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Éloge de L.H. Farabeuf (1841-1910)

Il semble qu’une coutume ancienne ait jusqu’ici réservé à ceuxlà seuls qui nous ont présidés l’honneur de l’éloge funèbre, comme si la tâche éminente de diriger pendant un an le cours parfois tumultueux de nos discussions scientifiques pouvait seule conférer à ceux que la mort nous enlève des titres suffisants à ce témoignage éclatant de notre piété reconnaissante.

Nul d’entre vous, cependant, ne me reprochera de venir aujourd’hui parler de Farabéuf et de réveiller parmi nous les sentiments que fait surgir un instant dans nos cœurs la communion du souvenir. 11 n’a jamais été notre président. A peine même a-t-il été des nôtres pendant quelques années. Un jour, il nous a volontairement quittés, car il n’était pas chirurgien et il jugeait sans doute que sa place véritable n’était pas parmi nous. Et cependant, par une singulière fortune, cet homme dont jamais peut-être le couteau n’a fouillé dans la chair vivante, cet homme qui, dans cette époque prodigieuse qui a vu le miracle de la chirurgie régénérée, n’est pour ainsi dire jamais entré dans une salle d’opérations, cet homme est peut-être celui qui a eu l’inlluence la plus profonde et la plus décisive, non pas sur l’évolution de la chirurgie, que domine de très haut le grand nom de Pasteur, mais sur la perfection de la technique opératoire et sur le développement incomparable de l’Art Chirurgical français.

Nous sommes tous, en quelque mesure, les fils de son génie. Ceux d’entre nous qui voient se rapprocher l’heure du grand repos sont encore tout imprégnés de son enseignement, que nous avons transmis à ceux qui venaient après nous. Les plus jeunes, ceux qui naissent à peine à la vie chirurgicale, ceux qui montent vers l’avenir et qui n’en sont encore qu’aux premières ondulation^

de cette colline sacrée dont nous atteignons le sommet, marchent sans même le savoir dans le rayonnement de cette clarté souveraine qu’il a répandue sur notre art ! Et l’hommage de reconnaissance que je viens aujourd’hui rendre devant les chirurgiens français à la mémoire de celui qui a tant fait pour eux apparaît à mes yeux comme une pieuse invocation à la grandeur et à la gloire de la Chirurgie Française 1

Ceux qui n’ont pas connu Farabeuf seront peut-être tentés de penser qu’il y a dans ces paroles quelque exagération. Mais ceux d’entre nous qui l’ont approché et qui connaissent non seulement son œuvre, mais la puissance de son action sur ceux qui travaillaient auprès de lui, savent que je ne fais ici que lui rendre la justice qui lui est due. Car cet homme, qui s’est généreusement dépensé pour tous, n’a pas eu souci de sa gloire. C’est à nous, qui l’en savons digne, de travailler pour l’honneur de sa mémoire et de dire ce que les générations qui viennent après nous semblent maintenant oublier.

Car il est difficile, lorsqu’on n’a pas vu Farabeuf, lorsqu’on n’a pas vécu près de lui, lorsqu’on ne connaît de lui que son œuvre matérielle, cette École Pratique, où des milliers et des milliers de médecins sont venus, viennent et viendront s’initier à l’anatomie, il est difficile de se rendre compte de l’influence qu’il a personnellement exercée sur tous ceux qui ont eu la bonne fortune de faire leurs premiers pas dans la chirurgie à l’heure miraculeuse de sa transformation. Il faut l’avoir vu, il faut l’avoir entendu pour comprendre la profondeur de son action.

Personne n’a jamais su donner à l’enseignement de l’anatomie la puissance de vie, la flamme d’action et d’enthousiasme que savait lui communiquer Farabeuf. 11 fut un professeur incomparable, tel qu’on n’en avait jamais vu et qu’on n’en reverra jamais. Et c’était un spectacle véritablement stupéfiant que de voir, à quelques minutes d’intervalle, aux grands jours de la pleine vigueur du génie qui brûlait en lui, la transfiguration de cet homme.

Dans l’ombre grise d’une brumeuse après-midi d’hiver, sous la lumière incertaine et tremblante, un peu avant l’heure du cours, on voyait sortir de l’étranglement ténébreux de la rue de l’Écolede-Médecine un être à l’aspect étrange, tassé^ voûté, courbé, traînant péniblement ses pieds endoloris recouverts de feutres informes, vêtu d’un vieux manteau à longue pèlerine, coifle d’un vieux chapeau enfoncé jusqu’aux yeux et le bas du visage enseveli sous le triple repli d’un cache-nez immense, vieux comme tout le reste et dont les extrémités descendaient en désordre

jusqu’au milieu du dos. Dans l’intervalle, entre le vieux chapeau et le vieux cache-nez, se profilait un nez que chevauchaient plusieurs lorgnons superposés, dont un toujours muni de verres noirs pour protéger ses pauvres yeux contre l’éclat de la lumière.

Et puis, quelques minutes après, on voyait entrer dans le grand amphithéâtre, dont les gradins ne laissaient pas voir une place vide, sous la grande clarté des lumières, le même homme, toujours un peu courbé, mais débarrassé de ses étranges vêtements dont il ne conservait qu’une redingote un peu longue. 11 était agité, il était nerveux, car la leçon qu’il allait faire était toujours pour lui une épreuve émouvante. Sa figure osseuse, au front large et dégarni, aux sourcils accusés, au nez énergique et bien dessiné, aux lèvres minces, au menton volontaire qu’encadraient des favoris grisonnants, — sa figure osseuse, sous l’influence de l’émotion intérieure et peut-être aussi de quelque souffrance cachée — car il souffrait toujours — présentait une sorte de crispation contenue, une rigidité douloureuse, qu’accentuait encore la profondeur des plis qui se creusaient sur son visage. Il s avançait ainsi jusque vers le milieu de la longue table dont il effleurait machinalement le tapis vert du bout de ses doigts amaigris. Et puis, lorsque l’agitation causée par son entrée dans 1 immense auditoire s’était un peu calmée, il levait vers les hauteurs de l’amphithéâtre son visage aux yeux douloureux et il commençait sa leçon. Sa voix était faible, cassée, chevrotante, avec des intonations sourdes, des résonances métalliques. Des mots, des phrases entières échappaient à l’oreille la plus attentive. Peu à peu, cependant, sa parole devenait plus ferme, sa voix plus forte et plus mordante, sa physionomie s’éclairait, elle s’égayait même parfois d’un sourire et sa démonstration s’accompagnait de gestes expressifs et quelquefois d’un pittoresque qui dépassait la mesure commune. Car il ne reculait devant rien lorsqu’il voulait se faire comprendre et faire pénétrer sa pensée dans la pensée de ceux qui l’écoutaient. Je l’ai vu, pour illustrer l’explication de certains mouvements articulaires, monter sur une chaise et peut-être même sur la table, je l’ai vu retirer la manche de son vêtement pour y chercher des comparaisons incroyables, mais qui frappaient par leur vérité l’esprit des élèves d’une façon qui ne s effaçait plus. Je l’ai vu sortir de sa poche ou prendre sous la table des appareils extraordinaires, des machines avec des ressorts et des élastiques, appareils qu’il avait profondément étudiés et construits lui-même et qui démontraient avec une clarté merveilleuse le rôle et le mécanisme de certaines articulations. Et lorsqu il prenait ses crayons de couleur pour illustrer ses descriptions de dessins qu’il exécutait au tableau, avec une exactitude, une pré-

cision et une élégance sans pareilles, en montrant en même temps l’action de chaque muscle, le rôle de chaque saillie osseuse, la fonction de chaque ligament, sa leçon devenait une magnifique évocation et comme une résurrection de la nature elle-même. Il ne restait plus trace alors de son émotion du début; il se donnait tout entier et malgré les marques d’une fatigue parfois trop ' visible, lorsqu’il était dans tout le feu, dans toute l’ardeur, dans tout l’enthousiasme de sa description, nul n’eiit pu reconnaître l’étrange et pitoyable passant qui tout à l’heure se traînait péniblement dans la rue, dans cet homme extraordinaire, dans ce démiurge à la parole ardente et aux gestes illuminés, qui connaissait les secrets de la vie et qui savait faire pénétrer dans l’âme de ceux qui l’écoutaient ce qu’il avait appris lui-même en cherchant à surprendre les secrets de la mort.

Ainsi m’apparut Farabeuf quand j’assistai pour la première fois à ses leçons, dont le souvenir est resté profondément gravé dans ma mémoire. C’était en 1886, alors qu’il venait d’être nommé professeur, et cet enseignement si vivant ne nous faisait pas regretter celui du vénérable professeur Sappey, que je vois encore, avec sa tête fine et ses longs cheveux blancs, discourant solennellement devant les gradins vides du grand ampliithéâtre ! Farabeuf était alors dans toute la puissance de son talent. Il avait atteint ce qui semblait être le but suprême de sa vie, et c’est à ce moment que la maladie qui l’avait torturé vint s’abattre sur lui plus cruellement que jamais.

La vie de Farabeuf est un 'exemple de ce que peuvent donner, malgré les coups multipliés d’une destinée douloureuse, le travail, la volonté, la persévérance dans les desseins, mis au service de cette passion de l’anatomie qui brûla dans son âme pendant toute sa vie. Car il aima l’anatomie non seulement pour elle-même, pour les satisfactions qu’elle peut donner au savant qui pénètre lentement ses secrets, mais pour les services immenses que sa connaissance peut rendre chaque jour à ceux qui veulent pratiquer la médecine et plus encore à ceux qui ont l’ambition de vouer leur existence à l’exercice de la chirurgie.

Il ne sernble pas cependant qu’il ait eu, dès le début de ses études, une vocation particulière pour cette science dont il devait pousser si loin l’analyse et ce n’est que lorsque [les événements l’eurent conduit à prendre part à son enseignement, qu’il se passionna peu à peu pour elle et qu’il se révéla comme l’apôtre qui devait faire comprendre la nécessité de la bien connaître et qui devait avoir le courage d’entreprendre cette ardente campagne qui, après des années de travail persévérant, devait lui per-

mettre de donner à tous les moyens d’étudier cette science, qui est et qui restera l’inébranlable fondement des études médicales.

Car la bataille fut rude qui devait lui permettre de réaliser son rêve, et il n’eut pas trop, pour y parvenir, de toutes les vertus de sa race et môme de certains de ses défauts, comme cette obstination persévérante, comme cet entêtement robuste, qui permettent parfois d’accomplir des œuvres durables mieux que la force des idées et la puissance de la raison.

C’est que Farabeuf avait le courage, il avait l’énergie de ces hommes sortis du sein de la vieille terre gauloise. C’était un fils de cette rude race de vieux paysans de France qui, dans les travaux de la paix comme dans les batailles de la guerre, sont la force de la Patrie ! Car ce sont eux qui peinent sans trêve et sans repos sur le sillon d’où vient le pain dont nous vivons et ce sont eux aussi qui, aux jours de la grande épreuve, avec les autres fils de la France, leurs frères, mais en phalanges plus profondes encore, ont combattu jusqu’à la mort!

Sa famille avait pour berceau le village de Béton -Bazoches, couché dans un pli de terrain, vers l’endroit où la grande plaine de Brie s’élève en ondulations verdoyantes vers les collines du Valois. Les maisons du village se groupent irrégulièrement autour de l’église au clocher massif. Il ressemble d’ailleurs à tous les villages de ce pays, dont les maisons, qu’aucune recherche d’art, qu’aucun sentiment de beauté ne distinguent les unes des autres, sont d’une désespérante monotonie, qui consolerait de la destruction dont un si grand nombre ont été victimes, si nous pouvions encore caresser l’espoir illusoire qu’elles seront rebâties dans des conditions plus conformes à ce qui fait aujourd’hui le charme de tant de constructions rustiques. Mais ce qui donne à ce village, perdu comme tant d’autres dans quelque coin de France, ce qui lui donnera plus tard l’auréole qui s’attache aux souvenirs des grands événements de l’Histoire, quand le recul du temps les fait entrer dans la légende, c’est qu’il est de ceux qui se trouvent sur le terrain sacré de cette lutte épique, qui, parmi les batailles et les hécatombes des années de la Grande Guerre, restera malgré tout la bataille immortelle ! Les chevaux des Barbares sont venus boire au clair ruisseau qui coule au fond de la vallée, mais leurs sabots ensanglantés n’ont pas été plus loin meurtrir le sol de la Patrie. Car c’est ici qu’au jour de la Victoire les soldats de la Marne ont changé le destin du Monde !

Les parents de Farabeuf possédaient près de là le domaine de La Conquillie. C’était une grosse ferme d’une centaine d’hectares, qui ressemblait à toutes les fermes du pays, construites de temps immémorial sur un type uniforme, et qui ne semble pas

près de se modifier. Ces fermes ont conservé l’aspect et là disposition qu’on leur donnait aux époques troublées où les campagnes étaient à la merci des ravageurs, des coupeurs de bourses et meme des soldats plus ou moins réguliers vivant sur le pays, que désolaient, depuis le temps des invasions barbares et des luttes dynastiques du Moyen âge, des guerres incessantes et des calamités sans fin !

Les fermes, isolées dans la campagne immense, étaient des forteresses où l’on pouvait se croire en sécurité relative. L’ensemble des bâtiments, disposés sur les quatre côtés d’un terrain rectangulaire, ne présentait à l’extérieur que de hautes murailles nues. Au milieu de l’un des cotés, ou plus souvent à l’iin des angles, un passage assez large pour laisseï* pénétrer les charrettes chargées de gerbes ou de foin et que ferme une porte solide, permet l’accès dans la cour intérieure, oii se concentre toute la vie rustique et tout le travail de la ferme. Au centre, l’immense fumier où picorent les poules et qui choque nos yeux et nos sens d’habitants des villes, mais qui, pour l’homme des campagnes, est la vie et la fécondité de la terre. Sur les quatre côtés, le grand liangar pour les charrettes et les instruments de labour, la grange où viennent s’entasser les réserves de foin, la grande étable a l’odeur chaude où sont couchés les bœufs silencieux, et dans un angle de la cour l’humble maison du maître qui ne connaît que le travail, et se trouve assez bien logé pourvu que son bétail prospère et que la terre qu’il adore lui donne chaque été cette moisson divine, objet de ses angoisses et de ses espérances, qu’il couche sous sa faux aux jours brûlants de Messidor.

Le logement des fermiers de La Conquillie était particulièrement modeste. Une porte surélevée de quelques marches, une lucarne, une étroite fenêtre sur quelques mètres de façade dans l’angle de la cour, et c’était tout! L’intérieur répondait, sans aucun doute, à l’apparence extérieure, et le mobilier à l’immeuble.

C’est là que Farabeuf vécut ses premières années, courant les champs et la campagne, et cette existence de jeune paysan, si elle imprima sur son être et pour toute sa vie la marque indélébile d’une nature rude et même primitive, ne lui donna malheureusement pas la santé qu’on est en droit d’attendre pour les enfants qui vivent librement dans l’air pur des campagnes et loin de l’atmosphère empoisonnée des villes.

La cité la plus proche de la ferme natale était cette charmante petite ville de Provins, si peu connue des Parisiens, si digne cependant de l’étre, et dont mon vieil ami Merlin, qui les connaît et qui les aime, m’a bien souvent montré les secrètes beautés. Cachée dans la verte vallée où coule en murmurant la limpide

Voulzie, elle ne laisse voir au voyag'eur errant sur les routes sans lin que les hauts clochetons de la Tour de César, oii resta quelque temps captif le dernier des Mérovingiens, et le dôme ardoisé de son église antique, dont on ne peut passer le seuil qu’avec respect, lorsque l’on sait que Jeanne d’Arc le franchit autrefois pour s’agenouiller sur ses dalles.

Mais Provins n’a pas seulement ces vestiges d’un grand passé! Il a l’orgueil de ses vieilles murailles, avec leurs tours démantelées qu’un lierre plus que séculaire décore magnifiquement et qui descendent jusque dans la vallée, comme font à Stamboul les murailles d’Eyoub, inclinées vers la Corne d’Or parmi les cimetières, les tombes innombrables et les cyprès funèbres, murailles consacrées par des siècles d’histoire et qui évoquent dans nos âmes d’impérissables souvenirs, mais que les vieux murs de Provins surpassent peut-être en beauté. ,

C’est là, c’est dans le vieux collège de la petite ville que le fermier de La Conquillie, au sortir de l’école communale, mit en pension son jeune fils, qui y termina ses études, et qui pendant ces années de jeunesse où les impressions du dehors se gravent dans l’esprit de la façon la plus profonde rêva sans doute bien souvent à l’ombre des vieilles murailles.

C’est en 1859 qu’il vint commencer à Paris ses études de médecine. Rien n’est plus difficile que d’analyser les sentiments obscurs qui décident de cet événement capital dans la vie de chaque homme qu’est le choix d’une profession. 11 y avait à Beton- Bazochesun vieux médecin, ami de la famille, et notre jeune étudiant n’avait alors d’autre ambition que de venir le remplacer quand il aurait terminé ses études.

Celles-ci se poursuivirent sans incidents particuliers. 11 avait l’intelligence, il avait l’ardeur au travail. L’externat n’a jamais été un obstacle bien difficile à franchir. Il fut donc rapidement externe. En 1864, il était interne, quatorzième d’une promotion où nous ne rencontrons, à part le sien, aucun de ces noms éclatants qui survivent à ceux qui les ont illustrés. L’année précédente, il avait été provisoire à Bicêtre où son nom se retrouve encore sur les murs de la vieille salle de garde, oii s’efface lentement le souvenir de tant de disparus...

C’est vers cette époque que survint un événement qui eut une inlluence profonde sur l’orientation définitive de sa carrière, mais qui fit en même temps de lui, pour le reste de ses jours, un malheureux que d’incessantes et cruelles souffrances laissèrent jour et nuit sans trêve et sans repos.

Son père était dangereusement malade. C’était en hiver; il faisait

froid; il tombait une pluie glaciale. Les moyens de communication n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui et c’était tout un voyage que d’aller à Beton-Bazoches. Il prit froid et s’enrhuma gravement. 11 était venu pour soigner son père et ne put se soigner lui-même. Des phénomènes d’otite ne tardèrent pas à se manifester, d’autant plus graves qu’à cette époque personne ne s’occupait de soigner les affections de cette nature. Il sortit de cette crise à peu près

sourd, avec des bourdonnements d’oreilles incessants et terribles,

qui le harcelèrent sans cesse et qui furent la torture de toute sa vie.

Sa surdité, ses bourdonnements, ses souffrances allaient en s’aggravant. Il en fut profondément affecté. Il se rendit compte qu’avec une aussi mauvaise santé il lui serait impossible d’affronter les dures fatigues qui sont inséraparables de ce noble métier de médecin de campagne, école de toutes les vertus professionnelles, où l’on rencontre dans tous les coins de la France des hommes qui sont les meilleurs d’entre nous, qui élèvent notre profession à la hauteur d’un apostolat bienfaisant, et qui cultivent avec une admirable simplicité toutes les vertus qui sont l’honneur de l’humanité. Il pensa, car il sentait sans doute naître au fond de son âme ce feu sacré qui le consuma pendant toute sa vie, il pensa qu’il valait mieux pour lui, si sa santé le permettait, se consacrer à l’enseignement et il se lança résolument sur l’àpre chemin des concours.

11 était interne de Verneuil lorsqu’il se présenta à l’adjuvat. Quand le concours fut terminé, Paul Broca, qui était juge, rencontra son ami Verneuil : « Nous avons eu dans ce concours, lui dit-il, un nommé Farabeuf. C’est un candidat remarquable. Aucun de nous n’en avait entendu parler, et c’est la seule raison pour laquelle il n’a pas été nommé. » Car à cette époque, comm^ aujourd’hui peut-être et sans doute comme toujours, il pouvait être utile d’être appuyé dans un concours par une sympathie agissante. — « Le connais-tu? » ajouta Broca. — « Mon interne s’appelle Farabeuf, lui répondit Verneuil, mais j’ignore s’il a concouru. » Et le lendemain, interpellant son interne : « Ditesdonc, mon petit, est-ce vous qui avez concouru à l’adjuvat? — Oui, monsieur. — Petit imbécile ! Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit? Vous auriez été nommé. »

Cet échec, aussi honorable que peut l’être un échec, n’était pas fait pour le décourager et l’année suivante il fut nommé premier, à l’unanimité du jury et aux acclamations de ses concurrents, qui le portèrent en triomphe jusqu’au coin de la rue de l’École-de-Médecine, au café de la Rotonde, où cet événement mémorable fut célébré, comme il convient, par l’absorplion obligatoire d’une grande quantité de bocks.

C’est en 1869 qu’il connut, dans le pavillon de dissection qu’il dirigeait, un jeune élève attentif et laborieux pour lequel il se prit d’une grande affection, qui devait s’accroître au cours des années. Ce jeune étudiant s’appelait Pinard, et j’aurai l’occasion de revenir sur l’étroite et féconde collaboration qui s’établit entre eux pour la plus grande gloire de l’obstétrique française.

Et puis vinrent les jours lugubres de la guerre, avec l’hiver morne et glacé, avec les deuils et les tristesses, avec l’horreur de cette défaite dont nous avons le droit de parler aujourd’hui d’un cœur réconforté, mais qui a écrasé sous le poids de son amertume l’âme de ceux qui l’ont vécue, et des enfants, qui deviennent les vieillards d’aujourd’hui, dont la jeunesse s’est écoulée dans l’ombre de la catastrophe.

Exempté du service par le tirage au sort, et malgré le mauvais état de sa santé, il s’engagea comme tant d’autres. Nommé médecin du 36® bataillon de la garde nationale, il allait chaque jour aux fortifications, où son rôle se bornait régulièrement à prendre froid, sans rendre aucun service. Il demanda bien vite un poste plus actif et fut nommé à Saint-Antoine. A la bataille de Champigny, pendant la nuit tragique qui suivit la défaite, il alla dans la neige recueillir les blessés. Mais ces souvenirs du devoir simplement accompli, qui nous pénétraient autrefois d’une sorte d’admiration respectueuse pour ceux qui avaient su le remplir, n’émeuvent plus les hommes d’aujourd’hui... !

La guerre terminée, la vie reprit sa marche interrompue, et les concours recommencèrent.

Dès 1871, il se hâta de passer sa thèse, sous la présidence de Yerneuil. Pressé par le temps, il se borna, en s’en excusant, à publier le cours sur Lu Confection des moignons, qu’il avait fait à ses élèves comme aide d’anatomie, et qui témoigne de son goût pour les études qu’il devait par la suite pousser si haut et conduire si loin !

En 1872, il était nommé prosecteur. Sa passion pour l’anatomie ne faisait que grandir, et, dans la vieille école de la rue Vauquelin, il était à. même de se rendre compte des défectuosités de son enseignement.

L’année suivante, en 1873, le jeune prosecteur affrontait le concours de l’agrégation d’anatomie avec une thèse intitulée : De r épiderme et des épithéliums. Il avait un concurrent redoutable : Mathias Duval. Celui-ci venait de Strasbourg. On dit toujours quelque chose, à propos de tous les concours, et ceux qui ne font pas partie du jury, et qui ignorent ce qui se passe dans le secret de ses délibérations, analysent volontiers les mobiles qui ont déterminé la décision des juges. On ne manqua

pas d’affirmer que c’est surloiit à sa qualité d’Alsacien que Mathias Duval dut d’être choisi. 11 est possible, en effet, que la sympathie qui se portait naturellement vers un homme qui venait de quitter cette patrie martyrisée qu’il ne devait jamais revoir, — car il n’a pas eu le bonheur de connaître les grands jours de la délivrance, — ait été pour quelque chose dans les suffrages de ses juges. Mais nous tous qui avons connu Mathias Duval, et qui avons pu apprécier la merveilleuse clarté de son esprit et l’extraordinaire éclat de son enseignement, nous avons le droit de penser que le choix des juges avait été bon et qu’il n’y avait aucune humiliation, pour un homme comme Farabeuf, à se voir préférer, dans les péripéties d’un concours difficile, un homme comme Mathias Duval.

En 1876, nouveau concours d’agrégation. Sa thèse sur Le Système séreux est un premier exemple de son goût pour la précision de l’anatomie et de son talent pour l’exacte représentation de ses particularités. C’est, en effet, dans ce travail, qu’il a figuré avec une clarté et une exactitude parfaites, dans un dessin devenu classique et qui a été cent fois reproduit, les rapports du péricarde, du cœur et des gros vaisseaux avec le squelette sterno-costal.

A peine agrégé, car ce concours se termina par sa nomination, il s’attaqua à ce qui devait être la grande œuvre de sa vie : l’organisation des études anatomiques. Dès le mois de mai 1876, il publiait dans le Progrès médical tout un plan de réformes qu’il avait eu le loisir d’étudier pendant son séjour dans les amphithéâtres de dissection, trois ans à Clamart et sept ans à l’École Pratique. C’est l’exposé détaillé, plein de bon sens et de clarté, d’une organisation nouvelle, qui est celle qu’ont connue les hommes de ma génération, et à laquelle nous devons tous, tant que nous sommes, la solidité de nos connaissances.

C’est, qu’en effet, ceux qui n’ont pas connu l’enseignement de l’anatomie à la Faculté de Médecine de Paris, avant les réformes profondes qui sont dues exclusivement à Farabeuf — et à lui seul — ont quelque peine â s’imaginer qu’un état de choses aussi lamentable ait pu persister si longtemps, et qu’il ait fallu attendre jusqu’à ce révolutionnaire pour porter la hache dans les errements du passé, et pour organiser un enseignement d’après les règles du simple bon sens. 11 y avait bien un professeur d’anatomie, Sappey, un chef des travaux anatomiques, Marc Sée, des prosecteurs, des aides d’anatomie. Mais malgré tout ce personnel, l’enseignement était, en fait, inexistant. En réalité, disséquait qui voulait, ou qui pouvait ! L’École Pratique de dissection siégeait à cette époque dans les vieux bâtiments de la rue Vauquelin, qu’ont connus pas mal d’entre nous, avec ses pavillons en bois, qui.

bien que provisoires, ont cependant fini par disparaître. Et ceux qui ont connu ces masures anliques, avec leurs vieilles cours et leurs murs délabrés, ne sauraient oublier certains de leurs recoins, comme ce funèbre dépôt où s’entassaient dans des cuves immondes d’atlreux débris anatomiques, têtes aux yeux absents, thorax décapités, membres épars à demi dévorés par des rais monstrueux que l’on mettait en fuite en pénétrant dans cet abominable et lugubre charnier.

Il n’y avait, dans ces grands pavillons humides et glacés, ni appel des élèves, ni leçons régulières; les aides d’anatomie et les prosecteurs, qui ne recevaient qu’une indemnité dérisoire, se bornaient à donner des leçons particulières aux élèves qui voulaient bien, pour s’instruire, faire quelques ellorts et quelques sacrifices. On ne tenait aucun compte de leur état d’instruction relative. Des étudiants de troisième et de quatrième année, qui avaient déjà quelques notions anatomiques, disséquaient sur le même sujet que 'des élèves de première année qui voyaient un cadavre pour la première fois. Ceux-ci étaient, d’ailleurs, en nombre insuffisant, mal conservés, mal injectés. Chose incroyable, il n’y avait pas assez de sièges pour tous les étudiants. Certains pavillons manquaient de lavabos, de tableaux noirs, et l’Aclministialion de la Faculté avait une fois refusé de dépenser plus de deux francs par an pour acheter les crayons de couleur réclamés par l’École Pratique !

Bref, l’inorganisation de l’enseignement anatomique touchait au scandale, et il est véritablement incroyable qu’il ait fallu la ténacité, l’énergie et le feu sacré d’un homme comme Farabeuf pour renverser cet édifice vermoulu, c{ui aurait dû s’effondrer tout seul, si l’inertie des bureaucrates, la jalousie des médiocres et la puissance de la routine n’avaient pas été là pour le protéger, comme la triple enceinte d’une citadelle imprenable.

Tout est prévu dans les articles du Progrès médical auxquels je viens de faire allusion : moyens de se procurer des cadavres en plus grand nombre, de les injecter, de les conserver dans des dépôts dont Farabeuf décrit les dispositions nécessaires; architecture et dimensions des pavillons de dissection, avec leurs vestiaires et leurs lavabos à eau chaude, avec leur chauffage et leur éclairage, leurs tables en ardoise d’un nettoyage facile, avec l’estrade et le tableau noir i)Our les leçons, les pièces anatomiques dans des vitrines et les planches sur les murailles.

L’organisation de l’enseignement n’est pas moins bien étudiée que l’organisation matérielle. Les élèves commenceront par le commencement, par l’ostéologie, car l’étude du squelette, de la charpente qui, soutient tout l’éditice du corps humain, est l’étude

fondamentale. Les élèves de première année disséqueront ensemble, dans les mêmes pavillons; on leur enseignera d’abord 1 anatomie des membres, muscles, articulations, vaisseaux et nerfs. L’anatomie de la tête, des viscères, des régions difficiles sera le lot des étudiants de seconde année, réunis, eux aussi, dans des pavillons séparés. Le prosecteur, trois fois par semaine, les aides d anatomie, une fois chacun, feront devant les élèves des démonstrations pratiques. Ils les surveilleront, les interrogeront, les aideront de leurs conseils ; ils recevront d’ailleurs, à cet effet, des indemnités qui impliqueront pour eux le devoir de s’occuper sérieusement de leur tâche. Tout est prévu, tout est discuté, tout est résolu dans ce projet d’organisation, d’où est sortie l’École Pratique telle que nous l’avons connue et telle que Farabeuf, chef des travaux anatomiques à partir de 1878, l’a fait construire sous ses yeux, l’a inaugurée en 1883, et en a fait, pour le plus grand bien des élèves, et pour la plus grande renommée de la Faculté de Médecine de Paris, la première École anatomique du monde.

Mais pendant la construction de l’École Pratique actuelle, c’est dans la vieille école de la rue Vauquelin que Farabeuf a accompli le meilleur de son œuvre. C’est là qu’il a pu satisfaire sa passion pour 1 anatomie, c est la qu il a préparé son Müiiiwl opérRtoiro et dessiné la plupart de ses planches. Il y travaillait tout le jour, depuis les premières heures de la matinée, jusqu’à 8 ou 9 heures du soir. L indispensable obligation du déjeuner n’interrompait même pas son travail. Il faisait cuire lui-même une côtelette ou deux œufs sur le plat sur un fourneau à gaz qu’il avait installé, et déjeunait tout en travaillant. Quand il rentrait chez lui, comme on le grondait doucement de son retard : « J’ai fait mon devoir », disait-il, et le lendemain il recommençait !

Farabeuf n’avait pas que l’amour de l’anatomie. Il avait également les qualités nécessaires à son étude. 11 disséquait admirablement. « Disséquer mal, dit-il quelque part, c’est s’exercer à la maladresse, c’est se préparer à l’incapacité médicale la plus absolue ». Il est d’ailleurs évident que l’un ne ne va pas sans l’autre, et qu’on ne saurait concevoir un homme se passionnant pour les descriptions et les interprétations anatomiques, alors qu’il serait lui-même incapable de réaliser une belle préparation.

Un jour, notre collègue Jalaguier, qui était prosecteur rue Vauquelin, et qui, vraisemblablement, ne se doutait pas de la place qu’il tiendrait dans notre estime et dans notre affection disséquait sans enthousiasme les muscles des gouttières vertébrales, et paraissait se perdre quelque peu dans leurs inextricables faisceaux. Farabeuf survint et le houspilla vertement, .non

sans accompagner sa semonce de quelques-unes de ces apostrophes un peu crues qu’il réservait à ceux qu’il aimait, lit comme pour démontrer que ses observations étaient justifiées, il fit transporter la préparation dans son cabinet et se mit luimême à l’ouvrage. Le lendemain, il présentait à Jalaguier une préparation merveilleuse, si belle que celui-ci n’en a jamais perdu le souvenir !

C’est donc ainsi que se constitua, par la volonté de Farabeuf et sous son unii|ue impulsion, l’École Pratique que nous avons connue. En 1878, nommé chef des travaux anatomiques, il travailla à la construction des nouveaux locaux. Mais il alla plus loin. Il pensait aussi que tout médecin, que les événements de sa carrière peuvent mettre dans l’obligation de pratiquer une opération, doit posséder des notions fondamentales de médecine opératoire, et c’est ainsi qu’il institua ces exercices auxquels devaient participer tous les élèves, exercices que la pénurie de plus en plus grande des cadavres rend de plus en plus difficiles, mais qui n’en sont pas moins d’une indiscutable nécessité. Cette activité, cette passion pour là rénovation des exercices opératoires eurent un résultat plus immédiat, plus direct et peut-être même plus considérable. Elles le conduisirent à étudier lui-même afin de mieux enseigner aux autres, et c’est ainsi qu’il publia cet ouvrage qui nous paraît si simple, son Précis de manuel opératoire, œuvre durable, d’une précision merveilleuse et qui ne sera jamais dépassée. En 1872, avait paru son petit livre sur les Ligatiires, et c’est seulement dix ans après, en 1881, que paraissait à son tour le Manuel des amputations. Ces deux ouvrages réunis constituèrent le livre que nous avons tous dans les mains, livre auquel il ajouta plus tard les Résections, et, au cours des éditions successives, quelques chapitres sur certaines opérations particulières, d’ailleurs en très petit nombre, qui s’éloignent plus ou moins de la médecine opératoire cadavérique qu’il avait coutume de faire, qu’il connaissait merveilleusement et qui se rapprochent, au contraire, de la chirurgie obstétricale proprement dite, ou de la chirurgie générale, qu’il connaissait moins, qu’il jugeait plus compliquée qu’elle ne l’est en réalité, qui n’ajoutent pas grand’chose à la valeur de son livre, et qu’on en pourrait peut-être même supprimer avec avantage, ne fût-ce que pour lui restituer sa belle unité d’autrefois.

L’œuvre écrite de Farabeuf doit une partie de sa valeur, non seulement à la précision des détails qui relient d’une façon pour ainsi dire fatale les déterminations opératoires aux dispositions anatomiques, mais à l’exactitude et à l’incomparable effet démonstratif des dessins qui l’illustrent à chaque page. Ur, ces dessins

sont tous de la main de Farabeuf. Il les a créés lui-même, non sans travail, car beaucoup d’entre eux sont le résultat d’études approfondies, de dissections multipliées dont il fixait tous les détails dans de nombreux croquis, qui lui servaient ensuite pour établir la synthèse définitive, et nous pouvons avoir la certitude qu’il n’en est pas un seul qui ne soit profondément étudié et qui ne représente la vérité anatomique, autant du moins que celle-ci peut être représentée.

Mais son œuvre iconographique ne se limite pas à celle que nous rencontrons dans ses livres, aussi bien dans son Manuel opératoire que dans son Introduction à P étude des accouchements — écrite avec Yarnier — magnifique travail d’anatomie obstétricale. 11 avait dessiné pour l’École Pratique un grand nombre de planches murales, qui ont rendu aux étudiants d’inappréciables services, qui ont servi de modèle aux planches analogues exécutées depuis et qui constituent aujourd’hui une collection qui n’a, que je sache, son équivalente dans aucune École du monde.

Ce talent de dessinateur, il ne le possédait pas seulement lorsqu’il était penché sur sa table de travail, dans le silence de son cabinet. Il le possédait encore, il l’exaltait même, s’il est possible, devant le tableau de l’amphithéâtre, au cours de ces leçons extraordinaires que n’oublieront jamais ceux qui, comme nous, ont eu le privilège, maintenant bien lointain, de les suivre et de s’en nourrir.

C’est en 1877, un an avant sa nomination comme chef des travaux anatomiques, qu’il avait été élu membre de la Société de Chirurgie, et nos collègues de cette époque. — qui presque tous ont été fauchés par la mort — n’avaient pas hésité à appeler au milieu d’eux cet homme qui, sans être chirurgien, avait cependant déjà bien travaillé pour la chirurgie.

11 avait, en elTet, pensé que son état de santé ne lui permettrait pas d’affronter les fatigues qu’im})Ose l’exercice de la chirurgie. Sa surdité, ses bourdonnements d’oreilles, le mauvais état de ses yeux, le gênaient de plus en plus et, la mort dans l’âme, il avait renoncé à concourir aux hôpitaux pour se consacrer exclusivement à ses études anatomiques.

En 1876, avant d’en faire partie, étant encore prosecteur, il avait envové à la Société son travail si intéressant sur les luxations du l)Ouce en arrière, travail dans lequel il avait donné la mesure de l’ingéniosité de son esprit, en découvrant dans le renversement des sésamoïdes la cause de l’irréductibilité de ces luxations. Mais, pendant les quelques années de son séjour parmi nous, il y parla

dO —

assez rarement. 11 y donna la technique précise de quelques ligatures, l’anatomie de l’articulation scapulo-liumérale, la théorie de la réduction de certaines luxations et en particulier de celles de l’articulation temporo-maxillaire. Enfin, c’est à la môme époque qu’il fit ses communications si ingénieuses sur la hernie musculaire et ses différeaces d’avec la rupture.

En 1888, il donna sa démission de notre Société, jugeant qu’il pouvait mieux employer son temps qu’à assister à nos séances, où il lui était impossible, à cause de sa surdité de plus en plus forte, de suivre les discussions — et peut-être même de les troubler par le bruit de ses conversations avec ses voisins.

11 ne devait plus revenir. Mais voici qu’aujourd’hui, après trente-cinq années, il semble que son âme errante soit présente au milieu de nous! Il revit dans nos cœurs et dans notre mémoire et cette salle fervente et recueillie est pleine de son souvenir 1

En 1886, la Faculté consacra cette carrière toute remplie d’œuvres utiles et durables, en appelant Farabeuf à occuper la chaire d’anatomie laissée vacante par la retraite du professeur Sappey, et c’est alors qu’il inaugura au grand amphithéâtre de la Faculté ces leçons d’anatomie qui donnèrent à son enseignement un si magnifique éclat, car il était alors dans la pleine puissance de son entlmusiasme et de son talent.

C’est à peu près vers cette époque qu’il se prit d’une passion soudaine pour les études obstétricales, .l’ai déjà dit comment les événements avaient mis sur sa route, dès 1869, Pinard qu’il avait connu dans son pavillon de dissection et avec le([uel il s’était lié d’une amitié qui n’avait fait que s’accroître avec les années. Plus tard, il avait rencontré Varnier. Il avait deviné son intelligence et sa puissance de travail, il l’avait aidé de toutes ses forces, il l’avait pris à son foyer, il en avait fait son fils intellectuel, et lorsque Varnier avait orienté sa vie vers les études obstétricales, il l’avait donné à Pinard, de sorte qu’il s’établit bientôt, entre ces trois hommes également enthousiastes de leur art, une étroite collaboration scientifique, d’où sortirent les merveilleux travaux sur l’anatomie obstétricale du bassin, avec leurs acquisitions définitives, et les belles études, qui passionnèrent à cette époque les milieux obstétricaux, sur la symphyséotomie et sur l’ischiopubiotomie. Farabeuf donna dans ces divers travaux la mesure de l’admirable précision de son esprit. Il introduisit, peut-être même avec un peu trop de conviction, les mathématiques et la géométrie dans le calcul de l’accroissement de faire pelvienne à la suite de la section de la symphyse et de l’écartement des pubis. Il montra commeat, dans le bassin oblique ovalaire de Nægele

avec symphyse sacro-iliaque, la symphyséotomie seule ne donne qu’un accroissement insuffisant, tandis que la section des branches pubienne et ischio-pubienne au niveau du trou obturateur, du côté où existe la soudure sacro-iliaque, permet au contraire à une tête fœtale assez volumineuse de franchir le détroit supérieur.

Farabeuf, après avoir donné la théorie de cette opération, en régla avec une grande précision le manuel opératoire, et ce fut Pinard qui la pratiqua pour la première fois le 9 novembre 1892.

Pinard, rendant à celui qui avait de toutes pièces créé cette opération la justice qui lui était due, proposa de lui donner le nom de Farabeuf. Il y eut à ce sujet de mémorables polémiques et Farabeuf publia dans les Annales de Gynécologie et d' Obstétrique, en 1892 et 1893, des articles comme il savait les faire, pittoresques, mordants, pleins de verve et de feu, parfois de brutale franchise et dans lesquels il malmena rudement ses adversaires, car il avait la dent dure et n’avait pas peur des mots. La symphyséotomie est passée de mode, depuis que la césarienne est devenue bénigne — peut-être même a-t-elle été trop délaissée — mais le souvenir de ces discussions ne s’est pas encore effacé et les travaux de Farabeuf demeurent comme un modèle de jugement, de bon sens et de précision.

Cependant Farabeuf, emporté par son enthousiasme et poussant un peu trop loin l’application des méthodes mathématiques à des objets qui ne les comportent pas, s’était persuadé, non sans calculs a l’appui de sa conviction, que le forceps est un instrument redoutable et très souvent responsable de l’écrasement des têtes fœtales. Peut-être avait-il raison en théorie, mais, en fait, nous savons tous quel merveilleux instrument est le forceps et quels services il rend entre les mains de ceux qui savent s’en servir.

Toutefois ces recherches n’ont pas été vaines. Files ont montré les lésions produites sur la tête fœtale dès qu’on emploie la force pour 1 extraire d’un bassin rétréci. Farabeuf a fait réaliser ainsi un progrès considérable à l’obstétrique opératoire. Si tous les moyens qu’il a proposés pour supprimer ces inconvénients n’ont pu être admis en clinique, les applications de forceps avec extraction par force de la tête fœtale sont définitivement condamnées.

Toujours préoccupé des dimensions relatives de la tête fœtale et de la filière pelvienne, et toujours esclave de ses mathématiques, Farabeuf avait créé un instrument fort ingénieux, le mensurateur-levier-préhenseur, destiné tout à la fois à mesurer le bassin et à saisir la tête fœtale sans lui faire courir aucun risque. Mais le succès de son instrument ne répondit point à son attente. Une fois de plus, il fut constaté que le laboratoire ne remplace pas la clinique.

Farabeiif en conçut une grande amertume; il était arrivé à une période de sa vie où il était las de souflrir, irascible et quelque peu aigri. Il en vint à penser que les meilleurs de ses amis, ceux auxquels il avait prodigué ses conseils et les trésors de son savoir, ne soutenaient pas ses idées avec toute l’ardeur qu’il mettait luimême à les défendre et il les mit un jour dans l’obligation douloureuse de choisir entre leurs convictions et la perte de son amitié .

Cette période, pendant laquelle il se passionna pour les études obstétricales, fut une des plus fécondes de sa vie, une de celles où son activité créatrice se donna le plus libre cours et où ses recherches originales ont laissé des traces durables.

Malheureusement Farabeuf, qui jetait à tous les vents les trésors de sa science et de son enseignement, qui avait sur presque tous les points de l’anatomie humaine des vues personnelles et profondes, n’a point écrit tout ce qu’il savait, et lorsque ceux qui ont entendu quelques-unes de ses descriptions et qui en ont conservé la mémoire sans être capables de les reproduire, lorsque ses éleves directs, qui se font de plus en plus rares, ne seront plus là pour en perpétuer le souvenir, toutes ces conceptions originales, toutes ces leçons flamboyantes, qui soulevaient en même temps l’enthousiasme et l’admiration de ceux qui les écoutaient, disparaîtront à jamais de la mémoire des hommes. Elles seront perdues pour toujours, et cette voix révélatrice, que nous avons si souvent entendue, sera pour ceux qui viendront après nous comme si elle n’avait jamais retenti sous les voûtes des amphithéâtres !

C’est un irréparable malheur. Mais Farabeuf n’en est pas responsable. Il n’en faut accuser que l’éternelle souffrance qui a fait de sa vie un interminable supplice : bourdonnements d’oreilles incessants qui l’exaspéraient, poussées d’iritis toujours renouvelées, qui le faisaient cruellement soutfrir et l’obligeaient à protéger ses yeux contre la lumière du jour, crises rhumatismales s’attaquant successivement à tous ses membres endoloris, insomnies perpétuelles, douleurs partout et toujours. C’est une croix lourde à porter pour un homme, quelle que soit sa trempe morale et l’énergie de son caractère! 11 n’est donc pas étonnant que, sous ces crises sans cesse renaissantes, celui-ci soit devenu quelque peu inégal : « La santé », disait Farabeuf avec ironie, dans une de ses rares périodes de répit, « la santé est un état provisoire qui ne présage rien de bon. » Mais il était souvent amer, désabusé, et sa misanthropie s’exhalait en phrases cruelles, en paroles cinglantes: « Si les morts », disait-il un jour à l’un de ses élèves, qui me l’a répété, « si les morts étaient aussi dégoûtants que les vivants, je

n aurais jamais pu faire d’anatomie. » Ne voyons là, cependant, que la marque d’une irritabilité passagère, qui ne tardait pas à s’effacer devant une sensibilité, une générosité qui ne connaissait pas de limites. Mais on se fatigue de souffrir et nous ne sommes plus au temps oii riiumanité misérable n’avait d’autres armes contre la douleur que la patience et la résignation. Et quelle vérité saisissante dans cette étude profonde que mon ami Dartigues, avec son éloquence entraînante et son verbe enflammé, vient d’écrire sur le thème éternel de la souffrance humaine, lorsqu’il proclame que le plus beau titre de gloire de l’homme, c’est d’avoir

aboli la douleur ! Et quel est celui d’entre nous qui n’eût pas fait ce qu a fait harabeuf, et n’eût pas clierché un soulagement dans le poison terrible et bienfaisant auquel l’humanité doit de ne j)lus connaître la torture des grandes souffrances et les affres de 1 agonie, mais auquel elle doit aussi quelques-unes de ses plus lamentables misères !

Nous ne le savions pas, nous tous qui vivions près de lui et qui mettions sur le compte de la maladie les signes trop visibles d’une vieillesse prématurée, qui réduisirent peu à peu toutes les manifestations de son activité et l’obligèrent, en 1902, à quitter a\ant 1 heure cette chaire où il n avait pas eu le temps de donner toute sa mesure.

Et puis, pendant quelque temps, il disparut. Nous le savions dans son pays, s’efforçant de trouver dans les doux horizons, les bois et les prairies de la terre natale cette sérénité profonde que donne, à ceux qui chaque jour voient s’approcher le terme des fatigues et des agitations de la vie, la contemplation mélancolique des lieux où s’est écoulée leur enfance !

fout a COU]) le bruit se répandit parmi nous — parmi ceux tout au moins qui ne connaissaient pas l’honneur de faire partie de l’Académie de Médecine, où il était entré en 1897 — que Farabeiif venait, à la stupéfaction de tous ses collègues, de faire, en guise de communication à cette illustre compagnie, une merveilleuse leçon sur les vaisseaux du bassin, une de ces leçons des beaux jours d’autrefois, accompagnée de ces impeccables dessins au tableau qu il était seul a pouvoir faire — et nous vîmes quelques jours après reparaître au milieu de nous un homme nouveau, un Farabeuf régénéré, je dirai presque ressuscité, rose et gras, souriant, ayant quitté sa pèlerine et son éternel cache-nez, et dont un seul lorgnon aux verres transparents laissait voir les yeux rajeunis. Je laisse à penser la joie que nous eûmes tous à voir notre vieux maître ayant retrouvé les apparences d’une jeunesse que nous ne lui avions jamais connue.

C’est alors que nous apprîmes en même temps comment le

lamentable état dans lequel nous l’avions connu n’était pas dû, comme nous le pensions, à l’évolution naturelle d’une maladie sans espoir, mais aux ravages du poison dans lequel il avait cherché la guérison de ses sèutlrances, et comment il avait montré, pendant ces quelques mois d’absence, le courage très rare et l’admirable fermeté indispensables à celui (pii tente, jiar sa volonté seule, de se délivrer du poison consolateur et de ses enchantements meurtriers.

Bien qu’il fût alors sans aucune situation oflicielle, Farabeuf reprit en partie son activité d’autrefois. L’unanime désir de ceux qui l’avaient entendu et qui voulaient l’entendre encore fit abaisser devant lui les incoercibles barrières des règlements administratifs. Le grand amphithéâtre, envahi jusqu’au faîte d’une foule enthousiaste, entendit de nouveau, à deux ou trois reprises, la parole de celui ([ui, pour quelques jours, était redevenu le Maître !

Notre collègue Sebileau lui ouvrit aussi toutes grandes les portes de l’Amphithéâtre des Hôpitaux oîi il put encore, pendant (pielques semaines, donner libre cours à sa passion pour l’enseignement anatomique. Mais tout a une fm !...

Telle a été la vie de Farabeuf. Telle a été son œuvre. Mais ceux qui n’ont pas personnellement connu ce grand Maître, ceux qui n’ont pas, comme nous, assisté à la genèse de cette œuvre, ceux qui n’ont pas été témoins de la révolution qu’elle a apportée dans l’enseignement de l’anatomie et de la médecine opératoire, ceuxlà ne peuvent pas se rendre compte de son importance et de sa grandeur. Quelle què soit la Vcaleur des travaux écrits et en particulier du livre admirable qu’il a laissé, quelle qu’ait été la magie souveraine de son enseignement oral dont le souvenir s’effacera avec ceux qui l’ont entendu, tout cela n’est rien à côté de son oiuvre réelle, œuvre à laciuelle nous avons, nous tous qui sommes ici, le devoir de rendre justice, parce que nous la connaissons, et parce ([ue, quand nous n’y serons plus, un jour viendrait sans doute où elle serait méconnue, si nous n’apportions pas ici, dans le recueillement d’une réunion solennelle, notre témoignage reconnaissant.

Car c’est à Farabeuf que nous devons d’étre ce que nous sommes.

C’est à Farabeuf que les chirurgiens français doivent d’étre les premiers du monde. Et si je prononce ici cette parole grave, ce n’est point par un sentiment de vanité puérile et déplacée, c’est avec un orgueil légitime, et parce que j’ai assez couru à travers le vaste monde et vu de mes yeux assez de chirurgiens dans les pays les plus divers pour savoir que ce que je dis est la vérité — et avoir le droit de la dire. Sans doute il y a partout, il y a dans toutes

les contrées de l’iinivers, des hommes éminents, des chirurgiens illustres, et qui élèvent l’exercice de notre art assez haut pour que personne ne puisse avoir la prétention de les dépasser. Il y a dans toutes les nations une élite où nul ne saurait prétendre à la première place et où l’égalité dans le talent nous oblige à nous incliner devant tous ! Mais nous avons le droit d’affirmer que, si nous considérons dans son ensemble le corps chirurgical des diverses nations du monde, c’est en France qu’il se présente comme le plus homogène et comme celui dont l’éducation est en meme temps la plus simple et la mieux comprise.

Ceux d’entre nous qui ont eu l’occasion, pendant la Grande Guerre, de voir de près les ambulances et les grands hôpitaux du front de nos armées savent quels services ont rendus nos jeunes chirurgiens ; ils savent aussi comment, dans les hôpitaux des armées alliées, l’ensemble des chirurgiens, malgré la grande valeur de beaucoup d’entre eux et le dévouement de tous, ne pouvait être comparé à l’ensemble de leurs camarades français.

Les qualités qui font les bons opérateurs, la simplicité, la précision, la rapidité, l’élégance, qualités qui se retrouvent chez nos collègues des pays latins, semblent innées chez les chirurgiens de notre pays.

Les règles de l’asepsie — qui sont parties de France — se sont répandues dans le monde entier. Elles se sont généralisées, uniformisées; les salles d’opérations sont les memes partout et ce n’est peut-être pas en France qu’il faut aujourd’hui chercher les plus belles et les mieux comprises. Mais les règles fondamentales de la chirurgie aseptique sont appliquées de même dans l’univers entier. Cependant les hommes restent les hommes, ils gardent les qualités de leur race, et les Français restent les Français.

Et si les chirurgiens français présentent dans leur ensemble, pour tout ce qui concourt à l’acte opératoire, une incontestable supériorité, ce n’est pas seulement parce qu’ils sont des Français, c’est-à-dire des hommes pénétrés de l’esprit latin, épris de simplicité, amoureux de clarté. C’est parce qu’ils ont subi une discipline commune, discipline qui les a soumis à une éducation bien comprise et a développé merveilleusement leurs qualités naturelles. Or, cette discipline, qui fait leur force et leur grandeur, c’est à Farabeuf qu’ils la doivent. C’est son génie qui l’a découverte. C’est sa volonté persévérante qui la leur a imposée. Il faut le dire et le redire aujourd’hui, où certains semblent perdre de vue les principes qu’il a posés et paraissent croire que l’étude approfondie de l’anatomie n’a pas l’importance qu’on a coutume de lui attribuer, et que c’est perdre son temps que de s’appliquer, comme nous l’avons fait autrefois, aux exercices de médecine opératoire

cent fois renouvelés qui ont été le lot des hommes de notre génération, et qui ont fait de nous ce que nous sommes.

Ceux qui ont au cœur le désir profond de se donner tout entiers à l’exercice de la chirurgie,, à ce métier en même temps splendide et redoutable, qui met chaque jour dans nos mains le salut de ceux qui sont des hommes comme nous, qui fait de nous les juges souverains de leur vie et de leur mort, ceux-là ont le devoir de n’affronter d’un cœur sans défaillance et d’une âme sans peur ces responsabilités quelquefois tragiques, que s’ils portent au fond de leur conscience le sentiment profond du droit que seul peut en donner la connaissance des sciences difficiles qui sont le fondement de notre art.

Oui, le sentiment que nous savons ce que nous devons savoir pour entreprendre une opération délicate, avec tous ses hasards et toutes ses surprises, est nécessaire à sa bonne exécution. Lui seul peut nous mettre à l’abri de ces tâtonnements de notre main, de ces hésitations plus graves de notre pensée devant des difficultés imprévues; lui seul peut nous donner cette soudaineté dans la décision et cette assurance dans le geste qui seules peuvent quelquefois, dans les moments critiques, inspirer la manœuvre ou diriger l’action q[ui triomphera de la mort.

Et dans ces heures d’infinie tristesse que nous connaissons tous, quand nous assistons impuissants à l’agonie et à la mort de quelque jeune femme, de quelque être de grâce, de charme et de beauté, quand nous descendons en nous-mêmes, face à face avec notre conscience, quand nous nous demandons si nous n’avons pas, dans la catastrophe imprévue, quelque responsabilité matérielle ou morale, et si nous avons été vraiment le guide droit, le conseiller sûr et le bon ouvrier que nous devons être toujours, c’est encore dans le sentiment profond que nous avions le droit et le devoir d’agir ainsi que nous avons agi, que notre âme puisera sa force et rencontrera son soutien.

A la base de ces hautes questions de morale, de conscience, de devoir qu’on ne saurait agiter nulle part avec plus de raison que devant des chirurgiens, parce qu’elles sont la substance de notre vie de chaque jour et dont cependant l’incessante répétition ne saurait atténuer l’importance ni diminuer l’angoissante rigueur, à la base du droit que nous pouvons avoir de nous livrer d’uii cœur tranquille à l’exercice de notre art, en même temps bienfaisant et terrible, il y a la possession de l’anatomie et de la médecine opératoire, qui constituent, avec la science du diagnostic et des règles imprescriptibles de l’asepsie, les principes définitifs de la chirurgie moderne.

La connaissance approfondie de l’anatomie donne donc au

chirurgien cette sécurité morale, ce sentiment intérieur qu'il sait où il est, qu’il sait où il va, qu’il sait ce qu’il fait, cette vision claire de son action, hors laquelle tout n’est qu’incertitude, hésitation et maladresse. De même, les exercices de médecine opératoire, leur constante répétition, chez ceux qui aspirent à devenir des chirurgiens dignes de ce nom, n’ont d’autre raison d’être que de faire chez eux l’éducation de la main, de leur donner cette sûreté, cette précision, cette sobriété et même cette élégance du geste, qui est, elle aussi, une des qualités du chirurgien, de leur apprendre, en un mot, le mécanisme opératoire, qui est inséparable de l’art chirurgical, comme le mécanisme instrumental est inséparable de l’art qui nous transporte aux régions sereines de la divine harmonie. C’est cette précision, c’est cette élégance qui font d’une opération sanglante et parfois tragique un acte empreint d’une véritable grandeur, d’une sorte de souveraine beauté, qui élèvent celui qui l’exécute au-dessus dii niveau commun de ces hommes qui ne semblent pas se douter de tout ce qu’il peut y avoir de magnifique dans cet Art de la Chirurgie auquel nous avons consacré notre vie !

Farabeuf nous l’a dit dans cette langue vigoureuse qui traduisait si bien la puissance de sa pensée.

Écoutons le Maître des Maîtres :

« Est-il donc si utile de bien opérer?

« Ties vrais chirurgiens, doués et expérimentés, disent oui; les « autres, non. Ceux-ci, eunuques ou contempteurs de ce qu’ils « ignorent, ne méritent le nom de chirurgiens que parce qu’ils <* vivent de la chirurgie. N’écoutez pas ces corrupteurs de la jeu- « nesse. »

Voilà donc l’œuvre de Farabeuf, du Maître sans pareil que nous célébrons aujourd’hui. Il n’est plus là pour la poursuivre, mais son esprit demeure, mais ses élèves lui survivent. Ils doivent à sa mémoire, ils doivent au culte de la chirurgie, ils doivent à la gloire scientifique de la France de transmettre à leurs successeurs l’enseignement du Maître et de perpétuer la tradition qu’il a si magnifiquement établie.

Farabeuf, après avoir vécu comme un apôtre, consumé par cette tlamme intérieure, par ce feu sacré qui a fait de lui le robuste ouvrier d’un monument qui ne périra pas, voulut, comme le sage antique, finir ses jours près des lieux qui l’avaient vu naître, au village de son enfance, dans l’humble maison paternelle!

Celle-ci s’élève au milieu du village, en face de la vieille église, dont la sépare une petite place ombragée de tilleuls.

Il vivait là, dans son cabinet de travail, entouré de ses livres

et des portraits de ceux qu’il avait aimés dans la vie : Richet, Nélaton, Panas, Guyon, sont toujours là dans l’immobilité définitive de ceux dont il ne reste plus que l’image et que le souvenir, et aussi Segond qui l’aimait tant et qui, lorsqu’il vint prononcer sur sa tombe, avec sa voix profonde, avec sa poignante éloquence, les paroles d’adieu qui secouaient tous les cœurs et faisaient monter des larmes à tous les yeux, sentait déjà peut-être obscurément que ses jours étaient comptés et que la tombe dévorante était ouverte sous ses pas! et Collin, Collin que nous retrouvons toujours auprès de ceux qui ont travaillé pour le bien de la chirurgie, Collin qui vécut à côté de lui et le soutint comme un grand frère, dans ses heures de lassitude et de découragement, Collin, qui vient de nous quitter, et que je ne veux pas laisser partir sans dire ici, au nom de nous tous, au nom de cette'Société de Chirurgie dont il a connu tous les membres, depuis les Maîtres qui l’ont fondée jusqu’au plus jeune d’entre nous, quels regrets laisse dans nos cœurs cet homme de conscience et de devoir qui fut, pendant plus de soixante années, le plus fidèle de nos collaborateurs, et le plus admirable ouvrier d’un art sans le secours duquel nos efforts resteraient stériles et viendraient se briser contre la puissance des maux que nous ne pouvons vaincre que parce qu’il nous en fournit les moyens !

De la table où travaillait Farabeuf, il n’avait qu’à lever les yeux pour voir, par la fenêtre ouverte, son jardin plein de fleurs et, par-dessus le mur, des arbres, des saules délicats au feuillage argenté, un de ces pins sylvestres qui dressent leur tronc rouge et leurs branches dorées, et puis, à l’horizon, la colline lointaine, couverte de champs verdoyants.

Il aimait ce cabinet paisible et solitaire où le travail lui était doux, car, bien qu’il eût droit au repos, il était de ceux qui ne se reposent jamais! Il travaillait pour le bien des autres. Il s’occupait des intérêts de tous; il se passionnait pour les écoles! Quelques jours à peine avant sa mort, il présidait à la distribution des prix de l’école des filles de son village. Il y prononçait un discours qui témoigne de la verdeur de son esprit, et dans lequel, sous une forme simple, familière et singulièrement pittoresque, il développait tout un système d’éducation pratique, sur lequel ceux qui élaborent les programmes de travail de nos enfants feraient bien de prendre modèle, et prodiguait en même temps des conseils de haute morale, inspirés à la fois par sa libre philosophie et par la générosité d’un cœur ouvert à toutes les miséricordes.

Ainsi s’écoulèrent ses dernières années. Le 13 août 1910, il succomba presque subitement à des accidents que ne purent conjurer ni les soins dévoués, ni l’opération suprême tentée par

notre collègue Pierre Delbet, auquel incomba le douloureux devoir d’essayer de sauver un maître qu’il aimait d’une affection profonde.

Il repose maintenant là-bas, sur la colline qui s’élève à côté du village, dans un de ces cimetières funèbres qui ne connaissent pas l’ombre bienfaisante des arbres inclinés sur les tombes et la beauté du tapis de verdure où sont couchés les morts. Seuls, dans l’enceinte désolée, trois grands sapins, dont les branches gémissent sous les plaintes du vent d’automne, viennent ajouter leur tristesse à la tristesse de ce lieu, et la destinée douloureuse qui poursuivit notre vieux Maître, qui n’a pas connu le bonheur, a sans doute voulu que la mélancolie qui plane sur sa tombe fût le symbole de sa Yie !

Et cependant, s’il a compris sa destinée, Farabeuf a pu s’endormir avec la joie de l’avoir bien remplie. L’approche de la mort illumine parfois l’âme de ceux qui la voient venir sans terreur d’une clarté soudaine qui leur révèle la grandeur de ce qu’ils ont fait dans la vie, et si, dans le dernier éclair qu’a jeté sa pensée avant de s’éteindre à jamais, il a pu prendre un seul instant conscience de son œuvre, il a senti que s’il avait passé parmi les hommes comme une ombre tragique courbée par la douleur, sa vie n’avait pas été inutile et que sa mémoire ne périrait pas!

La piété de ses élèves, l’admiration de ceux qui savent ce qu’il fut, ont voulu laisser de cet homme aux générations à venir un témoignage matériel, et qui puisse durer ce que durent les œuvres humaines. Que sa statue s’élève donc bientôt dans cette Ecole qui lui doit d’exister, et que les générations successives qui passeront au pied de l’image immobile s’inclinent devant elle, en témoignage de leur reconnaissance pour celui qui eut la noble passion de l’anatomie et le génie de son enseignement!

A l’heure où le vieux monde semble en proie au vertige, où dans une Europe fiévreuse, comme un vaisseau puissant battu par la tempête, la France, après avoir étonné l’univers par son énergie surhumaine, offre aujourd’hui, parmi tant de nations hostiles ou jalouses, dont l’âme, généreuse aux jours du sacrifice, est maintenant empoisonnée par le génie malfaisant de quelques hommes qui prostituent l’amitié sainte et trahissent les morts tombés pour la justice, — à l’heure où notre France offre aujourd’hui l’exemple de ce calme que donnent la conscience de sa force et la certitude de son droit, nous devons, nous tous qui avons l’honneur de faire partie de ceux auxquels la destinée a confié la haute mission de rendre la Patrie plus grande aux yeux qui

la surveillent et aux esprits qui la jugent, — nous devons suivre la voie que le Maître nous a tracée, et enseigner à ceux qui viendront après nous à ne pas s’écarter de cette route lumineuse, s’ils veulent que la Chirurgie Française, qu’ils représenteront à leur tour, quand nous n’y serons plus, conserve, dans le monde inconnu qui monte à l’horizon, le rang dominateur qu’elle occupe aujourd’hui.

C’est le vœu le plus fervent que j’aie le droit de formuler à l’heure où je vais pour toujours quitter la place où m’a porté votre confiance et où j’ai fait ce que j’ai pu pour ne pas m’en montrer indigne.

J’ai conscience d’obéir ainsi au désir secret et de suivre l’inspiration suprême de celui qui dort là-bas, sous la terre natale, dans le pauvre cimetière de son village, de ce bon Français qui a bien travaillé pour la gloire de sa Patrie, et dont les cendres ont dû tressaillir le jour où, dans leur tombe à peine refermée, elles ont tout à coup, dans le fracas de la bataille, senti passer sur elles la voix d’airain de nos clairons annonçant la Victoire, pour retomber ensuite dans cette paix silencieuse qui, chaque soir, descend des profondeurs du ciel sur les campagnes endormies!

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