‹ Éloge de GressetChapitre 1 sur 4 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

our ceux qui acceptent les yeux fermés lles enthousiasmes traditionnels ou les i aversions légendaires qui s'attachent à certains personnages historiques, ce doit être une grande surprise, en lisant le titre de la pièce que nous reproduisons aujourd'hui, de voir associés deux noms qui représentent à l'esprit des idées aussi opposées. Que de personnages, en effet, ne prononcent qu'en tremblant ce nom de Robespierre, dont la grave sonorité semble encore ajouter à l'effroi des terribles souvenirs qu'il rappelle!

Robespierre, comme homme politique, a été jugé avec les préventions hostiles ou favorables qui s'attachent à tous ceux qui ont pris une grande part aux événements de leur pays. Mais nous n'avons

pas affaire ici au directeur du Comité de salut public ; notre Robespierre, à nous, est le jeune avocat du barreau d'Arras, esprit doux et mélancolique, sérieux et enjoué tout à la fois , s'exerçant, dans les intervalles de loisir que lui laissaient les travaux de sa profession, à des compositions littéraires qui, si elles n'accusent pas un grand talent, sont loin de dénoter des instincts farouches et sanguinaires. Aussi ne devons -nous pas nous étonner de le voir ici féliciter surtout Gresset d'être resté attaché à ses principes religieux, faire un grand éloge des pères jésuites, les maîtres de Gresset, et signaler Louis XVI comme un monarque « sur lequel la nation devait « fonder ses plus douces espérances ».

En 1785, l'Académie d'Amiens proposa comme sujet de prix l'éloge de Gresset. Robespierre, qui s'était essayé lui-même dans le genre où Gresset avait excellé, se sentit naturellement porté à faire l'éloge de son poète favori. Il envoya donc son discours, qui ne fut pas plus heureux que ceux de ses concurrents. Ces messieurs de l'Académie d'Amiens firent les difficiles, et personne n'obtint le prix.

Ce discours n'est pourtant pas inférieur à ce que sont en général les morceaux de ce genre. On y trouve tout ce qui fait la monnaie courante des discours académiques . éloge pompeux de celui dont

on parle, profonde humilité de celui qui parle; phrases toutes faites sur un ton connu ; périodes d'autant plus sonores qu'elles sont plus creuses ; mots graves et majestueux, toujours les mêmes, revenant périodiquement les uns après les autres, et rimant si bien d'idée qu'on jurerait qu'ils riment pour l'oreille.

Mais, à côté de cela, l'Éloge de Gresset renferme des passages qui méritent d'être signalés. Robespierre a bien saisi le principal mérite de Gresset, qui est d'être resté chaste, sans cesser d'être spirituel , dans un genre où la licence était tout à fait de mise à son époque. Il fait surtout deVerverl une appréciation très-juste quand il dit que le poète, (( au lieu d'adopter la marche imposante de l'épopée, « dont la dignité, formant un contraste plaisant « avec la petitesse du sujet, offre déjà par elle-même « une source de beautés piquantes et faciles», a mieux aimé célébrer la gloire de son héros « sur un « ton plus simple, plus naïf, et par conséquent plus « difficile».

Robespierre établit aussi entre Voltaire et Gresset une comparaison un peu prétentieuse, mais néanmoins très-intéressante. A propos du Méchant , qu'il regarde comme supérieur aux comédies de Voltaire, il porte sur l'auteur de Nanine un juge-

ment aussi plein de vérité que de finesse quand il lui reproche, à lui parfois si léger et si plaisant dans les sujets les plus graves, d'avoir « déployé le talent « comique partout, excepté dans ses comédies».

Mais la partie vraiment remarquable de ce discours est celle où l'auteur pose les données du drame moderme. C'est comme le manifeste de l'école romantique, développé depuis avec tant de talent par Victor Hugo dans sa préface de Cromwell. Robespierre trouve 'qu'il est permis de s'attendrir sur autre chose que sur les catastrophes des rois et des héros, et sur d'autres malheurs que ceux d'Oreste et d'Andromaque. « Plus l'action, dit-il, ressemble « aux événements ordinaires de la vie, plus les per- « sonnages sont rapprochés de notre condition, et « plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant, et « l'intruction frappante. » (V. pages 24 et 2$.)

Ces quelques mots suffisent à montrer le mouvement littéraire qui se préparait à cette époque. Interrompu par les événements de la Révolution et par les guerres de l'Empire, il ne reprit son cours que quelques années plus tard. C'est alors que la Muse, déployant de nouveau ses ailes, put s'écrier enfin :

Cédant arma toga;, concédât laurea linguae.

A ce cri se levèrent les Chateaubriand, les Hugo, les

Musset, les Lamartine, les Lamennais, les Balzac, les George Sand, tous ces grands noms qui ont fait briller notre époque d'un éclat qui peut soutenir les rayons de l'astre du grand siècle. Aujourd'hui, le triomphe de l'esprit sur la force est assuré à jamais. Grâce à l'esprit philosophique sorti de la Révolution, la guerre, cette barbarie de la civilisation, ne sait plus passionner les peuples. Si parfois l'épée veut encore sortir du fourreau, les lettres ne se laisseront plus effrayer par le fracas qu'elle pourra faire autour d'elles, et poursuivront sans interruption la grande œuvre de l'éducation de l'esprit humain.

ÉLOGE

Discours qui a concouru pour le prix proposé par l' Académie d'Amiens, en l'année 1785.

Par M.... Avocat en Parlement

Hune lepidique sales lugent , veneresque pudicce, Sed mores prohibent, ingeniumque mori.

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