RUE HAUTEFEUILLE, PRÈS LE BOULEVARD SAINT-GERMAIN
ÉLOGE
DE
Messieurs,
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Les peuples de l’antique Egypte avaient, devant la mot t, une coutume touchante : pour arriver au lieu de la sépulture, il fallait traverser un lac ; sur ses bords s’arrêtait le funèbre cortège. Pour celui qui n’était plus, allait commencer le jugement de la postérité. — « Qui que tu sois, lui disait-on, rends compte à la patrie de tes actions. — Qu’as-tu fait du temps de la vie? La loi t’interroge, ton pays t’écoute, la vérité te juge ! » Et alors, parmi la famille assemblée, quelqu’un se levait, qui venait dire à tous si la vie avait été utile ; qui rappelait les actions du citoyen vertueux, qui le remerciait d’avoir servi les hommes et sa patrie. On proposait son exemple à' ceux qui avaient encore à vivre et à mourir.
Aujourd'hui, Messieurs, vous avez voulu, dans un sentiment de profon l et pieux respect, que quelqu’un de la famille médicale se levât, et vînt vous dire ce qu’avait été notre regretté collègue Félix Voisin. Vous avez voulu qu’on fît revivre pour
vous la mémoire d’un savant qui n’estimait ses travaux qu’au prix où vous les jugiez vous-mêmes.
Vous m’avez fait l’honneur de me charger de remplir ce devoir doux et triste à la fois, j’essaierai, Messieurs, me souvenant toujours que je ne dois pas séparer dans mes jugements l’homme généreux et bon, au cœur ardent, à l’âme forte, du travailleur infatigable qui, jusqu’à l’heure dernière, conserva dans ses écrits, dans ses discours, une grandeur, une élévation d’idées surprenantes.
Félix Voisin est né au Mans, le 19 novembre 1794. Il entrait dans la vie à une époque tourmentée, où, sur tous les points de la France, la lutte étaÿ engagée entre les principes les plus opposés. Si jeune qu’il fût, les combats des Vendéens et des bleus, dans l’ouest, firent sur son esprit une impression profonde; il en garda toujours le souvenir. Il racontait volontiers ses premières émotions, les terreurs de sa mère pendant les défaites du Mans; les fuites dans les caves, les recommandations qui suivaient les hasards de la lutte, et l’insouciance avec laquelle il acclamait, tantôt les blancs, tantôt les bleus»
Il ne parlait qu’avec vénération de sa mère. Restée veuve avec dix enfants, elle voulut, seule, diriger leur première éducation; quand l’âge fut venu de préparer la vie de l’homme par les études plus sérieuses du collège, Félix Voisin fut envoyé par elle au lycée d’Angers. Il y fit d’excellentes humanités, et lorsqu’il arriva en 181$ à Paris, il y apportait, des habitudes laborieuses ; la carrière médicale qu’il avait choisie ne l’effraya pas par ses débuts souvent si difficiles ; il devint successivement externe, puis interne des hôpitaux, et ce fut tout d’abord vers la chirurgie que ses goûts l’entraînèrent. Déjà, ii manifestait, avec son ardeur pour la science, la fougue d’un caractère que stimulaient les événements.
En 1815, il faillit laisser là la médecine et ses maîtres; il fallut l’autorité respectée de sa mère pour l’empêcher de s’enrôler comme volontaire : quand il parlait de cette période de sa vie, il ne manquait point de rappeler les termes sévères de la lettre qui coupa court à ses belliqueuses tendances. « Monsieur, je vous ai envoyé à Paris pour étudier la médecine, et non pour apprendre à tirer le canon. » Fils soumis, il céda, non sans regrets, et l’année suivante, en 1816, comme pour le récompenser d’avoir docilement accepté ces remontrances, il trouvait sa voie, celle qu’il a suivie jusqu’à la fin ; il y commençait avec Falret cette amitié que la mort seule a pu rompre, et qui pendant un demi-siècle les a fait vivre étroitement unis dans les mêmes idées, les mêmes intérêts. Disciples des mêmes maîtres, Pinel et Esquirol, contemporains de Rostan, de Calmeil, ces deux hommes se livrèrent avec passion à l’étude des aliénations mentales. L’un, Falret, avec un esprit calme, une observation attentive et sévère, notait patiemment les symptômes, et préparait les matériaux du livre dans lequel il constitua plus tard la symptomatologie générale de la folie; l’autre, Voisin, esprit ardent, avide de tout embrasser, se lançait sans hésitation à la recherche des solutions des problèmes les plus ardus de la psychologie morbide. Tous les deux accusaient déjà leurs caractères, révélaient leurs tendances, et l’on peut dire que tels ils avaient été jeunes, tels ils furent pendant toute leur vie; n’ayant jamais dans ce commerce de chaque jour en rien altéré leur individualité propre, ayant l’un pour l’autre autant de respect que de sympathie, se complétant pour ainsi dire, et présentant ce spectacle rare de deux natures opposées, qui cependant ne se heurtaient jamais, tant était vive, tant était profonde leur réciproque amitié.
Voisin fut reçu docteur en médecine, le 24 juin 1819. Le sujet de sa thèse inaugurale ne fut pas choisi au hasard; il
s’affirmait du premier coup -, il entrait dans la vie, et sans inquiétude, il regardait droit devant lui. Ce n’était pas un défi superbe qu’il lançait à l’avenir, c’était une attitude énergique qu’il prenait, qu’il a soutenue sans défaillance jusqu’à la fin. Lorsqu’il publia son Essai sur Vutüitè du courage et de ta réaction morale dans les maladies , il n’avait pas 25 ans, et l’on put à bon droit s’étonner de son érudition, de l'élévation de ses idées : on n’était pas accoutumé à voir prendre les questions de si haut, et associer, sous une forme aussi heureuse, la connaissance du cœur et de l’esprit humain. Pour ceux qui l’avaient suivi dans ses études, pour ses condisciples et pour ses maîtres, il n’y avait là qu’une manifestation prévue et nullement étonnante ; on savait quelles étaient ses aspirations ardentes et généreuses, quelle était sa confiance dans les ressources de la nature humaine. S’il avait « l’insatiable jeunesse », il avait aussi ce puissant levier qui soulève des mondes, la foi en lui-même, la foi dans la science; et, sans exagérations orgueilleuses, sollicité seulement par un impérieux besoin de savoir, d’expliquer, d’étendre ses connaissances, il allait, prenant dans l’antiquité des exemples, et demandant à la physiologie de confirmer les lois des phénomènes de l’ordre moral qu’il avait observés. Dans cette étude sur le courage, il ne pouvait négliger de faire la part du médecin ; il lui trace son rôle en présence de la douleur physique et de la douleur morale, dans un langage qui rappelle « le Serment. » On eût dit qu’il avait déjà une longue pratique' des hommes et des choses, et que, parlant des faiblesses de l’humanité, il les avait depuis longtemps excusées. Et cependant , Messieurs, ce n’était pas l’expérience qui guidait alors ce jeune médecin; ses inspirations, il les avait trouvées à la fois dans les exemples de ses maîtres, dans ses sentiments élevés, dans la bonté de son cœur. Je ne sais si jamais un médecin prit, plus
que Voisin, une conception aussi haute de sa mission ici-bas, mais je puis dire qu’il resta toute sa vie fidèle aux principes qu’il avait exposés dans sa thèse. Si présents, Messieurs, qu’ils soient à votre mémoire, laissez-moi le plaisir de les rappeler ici :
« Que de dévouement, que de zèle, que de courage, ne fautil pas de la part du médecin pour connaître la cause des diverses aliénations mentales, pour en étudier la marche et pour leur appliquer un traitement rationnel! Dans les autres affections qui affligent l’espèce humaine, l’homme bienfaisant qui se voue à leur soulagement peut espérer une noble récompense dans la reconnaissance et l’attachement des malades. Mais, dans le traitement de ces maladies, le médecin ne peut se promettre que le bien qu'il opère ,* d’un côté, il est poursuivi par les préjugés, même lorsqu’il a eu des succès ; de l’autre, il est de son devoir de provoquer, en quelque sorte, l’oubli des soins qu’il a prodigués, afin d’éloigner une cause très-féconde en récidives. Quelle adresse, quelle connaissance du cœur humain, quelle habitude ne faut-il pas, pour tenir à chacun des malades le langage le plus propre à ranimer l’espérance! Que d’habileté pour convaincre de la nécessité de vivre certains mélancoliques qui ne cherchent qu’à tromper la surveillance active de l'amitié pour mettre un terme à leur existence ! Il ne suffit pas de leur dire : « Courage, cela ira mieux; » l’accent du cœur doit animer ces paroles consolantes, pour qu’elles arrivent à leur âme attristée...
» S’il est un instant heureux pour le médecin, si, comme le guerrier, il a aussi ses triomphes, c’est sans aucun doute dans le moment où il vient d'arracher au tombeau un père ou une mère tendrement chéris : c’est alors qu’il jouit réellement du finit de ses travaux, qu’il trouve dans son cœur une douce compensation aux soins pénibles qu’il a prodigués, et que,
rempli d’un noble orgueil, il peut se dire : « Et moi aussi, je suis utile à mes semblables» » Oh ! qu’il est à plaindre celui que ce sentiment n’échauffera jamais ; de combien de jouissances il se privera en fermant son âme aux plus douces sensations que l’homme puisse éprouver! Cette satisfaction intérieure est notre plus douce récompense; sans elle, en effet, qui pourrait nous consoler de l’ingratitude des hommes? La reconnaissance, pour eux, est souvent un fardeau : invoqués comme des dieux au milieu du danger, nous sommes souvent oubliés comme eux ; imitons-ies alors, et contents du bien que nous avons fait, payons-nous par son souvenir, soyons les bienfaiteurs desjiommes: un titre aussi beau doit nous faire oublier bien des peines. »
Messieurs, l’homme qui écrivait ainsi appartenait à une école dont Pinel et Esquirol étaient les maîtres. La pathologie mentale se constituait à la Salpêtrière, et de jeunes esprits acceptaient avec enthousiasme la science nouvelle. Tout les charmait, tout les séduisait dans ces phénomènes' obscurs dans leur essence, dont ils croyaient que la psychologie allait leur donner la clef. L’élude des lois de l’entendement humain leur suffisait, les lésions n’avaient qu’une importance secondaire; spiritualistes avant tout, ils ne voulaient voir, et ne voyaient, en effet, qu’un trouble dans l’exercice des facultés intellectuelles; la notion de la maladie leur échappait; et si parfois ils tenaient compte des influences du physique sur le moral, c’était comme à leur insu ; pour eux point de folies sympathiques; l’organe cérébral était adapté à des manifestations spéciales ; c’était beaucoup moins ses lésions qu’on recherchait que le désordre dans les phénomènes intellectuels qu'on étudiait. Cette époque, remarquable à plus d’un titre, offrit ce spectacle curieux de deux générations d’hommes intelligents, instruits, consacrant leurs travaux et leurs veilles
à l’exposé des mêmes tendances, arrivant, presque d'emblée* à un niveau qui de longtemps ne s’élèvera pas, parce que leur méthode n’était pas féconde, et parce que la découverte de la paralysie générale était venue porter la plus rude atteinte à un système plus brillant que solide. Falret* avec sa clairvoyance, avait pressenti la vérité; Voisin, avec la vivacité de son esprit, avec l’enthousiasme auquel il se laissait aller si facilement et si vite, resta l’un des plus orthodoxes parmi les disciples d’Es~ quirol. Emporté par ses tendances, il accepta les doctrines de Gall et de Spurzheim, les défendit avec une conviction sincère que vous retrouverez presque à chaque page de ses livres. Je ne ne songe pas, Messieurs, à les critiquer ici. Bûchez et, Cerise, pour ne citer que deux noms illustres, en ont parlé mieux que je ne le saurais faire. J’aurai d’ailleurs l’occasion de vous dire quel parti, Voisin, cérébriste absolu, sut en tirer, dans ses études sur la nature de l’homme.
Esquirol l’avait pris en amitié; l’élève rendait au maître, en respect, ce qu’il en recevait en témoignages d’affectueuse sympathie. Dans un de ses voyages d’inspection des asiles du midi de la France, Esquirol lui offrit de le suivre. Voisin accepta ; c’était pour lui à la fois un honneur et une joie : quand il parlait de ses impressions, on sentait combien était resté vivace le souvenir de cette excursion scientifique. Un détail, qu’il aimait à rappeler, vous fera connaître quel était à cette époque son caractère, je dirais presque sa rude franchise. C’était en 1820, De toutes parts s’élevaient des plaintes sur le mauvais état des asiles, sur la situation misérable des aliénés. L’initiative de Pinel, les efforts d’Esquirol avaient modifié à Paris un état de choses qui se continuait en province, et provoquait de légitimes protestations, Esquirol avait visité dans la matinée l’asile de Cadillac, près de Bordeaux. On avait trouvé, presque nus, enchaînés, de malheureux aliénés qui devaient disputer aux rats.
leur pain noir et les débris de la paille qu’on jetait parcimonieusement sous leurs pieds. Voisin, ému de pitié, de colère, ne pouvait contenir son indignation. Le soir, dans les salons du préfet de Bordeaux, il crut le moment venu d’exprimer hautement un blâme contre la négligence de l’administration. Il allait parler, quand Esquirol, à qui ne déplaisait point d’ailleurs cette fougue juvénile, l’arrêta du geste, et tout bas lui dit « que la lutte serait inutile, que ce n’était pas ainsi qu’on arriverait au but désiré ; qu’il fallait apprendre à tout voir, mais à se taire; jusqu’à ce que l’heure fût venue. » Voisin ne parla pas, mais il] se souvint toujours et de ce voyage, et de celui qu’il fit à Gheel, dans les mêmes conditions, l’année suivante. Ce qu’était alors celte colonie, dont on s’occupait beaucoup en Europe, ne répondait guère à l’opinion qu’on s’en pouvait faire. Si quelques aliénés y vivaient à côté ]des colons qui les utilisaient aux travaux des champs, un grand nombre était tenu étroitement renfermé, et les moyens de contrainte les plus rigoureux y étaient encore à ce moment fréquemment employés. L'impression qu’en rapporta Voisin fut pénible; il ne lui sembla jamais qu’il fût bon d’essayer en France d’un semblable système, auquel, nous devons le dire, de nombreuses améliorations ont été apportées depuis. Ce qu’il avait vu blessait profondément les sentiments de respect que lui inspiraient les aliénés. Il était alors, ce qu’il est resté toujours, plein d’humanité pour ses malades qu’il aimait, pour lesquels il savait trouver des paroles consolantes, dont il ne cherchait pas à se faire craindre, tant il était convaincu que dans le traitement de la folie « plus fait encore douceur que violence. »
Cette même année, 182!, fut remplie pour Voisin par d’importants événements. Il se maria avec madame Gossiôme, et cette union, qui lui apportait le bonheur et la fortune, lui permit de réaliser avec Falret, son ami, une entreprise gigantesque;
elle n’exigeait pas moins que les efforts réunis de ces deux hommes énergiques, convaincus, pleins de foi dans l’avenir, qui, la main dans la main, ont lutté, travaillé, vieilli ensemble, donnant aux générations médicales qui se succédaient, l’exemple d’une inaltérable union.
Un élève, devenu maître à son tour, aimé par ces deux hommes à l’égal d’un fils, vous a révélé le secret de cette force; il avait vécu près d'eux, il lui appartenait mieux qu’à tout autre de vous dire ce qu’il savait de leur fermeté dans les épreuves, de leur courage au milieu des difficultés de la vie. « Fatigués par la maladie, usés par la lutte ou brisés par les pires événements, ils se tenaient droits, fermes dans leurs propos, assez sûrs d’eux-mêmes pour bien savoir que, quoi qu’il arrivât, ils ne faibliraient pas. » Dans ces paroles que lui dictait un pieux respect, M. Lasègue résumait ces deux exis-, tences si étroitement liées- l’une à l’autre, que la mort même sembla s’incliner devant elles, et qu’elle les brisa presque en même temps .
Les commencements furent difficiles; mais l’énergie fut à la hauteur de la tâche. Voisin avait déjà donné la mesure de sa volonté puissante. 11 s’était vaincu lui-même; il avait triomphé du bégayement dont il était atteint, et, s’appliquant la loi de Bichat, « que les organes de la vie de relation peuvent se perfectionner par l’exercice et sont susceptibles d’une véritable éducation » il était arrivé à se débarrasser d’une infirmité dont souffrait son amour-propre. S’observant luimême avec soin, il étudia le bégayement dans ses causes, dans ses différents degrés, nota les influences des passions, des sexes, des âges, sur ce vice de prononciation ; le premier, if reconnut et affirma, qu’il résultait beaucoup moins d'un vice de conformation que d’un manque d’accord entre les organes vocaux et le cerveau. Combattre par de persévérants efforts
l’éducation mauvaise de l’organe, accroître la difficulté par le procédé dont se servit Démosthène, et contraindre ainsi le cerveau à une action plus attentive, plus soutenue, telle fut sa méthode; elle eut, comme vous le savez, Messieurs, le succès le plus complet.
En 1822, Voisin présentait au concours institué par Esquirol un mémoire sous ce litre : « Le désordre menstruel peut-il être regardé comme une des causes physiques les plus nombreuses de l'aliénation mentale ? >: Il obtint le prix. Il fut l’un des premiers lauréats d’un concours dont la tradition se conserve parmi nous, et qui nous permet aujourd’hui d’associer avec un sentiment de regret et de reconnaissance, le souvenir d’Esquirol à celui de Mitivié qui fut l’un des nôtres. Dans son travail, Voisin cherche à démontrer « que le cerveau, loin d’être influencé par l’état particulier de l’utérus, considéré lors des deux grandes époques de la puberté et du temps critique, influence au contraire à tel point les fonctions départies à cet organe qu’on doit être surpris de ce que les médecins n’aient point été plus tôt frappés de cette vérité, et qu’ils n’en aient point tiré les conséquences rigoureuses et nécessaires qu’il soumet à ses lecteurs. »
Et pour établir que son opinion est la vraie, il s’appuie sur son ami Falret, qui cependant n'a posé qu’une proposition gérale, et pourrait bien ne pas être aussi convaincu, aussi exclusif que lui. Dans des pages que nous voudrions pouvoir reproduire, il décrit les orages de la puberté, les conditions morales du jeune homme, de la jeune fille, et n’acceptant ni l’opinion de Van Ilelmont, ni celle plus ancienne ♦encore d’Hippocrate, il affirme que le cerveau tient sous sa dépendance les organes génitaux, sans que ceux-ci puissent avoir sur lui la moindre influence. Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que cette affirmation soit bienabsolue; pour ma part,
jetrcuvcrais dans Voisinlui-même de quoi concilier deux théories qui lui paraissent non pas seulement incompatibles, mais l’une d’elles dénuée de tout fondement Scientifique. Ce serait
entrer dans une discussion que je ne veux point aborder, je veux vous faire l'exposé d’une série de travaux, je ne porterai pas une main téméraire sur une œuvre ou la bonne foi du savant est égale au talent de l'écrivain.
L’étude sur les causes morales et physiques de la folie est conçue dans un esprit philosophique élevé. C’est le prélude des grands travaux que nous apportera l’avenir. A dater de cette époque (1826), se préparent les recherches sur l’exercice normal des facultés. Déjà peut nous apparaître une préoccupation qui se traduira par les efforts les plus patients, les plus savamment combinés : l’éducation de l’enfant, est pour Voisin le sujet d’éloquentes considérations, soit qu’il s’agisse de l’enfant le mieux doué, ou de celui qu’atteignent de fâcheuses prédispositions héréditaires. Il les développera dans son mémoire « sur l’application de la physiologie du cerveau à l’étude des enfants qui nécessitent une éducation spéciale (1830). » Pour lui, rien n’est désespéré tant qu’il reste quelque chose à faire, et s’élevant avec l’énergie que lui donnaient de sérieuses convictions, il réclame, à tous les degrés de l’échelle sociale, une éducation appropriée à la capacité intellectuelle et morale de chacun. 11 était difficile de ne pas aller un. peu loin, de ne pas présenter sous une forme un peu exagérée peut-être, les ressemblances qui, pour lui, existeraient entre les criminels, les imbéciles et les idiots -, mais qui songerait à l’en blâmer, quand il se dégageait de ces études profondes une idée plus haute de l’humanité ! Au lieu de voir un abaissement dans la totalité des facultés intellectuelles et morales, il affirmait qu’il y avait toujours, dans un repli caché, des ressources inattendues. Il voulait, suivant l’expression qui lui était fa-
miiière , qu’on frappât à la porte de toutes les facultés, et qu’on fît surgir ces génies partiels qui semblent n'attendre pour s’animer qu’une étincelle vivifiante.
Un jour qu’il avait trouvé, chez un idiot de Bicêtre, des aptitudes spéciales jusque-là méconnues, endormies, il eut un de ces élans d’enthousiasme et de légitime orgueil, comme en devaient avoir ces apôtres inspirés qui par leur parole puissante lançaient des peuples au service d’une idée, a Frappe du pied la terre, lui dit-il, et regarde le ciel. » C’étaient là, Messieurs, de nobles paroles, c’était lui apprendre dans un langage à sa portée, ce que le poëte Ovide avait dit dans ces vers :
Os homini sublime dédit, cælum que tueri
Jussit et erectos ad sidéra tollere vultus .
C’était, d’ailleurs, le caractère de Voisin. Ennemi de ce qui était banal, on peut dire qu’il vivait dans des sphères supérieures où les méditations philosophiques maintenaient son esprit occupé. 11 avait pour principes absolus que rien de ce qui constitue l’homme n’est à négliger, que tous ses modes d’existence lui sont donnés par Dieu, et que tous ont droit à s’affirmer. Mais il voulait aussi que l’équilibre fût maintenu entre toutes ces puissances, que si toutes devaient être réguliè- , ment développées, il ne fallait pas que l’une asservît jamais les autres. C’était *à cette condition que l’harmonie s’établissait et que l’homme s’élevait au-dessus de sa condition misérable.
« La vie animale est bonne, disait-il, la vie morale est délicieuse -, la vie intellectuelle est superbe. Tout est bien de cette manière, et quiconque maudit la vie des sens, quiconque insulte la matière sainte est impie, autant que celui qui n’écoute point les inspirations supérieures de son cerveau. » Et ailleurs, il écrivait encore :
« La nature a mis en nous tous les moyens d’être heureux notre mal vient d’ignorance; notre mal vient de nous-mêmesi et si nous suivions mieux ses inspirations et ses lois, si nous donnions carrière à toutes nos facultés; si, par abus des meilleurs principes, nous ne flétrissions pas dans notre esprit l’exercice et les joies de nos sens; si, dans cette manière d’être, si belle, si bonne, si douce et si complète, nous avions soin de subordonner nos déterminations à la suprématie de l’intelligence et des sentiments moraux ; si nous apportions enfin de la pondération et de l’harmonie dans l’exercice de nos différents poüvoirs, oh ! alors, notre vie noblement réglée, parfaitement remplie, n’éprouverait point de mécomptes! Elle serait ce qu’elle doit être, et se passerait tout entière dans l’enivrement des plus douces voluptés (1). »
Ce fut l’une des préoccupations les plus vives de Voisin. Vous retrouverez partout, dans ses écrits, la trace de ses efforts en faveur des malheureux idiots. Il n’y ménageait point ses peines, et tantôt directement, payant de sa personne, tantôt sollicitant l’Académie de médecine, le conseil général des hospices, il arrivait enfin à faire comprendre toute l’injustice, toute l’immoralité de l’abandon dans lequel étaient laissés les idiots. Il ne faut pas croire cependant, Messieurs, que rien n’eût été fait pour eux; mais l’administration ne s’était pas encore associée à l’œuvre. C’était de leur propre initiative que Falret, à la Salpêtrière, Ferrus à Bicêtre, avaient créé des écoles. Belhomme, qui avait assisté aux premiers essais d’Esquirol, publiait ses recherches; en 4 831, Falret avait déjà réuni quatrevingts idio! es, imbéciles ou aliénées chroniques, choisies dans une section de quatre cents malades; la classe était commune, les progrès furent étonnants. Ce fut en 4833 que l'adminis-
(4) Discours à la Société phrénologique de Faris , 4839.
tration générale des hospices confia à Voisin un service d’épileptiques et d’idiots à l’hospice des Incurables de la rue de Sèvres. Il se livra avec ardeur à cette tâche nouvelle qu’il était si bien préparé à remplir. Sa maxime, comme l’a si justement fait ressortir M. Delasiauve dans son traitement de l’idiotie, était « développer ce qui existe, » et, sans illusions vaines, il ne cherchait pas autre chose que ce qui se pouvait trouver
dans ces êtres déshérités. Une enquête minutieuse préparait
le terrain, et Edouard Séguin venait, sous l’inspiration, sous la direction du médecin, compléter l’œuvre commencée. De la rue de Sèvres, le service passa plus tard à Bicêtre -, mais déjà les idées avaient fait leur chemin, la France cette fois encore avait été la grande initiatrice ; aux Etas-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Prusse, des instituts analogues furent
successivement fondés, et réalisèrent tout le bien qu’on était en droit d’attendre d’eux.
j’ai insisté, Messieurs, sur cette période de la vie de Voisin, parce qu’elle m’a para de toutes, la plus importante peut-être. Ce futi’heure où il prit sa place dans le monde médical. S’il se laissa distraire un moment par les occupations nouvelles que lui donna lafondationd’un établissement orthophrénique àlssy (1), H revint bientôt à ses chères études. A partir de 1839, se succédèrent de remarquables travaux, tous empreints du plus large esprit philosophique , ayant tous le reflet d’une doctrine sincèrement exposée, ardemment défendue. Voisin avait • ■ * -
franchement accepté les idées de Gall, il subissait, sans essayer d’ailleurs, de s’y soustraire, le prestige du savant phrénologue. Ce qui surtout, le séduisait, c’était l’indépendance qu’il entrevoyait entre les facultés de l’homme : il en déduisait une série de conséquences heureuses pour la science, pour la
société, pour l’individu ; classer sous trois chefs principaux toutes les forces de l'humanité, les instincts, les sentiments moraux, t int elligence, c’était, pour lui, constituer trois réalités absolues, trois entités indiscutables, ayant droit' à la vie, à l’exercice, mais non pas toutes égales en importance. Soumises à une véritable hiérarchie, les facultés instinctives sont inférieures; dans l’homme animal, elles sont prédominantes; se développant par leurs propres forces, elles n’ont besoin ni de culture ni d’éducation, elles n’exigent qu’un frein, qu'une direction. Les réprimer toujours, c’est leur porter atteinte, c’est fausser la loi qui veut « que nous rendions à la nature et à Dieu ce que nous avons reçu de la nature et de Dieu. » Et pour démontrer que ses opinions s’appuient sur une base solide, pour écarter toute équivoque, Voisin fait dans les termes suivants une profession de foi scientifique, véritable Credo , dontiiest resté toujours le fidèle observateur : « Je suis phrénologiste, plein de franchise et de conviction. Cependant j’ai voulu consulter la nature en toutes choses, en dehors et indépendamment de tout système, de toute école.
» J’aime tout ce qui est beau, tout ce qui est vrai, tout ce qui peut servir la science et l’humanité !
» Si c’est être épicurien que d’aimer ses enfants, je le suis. Si c’est l’être que de s’attacher avec bonheur à ses amis, à sa famille, à son pays, à ses semblables, je le suis. Je le suis encore si je m’emploie à défendre courageusement de nobles intérêts, car je ne puis le faire sans orgueil et sans joie ! »
Et tout ce livre De V homme animal , est le développement d’une idée que l’observation a fait naître, « c’est que l’homme a des instincts, et que ces instincts sont respectables en euxmêmes, qu’ils ont droit à la vie, et que pour répondre à ses destinées, l’homme doit vivre toutes les vies de l’humanité. »
Je ne discuterai pas, Messieurs, ces théories ; «si Voisin a
consacré tant d’années d’un labeur opiniâtre à exposer ses opinions clans son enseignement, dans ses livres, s’il a trouvé dans ces hautes investigations de nobles satisfactions d’esprit et de cœur, qui donc aurait le droit de venir aujourd’hui amoindrir son œuvre? Pour moi, laissant de côté tout système, toute doctrine, je ne veux voir que le côté philosophique et moral de cette œuvre. Les travaux de Voisin qui se sont succédé depuis 4 858 jusqu’en 4 870 attestent sa préoccupation constante de relever l’humanité, Ennemi de toute revendication passionnée et injuste, ce qu’il voulait, il le voulait par des voies honnêtes et droites, mettant toujours la société au-dessus de l’individu, et ne cherchant dans l’amélioration de l’homme que le bien de la société tout entière. J’ai peine à comprendre les attaques dont il a pu être l’objet. Il en a fait justice lui-même, avec la modération, le calme qui appartiennent aux âmes fortes. Il n’avait pas besoin de se justifier ; il suffit de le lire pour trouver dans maintes pages éloquentes la manifestation la plus évidente de la bonté, de l’honnêteté de son caractère. On serait presque en droit de dire qu’il poussait à l’extrême les sentiments généreux. Qui fut jamais plus bienveillant que lui? Qui parla mieux de la charité, de l’amitié, de la sociabilité ?
Nous savons bien ce qui lui valut de certaines rancunes, mais nous savons aussi qu’il y a dans la vie des sociétés des heures prévues, où le progrès s'impose, où brisant les digues qui l’ont trop longtemps contenu, il entraîne avec lui ceuxlà mêmes qui le voulaient arrêter.
Si Voisin ne fut pas un précurseur, il laissera du moins de son passage des traces durables -, il a droit à notre respect, car toute son œuvre pourrait se résumer en ces mots : « émancipation de l’homme par la connaissance et l'application utile de ses forces. »
J’ai laissé dans l’ombre, Messieurs, jusqu’à ce moment tout un côté de la vie de Voisin, sur lequel je veux revenir. Je vous ai parlé du philosophe, du moraliste, j’ai à vous parler encore du médecin.
Voisin était à Bicêtre le contemporain de Leuret. Le traitement moral de la folie avait ses partisans et ses détracteurs. Voisin ne partageait pas les opinions de son collègue, et, suivi d’élèves qui sont aujourd’hui au milieu de nous, MM. Billod, Dagron, de Crozant, il institua de son côté ce qu’il appelait le traitement intelligent de la folie. La lutte fut assez vive; les statistiques du temps, dressées parles élèves des deux services, se ressentaient peut-être un peu de l’émulation qui s’était développée entre eux, et de la conviction avec laquelle ils soutenaient leurs maîtres. Elles laissèrent, si mes souvenirs ne me trahissent pas, l’avantage à Voisin. Ce fut vers cette époque que parut une brochure demandant à l’Assemblée nationale l’abolition de la peine de mort. Les motifs étaient ceux qu’on alléguera toujours. Ils empruntaient cependant au caractère de Voisin, à ses études spéciales, une importance plus grande encore. Il ne fut pas écouté, mais ne se découragea point, et conséquent avec ses principes, qu’entre le crime, la folie, le suicide, existent d’étroites relations, convaincu d’autre part que l’examen phrénologique lui fournirait de puissants arguments, il obtint l’autorisation d’examiner les forçats au bagne de Toulon, les prisonniers du département de la Seine dans les maisons de détention. Je ne vous parlerai que d’une seule de ces visites, celle qui fut faite aux jeunes détenus avec une commission nommée par l’Académie de médecine, et composée de MM. Adelon, Ferrus, Breschet, Gerdy, Blandin , Moreau, Gérardin, Cornac et Bouillaud. M. Bouillaud était chargé du rapport. Voisin examina 400 jeunes détenus, les divisa en catégories correspondant à
leur degré d’intelligence ou de perversité, et quand il eut terminé son classement, le directeur de la prison fut appelé à se prononcer sur l’exactitude des appréciations phrénologiques de Voisin; il déclara que ce résultat était à très-peu de chose près, l’expression de ce qu’il savait lui-même sur les dispositions intellectuelles et morales des individus examinés. Alors, dit M. Bouillaud, « M. Voisin, dont vous connaissez la brillante et vive imagination, M. Voisin, qui réunit dans sa personne Jes talents du fidèle observateur et la verve du poète, se lève, comme saisi d’un transport d’enthousiasme, et avec cet accent qu’inspire la foi la plus fervente, il s’écrie : « Messieurs, d’après la déclaration que vous venez d’entendre, ou je suis un devin, ou je possède une science ! » La commission, si frappée qu’elle parut l’être du résultat, n’osa point proposer à l’Académie de médecine de reconnaître comme vraiment digne du nom de science la doctrine nouvelle, mais elle applaudit sincèrement « au zèle avec lequel Voisin se livrait à des études dont le but est si noble et si digne d’exercer les esprits élevés. » Elle proposait d’inscrire le nom de Voisin parmi les candidats pour les places vacantes à l’Académie.
L’honneur de faire partie de cette compagnie savante ne lui arriva que longtemps après. Ce fut le 49 juin 1866 qu’il fut élu associé national. Il appartenait, depuis sa fondation, à la Société médico-psychologique qu’il présidait il y a quelques années, et dont il fut, vous le savez, Messieurs, l’un des membres les plus aimés, les plus estimés : au milieu de nous, dans ces dernières années surtout, il se sentait heureux des témoignages d’affection et de respect qu’il recevait de chacun de nous. Comme homme privé, que vous dire de lui que vous ne sachiez déjà ? 11 était dans ses rapports sociaux ce qu’il était dans la vie scientifique. Plein de généreuses aspirations, il avait, à côté d’une inaltérable bienveillance, un caractère
énergique et ferme» En 4 830, aux journées de juin, il paya courageusement de sa personne, sans forfanterie, calme et digne, accomplissant en face de l’émeute son devoir de citoyen avec la même sérénité d’âme qu’il accomplissait dans la vie ordinaire ses devoirs de médecin. Exact, ponctuel, il quittait tous les jours à six heures sa maison de Vanves pour aller à Bicêtre, auprès de ses malades qu’il aimait. On ne dira jamais assez, je veux vous le répéter encore, que ce fut lui qui imprima en France, en Europe, le grand mouvement qui ne
s’est pas arrêté depuis, dans les tentatives d’éducation des idiots.
C’était là qu’il le fallait voir, dans ce service qu’il avait
créé, cherchant, comme il le disait, la faculté maîtresse, et quand
il l’avait trouvée, la développant, l’utilisant pour relever, s’il *
était possible, l’être dégénéré. Il avait parfois des élans d’enthousiasme; quand il voyait autour de lui se presser attentifs les médecins étrangers, il développait ses théories, parlant ce langage philosophique qu’il maniait si bien ; il semblait être l’un de ces ardents apôtres du progrès qui, prenant l’humanité par son côté le plus abaissé, s’efforcent de' la relever. Pascal avait dit que les misères de l’homme sont misères de grand seigneur, misères de roi dépossédé; Voisin, voulait reconquérir pour les misérables confiés à ses soins une partie de la grandeur perdue. Cette œuvre de régénération, il la poursuivit toujours, et ce n’est que justice de proclamer qu’il a dignement rempli la tâche qu’il s’était imposée. Il eut du moins, après ses longs services, la récompense la mieux méritée, la satisfaction que son cœur avait le plus désirée, celle de voir son œuvre continuée par M. Delasiauve - d’abord, et ensuite par l’un des siens, son petit-fils, nos collègues, qui dans leur passage à Bicêtre, ont tous les deux conservé intactes les traditions qu’il leur avait léguées.
A Vanves, dans ce milieu tout différent, Voisin était le même; quelle que fût la condition sociale de ses malades, il avait pour tous la même bienveillance, le même empressement. Il savait compatir à toutes les douleurs, et trouver pour les consoler d’encourageantes paroles. Dans ces affections à évolution si lente, rien n’est difficile comme de persuader qu’il faut savoir attendre. Quand les semaines succèdent aux semaines, les mois aux mois, et que la guérison, impatiemment attendue, tarde encore à paraître, la famille inquiète devient exigeante, elle veut intervenir à son tour, risquant de compromettre par une démarche inopportune une amélioration peu solide encore. C’était dans ces cas difficiles que Voisin se montrait à la fois prudent et ferme. Par son attitude, par l’autorité de son expérience, il gagnait sa cause qui était surtout celle du malade, et jamais il n’était plus heureux que quand il avait obtenu ce qu’il considérait comme profitable à la guérison de l’un des aliénés confiés à ses soins.
C’était d’ailleurs la loi qu’ils s’étaient imposée Falret et lui; ils avaient les mêmes principes, et l’on savait que s’il y avait à Vanves deux hommes d’une égale valeur, il n’y avait qu’une volonté, qu’une direction, qu’un seul et même esprit.
Cette maison de Vanves, vous savez, Messieurs, combien elle était hospitalière. A de certains jours, autour de la table que présidaient les maîtres, se groupaient les anciens, les jeunes élèves. Tous les deux, Falret et Voisin, aimaient à se retrouver ainsi au milieu de ceux qu’ils avaient initiés. S’ils n’avaient pas procédé de même, ils étaient arrivés au même but, celui de faire aimer la science. Falret se plaisait à laisser s’ouvrir l’intelligence; il posait quelques idées générales, et chacun était libre de développer à sa guise, suivant ses aptitudes, les tendances de son esprit, le thème qu’il avait fourni. Si l’on s’égarait, il ramenait d’un mot profond et juste, mais jamais
il ne s’imposait. Heureux s’il se sentait compris, il avait une indulgence qui ne se lassait point, quand on marchait au hasard ou trop vite. Il n’était pas seulement doué d’une merveilleuse finesse d’observation, il généralisait savamment, et ce qu’on avait appris près de lui, de lui, on ne l’oubliait plus. Voisin parlait volontiers, sa physionomie fine, sa bonhomie parfois légèrement railleuse, attiraient et charmaient eeux qui avaient le bonheur de l’approcher. Toujours égal, il avait l’esprit ainsi fait, que personne n’eut jamais à se plaindre d’une parole ironique ou mordante, et s’il critiquait parfois, sa critique était tempérée par une inaltérable bienveillance, heureux privilège d’une intelligence qui n’était point commune. 11 y avait dans le discours, même le plus familier, comme un reflet de ses études de prédilection ; il philosophait, non pas à la manière des pédants qui masquent leur insuffisance sous
des formules aussi nuageuses que leurs pensées, mais à la manière d’un maître indulgent et bon qui cherche à excuser les faiblesses, à relever les défaillances, par les préceptes de la morale la plus élevée, la plus pure.
Je me souviens, Messieurs, de la dernière réunion à laquelle j'ai eu l’honneur d’assister à Vanves. C’était à la fin d’août 4 870, Falret, dont la santé depuis longtemps était ébranlée, s’en était allé chercher le repos dans son pays natal, à Marcillac. Voisin restait avec J. Falret, à la tête de son établissement. Nous étions tous inquiets. Nos désastres se succédant avec une effrayante rapidité, nous laissaient entrevoir les complications prochaines. Ce fut, hélas! presque la dernière soirée de calme. Aux premiers jours de septembre, Voisin partait pour le Mans où l’appelaient ses intérêts; il espérait pouvoir revenir à Paris, il ne put y rentrer. Moins de trois semaines après, la maison était vide, ses hôtes dispersés ! Et l’un des chefs vénérés mourait seul, loin de ses fils, loin de nous, sans
un adieu, sans une larme, nous laissant à tous la douleur cruelle de n’avoir pu lui rendre les derniers devoirs !
Voisin revint à Paris aussitôt que les communications furent rétablies, il avait hâte de retrouver J. Faire t, et de lui apporter, non pas des consolations, mais une douleur presque égale à la sienne. A peine eurent-ils le temps de pleurer ensemble, qu’il leur fallut s’occuper de reprendre possession de la maison abandonnée depuis cinq mois. Ils y rentraient depuis quelques jours, quand la guerre civile éclata ; il leur était réservé de Souffrir plus encore d’elle que de la guerre étrangère. La lutte autour d’eux fut sanglante,, acharnée. Le vieillard se redressa fièrement contre le danger. La maison fut ouverte aux habitants du village qui voulurent s’y réfugier. Il en fit par son énergie un terrain neutre qui fut respecté, même par ceux qu à cette heure cruelle ne respectaient plus rien. On eut dit que « Væs triplex circa pectus erat »; il était calme au milieu de la dévastation qui menaçait de s’étendre jusqu’à la maison qui l’avait abrité Loute sa vie. Il s’oubliait pour penser aux autres, et avec une paternelle affection, il \oulait que Jules Falret se ménageât plus qu’il ne se ménageait lui-même. Il le forçait à prendre un repos nécessaire, ne se permettant pour lui que quelques heures d’un sommeil rapide, mais que le calme de son esprit lui laissait profond et réparateur. Il allait, pansant les blessés, encourageant tout le monde autour de lui, se multipliant, comme si :
« Æmula necdum ,
Temporibus geminis canebat sparsa senectus . »
Et quand la lutte fut finie, quand le silence succéda au bruit des obus qui étaient venus éclater jusque dans sa demeure, on le vit doucement reprendre ses habitudes passées. 11 se remit au travail, essayant d’oublier les rudes épreuves par les
Fl
études qui avaient charmé toute sa vie. La reconnaissance des habitants de Vanves voulut se traduire pour lui par une distinction honorifique; on lui proposa la croix d’officier de la Légion d’honneur. Il ne voulut pas accepter. Il pensait avec raison que son collègue J. Falret en était digne comme lui, et il le désigna lui-même, disant que ce serait là sa meilleure récompense. Je ne le louerai point, Messieurs, de ses sentiments généreux, il faisait un acte de justice auquel nous avons tous applaudi. Son affection d’ailleurs, y trouvait son compte.
Alors, on vit décliner sa santé ébranlée. De violentes douleurs le saisirent. Toutes les nuits, des crampes d’estomac le faisaient souffrir. Il ne s’abusa pas un moment sur la gravité de ces symptômes, mais il ne laissa pas un jour, pas une heure, percer la moindre inquiétude : fidèle à lui même, il pensait et savait souffrir en philosophe. Comme Diderot, ces deux grands fantômes, la douleur et la mort? ne l’effrayaient pas. Comme Senèque, il pouvait dire : « Je ne cesse pas de me me fortifier de pensées courageuses. » Quand il sentit sa fin prochaine, il rassembla toutes ses forces, moindres que son énergie; en pleine possession de lui-même, il dicta ses dernières volontés; puis, çc devoir accompli, il fit venir près de lui ses petits-fils. Ce fut, Messieurs, unspectacle émouvant que celui de cet homme, disputant à la mort quelques heures qu’il voulait bien remplir. Il y eut, dans cet entretien suprême, une admirable grandeur ; il dit quelle avait été sa vie, quelles étaient aussi ses espérances. Dans le passé, il retrouvait deux douleurs profondes, la perte de la compagne dévouée qui, associée à son œuvre, avait largement pris sa part dans l’administration de la maison de Yanves, la perte de son ami Falret dont il n’avait pu serrer la main à l’heure de la séparation dernière. Il remercia le sort de lui permettre de mourir là où il avait vécu. Et ne pouvant pas plus s’isoler de Falret
dans la mort, qu’il ne s’était séparé de lui dans la vie, il dit combien il s’estimait plus heureux que lui de se . sentir entouré, regretté déjà, par tous ceux qui lui étaient chers. D'une voix affaiblie, il donna des conseils, prodigua des consolations. Ii dit à ses petits-fils combien il leur était reconnaissant des joies que leur jeunesse laborieuse et utile lui avait apportées. Et, sans murmure, sans piainte, brisé parla douleur, mais non vaincu par elle, il dit adieu à tous ceux qu’il aimait. Sa mission ici-bas était accomplie ; il quitta noblement la vie, * « comme le travailleur qui, à la tombée de la nuit, abandonne son ouvrage et se repose (4). »
A. Motet.
(4) Lasègue, 23 novembre 1872.
Paris, — Imprimerie de E. Donnaïji), rue Cassette, 9.