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Éloge de M. Cruveilhier

J1 y a un peu plus d’un an, l’un des représentants de la grande époque médicale du commencement du siècle, le compatriote, le disciple et l’ami de Dupuytren, l’élève reconnaissant toujours empressé à célébrer les mérites de son illustre protecteur, entré contre son gré dans une carrière qu’il n’a cessé d’honorer par son caractère, par ses vertus et par des services dont chaque jour qui s’écoule montre mieux tout le prix, l’un des maîtres incontestés de notre science, succombait à l’âge de quatre-vingt-trois ans.

J’ai à retracer sa vie, à apprécier son œuvre si étroitement nnie au mouvement scientifique de notre âge, à montrer la part considérable qu’il a prise à ce mouvement, et à marquer sa place à la tête de la jeune et glorieuse phalange qui, pourvue d’armes nouvelles, parcourt aujourd’hui en l’éclairant à la lumière d’une analyse plus pénétrante, la voie féconde où partout l’on rencontre les empreintes de son passage.

Jean Cruveilhier naquit à Limoges le 9 février 1791. De ses deux oncles, dont l’un s’appelait Jean et l’autre Jean-Baptiste, tous les deux chanoines à Limoges, émigrés en 1793 et morts à l’étranger, il ne sut

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jamais précisément quel fut son parrain et, dans sa ville natale, on l’appelait indifféremment Jean ou Baptiste.

M. Cruveilhier appartenait à une famille de médecins. Son grand père était originaire de Meilliard, petite commune du Limousin, aujourd’hui comprise dans le département de la Lozère. La modeste maison qu’il habitait existe encore. C’est à Châteauneuf dans la Haute-Vienne, à six lieues de son village, qu’il exerçait la médecine. C’est aussi à Chateauneuf que le père de M. Cruveilhier commença la pratique de son art; plus tard il vint se fixer à Limoges. Durant les guerres de la République nous le retrouvons chirurgien en chef du bataillon de la Haute- Vienne dans l’armée de Sambre et Meuse. Le père de M. Cruveilhier avait fait ses études médicales à Paris, il avait été le condisciple de Boyer dont il partagea quelque temps la chambre et le lit. Le chirurgien en chef des armées de la Bépublique, Percy qu’il connaissait, l’avait placé à la tête de l’Hôpital militaire de Choisy-le-Boi. Le père de M. Cruveilhier était un homme d’une trempe vigoureuse et d’un caractère entier. Un très-beau portrait attribué à David, représente bien cette tête énergique et résolue.

Cependant, contre la France nouvelle la vieille Europe s’était levée. Menacée sur ses frontières, la nation entière était en armes et les enfants étaient abandonnés aux mains des mères. Restée seule pour élever son enfant, madame Cruveilhier l’avait entouré des soins les plus assidus et les plus tendres. Modèle de douceur et de dévouement, elle s’était surtout appliquée à lui faire partager la foi ardente qui l’animait. Les cérémonies du culte alors entourées de mystère, célébrées la nuit, dans des endroits écartés, parlaient vivement à l’imagination de l’enfant. Ces premières impressions ne devaient plus s’effacer, et de ce jeune cœur où la pieuse mère avait versé les trésors de sa foi devait sortir une source intarissable de piété.

A peine avait-il terminé ses études au collège de Limoges qu’il témoigna le désir d’embrasser l’état ecclésiastique. Mais son père avait décidé qu’il serait médecin, telle était sa volonté formelle. Le fils soumis sacrifia son goût à son devoir et partit pour Paris.

Vers le milieu de l’année 1810 un jeune homme^ presque un enfant, revêtu de l’uniforme de lycéen, recommandé par une lettre de son père, et mieux encore par son air timide et par ses galons de sergent, frappait

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à la porte de Dupuytren. Celui qui ne devait guère tarder à devenir le premier chirurgien de son temps n’avait alors que trente-trois ans, mais déjà la fortune l’avait pris par la main. Ses recherches de physiologie, ses succès d’enseignement, son adresse opératoire, l’avaient mis hors de pair, et son pays natal commençait à en être fier. L’émotion du jeune Gruveilhier était grande et son cœur battait fort, quand il se trouva en présence de cet homme de haute taille, au visage froid, à la démarche lente, à la parole brève. Après quelques questions adressées d’un air distrait et auxquelles le jeune visiteur répondit d’un ton modeste, le regard de Dupuytren s’adoucit et bientôt la glacé fut rompue. Cette première entrevue avait laissé dans la mémoire de M. Gruveilhier des traces profondes ; il aimait à en rappeler le souvenir. Il racontait que, passant dans une pièce voisine, Dupuytren en avait rapporté les diverses pièces d’un squelette et que s’agenouillant sur le tapis, pour les disposer dans l’ordre de leurs connexions naturelles, il lui avait donné séance tenante sa première leçon d’ostéologie.

Au sortir de cet entretien notre jeune étudiant se mit au travail avec ardeur. Les visites à l’hôpital, les cours de la faculté, les travaux de l’amphithéâtre remplissaient ses journées. Cependant le spectacle des salles d’anatomie l’avait profondément troublé, et le jour où il assista pour la première fois à une opération il avait dû fuir pour ne pas succomber à son émotion. L’habitude sans doute émousserait cette sensibilité trop vive. 11 l’espéra d’abord ; mais après de nouveaux efforts et de nouvelles luttes avec lui-même, ses répugnances ne tardèrent pas à lui paraître insurmontables ; il lui sembla qu’il ne les dominerait jamais. Il ne s’élait donc pas trompé, sa vocation l’appelait ailleurs. Dans une lettre adressée à son père il lui exposait l’état de son âme et lui annonçait sa résolution. Accouru de Limoges, M. Gruveilhier trouva son fils au séminaire de Saint-Sulpice où il s’était réfugié. Son affectueuse énergie releva ce cœur prêt â défaillir. Il est permis de penser que si le fils résigné reprit le cours de ses études, c’est qu’il regardait cet acte de soumission comme une sorte de victoire remportée sur ses inclinations naturelles et qu’il entrevoyait dans le ministère du médecin des occasions sans nombre pour la charité.

Cette crise devait être décisive. Deux années s’étaient à peine écoulées qu’il prenait part au concours de l’internat. Son nom fut proclamé

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le premier. M. Cruveilhier était définitivement conquis à la science.

En 1816 M. Cruveilhier soutenait sa thèse de docteur. Elle portait pour titre : Essai sur ï anatomie pathologique . C’est dans le vieil amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu, aux leçons du soir de Dupuytren qu’il en avait conçu le plan et recueilli les matériaux. Dans ces pages vivement écrites on sent comme un souffle de jeunesse. «Devant la vérité s’écritil, le voile des systèmes tombe, et la science rendue à sa simplicité première paraît mille fois plus belle. »

N’ayant d’autre ambition que de succéder à son père, M. Cruveilhier, ses études médicales terminées, reprit le chemin de sa ville natale, il n’avait alors que vingt-cinq ans. Peu après son retour il s’était marié et il commençait à se livrer à la pratique de la médecine lorsque parut, en 1823, l’ordonnance qui instituait, auprès des facultés de médecine, le concours de l’agrégation. Il fallut encore l’intervention pressante de son père pour le décider, et comme le dit spirituellement M. Raynaud, il poussa l’obéissance filiale jusqu’à se faire nommer le premier.

La chaire de médecine opératoire était alors vacante à la faculté de Montpellier. Sur la recommandation de Dupuytren le choix des professeurs s’arrêta sur le nouvel agrégé. Mais cette chaire il ne devait pour ainsi dire que la traverser. Dès le commencement de l’année 1 823 sa résolution était prise; il se préparait à retourner à Limoges pour y reprendre le paisible cours de sa carrière professionnelle. Tout était disposé pour le départ. Ses collègues l’avaient convié à un dîner d’adieux; ils allaient se séparer quand une lettre lui fut remise. On lui annonçait que le professeur d’anatomie de la faculté de médecine de Paris (I), Tune des gloires de l’enseignement médical, venait d’être enlevé à la fleur de Tâge après une courte maladie. Cette nouvelle inattendue devait fixer sa destinée.

Celui dont Lamennais, alors dans tout le feu de sa foi religeuse, avait dit qu’il venait d’être suscité parla Providence pour confondre l’incrédulité, Tabbé Frayssinous, tout récemment, et coup sur coup, nommé évêque d’Hermopolis, ministre de l’instruction publique et grand maître de TUniversité, s’était souvenu du jeune auditeur des conférences de Saint-Sulpice ; il l’invitait à se mettre en route au plus vite.

(i) M. Pierie-Augusle Béclard.

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Consultée par le ministre à l’effet de pourvoir à la vacance de la chaire d’anatomie, la Faculté porta M. Cruveilhier en première ligne : sa nomination ne se fît pas attendre. Le 10 novembre 1825, il se présentait dans le grand amphithéâtre de la faculté. L’auditoire était des plus hostiles. Quand le silence se fut établi et qu’il put se faire entendre, le nouveau professeur s’exprima en ces termes : « Oui, messieurs, vous avez fait une perte irréparable. Ai-je besoin de vous rappeler cette érudition précoce, cette admirable clarté, ce jugement exquis, ce rare talent de bien dire? moi, qui étais assis au milieu de vous il y a peu de temps encore, moi qui étais destiné à lui succéder dans cette chaire toute pleine de son souvenir, plaignez-moi. Vous me saurez gré, je pense, de mes constants efforts pour vous faire, je ne dirai pas oublier, mais supporter moins douloureusement la perte que vous avez faite ; et si vous ne trouvez pas en moi cet incomparable talent qui double le mérite des choses, du moins je puis dire que vous trouverez en moi le même zèle, le même désir de vous être utile, comme j’espère trouver en vous la même bienveillance. » A ces accents émus les cœurs sont touchés, et les derniers mots se perdent dans les applaudissements.

Le zèle dont parlait le professeur ne se démentit jamais. Ce qu’il avait promis, il le tint et au delà. Renfermé dans les pavillons de l’école pratique, il y passait des journées entières et préparait lui-même toutes ses leçons. Ce n’est qu’après avoir étudié chaque organe d’après nature qu’il consultait les œuvres de ses devanciers; n’acceptant jamais leurs descriptions qu’après les avoir soumises au contrôle de ses propres recherches. C’est ainsi qu’il composa, jour par jour, le traité d’anatomie descriptive dans lequel la plupart de ceux qui m’entendent ont puisé leurs premiers enseignements, et dont le succès est resté le même depuis quarante ans.

Cependant Dupuytren venait de mourir en laissant à la Faculté de Médecine de Paris la somme nécessaire à la création d’une chaire d’anatomie pathologique dont l’enseignement ne figurait pas encore à titre de science distincte dans le programme de nos écoles.

M. Cruveilhier n’eût pas été désigné par le testateur pour occuper cette chaire nouvelle qu’il y eût été porté tout d’une voix par l’opinion publique. Loin de le détourner des études favorites de ses premières années, la connaissance approfondie des organes sains lui avait fourni les éléments de comparaison les plus féconds et il n’avait pas cessé un seul

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instant de recueillir et dégrouper les matériaux du grand ouvrage d’anatomie pathologi(|Lie, l’œuvre capitale de sa vie. Assis enfin à sa véritable place, M. Cruveilliier restera dans cette chaire pendant plus de trente ans et jusqu’au jour où les infirmités de l’âge le condamneront au repos.

A l’époque où JVl. Cruveilliier était sur les bancs de l’École, le génie de Bicbat venait en quelque sorte de transformer la science des lésions morbides. Il y avait un de ces grands courants auquel participe une génération tout entière. Le jeune élève de Dupuytren avait cédé au mouvement qui entraînait alors les esprits. Celte voie nouvelle, il devait la parcourir en maître. Il suffira, pour s’en convaincre, de mesurer le chemin parcouru et d’apprécier les services rendus.

Dans le principe, la médecine sautant pour ainsi dire par-dessus l’organisation, allait des manifestations extérieures à des forces imaginaires. Elle n’a bien connu son objet, elle n’a distingué clairement le véritable problème qu’en s’adressant aux conditions instrumentales. Entre l’apparence phénoménale et l’acte morbide il existait un vide longtemps comblé par la fécondité de l’esprit de système : c’est ce vide que l’anatomie pathologique s’efforce de remplir. Elle est le pont jeté sur cet abîme que les anciens avaient laissé entre le symptôme et la maladie. Engagée dans une voie que l’esprit humain avait d’abord abordée en sens inverse, elle a retourné en quelque sorte l’objet de ses investigations et dégagé peu à peu cette chaîne de vérités, qui va des altérations cachées aux signes extérieurs qui les révèlent. Que voulait déjà Galien, avec ses quatre humeurs, que cherchaient Van Helmont, Sylvius et Paracelse luimême, si ce n’est la cause organique ou prochaine des maladies? Le point de départ de toutes ces tentatives était juste au fond, leur direction légitime; d’eux à nous, la différence est dans les moyens et les résultats, et non dans les principes et les intentions.

Jusqu’au xvii® siècle, il faut pourtant le reconnaître, la médecine est surtout l’étude de la physionomie des maladies. C’est l’époque de l’observation visible, l’étude du dehors et de la surface. Avec le sepulchretiim de Téophile Bonet, publié à Genève, en 1679, commence une époque nouvelle. Dans cet ouvrage, opus immorlale, a dit Haller, l’auteur se propose non de révéler les causes cachées des maladies, « corporis humani affectuum causas recondUas » , ainsi que le titre de son livre semblerait l’indiquer, mais plus simplement de grouper et de disposer dans

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un vaste tableau les faits pathologiques connus de son temps. Lorsque, après cinquante ans de travaux et de recherches, Morgagni, alors professeur à Padoue, publia, vers la fin du siècle suivant, l’ouvrage qui méritait mieux à coup sûr l’admiration de Haller, l’objet de l’anatomie pathologique était encore le même, la recherche et la description des altérations d’organes. Avec Bichat, le champ s’aggrandit et en même temps le problème change de face. On n’avait pas dépassé l’organe, il va jusqu’au tissu, l’élément organique de son temps, et il l’étudie en physiologiste d’abord, en médecin ensuite. Il observe que les lésions de chaque espèce de tissu otfrent des caractères et produisent des résultats semblables, quel que soit l’organe dont le tissu affecté fait partie; et, en même temps qu’il crée l’anatomie générale, il ouvre à l’anatomie pathologique des horizons imprévus. Toutes les observateurs s’engagent à sa suite, et la science renouvelée se révèle par un cortège imposant de découvertes.

Des parties solides, l’attention se porte bientôt sur les liquides. Dès 1829, M. Cruveilhier écrivait : « Plus nous étudions les maladies, plus nous cherchons à approfondir leur siège immédiat, et plus nous sommes conduits à penser que les liquides sont le véhicule d’un grand nombre de causes morbides et qu’un système complet de pathologie ou d’anatomie pathologique devrait embrasser les lésions des uns et des autres. » Quelques années plus tard, l’un de nos plus illustres maîtres (1), dans un livre célèbre, YEssai d' hématologie . inaugurait cette pathologie nouvelle et du même coup les mots d’humorisme et de solidisme, qu’on prononçait encore, disparaissent de la circulation comme ces vieilles monnaies dont l’effigie est usée.

A l’anatomie pathologique de Bichat et de ses successeurs nos moyens perfectionnés de recherches devaient bientôt ajouter un progrès nouveau, disons mieux, toute une science nouvelle. Pour constater la lésion dans les organes, il avait suffi d’y regarder. Plus .tard on avait appris à la distinguer dans les tissus. Ce n’était pas assez. Armé du microscope, l’œil peut démêler aujourd’hui la trame des tissus, les décomposer, pénétrer jusqu’à ces parties élémentaires que les anciens ne connaissaient pas et ne pouvaient pas connaître, s’avancer jusqu’aux sources du mal et saisir

(d) M. Andral.

ainsi des altérations matérielles que rien ne révélait aux yeux. Des corps composés dont les propriétés ont été les premières connues, le chimiste est remonté aux corps simples; de même, et par une méthode analytique qu’on peut comparer à celle de la chimie, l’anatomiste est remonté des organes aux tissus et des tissus aux éléments qui les composent.

Mais, c’est bien moins peut-être par la connaissance des caractères morphologiques des éléments anatomiques que par l’étude des phases successives de leur évolution, de leur groupement réciproque et des différences parfois considérables de leurs proportions relatives dans un même tissu que l’histologie a surtout éclairé l’anatomie pathologique. C’est ainsi que des barrières factices ont été abaissées, la doctrine provisoire, insuffisante et obscure de l'hétéromorphisme renversée, et l’ensemble si confus et si divers en apparence des altérations morbides ramené aux simples modalités d’une même loi.

Ce qui a été fait n’est pourtant qu’une faible partie de ce qui reste à faire. L’histologie est née d’hier; sur beaucoup de points ses données sont insuffisantes ou incomplètes ; à peine est-elle en possession de quelques principes généraux. Et puis tout le monde ne sait pas voir. On se représente souvent l’objet tout entier d’après la première face que nous ofiVe le hasard : or ce ne sont pas les plus grands objets qui en ont plusieurs, ce sont aussi les plus petits.

Après l’histologie du microscope vient encore l’histologie du laboratoire, ou la physiologie histologique, c’est-à-dire l’étude des phénomènes de la vie envisagée non dans l’ensemble du corps, ni même dans les appareils, les organes ou les tissus, mais dans les éléments anatomiques. Ici, tout est à faire ; ce sera l’œuvre du siècle qui finit et sans doute aussi de celui qui le suivra : « Le jour, disait dernièrement un de nos plus illustre collègues, M. Cl. Bernard, le jour où les éléments anatomiques seront parfaitement connus dans leur évolution, leur morphologie, leurs propriétés, dans les actions que peuvent exercer sur eux les agents physiques, chimiques, toxiques et thérapeutiques, ce jour-là la médecine scientifique sera fondée. »

En attendant ce jour, que nous ne verrons pas sans doute, ne perdons pas de vue le temps présent. Cet avenir, si brillant qu’il apparaisse, ne saurait nous faire oublier le passé. Honorons ceux qui l’ont honoré. En élargissant de plus en plus son horizon, l’anatomie pathologique a fini par se

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trouver en face de tous les problèmes. Mais chaque époque a ses mérites et toute doctrine a ses raisons d’existence ; il n'en est pas une seule dont les racines ne se prolongent dans les époques antérieures, et les découvertes sont comme des cercles concentriques, dont les derniers comprennent tou jours les premiers.

M. Cruveilhier a été l’un des représentants les plus éminents de l’époque qui s’ouvre avec Bichat et qui compte des hommes comme Bayle, Corvisart, Laennec, Dupuytren, Andral, Louis, Bouillaud et tant d’autres. 11 suffît, pour bien marquer sa place, de rappeler ce qu’il disait en 1825 dans un article intitulé : De r Utilité de ï anatomie pathologique ^ l’une des premières productions sorties de sa plume : « Des organes malades, dit-il, nous ne connaissons pour ainsi dire que les masses ; tant que nous ne pénétrerons pas dans la texture de ces organes, tant que nous ne pourrons pas dire quel est le tissu ou quels sont les tissus primitivement affectés, et quelles sont les conditions appréciables du développement de l’altération, l’anatomie pathologique n’interviendra que pour constater l’existence de telle ou telle lésion, dans tel ou tel organe. C’est donc vers l’anatomie de texture que nous devons diriger tous nos efforts parce que, elle seule, peut faire faire à la science pathologique de véritables progrès. »

Transporter de l’organe au tissu la recherche de l’altération morbide, tel est le but qu’il n’a jamais perdu de vue, et si la recherche des altérations de tissu a été poussée plus loin et poursuivie jusque dans les parties élémentaires, il sentait bien que là était le vrai problème, que là, ainsi qu’il le dit lui-même, était le véritable progrès.

M. Cruveilhier touchait à l’âge du repos, quand le microscope vint ouvrir à la science à laquelle il avait dévoué sa vie des horizons nouveaux dont il n’est pas permis encore de mesurer l’étendue. S’il ne lui fut pas donné de s’associer lui-même à ce mouvement, il le suivait avec l’intérêt le plus vif, toujours prêt à applaudir aux progrès de la nouvelle école.

Il sentait bien que les acquisitions de l’histologie pathologique n’étaient pas et ne pouvaient pas être la négation d’un passé solidement assis sur l’observation, et qu’en prolongeant notre vue dans le domaine de l’invisible, les procédés nouveaux de recherches n’étaient, à vrai dire, que la continuation et le développement de l’idée féconde de notre

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illustre Bichat. Il en pouvait d’autant moins douter que ses descriptions, toujours si exactes et si fidèles, ont plus d’une fois conduit ses successeurs dans les voies de la découverte et mis dans tout leur jour des altérations qu’il avait soupçonnées alors même qu’il ne lui avait pas été donné de les saisir.

Ce goût de l’anatomie pathologique, qu’il avait puisé dans les enseignements de Dupuytren, M. Cruveilhier le conserva toujours. Le cours d’anatomie qu’il professa à la Faculté et les travaux pratiques qui préludèrent à la publication de son traité d’anatomie humaine le ramenaient sans cesse à l’objet principal de ses préoccupations. C’est sur le vaste théâtre de la Salpêtrière qu’il avait commencé à se livrer à ses études favorites, c’est là qu’il rassembla les immenses matériaux du Traité d'anatomie 'pathologique générale et du grand et magnifique atlas annexé à ce beau livre, œuvre glorieuse et qui assure à jamais son nom contre l’oubli.

Bientôt assis dans la chaire fondée par Dupuytren, il enseigne plusieurs générations de médecins, réorganise et dirige la Société anatomique où les innombrables faits recueillis dans les hôpitaux subissent l’épreuve utile et profitable de la controverse. Ouverte à tous les travailleurs, composée de l’élite de notre jeunesse studieuse, cette société, il l’aimait, on peut le dire, d’une affection paternelle; tant que ses forces le lui permirent, et presque jusqu’à sa mort il voulut la présider. En reportant ses regards vers le passé, il pouvait non sans un légitime orgueil montrer aux jeunes collègnes associés à ses travaux, la riche moisson amassée sous ses yeux, œuvre collective de près d’un demisiècle, renfermée dans plus de quarante volumes.

Mais pourquoi ce long travail, pourquoi cette incessante recherche? Ce n’est pas tont de contempler le mal. Guérir ou soulager, tel est le but suprême de la médecine, c L’anatomie pathologique, dit M. Cruveilhier, doit céder le pas à l’observation clinique, marcher avec elle et après elle. Les altérations des organes ne sont que les effets du travail morbide, et ces effets ne peuvent avoir d’utilité pratique qu’autant qu’ils nous font remonter aux modifications qui les ont produites. »

L’altération anatomique n’est donc pour M. Cruveilhier qu’une sorte de symptôme interne, mais placé plus près de la roule qui conduit à la cause et plus important à connaître. C’est encore un effet sans doute,

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mais qui, se confondant presque avec la cause, peut, jusqu’à un certain point, en tenir lieu. L’altération organique considérée comme résultat revèle par ses caractères spéciaux et permanents l’action cachée de la cause bien mieux queles signes extérieurs souvent mobiles et changeants, qui ne sont, à vrai dire, que des symptômes de symptômes.

Tout le monde aujourd’hui étudie avec le même soin la lésion organique, et si chacun ne lui accorde pas la même importance hiérarchique, tous du moins reconnaissent que le but supérieur et dernier de l’anatomie pathologique, c’est la pathogénie. La genèse des maladies ne se laisse pas aisément connaître : toutefois la maladie ne peut être conçue sans un substratum matériel. Si la lésion n’est pas la maladie, elle est pourtant tout ce que nous en pouvons saisir. Alors même que l’observateur n’a pu la découvrir, l’induction le conduit à lasupposeret cette supposition est comme une solution d’attente. Cette pensée était bien celle de M. Cruveilhier. « Non, certes, dit-il, il n’y a pas de maladies sans siège, et ce n’est pas là ce qu’ont voulu dire les auteurs qui ont admis des maladies générales. Ce qu’ils ont voulu dire, c’est que les systèmes fondamentaux de l’économie, le système circulatoire, le sang, le système nerveux, pouvaient être altérés sans qu’il fût possible de reconnaître après la mort une lésion plus particulière dans tel ou tel organe. »

Toutefois M. Cruveilhier aspire à s’élever plus haut, il sait que les procédés capables de constater la réalité des modifications antérieures aux lésions matérielles, font absolument défaut, et que ces modifications dynamiques ne sont que des suppositions non démontrées et non démontrables, mais il est de ceux qui pensent que si la lésion vitale ne s’explique pas, elle s’impose du moins comme la solution inévitable de tout problème pathologique.

«La raison suffisante des maladies, dit-il, se trouve-t-elle dans quelque lésion organique? Vouloir expliquer tous les phénomènes morbides par les lésions matérielles des organes me paraît une prétention aussi exagérée que de vouloir trouver, dans les conditions matérielles de ces mêmes organes, lorsqu’ils sont sains, la raison suffisante de leur action. La science du cadavre n’est pas la science de la vie. La vie ne reconnaît ni rapports de contiguité, ni rapports de continuité, ni faces, ni bords, ni angles. La vie associe les organes les plus éloignés, comme elle sépare

10 CnUVEILniElt. — éloge de m. cruveilhier.

les organes les plus rapprochés ; elle s’exécute au moyen des organes, mais elle ne se mesure ni par leur masse ni par leur volume. »

Volontairement enchaînés à la réalité, le regard obstinément fixé sur les choses qu’ils peuvent pleinement embrasser, les uns évitent de s’engager dans les ténèbres; d’autres les recherchent, l’obscurité les attire; mal à l’aise dans les bornes étroites de la science humaine, ils s’élancent au delà et, comme M. Cruveilhier, ils affirment ce qu’ils croient. Mais, quelle que soit l’idée que le médecin se forme de ces obscurs problèmes, qu’il les poursuive ou qu’il les évite, la nécessité pratique le ramène toujours à la réalité. L’organe est le support de la fonction, et si celle-ci pouvait être troublée sans un trouble corrélatif dans le support, la médecine devrait disparaître du nombre des sciences.

11 y a près de quarante ans que les portes de l’Académie s’étaient ouvertes devant M. Cruveilhier. C’est à cette tribune qu'il communiqua ses belles recherches sur la paralysie musculaire atrophique, cette maladie de la jeunesse et de l’âge adulte, dans laquelle la sensibilité, les sens, l’intelligence restent absolument intacts et dans laquelle la disparition des muscles marche parallèlement avec la lésion de la motilité. On croyait à une maladie du tissu musculaire, il montra qu’elle s’accompagne toujours de l’atrophie des racines antérieures des nerfs rachidiens et des éléments correspondants de la moelle épinière. « S’il m’était permis de parler ici un langage figuré, ajoutait M. Cruveilhier, je dirais que les malheureux atteints de cette maladie réalisent la fiction du Tasse qui nous représente les arbres de sa forêt enchantée comme autant de créatures humaines sensibles à tous les coups qui leur étaient portés sans pouvoir s’y soustraire. »

L’Académie n’a pas perdu le souvenir des longs débats auxquels a donné lieu, dans cette enceinte, la fièvre puerpérale. Qu’il me soit permis, disait alors M. Cruveilhier, d’émettre un vœu qui, j’en suis certain, trouvera de l’écho dans le corps médical tout entier. Je le dis avec une profonde conviction, il n’y a qu’un seul parti à prendre pour prévenir le retour de ces épidémies meurtrières, c’est la suppression des grands services d’accouchement, c’est leur remplacement par des secours à domicile auxquels on pourrait joindre un certain nombre de petits hôpitaux, situés hors Paris, pouvant admettre douze, quinze ou vingt femmes en couches et dans lesquels chaque accouchée aurait une

CRUVElliHIER. — ÉLOGE DE M. CRIIVEILHIER .

chambre particulière. » L’appel de M. Cruveilhier a été entendu. L’urgence d’une réforme n’est plus contestée par personne, et si elle n’est pas encore ce qu’elle devrait être, elle a du moins commencé.

L’année même où M. Cruveilhier inaugurait l’enseignement de l’anatomie pathologique, il portait la parole dans la séance de rentrée de la faculté. Les devoirs et la moralité du médecin^ tel est le sujet qu’il avait choisi.

Devant une impatiente jeunesse trop souvent emportée par les ardeurs de son âge, mais toujours altérée de justice, qui pouvait mieux que cet homme de bien remonter aux sources même des passions généreuses pour en faire jaillir l’idée du devoir? Le devoir, cette règle immuable et éternelle, écrite au fond des consciences en caractères ineffaçables, cette loi sociale, la plus universelle et la plus nécessaire, qui ne contraint personne et qui pourtant oblige, et dont l’estime des autres et de soi-même est la seule en même temps que la plus douce et la plus enviée des récompenses. Expression la plus élevée de la dignité de l’homme, fondement de la famille, sauvegarde des droits de chacun, contrat tacite de la communauté civile, la loi morale du devoir impose au médecin des obligations plus étroites encore. Pour n’être pas indigne de sa redoutable mission, pour exercer sans remords son pouvoir sans contrôle, savoir est le premier devoir du médecin, et comme la science ne s’acquiert que par l’effort persévérant, tout ce qu’il peut, il le doit.

Dans sa vie d’abnégation et de sacrifices il ne mesure ni son temps ni son sommeil. Il ne compte ni avec la fatigue ni avec l’ingratitude. Soldat du devoir, toujours prêt au premier appel, il se donne aux déshérités de ce monde aussi bien qu’aux heureux du jour. Dans les tristes réduits où l’inquiétude du lendemain torture le corps tout autant que le mal, le médecin apparaît comme une providence. Avec lui, le rajon d’espérance pénètre dans ces sombres demeures, la vie renaît dans ces cœurs désolés, et lui-même en sort meilleur. Un regard, une larme, la muette pression d’une vaillante main durcie par le travail, et il se trouve largement récompensé.

Viennent les jours néfastes où l’épidémie tient la cité courbée sous le joug de sa mystérieuse puissance, c’est alors que le médecin grandit et s’élève. Intrépide au milieu du danger, sans autre mobile que son obscur dévouement, il brave la mort simplement et sans témoins. Quand

l’ennemi se dérobe, plus ardent à l’atteindre que d’autres à le fuir, il le cliercbe, il le poursuit jusqu’aux rives lointaines.

Noble et consolant spectacle où l’âme humaine se révèle dans toute sa grandeur. Après cela, qui donc oserait dire que l’exercice de notre art endurcit le cœur? Si devant les expressions de la douleur le médecin impose silence à la pitié, lui reprochera-t-on de ne pas s’abandonner au trouble des sens? Mais sous ce calme apparent se cache l’effort viril, et cette victoire d’un moment est chèrement achetée.

Au confident de toutes les misères et de toutes les fragilités, la nature humaine se montre sans voiles. « Votre bouche ne révélera jamais ce que vos yeux auront vu, ce que vos oreilles auront entendu, » disait, il y a plus de deux mille ans, le divin vieillard. Quatre siècles auparavant, dans l’ancienne Argolide, sur le fronton du temple élevé par Trasymède au dieu de la médecine, on pouvait lire ces mots ; « L’entrée de ces lieux n’est permise qu’aux âmes pures, » et la statue d’ivoire, muette pour le vulgaire, pour elles seules réservait ses oracles. Aussi loin (pi’on remonte dans l’histoire de notre art cette pieuse tradition se retrouve. La conscience du médecin est le seuil inviolable que personne n’a le droit de franchir. Le secret professionnel apparaît comme une religion. En quelque situation que le placent les hasards de la fortune, (luelqu’incertaines que paraissent les circonstances, le devoir du médecin ne cesse pas d’être le même, il n’admet ni prétextes ni compromis d’aucune sorte; le devoir est toujours le devoir. Mais ce n’est pas ici qu’il pourrait être utile de défendre une aussi juste cause : ce n’est pas nous qui laisserons jamais s’affaiblir dans nos cœurs ce qu’il y a de plus pur et de plus vivace dans notre caractère national, le sentiment de l’honneur.

Cette noble thèse du devoir, M. Cruveilhier l’avait développée avec l’éloquente simplicité qui lui était naturelle. Pour tracer le modèle accompli du médecin, il lui avait suffi de se peindre lui-même. L’accent ému de l’orateur, le mélange de douceur et d’énergique droiture qui éclairait son visage remuèrent profondément l’auditoire. Le souvenir de cette belle oraison est resté gravé dans la mémoire de ceux qui l’ont entendue.

Le labeur quotidien de M. Cruveilhier était énorme; lorsqu’il se rendait le matin à l’hôpital, il avait déjà donné de longues heures au

CltUVElLniER. ÉLOGE DE M. CRUVEILHIER.

travail. Aux premières lueurs du jour en été, en hiver, à la clarté de la lampe, les seuls instants où il pouvait espérer d’être seul, il préparait ses leçons, rédigeait ses ouvrages et dii'igeait l’éducation de son fils. Les exigences d’une clientèle démesurément étendue par sa bienfaisance absorbaient sa journée entière et lui laissaient à peine le temps de prendre ses repas.

Envers les malades peu favorisés de la fortune il savait recouvrir son désintéressement des formes les plus délicates. En voici un exemple entre beaucoup d’autres. M. Cruveilhier donnait des soins à la femme d’un modeste employé. Deux fois par jour, depuis plus d’un mois, il montait ses cinq étages. Il la visitait pour la dernière fois, et il allait se retirer, lorsque, avisant un petit tapis sans valeur : Quel joli tapis, quel merveilleux tapis algérien, s’écrie-t-il. — Mon Dieu, docteur, s’il pouvait vous être agréable!... — S’il me serait agréable!... Tenez, faisons une affaire... Vous me devez deux cents francs, votre tapis en vaut au moins trois cents... Voici cinq louis, je l’emporte.

Clinicien habile autant que savant anatomiste, doué de ce rare bon sens moins commun qu’on ne pense et la première qualité du praticien, sa réputation avait rapidement grandi. Il était de plus en plus recherché. Vers 1835 il fut appelé par M. de Talleyrand. Pendant les trois années qui précédèrent la mort du célèbre diplomate, il le visitait à peu près chaque jour, et recueillit de la bouche de cet inimitable conteur des détails pleins d’intérêt sur les grands événements auxquels il avait été mêlé. Raffiné, toujours maître de lui, le prince de Bénévent contrastait avec le maître impétueux dont il avait servi la fortune. C’est en parlant de l’empereur qu’il disait : « 11 a été compromis le jour où il a pu faire un quart d’heure plus tôt ce que j’obtenais qu’il fît un quart d’heure plus tard. » En 1807 le soldat couronné et le courtisan s’étaient séparés sans pourtant se brouiller encore. Deux années plus tard, la guerre d’Espagne consomma la rupture. Dominé par la pensée de placer sur tous les trônes de l’Europe des Bonaparte à la place des Bourbons, Napoléon suivait d’un œil attentif la lutte engagée en Espagne. Entre Charles IV, le père imbécile dominé par le favori de la reine, et Ferdinand VII, le fils ambitieux et sans scrupules, il s’était posé en médiateur armé, promettant à l’un et à l’autre une couronne, dont il avait déjà disposé.

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ÉLOGE DE iM. CRU VEILHIER.

W. (le Talleyraiid était à Valençay, magnifique terre qu’il tenait de la munificence impériale, lorsque l’empereur, qui se rendait à Bayonne pour se rapprocher du théâtre des événements, vint faire visite, en passant, à son ancien ministre. Suivant son habitude, l'empereur parla longtemps. M. de Talleyrand restait impénétrable, lorsque, rompant tout à coup le siience : «Les hommes font parfois des folies, dit-il d’un ton sentencieux, et on les leur pardonne, mais la conscience humaine ne pardonne pas à ceux qui trichent au jeu. » Cette véhémente apostrophe dont les historiens ne font pas mention, M. de Talleyrand l’a-t-il réellement prononcée? S’est-il exprimé avec cette rude franchise? Ce qui est certain, c’est que l’empereur, de retour à Paris, lui retira ses litres et dignités. Le serviteur dévoué des premiers jours passa à l’écart les dernières années de l’empire pour reparaître sur la scène au dénouement du drame impérial.

Bien que M. Cruveilhier fût déjà parvenu à un âge assez avancé, il ne paraissait pas être encore arrivé au terme de sa carrière. La régularité de ses habitudes semblait lui promettre sinon de longs jours, du moins quelques années de repos et de recueillement. Son cher Limousin qu’il aimait avec passion, il espérait bien y revenir suite tard de la vie. Il eût offert à ses compatriotes, qui l’avaient connu jeune et plein de promesses, le spectacle d’une vieillesse environnée d’estime et couronnée de gloire. Ce bonheur, il ne devait pas le goûter. Il revit bien sa terre natale, mais ce ne fut que pour y mourir après quatre années plus douloureuses encore pour les siens que pour luimême. L’excessif travail dont il avait longtemps porté le poids sans faiblir l'avait à la fin accablé, et les ressorts de cette belle intelligence s’étaient brisés peu à peu. Paris allait être investi : c’est à grand’peine, après plusieurs tentatives infructueuses, que son fils put enfin le conduire à Sussac, près de Limoges, dans la propriété qu’il avait acquise et qu’il s’était plu à embellir.

Rien ne paraissait changé en lui. Son visage légèrement amaigri était comme autrefois souriant et gracieux. 11 avait conservé toutes ses forces, et il se plaisait aux longues promenades, lorsqu’au retour d’une excursion dans la montagne, après une belle journée de printemps, il fut pris dans la nuit d’une violente douleur au côté droit. Une lièvre intense se déclara ; le délire le saisit. Le vendredi 10 mars 1874, il suc-

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combait, après quelques jours de maladie, à l’âge de 83 ans.

Ainsi s’éteignit cet homme de bien, laissant à ses enfants, après une vie pure et sans tache, l’héritage de vertus qu’il tenait de sa mère. On ne pouvait le connaître sans éprouver pour lui une affection mélangée de respect. Inébranlable dans sa foi, d’une piété profonde mais discrète et sans apparat, sévère pour lui-même, indulgent pour les autres, il vécut dans les liens d’une étroite amitié avec les hommes des opinions les plus contraires à la sienne. Les paroles prononcées par M. de Mirbel sur la tombe du grand botaniste Laurent de Jussieu, et qu’il citait un jour dans une solennité semblable à celle qui nous réunit aujourd’hui, semblent avoir été écrites pour lui-même. « Si la paix de l’âme, des voeux modestes, un doux intérieur, la considération publique peuvent donner le bonheur ici-bas, nul ne fut plus heureux. Chargé d’années, il s’est endormi plein d’espoir, tournant les yeux vers le ciel et laissant sur la terre un fils digne de lui. »

Le but que M. Cruveilhier s’était proposé dans la science, il l’a poursuivi, sans s’arrêter un instant, pendant toute la durée de sa longue carrière. « Les systèmes passent, les faits demeurent, » telle était sa maxime favorite; il y est toujours resté fidèle. Le beau livre dont la médecine française a le droit d’être fière, il a consacré sa vie à en choisir les matériaux avec le soin le plus scrupuleux et le discernement le plus éclairé. L'un des premiers, il a transporté dans le domaine de la pathologie les méthodes de la physiologie expérimentale et ouvert à la médecine une voie féconde en découvertes. L’équitable postérité inscrira le nom de M. Cruveilhier au nombre des hommes qui ont bien mérité du pays.

La gloire des armes s’élève sur des ruines, il lui faut le baptême des larmes; elle n’est que le triomphe de la force et passe d’un drapeau à un autre drapeau. Les victoires de la science n’ont rien à redouter des retours de la fortune ; profitables aux vaincus tout autant qu’aux vainqueurs, leurs œuvres bienfaisantes sont la plus solide gloire.

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