sa famille, qui appartenait à la médecine par plusieurs générations. Le caractère grave et ferme de son père dut se réfléchir sur son enfenee, sans qu’il ait altéré l’affectueuse bénignité de son cœur. Vers l’âge de douze ans, il entra au collège de Dinan, où sa pétulance et sou ardeur le firent Remarquer autant que son application et sa mémoire. Huit années furent consacrées à l’instruction du collège. Il a plus d’une fois regretté que les procédés de renseignement, qui florissaient alors, fussent si éloignés des méthodes actuelles qui ont imprimé un si bel essor aux. études publiques , et qui accélèrent pour ainsi dire l’assimilation intellectuelle de l’adolescence. Mais les notions présentées à son esprit, il s’en emparait avec avidité , et il excella notamment dans les lettres latines, qui lui sont restées familières, et qui délectaient les courts loisirs de sa journée. Son père, forcé de se décharger sur le collège du soin de son instruction, l’avait préparé à la discipline d’un établissement public par celle de la vie domestique ; il s’était appliqué à façonner l’homme dans l’enfant, à le dresser aux épreuves, à le familiariser avec la fatigue et le péril, à garantir sa jeune intelligence des préjugés et des superstitions, si répandues en Bretagne. Une mère était là , tendre et vive, qui tempérait en lui
les effets de l'austérité paternelle. La révolution le surprit achevant ses classes, et lorsqu’en ga l’Assemblée législative déclara la patrie en danger , l’élève de philosophie s’élança avec enthousiasme dans les rangs des volontaires qui répondirent les premiers à l’appel national. Peut-être la carrière des armes lui réservait-elle de brillantes destinées, à cette époque où les futurs maréchaux de l’empire quittaient, le sac au dos , le village natal pour se rendre à la frontière. Son organisation lui eût offert de puissantes ressources pour les succès de l’homme de guerre ; une maladie vint arrêter ses premiers pas dans, cette carrière et le ramena à Sadnt-Malo, où, survies instances de sa famille, il échangea les jalons de sergent contre un emploi de chirurgien-élève de la marine. G’est à l’hôpital de Brest qu’il débuta ; Billard et Duret le tournèrent vers l’anatomie. Nommé, par le concours, chirurgien de troisième classe , puis de deuxième classe , il connut, à bord des corsaires que lançait alors’ Saint-Malo contre les Anglais , les fatigues et les émotions de la vie du marin. Vers cette époque , il perdit ses parents , victimes d’un de ces attentats que la discorde civile multipliait alors en Bretagne. Ce coup affreux, que frappèrent des mains dévouées au parti de Çoblentz, et qui sembla punir sur les parents le patriotisme du fils, retentit longtemps dans son âme filiale et consacra ses convictions qui n’ont jamais varié, même aux jours de la restauration triomphante ; car, comme l’a dit l’un de ses biographes, l’humiliation èt le malheur du pays étaient pour lui comme une humiliation et un malheur personnels. J’abrége ces détails; j’ai hâte de vous lé montrer arrivant à Paris, et essayant sa vocation dans l’ombre modeste de la scolarité universitaire, Mais comment la curiosité fie
fouillerait-elle point dans toutes les parties de son existence ? En explorant les événements qui ont agi sur l’homme célèbre, on remonte parfois à la source de ses productions, et l’on surprend le secret de sa puissance. Rien n’est indifférent dans les faits qui composent le passé de Broussais ; les interroger, c’est s’ouvrir, à travers sa réputation et ses livres, une perspective qui aboutit au foyer même d’où jaillit sa gloire.
Quand Broussais, vint s’asseoir sur les bancs de la Faculté, Pinel venait de mettre au jour su Nosographie ; Bichat fixait l’attention, par ses cours de physiologie, et s’apprêtait à publier le traité des membranes (1801), et celui de l’anatomie générale appliquée à la physiologie et à la médecine , deux chefs-d’œuvre qui parurent en moins de deux ans, et que suivit bientôt un troisième , resté inachevé sous le coup d’une mort presque.soudaine. Vers la même époque (1802), Cabanis, prenait possession, au nom de la médecine, du domaine philosophique , par la publication de son grand ouvrage des rapports du physique au moral. A côté de ces hommes supérieurs, Chaussier concourait au rétablissement de la saine physiologie, moins jaloux d’édifier un monument à la science, que de léguer des matériaux solides à plusieurs de ses branches, jetant au loin dans les jeunes têtes qui l’entouraient ses. idées et ses aperçus ingénieux, comme autant de germes dont il abandonnait la fécondation à leur ambitieuse virilité. :
Voilà les maîtres dont Broussais rechercha la parole et sonda la pensée familière. Chaussier, surtout, semble avoir agi de près sur son esprit ; Chaussier qui devint , dans la suite, l’un des plus imposants soutiens de la médecine physiologique. Ce que les recherches de Cabanis déposèrent en
Broussais, il le réserva pour un avenir éloigné. L’influence qui le saisit d’abord émanait des travaux de Bichat et de Pinel. Ce dernier reçut l’hommage de sa thèse intitulée : Recherches sur la fièvre hectique considérée comme dépendante d’une lésion d’action des différents systèmes sans vice organique. Il avait trente et un ans quand il la soutint (9 fructidor an x, i 8 o 3 ); aussi n’a-t-elle pas été confondue avec les productions éphémères que fait éclore la dernière épreuve du doctorat. Le lecteur attentif y surprend, en quelque sorte, les prémices de la brillante carrière qu’a parcourue depuis le fondateur de la doctrine de l’irritation. C’était dans les beaux jours de cette période que l’on peut appeler avec lui Père du nosologisme ; les esprits se préoccupaient moins de rectifier les faits admis ou d’ajouter à leur nombre , ijue d’arranger des collections de symptômes, et de les distribuer dans le cadre d’une classification. Sauvage avait proclamé que les symptômes sont aux maladies ce que les feuilles sont aux plantes, et les proposait comme la base d’une taxonomie médicale, oubliant que les différentes parties du végétal sont liées entre elles par des rapports fixes et réguliers, tandis que la versatilité semble être la loi des symptômes. Imitateur de Sauvage, Pinel introduit dans le chaos de la pathologie une analyse plus sévère ; les idées de Hunter et de Bichat lui impriment une tendance plus organique; il produit, sous l’étiquette de fièvres essentielles, des familles de symptômes mieux assorties, il en fixe le nombre à six, il leur impose des dénominations qui sont à elles seules une tentative localisatrice ; mais il a hâte d’en décliner l’intention. Les dénominations , dit-il , motivées sans doute sur certaines apparences extérieures et sur'des signes de quelques lésions fonctionnelles , ne sont nulle-
ment destinées à exprimer la nature intime des fièvres i bien plus , il relègue cette question parmi celles que la discussion ne saurait éclairer. C’est ainsi que tout le travail scientifique sè résolvait alors dans un stérile effort de classification. Etant donnée une maladie, quelle place lui assigner dans le tableau nosologique? voilà le problème dont la solution était à l’ordre du jour. La thèse de Broussais n’est qu’une tentative en vue de ce problème; mais une tentative victorieuse et qui force Pinel d’élargir le groupe des fièvres primitives. Broussais s’y montre plus essentialiste que Pinel lui-même, et croit consolider, agrandir la méthode adoptée, quand il ne fait qu’en mettre le vice en évidence. L’auteur de la Nosographie s’était borné à reconnaître à la fièvre hectique quelques rapports avec les fièvres essentielles ; mais la voyant le plus souvent symptomatique , il s’était gardé de la confondre avec elles. L’argumentation urgente de son élève ne lui permit point de répondre avec un historien du dernier siècle : Mon siège est fait ; et dans une nouvelle édition de la Nosographie, le groupe de symptômes façonné par Broussais vint s’ajouter à la série des fièvres primitives. Abstraction faite du principe qui domine sa dissertation . on y reconnaît les préludes de cette dialectique vigoureuse et la novice empreinte de ce style nerveux qui le rendirent plus tard si redoutable aux adversaires de la réforme. On aime aussi à noter , dans cette première élucubration , d’autres indices d’une valeur plus décisive : Et d’abord c’est à Bichat qu’il emprunte l’ordre d’exposition des différentes espèces de fièvres hectiques ; il les rapporte aux divers systèmes et appareils de l’économie, suivant qu’elles agissent particulièrement sur l’un d’eux. Si cette distribution ne ressort pas encore d’une vue de
localisation, elle dénonce au moins l’habitude positive de son travail. En traitant des hectiques gastriques, il insiste sur la multiplicité des causes morbifères qui impressionnent l’appareil digestif, et il ajoute ces mots remarquables pour l’époque : « Parmi les nombreux phénomènes que son dérangement entraîne, la fièvre hectique est un des plus remarquables ; qu’il l’excite à raison de son irritation réagissante par sympathie sur le reste des organes, ou qu’il lui donne lieu en transmettant au système vasculaire un chyle dont l’assimilation orageuse entraîne un trouble universel dont le résultat constitue notre maladie, c’est ce que je laisse à décider à de plus habiles (p. 9), » Avant d’exposer le développement des hectiques du système nerveux cérébral, il se livre à des considérations qui recèlent la substance de ce qu’il a professé depuis sur l’intellect et le moral ; dès lors les facultés intellectuelles et les passions ne sont, à ses yeux, que l’émanation physiologique de l’encéphale ; dès lors il repousse la doctrine surannée de la prédominance de certains systèmes organiques correspondant à la prédominance de telle ou telle passion. C’est à l’activité cérébrale qu’il en rapporte l’origine , le mode, l’intensité, et, quel que soit le cachet du tempérament, les passions lui paraissent toujours en proportion de l’état du système nerveux dont elles dépendent.
Après sa réception, Broussais va tenter, dans un de& quartiers de cette capitale, les hasards de la pratique. Deux ans d’épreuve lui pesèrent, et, comme beaucoup de médecins que la fortune n’a pas munis pour l’expectative de la clientèle , ou qui se sentent médiocrement industrieux pour la hâter, il se découragea de cette voie et céda * aux offres de Desgenettes, qui lui fit décerner un brevet de médecin de l’armée des côtes de l’Océan (17 briimaire
an xni, i 8 o 4 ). Il fit en cëtte qualité les campagnes des Pays-Bas et de la Hollande, lors du rassemblement de la flotte auTexel. Il suivit ensuite nos phalanges victorieuses en Autriche, en Italie. Resté dans le Frioul, il fut spécialement chargé de la direction médicale des hôpitaux d’Udine, C’est là qu’il rassembla les principaux matériaux du. livre des phlegmasies chroniques ; mais il n’avait pas attendu cette espèce de halte pour se reprendre à l’observation médicale : jamais il ne l’a interrompue. Dans quelque situation qu’il së soit trouvé , sur les bâtiments de la marine marchande comme dans les hôpitaux de Brest et de Saint-Malo, dans les ambulances de nos armées ou dans les cliniques naissantes delà capitale, sous lè ciel de la Belgique ou de l’Italie, partout il s’est appliqué à l’investigation rigoureuse dès faits. Les fatigues de la guerre ni l’agitation des voyages lointains ne pouvaient épuiser son ardeur, qui s’alimentait au feu sacré de la science et de l’humanité. Si la pensée d’une vaste réforme et comme le pressentiment de sa destinée ne se dénotaient dans les premiers produits de sa plume , on en trouverait le témoignage dans l’activité merveilleuse qu’il déploya dans ses recherches, entreprises au milieu de circonstances qui semblaient conspirer contre le zèle scientifique , sous le poids d’üne pratique qui eût absorbé une intelligence vulgaire, par le labeur des devoirs quotidiens- Et qu’on ne s’v trompé point : il ne se contentait pas de cette observation rapide, sommaire, qui résulte d’un coup d’œil jeté tous les jours sur l’ensemble d’un vaste service; il comprenait que les idées générales et claires sur lés divers genres d’affections morbibes"; ne peuvent découler légitimement que de l’étude approfondie des variétés individuelles, et que la notion de ces
variétés suppose les moyens de se retracer avec vérité la cause, le progrès, la terminaison de chaque maladie.
« Comment recueillir des images fidèles de tous ces.objets , comment les accumuler sans les confondre, dans un grand hôpital, dans ce tableau mouvant des infirmités humaines, où mille symptômes différents se croisent, se mêlent, se défigurent les uns les autres, et viennent frapper à la fois tous les sens du médecin ? Comment espérer de conserver ces images dans leur pureté primitive? Comment surtout se flatter de pouvoir les reproduire au besoin , et les présenter avec ordre au jugement qui doit les examiner attentivement pour en connaître les rapports et les différences ? » Yoilà ce qu’il écrivait dans la préface des Phlegmasies chroniques , préface qui vaut un livre, et qui, grâce à l’élévation du langage et à la profondeur des idées , figure encore après trente ans révolus parmi ce que la philosophie médicale a produit de plus excellent. En recherchant dans les différents auteurs les faits épars sur la fièvre hectique, il s’était convaincu de l’insuffisance des observations recueillies par ses prédécesseurs : manque de précision, lacunes graves, abondance d’inutiles détails , rédaction préconçue par chacun dans un but différent , ce sont là les défauts qu’il reconnaît dans les matériaux qu’ils ont légués. Le remède , il le montre dans l’histoire complète des maladies, tracée non plus d’après les observations des autres , mais colligée jour par jour au lit des malades. C’est à cette source première de la science, c’est à l’examen sans cesse répété des phénomènes morbides, que Broussais convie tous ceux qui, comme lui, n’ont souci d’exercer leur induction sur les faits tronqués ou défigurés, bagage de faux aloi que traîne après elle la science boiteuse des derniers siècles. Mais
entasser les faits sur les faits ; condamner sa plume à là peinture éternelle des symptômes , caresser le détail clinique pour n’en exprimer aucun corollaire, observer sans systématiser , tel ne pouvait être le but de Broussais. S’il sent la nécessité de recommencer à ses propres frais la vérification des données pathologiques, il est aussi pénétré de l’utilité d’une doctrine qui en présente le résultat réduit en principe. Il sait les dangers d’une déduction téméraire et qui ne s’étaye point sur là connaissance de toutes les formes morbides. Le fanatisme dogmatique, qui passe son niveau sur tous les faits et les presse violemment dans le cadre de ses conceptions, ne lui convient pas plus qué le sceptisme versatile des esprits qui se laissent étourdir par les contradictions multiples des faits mal aperçus. Observer avec précision , rapprocher avec habileté, conclure avec justesse, tels sont, suivant lui, lés moyens d’atteindre à uné théorie qui n’abandonne point le médecin au lit dés malades et que tous respecteront, parce que torts auront su l’enrichir et la perfectionner. Cette nécessité de subordonner la théorie à l’énqüête minutieuse des faits, il né l ? a jamais oubliée, jamais violée ; il la proclame prèsijue à chaque page du livre immortel des Phléginâsies chrohiqués. Trente ans apres, dans une de ses leçons de pathologie générale, à la Faculté , il s’écrie encore, dans ce langage’ simple et saisissant dont il avait le secret : « Il n’y a que deux bonnes choses en médecine , constater les faits et raisonner juste sur eux. »
Plus on pénètre dans les travaux de Broussais, plus On aperçoit le lien de continuité qui les enchaîne. Il y a dans la série des manifestations dont se composent ces grandes existences l’empreinte d’une majestueuse unité. L’essai sur la fièvre hectique est le précurseur de l’histoire des
phlegmasies chroniques,,, comme ce, dernier ouvrage promet, à son tour, même au lecteur doué d’une'médiocre sagacité, le prochain enfantement d’une doctrine tout entière, tant il est vrai qu’eu médecine les œuvres de bon aloi ne s’improvisent point, et que ce que l’on appelle inspiration du génie n’est le plus souvent que la formule vive et hardie d’une conceptioq ; longtemps couvée par l’intelligence. Les recherches nécessitées par la rédaction de sa thèse dirigèrent l’attention de Broussais sur toutes les altérations organiques qui se développent à une,certaine époque de leur durée; lefappqrt.de causalité, qui lie ces, deux ordres de phénomènes , les lésions de tissu aux lésions de fonction, ne lui apparaît pas encore nettement à cette époque ; incliné, d’ailleurs, dans la direction des opinions régnantes, il ne songe, qu’à doter la nosographie d’une entité de plus. Mais laissezrle.s’engager dans laprftique des hôpitaux, squmettez à son cqup d’œil, cettg foule de malades qu’il nous retrace pâles, maigres,, perdant chaque jour de leurs forces et s’avançant à.pas lents vers le tombeau (.ffzs/oiW des phlegmasies chroniques? introduction), avecune fièvre hectique plus ou ntqins.caractérisée, et bientôt il attaquera par r: «nq voie nouvelle l’étude des maladies chroniques. Les, tahle^u^. gÿtificiels de symptômes, les descriptions desmaladiés enjblpe, à la manière des épidémistes , tqute cette ljttéiature gratmte de l’ontologie se fondra dans le creuset de son analyse.; écoutez ces lignes où il peint les çommencements de son expérience : « Arrivé dans les hôpitaux militaires , qu’y vois-je? une foule de fièvres intermittentes très-méthodiquement traitées, et se jouant de tous les toniques permanents et diffusibles ; une surprenante quantité d’estomacs révoltés contre le souverain fébrifuge,; une opinion
générale parmi les malades, que l’écorce du Pérou détériore la fonction digestive et laisse des traces que de longues années peuvent à peine effacer. J’interroge quelques confrères qui avaient blanchi dans la médecine militaire, j’expose mes doutes : de tous côtés on me répond par des autorités, on jure inverba magistri , oit m’objecte un usage consacré. Cependant quelques médecins moins hardis osent douter; moi aussi je doutais ; je me retirai donc dans les salles de fiévreux , je descendis dans le silence des amphithéâtres, je cherchai avec patience la vérité [PMegmasies chroniques, tom. II, p, 5 ^, 3 e édit.j). ie génie de Bichat le suit dans cette espèce dé .retraite iqu’il se fait au milieu des malades, pon-r la méditation dés laits cliniques. Plein des belles considérations développées dans l’anatomie générale, il s’attache à l’étude de chaque organe et de chaque tissu en particulier, à F examen-des influences réciproques des tissus , à l’appréciation dés effets de chaque modificateur hygiénique, et c’est ainsi que s’élabore l’histoire des phlegmasics chroniques ; c’est ainsi qu’il arrive à la démonstration de . cette, vérité qu’il ne, soupçonnait pas dans sa thèse
grande majorité des infortunés qui se rencontrent .dans les hôpitaux, consumés par une maladie chronique, sont tout simplement victimes d’une inflammation non guérie danssa période aiguë ; c’est ainsi qu’ il rattache aux nuances peu dessinées ou méconnues de la gastrite cette foule d’affections expliquées avant lui, par les saburres ou l’asthénie de l’estomac ; c’est dans VHistoire des phlegmasies chroniques qu’il établit pour la gastrite , qu’on n’avait jamaûs étudiée avant lui que dans son maximum d’intensité , une série de dégradations limitées d’une part par le degré le plus inflammatoire, d’autre part par la sensibilité
purement nerveuse et la véritable faiblesse du ventricule. Les caractères et la marche des pleurésies chroniques y sont présentés sous un jour nouveau ; les fièvres intermittentes, qu’il avait observées dans des climats si différents , lui fournissent des considérations pratiques d’une haute utilité ; il insiste déjà sur leur fréquente complication par les phlogoses de la membrane muqueuse-gastrointestinale, en attendant qu’il les rallie à l’ordre des irritations périodiques. Voici deux passages dont nous sommes surpris dé n’avoir trouvé nulle part la citation, car ils contiennent, l’un, la. négation implicite de Pessentialité fébrile, l’autre le sommaire abstrait de la doctrine de l’irritation. Ils démontrent tous deux que, dès 1808, la réforme physiologique s’agitait dans la pensée de l’auteur .
« Toutes les fois, dit-il (tom. II, p. 5 ÿ 3 ), que les fièvres continues ont laissé des affections locales de la poitrine ou du bas-ventre qui n’ont point été traitées heureusement , j’ai trouvé dans la poitrine et le bas-ventre des traces'd’inflammations qui ne différaient en rien de celles que laissent à leur suite les mêmes affections survenues primitivement ét par des causes indépendantes de toute autre maladie. » Ailleurs (tom. III, p. 876) : « C’est là que nous avons été forcé , pour fixer les nuances trop fugitives dé la fièvre hectique, de disserter sur les sympathies, les associations d’action , et de rapporter tous les 'phénomènes morbides, tous les désordres qu’elle entraîne , toutes les influences des corps extérieurs à la modification d’une propriété unique et fondamentale en pathologie, comme elle l’est en physiologie , la sensibilité.» Substituez à ce terme celui de contractilité dont l’exaltation constitue l’irritation morbide , et vous aurez la clef de la doctrine physiologique. Pour apprécier tout le me-
rité de cet ouvrage , il faut se reporter à l’époque qui l’a vu paraître , non qu’il ne soit encore l’expi'essiqn des connaissances acquises ; mais la plupart des idées qui y sont émises sont devenues des vérités généralement reçues ; l’influence qu’ils ont exercée s’étend aux notions élémentaires, de l’enseignement, et se traduit jusque dans les formes du langage médical ; entrées dans notre habitude intellectuelle, leur origine nous reste inaperçue, et il semble que, dans la science comme dans l’industrie, l’auteur d’une découverte en soit dépossédée par sa vulgarisation même. Quel est le praticien qui ne tient compte aujourd’hui* dans le traité des fièyres intermittentes, de l’état des organes digestifs? L’auteur des Phlegmasies chroniques s’estimait heureux ( tom. II, p. 5 g 5 ) r ,s’il pouvait inculquer aux praticiens d’alors la nécessité de ménager la muqueuse gastrique, et de lui mesurer avec prudence les modificateurs irritants qui réussissent à rompre la succession des accès périodiques. En dévoilant l’origine de la plupart des affections anciennes , .il. a imprimé une impulsion plus énergique, une heureuse audace à la thérapeutique des inflammations aiguës , et diminué par là le nombre des chroniques. Un autre mérite de ce livre a été de continuer Morgagni et de fortifier la tendance des. esprits aux recherches d’anatomie pathologique. C’est sur le plan des Phlegmasies chroniques qu’ont été façonnés les recueils d’observations cliniques qui ont paru depuis , et qui ont le privilège de s’user entre les mains des nouvelles générations d’élèves, quoiqu’il y ait, dans quelques pages du livre de Broussais, plus de portée et de senspratique que dans les volumes de ces collections décolorées. i:
Grâce aux loisirs limités d’un congé, Broussais put lui-
même surveiller à Paris la publication de cet ouvrage, qui fut admis aux honneurs des prix décennaux de l’Institut, et qui fut loué par Pinel. Bientôt les fonctions dé médecin principal au deuxième corps d’armée l’appelèrent en Espagne; c’était vers la fin de 1808. Voyageur philosophe, il traversa la France pour se rendre à sa destination ; durant six ans, il sillonna l’Espagne dans toute son étendue, sur les pas de l’armée, dont il partagea les fatigues et les misères. La fermeté stoïque de son caractère et la vigueur de son organisation lui donnèrent les moyens de résister aux épreuves multipliées de cette campagne néfaste. Ges migrations forcées à travers une grande partie de l’Europe ne lui semblaient pas d’ailleurs une agitation stérile ; il savait utiliser ces courses lointaines et faisait concourir à son but les accidents de la vie militaire. Les variétés de climats et de constitutions atmosphériques, les types extérieurs des nationalités étrangères, les modifications collectives de régime et d’habitudes se succédaient sous ses yeux comme les pages d’un livre vivant ; sa mémoire en tenait registre et lui gardait, dans l’avenir, une mine d’observations comparées sur la constitution physique et morale des grandes individualités qui se partagent l’Europe. Sans parler d’une lettre sur le service de santé intérieur des corps d’armée, son séjour én Espagne a été marqué par la publication d’un mémoire sur la Circulation capillaire, tendant à îm'Ç. mieux connaître les fonctions de la rate, du foie et des glandes lymphatiques; ce travail, complété par celui qu’il fit paraître plus tard sur les particularités de la circulation avant et après la naissance, fait ressortir le rôle immense et presque indépendant du système capillaire dans l’organisme, rôle qu’il a mieux fait connaître et qui fournit
à la théorie de l’inflammation sa base nécessaire. En i8i 4 , Broussais revint à Paris, apres avoir passé parla direction médicale de l’hôpital militaire de Pau. Dès lors, l’œuvre dë lâ réforme* mûrie par l’observation suivie de plusieurs années, commence à se déployer ; nommé second professeur au Val-de-Grâce qui venait d’être rétabli comme hôpital d’instruction, il préluda, par dés cours particuliers, à 1 ’enseignement qui lui fut confié dans celte école: Une modeste salle de la rué du Foin servit de théâtre à ses commencements oratoires ; c’est là qu’il exposa pour la première fois les rudiments d’une doctrine qui devait faire le tour du inondé. Mais, avant d’édifier, il fallait démolir ; il fallait démontrer l’inanité des principes qui dominaient les praticiens et viciaient l’enseignement officiel ; il fallait ruiner l’échafaudage scolastique sur lequel s’étâiènt hissés lés gens qui étaient en possession de dicter des oracles à la j eunesse médicale; Broussais entreprit ce double office avec l’énergie d’une conviction laborieusement acquise, avec la verve d’une organisation puissante, avec les façons d’une indépendance qui d’avance avait fait le sacrifice des résultats , terme ordinaire dés ambitions scientifiques. Sa logique impitoyable battait en brèche le vieil édifice ; en vain ceux qui s’y étaient retranchés lançaient contre lui les traits émoussés de leur dédain (imbelle: sine ictu) , il n’étâit plus temps d’user de cette arme superbe contre un tel adversaire; il maniait, d’ailleurs , lui aussi* le sarcasme et l’ironie avec une vigueur que justifiaient le mérite de sa cause et la mauvaise foi de ses ennemis ; sa parole remua promptement la foule des élèves ; leur enthousiasme répondit à celui du maître. L’innovation séduit en tout temps les jeunes intelligences; l’innovation marquée au coin de la vérité ,
scellée d’une incontestable utilité et promulguée par un homme de génie, devait les passionner. De là cette phalange serrée de prosélytes que posséda, dès les premiers jours, l’école réformatrice ; de là cette affluence d’auditeurs aux cours publics, aux conférences, aux cliniques, ou ses dogmes étaient commentés , discutés , appliqués sur le malade ; de là cette éclipse subite et prolongée de la faculté de Paris, dont les membres, excepté Chaussier, Marjolin et Richerand, tournaient le dos au mouvement scientifique dont cet hôpital était devenu le foyer; de telle sorte qu’on a pu dire avec vérité que la Faculté se trouvait alors au Val-de-Grâce. Le livre de Y Examen (1816) vint mettre le comble à la crise, et la médecine physiologique , à peine inaugurée , mêla les palmes de la polémique aux triomphes de l’enseignement.
Est-il besoin, messieurs, de vous rappeler la sensation que produisit ce livre, moitié dogme, moitié pamphlet, mais à la manière de Pascal? Il a été lu partout où la médecine possède un représentant ; il a porté le nom de son auteur aussi loin que la gloire des armes propage celui des conquérants. L’élucubration d’un obscur écrivain avait servi de texte à cette publication, qui résume toutes les qualités de Broussais : observation profonde, analyse vive et nette, discussion sévère, originalité de style et d’idée. Plus tard il en élargitle cadre, et, dans la deuxième édition, ce n’est plus stnrl’ontologie régnante qu’il concentre ses attaques; il assigne à la barre de sa critique toutes les théories du passé , les sectes , les écoles ensevelies dans l’histoire ; il interroge leurs principes, discute leur portée , les choqüe enti’e elles , les classe dans leurs rapports de parenté, jusqu’à ce que, arrivé à l’époque contemporaine , il dégage des récents travaux de physiologie les éléments
d’une doctrine qui, également éloignée de l’empirisme et du culte des entités morbides , guide le praticien, à travers le dédale des symptômes, à l’appréciation des lésions rattachées aux différents systèmes de l’économie. Le ministère novateur de Broussais se partage en trois périodes : dans la première ilélabore, sous les auspices de l’expérience clinique, les idées fondamentales de son système ; dans la seconde il lance avec éclat, dans le public, sa conception fécondée par le temps puis il la dilate, il la remanie en vue des faits nouveaux ;il réfléchit sur elle tous les progrès qui s’accomplissent dans le sein même où sur les frontières de la médecine, en même temps qu’il la défend, atklèter armé de pied en cap, contre les hostilités sourdes ou flagrantes de ses détracteurs. Les trois édifions successives dpi l’examen, les propositions avecles commentaires, le traité de physiologie appliquées la pathologie composent ensemble l’œuvre d’exposition ; divers opuscules de polémique, et surtout les annales de la médecinephysiologique représentent la période militante de son école/, quoiqu’à la vérité il n’ait cessé; de; lutter jusqu’à -sa mort. Cë n’est; pas le moindre effort de cette, puissante nature , que là création de ce journal dont le succès fut immense èt dont 1 sa plume alimenta pendant treize ans ou gouverna la polémique ; sa fécondité étonne d’autant plus qu’il n’a discontinué dans cetintervalle ni ses cours, ni ses cliniques. Secondé par ses disciples^ parmi lesquels brillait en première ligne un fds dont l’amitié nous défend l’éloge, il a soutenu le fardeau de cette entreprise jusqu’en 1 834 '. Alors il avait franchi, depuis deux ans révolus, le seuil de cette Faculté dont il avait-balancé, lui seul, les forces conjurées et qui se félicitaient tout bas, d’épouser la gloire de sbn vainqueur. La tribune périodique qu’il s’é^
tait érigée dans les annales devint inutile à côté de cette tribune universitaire qu’entoure une vaste notoriété ; il y monta , escorté de vingt-cinq ans de célébrité sans cesse rajeunie ; il y monta , ferme et con vaincu comme aux jours d’inauguration systématique , la tête haute , l?œil inspiré, et projetant encore dans l’auditoire les syllabes accentuées de son verbe incisif. Les leçons de pathologie générale sont, dans l’ordre: du temps et dans celui de son évolution, le couronnement imposant delà doctrine physiologique ; nulle autre œuvre / ne s’est colorée^ sous sa plume, d’une plus haute philosophie. Le premier examen, qui foudroya, pour ainsi dire, à bout portant lenosologisme de Pinel, vaut surtout par l’intensité logique ; dans le second examen , il a fouillé profondément dans les entrailles historiques de la médecine ; mais c’est dans: ses leçons rédigées de la.Faculté, qu’il brille par une admirable abondance de sagacité pratique ; c’est là qu’il est donné au lecteur d’entrevoir toute la profondeur de ce génie, qui remue à ses pieds tous les faits, toutes les notions historiques de la science et se plaît à exercer une dernière fois sur cette masse informe la force de son induction ; c’est à cet ouvrage qu’il faut renvoyer ceux qui l’ont taxé d’exagération. Déjà en relisant les propositions qui sont placées en tête de Wexamen , nous avons été frappé de la sagesse et du tempérament de sa théra-, peutique si méconnue, sj défigurée, dans l’opinion dp monde. A côté des propositions qui contiennent le germe ou l’énonciation sommaire des; découvertes, dont se sont parés d’autres noms, on en rencontre où l’auteur réfute, comme par l’effet d’un pressentiment, les exagérations dont l’a chargé une polémique mensongère ; tantôt il signale, dès 1821 , la coïncidence de la cardite interne
avec l'arthrite rhumatismale , tantôt il prémunit ( proposition CCXC,CCXC et passim ) contre l’abus des débilitants, appliqués à l’estomac dans les inflammations anciennes de ce vicère, ou lui prescrit une juste mesure de stimulation, dans l’intérêt de l’économie entière , dont il est comme le centre d’irritation fonctionnelle. Mais c’est surtout en parcourant les. volumes de sa Pathologie générale que l’on s’aperçoit que l’hyperbole systématique ne s’est trouvée que dans la bouche de ses adversaires ou dans celle de quelquès disciples plus novateurs que le maître. Ainsi reconnaît-il l’importance et la réalité des altérations des! fluides et les admet-il comme éléments dans la pathogénie , tout en se gardant de ressusciter les. chimères humorales; la spécificité d’un grand nombre d’inflammations lui échappe si peu, qu’il en.faijt le caractère d’un groupe de phlegmasies qu’il appelle délétères. Quelle, libérale appréciation il nous présente lui-même de sa propre doctrine dans le discours qui ouvre, le troisième volume I L’irritation n’est à ses yeux qu’une méthode, mi critérium pour le classement des faits pathologiques : loin de-lui la prétention de tout expliquer par l’irritation ; c’est un moyen de se reconnaître, dit-il, non unëcajjse première propre à tout expliquer.
Leè bdrïtês de cette lecture ne nous permettent point de détâillericilëS dogmes du système physiologique , ; ni les changements que : leur adoption presque universelle a réalisés dans la pratique médicale desdeux mondes. Médecine, chirurgie, hygiène, thérapeutique se sont, heureusement modifiées sous son influence ; jamais la médecine des opérés n’a été mieux comprise, mieux dirigée que depuis sa- promulgation. Les Dupuytreu , les. Lallemand, les Lisfranc, les Bégin, sc sont empressés d’en faire profiler
leur art; le chirurgien en chef du Val-de-Grâee en a fait lui-même d’heureuses applications, soit au lit des malades, soit dans un ouvrage spécial sur les plaies de tête. N’ourblions pas M. Treille, qui a devancé tous les autres dans les applications chirurgicales de la médecine physiologique ; car celles qu’il a tentées datent de la première campagne d’Espagne. Il nous resterait encore à faire justice dés revendications exercées sur les idées de Broussais moins en faveur de quelques-uns de ses devanciers que dans un but de dénigrement. On s’est évertué à déterrer, dans quelques auteurs du dernier siècle, les indices ambigus de la réduction des fièvres essentielles en phlegmà-r sies locales , comme on a contesté à Harvey la découverte de là circulation du sang. On s’est adressé; tour à tour à Rœderer et à Wagler y à Sarcope, à Rasori, que sais-jë? aux savants de tous les pays ; le tout pour n’avoir pas à honorer un compatriote d’une découverte qui, soupçonnée, pressentie obscurément, ne s’est dégagée dans une victorieuse évidence que sous la plume de Broussais. On a signalé avec plus de raison quelques idées déposées dans l’ouvrage qui parut au commencement de ce siècle (i8o4)> sous-Iê titre de Médecine éclàirée par l’autopsie dés. .corps, comme renfermant les principes de la. doctrine localisa^ trice des fièvres. N ons sommes loin de niecpnnajü'e Timportânee des recherches auxquelles s’est; livré ^I ? .RrQStj et qui assurent à ce patient observateur une^place fdai&s l'histoire de notre science ; 1 mais i combien cd’erreurs, et d’intërprétatiOns bizarres; groupées autour - de quelques faits bien constatés î La conception , que Broussais a ;Si largement développée, se dessine à peine dans l’esprit de M. Prost, et, disons-le sans crainte d’êlfé démentis , si 1 essentialisme n’avait eu d’autre adversaire que cet éefir
vain, l’essentialisme serait encore debout; si la doctiine physiologique avait dû sortir des recherches de M. Prost, elle n’existerait pas. On a accusé Broussais d’avoir reproduit dans un mode inverse la Dichotomie de Brown, et de ne différer du réformateur écossais que par la prédominance pathogéniqüe de l’irritation sur l’asthénie-; mais, entre l’utopie de Brown et la doctrine du Val-de^Gràcë r , il y a tout l’intervalle : qui sépare l’abstraction amplifiée par l’abstraction, dès faits réduits en principe. Brown constat e l’excitation comme la condition souveraine de la wie ; même vérité proclamée par Broussais : voilà le point de départ commun; mais; tandis que céïui^ci s’enfonce, muni de cette loi, dans l’étude dès fàits ôrganiqués , l’autre s’empare de l’excitation considérée en élle^mêniè , jétte sur fa pathologie lë réseau cPiiriè éontæptiônl antérieure { à l’examendesfaits,lapàrtage ! eîi'coupës'arbiti-âirës,'et,'par un singulier oubli des donnëês expérimentales,"rejette les affections hypersthehiquës sur l’âmère-plân de" sa doctrine. En proclamant à priori l’asthénie primitive ou secondaire comme la cause presque ; universelle des maladies, îl institue, îl propage ; il-exagèrecéttëthérâpéatiqûe que l’on n’a pas trop sévèfènient 3 j OgéeenlaîqUalifiatit d’incendiaire il'prôlongelé'riègtié- dès* entités morbides , étrétârdë Tavéneinent d’une thérapeutique simple et ratiô'nnèllei ^vëc Brown, point d’inteïprétation ; dés-'syiriptômes pà't' f es'lésions des organes , ’poînt de ràpprdchëmënt énfré le développèmënt fet là'progression de césdétik ordres dé phénomènes , séufëbâsë d’üné 'médecine pOsiüvéi Ce qui frappe avant tout dans les préceptes de l’école du Vàl-de-Grâce, c’est leur valeur pratiquet On comprend, en méditant, qu’ils sont l’expression d’une expérience profonde, multipliée , qui s’est contrôlée par elle-même.
Quand Broussais dogmatise, sa théorie ne descend pas des nuages de l’esprit sur les faits extérieurs, pour les enserrer de gré ou de force dans une unité factice ; mais elle se dégage , déduction par déduction, des résultats constatés au lit des malades, ou révélés par le scalpel ; elle ne perd jamais, jusque dans ses formules les plus abstraites, le caractère positif et net de.l'observation ; elle circule entre les réalités pathologiques, les palpe, les range, les presse pour en extraire le sens : l’œuvre de sa généralisation commence et s’achève , sous les auspices de la pratique journalière,, et comme en présence des faits. Que n’a-4-qn jdébjté sur le parti pris par lui des travaux de Bichat; couime s’il jie le proclamait sans cesse lui-même, couime. Srjl s’était piqué de rompre en visière, avec,la loi même: dp .progrès, pvec cette loi de continuité sur, la r quelle se règlent les efforts .de l’esprit humain dans toutes .les sphères de son activité. Sans doute, les ouvrages de Bichat ouvraient une yoie nouvelle aux pathologistes ; mais, sur les traces de l’auteur de l’anatomie générale, placez l’ün des esprits qui se sont acharnés vingt ans contre Broussais, -et dites s’il aerait|arrivé où est arrivé ce maître. Ihexiste aujourd’hui dans notre science un principe dont elle n’est redevable qu’à Broussais ; ce que. vaudrait çette unique découverte isolée de ses autres travaux,pour l$i gloire desonnom., Cuvierd’a dit en aéance publique. dgd’Instjlut;« Je ne discute pas 0 L% valeur de's^jdpctripe ; sur l’essentialité des, fièvres\j je ; nes= l’approuye.nijne Ja çqndamne ; ruais je dis que s’il a raison> comme c ? e^t probable ,,c’est là une cleces, découvertes qui ngjSejuoduisent que tous les deux ou trois siècles. »I1 est; vrai que ces paroles n’ont pas décidé le choix de l’Académie des sciences; mais le scrutin académique .a ses, erreurs ,,,et
l’opinion impartiale s’est hâtée de casser l’élection qui frustra momentanément l’Institut d’une gloire qu’il sut revendiquer plus tard.
Tel est le cycle parcouru par Broussais : ontologisme au début, ramené à l’observation par la pratique , , il ébauche, dans les Phlegmasies chroniques , les premiers linéaments d’une doctrine déduite des faits; pleine émission de celle-ci dans ¥ examen-, défense , durant quinze ans, et développement des idées qu’elle renferme, par la plume et la parole ; dernière élaboration, par le cours de: pathologie générale., qui lui sert de lien avec, l’avenir et la rend apte, si je puis ainsi dire, à recevoir dans son cadre toutes les idées nouvelles, toutes les. découvertes encore cachées dans l’avenir. v
Après avoir abattu l’ontologie médicale, Broussais tourna ses efforts contre l’ontologie philosophique. Il s’aperçut un jour qu’une classe de .phénomènes, dont les médecins ne se sontoccupés qu’exceptionnellement, .sollicitait la même-enquête qu’il avait exçreée;sur les.entités morbides, Que sont, en effet, les :façultés de j.’âme, telles que les envisage le psychologiste, ; si ce n’est les accompagnements d’une .entité conventionnelle d’un, rang plus élevé que celles du nosographe ? Ici s’ouvre pour Broussais une nouvelle série de.îgë^tches et d’inductions : qui se ^ésoly^f Ap plication. deg, lois de l’irri¬
tation i aux; phénqiuènes. mqrjmx.: e,t. mtellpçtjiels., C’est encore de la phiysiojpgie qu’il fait à l’encontre de l’âiue, de la raison, de,l’intelligencedijçp penchants,.des passions. jGabanis avait déjà rattaché les .manifestations du moral, .à .l’action de la, matière organisée et vivante , et considéré la sensibilité. comme un phénomène purement physiologique ; mais »1 n’a vu, comme Gondillac, dans les
phénomènes instinctifs, affectifs et intellectuels, que la sensation transformée ; il a fait ressortir l’action que les modificateurs hygiéniques et les conditions de structure individuelle exercent sur le moral ; mais, tout en faisant dépendre les passions de l’encéphale, il n’a pas su faire toute la part de cet organe, et il s’est exagéré l’influence viscérale. C’est donc à tort que l’on confond les résultats 1 de la : théorie phrénologique, dont Broussais fut, après Gall et Spurzheim, le plus ferme soutien-, avec ceux de l’école sensualiste dit xvm® siècle. Celle-ci considère fes notions comme des images fournies par les sens et élaborées par le cerveau ; les passions , comme les modifications du plaisir et de la peine. La doctrine physiologique de l’encéphale se borne à signaler des rapports constants entre les principales séries des phénomènes instinctifs, affectifs, intellectuels, et lés différentes régions de l’appareil cérébral. La valeur des localisations est en rapport non-seulement avec le volume des différentes portions nerveuses ; mais encore avec l’activité qui leur est acquise. Là classification des facultés, des penchants, des instincts , ; rié peut s’établir que sur une observation multipliée : Broussais 1 se garde dé donner comme définitive celle qu’il adopte: C’est dans le Traite de Tirritation et de la folie qü’il ïâut suivre, 1 dans ses ; gradations,-l’explication ascendante de tous les phënomèhés ! 'dont l’encéphale est là càüsë, le siégé et l'instrument; depuis la simple stimulation,' perçue par l’intermédiaire desicordons nerveux,] üsqu’à l’abstraction de l’homme par lui-même , ou ce que l’âutëUr appelle FinUervatio n intellectufellè; Son point-dè départ, pour l’étude de ce t ordre dé faits, -est ici le même qu’en pathologie . La doctrine dé Fii ritation se prêté mervéîlleüsemént à leur élucidation, qu’il poursuit avec tinte
souplesse de logique et une fermeté de jugement bien rares parmi les philosophes de profession. Il sape dans sa base le spiritualisme éclectique, en démontrant l’inanité des faits de conscience de la méthode intuitive. Notre tâche n’est point de reproduire ici tous les éléments de son argumentation : bornons-nous à rappeler l’espèce de secousse que détermina, dans le monde philosophique, l’apparition du livre De l’irritation et de la folie. Le spiritualisme s’en émut, ses acolytes serrèrent leurs rangs pour soutenir le choc ; on n’a pas oublié la controverse brillante qui s’établit entre le Globe et les Annales de la médecine philosophique, comme aussi la haute loyauté qu’y déploya Broussais, malgré son rôle d’agresseur. L’effet de cette publication mémorable ne fut égalé; que par celui que produisit le cours de phrénologie, commencé dans cette enceinte, repris à nouveaux, frais dans la Faculté, et terminé enfin dans un amphithéâtre loué par souscription. Ces deux tentatives philosophiques montrèrent sous un nouveau jour l’écrivain et l’orateur, et furent en quelque sorte des événements publics. Broussais est le philosophe de l’organisme, le panthéiste de la physiologie : l’oeuvre de Dieu, dans l’homme, l’absorbe. .Mais ceux-là, se trompent, qui se flattent de puiser dans ses enseignements l’excuse de leurs passions : le dogme de la spontanéité ressort sain etsauf de ses idées ; elles ne contiennent pas davantage le germe du matérialisme social ; elles s’associent avec les lois de la moralité humaine et les devoirs de la société, ou plutôt elles font sortir tout cela de l’organisation même et le rattachent au plan du Créateur, non aux hasards de la tradition ni aux mythes du sanctuaire. Quelque opinion que l’on ait des travaux de Broussais, en phrénologie, ce fut un mouvement d’idées
salutaire, ramenant à la considération des laits organiques, contribuant au progrès de l’anatomie et de la physiologie du cerveau, fournissant un contre-poids aux tendances excentriques de là jeunesse et à la double influence dès écoles éclectique et théocratique qui dominaient sous la restauration; un autre avantage fut dé reporter l’esprit des jeunes médecins vers les phénomènes intellectuels et moraux , de raviver parmi eux les études philosophiques qui ne sauraient leur rester étrangères.
Absorbé sans cesse par la méditation de tous les ordres de phénomènes qui émanent de l’organisme, Broussais s’èst tenu ën dehors des intérêts qui se disputent la scène sociale ; il n’a jamais brigué les honneurs ni les dignités : aussi les dignités et les honneurs se sont longtemps éloignés de lui. Pénétré dé la grandeur de sa mission, il né s’est jamais proposé d’autre succès que celui de ses doctrines , d’autre but que de faire prévaloir lés vérités utiles qu’il y savait contenues; s’il avait eu pour mobile l’ambition que lui prêtaient ses ennemis, il se serait gardé dé heurter, comme il l’a fait, les opinions qui dominaient alors dans les somxhités académiques et qui étaient comme les dispensatrices de toutes les faveurs. Les distinctions qui lui sont advenues, dans lés dernières années dé sa carrière ; s’absorbaient dans l’éclat de sa renommée, ét ce serait mêler la puérilité à l’esquisse incomplète de cette grande vie que d’énumérer ici les grades ou les insignes qui lui furent conférés. Rémunération spontanée, mais tardive , la toge universitaire et les palmes de l’Institut lui furent offertes quand son nom était devenu une dë nos gloires nationales.
Sous quelque face que l’on envisage le fondateur de la doctrine physiologique , on découvre en lui l’empreinte
d’une exquise ét forte nature ; s’il possédait de belles facultés , il savait aussi en régler l’exercice par l’intervention persévérante d’une volonté raisonnée : il avait soumis toute son organisation à cette haute discipline qui balançait en lui l’empire des habitudes et des passions. Il réunissait les qualités et les talents dont l’assemblage constitue les hommes d’élite. Clinicien sagace et profond au lit des malàdes, il excellait dans la généralisation dogmatique, aussi bien que dans l’exposition détaillée des faits. Professeur, il avait les allures originales de l’improvisation , les saillies de la conviction, et comme dés effusions soudaines d’idées; sa voix traduisait, par dès inflexions particulières, les impressions irritantes dé son esprit ; la pensée passait comme un reflet éblouissant dans ses regards , avant de s’échapper par la parole ; sa tête se balançait sur ses épaules, d’un mouvement saccadé, comme pour mieux projeter le trait : il était éloquent de toute sa personne. Certes, la figure de Mirabeau, fulminant une de ses harangues, n’a jamais rayonné d’üne majesté plus formidable que celle de Broussais, quand il flagellait de ses éloquentes colères la mauvaise foi d’une opposition sans valeur ni conviction. Ecrivain fécond ét véhément, il à enrichi la littérature médicale d’ouvrages qui vivront encore quand l’oubli aura dévoré toutes les productions de nos soi-disant classiques du jour. La trame de son style est à la fois souple et serrée ; sobre d’ornements, il s’élève par intervalles aux plus nobles formes du langage ; l’idée se détache avec netteté du plan de sa phrase; sa manière rappelle la simplicité lucide et la précision des encyclopédistes du dernier siècle : son style a, comme sa physionomie, quelque chose de sculpté, et comme une sévère effigie de médaille antique. Nul
auteur n’a su mieux écrire en même, temps et pour les 1 savants et pour les gens du monde : c’est un secret qu’il n’a partagé, dans notre époque, qu’avec un illustre physicien. Il a beaucoup écrit, car il a beaucoup pensé ; son intelligence a été constamment en éveil. On peut dire que sa vie est la glorification de la puissance cérébrale, et nul ne pouvaitla déployer plus largement ; nul n’était plus digne de célébrer l’organisation humaine et d’en proclamer les droits.
Médecine et système à part, de pareilles têtes sont la fortune de l’humanité. Rien ne prouve mieux la valeur de Broussais que le vide que laisse sa mort : le successeur, de Pinel et de Bichat attend encore le sien. Mais les champions qui ont guerroyé contre lui n’osent même se disputer les armes d’Achille mort, et jamais leur insuffisance ne fut plus manifeste que depuis qu’il manque à leurs traits. Il n’y a plus, dans le champ de la science contemporaine , que des ouvriers qui vont travaillant dans toutes les directions : l’un chiffrant les symptômes et les lésions , l’autre livrant la pathologie au jeu de quelques réactifs et à la poésie du microscope ; celui-ci laissant flotter ses leçons à tout vent de scepticisme, celui-là soufflant la bulle de ses menues découvertes et la dorant au petit soleil de son amour-propre. Mais où donc est la pensée qui plane sur toute cette besogne de détail? Où donc se fait entendre la voix qui domine toutes ces dissonances individuelles ? Où est l’homme de génie que la Providence doit à chaque époque scientifique pour guide et pour représentant?... Messieurs les élèves, vous l’avez conduit naguère au champ de l’éternel repos, et vos mains pieuses, traînant le char qui portait ses restes, lui ont continué, jusqu’au sein de la mort, le triomphe de sa glorieuse vie.