Éloge de Camille Leblanc
Dans quelques semaines, trois années se seront écoulées depuis la séance de l’Académie de Médecine^ au cours de laquelle notre excellent Secrétaire Général, s’asseyant dans le fauteuil voisin du mien, me priait de faire l’Éloge de Camille Leblanc à la Séance Solennelle de 1908. Stupéfait par une pareille offre à laquelle je n’avais jamais songé, je la déclinai de suite sans hésiter : notre infortuné collègue Saint- Yves Ménard vint près de nous à ce moment, et il fut alors décidé qu’il y prononcerait l’Éloge de Pierre Charlier qu’il avait très intimement connu.
Le lendemain, je me pris à réfléchir à ce qui m’avait été si gracieusement proposé : la grandeur du modèle qu’on m’avait donné vint me hanter et ma pensée s’éleva vers le collègue qui, pendant tant d’années, avait fait profiter de ses meilleures qualités professionnelles notre Compagnie à laquelle il était profondément attaché et qu’il avait contribué à mettre au premier rang de nos Sociétés savantes. Une foule de
souvenirs passa dans ma mémoire ; je me rappelai que ce fui sur sa proposition que j’obtins le grade de Chevalier de la Légion d’Honneur, et que, bayant désigné comme parrain à la Grande Chancellerie, ce fut lui qui me donna l’accolade, en me parlant de mon père en termes qui m avaient profondément touché I j’acceptai donc de tenter de le faire revivre devant vous.
Telles sonlles causes demaprésence à cette tribune, m’essayant — quelle témérité à mon âge! dans un genre difficile autant que délicat, en ce sens que, bien que Pascal ait écrit que Iq )ïioi sst hdissahlc ^ je serai obligé de mêler à l’Éloge que vous allez entendre certains faits qui me sont personnels et que je ne peux passer sous silence parce qu’ils sont intimement liés à ce que je veux que vous sachiez.
J’espère que vous me pardonnerez et que votre indulgence tiendra compte de mes efforts pour mener à bien la tâche que je me suis imposée, en m inspirant de celte belle maxime de Voltaire : « On doit des égards aux vivants, et on ne doit aux morts que la vérité ». Je veux aussi exprimer ma gratitude à mes confrères MM. Brosse, Cagny, Bernard, qui m’ont fourni de précieuses indications, et à une amie de la famille Leblanc, M“' Escudier, qui, restée jeune, en dépit de la neige de ses cheveux, m’a fait profiter de souvenirs gravés dans une mémoire restée intacte.
Leblanc [Louis-Camillr) naquit à Paris le 3 septembre 1827, au numéro 1 du Faubourg Poissonnière. Laplus grande partiede sa vie s’écouladansl immeuble où s’était installéson père, à lasuite de l’expropriation, par une société industrielle, de ce qu’Henri Bouley
a appelé une masure située en contre-bas du boulevard , là où se trouve actuellement la maison du Pont-de-Fer, et cet immeuble — vieil hôtel datant du Directoire — qui porte actuellement le numéro 19, a eu les honneurs de la célébrité. Dans un de ses prestigieux articles intitulés Promenades dans Paris ^ Georges Gain a décrit l’atelier de maréchalerie que la plupart d’entre nous connaissent, ainsi que le cabinet de consultation, avec sa frise soutenue, autour de la grande glace de la cheminée, par des Faunes et par des Aigles recouvrant, de leurs ailes, des couronnes de laurier. Introduisant ensuite le visiteur dans l’appartement, l’éminent écrivain lui fait admirer le plafond à caissons du salon, le parquet en bois de couleur, les décorations en cuivre des portes d’acajou, les attributs mythologiques qui les ornent, et, ouvrant la porte-fenêtre du balcon donnant sur la cour vitrée, lui fait remarquer que la dalle où ses pieds sont posés est une pierre tombale du xv^ siècle sur laquelle est figuré un Évêque mitré, les mains jointes. C’est dans cette belle pièce que Leblanc mère recevait ses
visiteuses, les émerveillant par les dons naturels les plus gracieux et la fantaisie la plus charmante.
Si, pendant que le jeune Camille faisait ce qu’on appelait alors ses humanités au lycée Henri IV, ses parents lui avaient demandé vers quelle carrière l’attirait son penchant naturel, il aurait répondu que c’était celle des armes. Mais ils ne lui en laissèrent pas le choix et il futtacitement convenu que notre profession compterait un membre de plus. Toutefois, l’empreinte que laissa, sur son jeune cerveau. Tardent désir de porter l’uniforme ne s’effacera pas et, pendant sa
longue existence, il lira, avec passion, tout ce qui se publiera sur les choses militaires. Il entra à l’École d’Alfort à l’âge de dix-sept ans et il en sortit en 1848, après avoir obtenu le second accessit à la fin de sa première année d’éludes : il faisait partie avec Chauveau, Sanson, Weber et Gapon de la même promotion qu’on qualifia plus tard de Grande, en raison de la valeur de ceux qui la composaient. Il vient aussitôt exercer aux côtés de son père dont la clientèle s’était agrandie à mesure qu’il était plus connu, et comme, déjà très actif, il aime l’étude, il suit, pendant deux ans, les cliniques de l’Hôpital de la Charité, heureux de se mettre en contact avec des médecins qui font le meilleur accueil au vétérinaire. 11 voit Duchenne (de Boulogne), au cours de ses premières expériences, être obligé de prendre les plus grandes précautions pour ne pas se faire blesser par les chevaux qu’il électrise et, le premier, il peut' constater leur extrême sensibilité aux courants. A une époque où il faut reconnaître que cela était très méritoire, en raison de l’état de la science et de la tournure donnée à l’esprit, il comprend bien vite que le devoir du praticien ne doit pas se borner à étudier les maladies et à les guérir ; aussi entreprend-il la lutte contre celles qui sont contagieuses. Sa vive intelligence brise le cadre trop étroit pour lui de la clientèle, et, dès 1 849, il est membre fondateur de la Société de Biologie à laquelle il réserve ses premiers travaux. Il y donne lecture d’une série de notes sur les eaux-aux-jambes, sur l’acare des follicules, sur une tumeur cancéreuse du chien, sur une fracture du scapulum avec fausse articulation et sur un kyste osseux du maxillaire inférieur chez le cheval.
sur l’existence d’œufs d’entozoaires dans la vésicule biliaire des moutons. Il y présente en 1 854 un mémoire très important sur l’action physiologique de la vératrine : ces recherches, faites en collaboration avec le D' Faivre, fixent non seulement faction de cet alcaloïde sur le cheval et le chien, mais encore les règles de sa posologie. En 1899, il sera le délégué de notre Compagnie à la fête donnée à l’occasion de son cinquantenaire ; il ne manquera pas alors de faire remarquer, avec orgueil, qu’il en est le doyen et il la qualifiera de centre de progrès scientifique apprécié par toute V Europe,
11 a beaucoup écrit dans nosjournauxprofessionnels, la C Unique vétérinaire ,, le Recueil de Médecine vétérinaire^ les Archives vétérinaires : il est difficile de marquer les plus importants de ces travaux, tant leur nombre est grand et leur valeur sérieuse. Les affections contagieuses sont surtout l’objet de ses observations : il étudie la morve, la rage, la péripneumonie contagieuse, et tout ce qu’elles peuvent fournir de pratique au clinicien qui fait des autopsies est consigné dans des mémoires de tout premier ordre. Il fait une magistrale description de la maladie des chiens dans le Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie de Bouley et Reynal et il en classe les diverses manifestations. Il écrit pour cette même Encyclopédie un bon article sur les crevasses. Il publie des notes sur l’emploi del’onguent égyptiac dans les cas de plaies des articulations et des gaines synoviales tendineuses, sur l’encastelure et son traitement, sur la lièvre typhoïde du cheval, sur le typhus des animaux du Jardin d’Acclimatation, sur la déclaration obligatoire pour les vété-
rinaires, sur le développement spontané de la morve sous l’influence d’autres causes que le contact avec un animal malade, sur l’organisation du service sanitaire dans les grandes villes. Il fait une très remarquable monographie de la congestion du foie chez le cheval: ce point de pathologie, jusqu'alors peu connu, est traité d’une façon très méthodique et laisse deviner l’excellent praticien qu’il est en passe de devenir. Il se charge aussi de rédiger, tous les ans, dans un journal très répandu alors, les Archives générales de Médecine^ un article de Revue au cours duquel il rend compte des faits les plus saillants de notre médecine, jusqu’au moment où, me donnant une nouvelle preuve de la sympathie qu’il m’a toujours témoignée, il me prie de le suppléer et me présente au professeur Simon Duplay.
Il fait aussi, pendant de longues années, pour les lecteurs du Recueil de Medecme veterinaii c, des analyses des journaux anglais The vetermarian et VEdifihurgh veterinary Review, Le temps était alors aux polémiques : le tempérament de Leblanc l’incitait à la lutte ; aussi l’abordait-il armé d’une plume spirituellement acérée, mettant au service d’une critique acerbe une remarquable logique. Il y fut donc très brillant; mais, aujourd’hui, combien vaines paraissent ces joutes sur le terrain scientifique, dans lesquelles les hypothèses les plus étranges étaient quelquefois émises, mais où se dépensait, néanmoins, un réel talent fait de fougue et d’érudition ! Les démêlés qu’il eut, plus tard, avec Peuch, labourin et Chénier au sujet de la spontanéité de la morve, sont restés des modèles du genre, et nous n’avons pas encore oublié
ses discussions avec Rossignol père et Quivogne, au Congrès vétérinaire de 1878, à propos de l’organisation du service sanitaire.
Dès 1849, Leblanc avait été attaché à la Préfecture de Police comme adjoint à son père : il ne devint titulaire qu’en 1871. Pendant de longues années, les deux Leblanc remplirent gratuitement ces fonctions, aidés, pour l’inspection des viandes, par quelques bouchers et, pour la recherche de la morve, de la péripneumonie et de la tuberculose, par deux ou trois inspecteurs auxquels ils avaient appris à reconnaître ces maladies. Ceux-ci étaient chargés de visiter les écuries des loueurs, les étables des nourrisseurs et de signaler les cas leur paraissant suspects. Leblanc répondait de suite à leur appel. Il était alors bien pénétré de l’absolue nécessité d’organiser le service sanitaire *, on peut dire que c’est lui qui a donné Lélan, et s’il n’a pu voir réalisées, sur ce point, ses plus vives espérances, il n’en est pas moins vrai que c est en grande partie à son opiniâtreté qu on doit les résultats obtenus aujourd’hui par la promulgation de la loi Rousé. Il a rédigé de très nombreux rapports pour les différents Préfets qui se sont succédé, tous marqués au coin de la plus parfaite entente de la question, réclamant énergiquement des mesures sanitaires et surtout leur exécution. Il a, grâce à son activité si grande, traqué les propriétaires d’animaux atteints de maladies contagieuses, et, soupçonnant, avec son tact clinique parfait, que la morve est susceptible de se transmettre par les voies digestives, il avait déjà indiqué, comme agents de propagation, les ^ seaux qui, sur la voie publique, ser-
vaieiit à abreuver indistinctement tous les chevaux.
Ses bonnes relations avec Léon Renault nous ont valu, au moment du passage de notre très éminent collègue à la Préfecture de Police, d’excellentes choses qui, plus tard, ont porté leurs fruits. C’est ainsi que, grâce à l’appui que lui prêta alors Henri Bouley, le service fut réorganisé sur les bases suivantes : cinq vétérinaires titulaires ayant chacun une circonscription et trois inspecteurs. Trois vétérinaires furent ‘ chargés du service de la ville, de l’inspection du marché aux chevaux, de la fourrière, et les deux autres eurent à surveiller les arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis. Le service des Épizooties fut créé par une circulaire datée de décembre 1879, rappelant aux détenteurs d’animaux les anciennes ordonnances réglementant la police sanitaire, et Leblanc fut alors nommé vétérinaire départemental.
Le jour où Alexandre, Varoquier et PArges furent appelés à la Préfecture fut certainement marqué par lui d’un caillou blanc. En 1882, il demandait au Préfet de Police les moyens de faire exécuter la loi de 1881 et son règlement y annexé : dans le rapport qu’il lui adressait à ce sujet, il démontrait qu’il était indispensable d’augmenter le nombre des vétérinaires sanitaires, de leur adjoindre des inspecteurs non vétérinaires chargés de la police sanitaire de chaque secteur et de placer sous les ordres du vétérinaire départemental, le service d’inspection du marché aux chevaux et de la boucherie. Il désirait que le service sanitaire
du département de la Seine devînt une sorte d’Ecole d’Application dans laquelle se seraientpréparés les candidats aux fonctions de vétérinaires départementaux et
Ks
I où auraient fait aussi un stage les vétérinaires militaires I pour se perfectionner dans Tétude des viandes. Mais, ne trouvant pas auprès de l’Administration tout l appui qu’il désirait, réclamant sans cesse, mais en vain, la création d’un clos d’équarrissage municipal avec ' laboratoire et ne voulant pas assumer plus longtemps la responsabilité de la direction d’un service ne ^ répondant plus, à son avis, aux exigences du moment, il fit partager à ses trois collègues ses doléances si ■ justifiées et il fut convenu qu’ils offriraient leur ■ démission. Malgré cet engagement, l’un d’eux prit probablement conseil de la nuit qui avait suivi leur entente, il alla trouver le Préfet et se fit donner la mission d’organiser un nouveau service. Leblanc ne lui pardonna jamais. Il démissionna donc, après trente-trois ans de loyal labeur, et, à ce propos, il me disait, un jour que nous causions intimement : « Que voulez-vous? Un des fléaux de notre profession, c'' est V orgueil. Personne ne veut avoir de chefs ; chacun se croit capable de conunander . On ne veut plus obéir. » Il aurait été un homme parfait, s’il avait renoncé, plus souvent, à des idées trop absolues et s’il n avait pas toujours été l’esclave de cette volonté qui, dans de nombreuses circonstances, l’a si bien aidé à faire de bonnes choses. Vétérinaire avant tout, ayant servi sa profession en l’honorant et en l’aimant avec une ardeur qui se fait rare aujourd’hui, il a été l’infatigable ^ travailleur, faisant face aux exigences d’une clientèle L très importante, ne négligeant rien de ce quiluiincom- \ bait d’autre part. Il a ainsi laissé le souvenir d’un homme intègre, d’une correction impeccable, d un jugement droit : qualités qui avaient fait de lui, de
longue date, un expert et un arbitre que les Tribunaux appréciaient. Clinicien de la plus haute valeur, opérateur habile autant que prudent, il a aidé de ses conseils ses deux successeurs, — j’allais écrire ses élèves, — nos amis Brosse et Bernard, et il a ainsi contribué à en faire des praticiens distingués.
Leblanc était entré à l’Académie de Médecine le 15 février 1879, en remplacement d’Huzard. Il y était regardé comme un fort galant collègue, et les relations sûres qu’il s’y était créées contribuèrent au succès de Weber, lorsqu’il fut élu en 1891. En 1892, il avait fait partie du Conseil d’ Administration où — je l’ai appris depuis — il fut très estimé pour sa juste conception des affaires soumises à sa délibération. Les deux mémoires qu’il avait communiqués à l’appui de sa candidature en 1863 et 1864 avaient été remarqués : le premier avait trait aux tumeurs épithéliales chez les animaux domestiques et en particulier au cancroïde des lèvres chez le cheval et chez le chat, le second aux affections de nature rhumatismale qu’on observe sur le cheval, le bœuf, le porc et le chien. Les bulletins des séances font foi de son activité ; il intervenait dans toutes les discussions où ses connaissances mettaient en valeur sa grande science pratique, et il communiqua de nombreuses notes, la plupart relatives aux maladies contagieuses de nos animaux. Est-il besoin d’ajouter que ce titre d’ Académicien, qu’il avait brigué dès qu’il s’était senti en mesure de le faire, lui avait causé une de ses plus grandes joies et qu’il était la juste récompense de ses travaux? Il avait, du reste, été encouragé par son père qui tint aussi une belle place dans le
vieux temple de la rue des Saints-Pères. Et lorsqu’il avait été pressenti, — son tour étant venu d’être proposé pour la Présidence, — il avait décliné ce très grand honneur, n’envisageant de la fonction que ce qu’elle aurait eu de pénible pour lui, c’est-à-dire d’adresser le dernier adieu à l’heure du suprême repos.
Si je voulais retracer, avec toute l’ampleur qu’il comporte, le rôle qu’il remplit au Comité Consultatif des Epizooties, il me faudrait retenir trop longtemps votre attention. Je me bornerai à vous rappeler ce que tous nous savons si bien ici : c’est que là, plus que partout ailleurs, il put faire profiter son pays de ses plus belles qualités. Sa connaissance de toutes les maladies contagieuses le mettait à même de les combattre de la façon la meilleure. Il faisait dans cette Compagnie ce qu’il aimait le mieux : il donnait, dans les discussions, libre cours à ses opinions; il était très écouté, quelquefois combattu ; il défendait alors ses idées avec conviction, avec âpreté même, et tous ses collègues étaient heureux de voir en lui l’homme pénétré de la missiori qu’il a à remplir sans défaillance, comme sans paresse. C’est en effet par monceaux — le mot n’est pas trop gros — que se comptent les rapports dont il fut chargé, et jamais on ne fit en vain appel à son concours pour aller en province fair^ appliquer les règlements de police sanitaire. En 1872, faisant partie de la Commission du Typhus, il fut envoyé en mission par le gouvernement dans les départements du Nord, de l’Oise et de la Somme. Il réussit rapidement, et d’une façon définitive, à y éteindre le fléau et fut félicité par
le Ministre de l’Agriculture. Avant son départ, il avait posé ses conditions, résumées dans ce dilemme : (( Faire tout avec la plus grande rapidité ». Les propriétaires hésitaient à déclarer la maladie parce que les indemnités ne venaient que très lentement. Aidé par le Directeur de l’Agriculture, M. de Sainte-Marie, avec lequel le liait certain degré de parenté, et par les Préfets desdépartementsinfestés, Leblanc avait prouvé que ses idées étaient bonnes : les ordres d’abatage furent, en effet, envoyés aussitôt que la demande en était reçue, exécutés de suite, les piècesadministratives rédigées séance tenante et, enfin, les indemnités étaient payées dans la quinzaine.
Il eut, surtout avec Nocard, des divergences très tranchées d’opinions, mais celui-ci déclarait que, lorsqu’il était parvenu à le convaincre, nul mieux que lui ne savait reconnaître son erreur. Souvent notre Compagnie, au moment de ses séances, eut l’écho de ces luttes : nos deux collègues nous en parlaient, et, lorsque leurs entretiens prenaient fin, ils se souriaient, en se serrant la main.
Permettez-moi de vous indiquer, très brièvement, les vues de Leblanc sur trois maladies qu’il avait bien étudiées. En ce qui concerne la péripneumonie contagieuse, il montre que le seul moyen de la combattre est l’abatage des malades et des suspects avec indemnités, et il le prouve par de nombreux exemples de foyers entretenus par des sujets atteints de la forme chronique, peu contagieuse, il est vrai, mais l’étant tout de même, et rallumés dans le centre de la France ; il cite ce qui se passe en Allemagne, en Suisse, en Belgique eten Hollande, pays où, grâce àcettemesure,
la maladie a pu être enrayée. Il croit fermement que l’inoculation préventive par le procédé du D‘’ Willems n’a jamais suffi à la faire disparaître, pas plus en France qu’à l’étranger : cette conviction est chez lui tellement ancrée qu’il s’exprime en ces termes en 1901 , au moment même où il applaudit aux belles recherches de Nocard et de Roux sur la culture du virus : n Quoi qu^on dise^ ce qwocédé ri est pas un dogme ^ le 'prouve : on peut obtenir une préservation momentanée^ mais on ne préserve pas dhirie façon certaine. »
S’agit-il de la fièvre aphteuse? Il rappelle ce qui se passe dans les départements où existe seulement, au moment où il s’en occupe, un embryon de service des Épizooties; il fait, alors, un plaisant tableau des Maires, à plat ventre (sic) devant leurs électeurs, ne sévissant jamais et donnant même quelquefois l’exemple de la désobéissance aux lois et règlements. Il sündigne de voir des Conseillers Généraux refuser de voter des fonds, des Préfets n’avoir pas l’énergie nécessaire pour imposer des dépenses obligatoires, et il déplore un pareil état de choses.
Lorsque la clavelée vient à l’ordre du jour, il déclare que la visite qui se fait à Marseille, au débarquement des moutons venant d’Algérie, est tout à fait illusoire et il voudrait que ces animaux, préalablement tondus, ne fussent importés que cinquante jours après leur vaccination. Il ajoute que, dans une ferme qu’il connaît, la maladie se déclara cinq semaines après l’arrivée de moutons algériens et se transmit au troupeau d’une exploitation voisine. Il sait aussi que, dans les départements du Centre où la
clavelée était ignorée depuis vingt ans, elle fit son 1 apparition à la suite de l’importation d animaux ! déclarés sains à leur arrivée en France.
Leblanc était membre de la Société des Agriculteurs | de France depuis 1868, dans la section d’Économie du bétail et de Médecine vétérinaire et faisait partie du Conseil depuis 1896. Là, il témoigna, de la façon la plus brillante, de sa science toujours si précieuse lorscju’est en jeu la fortune nationale menacée par les épizooties, et il étonnait ses collègues par le côté pratique de ses conseils en vue de la défense des intérêts agricoles. Sa perte fut vivement ressentie : on était tellement habitué à le voir assidu aux séances qu’on avait, pour ainsi dire, oublié son âge, et c est avec la plus vive stupeur que sa fin y fut connue. Pendant les longues années qu’il consacra aux charges et aux devoirs de sa fonction, il ne manqua jamais d’être utile aux vétérinaires, rapportant avec soin sur leurs travaux renvoyés a son examen et les faisant récompenser toutes les fois qu’ils le méritaient.
A la Société de Médecine et de Chirurgie pratiques, englobée maintenant dans la Société de Médecine de Paris, où il était entré en 1887 et qu’il avait présidée en 1891, il avait su prendre une place importante.
Les médecins avaient apprécié sa grande expérience, très flattés du titre d’Académicien qu’il leur avait apporté en se présentant à leurs suffrages ; ils étaient heureux de toutes ses communications et, après son année de Présidence, ils l’avaient élu Membre du Conseil de Famille. Naturellement, tout dévoué à la section vétérinaire, il était désireux de voir notre
profession dignement représentée ; il demandait aux confrères de son choix de faire acte de candidature et il les soutenait dans la lutte électorale- Là, comme ailleurs du reste, sa légitime influence n’était pas contestée.
Membre de la Société de Thérapeutique depuis 1875, il n’avait cessé d’y apporter sa collaboration active. Il y fut vite remarqué, apprécié à sa valeur, et là, comme à la Société de Médecine et de Chirurgie pratiques, il usa de tout son pouvoir pour y faire une section vétérinaire en rapport avec le milieu si intéressant et si utile qu’il y avait trouvé.
Les distinctions dans l’ordre de la Légion d’Honneur étaient venues à Leblanc : en 1870, il avait été nommé Chevalier, et en 1892 Officier. Il était aussi Officier du Mérite Agricole.
En 1866, il avait été un des fondateurs de l’Association Confraternelle et de Prévoyance contre les accidents entre vétérinaires de Paris ; aussi le Bureau füt-il d’avis, pour fêter sa rosette, de lui donner un objet d’art, au cours de l’une de nos réunions. Notre collègue était bien doucement attendri, lorsque, prenant la parole comme Président, j’eus le grand plaisir de lui dire, en lui offrant un superbe exemplaire du David de Mercié : « L’artiste, vous le voyez, a représenté son héros au moment où, venant de trancher la tête de Goliath que son talon repousse, il remet son glaive au fourreau. La figure calme et sereine exprime, avec un rare bonheur, la satisfaction du devoir accompli. C’est l’image de votre carrière, mon cher collègue, car personne, plus que vous, n’a eu le souci de mener à bien ce qu’il avait entrepris d .
Quelquefois, aux heures indécises, au moment où 5 ma pensée va m’entraîner vers la rive des sombres ^ souvenirs, j’aime à puiser dans une sorte de reliquaire r où je sais exister la trace des jours heureux à jamais ! enfuis ; c’est là que j’ai retrouvé les deux pages qu’il ■ avait écrites pour me répondre, prévoyant qu’il serait trop ému pour parler. J’ai donc revu cette écriture | que la plupart d’entre nous ont connue et n’ont point oubliée, rapide, volontaire, penchée, souvent mal lisible, bien faite pour intriguer les graphologues.
Lorsqu’en 1888, vous présidant pour la première fois, notre Bureau avait été reçu par M. le Ministre de l’Agriculture qu’il allait inviter à la Séance Solennelle, je m’étais approché de Leblanc, au moment où nous traversions la cour de l’Hôtel, et je lui avais fait part de l’intention que j’avais de solliciter pour lui la croix d’Officier. Il me répondit avec cette brusquerie qui n’a jamais déconcerté, un seul instant, ceux qui le connaissaient : « Je ne veux rien pour moi ; demandez seulement ce dont nous sommes convenus. » Quelques instants après, l’huissier, qui s’était trompé de feuille d’audience, nous ouvrait la porte du cabinet du Ministre, en annonçant le Bureau de la Société des Pharmaciens de France, et c’est en étouffant le rire sur nos lèvres que nous en franchissions le seuil, aux yeux ébahis de notre introducteur qui s’étonnait, sans doute, de notre gaieté.
J’arrive maintenant au rôle que notre collègue a rempli dans notre Compagnie. Nommé Membre Titulaire le 10 avril 1856, il fut désigné comme Secrétaire des séances en 1 866 et garda ce titre jusqu’en 1876. Président en 1878, il fut appelé en 1885, à la
mort d’Henri Bouley, aux fonctions de Secrétaire Général qu’il n’abandonna qu’en 1900^ alors que l’état de sa santé lui faisait redouter de ne plus pouvoir assister aux séances avec toute l’assiduité désirable.
Nommé, à l’unanimité, Secrétaire Général Honoraire, il fut élu, à la fin de l’année 1902, Vice-Président, et à la seconde séance de janvier 1903, quelques semaines seulement avant de disparaître, il proposait d’augmen- I ter le nombre des Correspondants Étrangers.
Pendant dix ans, il fut donc.chargé de rédiger les ! procès-verbaux : rentré chez lui, après la séance, il se mettait au travail et ne se reposait que lorsqu’il avait terminé. Ces fonctions, rendues aujourd’hui plus faciles, puisque, lorsque nous prenons part aux discussions, nous remettons des notes à notre Secrétaire annuel, exigeaient, en dehors du temps qu’il était obligé d y consacrer, une exactitude d’autant plus grande que
Irien ne pouvait le guider que ce qu’il jetait hâtivement sur le papier pendant que parlait 1 orateur. Leblanc y apportait une belle conscience et ou peut ; assurerque les rectifications étaient rares ’, si, toutefois, un changement à sa rédaction était demandé, il le fai- S; sait toujours de la meilleure grâce, et, pourtant, je me I souviens du regard fulgurant que lui lança, un jour, un t de mes Maîtres, s’écriant, dans un accès de mauvaise [ humeur: a C’est étrange, ici,oubienon me supprimeou L bien on me fait dire tout le contraire de ce que j’ai dit ». I Le reproche était immérité. Leblanc sut se contenir et L décontenança, â son tour, son interlocuteur par son imf passibilité. Il faut ajouter que notre mentalité actuelle î est bien différente de celle qu’offraient quelques anciens de cette époque ; les ans ont passé, les hommes
se sont succédé, apportant une manière d’être tout j autre, et j’estime que rien n’est à regretter de cette ] période de luttes si fâcheuses, parce que les questions i de personnes, au cours de ces violentes discussions, se substituaient presque toujours aux questions scien- .* tifiques. 11 faut aussi remarquer qu’en raison des progrès accomplis, notre médecine s’est modifiée et, de j subjective, est devenue objective, comme l’a dit, si j judicieusement, le D"' Bucquoy en prenant, en 1908, 1
possession du fauteuil présidentiel à l’Académie de j Médecine. j
Leblanc parlait bien, disant d’une voix un peu ^ blanche, clairement, simplement, sans artifice de j langage, ce qu’il voulait faire connaître. Lorsqu’il ; était en verve, il lançait des traits acérés qui piquaient i son adversaire. Son style très correct visait rarement ^ à l’effet. Lorsque, en raison de sa fonction de Secrétaire ^ Général, il prit la parole à la Séance Solennelle de i 1886, il préluda aux Éloges qu’il devait prononcer ■ plus tard par l’historique des premières années de < notre Société, s’arrêtant à 1848, date à laquelle, ^ l’union s’étant faite entre les vétérinaires de la Seine, elle avait ouvert ses portes à ses adversaires. « Puissent, écrivait-il alors, les membres actuels de notre ^ Compagnie et ceux Cjui nous succéderont dans cette enceinte, puiser, dans ces souvenirs, la ferme volonté de maintenir les traditions de leurs devanciers ; puissent-ds, : appréciant à leur juste valeur les services rendus par , ses fondateurs, services aussi injustement que vainement \ contestés, ne jamais dévier de la ligne suivie par eux depuis quaraide-deux ans ! )y
Ce fut en 1888 qu’il fit l’Éloge de Magne, puis, lors
de la célébration de notre Cinquantenaire, celui d’Henri Bouley, et enfin, en 1898, celui d’Armand Goubaux. Ces deux derniers sont, à mon avis, les meilleurs, bien que tous les trois soient dignes de louanges ; on y sent le désir de rendre équitablement justice à ceux qu’il devait honorer. L’ensemble en était sobre et d’une belle tenue : certains passages étaient traités avec élégance.
Vous savez quelle part il prit aux démarches qui aboutirent à notre reconnaissance d’utilité publique et quel sentiment de juste fierté il en éprouva.
Je veux aussi mentionner le soin qu’il donna, aidé par notre patient collègue Moulé, à la publication de l’Annuaire de notre Compagnie, si précieux lorsqu’on
se livre à des recherches, mais aussi si malheureuse-
ment incomplet à l’heure actuelle, puisqu’il date de 1894.
En feuilletant nos Bulletins, j’ai pu me rendre compte que, y apportant les qualités qui le rendaient si intéressant, il a pris part à toutes les discussions sur les sujets les plus divers de la pathologie médicale et chirurgicale, de la thérapeutique, de l’hygiène, de la jurisprudence, de la police sanitaire, de la médecine légale et de la lerrure. Pour ne pas abuser de votre attention, je suis obligé de faire un choix, n’indiquant que ce qui m’a paru faire le mieux ressortir sa personnalité. J’ajoute qu’il a fait des rapports en très grand nombre sur les travaux qui nous parvenaient; que souvent même, lorsqu’il les savait dignes de louanges, il en sollicitait la charge et prouvait à leurs auteurs, en les faisant récompenser, que le temps qu’ils y avaient consacré n’avait pas été perdu pour eux. Dans
toutes les grandes Commissions dont il faisait partie, il ne négligeait rien pour se rendre utile : rapporteur de celle dite du charbon, au moment où, suivant la belle image d’Henri Bouley, Toussaint avait réussi à vaccinifier le virus charbonneux, il avait apporté à l’accomplissement de ses fonctions toute l’intelligence et toute l’ingéniosité dont il était capable.
A propos d’un mémoire traitant de la police sanitaire, il insistait sur la nécessité d’organiser le service — c’était son delendci Carthago — et comme, à cette époque, un conseiller municipal de Paris, fort ignorant du reste de la question, avait prétendu ,que l’obligation de faire un lazaret au Marché de laVillelte ne s’imposait pas, il le persifle, en émettant l’espoir qu’on continuera ainsi à en prolonger l’infection.
Lorsque la maladie des chiens vient en discussion, il conseille à Trasbot de se faire une opinion mixte consistant à reconnaître que, comme la gourme du cheval, elle peut spoïitanément que toutes les
deux sont contagieuses, même aux adultes, et il ajoute: « J'affirme que de jeunes animaux d'espèce canine ou féline^ séparés de leurs mères ^ de leurs frères ou sœurs ^ avant que ceux-ci n'aient présenté aucun symptôme de la maladie^ ont été séquestrés^ soit à Paris ^ soit à la campagne ; que chez eux les symptômes à forme variable de ce qu'on appelle la maladie se sont présentés sans qu'ils aient été mis en contact avec d'autres animaux jeunes ou vieux qui en étaient atteints. »
Au sujet de l’anémie des chiens de meute, dont il ne veut pas de suite reconnaître la cause parasitaire, il fait une très remarquable description au point de vue clinique, il prie Nocard de lui compter les globules
rouges du sang, il pratique de nombreuses autopsies, après avoir conservé les malades de longs mois dans son chenil, et il conclut que, ni contagieuse ^ m héréditaire, elle doit être attribuée à une nourriture peu alibile, à un excès de travail après un repos trop prolongé et à l’introduction du sang anglais qui a apporté la vitesse, sans qu’on ait, pour cela, changé le mode d’alimentation. 11 ne veut pas croire que les chiens atteints d’uncinariose ont la même maladie que les ouvriers qui travaillent dans les mines ou dans les tunnels, mais, cependant, ébranlé, sans doute, dans ses convictions et n’ayant pas l’air de céder, il formule la conclusion suivante : Je n^ ai du reste pas la prétention^ comme dans quelques autres questions ^ d^ avoir une opinion arrêtée ».
En 1881 , la fièvre typhoïde du cheval — c’est ainsi qu’on nommait alors l’affection qui sévissait sur Paris et les environs — se montrait tellement grave qu il était tout naturel que notre Compagnie mît la question à son ordre du jour. Leblanc est un de ceux qui demandent le plus souvent la parole : il discute avec Weber l’opportunité de la saignée, du séton, et comme son ami, qui a compris de suite tout le parti à tirer des données thermoinétriques, fait une communication très importante, il réplique, avec vivacité, en lui disant qu’il ne faudrait pas qu’il s’imaginât être le seul vétérinaire connaissant bien la maladie. Gomme aussi il a plaint les confrères qui se trouventtrès embarrassés : parce que leurs clients discutent le traitement qu’ils conseillent, Leblanc lui répond en ces termes : (( Quant à ni apitoyer sur le sort des vétérinaires qui consultent leurs clients sur le traitement ci suivre^ j 'avoue
que je ne le peux pas : jeune ou vieux ^ j'ai toujours imposé ma volonté et je ne m'en suis pas trouvé plus mal. Je conseille donc à ces jeunes praticiens de suivre mon exemple et de ne pas écouter mon collègue.^ auquel je rends la justice d'avoir fait toujours comme moi., ce qui lui a aussi réussi. »
Et il ajoute :
« C'est un des effets des progrès de la science débrouiller tellement des notions acquises qu'on s'avance dans un nuage., scientifique il est vrai., mais qui conserve la propriété de ne pas éclairer les questions du tout. »
Leblanc fut toujours partisan de la création d’une Caisse des Epizooties, pensant qu’on pouvait trouver des ressources, pour ce service et pour les indemnités à payer, dans la subvention de l’État augmentée et admise alors en principe par les pouvoirs publics, dans le relèvement du droit sanitaire à la frontière, dans l’augmentation des frais votés par les Conseils Généraux et dans le paiement de certificats d’origine et de santé devenus obligatoires dans les cas à déterminer.
Notre collègue, qui a présenté de très nombreuses pièces pathologiques, s’est aussi occupé de la tonte, de la tuberculose, delà consommation des viandes, — non comme le voulait Decroix qu’il combattit si souvent parce qu’il prétendait qu’on pouvait tout manger, — des effets du sulfate de quinine dans les pneumonies infectieuses, du cornage chronique, de la castration des vaches, des kystes de l’ovaire chez la jument, de l’opération de la queue à l’anglaise qu’il avait très fréquemment pratiquée sur les chevaux venant du nord de l’Europe, de l’endocardite, du cancer des veines.
de la leucocythémie ganglionnaire du chien, deThématurie, du feu en pointes fines et pénétrantes et des questions de ferrure.
Au cours d’une discussion sur certains cas de paraplégie de nature infectieuse, on vint, naturellement, à parler de l’affection désignée maintenant sous le nom d’hémoglobinurie et dont l’étiologie n est pas douteuse, tout au moins pour les vétérinaires de Paris. Leblanc fait alors une petite profession de foi que je trouve délicieuse en son ironie : « Je reconnais toute liberté aux micrographes de s^ exercer à la poursuite du bacille gui doit conférer à chacun d eux la célébi ité ^ pourtant^ voici une maladie qiéon produit à volonté et surtout qu^ on empêche de se manifester ^ rien qu avec des précautions hygiéniques ^ sans médicaments et sans injections de cultures plus ou moins microbiennes. Quel rôle peut-on bien faire jouer au microbe dans la genèse de cette forine de la maladie ? Son impuissance est-elle assez visible ? Peut-on prouver qu'il existe dans t'état de santé et que sa pullulation instantanée est la cause de r affection! Non. Que reste-t-il alors de la théorie! Une hypothèse sans base ni preuve. Je souhaite que les pi aticiens veuillent bien tenir compte des résultats de la pratique et qu'ils ne se laissent pas éblouir par les théories basées sur les expériences de laboratoire ; sinon,, je leur prédis peu de succès dans leur carrière professionnelle. »
La découverte de la malléine, expérimentée en France par Nocard qui, fixant les règles de son emploi, la faisait rapidement entrer dans la pratique, devait fournir a notre collègue 1 occasion de montrer encore son talent de contradicteur et de faire éclater la dia-
lectique serrée de sa manière de discuter. Alors, il allait donc suffire, afîo d’affirmer l’existence de la morve sur un cheval contaminé, bien que ne présentant aucun symptôme, de préparer des cultures de son bacille, de les stériliser à l’autoclave, d’en faire un extrait giycériné et de l’injecter sous la peau pour déterminer une hyperthermie tout à fait caractéristique, ainsi qu’une réaction générale et locale! C’était un peu la faillite de la clinique et Camille Leblanc ne pouvait l’accepter d’emblée. C’est à la séance du 14 avril 1892 que Nocard apportait le résultat de ses premiers essais ; Comény, le mois suivant, nous communiquait la si curieuse histoire du cheval Fumivore ; puis Weber, Laquerrière, Cagny, Robcis, Humbert apportèrent de nouveaux faits pleins d’intérêt. Un an après, notre collègue entame la discussion en contestant les faits observés à Montoire. 11 s’est procuré le dossier des expériences et il en dissèque, pour ainsi dire, tout ce qui ne lui semble pas favorable aux idées qu’il va défendre. Après avoir clairement établi quelle est, à son avis, la meilleure façon de combattre la morve au point de vue de la police sanitaire, il fait grand état des chevaux qui, déclarés suspects par la malléine, ont été trouvés sains à l’autopsie ; il dénie tout ce qui a été écrit sur les tubercules translucides; il pense qu’il faut modérer l’enthousiasme qui s’attache à la pratique nouvelle et, bien que ne rejetant pas, en principe, son emploi, il se refuse à croire à son infaillibilité, parce que, ditil, les résultats quelle donne sont souvent faux et incertains. En présence de ce qu’il appelle ses défaillances^ il ne veut pas qu’on l’impose aux proprié-
taires d’animaux, ajoutant qu’on n’on a pas le droit,
11 faut reconnaître que son habileté est grande et que sa bonne foi est sincère i il a de vraies trouvailles pour caractériser son argumentation ; c’est ainsi qu’il parle à'hypothèses scientifiques qui sentent le laboratoire et de cultures multiples qui donnent au bacille dé f aillant une force nouvelle . Il rencontre en Nocard un adversaire redoutaljle qui le combat avec toute la puissance que donneut à son talent des expériences habilement conçues, aussi probantes que nombreuses, et qui lui reproche de ne pas avoir fait, en la circonstance, tout ce qu’il aurait dû pour étayer une conviction vraiment personnelle, comme, parfois, de lui prêter des opinions absurdes pour se donner le plaisir facile de les réfuter. Et lorsque son vieil ami Weber, que cette découverte a émerveillé et qui a suivi, en témoin oculaire et sans idées préconçues, plusieurs expériences, vient, dans le débat, apporter une note favorable, comme Leblanc le raille finement en parlant de sa nature si bienveillante qui le pousse à accepter de prime abord toute idée nouvelle ^ sauf a l appréciei ensuite à sa juste valeur !
Après d’aussi chaudes discussions, les adversaires s’étaient calmés, mais Leblanc, revenant à la charge, déclare que, observateur dépourvu d’enthousiasme, il ne peut admettre comme acquis des résultats dont il conteste la réalité et que, loin de partager la manière de voir de Nocard au sujet de Tassez fréquente curabilité de la morve, il croit, au contraire, que la guérison est tout à fait exceptionnelle. « A vous entendre, dit-il, la morve guérirait ; donc , au début, ce serait de la morve ébauchée et, à la fin, de la morve épuisée . » 11 se
plaît à rappeler qu’à Montoire on avait trouvé des che- î vaux sains ayant réagi, que la malléine avait laissé | des morveux indifférents, et qu’en Allemagne on avait publié de bien défavorables statistiques. Il conteste encore que le tubercule translucide soit une i lésion caractéristique, il se refuse à croire que la morve peut récidiver et qu’une première atteinte guérie ne confère pas l’immunité ni n’augmente la résistance naturelle de l’organisme à l’égard du virus morveux. « Tout cheval déclaré suspect après V injection^ dit-il, est bien sous le coup delà morve et doit présenter une lésion ; donc, tout cheval abattu dans ces conditions' et chez lequel on ne trouve rien donne une preuve contre la malléme ; tout cheval cpii^ après avoir réagi ^ cesse de réagir dans un bref délais n a pas eu à guérir : il n^ était pas malade. J'ai la conscience d'avoir rendu un grand service ci Varmée et aïix administrations éclairées en arrêtant les hécatombes de chevaux suspects , ou morveux qui, au bout de trois mois,^ sont déclarés ne présenter aucun danger,, vu leur guérison radicale. Je me contente de ce résultat, » Puis, ce jour-là, il se défend d’aller plus loin, après avoirdéclaré que l’expérience des anciens ne permet pas d’accepter les opinions de Nocard, et il clôt le débat en disant :
« Restons donc sur nos positions et ne rompons pas la trêve ; le temps prononcera » .
Il avait compté sans la relation d’une épidémie de morve qui avait frappé la cavalerie des tramways de Glascow que fit, une année plus tard, notre regretté collègue Brun. C’est alors lui qui rompt la trêve, comme le lui fait remarquer Nocard qui répond à son argumentation par des faits topiques qui le font certainement hésiter.
puisque c’est ainsi qu’il s’exprime, après avoir demandé à son adversaire de ne pas exiger plus que ce qu’il lui concède : « Je répète que je ne repousse pas P emploi de la malléine^ que je considère comme un moyeïi de diagnostic précieux assez exacte mais nullement infaillible » ; et plus loin : « et^ à coté de P excès dû aune ardeur scientifique quelque peu intransigeante ^ on est arrivé à P usage raisonné^ comme dit mon contradicteur^ et que je qualifie^ moi^ d'usage raisonnable ».
C’est à Tissue d’une de ces séances où la lutte avait été très vive que Nocard, de sa voix doucereuse qu’il savait si bien rendre persuasive, me disait : « Croyez-vous qu’il est étonnant, ce Leblanc? » et, après une pause : « Comme tout cela sera amusantpour celui qui fera ici son Éloge ! » Peut-être, à cette minute, avait-il eu la vision lointaine de le prononcer? C’était, du reste, dans l’ordre naturel des choses, et c’est lui que vous auriez écouté aujourd’hui, si la mort impitoyable n’avait pas prématurément fauché sa vie encore toute pleine de promesses.
Leblanc avait eu alors le grand tort de ne pas se rendre à Lévidence et de décliner toutes les invitations : qu’il lui avait faites, en vue de lui montrer des résul- I tats qu’il n’aurait pas pu contester. Il aurait dû suivre i le conseil que Victor Hugo donne au poète latin :
\ « Retournons à l’École, ô mon vieux Juvénal ! »
Certes, cette intransigeance est critiquable, mais, s’il [ y a lieu de blâmer celui qui s’en prévalait, il ne faut pas [ le faire outre mesure, parce qu’elle était la résultante 1 d’un attachement à des idées d’une fixité inouïe, d’un [ tempérament combatif et d’une obstination qu’il est j surprenant de relever chez un homme aussi bien doué
qu’il l’était, puisqu’il s’agissait de choses indéniablement acquises. N’a-t-on, du reste, pas vu, de tout temps, des hommes de valeur se refuser à se rendre à l’évidence et clore leurs paupières devant des faisceaux de preuves? Le professeur Quenu ne rappelaitil pas, en effet, dans sa leçon d’inauguration, en prenant possession de sa chaire de Clinique, qu’un de ses anciens maîtres, Desprès, alors que l’horizon chirurgical s’emplissait de clartés qu’une main, fût-elle ministérielle, n’aurait pu réussir à éteindre disait que les bourgeons charnus, étant hygrométriques, se trouvaient bien des cataplasmes et que, lorsque la vermine couvrait la surface des ulcères, l’asticot allait manger le vibrion ?
La vie entière de Leblanc s’étant passée à combattre les maladies contagieuses, n’est-il pas piquant de constater qu’il y avait toujours enlui un vieux levain de spontanéité qu’il n’osait presque plus laisser fermenter à l’air libre, depuis les découvertes de Pasteur et les applications qui en avaient été la conséquence, mais qui n’en existait pas moins? J’en trouve la preuve indéniable au cours d’une des séances de 1902 : c’est, pour ainsi dire, la dernière fois qu’il prend la parole, et c’est à propos d’une communication de Vallée sur un cas de rouget isolé, observé à la porcherie de l’École d’Alfort. Nocard, ne pouvant en expliquer autrement l’apparition, incriminait la souillure des aliments récoltés dans des régions infestées. « Cest /à, dit-il en lui répliquant, une yure hypothèse : autrefois^ dans un caspareit^ on aurait invoqué la spontanéité ; maintenant qu'on a enlevé son vrai sens à ce terme, on invoque une cause dénuée de preuves et on se home à affir-
mer que toute maladie contagieuse ne peut naître spontanément. Est-ce à dire que Vingestion de germes identiques à ceux de la maladie contagieuse constatée ^ ou s'en rapprochant quelque peu, puisse être considérée comme une contagion ? Ce n'est pas mon avis, et c'est étrangement détourner de son expression propre le terme de spontanéité que de refuser de l'expliquer en des cas semblables à celui qu'on vient de nous faire connaître, »
Et, autrefois, avec quel plaisir il nous avait conté l’histoire de ce zébu, né au Jardin des Plantes, absolument isolé dans une cabane entourée d’un petit lac
peuplé d’oiseaux aquatiques, qui, un matin de l hiver de 1876, présenta les symptômes les mieux caractérisés de la fièvre aphteuse. Comment a-t-il pu, demandait alors malicieusement Leblanc, contracter cette maladie dont, depuis huit ans, aucun cas n avait été observé sur les animaux du Muséum? « Je ne vois, disait-il, d'autre explication que la spontanéité, » Cette observation fut la cause d’une discussion des plus
étincelante entre Henri Bouley et Sanson qui, élargissant le débat, se reprochèrent mutuellement, avec preuves à l’appui, leurs changements d’opinions à l’égard de certaines maladies contagieuses. On sourit en songeant aux distinctions qu’ils cherchaient à établir, prétendant que ce qui s’appliquait par exemple au charbon était inadmissible pour la morve. O vous dont le souvenir nous charme sans cesse et dont les noms sont impérissables, quel grand exemple vous avez donné, en reconnaissant plus tard 1 inanité de vos hypothèses et en marchant résolument dans le chemin lumineux de la contagion 1
Camille Leblanc était d’une taille au-dessus de la
moyenne que le poids des ans n’avait pu infléchir. Resté svelte, très élégant sans la moindre pose, lorsqu’il venait à nos réunions, l’hiver, pendant la dernière période de sa vie, bien pris dans un pardessus boutonné, de coupe irréprochable, avec son menton rasé et sa moustache épaisse dont les bouts effilés étaient raidis par un cosmétique, il donnait l’impression d’un officier supérieur du Second Empire qui, depuis sa retraite, aurait laissé pousser ses favoris. La tête, couverte de beaux cheveux gris qu’il portait courts, était énergique ; la figure au front large, aux traits accentués, était éclairée par des yeux de couleur foncée brillant au fond d’orbites profondes. Lorsqu’un inconnu de lui l’abordait pour la première fois, il devait éprouver un sentiment assez difficile à définir, une impression de froideur extrême; mais ceux qui le connaissaient étaient habitués à cette manière d’être et savaient que, sous cette façade un peu déconcertante, se cachait le meilleur des cœurs.
Cet homme d’aspect sévère, à qui on pouvait pleinement se fier, devenait, dans le monde, un conteur charmant, un causeur écouté; si j’ajoutais que ses paroles étaient toujours bienveillantes, vous me taxeriez, h bon droit, de flatteur. Quoi qu’en puissent penser ceux qui le connaissaient mal, on le recherchait pour sa conversation qui, n’étant jamais banale, abondait en saillies imprévues, en traits acérés, en mots jolis parfois très cruels. Son esprit, naturellement critique, s’accommodait mal de la contrainte et telle boutade lui venait aux lèvres si impérieusement qu’il la laissait passer, non sans l’accompagner d’un éclat de rire au timbre voilé qui en atténuait le piquant.
Ses à-propos étaient souvent exquis. Un entre mille autres désigne comme arbitre et ayant une enquête à faire sur les circonstances d’un accident, il avait désiré m’entendre en raison des soins que j’avais donnés au cheval blessé. Je me trouvais donc dans son cabinet de l’avenue Malakoff, qui a disparu pour faire place à un immeuble de rapport édifié sur les terrains achetés par son père à une epoque fort lointaine maintenant. Il était d’une humeur charmante ; le printemps, du reste, entrait par les fenêtres largement ouvertes avec le soleil et l’odeur subtile des lilas. Il avait déjà enregistré les dires de plusieurs témoins, lorsque, à l’appel de son nom qui était le même que celui du Directeur des Beaux-Arts d’alors, un arroseur, qui avait vu l’accident, vint en relater les phases avec une remarquable précision. Leblanc le remercia et, pendant que ce brave homme se dirigeait versia porte, il se pencha vers moi, et d’une voix rieuse : « Vous ne trouvez pas, me dit-il, que, pour un Directeur des Beaux-Arts, il ne s'exprime vraiment pas trop mal ? » Sa ténacité à poursuivre d’épigrammes ceux qui ne savaient pas lui plaire n’avait d’égale que son ingéniosité à les varier. Pour lui, toutes les occasions étaient bonnes et, au besoin, il les aurait fait naître pour donner libre essor a un penchant naturel qu il avait cultivé et qui faisait, pour ainsi dire, partie intégrante de sa personne. Passé maître dans Part de taquiner avec une adresse et une grâce inouïes, il ne se dissimulait pas ce travers qui aurait pu nuire à beaucoup d’autres et qui tendait à le singulariser. Un de nos collègues, qu il a honore d une amitié sincère et qu’il recevait fréquemment, me disait
ne l’avoir jamais vu, une seule fois, sans être taquiné. I Il était alors heureux des rires que ce petit jeu provo- I quait dans son entourage. Il savait, du reste, bien se | juger lui-même : ne parlait-il pas, en effet, un jour, du triste penchant qui le portait plutôt à critiquer quà louer et qu’il qualifiait de penchant néfaste dont il parvenait difficilement à triompher^ i
L’indépendance la plus absolue constituait le fond j de son caractère, et je sais telle fonction qui lui fut | retirée parce qu’il s’était refusé à fournir des états qui | lui étaient demandés. « Us m'assomment^ avec leurs L paperasses », me disait-il un jour que nous causions | de cet incident. 1
Ses amis savaient qu’il tenait tête à tous, même | à ceux représentant le pouvoir qui avait ses sympathies, s’ils ne se rangeaient pas aux conseils qu’il leur |
donnait et qu’il croyait justifiés. C’est ainsi qu’à 3
l’occasion d’un cas de rage à l’Archevêché de Paris, j il avait eu, avant 1870, une sérieuse difficulté dont il ^ avait triomphé. ;
Dans la vieille maison de la rue de Normandie où il aimait à rappeler qu’il accompagnait sa mère, ^ lorsqu’elle venait en visite dans la famille Bouley, il ^ se trouva, dans mon cabinet, en même temps qu’un de mes clients qui se plaignait — et vous savez comme ils le font ! — qu’un cheval qu’il avait acheté sur mes ’’ conseils ne pouvait lui convenir. Je l’écoutais d’une ï oreille attentive et prenais part à son ennui. Leblanc ^ s’agitait sur sa chaise et respirait bruyamment. Lorsque ce Monsieur fut parti, il se leva et, arpentant j la pièce, autant que son exiguïté le lui permettait : ;
(( Vous en avez une patience! s’exclamait-il. Si cjuel- \
qu^un iviavait dit le quart de ce que nous venons Æ entendre ^ il y aurait longtemps que je V aurais pris par les épaules et que je V aurais prié de rompre, » Je lui représentai combien une telle conduite eût été maladroite et je lui en donnai aisément toutes les raisons. Il se rassit et : « Cest vrai^ me dit-il en riant, mais je ne peux pas entendre les reproches Æun individu qui n'y connaît rien et qui ne se rend pas compte de la peine que nous avons à réussir dans le choix d'un cheval. ».
Ces défauts, qui n’éloignèrent jamais de lui ses amis fidèles indulgents pour les faiblesses humaines, n’altéraientenrien ses qualités. « Mauvaise tête etboncœur*» , disait de lui, très judicieusement, un de nos meilleurs confrères. 11 était heureux de faire le bien, mais quelquefois la partialité qu’il y mêlait, sous la dépendance d’idées préconçues, émoussait sa bonté et le rendait défiant. Je désire, puisqu’il est question de charité, montrer qu’une de ses plus généreuses pensées fut de mener à bien le projet qui avait été une des grandes préoccupations de la vie de son père : la fondation d’une Association Générale des Vétérinaires de France. On peut dire que l’Association Centrale des Vétérinaires, à laquelle il a légué 5 000 francs et dont la prospérité est toujours croissante grâce à l’impulsion qu’il lui adonnée, ainsi qu’au dévouement de Nocard, Saint-Yves Ménard, Lavalard, Présidents qui lui ont succédé, de Rossignol père et de Dechambre, est vraiment son œuvre et que c’est sa persévérance qui l’a fait sortir du chemin creux où elle gisait sous le nom timide de Société de secours mutuels. Au foyer familial de la rue de Lille, j’en ai entendu bien des
fois parler et je me rappelle avoir vu souvent venir chez son Président d’alors, pour y chercher un secours, la veuve d’un vétérinaire parisien qui était, à cette époque, la seule personne demandant à être aidée. Je m’empresse d’ajouter que le Trésorier n’avait pas à veiller sur une petite fortune comme celle qui constitue l’actif de notre belle Association. Ayant eu, plusieurs fois, l’honneur de faire partie du Conseil de Famille, j’ai vu Leblanc à l’œuvre et je peux vous dire que son premier soin était toujours de faire observer les statuts. S’agissait-il d’une demande qu’on ne pouvait prendre en considération sans les violer, il était impitoyable, ce qui ne l’empêchait pas, après la réunion, si vraiment le cas était digne de pitié, de prendre des mesures pour soulager l’infortune qui nous était signalée. C’est là qu’il se donnait tout entier, ne ménageant ni son temps, ni sa peine, et il était facile de voir qu’il était heureux de diriger nos délibérations, y apportant toujours la rectitude de jugement si précieuse pour apprécier les faits ayant nécessité notre intervention.
Camille Leblanc paya largement son tribut à la mauvaise fortune qui côtoie trop souvent l’existence lacérée par ses ronces et ses buissons d’épines. Il était resté à Paris en 1870, faisant tout son devoir, se rendant utile partout où il le pouvait et surtout autour de la fameuse bascule du marché aux chevaux dont Eugène Mathieu a raconté le fonctionnement dans sa notice sur le rôle de notre Compagnie pendant le siège. Puis la Commune avait été proclamée, déchaînant les haines les plus farouches, obligeant les Français à s’entre-tuer et devenant, à sa chute, la plus sinistre des
tragédies historiques qui aient pris fin dans le feu et dans le sang. Témoin de ces luttes déshonorantes fomentées sous les yeux de nos vainqueurs, Leblanc, loin de cacher ses sentiments politiques, affirmait son attachement au régime qui s’était lamentablement effondré sous nos premiers désastres, avec une cranerie susceptible de lui faire courir les plus grands dangers. Son père, redoutant quelque éclat, lui conseilla de partir ; il obéit, emmenant sa famille à Niort. Là, il perdit son fils Pierre, âgé de sept ans, et sa douleur fut d’autant plus grande qu’il avait, sans nul doute, fondé sur lui de fiers espoirs pour voir, au déclin de sa vie, le troisième du nom le perpétuer à son tour. Sa compagne, femme d’une rare intelligence, laissa trop tôt vide la place au foyer qu’elle charmait par les qualités les plus douces d’épouse et de mère. Et s’il me faut aussi déplorer, en les couvrant discrètement d’un voile noir, les chagrins si cuisants qui vinrent, plus tard, s’abattre sur Leblanc et aigrirent encore son caractère, je dois saluer les gendres qui lui apportèrent, en faisant le bonheur de ses filles, la part de consolation à laquelle il avait droit. Il était alors juste et reconnaissant; aussi que de fois a-t-il, en vantant leurs qualités, laissé percer les sentiments affectueux, la joie et la fierté dont débordait alors son vieux cœur meurtri! Il aurait été très malheureux s’il avait vu poindre, avec la vieillesse, le lugubre cortège des misères qui la suivent. Si vaillant encore, il redoutait la déchéance et ne pouvait se foire à l’idee qu’un jour, peut-être, ses facultés amoindries per draient leur prestige ; aussi la mort, en le prenant comme ellelefit, lui fut-elle clémenteet douce, comme
elle l’avait été à son père foudroyé par l’apoplexie, sur sa table de travail, la plume entre les doigts. Son valet de chambre le trouva, le matin du 7 mars 1903, inanimé dans son lit, son lorgnon sur le nez, dans l’attitude de l’homme qui, avant de s’endormir, avait lu son journal. La feuille n’avait morne pas glissé de sa main et ses traits ne reflétaient aucune souffrance. Il avait soixante-quinze ans. Ses obsèques eurent lieu le 10 au milieu d’un grand concours de confrères et d’amis ; elles furent très imposantes. Au cimetière du Père-Lachaise, Saint-Yves Ménard, Railliet, Rossignol père, Nocard, Gley, Rardet, Roucherie, Paul Guillon prirent, tour à tour, la parole et marquèrent les regrets éprouvés par les Sociétés savantes qu’ils représentaient : tous louèrent, comme il le méritait, celui dont la mort venait de nous séparer si inopinément, et, en particulier, le professeur Gley, alors Secrétaire Général de la Société de Riologie, qui prononça, d’une voix sonore et prenante, un très remarquable discours. Si j’insiste à ce propos, c’est que je suis de ceux qui pensent que les milieux scientifiques ont une influence profonde sur la direction et la destinée de l’esprit ; ainsi Camille Leblanc, qui était entré très jeune dans cette Compagnie, y avait rencontré cette pléiade de savants dont Rayer, Claude Rernard, Rroca, Ralbiani, Rerthelot, Rrown-Séquard, Charcot, Davaine, Lebert, Lorain, Charles Robin, Yerneuil, Vulpian furent les plus célèbres, et y avait contracté, comme l’a si excellemment dit mondistingué collègue, ces habitudes d’indépendance qu’il a, toute sa vie, jalousement garv dées, toujours rebelle au joug des doctrines, soucieux seulement des faits positifs.
Camille Leblanc ne pouvait oublier notre Société dans les dispositions testamentaires qu’il avait prises en 1894 : il lui léguait sa bibliothèque et lui laissait une somme de 10 000 francs nette de tous droits. Il stipulait, à ce sujet, que le Prix qu’elle servirait à fonder porterait le nom d’ Urbain Leblanc. Ne voyezvous pas là, comme moi, dans cette intention pieusement filiale, le plus vibrant hommage rendu au souvenir d’un père vénéré dont il parlait, un jour, en ces termes : « Ce fut un praticien qu^on ne peut accuser d'avoir renié sa profession et de ne pas l'avoir défendue unguibus et rostro ! »
Henri Bouley, à l’apogée de son talent, a retracé devant vous sa vie si bien remplie. J’ai pensé, comme je vous l’ai dit en commençant, qu’il était de mon devoir, à la fin de ma très modeste carrière, de faire aussi l’Éloge de son fils Camille. Notre Compagnie s’honore, en effet, en célébrant, en ce jour de fête pour elle, la mémoire de celui que nous regrettons et dont le nom respecté doit figurer en très belle place dans les Fastes de notre profession.
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