Éloge de F.-J. Double
Quand un homme arrive à la célébrité . chargé de titres et d’honneurs, il est parfois malaisé de discerner le mérite sous le prestige des distinctions; mais quand cet homme n’a, pour ainsi dire, que son nom, il est visible (pie la faveur n’a rien ,1 prétendre dans sa renommée , et la biche du panégyriste en devient plus simple et plus facile. Tel fut le confrère à qui vous rendezee dernier hommage. Loin de courir après les honneurs, M. Double les fuyait presque avec autant d’empressement que d’autres en mettent à les rechercher. Kn entrant dans le monde, il résolut de ne rien devoir qu’à lui-même, et cette résolution honore trop son caractère pour n’ètre pas le premier trait de son éloge.
S’il se trouve, dans cette enceinte , un jeune homme épris de l’amour de notre art , mais isolé, sans appui, sans conseils, sans secours ; et si , malgré cet isolement , il a la noble fierté de n’attendre son avancement que de ses veilles et de son ardeur au travail, qu’il nous prête une oreille attentive, et que l’exemple de M. Double le rassure et le soutienne.
F.-J. Double naquit, en 1776, k Verdun-sur-C.aronne, d’une famille d’Asclépiades citée pour ses vertus. Il avait trois frères. Élevés dans l’amour du travail , ils se distinguèrent tous, quoique dans des carrières différentes. L’aîné, médecin
à l’armée (les Pyrénées, y mourut du typhus , trop jeune pour laisser un nom célèbre, mais ceux qui l’ont connu conservent le souvenir des espérances qu’il donnait. Un autre établit une maison de banque à Marseille , et mit tant d’ordre et de sagesse dans son administration , qu’il a laissé une fortune immense et, ce qui vaut mieux , une réputation sans tache ; le second, qui a eu le triste avantage de survivre à tous ses frères, entra dans l’état ecclésiastique pour s’élever à l’épiscopat. Il vient de mourir à la suite d’une visite pastorale , à l’âge de soixante-dix-sept ans : il est mort comme tout prêtre doit mourir, sans fortune et sans dettes.
M. Double commença ses études dans la maison paternelle, sous la direction de ce même frère , naguère évêque de Tarbes. Mais cette éducation ne pouvait durer: le maître lui-même n’avait pas terminé la sienne, ils furent envoyés tous deux au collège de l’Esquille , à Toulouse , dans ce même collège où La Romiguière enseignait la philosophie avec cette précision de langage qui porte la lumière dans les questions les plus obscures. On dit que M. Double se distingua dans ses études; mais ne donnons pas aux succès de l’enfance plus d’importance qu’ils n’en méritent. Boileau eut trois frères d’un esprit très précoce , lui seul en paraissait dépourvu , et lui seul a tenu ce que ses frères promettaient.
Au sortir du collège, M. Double entra dans une pharmacie, soit que son dessein fût alors de suivre la carrière de Rouelle et de Yauquelin , soit qu’il regardât les études du pharmacien comme la meilleure préparation h la médecine.
C’était l’époque de nos discordes politiques. Le danger des circonstances apprit à M. Double tout ce qu’il avait de tendresse pour ce frère qui lui donna les premiers enseignements. Dans ces temps de trouble et d’anarchie , la religion,
vous le savez, n’attirait que haine et persécution sur ses ministres. Pour sauver ses jours en péril, l’abbé Double s’enfuit en Espagne. De son côté, M. Double prévient la réquisition en demandant du service dans l’armée des Pyrénées. Son étoile le plaça sous les ordres de M. Ribes , une des gloires les plus pures de la médecine militaire, dépendant b* souvenir de son frère ne le quittait point. Au premier moment de calme, il vole auprès de lui résolu de partager son exil ou de le ramener : il le ramène , mais hélas! l’exil ne lit que se changer en prison. Altéré parce nouveau coup, il se dévoue encore une fois au secours de son frère, il brise ses fers, et lui, désormais tranquille sur une vie qui lui est si chère, prend le chemin de Montpellier avec le dessein de quitter la pharmacie pour la médecine.
L’École de Montpellier était alors dans toute sa gloire. M. Double y trouva Chaptal, Fouquet , Baumes, Dumas, Gouan, Broussonnet . et le génie de Barthez , qui planait pardessus tout. De ces noms illustres, il ne reste aujourd’hui
que AI. Broussonnet. G’est aux leçons de ces maîtres habiles que M. Double puisa le goût de la médecine grecque dont Montpellier garde précieusement le dépôt. Olim Cous mine Monspcliensis Hippocrates (1) ! paroles présomptueuses, si l’on veut; mais il faut les pardonner à six siècles de gloire!
Entre les doctrines de l’ancienne et de la nouvelles Cos, il existe, en effet , un air de famille qu’il est impossible de méconnaître.
Les anciens , que les préjugés du temps détournaient des études anatomiques , donnèrent toute leur attention à
(t Os paroles <ont gravées sur le buste antique d'Hippocrate qui décore la salle des actes.
F homme vivant; et comme ils n’en connaissaient qu’imparfaitement les détails de structure, ils s’accoutumèrent peu à peu à le considérer dans son ensemble , comme s’il n’était formé que d’un seul et grand organe.
Et dans cet organe, on s’attachait bien moins à la partie matérielle, qu’à la force dont il est animé. Hippocrate s’interdit toute recherche, toute hypothèse sur l’essence de cette force, soit qu’un heureux instinct l’avertît que l’essence des choses n’est connue que de Dieu, soit qu’il comprît que les résultats suffisent à l’usage des hommes. Hippocrate, dis-je, mit tous ses soins à connaître les propriétés de la puissance vitale.
L’homme ne vit pas isolé dans ce vaste univers; il tient à tout ce qui l’entoure , libre par ses facultés , esclave par ses besoins. Frappé de celte alternative de sujétion et de liberté, de dépendance et d’indépendance, Hippocrate comprit que, pour connaître l’homme vivant, c’est-à-dire l’homme agissant et réagissant, il faut l’étudier non seulement en lui-même, mais encore et surtout dans les impressions qu’il reçoit des objets extérieurs et du milieu dans lequel il respire et se meut.
ici, messieurs, votre jugement a devancé le mien. Vous pressentez tous qu’Hippocrate 11e voyant que l’ensemble de l’économie, Hippocrate , malgré tout son génie , n’en a pu saisir que les phénomènes les plus généraux : l’ordre, l’harmonie qui règne entre toutes les fonctions, leur tendance à une fin commune; les sympathies, l’état des forces, la variété des tempéraments; les efiéts du sommeil et de la veille , du repos et de l’exercice , d’une bonne et d’une mauvaise alimentation ; les maladies des âges, des saisons et des climats; l’effet d’une vive douleur sur une douleur moins
vive ; l'empressement du sang à se précipiter sur les traces
des stimulus ; les métastases ; la marche régulière des mala-
dies , les phénomènes de crudité et de coctiou , les signes d’une bonne et d’une mauvaise terminaison; les crises; la force médiatrice de la nature, etc., Hippocrate nous a transmis sur toutes ces choses les notions les plus saines. Et remarquez, je vous prie, que la science moderne ne les eût jamais obtenues de l’anatomie , ni de ses procédés d'analyse. Les anciens ont la gloire d’avoir posé les bases de la médecine , et ces bases, je le redis encore , ils les ont trouvées en observant l’homme vivant et entier.
Tels sont, si je ne m’abuse, les grands caractères de la médecine grecque. Ces caractères , vous les retrouvez dans la médecine de Montpellier, mais plus fermes , plus explicites et fécondés par le temps. Vu reste , non seulement Montpellier ne désavoue pas sou origine , elle s’en glorilie comme de son plus beau titre de noblesse.
M. Double adopta sans réserve les doctrines de l’école où il était élevé, et les défendit avec une constance qui lui mérita l’honneur d’en être appelé le représentant. C’est là qu’il apprit à connaître le prix de l’observation , j’entends surtout l’observation de l’homme vivant ; car M. Double était convaincu que demander à la mort les secrets de la \ie , c’est lui demander plus qu’elle ne peut donner.
Qu’on 11e croie pas cependant qu’il dédaignât l’étude de l’anatomie ; mais quand il considérait tout ce qu’ont fait les anciens sans ce puissant secours , il lui semblait (pie les modernes eu exagéraient l’utilité. A ses yeux, la structure des organes, telle que nous la connaissons, n'explique en réalité que ce qu’il y a de mécanique dans les fonctions; elle est muette sur tout le reste , et le reste est le plus essen-
tiel. Gall lui-même , si intéressé à rehausser la matière , puisqu’il en tirait tous ses oracles, Gall avoue que notre vue est trop faible pour aller des organes aux fonctions, et, en effet, Gall commence par s’assurer de la fonction , et ensuite il se met à la recherche de l’organe.
Mais quand même la structure particulière de chaque partie donnerait l’explication de ses fonctions privées , elle ne donnerait pas celle des facultés et des grands actes vitaux répandus dans tout l’organisme , tels que le sentiment et le mouvement , la chaleur animale , la nutrition , l’état général des forces , les tempéraments , les sympathies , l’accroissement et le décroissemeut du corps , la faculté régénératrice, la conservation des formes au milieu du renouvellement incessant de la matière, et cent autres attributs non moins remarquables de la vie.
L’idée de cette physiologie du système entier où les grands phénomènes de la vie sont considérés d’une manière abstraite , cette idée appartient à la médecine grecque. Nous lui devons les Nouveaux éléments de la science de l'homme , le plus beau livre , au jugement de M. Lordat , qui soit sorti des mains de Barthez , et l’un de ceux que l’École de Montpellier oppose avec le plus d’orgueil aux écoles rivales.
Ici se présente une question qui ne sera peut-être jamais résolue. Ces grands phénomènes de la vie ont apparemment une cause ; quelle est cette cause ? M. Double se tenait à cet égard dans une prudente réserve , et quand on le pressait de s’expliquer, il répondait que Galien comparait le corps humain à la forge de Vulcain , dont tous les instruments , animés d’une force divine , se mouvaient d’eux-mêmes et de la manière la mieux appropriée à leurs usages. Il protestait par cette ingénieuse comparaison contre ceux qui font naî-
ire les phénomènes vitaux de l’organisation, avec la même confiance que s’ils assistaient ii leur génération.
Mais autant M. Double était réservé sur la nature de la force vitale, autant il était prononcé sur ses attributs. Parmi ces attributs, il en est deux principaux qu’il mettait audessus de tous les autres. L’un , c’est que la cause qui nous anime est une : cette unité se déduit de l’ordre même qui règne entre toutes les fonctions, et de leur tendance au même but ; l’autre, c’est qu elle est essentiellement active. Les preuves de cette activité sont faciles ii voir lorsque l’organisation vivante se meut et réagit contre une impression extérieure ; mais l’école de Barthez va plus loin , elle enseigne que la puissance vitale peut entrer en action, soit spontanément par les seules forces qui lui sont propres, soit à l’occasion de la plus légère provocation, et alors l’effet ne répond nullement aux causes du dehors.
En partant de ces principes, l’école de Montpellier s’est fait sur les maladies des idées qui la distinguent entre toutes les autres. Si c’est la même cause qui engendre et qui règle les actes vitaux , il est visible que toute lésion , tout dérangement de ces actes remonte à la source même de la vie et en dérive. Les lésions anatomiques ne constituent pas les maladies, elles n’en sont qu’un effet, un accident éventuel, qui, loin de changer le caractère de l’affection principale, en prend presque toujours la nature. L’anatomie pathologique tout entière n’est donc qu’une branche (h* la symptomatologie : c’est la symptomatologie de l’intérieur.
Dans cetle doctrine , il y a une grande différence entre les il maladies mécaniquesou chirurgicales et les maladies qui comf1 posent le domaine de la médecine interne. La génération , la nature n’en est pas la même. Dans le premier cas, la lésion de l’organisation précédant la lésion de la force vitale , ne de-
passe pas les parties qu’elle affecte : elleest essentiellement locale ; et, comme elle est produite violemment, contre toutes les prévisions de la nature, l’effet répond exactement à la cause. Dans le second cas, c’est l’inverse : les maladies préparées , conçues à l’avance dans la profondeur de l’économie , éclatent et se développent spontanément, librement, par la seule activité des forces intérieures. Les influences du dehors n’y jouent qu’un rôle secondaire , et voilà pourquoi il n’y a pas de proportion entre ces influences et les maladies qui les suivent. Ici la lésion de l’unité physiologique ouvre la scène, et cette lésion peut rester dans cet état jusqu’à la fin , ou se transformer en une altération sensible des tissus. Dans tous les cas , cette altération est secondaire , consécutive.
La doctrine que j’expose se pique d’être conséquente. Comme dans l’ordre généalogique , la lésion sensible des tissus n’a que le second rang , il est logique de s’attaquer d’abord à l’affection, à la diathèse qui l’a précédée et engendrée; mais si l’organe lésé est une de ces pièces essentielles dont le jeu ne peut s’arrêter sans entraîner toute la machine, il faut se hâter de lui rendre le libre exercice de ses fonctions. Il est des règles de bon sens si simples et si naturelles qu’elles sont de toutes les écoles , et je n’en connais pas de plus impérieuse que celle qui prescrit d’aller avant tout au danger le plus grand.
Telles sont, dis-je, les idées que M. Double emporta de Montpellier, et qui le dirigèrent dans sa pratique à Paris. Parmi les maîtres dont il avait entendu les leçons, Fouquet avait toutes ses préférences : Fouquet entré dans la médecine à trente-deux ans , et nommé professeur à soixante-cinq après trois grands concours! Dès ses premiers pas, Fouquet se prit de la plus vive admiration pour Hippocrate, et cette admiration ne fit qu’augmenter en proportion de ses ton-
naissances. Kn mettant les pieds dans l'amphithéâtre, ses regards se tournaient vers le buste d’Hippocrate, qu’il contem¬
plait quelques instants comme pour s’inspirer de son génie. A force de le lire et de le méditer, il s'identifia tellement avec son modèle que ses disciples croyaient entendre Hippocrate lui-même , et tout favorisait l’illusion: une taille élevée, une physionomie calme et sereine , un regard plein de feu , une contenance imposante , la démarche d’un esprit méditatif, un air de dignité répandu sur toute sa personne. Tel était
Fouquet , et tel l’imagination aime se représenter le père de la médecine.
Le respect , le culte que Fouquet avait pour Hippocrate, M. Double le rendait Fouquet. Jamais disciple ne se montra plus respectueux et plus reconnaissant envers son maître. S’il est un sentiment naturel , c’est celui d’imiter ce qu’on admire. Fouquet excellait dans la connaissance des signes des maladies ; M. Double se dirigea vers les mêmes études; il se peut aussi qu'il se sentit naturellement enclin vers tout ce qui peut relever l’éclat de la profession. Kt quoi de plus propre à commander l’étonnement qu’une science qui , s’emparant de quelques signes fugitifs, s’élance dans l’avenir, et longtemps a l’avance annonce les événements quelquefois les plus imprévus ! La connaissance des signes des maladies est réellement la partie brillante de la médecine. Lu faveur de ses prédictions, on lui pardonne son impuissance. II semble, en effet, que le malade dont on prévoit la lin prochaine soit au-dessus de toutes les ressources. V i nsi , la séméiotique sauve à la fois l’honneur de l’art et la réputation de l’artiste.
M. Double choisit pour sujet do sa thèse un point de sé méiotique. Il y traite de l'imminence des maladies. Il avait
déjà compris qu’entre la santé et la maladie, il existe un état intermédiaire qui mène de l’un à l’autre, si le médecin ne parvient à conjurer le danger. Cette idée ne l’a jamais abandonné. C’est une preuve de l’excellence de son jugement de n’avoir eu à réformer dans l’âge mûr aucun des engagements de sa jeunesse.
Après avoir prisses degrés, M. Double rentra dans sa ville natale ; il commença même d’y pratiquer la médecine ; mais son ambition était à l’étroit sur un si petit théâtre. Il vint à Paris, poussé par cette voix intérieure à laquelle le talent qui se sent ne résiste pas. C’était au mois de brumaire de l’an vin. L’activité de son esprit se nourrit d’abord de toutes les connaissances utiles à sa profession. On le voyait partout où il y avait quelque chose à apprendre, dans les amphithéâtres, dans les hôpitaux , dans les cliniques , aux cours du Jardin des Plantes, où il se sentait doublement attiré par le besoin de compléter son éducation , et par les grands noms de Jussieu, Desfontaines, Lamarck, Lacépède, Haüy, et ce G. Cuvier dont la voix éloquente répandait tant d’intérêt et de charme sur l’histoire naturelle.
Parmi les recommandations dont M. Double s’était pourvu, était une lettre pour M. Maison , secrétaire général des hospices. C’est chez M. Maison qu’il connut M.. J. Sédillot, et par M. Sédillot, la famille Pelletier, à laquelle il devait bientôt s’allier. M. Sédillot rédigeait alors le journal de la Société de médecine de Paris. S’il est vrai que les caractères se conviennent par leur contraste même, jamais la fortune ne rapprocha deux hommes plus faits pour s’entendre. L’un prompt à se flatter, satisfait du présent , insouciant de l’avenir, ne demandait pas mieux que de s’affranchir d’un soin qui commençait à lui peser; l’autre, jeune, actif, laborieux, pré-
voyant, incertain de sa position, et désireux do la fixer, brillait de se faire connaître, et or, recherchait tontes les occasions. Entre de pareils hommes les traités sont faciles. Sous le patronage de M Sédillot , M. Double entra dans la Société de médecine, et fut admis à l’honneur d’un rédiger les travaux.
Sous la plume de son nouveau rédacteur, le journal prit une nouvelle vie. M. Double montra dans sa jeunesse toutes les qualités de l’Age mûr. Sa critique, toujours grave et décente, ne se laissa jamais emporter à ces expressions vives et peu mesurées qui blessent un auteur sans le corriger. 11 s’était fait une loi de discuter avant que de juger, afin de motiver tous ses jugements. Par un tour d’esprit non moins rare chez un journaliste, il louait ce qu’il y avait de bon et d’utile dans un livre avec plus de plaisir et de complaisance qu’il ne relevait ce qui lui paraissait faible ou mauvais. On dit même qu’il poussa quelquefois l’indulgence jusqu’à louer des écrits qui n’étaient pas dignes de ses éloges. Faiblesses excusables, mais inutiles! car l’éloge d’un mauvais livre ne le sauva jamais de l’oubli.
Malgré le soin qu’il prenait de ménager la susceptibilité des auteurs, il s’en trouva dont l’amour-propre fut encore plus chatouilleux que la critique du journaliste n’était modérée; mais j’écarte ces exemples de vos yeux. Étrange position que celle d'un journaliste! S'il loue, il parait froid et commun. Heureux si on ne prête pas à ses louanges des vues intéressées! S’il critique, on vantera peut-être son esprit, son jugement ; mais le triomphe même de la critique ne fait qu’animer l’auteur critiqué; et , pour avoir été juste, le journaliste se fait un ennemi qui ne lui pardonnera pas.
M. Double ne se bornait pas à rendre compte des travaux
des autres ; ii composait aussi des articles originaux, principalement sur la séméiotique. Ce n’était guère le début d’un jeune médecin de vingt-cinq ans; mais il avait encore la tête si pleine des leçons de Fouquet, que ses premiers essais n’étaient peut-être que des réminiscences. 11 est plus certain qu’ils furent traduits dans plusieurs langues, honneur qu’on accorde bien rarement à des articles de journaux.
Le temps que M. Double donnait à son journal ne l’empêchait pas d’entreprendre des travaux plus importants et de plus longue haleine. En 1807 , une maladie qui ne respecte aucun rang frappe un enfant sur les marches du trône. Cette maladie , c’est le croup; cet enfant, c’est le prince royal de Hollande, à qui Napoléon réservait, dit-on, le dangereux honneur de lui succéder. Lorsqu’il apprit cette mort, il était en Prusse , occupé du soin le plus doux au cœur d’un souverain, de distribuer des récompenses après la victoire. A. cette nouvelle, l’Empereur, toujours maître de lui, fait venir Corvisart, et ordonne, de son quartier général , qu’un grand concours soit ouvert sur la maladie qui vient d’enlever un prince de sa famille. Il y appelle tous les médecins de l’Europe, et tel est le retentissement de la voix de Napoléon, que soixante-dixneuf répondent à l’appel. Si, parmi tant de concurrents,. M. Double n’obtint pas le prix , il en approcha du moins de très près : il eut la première mention.
Quelque flatteuse que fût cette distinction , dans une circonstance si solennelle , on a dit que M. Double attendait mieux de ses efforts; et l’empressement qu’il mit à publier son manuscrit prouverait assez qu’il voulut en appeler, du jugement de ses juges , au jugement du public. Par un excès de délicatesse , il le donna tel qu’il l’avait envoyé au concours ; il ajouta seulement un discours préliminaire sur les qualités d’une bonne monographie.
Entre toutes ces qualités , M. Double insiste particulièrement sur la nécessité de remonter aux causes immédiates des maladies, et de les prendre pour base de la distinction des espèces. \ l’exemple de ceux qui reconnaissent plusieurs espèces de pleurésie, M. Double admet trois espèces de croup : l’une inflammatoire, l’autre catarrhale, et la troisième nerveuse. Dans cette doctrine, la fausse membrane , loin de constituer le croup , n’y est même pas nécessaire ; elle n’en est qu’on effet éventuel , un accident , un symptôme, à la vérité, le plus grave de tous.
Cette classification nous apprend qu’il est des maladies qui peuvent prendre les apparences du croup sans en avoir h* caractère anatomique. Et ainsi s’expliquent bien des succès qui paraissaient inexplicables. M. Double y trouvait encore une explication naturelle de l’utilité des trois médications les plus usitées contre le croup : les saignées, les émétiques, et les antispasmodiques. Or, selon lui, toute doctrine qui, acceptant les faits tels qu’ils sont, peut concilier les pratiques les mieux accréditées, cette doctrine est la vraie , ou, si elle ne l’est pas, elle en tient lieu, ce qui revient au même poumons.
Quelque jugement qu’on porte du fond de la doctrine contenue dans le traité du croup , il est peu d’ouv rages aussi bien faits, f.’cst un modèle d’ordre et de méthode. L’auteur était trop jeune pour ne mettre en œuvre que les faits de sa pratique; mais quand il aurait eu l’expérience de la plus longue vie, il ne s’v serait pas renfermé. Qu’est l’expérience d’un homme à côté de l’expérience des siècles ! Loin de dédaigner les travaux de ses prédécesseurs, il aimait donc à les citer. C’est une délicatesse à laquelle il ne manque jamais, soit qu’il ouvre une nouvelle voie , soit qu’il approuve ce qui s’est fait avant lui. Et qu’on ne croie pas que celte déférence pour au-
trui ne soit qu’un artifice de l’amour-propre pour déguiser l’inexpérience ; les recherches de M. Double sur la nature des fausses membranes, ses essais sur les animaux pour produire artificiellement le croup , ses considérations d’anatomie comparée , montreraient au besoin que lorsqu’il manquait de guide il méritait d’en servir.
L’époque où nous sommes est peut-être la plus laborieuse de sa vie. C’est dans la même année qu’il donna une nouvelle édition de YInterpres clinicus de Klein , avec une préface en latin , où il laisse voir tous ses regrets que la langue latine ait cessé d’être la langue des savants. Quelque fidèles, quelque bien faites que soient les traductions , elles ne sauraient tenir lieu des originaux. Il y a dans les originaux un charme , un parfum qui s’exhale et se perd dès qu’on essaie de les faire passer d’une langue dans une autre.
Mais de tous les écrits de M. Double , le plus étendu et le plus important est certainement son traité de Séméiologie générale. Lorsqu’il vit le jour , Pinel tenait le sceptre de la médecine en France , et il est peu probable que Broussais songeât encore à le lui enlever. Cependant il régnait comme un vague pressentiment de la Nouvelle doctrine. L’idée de rallier les symptômes aux organes malades était du moins dans beaucoup de têtes. Pinel lui-même en avait donné l’exemple dans plusieurs parties de sa Nosographie. C’est dans cette époque de transition que parut la Séméiologie. L’auteur y considère les maladies d’une manière abstraite, c’est-àdire sans égard pour le siège qu’elles occupent; et en cela il n’a fait que suivre l’exemple des métaphysiciens. Pour connaître les facultés de l’entendement , la psychologie ne s’informe pas de la place qu’elles occupent ; moins ambitieuse ou plus sage, elle se contente d’en observer
les effets. Maison loue la psychologie de sa réserve, et on en l'ait un reproche à la médecine. On aurait voulu que M. Double eût rattaché les symptômes aux organes malades. Ceux qui tiennent ce langage oublient trop peut-être que cela n’entrait ni dans son plan ni dans ses principes : dans son plan, car il écrivait un traité général ; dans ses principes, car, selon lui, la plupart des maladies internes, étant des affections de la force vitale avant d’être des lésions sensibles de structure , commencent par être générales.
Et puis, le dirai-je? M. Double n’était pas de ceux qui pensent que la valeur des signes varie suivant les maladies et suivant le siège des maladies. Il soutient au contraire qu'ils ont la même signification partout où ils se montrent , en sorte que, eût-il approuvé les efforts tentés pour remonter aux lésions anatomiques, cette recherche n’aurait eu pour lui qu’un intérêt secondaire.
\ son apparition , l’ouvrage de M. Double effaça tout ce qui l’avait précédé; il sera effacé à son tour : telle est la loi du progrès. Mais quels que soient les trésors que l’avenir nous prépare, et j’espère tout des talents qui me font l’honneur de m’entendre , la séméiologie générale a marqué sa place parmi les productions les plus estimables du commencement de ce siècle, ot l’histoire la lui conservera.
L’auteur a mis onze ans à mener cette grande entreprise à sa fin. C’est ainsi , a-t-on dit, que se font les bons livres. Mais il va d’autres causes de celte lenteur. Déjà M. Double ne s’appartenait plus, la faveur publique s’était emparée de lui, et il y répondait avec d’autant plus d’empressement qu’il ne préférait aucun titre à celui de praticien. Il avait la plus haute idée de la médecine pratique; il n’était pas tout- à-fait si juste envers la chirurgie : c’était un préjugé de sa première
éducation. Du reste, il n’accordait à personne la faculté d’exercer avec la même habileté ces deux arts d’une même science , et cela moins à cause de leur étendue , qu’à cause de leur génie particulier.
Est-il nécessaire de rappeler ici avec quel soin il distinguait les maladies de réaction d’avec les affections spontanées de lavi e, et, dans ces affections, ce qu’il y a de général et d’essentiel d’avec ce qu’il y a de local et de fortuit? A bien des égards, la doctrine de M. Double était justement l’inverse de celle de Pinel et de la médecine organique en général. A l’entendre, l’attention minutieuse que Pinel donnait aux symptômes lui faisait perdre de vue la maladie ; et Broussais , trop préoccupé de la lésion locale , semblait croire qu’il n’y avait rien au-delà. L’art du praticien exige un certain nombre de qualités heureuses dont Gorvisart à Paris, Cbrestien à Montpellier, nous ont offert le rare assemblage. Esprits prompts et pénétrants , plus résolus toutefois que profonds ! Mais ils avaient quelque chose de plus précieux que la science; ils avaient cette sagacité , ce coup d’œil qui, sans se laisser éblouir par la multitude des symptômes, va droit au fond des maladies et voit du même coup le danger et les ressources : tel un grand capitaine, loin de s’étonner du nombre et de la puissance de l’ennemi, observe tout avec sang-froid, et prend soudain ses avantages, aussi calme dans le tumulte et le bruit que si tout était tranquille autour de lui. Le génie de la médecine pratique respire dans les œuvres de Baillou, Sydenham, Stoll, Tissot, P. Franck, dont un libraire intelligent vient de nous donner une nouvelle édition avec une introduction de M. Double (1).
(1 ) Traité de médecine pratique, Irad. par J.-M. Goudareau, nouv. édit., avec une introd. par F. -J. Double. Paris, 18i2, 2 vol. gr. in-8.
Nourri (U* ces lectures , M. Double appartient à cette longue suite de médecins qui, reconnaissant Hippocrate pour maître , en transmettent d’âge en âge les méthodes et les principes. Les médecins hippocratistes n’ont pas la vanité de croire qu’il n’y ait plus rien à faire ; ce serait déclarer que la médecine touche à sa perfection , et malheureusement elle en est encore loin; mais ils se croient en possession de la vérité, et tout ce qui s’écarte de leur symbole leur parait suspect.
La fidélité de M. Double aux grands maîtres de l’art a fait dire qu’il connaissait mieux l’histoire du passé que l’histoire contemporaine; erreur! M. Double suivait attentivement les mouvements de la science, et s’il n’adopta pas toutes les idées nouvelles , ce n’était pas faute de les connaître, c’était parce qu’il ne les approuvait pas. On a dit à la louange de quelques hommes célèbres, qu’ils avaient devancé leur siècle; M. Double mit sa gloire à résister au sien.
Jamais il ne partagea l’engouement de ses contemporains pour l’anatomie pathologique; non seulement il voyait avec peine qu’elle voulût se substituer à la médecine tout entière ; mais il l’accusait de porter le découragement dans l’esprit du praticien, et ce seul tort compensait à ses yeux tout le bien qu’elle a pu faire. Pour lui , bien convaincu que la mort ne laisse voir que les restes des maladies, il ne désespérait de son art qu’à la dernière extrémité. Soutenu par cette confiance, les ressources naissaient, pour ainsi dire, en ses mains.
Dans cette foule de moyens que la nature met à la disposition du médecin , M. Double avait ses préférences; chaque praticien a les siennes. 11 se jouait avec les substances vénéneuses : la ciguë , la jusquiame , l’aconit, la belladone, la douce-amère, le rhus radicans, etc. Cet art délicat, il l’avait appris aux leçons de Fouquet. H composait avec les extraits
de salsepareille , cle douce-amère et d’aconit , des bols devenus célèbres et rapportés sous son nom dans les formulaires.
Le musc était encore un de ses médicaments de prédilection ; il en trouvait l’emploi dans le cours des maladies aiguës et principalement des fièvres graves , toutes les fois qu’il se formait des spasmes ou des déplacements sur les principaux viscères de la poitrine ou de la tête.
Le sulfate de quinine , cette belle conquête de la chimie moderne, lui était cher à d’autres titres. Découvert, comme on sait, par M. Pelletier, son beau-frère, et M.Caventou,qui a l’honneur de présider cette solennité , M. Double s’était associé à cette précieuse découverte en faisant connaître les propriétés de la quinine aux médecins; en sorte qu’il s’était accoutumé à la considérer comme une propriété de famille.
M. Double était un des praticiens les plus recherchés de la capitale et oui méritait le mieux de 1 êtie, ce succès il le devait sans doute à ses talents, mais le talent ne suffit pas toujours pour répandre un médecin et le faire goûter. Que d’hommes dans notre art qui, avec un mérite incontestable, sont restés ignorés! Combien d’autres délaissés ou méconnus! Il entre toujours un peu de bonheur dans les plus grandes réputations médicales. La première condition pour o'icmer les faveurs du public est de lui plaire. Personne n’avait plus profondément réfléchi que M. Double sur la conduite des médecins dans le monde; personne ne connaissait mieux l’art de se faire bien venir des malades et d’entrer dans leur confiance.
A sa première visite , son premier soin était d’interroger les parents et les amis, afin de faire tout concourir au bien du malade , suivant le précepte d’Hippocrate. 11 s’informait de
son tempérament, de son caractère, de ses mœurs, de ses habitudes, de ses dispositions. Ces renseignements pris, il entrait, l’air calme et affable : la sérénité de son âme se répandait sur tous ses traits.
Si le malade était en état de parler, il se faisait raconter l’histoire de sa maladie, et dès lors la ligure du médecin se composait. Toute sa personne prenait l’attitude du recueillement. Les malades, on le sait, aiment à parler longuement de leurs maux; M. Double ne les interrompait jamais; jamais il ne laissait paraître la moindre impatience, la moindre distraction ; il les écoutait jusqu’au bout avec la même attention , le même intérêt , la même bienveillance.
Quand ils avaient fini, le médecin prenait la parole; il leur adressait quelques questions, et au tour qu’il leur donnait il était facile de voir qu’il connaissait la réponse : il savait par expérience que rien ne prévient en faveur d’un médecin comme cette prescience qui lui découvre ce que le commun des hommes est censé ignorer.
Cet examen fini , il se recueillait quelques instants et prenait la plume ; il avait la bonne habitude d’écrire en latin , afin de frapper l’imagination des malades et de les inviter à plus d’exactitude.
Quand le médecin a prescrit, il semble qu’il n’ait qu'à se retirer; il en est, en effet, qui quittent brusquement leurs malades sans ajouter un seul mot ; d’autres montrent moins d’empressement; mais, par une autre singularité, ils affectent de paraître étrangers à tout ce qui n’est pas de leur art, comme pour faire croire qu’ils y sont d’autant plus habiles qu’ils se montrent plus nuis sur tout le reste. M. Double ne poussait pas si loin l’abnégation. Quand il avait fini comme médecin, l'homme du monde se montrait. Celui-ci s’entre-
tenait volontiers des nouvelles du jour ou de quelques sujets agréables qu’il savait faire naître à propos. Il se persuadait que les gens du monde aiment à trouver dans leur médecin, non seulement un savant , mais encore un homme aimable ; et comme il avait tous les moyens de l’être , il ne négligeait rien pour le paraître.
Il savait encore se rendre cher à ses malades par l’art avec lequel il donnait aux fonctions de son ministère l’intérêt et le charme de l’amitié. Il avait tant de prévenance et d’attention pour tous , que chacun se croyait l’objet de ses préférences. Aussi, jamais peut-être n’y eut-il un médecin plus chéri et plus regretté de ses clients. L’alfection qu’il inspirait l’attachait de plus en plus à son art ; il y avait trouvé tant de douceurs et de consolations , que , contre la maxime du poète , il était heureux de son sort , et désirait si peu d’en changer, qu’il répétait souvent que s’il revenait cent fois h. la vie , cent fois il voudrait se faire médecin.
Jusqu ici je n’ai considéré M. Double que comme écrivain et comme praticien ; ce serait lui dérober une partie de sa gloire de ne pas vous peindre l’académicien.
Séparé de ses confrères par ses doctrines, M. Double l’était encore par ses habitudes: il les aimait comme des membres de la grande famille médicale , mais il les fréquentait peu; il vivait avec ses clients. Et cependant, malgré l’éloignement où il se tenait, son nom se présenta des premiers lorsque la munificence de Louis XYIII , conseillé par M. le baron Portai , son premier médecin , créa l’Académie royale de médecine. Sans cette utile institution , jamais peut-être M. Double n’eût été apprécié comme il méritait de l’être. La première fois qu’il y prit la parole , il laissa voir qu’il en serait une des lumières , et vous savez si la suite a
répondu à ses débuts. L’Académie travaillait alors à sa constitution intérieure. Parmi tant d’hommes éminents, deux surtout aspiraient à lui donner des lois. Jaloux de tous les genres de gloire, Dupiivtren ne voulait pas laisser échapper une si belle occasion de joindre à sa couronne de savant celle de législateur de la nouvelle \ endémie.
M. Double cédait à d’autres sentiments; le devoir était l’âme de sa conduite. Chacun apporta dans les débats son talent et son caractère : Dupuytren , cette hauteur de vues et de raison (pii ne l’abandonnait jamais; M. Double, cette sagacité, cette souplesse qui rend propre à tout. L’un fier, hautaiu, accoutumé à voir tout céder à la domination de sa parole, déguisait mal l’impatience que lui causait la contradiction ; l’autre plus modeste , plus souple , sans être moins ferme, redoublait de politesse et d’égards à mesure qu’il se croyait mieux fondé , comme s’il eût voulu se faire pardonne!* ses avantages. Lutte glorieuse et mémorable ! Mais, soit que son rôle fût fini, soit qu’il ne pût vivre avec ses pairs, Dupuytren se retira peu à peu d’une compagnie où il ne pouvait imposer sa loi.
M. Double, au contraire, lui resta fidèle jusqu’à son dernier jour. Il aimait l’Académie de médecine, il lui devait une partie de sa gloire, et les succès même qu’il y avait obtenus la lui rendaient chère. C’était pour lui comme une patrie où il revenait toujours avec un nouveau plaisir. Vous le retrouviez à toutes vos séances , comme un soldat à son poste , à celte place où son absence sera longtemps remarquée (1). Ceux qui , après avoir brigué l’honneur de vous appartenir, croient pouvoir se dispenser de suivre vos travaux , se méprennent
1 L'orateur indique du geste la place qu’occupait M. Druble.
étrangement Sans doute la gloire de la compagnie n’en peut pas souffrir : personne ici ne porte sa tête assez haut pardessus les autres ! mais on oublie que l’assiduité est le premier devoir d’un académicien. En acceptant l’emploi de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, cet emploi qu’il a rempli avec tant de gloire pendant plus de quarante ans , Fontenelle déclara qu’il ne louerait jamais ceux de ses confrères qui ne témoigneraient pas de leur zèle par une grande assiduité , et, quelle que fût la vivacité des sollicitations , Fontenelle tint parole.
Malgré le zèle dont il était animé pour la gloire de la compagnie, M. Double y fit peu de lectures originales : c’était l’effet d’une vue systématique. Il croyait que les Académies sont moins faites pour produire par elles-mêmes que pour juger les travaux qui leur sont adressés , et retenir ainsi la science dans les bonnes voies.
Mais fallait-il apprécier ces travaux , il était toujours prêt. Et telle était la confiance que vous aviez dans son activité et dans ses lumières , que vous lui remettiez les affaires les plus délicates , les rapports les plus importants. Il a été le premier rapporteur des remèdes secrets , cette plaie de l’Académie et de la société ; et il comprit si bien sa mission , qu’il a fixé , pour ainsi dire , votre jurisprudence sur ce point. Il a composé sur l’art d’observer les épidémies un mémoire que vous avez mis entre les mains de tous vos correspondants (1). En 1832 , lorsque le choléra était à nos portes, le gouvernement vous demanda une instruction, et c’est encore M. Double qui la prépara. Cette instruction , je 11e la juge
(1) Mémoires de l'Académie royale de Médecine , !. T, pages 245 et suivantes.
pas , il n’est sans doute donné à personne de devancer les leçons de l’expérience; je ne veux que rappeler un trait honorable dans la vie de notre confrère. Que vous dirai-je de ce long et beau rapport sur la réforme de l’organisation médicale? Ici M. Double sortait visiblement des attributions du médecin ; mais telle était la llexibilité de son esprit qu’après avoir agrandi la science par ses travaux , il en pouvait régler les rapports avec toute la sagesse d’un législateur.
Mais à quoi bon ces détails dans cette enceinte où tout vous parle de notre confrère? Parcourez vos archives , vos procès-verbaux, vos publications, il n’est pas une occasion un peu importante dans les annales de la compagnie où le nom de M. Double ne reparaisse avec éclat. Vice-président , président, secrétaire annuel , membre du conseil , tous les honneurs que nous pouvez déférer, il les a obtenus de votre justice; toutes les charges qu’emporte le titre d’académicien, il les a partagées. On composerait plusieurs volumes de ses rapports qui dorment dans vos archives. Il y en a sur presque tous les sujets ; car, dans un temps où chaque médecin se borne et choisit un coin de la science pour le cultiver avec plus d’ardeur, M. Double n’avait voulu prendre aucune couleur. 11 n’avait d’autres préférences que celles qui lui étaient commandées par son tour d’esprit. Il se plaisait dans les questions générales de doctrine et de philosophie ; les détails étaient moins de son goût. Mais, encore une fois, il pouvait parler de tout et il était toujours écouté. Il est vrai qu’il se respectait assez pour ne prendre jamais la parole devant vous sans y avoir mûrement pensé.
Peu de personnes ont possédé au même degré l ai t de parler aux grandes assemblées. Ce sentiment exquis des bienséances, il en trouvait la source dans son cœur autant que
dans l’habitude du grand monde. Même dans l’improvisation où l’esprit, dominé par la pensée, se jette sur la première expression qui se présente , il ne lui échappait jamais un mot équivoque, une parole désobligeante. Oui, tout dans sa personne, jusqu’aux inflexions de sa voix, tout respirait la plus exquise politesse ; et ce qui la rendait encore plus aimable , c’est qu’on sentait qu’elle ne lui coûtait aucun eflort, elle lui était naturelle, elle coulait de source.
Avec des qualités si aimables , M. Double prit un ascendant dont il y a peu d’exemples dans les Académies. Une discussion s’élevait-elle , il la suivait attentivement : si elle s’égarait, il la redressait ; si elle s’emportait, il la calmait; à sa voix, l’ordre renaissait, et nous demeurions tous immobiles et comme suspendus , de peur de perdre une seule parole. Quelque flatté qu’il fût de son autorité , il n’en usait qu’à regret „ tant il était sensible à tout ce qui pouvait porter atteinte à la dignité de l’Académie. Plus il avançait dans la vie , plus il mettait de prix aux règles du bon goût et des convenances. Ainsi, vous tous qui avez connu sa sagesse, écoutez un dernier conseil qü’il vous donne par ma voix. Oui, c’est lui, c’est M. Double qui vous dit : N’accordez qu’au talent le droit de frapper aux portes de cette Académie ; mais que ces portes ne s’ouvrent qu’à l’honnêteté, à la politesse, aux bienséances.
La réputation que M. Double s’était faite dans le monde , l’éclat qu’il avait jeté dans l’Académie royale de médecine , lit désirer à l’Académie des sciences de le posséder. En 1832, une place devint vacante par la mort de M. Portai. M. Portai, le créateur , le bienfaiteur de cette compagnie , a été , vous le savez , le premier praticien de Paris pendant cinquante ans. Après l’avoir perdu, l’ Académie des sciences crut qu’elle
ne pouvait lui donner un successeur plus digne de lu qu’un homme qui marchait sur ses traces, et elle choisit M. Double.
Il y a eu des médecins qui ont fait plus de bruit , il n’en est pas de plus estimés. Ce n’était pas une de ces imaginations fougueuses qui dédaignent les sentiers battus, et qui se jettent en avant au risque de s’égarer; c’était plutôt une raison puissante, mais réglée, plus faite pour juger les découvertes que pour en faire. M. Double se croyait pourtant quelque titres à la plus grande découverte médicale de notre siècle , à la découverte qui a rendu le nom de Laénnec si célèbre et si cher. Et ces litres il les a rappelés dans une circonstance solennelle, dans la lecture même qu’il fit à l’Institut pour appuyer sa candidature. Il raconte lui-même comment cette idée naquit dans son esprit : c’était en embrassant sa mère et en entendant les sanglots qui sortaient de sa poitrine. Si M. Double entrevit en effet ce que le génie de Laénnec a mis en lumière (et qui pourrait en douter après sa déclaration î ), que de regrets ne dut-il pas avoir en pénétrant dans ce nouveau monde h la suite et sur les pas de son heureux rival? Car, il ne faut pas se faire illusion , rien aujourd’hui ne pourra déposséder le nom de Laénnec; et quelque mérite qu’on accorde à M. Double, les premiers, dans tous les genres, sont ceux qui ont eu le don de l’invention.
Sa place à l’Institut lui conférait l’aptitude à la première dignité du royaume, et la considération dont il jouissait l’en rendait digne. Mais ce que la loi a voulu , l’orgueil des hommes ne le voulut pas; il lui fut proposé de renoncer à l’exercice de la médecine : c’était mal le connaître! Lorsque le gouvernement de Berne nomma le grand Haller du conseil souverain, il n’y mit aucune condition. M. Double repoussa.
comme il le devait , la proposition qui lui était faite ; mais il y fut d’autant plus sensible qu’elle portait atteinte à l’honneur même de la profession. Combien de fois ne m’a-t-il pas dit : Ce n’est pas moi qu’il faut élever à la pairie, c’est la médecine, dans mapersonne ou dans une autre, peu importe: la médecine, ajoutait-il, la plus noble des sciences et le plus utile des arts! Voilà comment M. Double entendait la dignité de la profession. Il lui sacrifiait ce que l’homme a de plus cher après l’honneur , l’élévation de son nom et de sa famille.
Ce seul trait fait assez voir tout ce qu’il y avait de noblesse et d’indépendance dans ce caractère. Il ne dédaignait pas les honneurs ; mais il se contentait de les mériter et ne faisait rien pour les avoir : conduite d’autant plus digne d’é • loges que, répandu, comme il l’était, dans la première classe de la société, il eût tout obtenu de son crédit s’il l’avait voulu. Mais M. Double tenait à honneur de ne rien demander dans un siècle où on donne à la faveur ce qu on refuse quelquefois à la justice. Aussi, le dirai-je? aussi n eut-il ni places ni emploi ; il ne fut ni médecin d’hôpital , ni professeui , ni médecin de la cour. Par une heureuse compensation , il gagnait en liberté tout ce qu’il perdait en honneurs. Ce qu’il avait de titres , il le devait aux suffrages de ses pairs, et ils lui en étaient plus chers. Depuis Lorry, il n’y a peut-être pas d’exemple dans notre art d’une renommée si grande et si indépendante.
Ce respect pour sa personne lui donnait un air froid et réservé qui imposait; on ne l’approchait qu’avec une certaine retenue; ses manières étaient polies, mais un peu dignes ; sa parole lente , mesurée , sentencieuse ; il y avait un peu d’apprêt dans toute sa personne. Tl ne se faisait connaî-
TJ
tre que dans le particulier ; là ses amis le retrouvaient tel que la nature l’avait fait , bon, affectueux, obligeant, dévoué. I n de ses panégyristes, notre spirituel et honorable confrère M. Keveillé-Parisé , a dit qu’il tenait plus qu’il ne promettait. J’ajoute , parce que je le sais , que , quelles (pie fussent ses prédilections pour les personnes, son obligeance s’arrêtait toujours devant l’équité ou ce qu il croyait être
l’équité.
M. Double était d’une taille moyenne, d’une constitution maigre et sèche qui pouvait nous faire espérer de le conserver longtemps; on ne lui connaissait d autre indisposition qu’une migraine, laquelle revenait, a la vérité, tous les mois. Il y aura bientôt quatre ans qu’au retour d’un voyage aux environs de Paris, où il avait été appelé, il ressentit les premières atteintes d’une pneumonie qu’il essaya de faire avorter dans un bain rès chaud. Depuis lors, sa santé n avait pas souffert la moindre altération. Cependant un mois environ avant l’accident qui l’a enlevé, un membre de cette Académie à qui la nature a donné ce tact qu’il est si difficile d’acquérir quand on n’en a pas reçu le germe, M. le docteur Castel , conçut pour M. Double des inquiétudes dont il me lit part. Hélas! sa science ne l’avait que trop bien servi. Le 7 juin, au sortir d’une de vos séances , M. Double se rendit chez >1. le ministre de la guerre, qui était de ses clients. Avant le diner, il passa dans le jardin du ministère; il y fut pris d une défaillance et s’évanouit. Lorsqu’il eut repris ses sens, on le transporta chez lui. Du reste, ilse sentait si peu malade qu’il se contenta de garder la chambre, sans prendre le lit, et refusa tous les secours de son art. Cet homme, qu’on a dit si prodigue de médicaments, avait pour principe de ne rien demander à l’arl de ce qu’il pouvait obtenir de la nature. Il
crut que sa bonne constitution triompherait ; il se trompa , et cette grande lumière s’éteignit le 12 juin 1842.
Les feuilles politiques annoncèrent la mort de M. Double comme un malheur public; c’en fut un, sans doute, pour l’Académie royale de médecine , qui lui doit une partie de sa gloire. Avec quel respect, avec quelle touchante émotion elle fit éclater sa douleur ! Rappelez vos souvenirs ! A peine le président avait-il annoncé cette fatale nouvelle , que la compagnie tout entière se leva spontanément et se sépara. Il était bien juste que la science prît le deuil le jour où elle perdit un de ses plus beaux ornements. Jamais savant ne reçut un honneur plus grand de sa compagnie ; honneur si grand que vous ne l’aviez encore accordé qu’à deux hommes , à votre président d’honneur etàM. Bourdois de La Motte, dont une voix éloquente va vous faire connaître les titres à cette glorieuse distinction (1).
(1) M. Pariset succède à M. Bousquet pour prononcer l’éloge de M. Bourdois de La Moite.