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Éloge de M. de Blainville

L’Académie de médecine a eu l’heureux privilège de compter au nombre de ses membres les trois grands naturalistes de notre temps : Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire et Blainville. Cuvier a exercé dans la science une domination incontestée. La louange ne lui a pas été épargnée de son vivant ; on îa lui a prodiguée après sa mort. Plus entreprenants, moins contenus, moins habiles dans la conduite de la vie, Geoffroy Saint-Hilaire et Blainville ont dû combattre et lutter pour leurs idées. Mais les hommes disparaissent, le temps s’écoule, les passions s’apaisent, et les œuvres restent. Déjà des voix éloquentes, déjà une savante plume guidée par la piété filiale, ont rendu à la mémoire de M. Geoffroy Saint-Hilaire un hommage digne de lui. M. de Blainville attend encore aujourd’hui des juges équitables.

Dans l’avertissement qui précèdele Traité de V organisation des animaux , M. de Blainville a dit avec une noble fierté : « Je ne réclame pour moi aucune découverte; c’est à l’historien impartial de la science, si jamais il en existe un, qu’il appartiendra de juger si j 'ai eu l’avantage d’en faire de plus ou moins importantes. »

L’historien impartial dont parle M. de Blainville , nous avons , messieurs, l’ambition de l’être.

Je voudrais vous montrer, comment un gentilhomme normand, destiné d’abord à la carrière des armes, puis détourné de sa voie par les orages de la révolution, livré à lui-même presque au sortir de l’adolescence, abandonné à tous les écarts d’une nature ardente et emportée, s’éprend tout

J. BÉCL1HU.

à coup de la science avec l’enthousiasme d’une âme vigoureuse, devient presque aussitôt l’émule de ses maîtres, passionne la jeunesse par son enseignement, et, dans des aperçus pleins d'originalité et de grandeur, s’élève aux plus hautes conceptions de la physiologie générale.

Henri-Marie Ducrotay deBLAiNviLLEnaquità Arques, près de Dieppe, le 12 septembre 1777, du mariage de Pierre Ducrotay, écuyer, sieur de Blainville, et de Marie Catherine Suzanne Pauger. Sa famille, d’origine étrangère , était venue se fixer en Normandie au commencement du xve siècle, à l’époque de l’occupation de la France par les Anglais. D’après la tradition recueillie par M. de Blainville, Guillaume duCrotay était un de ces gentilshommes écossais qui vinrent, à la suite de Douglas, mettre leur épée et leur rancune, au service de Charles VII. Vers la fin du siècle suivant, François du Crotay, celui des aïeux de M. de Blainville qui paraît avoir poussé le plus loin la fortune de la famille, était capitaine-gouverneur du château d’Arques, conseiller du roi, seigneur d’Épinay, du Bois-Guillaume, du Traversin, et de Belleville en Caux. Peu de jours avant d’être frappé à mort par le dominicain Jacques Clément, le roi Henri IÏI écrivait au sieur d’Épinay : « Montez incontinent à cheval pour aller assister le duc de Montpensier, mon cousin; » et, quelques semaines plus tard, renfermé avec le Béarnais dans les murs du château d’Arques, François du Crotay prenait part, contre Mayenne, à cette mémorable lutte dont l’enjeu était une couronne.

Après la mort de Henri IV , le gouvernement du château d’Arques passa dans d’autres mains, et lorsqu’il fut démantelé sous Louis XIV, les Ducrotay, abandonnés du vent de la faveur, vivaient obscurément au fond de leur province. Mais les temps approchaient où le talent compterait plus que la naissance, et le blason effacé des seigneurs d’Êpinay allait bientôt rayonner d’un éclat nouveau et désormais impérissable.

A peine âgé de cinq à six ans, Henry de Blainville perdit son père et resta confié aux soins d’une mère pieuse et dévouée. Après avoir reçu du curé du voisinage les premières leçons élémentaires, le jeune Blainville rejoignit son frère aîné à l’école militaire de Beaumont en Auge dirigée par les moines bénédictins de la congrégation de Saint-Maur.

Quelques années se sont écoulées. Dominé déjà par cette impétuosité qu’il devait apporter en toutes choses, Henri de Blainville quitte subitement l’école militaire, et se rend, au péril de sa vie, à bord d’un bâti-

ment qui se trouvait en croisière dans la Manche. On était alors en 1 793. Le jeune volontaire de seize ans apprend bientôt que sa mère est inquiétée, poursuivie. Il abandonne le navire, vole auprès d’elle, et cherche à la dérober par la fuite à la prison qui la menace. Il a raconté luimême qu’errant dans la campagne par une froide nuit d’hiver, il était monté sur le toit d’une chaumière isolée afin d’en arracher quelques brins de paille pour réchauffer les membres glacés desamère. Madame de Blainville ne put cependant se soustraire longtemps aux recherches dont elle était l’objet; elle fut arrêtée, et ne recouvra sa liberté qu’à la suite du 9 thermidor.

Trois ans plus lard, nous retrouvons M. de Blainville à Rouen. Désireuse de voir entrer son fils dans le service public du génie et des ponts et chaussées, madame de Blainville l’avait confié à Descamps, directeur d’une école de dessin ouverte en cette ville. C’est là que se révélèrent chez M. de Blainville les premiers germes d’un talent qui devait plus tard devenir entre les mains du professeur, un merveilleux auxiliaire. Le caractère rigide et les mœurs austères de Descamps ne s’accordaient guère avec la fougue de son jeune pensionnaire. A quelques semaines de là, Descamps écrivait à madame de Blainville : « La plus grande passion de cet enfant est d’apprendre ; tout le reste est absorbé par des

idées mal combinées . Il veut prendre un maître de mathématiques

qui a du mérite sans vertus ; j’espère que tout cela s’arrangera. J’aimerais mieux nous séparer que nous haïr. » Cette lettre laissait entrevoir de premiers froissements, et il était aisé de prévoir d’après l’humeur peu flexible du maître et de l’élève, que des dissentiments plus sérieux ne se feraient pas attendre. L’année ne s’était pas écoulée, qu’une séparation était devenue nécessaire. M. de Blainville revenait à Arques auprès de sa mère, et obtenait de se rendre à Paris pour y continuer ses études.

Henri de Blainville arrivait à Paris dans un moment critique. Au sortir de la tourmente qui venait de régénérer la France, au milieu de la confusion des idées et des croyances ébranlées, la société parisienne, fatiguée de la lutte, oublieuse des leçons de l’histoire, se livrait, sans souci du lendemain, à l’entraînement des fêtes et des plaisirs. Jeté brusquement dans un monde nouveau pour lui, bientôt privé des conseils d une mère chérie qu’il a la douleur de perdre, seul, sans direction, encore

J. BÉCLARD

incertain sur la voie qu’il doit suivre, dominé par les premières ardeurs de la jeunesse, Henri de Blainville ne résiste pas longtemps à l’ivresse de ses vingt ans et s’abandonne à toutes les folies de son âge.

Mais le plaisir n’est pas un aliment suffisant pour cette insatiable nature. Doué d’un profond sentiment de l’art, sa vive imagination cherche à se répandre. La poésie, la musique, remplissent les loisirs de sa vie dissipée. Il s’essaye dans la comédie et dans l’opéra-comique , genre alors fort en vogue. Puis, empruntant les accents de Tibulle, il chante dans une langue riche d’images, les charmes de la séduisante Eucharis, les vertes prairies de sa vallée natale, et les saules charmants dont les rameaux flexibles semblent pleurer d’amour. Dans ces essais qui n’ont jamais vu le jour circule comme une sorte de fièvre. On compte les palpitations de ce cœur passionné. En lisant ces pages brûlantes on se prend à aimer celui qui les a tracées. On prévoit que la sensibilité de celte âme exaltée réagira vivement au contact des hommes et des choses; on sent enfin que ceux qui n’ont vu plus tard en lui qu’un adversaire ombrageux et difficile l’ont jugé avec leur indifférence.

Cependant M. de Blainville n’avait pas rompu tout commerce avec ses premières études *. il élait entré dans l’atelier du peintre Vincent , et assistait quelquefois au cours de physique du Collège de France que pro*fessait alors M. Lefèbvre-Gineau. Admis dans l’intimité du professeur, dans un salon où se pressaient les représentants les plus éminents de la science, il ne tarda pas à sentir naître en lui l’ardent désir de marcher de pair avec cette élite au milieu de laquelle il éprouvait, non sans amertume, le sentiment de son infériorité.

C’est à cette époque qu'assistant par hasard à une leçon de Cuvier, une révolution s’opère en lui ; la science de la vie, avec ses mystères, avec ses vastes horizons, s’empare tout à coup de cette imagination mobile et inquiète. Attirer autour de lui une foule attentive, la dominer par la parole, remporter, sur ce nouveau théâtre, des applaudissements et des couronnes, lui apparurent comme le plus enviable des succès, comme la plus noble et la plus vive des jouissances.

Dévoré par la soif de connaître, c’est avec une sorte d’emportement qu’il s’abandonne à cette passion d’apprendre qu’avait si bien devinée son premier maître. Désormais le travail, un travail obstiné, sans relâche, remplit ses jours et ses nuits. Le 30 août 1808, il soutenait sa thèse de

docteur; et, dès l’année suivante, il ouvrait un cours d’anatomie humaine. M. de Blainville avait alors trente-deux ans.

Dans le courant de l’année 1811, un jour qu’il travaillait dans les galeries du Muséum, dans le dessein conçu depuis quelque temps de rassembler les matériaux d’une myologie générale, Cuvier, auquel il n’avait jamais parlé, le fît appeler, ayant, disait-il, une proposition à lui faire : il s’agissait de se joindre à lui pour l’exécution d’un grand ouvrage sur l’anatomie comparée, auquel il travaillait depuis longtemps.

Ces deux hommes, que séparaient seulement une distance de huit années, étaient alors dans une situation bien différente. Cuvier n’était plus, suivant la poétique expression de l’abbé Tessier, l’humble violette qu’il avait découverte dans les herbages de Fiquainville. En possession de la chaire d’anatomie comparée du Muséum, professeur au Collège de France, membre de l’Institut, chancelier de l’Université, chacun de ses pas avait été marqué par une victoire. Accessible à la jeunesse studieuse, plein de dévouement pour ses élèves, il était en toute occasion disposé à les appuyer de son crédit, prêt à ouvrir sa bourse, mais non pas à partager sa gloire.

Nouveau venu dans la carrière de la science, plein de promesses, mais n’ayant pas encore donné sa mesure, M. de Blainville était impatient de mettre au service de la grande entreprise à laquelle il était convié sa rare énergie pour le travail. Mais, rebelle à toute domination, animé du sentiment de sa valeur, fier d’avoir été distingué, il se montrait peu disposé à faire l’abandon de la part qu’il apporterait à î’œuvre commune.

L’année n’était pas terminée qu’il se plaignit avec sa vivacité accoutumée, de ce qu’il considérait comme un déni de justice. C’est à cette occasion que madame Cuvier lui écrivait : « Permettez à ma vieille expérience de vous donner le conseil d’être un peu indulgent pour les travers de vos semblables. Croyez que l’on vous saura plus de gré des qualités que vous supposerez aux autres que de toutes celles que vous posséderez. » Sensible aux doux accents de ces reproches, M. deBlainville était capable peut-être de dompter la violence de son caractère, mais il n’était pas dans sa nature de consentir jamais à être le disciple effacé d’un maître.

Ce premier nuage dissipé, M. de Blainville reprit sa place dans le la-

J. BÉCMRD.

boratoire de Cuvier; mais, pendant les cinq années que durèrent encore leurs rapports, d’ailleurs fort relâchés, le calme ne se rétablit jamais entièrement. L’occasion ne tarda pas à se présenter, qui devait mettre un terme à cette collaboration orageuse. Il s’agissait d’une découverte récemment faite par deux des amis de M. de Blainville, et que Cuvier crut devoir attribuer à un autre. M. de Blainville, que l’injustice ne trouva jamais résigné, soutint le droit méconnu avec d’autant plus d’énergie, que la cause qu’il défendait n’était pas la sienne, et dans la chaleur de la discussion laissa échapper de ces paroles qu’on ne pardonne pas.

Cet éclat ne fut, il faut le dire, que l’occasion d’une rupture depuis longtemps inévitable. Tous deux avaient rêvé une alliance impossible. Accoutumé à ne rencontrer autour de lui que des admirateurs ou des disciples dociles et complaisants, le tout-puissant chancelier venait de se heurter contre un de ces esprits inflexibles qui ne peuvent sentir le joug sans le briser aussitôt.

Cet événement, qui allait décider de sa destinée, laissa dans le cœur de M. de Blainville une trace profonde. Quelques années plus tard, dans l’épanchement d’une causerie intime, il disait à Constant Prévost son ami : « Quel bien Cuvier m’a fait en me retirant sa faveur! Je lui dois ce redoublement d’ardeur pour le travail, ce feu dévorant qui me permettront, je l’espère, de m’élever à sa hauteur. Sans cette rupture qui m’afflige, je me serais engourdi et ne serais qu’un protégé. »

Occupé à recueillir des matériaux et à mûrir ses idées dans le silence de la méditation, M. de Blainville n’avait pas encore produit de ces œuvres capitales qui devaient illustrer son nom, mais il s’était fait connaître par quelques essais où perçait déjà l’originalité de ses vues en zoologie. Dans un article sur i organisation des mammifères, inséré dans le nouveau Dictionnaire d’histoire naturelle, il abordait trois grandes questions : la composition vertébrale de la tête, la disposition générale des muscles dans ses rapports avec le squelette, et la comparaison des membres antérieurs et postérieurs. Dans un travail publié dans les Bulletins de la Société philomathique sous ce titre : Prodrome d'une nouvelle classification du règne animal , apparaissaient les premiers germes d’une grande pensée qu’il devait développer plus tard»

Chargé par Cuvier de le suppléera T Athénée dont l’enseignement était

alors dans tout son éclat, et plus tard au Collège de France, M. de Blainville avait brillamment débuté. Il y avait huit années à peine que s’était opérée sa conversion scientifique, qu’il obtenait, à la suite du concours de 1812, une chaire de professeur adjoint à la Faculté des sciences. En possession d’un enseignement où il ne relevait que de lui-même, son talent avait grandi rapidement.

M. de Elainville possédait, au plus haut degré, l’une des principales qualités de l’orateur, la première, s’il faut en croire F Athénien qui s’y connaissait le mieux, l’action. Ce n’était pas le professeur correct qui se comptait dans l’harmonieuse cadence d’une période, et qui fait consister Fart plutôt dans la nuance de l’expression que dans le rapprochement des idées. Il cherchait moins à séduire qu’à entraîner. Sa parole était vive, colorée, pittoresque, souvent inégale, toujours soutenue par la passion, et s’élevant parfois jusqu’à l’éloquence. Plus d’un, parmi ceux qui m’écoutent, ont reçu de lui ce premier élan qui décide d’une carrière.

Burdach, le célèbre physiologiste de l’Allemagne, lui écrivait : « Vous avez fait un miracle, vous m’avez rendu l’écolier le plus assidu de la Sorbonne. » A son école s’est formé l’éminent disciple qu’une tardive justice vient enfin de placer dans la chaire du maître ; et déjà, comme autrefois, retentissent sous les voûtes de la Sorbonne des applaudissements depuis longtemps oubliés.

Le moment est venu, messieurs, d’examiner le rôle qu’a joué dans la science M. de Elainville, et de rappeler les doctrines qui formaient, pour ainsi dire, l’âme de son enseignement.

De 1815 à 1850, c’est-à-dire pendant une période de trente-cinq ans, M. de Elainville a prodigieusement écrit. Outre les nombreux mémoires et les ouvrages qu’il a publiés, des manuscrits considérables et de volumineuses correspondances ont été pieusement recueillis par les mains d’un ami. Ce n’est point ici le lieu d’entrer dans des détails dont le poids nous acablerait. Je ne m’attacherai qu’aux grandes compositions qui renfermant toutes les autres doivent aussi les dominer toutes.

Appelé presque au sortir des bancs, dans la chaire du professeur, M. de Blainville s’arrêta d’abord aux questions de méthodes et de classifications, ces instruments logiques de la connaissance.

Dans son discours sur les animaux, Buffon avait dit: «Il y a en quelque

J. BÉCLARD

sorte dans l’animal deux êtres, deux existences : l’animal intérieur où se passent les mouvements du fluide nourricier, et l’animal périphérique en rapport avec le monde extérieur. » Cette grande image qui avait illuminé Bichat, frappa non moins vivement l’esprit pénétrant de M. de Blainville. Le sentiment et le mouvement : voilà bien la caractéristique de l’animal ; c’est de là qu’il partira. Le principe, la raison de la classification méthodique des animaux, ce sera ce qu’il appelle Y animalité, A l’opposé du végétal, l’animal a la conscience de son existence, et c’est à la sensibilité qu’il le doit. La locomobilité, pour nous servir du terme qu’il emploie, n’est qu’une manifestation de la sensibilité; évidemment elle en dérive. Ce n’est donc ni par la composition moléculaire, ni par la structure anatomique qu’on peut définir l’être vivant : La sensibilité et la locomobilité, tels sont ses premiers attributs.

Dès l’abord, M. de Blainville se rencontre avec la célèbre définition de Linné. Mais voici où il apparaît lui-même. La sensibilité, qui tient la locomobilité sous sa dépendance, est une propriété nécessairement périphérique, en contact avec le monde extérieur qu’elle doit sentir et qui la complète. Ces deux ordres d’organes, organes sensoriaux et organes locomoteurs, sont liés au milieu dans lequel l’animal est appelé à vivre. Donc, la forme qui limite l’animal, et la surface qui le sépare du milieu nécessaire, constituent dans l’ordre naturel ce qu’il y a d’essentiel et de primordial.

Tel est le principe de la classification de M. de Blainville : elle procède de la forme, et l’on peut à bon droit l’appeler morphologique. Cette classification l’auteur l’a exposée dans divers mémoires et développée dans son Traité de Y organisation des animaux , ouvrage resté malheureusement inachevé.

« Mon point de départ, dit M. de Blainville dans le livre dont nous parlons, je le prendrai en moi, parce que les phénomènes de la vie me sont mieux connus par ceux que je sens, que j’observe sur moi-même ou dans les individus de mon espèce, que ceux que j’observe dans les autres êtres. » On a souvent reproché à M. de Blainville le passage que je cite; on a dit que sa classification des animaux, et on a crû l’avoir ainsi condamnée, était fondée sur la méthode à priori. Celte expression, il l’employait volontiers lui-même, parce qu’il pensait, et il l’a souvent répété, que pour se faire une idée abstraite de l’animal, l’homme

ne pouvait évidemment concevoir ce type qu’en lui et d’après lui. Sans doute, la méthode expérimentale à l’aide de laquelle on recherche dans les espèces dont la composition est la plus simple, la solution des problèmes réduits à leurs conditions les plus essentielles; sans doute, cette méthode est précieuse. Mais alors que l’homme poursuit le composé dans le simple, que veut-il découvrir, sinon le secret de ce qui est complexe, et que pourrait être une semblable étude s’il ne savait ce qu’il y cherche?

La classification de M. de Blainville, au moins dans les grandes divisions, présente une certaine analogie avec celle de Cuvier. Cela est tout simple. Le système nerveux, c’est-à-dire l’appareil de la sensibilité, est aussi le centre autour duquel gravite la classification de Cuvier, classification dite naturelle qui procède évidemment de Linné et dont les Jussieu avaient fourni le modèle. En avance sur l’état présent de la science, moins appropriée aux nécessités actuelles de l’enseignement didactique, la conception systématique de M. de Blainville n’a pas eu et ne pouvait avoir la môme fortune que celle de Cuvier , mais elle repose sur une grande idée qui préoccupe aujourd’hui tous les naturalistes, et déjà l’on peut prévoir le jour où la morphologie prendra dans l’étude des êtres vivants la première place.

La science des animaux consiste-t-elle uniquement' à former des groupes et à les disposer dans un ordre plus ou moins conforme à l’ensemble de leurs affinités? En vérité, on serait tenté de le croire, à en juger par les résistances que les tentatives faites en dehors du domaine de la zoologie descriptive ont trop souvent rencontrées.

Cuvier, sous l’autorité duquel on se retranche volontiers, ne l’avait pas pensé ainsi. Lorsqu’il cherchait à reconstituer, à ressusciter pour ainsi dire les espèces fossiles à l’aide de quelques débris épars au sein de la terre, deux grands principes nés de l’étude comparative des êtres vivants présidèrent à son entreprise : le principe de subordination et le principe de corrélation. Il savait que les organes n’occupent pas le même rang dans l’échelle des nécessités vitales; que leur coordination est assujettie à un ordre déterminé, qu’en un mot les animaux sont des combinaisons définies où il n’y a point de place pour les associations fortuites.

Plus frappé par les différences que par les analogies, peu disposé à

J. SSÉCIjARD.

abandonner la recherche des faits et de leurs conséquences les plus immédiates, Cuvier, de crainte de s’égarer, n’alla pas plus loin. Mais les principes qu’il avait lui-même posés ne se rattachent-ils pas à une donnée plus générale et plus élevée? Serait-il donc interdit au naturaliste de poursuivre dans l’ordre des organismes l’admirable série de rapports qui enchaîne si harmonieusement tous les phénomènes de l’univers? Le langage, encore mystérieux, de cette innombrable variété de formes que la nature étale à nos yeux, serions-nous condamnés à ne le jamais comprendre?

Il appartenait à l’un des hommes les plus extraordinaires de son temps qui fut à la fois un poëte illustre, un profond romancier, un historien habile et un grand botaniste, il appartenait à Goethe d’aborder ce problème et d’affirmer l’unité fondamentale du plan de construction des êlres organisés. Geoffroy Saint-Hilaire et Oken, avec des tendances diverses, l’un plus anatomiste et l’autre plus naturaliste, se sont proclamés les disciples de la doctrine de l’unité. Pour eux les différences de l’organisation procèdent toutes d’un fond commun; il n’y a que des inégalités de développement dans les limites d’un même type. Rattachant le développement de certaines parties et l’état rudimentaire de certaines autres au double principe des connexions et du balancement des organes, Geoffroy Saint-Hilaire avait principalement édifié sa théorie des analogues sur le squelette des animaux vertébrés ; sa doctrine n’était pas complète. Il a dû faire effort pour relier les types inférieurs aux types supérieurs ; et lorsqu’il a voulu voir des vertèbres dans les anneaux des animaux articulés, lorsqu’il a cherché à plier les mollusques à sa loi des analogies, les oppositions ne lui ont pas manqué. C’est à cette occasion que prit naissance cette lutte avec Cuvier qui eut autrefois tant de retentissement. D’abord circonscrite autour du point en litige, la discussion ne tarda pas à sortir des limites dans lesquelles elle était primitivement renfermée, et la doctrine de l’unité devint bientôt le sujet principal du débat. Froid, mesuré, toujours maître de lui et de sa parole, Cuvier avait une supériorité marquée sur un adversaire ému et impatient. Cuvier avait encore un autre avantage : prudent en matière de science, comme en toutes choses, il combattait un système, et n’en avait pas lui-même à défendre.

Sans doute il y a dans la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire plus d’un point vulnérable. Quand on s’engage dans une voie nouvelle, il faut s’attendre à rencontrer plus d’un obstacle. Mais si la critique a ses droits, la justice aussi a les siens, et l’illustre auteur de la philosophie anatomique a été glorifié dans cette enceinte comme il méritait de Pêtre.

Lorsque Cuvier, qualifiant dédaigneusement d’idéale toute tentative de ce genre, affirme, de son côté, que les divers embranchements du règne animal sont nettement limités, absolument distincts, qu’on ne peut passer de l’un à l’autre, et qu’une circonvallation infranchissable les sépare, on se rappelle involontairement la dispute fameuse de Guillaume de Champaux et d’Abeilard. Les universaux ont-ils donc une existence réelle et concrète? Les embranchements, les ordres que représentent-ils, sinon des catégories subjectives et nominales? Que sont-ils, sinon des concepts revêtus d’un mot et n'ayant d’existence réelle que dans l’esprit?

M. de Blainville, qui avait placé la sensibilité au sommet de sa doctrine, devait s’associer à ce mouvement. De l’unité de composition à l'unité de fonction il n’y a qu’un pas. Plus physiologiste qu’anatomiste, il chercha cette unité bien moins dans la comparaison des pièces du squelette que dans celle des appareils, et il s’attacha par-dessus tout à ce qui lui parut être le véritable problème de la zoologie, c'est-à-dire à l’étude des rapports des groupes animaux les uns avec les autres, et comme conséquence à leur coordination en série.

Transportant dans le domaine des applications l’idée philosophique de Leibnitz, il entreprit d’établir sur une base scientifique la doctrine de l’échelle des êtres que Bonnet n’avait entrevue que d’une manière vague et confuse. De même qu’il avait cherché à saisir les relations de l être avec le milieu qui l’entoure, de même il chercha les relations des êtres entre eux.

Embrasser dans sa pensée, non-seulement toutes les espèces vivantes, mais remonter le cours des siècles par delà les époques historiques et jusque dans les profondeurs d’un passé où l’homme n’existait pas encore, interroger les couches du globe, consulter ces vastes feuillets qui nous enseignent la longue histoire des transformations qu’il a subies, retrouver les formes perdues, combler les lacunes dont il a

J. BÉCLARD

lui-même mesuré rétendue, rétablir enfin la continuité en apparence interrompue de la série des êtres : telle est l’œuvre qu’a tentée M. de Blainville, et voilà ce qui imprime à sa conception le sceau d’une véritable grandeur.

Science toute récente encore, née des recherches de Pallas et du génie de Cuvier, la paléontologie est en quelque sorte le lien à l'aide duquel il assemble et réunit les parties disjointes de la nature vivante. Partout celte grande pensée se fait jour. C’est pour donner à la démonstration qu’il poursuit, plus d’évidence encore, qu’à l’âge de soixante ans, il entreprend le grand ouvrage d’ostéographie auquel il travaillait encore quelques heures avant sa mort, et qui restera dans l’avenir comme le principal monument de sa gloire.

Mais M. de Blainville n’a pas eu seulement cette belle et lumineuse idée de fondre en une grande unité tout l’ensemble de la création animale ; on peut dire aussi qu’il a été l’un des fondateurs de la paléontologie. Dans son mémoire sur les bélemnites il montra de bonne heure toute la, sagacité de son esprit. Dès l’année 1827, il avait affirmé que ces corps allongés, coniques, de consistance pierreuse, qu’on avait pris souvent pour des productions minérales, n’étaient que l’os intérieur d’un mollusque céphalopode analogue aux sèches et aux calmars; et lorsqu’en 1844, M. Owen découvrit des échantillons plus complets de bélemnites, les prévisions de M. de Blainville qui avaient été contestées, se trouvèrent entièrement vérifiées. Une autre fois, il montra que les os conservés dans une habitation des environs de Bordeaux et que la croyance populaire avait longtemps pris pour la dépouille du prétendu géant Teutobochus, roi des Cimbres, n’étaient que des ossements fossiles de Dinothérium. Ai— je besoin de rappeler encore l’important mémoire sur les poissons fossiles, l’une des premières œuvres sorties de sa plume.

Dans son Traité d’ostéographie, M. de Blainville s’est attaché, je le répète, à faire rentrer dans la série des êtres vivants tous les fossiles connus ; il a voulu démontrer que les diverses formes animales qui se sont succédé depuis les époques géologiques les plus reculées jusqu’à nos jours, appartiennent en réalité à une même série, et correspondent à un seul plan. Chacun sait que Cuvier avait subdivisé les animaux vertébrés en quatre grandes classes : les mammifères, les

oiseaux, les reptiles et les poissons. M. de Blainville, dont la classification embrasse à la fois les êtres vivants et les êtres fossiles, partage les osléozoaires qui correspondent aux vertébrés de Cuvier, en sept classes. Comme groupes de transition il interpose les ptérodactyles entre les oiseauxetles reptiles, etentre les reptiles et les poissons, les ichtyosauriens et les amphibiens. Au reste, l’échelle de M. de Blainville est plutôt l’échelle des groupes que celle des espèces. Bans la comparaison des êtres et dans l’étude de leurs liaisons réciproques, il tient compte bien moins des individus, dont un grand nombre nous sont encore inconnus, que de la somme de leurs caractères fondamentaux.

Cuvier croyait aux créations successives. !i supposait qu’à la suite de chacune des révolutions géologiques, de nouveaux êtres vivants étaient apparus, entièrement différents de ceux qui les avaient précédés. Persuadé que ce besoin de faire intervenir l’action sans cesse répétée d’une cause suprême n’est de la part de la science qu’un aveu d’impuissance, M. de Blainville ne concevait pas les retours d’une force qui recommence d’un côté ce qu’elle anéantit de l’autre. Pour expliquer l’apparition première des êtres vivants au sein du monde inorganique, il invoquait l’intervention d’un Dieu créateur, mais il était fermement attaché à la croyance d’une création unique. Pour lui, l’un té de plan dans la série des êtres impliquait l’unité de création. Tous les animaux existant à la surface du globe ou enfouis dans le sein de la terre sont sortis du même coup des mains du Créateur. Chaque espèce vivante qui s’éteint s’ajoute à la série fossile, et chaque espèce disparue que l’on ramène à la lumière vient remplir une lacune dans l’ensemble des êtres. Quant à la série entière, nous ne la posséderons, nous ne la connaîtrons qu’après avoir découvert toutes les espèces fossiles, si jamais il nous est donné de les retrouver toutes.

L’opposition de M. de Blainville à la doctrine de Cuvier n’a pas tardé à porter ses fruits. La croyance à l’extinction absolue des diverses populations vivantes qu’auraient fait surgir la succession des révolutions géologiques a été chaque jour s’affaiblissant. La doctrine de M. de Blainville s’accorde-t-elle mieux avec les faits aujourd’hui connus de la paléontologie? Les animaux passés et présents ont-üs été tirés du néant tous ensemble; la chaîne était-elle complète dès le premier jour? Il faut bien le dire, la composition des couches fossiles les pre-

JT. BÉCLAR».

mières formées ne témoigne guère en faveur de cette supposition. Est-il vrai, comme M. de Blainville semble aussi le croire, que dès le moment où ils sont sortis des mains du divin Ouvrier, les anneaux de cette chaîne vivante étaient assujettis aune inaltérable constance?

Sans doute, lorsqu’on envisage l’état actuel de notre globe, lorsqu’on se renferme dans cette période d’un jour que l’homme peut remonter dans sa propre histoire, tout semble fixe et immuable. Mais cette terre sur laquelle nous vivons n’a pas toujours été ce que nous la voyons aujourd’hui. De nombreuses révolutions en ont bouleversé la surface. Le sol, les eaux, l’atmosphère, d’abord confondus, et plus tard distincts, tout a subi l’action d’une force sans cesse agissante. Comment et à quel moment la vie, d’abord absente, est apparue dans les abîmes de la mer et sur la croûte solidifiée de notre planète? nous l’ignorons; peut-être l’ignorerons-nous toujours. Tout ce que nous pouvons présumer ici, c’est qu’une série incalculable de siècles nous sépare de ce mémorable instant. Mais descendons dans les entrailles de la terre, remontons les gigantesques degrés superposés par la lente action des siècles, et, pour emprunter à Geoffroy Saint-Hilaire une belle image, consultons les vestiges autrefois animés qui éternisent dans la mort les formes de la vie. Que voyons-nous? A des êtres d’une composition plus simple succèdent des êtres plus composés. A mesure que nous nous rapprochons des assises les plus récentes, les espèces disparues se montrent de plus en plus semblables aux espèces actuellement vivantes. A aucune époque, depuis que la vie est apparue, les êtres vivants n’ont été les victimes d’une entière destruction. Les faunes superposées présentent entre elles des ressemblances, des affinités, une véritable filiation dans la succession des types organiques. Un grand principe domine l’histoire des êtres fossiles, le progrès.

L’espèce, cette catégorie première que rencontre le naturaliste, estelle immuableet toujours identiqueavec elle-même ; ou bien, n’est-elle, à un moment donné de l’évolution de notre système, que l’une des phases du mouvement continu qui transforme toutes choses? Lamarck, dans sa Philosophie zoologique , en faisant dériver des besoins et des facultés de l’animal les modifications des formes organiques et la succession des changements par lesquels elles ont passé, plaçait dans l’être vivant lui-même la raison de ses métamorphoses et n’avait convaincu per-

sonne. Mais, parce que la loi de ces changements nous échappe encore, devons-nous renoncer à la jamais connaître?

Quelles que soient les ressemblances que présente la collection des individus qui se reproduisent entre eux, et qu’on appelle l’espèce, ces individus ne sont pas identiques. C’est en vertu de leur tendance à la variabilité que l’homme, qui peut dans une certaine mesure précipiter ou ralentir le cours des fatalités naturelles, est parvenu par les croisements, le régime et les habitudes, à créer ce qu’il appelle des variétés. Dans sa courte expérience, l’homme, il est vrai, croit avoir atteint la limite du possible, et la barrière qui sépare la variété de l’espèce, il semble ne pas pouvoir la franchir. L’espèce se maintient avec une constance relative qui permet de la distinguer comme si elle était réellement fixe et invariable; les dépouilles des animaux conservés dans les catacombes de l’ancienne Égypte nous offrent des formes qui rappellent les espèces actuellement vivantes. Mais qu’est-ce que six mille ans dans l’histoire du monde? Qu’est-ce que deux cents générations d’hommes dans l’histoire de l’humanité.

Ces ossements humains, retrouvés dans les cavernes de Pondres, de Bize, de Néanderthal, d’Engis et d’Àurignac, sur les récifs coraliens de la Floride, ou dans les bancs de gravier de Moulin-Quignon ; ces os d’animaux fossiles coupés, taillés, par une main intelligente ; ces haches de silex enfouies dans des terrains dont la formation remonte aux dernières convulsions de notre planète; ces objets, travaillés, recueillis dans les tourbières du Danemark et dans le lac Prasias de l’ancienne Péonie ; ces vestiges d’une industrie naissante, épars au milieu des débris engloutis des habitations lacustres de l’Irlande et de la Suisse; tout indique que l’homme est apparu sur la surface de la terre à une époque dont il est impossible de fixer la date, mais dont on peut, dès aujourd’hui, affirmer la haute antiquité. Les quelques milliers d’années, qu’à l’aide des monuments écrits ou de la tradition, l’homme peut remonter en arrière, ne représentent qu’un moment de son histoire, et tout annonce que l’espèce perfectible à laquelle il appartient a passé par une longue enfance.

Pour embrasser dans toutes les phases de son existence une seule espèce, la dernière venue, pour connaître l’homme tout entier, le naturaliste s’enfonce dans la nuit du passé. Pourrait-il s’isoler dans la con-

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templation du temps présent, lorsqu’il s’agit des êtres qui ont précédé l’homme sur la scène du monde?

Certes on ne peut pas ne pas être frappé de deux grands faits qui semblent régler la succession des êtres vivants. D’une part, la difficulté du croisement des espèces, garantie par l’instinct ; et, d’autre part, l’infécondité plus ou moins immédiate des produits accidentels de l’hybridité. Cette double barrière, en portant obstacle au mélange indéfini des individus assure l’existence des espèces et leur assigne une durée déterminée dans le temps. Mais implique-t-elle leur invariabilité dans la série des siècles? Voilà ce que la zoologie, exclusivement appliquée à la connaissance des êtres qui viventaujourd’hui, et renfermée dans lecercle d’une observation nécessairement limitée, est tout à fait impuissante à décider. Intimement lié à l’élude des transformations par lesquelles la terre a passé, ce problème ne peut être résolu que parla connaissance et la comparaison des faunes disparues. La puissance des couches géologiques peut seule nous donner une idée de la prodigieuse durée des périodes pendant lesquelles ces populations ont vécu. Des changements, dont l’extrême lenteur échappe à notre courte vue, se trouvent imprimés par la main du temps dans le sein de ces immenses dépôts. Ces vastes archives, en partie perdues dans la profondeur des mers et dont nous ne connaissons que des lambeaux, recèlent le secret de la genèse morphologique dont nous cherchons les lois.

En retirant la science des êtres fossiles des voies fermées où son fondateur l’avait en quelque sorte immobilisée, M. de Blainville, on peut le dire, a été le principal promoteur du grand mouvement qui agite aujourd’hui la paléontologie. La question de l’espèce est devenue et restera désormais le grand problème des sciences naturelles.

M. de Blainville était entré, en 1823, à l’Académie de médecine, au nombre des associés libres que la compagnie avait elle-même désignés au scrutin pour se compléter. En 1826, il remplaçait Lacépède à l’Académie des sciences, mais non sans avoir rencontré une vive résistance. A trois reprises différentes il avait échoué, et, cette fois, il ne fut élu qu’au troisième tour de scrutin. M. de Blainville était depuis dix-huit années professeur adjoint à la Sorbonne, lorsque la mort de Lamarck lui ouvrit enfin les portes du Muséum. Chargé d’abord de l’enseignement de l’histoire naturelle des mollusques et des zoophytes, il prenait pos-

session, deux ans plus tard, de la chaire d’anatomie comparée devenue vacante parla mort de Cuvier.

M. de Blainville touchait à l’âge de la maturité, il avait alors cinquante-cinq ans. Les obstacles accumulés sous ses pas par son esprit d’indépendance avaient assombri son caractère. Quelque temps avant la mort de Lamarck, son ancien maître, M. de Blainville lui adressait une lettre où déborde toute l’amertume de son âme. « Comment se fait-il donc, mon cher maître, lui disait-il, que vous sembliez donner la main à l’injustice qui me poursuit? Ne voyez-vous pas que la science est menacée d’une destruction prochaine par l’introduction du despotisme le plus hardi et du népotisme le plus absurde ? . Interrogez les per¬

sonnes qui ont quelque indépendance dans l’esprit, vous saurez aisément l’existence d’une sorte de congrégation de jeunes gens qui, peu occupés de mériter les places, le sont beaucoup de s’y glisser avec adresse et de s’y cramponner avec ténacité. Et moi, malgré vingt ans de travaux, je ne suis encore, à l’âge de quarante-cinq ans, qu’un pauvre professeur adjoint à 3000 francs d’appointements! »

Peu soucieux des apparences, inflexible devant l’intrigue, en révolte ouverte contre l’aveugle tyrannie du succès, M. de Blainville avait vu s’éloigner de lui tous ceux qu’alarmaient sa dangereuse sincérité. Mais il trouvait dans l’ardente sympathie de la jeunesse qui se pressait pour l’entendre, dans le dévouement de quelques disciples choisis et dans l’affection désintéressée d’un petit nombre d’amis, ce contentement sans mélange que connaissent seules les âmes délicates et fières.

L'ami qui pénétra le plus avant dans ce cœur ulcéré ce fut Constant Prévost. Â l’époque où celui-ci sollicitait une place de professeur adjoint à la Faculté des sciences, pour l’enseignement de la géologie, quelques personnes lui avaient conseillé de faire appuyer sa demande par Cuvier; voici ce qu’il écrivait à M. de Blainville : « Ce grand homme et mon petit maître (ce petit maître était un habitué de la maison de Cuvier) sont pour moi comme les deux cylindres d’un laminoir; je sais par expérience qu'à moins d’être bien plat et bien mince, on ne peut passer entre les deux sans être écrasé. Tout bien considéré, j’aime mieux rester en arrière. » Ces deux hommes étaient faits pour se comprendre.

A un membre de l’Institut dont il demandait le suffrage et qui lui reprochait de ne pas se montrer assez souvent à la tribune de l’Acadé-

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mie des sciences, Constant Prévost répondit : « Ce que vous appelez mon inertie, moi je l’appelle ma conscience ! » C’est encore lui qui écrivait à M. de Blainville : « Si je croyais que le véritable mérite, le travail et les titres scientifiques, dussent nécessairement l’emporter sur l’intrigue, je n’aurais aucune inquiétude pour vous, mais je sais malheureusement le contraire... Je tâcherai de voir quelques personnes pour leur rappeler, moins vos droits, qui sont connus de tout le monde, que les motifs qui engagent certaines personnes à leur opposer la franchise de votre caractère... Une telle cause de non-succès, si vous ne l’emportez pas, est bien faite pour vous consoler de l’injustice des hommes, et je vous avoue que je me consolerais presque de votre défaite, si elle pouvait donner quelque prix de plus à l’amitié de ceux qui, comme moi, savent apprécier vos qualités trop rares et vos travaux qui, tôt ou lard, seront jugés comme ils le méritent. »

Voilà, messieurs, le jugement que porte de M. de Blainville l’homme éminent qui, pendant plus de trente années, a vécu dans son intimité; et, ce qui donne à son témoignage une valeur incomparable, c’est que, s’il fut un ami tendre, jamais il ne fut un ami complaisant.

Lorsque M. de Blainville publia son ouvrage sur l’organisation des animaux, Constant Prévost lui adressa une longue lettre dans laquelle il relève divers passages de l’introduction et critique quelques points de doctrine avec une liberté de langage qui les honore tous les deux.

Durant les années 1839 et 1840, M. de Blainville traita dans son cours de la Sorbonne Des principes de la zoologie déduits de son histoire , depuis Aristote jusqu à nos jours. Ces leçons devinrent plus lard, sous la plume de M. l’abbé Maupied, l’ouvrage intitulé : Histoire des sciences de l'oi'ganisation et de leurs progrès , comme bases de la philosophie. Quelque temps après la publication de ce livre, Constant Prévost écrivait à M. de Blainville : «Dieu, dites-vous, créa les animaux adultes et tout d’une fois ; est-ce là un résultat scientifique ou un article de foi?.. Prenez garde de vous placer sur un terrain où vous ne seriez pas maître de vous arrêter, soit que vos ennemis vous poussent, soit que d’imprudents amis vous entraînent. C’est à vos amis anciens et désintéressés de vous arrêter à temps, et permettez que je tienne à n’être pas le dernier à le faire sans détours. »

Ces observations, dictées par un attachement sincère, ne furent pas

étrangères peut-être aux corrections que projetait M. de Blainville. Sur les marges de l’exemplaire que nous avons entre les mains, dit M. Nicard, qui conserve religieusement tous les manuscrits de son vieil ami, le maître contredit souvent l’élève qui se prétend l’interprète de ses doctrines scientifiques, rectifie ses erreurs, adoucit ses expressions, met des points de doute à des affirmations hasardées, et va même jusqu’à déclarer qu’une partie considérable de ce livre n’est pas son œuvre.

L’ouvrage de M. l’abbé Maupied, quoique rédigé d’après les notes recueillies aux leçons de M. de Blainville, ne paraît donc pas avoir été publié, au moins dans toutes ses parties, sous les yeux du professeur. S’il était nécessaire d’en fournir d’autres preuves, il suffirait de rappeler la démarche faite par M. de Blainville auprès de madame Auguste Comte, pour lui témoigner le mécontentement qu’il avait éprouvé à la lecture du passage de ce livre qui concernait son mari.

La liaison d’Auguste Comte et de M. de Blainville datait déjà de loin. A l’époque où Comte sollicitait une chaire d’analyse et de mécanique à l’École polytechnique, et plus tard, lorsqu’il fut éloigné de ses fonctions d’examinateur à la même école, M. de Blainville avait pris avec chaleur la défense de son ami ; dans sa détresse, il l’avait plus d’une fois aidé de sa bourse. Plus anciennement encore, et dans les premiers temps de leur liaison, lorsque Auguste Comte, en proie à une surexcitation cérébrale passagère, fut transporté dans une maison de santé, M. de Blainville, par une lettre qui restera comme l’un des actes les plus honorables de sa vie, l’avait sauvé de l’interdiction dont il était menacé.

Dans le commerce d’Auguste Comte , M. de Blainville avait vu s’étendre le champ de ses méditations. Son esprit hardi ne devait pas s’arrêter à l’étude de la biologie; il sentait que la connaissance de l’homme individuel n’est qu’une introduction à l’étude de l’homme collectif. Le cours de physiologie comparée recueilli et publié par les soins de son élève, M. Hollard, n’était dans la pensée du maître que la première partie d’une œuvre plus complète dont il a donné le programme. Les questions sociales lui apparaissaient comme le complément nécessaire de la science de l’homme. On lit dans une lettre qu’il adressait à Saint-Simon : « Je suis depuis longtemps convaincu que la politique est une véritable science d’observation pour

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l’avancement de laquelle il faut procéder comme dans toutes les autres sciences de cet ordre. » C’est en parlant d’Auguste Comte qu’il écrivait : « Il vient, le premier, et d’une main aussi hardie que savante, de s’occuper du gouvernement des hommes , en l’élevant au rang de science sous le nom de sociologie; malheureusement, ajoute-t-il, il n’a traité la question qu’historiquement. » Aussi, tout en applaudissant à la tentative, M, de Bîainvilie n’a jamais été le disciple d’une doctrine qui dans ses applications pratiques supprime la liberté, et affiche la despotique prétention de faire prévaloir des règles d’autant plus inflexibles qu’elles semblent pouvoir être démontrées.

Ce qu’il retenait de la doctrine de Saint-Simon et de celle d’Auguste Comte, c’est qu’elles ne sont au fond que le développement de l’idée de Condorcet: l’amélioration croissante dans les destinées de l’espèce humaine, liée au progrès des sciences.

Spectateur ému des diverses crises par lesquelles la société française a passé depuis la fin du siècle dernier, il conserva toute sa vie les sentiments de sa première jeunesse. Mais, s’il rattachait le présentai! passé parle culte des souvenirs, il n’en fut pas moins un adorateur fervent du progrès et de la liberté. Il ressentit vivement les grandes secousses de 1811, de 1830 et de 1848, et il a laissé sur ces événements des appréciations manuscrites où son âme généreuse se montre tout entière. Voici les titres de plusieurs de ces écrits ; « De l'état social en Europe et spécialement en France au xixe siècle . — De la cause principale qui a perdu la royauté constitutionnelle en France . — Sur l'élection professionnelle. — Aux ouvriers de Paris . — Sur le socialisme.

Quelques-uns diront, je le sais, qu’il n’est pas bon d’agiter ces questions; que l’homme de science doit s’élever au-dessus des partis, dans une région inaccessible aux passions humaines. Mais ce détachement si vanté, quand il ne cache pas de secrètes pensées, ressemble fort à l’indifférence. C’est le propre des âmes faibles de flotter au gré de l’opinion. Le penseur qui médite sur les rapports des choses peut-il ne pas chercher à les rattacher à des principes? Vous voulez qu’il s’abstienne, qu’il reste dans l’ombre! Mais c’est lui qui porte la lumière. Les conquêtes de la science, qui deviendront plus tard le patrimoine de tous, il en est le dépositaire; si ce rfest lui, qui donc délivrera l’humanité de la servitude de l’ignorance?

M. de Blainville était de taille moyenne, d’une constitution vigoureuse. Sa poitrine était large , sa voix expressive; il portait la tête haute et marchait d’un pas assuré. Sur son visage sérieux et même sombre, surtout dans ses dernières années, brillaient parfois des éclairs d’une vive gaieté. Sa conversation était attachante, et il savait déployer, cpiand il le voulait, toutes les séductions d’un charmant esprit.

Plein de franchise, d’une probité à toute épreuve, M. de Blainville avait le droit de se montrer difficile envers les autres. Les occasions ne lui manquaient pas d’exercer sa verve railleuse. Les éloges ne sont trop souvent qu’un échange; c’est un trafic qu’il méprisait. Estimant fort dans les autres l’indépendance qui était en lui '•même, il prisait peu les adversaires trop faciles à convaincre. Si l’on voulait lui plaire, il fallait lui résister. Peut-être même pouvait-on lui reprocher de trop aimer la contradiction, et de vouloir trop avoir raison.

Profondément pénétré du sentiment de la justice, M. de Blainville se montra inaccessible à ces faiblesses auxquelles de généreuses natures ne résistent pas toujours. Quand son neveu, Adolphe de Blainville, qu’il chérissait comme un fils, subit son examen d’admission à l’école forestière, il lui écrivit : « Vous devez savoir que ce n’est pas moi qui solliciterai vos juges. Ce serait contraire à ma conscience, et jamais je n’agis contre elle. » A l’un de ses anciens élèves, qui le suppléait momentanément dans son enseignement et qui venait lui rendre compte de ses débuts, il répondit: «Je connais déjà votre succès, mon ami ; j'en suis heureux et fier. Vous continuerez; mais à une condition, c’est que vous direz non pas ce que je crois, mais ce que vous croyez vousmême. » Ayant appris que l’administration municipale de la ville de Lyon avait décidé que son buste en marbre serait placé dans une des salies du musée zoologique de cette ville, il écrivit au maire : « J’ai senti, comme je le devais, tout l’honneur que l’administration municipale de la ville de Lyon a bien voulu me faire, en décidant que mon buste fût au nombre de ceux qui vont orner la salle du musée qu’elle a destiné à la zoologie ; mais les principes que je me suis faits au sujet des honneurs à rendre aux hommes vivants ne me permettent pas de condescendre à son désir, quoique exprimé d’une manière si honorable pour moi. Veuillez donc, monsieur, en lui disant que jamais je ne per-

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