Éloge de M.G. Andral
Plus d’un demi-siècle nous sépare de l’époque dont je vais évoquer le souvenir. La plupart des hommes qui ont préparé le temps présent ne sont plus, et le mort illustre dont j’ai à vous entretenir aujourd’hui, bien que disparu d’hier, n’est déjà qu’un ancien pour le plus grand nombre de ceux qui m’écoutent.
Il appartient à cette génération du commencement du siècle qui n’a cessé de lutter pour le triomphe de ses idées. Plus calmes et plus tranquilles que nos aînés, nous recueillons aujourd’hui le fruit de leurs efforts; à leurs fautes mêmes nous devons une bonne part de notre expérience, et si nous pouvons nous reposer, c’est qu’ils ont combattu.
Je voudrais faire revivre un instant devant vous la belle et glorieuse figure de celui dont notre immortel Laennec, dans son Traité d’ auscultation, disait « qu’il était une des plus brillantes espérances de la médecine » ; de l’un de ces hommes dont la vie, partagée entre les recherches de la pensée et les services publics, peut être donnée à tous en exemple.
Le véritable médecin, en effet, n’est pas et ne peut être seulement
J. BÉCLARD
un savant. La science, qu’il s’efforce de faire chaque jour plus grande, il faut encore, il faut surtout qu’il l’applique. Ce n’est point aux éléments inanimés, pas même à l’animal, c’est à l’homme qu’il a affaire. Si la médecine a toujours eu le privilège de passionner ceux qui la cultivent aussi bien que ceux qui l’implorent, c’est qu’elle touche au cœur même de l’humanité.
Gabriel ANDRÀL naquit à Paris le 6 novembre 1797. Sa famille, originaire d’Espedaillac, petit bourg du département du Lot, comptait déjà trois générations de médecins. C’est au berceau même de la famille que le père de M. Andral exerçait la médecine, lorsque les événements l’amenèrent à Paris avec Murat son compatriote. Il servait son pays comme médecin militaire, quand la fortune des armes et la volonté de celui qui pouvait tout en Europe donnèrent à Murat la couronne de Naples. Le nouveau roi attacha à sa personne le père de M. Andral. C’est ainsi que le jeune Gabriel passa la plus grande partie de son enfance en Italie avec sa mère, fille d’un procureur au Châtelet et Parisienne comme lui.
Vers la fin de l’année 1813, prévoyant les grandes crises qui se préparaient, le père de M. Andral fit rentrer en France sa femme et son fils qu’il devait bientôt rejoindre. Après deux années d’études au lycée Louisle-Grand, le jeune Andral se faisait inscrire à la Faculté de médecine. « J’ai commencé mes études médicales en novembre 1815, dit-il lui-même dans une note écrite de sa main. Aucun incident particulier ne les marqua jusqu’en 1818, époque à laquelle, suivant habituellement les leçons cliniques qu’y faisaient MM. Boyer et Fouquier, j’entrai un jour dans les salles de M. Lerminier, et je le suivis à l’amphithéâtre où il y avait à pratiquer une autopsie. Je me permis de lui soumettre respectueusement quelques observations sur les résultats de cette opération. M. Lerminier voulut bien m’écouter et me proposa de reprendre cet entretien. Ce jour décida de ma vie. Dès le lendemain je retournai dans les mêmes salles. Encouragé par sa bonté égale à son rare esprit, je ne le quittai plus. Je commençai immédiatement à recueillir des observations dans ce service qui ne contenait pas moins de 112 lits. Ainsi a été faite la Clinique médicale . J’en accumulai les matériaux sans penser le moins du monde à en composer un ouvrage. Je ne conçus l’idée de celui-ci qu’en 1822. »
Levé à cinq heures du matin, en toutes saisons, Gabriel Amiral partait du faubourg Saint-Honoré, qu’il habitait avec sa famille, pour assister aux visites, plus matinales alors qu’aujourd’hui, du maître qu’il avait choisi. Chaque jour on pouvait voir entrer, dans les salles de la Charité, ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence, à l’air sérieux, réfléchi, appliqué, portant sur toute sa personne comme la marque de la vieille souche janséniste d’où descendait sa mère.
Après les longues guerres de l’Empire, où tant de générations avaient été fauchées sur les champs de bataille de l’Europe, la voie des professions libérales était largement ouverte; on avait hâte de s’y engager et le succès ne se faisait guère attendre pour les natures bien douées.
M. Andral était né avec des qualités rares; adonné tout entier à l’étude, actif, persévérant, avec le goût et la culture des lettres pour toutes distractions, ses progrès furent rapides et ses débuts précoces. Dès 1820, il publiait dans la Gazette de Santé plusieurs articles remarqués (1). Peu après il subissait sa thèse sur un sujet de son choix. De la valeur des signes fournis par ï expectoration dans les maladies , tel était le titre de ce travail tout entier tiré de ses observations personnelles.
En 1824, à la suite d’un brillant concours, M. Andral était nommé agrégé à la Faculté de Médecine en compagnie de MM. Cruveilhier, Dugès, Rochoux et Velpeau. L’année précédente, le premier volume de sa Clinique médicale avait paru et l’Académie de médecine lui ouvrait ses portes. La plupart de ses condisciples étaient encore sur les bancs et déjà M. Andral comptait parmi les maîtres : il ne tardera guère à compter parmi les premiers.
En 1827, la Clinique de M. Andral se complétait par la publication d’un quatrième volume et plus tard d’un cinquième. En 1829, en même temps que la seconde édition de ce livre, paraissait 1 e Précis d'anatomie pathologique , ouvrage sorti en quelque sorte du môme jet que le précédent et édifié à l’aide des mêmes matériaux : la recherche anatomique du mal à côté de son étude clinique.
A voir cette activité sans trêve, cette production sans relâche, il semble que M. Andral eut comme le pressentiment de cette longue et doulou-
(1) Sur les hémorrhagies interstitielles des muscles. — * Sur les cancers méconnus de l’estomac.
J. BÉCLARD
reuse inactivité qui devait assombrir la seconde moitié de son existence.
M. Andral commençait à recueillir le fruit de ses efforts. Le cours libre d’anatomie pathologique qu’il venait d’ouvrir à l’École pratique obtenait le plus vif succès. «J’étais bien jeune encore, dit-il, il me sembla que je n'avais pas acquis l’autorité nécessaire pour me livrer d’emblée à l’enseignement de la pathologie, et j’ouvris un cours d’anatomie pathologique. En décrivant les lésions je remontais à leur mode de production, et beau coup de mes leçons furent consacrées à discuter les questions de pathogénie qu’avaient soulevées les doctrines de Broussais. » On peut voir dans le discours d’ouverture du cours de 1825, qui nous a été conservé, avec quel soin M. Andral préparait ses leçons.
Cependant la renommée de M. Andral avait rapidement grandi, son nom avait franchi l’enceinte de l’école, et Royer-Collard, l’élu de sept collèges, comme on l’appelait dans ce temps de suffrage restreint, où les grands courants de popularité étaient rares, Royer-Collard, l’homme le plus en vue du moment, donnait à ce jeune docteur qui n’avait rien, mais dont il avait deviné la valeur, sa fille qui était riche, jeune, belle et recherchée.
A cette époque, dans ces premières années de recueillement, succédant à une période traversée par tant d’agitations, il y avait, en médecine comme en toutes choses, un grand mouvement d’idées. Les questions de doctrines qui nous laissent aujourd’hui si froids, on pourrait presque dire indifférents, soulevaient des luttes passionnées. Deux grandes figures, celles de Broussais et de Laennec résumaient, en quelque sorte, les deux tendances qui se disputaient alors la direction des esprits. Je ne résiste pas au désir de mettre sous vos yeux la belle page dans laquelle un éloquent et regretté collègue (1) mettait en regard ces deux écoles rivales : « L’une, école de travail, de recherches, de distinctions minutieuses, digne, patiente et calme dans ses œuvres, réunissant autour d’elle une jeunesse laborieuse toute vouée à la science, recueillait de longues observations, s’attachait à bien reconnaître les caractères extérieurs des lésions et les signes par lesquels elles se révèlent chez le malade; trop absorbée peut-être par l’étude du fait, trop éloignée des idées générales, mais préservée par cela même des témérités de l’esprit de système ; — l’autre
(1) M. Chauffard.
école, fondée sur une physiologie systématique à laquelle devaient se soumettre tous les faits pathologiques, affirmant une explication simple, facile à saisir, unique, de tous les faits de la santé et de la maladie, entraînant la foule par les séductions d’une interprétation nouvelle, prétendant reconstituer toute la médecine, pénétrer de clarté toutes les régions obscures de la science et de lart, ardente et habile à la polémique, méprisant le passé, déversant le sarcasme sur les réputations les plus respectées, puissante dans ses invectives, accablant d’épithètes inattendues, mais portant coup, tous ceux qui ne se rendaient pas; ayant réussi à faire considérer comme ennemis de tous les progrès modernes les ennemis de la doctrine de l'irritation — Cette école, sortie du Val-de-Grâce, exerçait une domination prestigieuse, fascinant parfois et entraînant ceux-là même qui luttaient contre elle. »
A ce tableau saisissant que pourrais-je ajouter, Messieurs, si ce n’est qu’à toutes les époques il s’est rencontré des hommes supérieurs, le regard fixé vers l’obscur horizon, qui, par l’étude, parla persévérance, par la volonté, par la parole, se sont efforcés de hausser l’humanité jusqu’aux vues de leur génie et de lès entraîner au delà de la réalité. Il est si doux de s’imaginer qu’on possède la vérité; il est si doux de le faire croire aux autres. Il est vrai que ceux-là même qui paraissent les plus libres subissent, à leur insu, l’influence du milieu qui les entoure et les pénètre. Hier encore astrologique avec Paracelse, mystique avec Yan Helmont, chimique avec Silvius, mécanique avec Boerhaave, animiste avec Stahî, aujourd'hui physiologique avec Broussais, la médecine subissait, une fois encore, les fatalités d’une science qui cherche sa voie.
Comme toujours, ceux qui marchent derrière le novateur, le poussent plutôt qu’ils ne le suivent, et le portent plus haut encore qu’il n’est monté. Mais, si la foule aime à élever des idoles, elle accourt plus vite encore pour les renverser. Depuis la mort de Broussais, à peine une génération s’est éteinte et la plupart des médecins de nos jours ne connaissent guère que de nom la doctrine physiologique.
La médecine, en effet, n'est pas une science purement spéculative; elle répond à des nécessités qui s’imposent, elle est avant tout une science sociale. Depuis le jour où elle est sortie des temples mystérieux où elle rendait ses oracles, la médecine n’a plus cessé d'être basée sur l’indissoluble alliance de deux principes que personnifient les grandes
J. BÉCL4RD.
figures d’Hippocrate et de Galien : l’esprit de conservation sans lequel il n’y a rien de solide ni de durable, l’ésprit de progrès sans lequel rien ne se meut et rien ne vit. Elle porte sur toute sa personne, inscrites en caractères ineffaçables, les traces de cette double origine-. Les systèmes se succèdent, la science se transforme, l’ensemble des données de l’observation et de l’expérience survit à tous les naufrages.
La doctrine physiologique a subi le sort commun, mais elle a laissé derrière elle plus d’une vérité utile. Le nom de l'indomptable lutteur est encore dans toutes les mémoires, et la gloire du grand vaincu survit au souvenir du plus grand nombre de ses vainqueurs.
Au milieu de cette mobilité apparente, au milieu de ces changements plus superficiels que profonds, il est d’ailleurs une idée -dominante que le seizième siècle a introduite dans la science, qui n’en doit plus sortir, l’idée moderne, qu’on peut définir : le besoin de la recherche et de la preuve expérimentale. C’est de ce besoin qu’est née la connaissance des lésions organiques. Les anciens composaient sur les apparences extérieures du mal des tableaux achevés, nous admirons leur rare génie d’observation; mais ils ne soupçonnaient guère ce que cachaient ces organes et ces tissus sur lesquels la maladie avait imprimé sa marque et comme son sceau révélateur. Cette connaissance, à vrai dire, ne date que d’hier. Le matin du 7 mars 1661, le jour même de la mort de Mazarin, les quatre médecins les plus célèbres du temps (1) discutaient encore pour savoir si le tout-puissant cardinal, alité depuis cinq mois, mourrait d’une maladie du foie, du poumon, de la rate ou du mésentère.
Si l’on avait tardé à entrer dans cette voie, on devait s’y jeter avec passion. L’anatomie pathologique dont le nom était à peine prononcé, devenait tout à coup la partie essentielle de la médecine. Toute une transformation s’opérait; le temps a montré combien elle devait être profonde; l’avenir en montrera de plus en plus toute la fécondité. Plus tardivement engagée dans un domaine aux perspectives profondes dont les horizons reculent tous les jours, l’anatomie de texture a pu changer de nom ; l’histologie pathologique n’est que la suite de ce mouvement. Ce sera l’éternel honneur de l’école médicale française du commencement du siècle d’avoir posé les indestructibles bases de la science plus générale
(1) MM. Brayer, Guéneau, Valût, Desfougerais.
qui la contient tout entière. Si on l’oublie quelque part, que ce ne soit pas du moins parmi nous.
Aujourd’hui que nous voyons les choses de plus loin, et que nous les pouvons juger avec l’impartialité de l’histoire, Broussais, Bayle, Laennec et leurs disciples, nous semblent bien moins éloignés qu’ils le paraissaient alors. La nosologie qu’on leur enseignait et dans laquelle se trouvaient classées à la manière des espèces zoologiques qui sont des êtres, les maladies qui ne sont que des modalités de l’être, que des modifications dans la texture, la composition et le jeu des organes, les uns comme les autres la tenaient en médiocre estime. Les altérations orga- • niques, voilà l’essentiel, voilà ce qu’il importe de rechercher et de connaître. Pour Broussais, aussi bien que pour Bayle et Laennec, c’est là que doit porter l’effort. Avec cette passion de synthèse qui le tourmente, Broussais s’emporte, il est vrai, sur la première piste qu’il rencontre et il n’en sortira plus, mais son objectif n’en est pas moins le même. Ses contemporains ne s’y sont pas trompés, et alors même que M. Andral combat le généralisateur à outrance, il rend hommage, pour employer ses propres paroles, « à cet homme d’un talent supérieur » .
M. Andral professait depuis trois années à l’École pratique; il venait d’ouvrir un cours de pathologie interne, lorsqu’au mois de janvier 1828 le titulaire de la chaire d’hygiène de la Faculté, le respectable M. Bertin, dont l’habit de forme antique, la culotte courte et la perruque poudrée avaient quelques années auparavant soulevé tant d’orages et donné prétexte à de si violentes mesures, succombait à la suite d’une longue maladie. M. Andral fut appelé à le remplacer. Cet enseignement nouveau pour lui, il ne devait que le traverser. La révolution de 1830 remettait bientôt les personnes et les choses à leur véritable place. M. Desgenettes remontait dans la chaire d’hygiène dont il avait été dépossédé en 1822, et M. Andral professera désormais dans l’enceinte de la Faculté le cours de pathologie auquel il était depuis longtemps préparé. M. Andral est entré dans sa véritable voie. La jeunesse se presse à ses leçons; une nombreuse clientèle assiège sa demeure; à peine publiés ses livres deviennent classiques; et il n’a guère plus de trente ans.
La Clinique médicale était la première œuvre de M. Andral. A l’àge où il la publiait, on n’écrit d’ordinaire que sous la dictée des autres, mais Broussais avait donné ce bon exemple, que chacun s’efforcait d’édifier la
J. BÉCLARD
science avec son propre bagage. Ce livre volumineux ne renferme guère que des observations, mais ces observations ont toutes été recueillies par l’auteur. En général, les recueils de ce genre n’offrent aux lecteurs que des faits choisis plus ou moins rares, et par là même sans liaison entre eux. Tel n’était pas le plan de l’auteur : rechercher les maladies les plus communes, celles que l’on observe tous les jours, rassembler et grouper les faits de môme nature, et faire ainsi passer le lecteur des manifestations les plus accentuées et les plus claires aux expressions les plus atténuées et les plus obscures; tel fut le secret d’un succès auquel un pareil livre ne semblait pas d’abord destiné. On pouvait croire qu’il n’y avait plus rien à apprendre sur la pneumonie, la bronchite et la pleurésie. Le livre de M. Andral était une nouvelle et éclatante démonstration que, pour donner aux faits leur véritable valeur, il faut les mettre à la place qui leur appartient, et qu’il ne suffit pas de voir les choses tous les jours pour les bien connaître. Dans les diverses éditions de ce livre, l’auteur a cru devoir modifier la distribution de ses matériaux. Le cadre qui entoure cette fidèle peinture pourra se briser encore, le tableau lui-même, l’un des plus complets qui ait été composé depuis le commencement du siècle, n’en conservera pas moins une éternelle jeunesse.
La Clinique médicale touchait à peine au terme de sa publication, que M. Andral livrait au public un Traité d'anatomie pathologique . L’année 1829 venait de commencer. Cette date indique suffisamment combien laborieuses avaient été les courtes années pendant lesquelles M. Andral, élève et maître tout ensemble, avait en même temps appris et produit. Par une coïncidence remarquable et qui montre avec quelle irrésistible puissance le courant des idées entraînait alors les esprits vers la recherche des lésions morbides, trois ouvrages sur le même sujet paraissaient au même moment dans les trois Facultés de médecine, les seules qu’il y eût alors en France : le livre de M. Andral à Paris, celui de M. Lobstein à Strasbourg, et celui de M. Ribes à Montpellier. L’étude anatomique des organes malades prenait dans les préoccupations du moment la place si largement occupée jusque-là par la séméiologie.
Assurément l’anatomie pathologique n’est pas une science que notre siècle a vu naître. L’immense recueil de Bonnet, les catalogues raisonnés de Lieutaud et de Morgagni, la belle introduction du dernier cours de notre illustre Bichaten font foi. Mais elle n’avait jamais secoué le joug;
à ce moment même, les doctrines médicales débordaient sur elle. Trop disposée à s’éclairer à la lumière des idées du jour, elle ne rendait guère à la science qui l’interrogeait que les emprunts qu’elle lui avait faits. C’est précisément cette liberté d’allures et cette indépendance, sans lesquelles il n’est point de progrès durable, que M. Andral cherchait à lui donner. Mais l’investigation cadavérique ne saurait se suffire à elle -même. Sous peine de n’êlre qu’une étude parement morphologique, qu’une anatomie nouvelle ne différant de l’anatomie normale que par la disposition particulière d’éléments organiques toujours les mêmes, elle n’a de valeur pathologique que par le rang qu’elle occupe dans l’évolution morbide, et par le rôle qu’on lui assigne dans la filiation des divers éléments de la maladie. Yoilà ce qui distingue l’œuvre de M. Andral, celle de ses émules, et j’ajoute celle de l’école française tout entière.
« Autant que personne, disait récemment un de nos plus éminents collègues (1), je suis partisan des importations étrangères, mais je fais des vœux pour que dans notre pays, tout professeur chargé d’enseigner l’anatomie pathologique soit mis à même, conformément à ce qu’on peut appeler la tradition française, de rester par un côté clinicien. »
La dernière partie du Traité d'anatomie pathologique , intitulée « Des lésions du sang » , renferme les premières recherches de M. Andral sur les maladies de ce liquide. On a dit de ces études qu’elles étaient en opposition avec la tendance aux localisations morbides telles qu’on les enseignait alors. Cette appréciation ne nous paraît pas absolument exacte. Ce qui est vrai, c’est que M. Andral cherchait à saisir les lésions ou les altérations de ce qu’on pourrait appeler un tissu à éléments anatomiques mobiles, sur lequel l’attention ne s’était pas encore suffisamment fixée. c( Aucune ligne de démarcation, disait-il, ne saurait être établie entre le
sang et les solides . L’économie n’est qu’un grand tout indivisible dans
l’état de santé comme dans l’état de maladie . La distinction des
parties du corps en solides et en liquides n’est qu’une distinction sans importance et qui n’est pas toujours juste, puisqu’elle cesse d’être réelle dans les trames organiques, là où s’accomplissent tous les phénomènes vitaux, là aussi où se passent tous les changements qui constituent l'état morbide. »
(1) M. Charcot,
J. IïÉCLARD.
Il y a plus de cinquante ans que M. Andral s’exprimait ainsi; l’histologie était à peine née, la composition des liquides organiques encore peu connue; et cependant il semble que ces lignes sont écrites d’hier. Avec la pensée bien arrêtée qu’à la manière des éléments de nos tissus, les principes constitutifs des liquides de l’économie peuvent varier dans l’état pathologique, M. Andral reprendra plus tard ses études de prédilection. Pour donner à ses recherches la précision nécessaire, le clinicien se double d’un jeune savant (1) familiarisé avec les méthodes rigoureuses de l’analyse. Leur premier travail terminé, les deux collaborateurs élargissent le cercle de leurs recherches et s’adjoignent le savant directeur de l’école d’Alfort (2). Le sang de l’homme, d’abord comparé dans l’état de santé et de maladie, est ensuite mis en regard du sang de nos grands animaux domestiques; puis, M. Andral se recueille, le pathologiste reparaît, et Y Essai d'hématologie voit le jour. Désormais, appuyé sur une base solide, indiscutable, il montre que le sang en échange perpétuel avec les organes et les tissus, s’altère comme eux; que dans les affections locales ou phlegmasies tout n’est pas borné à l’organe malade, et que le sang est altéré avec eux; que dans les fièvres ou pyrexies, là où la lésion de tissu n’est pas toujours saisissable, on peut trouver une altération du sang à une certaine période de l’évolution morbide; qu’enfin le problème étiologique est aussi obscur d’un côté que de l’autre, l’altération du sang n’étant pas plus la cause de la pyrexie que les lésions d’organes ne sont la cause des maladies locales.
Après un long silence, et dans les dernières années de sa vie, au mois d’avril 1875, M. Andral communiquait à l’Académie des sciences une note relative à une maladie qui paraît plus commune aujourd’hui qu’autrefois, peut-être parce qu’on sait mieux la reconnaître, la glycosurie. Suivant son habitude, M. Andral produisait ses documents à l’appui ; ils se composaient de quatre-vingt-quatre observations. Ces documents étaient d’autant plus précieux qu’ils avaient été rassemblés pendant toute la durée de sa longue pratique, et avec une liberté d’esprit d’autant plus complète que la glycogénie expérimentale n’était pas encore connue. Deux fois la maladie s’était déclarée à la suite d’un coup violent
(1) M. le professeur Gavarrel.
(2) M. Delafond.
sur la nuque; dans une autre circonstance, après un grand trouble moral, le régime étant le même, la quantité de sucre rendu était tout à coup montée dans les vingt-quatre heures de 20 grammes à 96 grammes par litre. « Toutefois, ajoutait M. Andral, admettre que le diabète est le résultat constant d’une lésion nerveuse, ce serait affirmer ce que les faits n’ont pas encore appris. » Qu’il nous soit permis d’ajouter : peutêtre nous l’apprendront-ils un jour.
Comme la plupart des maîtres, M. Andral a marqué sa place au premier rang, moins encore par le livre qui donne un corps aux idées, que par l’enseignement qui leur ajoute des ailes. Lorsque nous nous reportons par la pensée aux jours de notre jeunesse, à cet âge des impressions vives et des jugements sincères, l’imposante figure de M. Andral dans sa chaire du grand amphithéâtre, nous apparaît comme le plus profond et le plus vivant de nos souvenirs d'études.
Sobre sans sécheresse, toujours élevée sans cesser d’être claire, sa parole nous attirait et nous retenait attentifs et respectueux. Dédaigneux des moyens vulgaires à l’aide desquels on conquiert les succès d’un jour, il avait l’autorité parce qu’il avait le respect des autres et de lui-même. M. Andral occupait alors la chaire de pathologie générale. En 1839, après la mort de Broussais, il y avait été porté par acclamation, comme le seul homme qui pût l’occuper. Le grand réformateur, auquel il succédait, n’excitait plus l’enthousiasme des premiers jours. Quand la mort était venue le frapper, l'inexorable critique avait achevé son oeuvre; le prestige était tombé; la foule suivait d’autres courants. C’est à son prédécesseur qu’il songeait peut-être, quand devenu plus tard l’historien de la médecine, M. Andral s’exprimait en ces termes :
« Si les chefs d’école, disait-il, ont pu grouper autour d’eux un nombre plus ou moins considérable de partisans, c’est qu’ils ont eu assez d’habileté ou assez de puissance pour manier à leur profit deux principes ou mobiles inhérents à la nature humaine, à savoir : l’enthousiasme et la crédulité.
L’enthousiasme inspire une foi aveugle. C’est chose merveilleuse de voir avec quelle facilité singulière les esprits les plus distingués, comme les plus vulgaires, acceptent sans contrôle les idées qui leur sont inspirées par celui qu’ils regardent comme leur chef ou leur maître. Il y a un temps où cet enthousiasme est à son comble et la crédulité sans limites;
J. BÉCLARD
mais il y a une époque où l’enthousiasme tombe et où le désenchantement arrive. On s’étonne d’avoir pris feu pour des chimères; on déplore son aveuglement; et cependant, vienne un nouveau chef aussi puissant ou aussi adroit, les mêmes illusions reparaissent et toujours l’humanité se meut autour d’un même cercle (1). »
Nul n’était mieux préparé que M. Andral à la chaire nouvelle à laquelle il venait d'être appelé. L’esprit déjà nourri d’un double enseignement, avide de tout savoir, toujours lisant, sans cesse prenant des notes, ne perdant pas un instant, nul peut-être ne possédait une érudition médicale supérieure à la sienne. Ce trésor accumulé dans lequel il puisait à pleines mains, donnait à ses leçons nourries de faits, de citations heureuses, de remarques ingénieuses ou profondes, une valeur que relevait encore une voix grave et la dignité du geste.
Avec un sens critique de premier ordre, M. Andral, s’élevant audessus des questions du jour, s’appliquait à distinguer, dans notre science, ce qu’il y a d’immuable et ce qu’il y a de changeant, à dégager les éléments constants des accidents transitoires; à saisir et à fixer ainsi les lois de son développement. Cette tendance à comparer le passé au présent s’accentuait chaque jour davantage.
Bientôt il entra tout à fait dans les régions de l’histoire pour ne plus les quitter. Le plan qu’il avait conçu était des plus vastes; il devait comprendre l’histoire de la médecine depuis Hippocrate jusqu’à nos jours. De 1852 à 1856, M. Andral exposa devant un nombreux auditoire la longue période de la médecine grecque.
Si la fatalité ne l’eût arrêté au moment même où son enseignement jetait le plus vif éclat, nul doute, nous en pouvons juger par les extraits recueillis et publiés par une plume aussi exercée que fidèle, nul doute qu’il n’eût ajouté à toutes celles qu’il nous a laissées de nouvelles pages, et non les moins belles et les moins utiles. Habile à soulever le voile obscur des nosologies antiques, il eût mis en pleine lumière cette vérité, trop souvent méconnue, que la biologie est fille de la médecine; que si la science, définitivement sortie du domaine contemplatif, et mieux armée, de nos jours, pour la recherche, a reculé les limites de l’observation et de l’expérience, les anciens s’attaquaient souvent aux
(1) Leçons sur l’hist. de la méd recueillies et rédigées par M. le docteur Tartivel.
véritables problèmes s’ils ne savaient pas toujours les résoudre. Sans s’attarder à l’interminable chapitre des erreurs de la médecine, il eût tiré de ses longs tâtonnements la philosophie qui s’en dégage. A la lumière de sa pénétrante critique on eût mieux compris et excusé les écarts de ces vaillants éclaireurs égarés, dans la nuit, à la recherche de l’inconnu. Tout en célébrant les rigueurs nécessaires de l'analyse, cette froide épée qui tranche tant de questions sans les résoudre, il eût montré qu’on ne saurait repousser l’esprit de synthèse sans amoindrir la science; que ce serait mutiler la pensée que de l’enchaîner à ce qui se voit et se touche; que ce n’est pas assez d’ouvrir une lucarne sur le monde extérieur, qu’il lui faut encore le grand air et les grands horizons.
Cette prédilection de M. Andral pour l’histoire s’explique aisément. Il avait vu de près les écarts de l’esprit de système, comme il avait toujours cherché à s’en garder lui-même, il en voulait préserver les autres. L’erreur n’est souvent que l’exagération d’une vérité, il en redoutait les prosélytismes éphémères. Volontiers il eût répété ce que disait tout récemment le célèbre physicien M. Tyndall : « les théories sont indispensables, mais elles agissent sur notre esprit à la manière des drogues ; les hommes se prennent de passion pour elles comme pour les liqueurs enivrantes, sauf à s’irriter quand on leur enlève ce stimulant de leur imagination » .
Le rôle de M. Andral fut surtout modérateur. Constamment il est dominé par cette pensée qu’aucun système n’est capable de tout embrasser; que nous ne devons rien proscrire; que nous devons tout voir, tout observer; qu’en un mot il est de l’essence de toute doctrine d’être intransigeante et de se mal prêter aux opportunités du progrès. « Je désire n’avoir jamais oublié, dit-il, que les systèmes qui ont dominé la médecine n’ont été que les divers points de vue sous lesquels ceux qui ont créé ces systèmes ont successivement envisagé la vérité. i... Le plus souvent, on ne trouve dans l’étude de la médecine qu’une série de questions à discuter ou de problèmes à résoudre; parmi les faits dont se compose son domaine, il en est beaucoup qui échappent à toutes les lois auxquelles on s’efforce de les ramener, parce qu’il n’a encore été donné à aucun système de les embrasser tous. »
Des grands problèmes du passé et de l’avenir de l’homme, le médecin ne sait rien, et ne peut rien savoir. Voilà ce qu’a proclamé depuis
14 J. BÉCLAK1D.
longtemps ce qu’on appelle l’École de Paris. M. Andral est de ceux qui en ont le mieux marqué l’esprit. Pour avoir reconnu son domaine et clairement entrevu son objet, les champs de la découverte qui s'ouvrent devant elle n’en sont pas moins immenses. Voyez en effet ce qui se passe dans cet être doué de vie. Ce qui s’est une fois gravé dans sa substance y demeure. Les empreintes peuvent succéder aux empreintes; elles subsistent. « Lorsqu’on martelle un vase, a dit le sympathique auteur de Ciel et Terre (1), la variation occasionnée par chaque coup, loin de s’anéantir par celui qui lui succède, s’y implique et s’y continue. A chaque instant, dans la forme du vase se trouve inscrite l’histoire de tous les coups qui l’ont façonné. Deux vases peuvent aboutir à la même forme après des martelages très différents; mais ils ont beau présenter la même forme, la différence de leurs deux histoires est consignée dans leur intérieur. »
A notre tour nous dirons: les éléments de nos organes et de nos tissus sont comme la matière de ce vase, notre histoire y est écrite et la substance de notre être est comme la feuille de route que nous emportons dans les étapes de la vie.
On a dit que Y Essai d' hématologie faisait de M. Andral le fondateur de l’humorisme scientifique. Cet hommage compromettant, il ne l’eût pas accepté. Ainsi qu’il l’a écrit lui-même, les éléments de nos organes, tantôt mobiles et tantôt fixés, sont toujours des éléments anatomiques. On a dit encore de M. Andral, peut-être à cause de ses amitiés, qu’il appartenait à l’école éclectique. Mais cette vaine et orgueilleuse tentative ne lui a jamais fait illusion. A ses yeux, l’éclectisme, ce choix partial et plus ou moins heureux d’opinions, n’était pas une philosophie, pas même une méthode, tout au plus un procédé. Pour tout dire, l’éclectisme, en médecine, ne fut pour lui qu’une arme de combat. Une fois la vérité médicale reconquise, l’éclectisme à ses yeux ne répondait plus à aucun besoin, sa raison d’être avait disparu, et comme ce n’était qu’un mot et rien de plus, le mot lui-même devait tomber dans l’oubli. Voici ce qu’il exposait lui-même dans une de ses leçons sur l’histoire dé la médecine, je l’emprunte au journal qui l’a reproduite : c’est en même temps une belle page littéraire.
(1) Jean Reynaud.
ÉLOGE DE M. G. ANDUAL.
« C’est l’éclectisme qui, lorsqu’une idée longtemps dominante, ruinée par les doutes, sapée par les investigations, ébranlée par les critiques, s’est écroulée enfin sous ses coups, c’est l’éclectisme, dis-je, qui, après avoir renversé et détruit, relève et reconstruit la science. Il recueille les débris du passé et, choisissant parmi eux ceux que les siècles n’ont pu détruire, mais sur lesquels ils ont passé en leur communiquant un degré de plus de grandeur, de solidité, de résistance, il les cimente, et, sur cette base plus ferme, élève un' nouvel édifice. Ce n’est plus alors la science telle que l’avait faite une idée exclusive, c’est la science composée de toutes les idées, de toutes les vérités, de toutes les découvertes dont le génie fécond des grands hommes a successivement enrichi l’humanité... Quand ce travail est accompli, personne alors n’a plus le droit de se dire éclectique, l’éclectisme devenu général est tombé dans le domaine public (1). »
Si les conceptions systématiques trouvèrent en M. Àndral un constant adversaire, ce n’est pas seulement parce qu’elles détournent l’esprit du droit chemin et peuvent aboutir à l’erreur, c’est aussi et 'surtout qu’elles conduisent à une thérapeutique funeste. Les idées qu’on se fait en médecine se traduisent nécessairement en actes : la pratique est l’épreuve fatale du système.
L’emploi et bientôt l’abus des émissions sanguines, telles devaient être les conséquences d’une doctrine basée sur le dogme de l’irritation. On aurait pu se croire revenu à deux cents ans en arrière, en plein dixseptième siècle. « Grâce à dix -huit saignées et à vingt purgations, Courtois, notre confrère, l’a échappé belle, écrivait en 1661 Guy Patin à son ami Falconnet, Gallum debet Esculapio (2). » • — « M. Mentel a été fort malade d’une fièvre continue, écrivait encore Guy Patin, nous l’avons fait saigner trente-deux fois (3) . — « Quant à Yan Helmont, ce méchant pendard flammand, il est mort enragé pour ne s’être pas laissé saigner (â). » — « Son propre fils étant tombé malade, a Quia adolescentuH semper stulte agunt , il l’avait tiré du mauvais pas où il s’était jeté, par le moyen de vingt bonnes saignées des bras et des pieds, avec, pour le
(1) Journal VUnion médicale , 1853.
(2) Guy Patin à Falconnet, 24 mai 1661.
(3) Guy Patin à Belin (de Troyes), 14 mai 1639.
(4) Guy Patin à Spon (de Lyon), 26 avril 1645.
J. BÉCL4RD.
moins, une douzaine de bonnes médecines (1). » — « Je viens de lire quelque chose de votre Sennert, écrit-il encore, et j’en suis tout en colère... Le bonhomme n’entend rien à la saignée des enfants et des vieillards; ce qu’il en dit me fait pitié... Les malades sont bien malheureux avec de tels médecins... Il ne se passe pas de jours à Paris que nous ne fassions saigner plusieurs enfants à la mamelle, et nous guérissons nos malades après quatre-vingt ans par la saignée (2). » Il saigne en effet le fils de Mllc Choart, âgé de trois jours (3), et il pratique à « ce bon M. Baralis » , qui avait plus de quatre-vingts ans, onze saignées en six jours (4). Les « hémaphobes », dont nous sommes presque tous aujourd’hui, les apothicaires, « ces cuisiniers d’Arabie », excitent tout particulièrement sa bile, et c’est avec des larmes dans la voix qu’il répète avec notre vieux poète Joachim du Bellay :
O bonne , ô saine te, o divine saignée !
Après ce regard jeté sur le passé, les entraînements de la doctrine physiologique et la vogue nouvelle des saignées coup sur coup n’ont plus lieu de nous surprendre. Un des plus fervents admirateurs de Broussais nous apprend qu’au Val-de-Grâce on prenait les sangsues sans compter et par poignées (5); qu’en 1824 la consommation annuelle des sangsues, alors de deux ou trois cent mille, s’élevait, trois ans plus tard, au chiffre de trente-trois millions. Les étangs en France étaient épuisés; on alla les chercher en Bohême, en Hongrie et dans toutes les eaux dormantes de l’Europe. Cette industrie, devenue subitement si florissante, où en est-elle aujourd’hui?
Pour expliquer le discrédit dans lequel l’emploi des émissions sanguines est tombé, pour justifier et les abus d’autrefois et l’abandon du jour, on invoque je ne sais quel affaiblissement de notre énergie physique et comme une sorte d’abaissement de la santé nationale ; comme si la misère moins profonde, l’aisance de plus en plus répandue, une alimentation plus abondante et plus riche, l’espace, l’air, la lumière à la place des sombres et sordides demeures où s’entassait
(t) Guy Patin à M. Belin, 16 janvier 1650.
(2) Guy Patin à Spon, 27 août 1658.
(3) Guy Patin à Falconnet, 19 janvier 1653.
(4) Guy Patin à Balconnet, 27 mai 1659.
(5) Reis, Étude sur Broussais et sur son œuvre, in-8. Paris, 1869.
naguère une population pressée, et comme conséquence démontrée l’élévation progressive de la durée moyenne de la vie humaine, ne protestaient pas contre une pareille supposition !
M. Andral fut au premier rang de ceux qui organisèrent la résistance. A cette thérapeutique active, emportée, impatiente d’en venir aux prises avec la maladie, il fît succéder des procédés plus conciliants, et dont le malade du moins n’avait pas à subir les violences. L’expectation, ainsi s’appelait la méthode nouvelle, c’est-à-dire la prudence, la temporisation, le régime, l’emploi raisonné des agents de l’hygiène, préparait une victoire que quelques-uns trouvent aujourd’hui trop complète.
Cette campagne, M. Andral la conduisit avec un grand discernement, non sans quelques concessions aux nécessités du temps. Nous étions, en 1840, attaché à son service en qualité d’élève stagiaire; il était rare que nous n’eussions pas quelques saignées à faire avant de quitter l’hôpital. Or, chacun sait que de nos jours beaucoup de jeunes docteurs n’ont jamais pratiqué, ni vu pratiquer cette opération.
La réserve d’aujourd’hui, l’observera-t-on demain ? Ce qui semblait à jamais enseveli s’est tant de fois ranimé, la voix de la sagesse a été si souvent méconnue, tant de fois la modération a eu tort, qu’il faut se garder de prédire l’avenir.
Depuis longtemps placé au premier rang, M. Andral partageait sa vie entre une clientèle des plus actives et de laborieuses études. Nul mieux que lui ne connut le prix du temps; jamais il ne restait un instant inoccupé. En hiver, dès que tombait le jour, on pouvait le voir un livre à la main, dans sa voiture éclairée à l’intérieur, utiliser les loisirs forcés que donnent au médecin répandu les obligations de son ministère. Comme au début do sa laborieuse carrière, levé tous les jours de très bonne heure, il allumait son feu et consacrait au travail, avant de se rendre à la Charité, les seuls moments qu’il pouvait dérober à ses occupations professionnelles.
Fidèle au culte des lettres, nourri des classiques français et latins, lié d’amitié avec les hommes les plus éminents de l’époque, MM. Molé, Cousin, Villemain, Guizot, et tout particulièrement avec M. Thiers qui lui avait voué la plus vive et la plus respectueuse affection, M. Andral aimait à se délasser des travaux du jour dans des entretiens auxquels
J. BÉCLARD
sa haute raison, son goût épuré, sa mémoire fidèle, son jugement sûr et son libéralisme éclairé donnaient à la fois le charme et l’autorité.
Nous répéterons cê que l’un des derniers représentants, l’une des gloires de cette grande époque, notre éminent collègue M. Bouillaud, disait ici même, en rendant à son contemporain, son émule, un hommage où l’on sentait vibrer toutes les émotions du temps passé : « Qu’elle fut donc belle cette première moitié de la vie médicale d’Andral; hélas! pourquoi ne fut -elle pas plus longue! »
Tout à coup, en effet, au plus beau moment de son existence scientifique, dans la vigueur de l’âge et du talent, M. Andral disparut de la vie active. Cette séparation se fit tranquillement, sans éclat, comme il faisait toutes choses, et ce renoncement ne devait pas durer moins de vingt ans. L’indivisible flamme qui ne s’élève que d’un seul foyer, l’amour, devait lui inspirer cette héroïque résolution. Le politique n’oublie guère son ambition, l’homme de lettres son amour-propre, l’homme d’affaires ses intérêts; le médecin, il faut le dire à sa louange, est mieux préparé aux coups de la fortune: chaque jour il affronte d’invisibles périls; il a l’habitude, la passion du sacrifice silencieux.
C’est vers l’année 1846 que Mme Andral ressentit les premières atteintes du mal cruel qui, pendant de si longues années, devait la tenir étendue sur son lit de douleur. Depuis longtemps elle avait vouée à l’homme supérieur auquel elle était unie, une affection profonde, absolue, exclusive; son état exigeait des soins de tous les instants, elle ne consentit à les recevoir que de lui.
Tout d’abord, M. Andral s’efforça de concilier les devoirs de sa profession avec les témoignages de tendresse qu’il prodiguait à sa chère malade; et c’est ainsi que, pendant près de dix ans, il mena l’existence la plus pénible et la plus troublée.
Loin de s’améliorer, l’état de Mmc Andral s’aggravait. En 1856, le sacrifice fut complet, absolu; M. Andral descendit de sa chaire, et se consacra, sans partage, à son œuvre de dévouement.
Assidu jusque-là aux séances de l’Académie des sciences, où il siégeait depuis 1843, on l’aperçut encore de loin en loin, mais ce n’était guère que pour prendre part à la discussion des titres, défendre les candidatures qui lui paraissaient les plus dignes, et remplir ainsi ce que cet
tg
homme, profondément honnête, regardait comme le plus impérieux de ses devoirs.
Lors de la guerre de 1870 et sous la menace des événements, on dut songer à transporter la malade hors de Paris. Le voyage fut long et difficile. On atteignit enfin Châteauvieux. Dans cette résidence qu’elle tenait de sa famille maternelle, Mrac Andral vécut encore deux années. C’est là que M. Andral reçut le dernier soupir de cette femme d’élite dont la maladie avait à la fin brisé l’intelligence. Jamais dévouement ne fut plus infatigable, plus inutile et plus admirable.
Tous les liens qui rattachaient M. Andral au passé étaient depuis longtemps rompus; il resta dans sa retraite. La mort de celle qui avait si complètement rempli sa vie venait tout à coup d’y faire un grand vide; M. Andral chercha à le combler par le travail. Sa liberté, si douloureusement recouvrée, il la consacra tout entière à la rédaction d’une œuvre qui, dans sa pensée, devait être comme le résumé et le testament de sa carrière médicale. L’ouvrage avait pour titre : Notes et souvenirs . Pendant les quatre années qu’il survécut à Mme Andral, et comme s’il eût voulu racheter ses douloureux loisirs et son inaction forcée, il y travailla sans relâche et avec une ardeur extrême.
Il ne sortait guère. Souvent on venait le consulter. S’il eût désiré moins d’empressement, il ne savait pas refuser ses conseils aux malheureux.
C’est à la suite d’une de ces visites qu’il puisa le germe de la maladie qui devait l’emporter. On était au mois d’octobre ; la journée était chaude, la distance assez grande, les chemins détestables: il se mit en route à pied. Surpris au retour par la pluie, il dut prendre place dans une voiture ouverte et rentra refroidi, se coucha tout frissonnant et se réveilla le lendemain avec une bronchite. Il n’était pas complètement guéri lorsqu’en plein hiver il se mit en route pour Paris. Sa santé ébranlée, l’avenir incertain, tout le pressait. Son livre était à peu près terminé; il avait hâte de mettre sous presse ce dernier né, objet de toutes ses pensées et de toute sa sollicitude. Il ne voulut pas attendre plus longtemps.
Il arriva en effet parmi nous. Chacun fut heureux de revoir ce beau visage, à l’expression à la fois si sérieuse et si douce ; il ne nous parut pas changé. Quelques jours plus tard, le lundi 31 janvier 1876, au sortir de la séance de l’Académie des sciences, il s’attarda dans la cour
J. BÉCL4RD.
glacée de l’Institut et rentra chez lui avec un grand malaise; sa bronchite se réveilla, et le mal prit rapidement une extrême gravité. En vain son élève, son ami, un maître (1), déjà marqué lui-même du sceau de la mort, lui prodigua les soins les plus affectueux et les plus éclairés; tout espoir fut bientôt perdu. Le 13 février, M. Andral expirait en pleine possession de lui- même, avec le calme et la sérénité de l’homme de bien.
Ainsi s’éteignit l’un des hommes qui ont le plus honoré la médecine. Avec lui disparut une intelligence forte, élevée, pénétrante, d’une activité sans égale. M. Andral fut, parmi nous, le type achevé du professeur. Esprit judicieux, clair, net, précis, ouvert aux nouveautés, rebelle aux engouements, riche des connaissances les plus variées, servi par la langue des maîtres, ne s’attardant ni à peindre au lieu de décrire, ni à prodiguer les images là où il fallait des preuves, il recherchait la vérité seule, et sous les sévérités de sa parure, celle-ci se montrait plus éclatante encore.
Homme de science aussi bien qu’homme de devoir, il marcha toujours escorté de deux guides d’une infaillible clarté : l’évidence, cette lumière de l’esprit; la conscience, cette lumière du cœur. Un fds était né de son mariage. L’éducation de cet enfant, doué d’une rare et précoce intelligence, avait été le charme des premiers jours. De brillants succès remportés dans la carrière du barreau, et, plus tard, l’une des plus hautes charges de l’État dignement et noblement remplie, furent pour lui le soulagement des jours d’épreuve. C’est dans les bras de ce fils, formé à son image, que M. Andral eut la suprême consolation de s’endormir du dernier sommeil; c’est par ses soins, qu’après la cérémonie funèbre, ses restes mortels furent transportés à Châteauvieux. Ils reposent pour toujours auprès de celle qu’il a tant aimée !
(1) M. le professeur Béhier.