Éloge de M. le Professeur Rostan
La Faculté m’a confié le périlleux honneur de lui remettre en mémoire les mérites et les qualités de l’un de ses membres qu’elle tenait au nombre des plus estimés et des plus dignes, un de ceux qui, mieux que pas un, prête à l’éloge et nous offre des enseignements à plus d’un titre. Vous serez tous de cette opinion quand vous saurez qu’il s’agit de M.Rostan, qui pendant près de trente ans a, dans cette école, professé la clinique médicale avec un éclat soutenu.
Encore bien nouveau venu dans la compagnie,
je n’ai pas cru pouvoir décliner la tâche qui m’était assignée, quoiqu’elle me semblât supérieure à mes forces ; mais, il m’a paru que l’obéissance envers notre corporation était la meilleure façon pour moi de témoigner de la haute estime en laquelle je la tiens, de la déférence respectueuse que je lui dois et que je lui porte du fond du cœur.
Aussi je réclame toute votre indulgence, et si vous trouvez cjue j’ai faiÎ3li sous le fardeau, je vous prie sincèrement d’excuser l’insuffisance de l’éloge en souvenir de celui qui en fait le sujet.
Et puis, Messieurs, permettez-moi de le dire, un sentiment encore m’a porté à me soumettre volontiers au désir de la Faculté, sentiment que je peux confesser bien qu’il soit tout personnel, et qui a exercé une grande influence sur ma détermination ; c’est celui d’une reconnaissance réelle envers M. Rostan.
Sans avoir eu l’honneur d’être au nombre de ses élèves particuliers, j’ai plusieurs fois dans ma vie éprouvé la bienveillance de son accueil, et, quand je fais un retour sur le passé, je trouve encore au fond de mon cœur la trace de l’impression douce et fortifiante que j’ai emportée, au sortir de la première entrevue que j’ai eue avec lui. Tout novice dans l’école, je n’abordais qu’avec une grande émotion un des maîtres les plus entourés, et c’est avec bonheur que je trouvai la parole amicale, le conseil paternel, l’encouragement qui fait naître l’espérance, là où je n’osais attendre rien de mieux que la simple politesse.
Oh ! Tonne sait généralement pas assez ce qu’une bonne parole peut faire sur une jeune âme qui regarde avec inquiétude le difficile chemin qui s’ouvre devant elle. Les horizons sont lointains, leurs lignes sont incertaines, il semble qu’on n’aura jamais la force d’arriver au but du voyage.
Un mot d’encouragement, un accueil sympathique de la part d’un de ceux-là qui connaissent la route, qui l’ont parcourue avec éclat, et l’entrain renaît, la jeunesse retrouve ses droits^ les visées de l’espérance resparaissent !
Je suis sorti de chez M. Rostan plein de gratitude et de confiance en l’avenir, et, bien des fois dans ma vie, le souvenir de ce jour m’est revenu à l’esprit et a dicté ma conduite, quand j’ai été appelé, avec beaucoup moins d’autorité et de crédit, à remplir envers tel ou tel des jeunes gens qui abordaient notre profession, le rôle que M. Rostan avait si gracieusement joué dans la circonstance que je rappelle. Vous le voyez, loin que je pusse refuser de vous parler de lui en cette occasion solennelle, je me suis trouvé heure ux de ve n i r témoigner publiq uemen t de ma haute estime et de mon affectueuse reconnaissance pour le maître distingué que nous avons perdu.
Hélas ! ce n’est pas le seul qui attende de ses collègues le récit des mérites qu’il a pu acquérir, ou celui des services qu’il a pu rendre pendant sa vie.
La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles .
Jamais ces mots du poëte n’ont été plus vrais qu’ils ne le sont aujourd’hui pour nous.
Natalis Guillot, Jobert de Lamballe et Trousseau nous ont été cruellement enlevés; et la mort nous a pris encore cette année un homme que nous avions l’habitude de regarder comme notre futur collègue, M. Follin, qui nous aurait apporté travail, jeunesse, intelligence et talent.
D’autres vous parleront de Natalis Guillot, de Jobert, un de mes premiers maîtres, et de Trousseau, si brillant et si regretté; mais j’ai pensé, que vous mepermettnez de me faire ici, dès maintenant, l’interprète du chagrin que ces pertes ont causé à la Faculté tout entière.
M. Léon Rostan naquit à Saint-Maximin (Yar) le 17 mars 1790, dans ce beau pays de Provence pour lequel il conserva jusqu’à la fin de sa vie un culte filial et une admiration d’artiste.
Ses premières années passées, quand l’âge du travail fut venu, tandis que son frère aîné restait en pension dans le pays, une autre direction fut donnée au jeune Léon Rostan. Son oncle, l’abbé Dastros, alors Grand-vicaire à Notre-Dame et depuis Cardinal-Archevêque de Toulouse, insista vivement pour que Léon Rostan fût placé dans un milieu qui permît l’évolution plus complète des heureuses dispositions qu’il avait reconnues chez son jeune neveu. Rostan fut amené à Paris par son père, placé dans un pensionnat, et il fit ses études, non sans quelques succès, au lycée Napoléon.
G’est en 1806 à l’âge de 16 ans qu’il commença ses
études médicales et trois années après, en 1809, le concours faisait de lui un in terne des hôpitaux civils de Paris.
Jour heureux entre les heureux jours que celui où Ton obtient ce titre tant désiré d’interne. Tous, nous en avons gardé le plus vif souvenir. C’est le premier succès importai! t dans la vie médicale, aussi , les fatigmes du travail opiniâtre, qu’il a fallu s’imposer pour réussir, sont bien vite oubliées au milieu des aspirations vers l’avenir que ce nouveau titre soulève dans de jeunes intelligences. Car certainement, en s’éveillant au lendemain de sa nomination, à ce moment de vague et de rêverie qui suit le sommeil, plus d’un interne a laissé errer son imagination assez loin pour voir confusément écrite dans le mouvement de ses pensées cette devise de l'insatiable Fouquet : Quô non ascendant.
Cette impression, bon nombre de ceux qui m’écoutent l’ont éprouvée, j’en suis sur; mais certes, si au lendemain de son premier succès M. Rostan se berça des rêves d’un brillant avenir, ii ne put rien imaginer de plus complet que ce que lui donnait plus tard la réalité.
Enfin, en 1812, M. Rostan obtenait le titre de docteur, en soutenant avec éclat sa thèse sur un sujet qui vous étonnera sans doute, sur le charlatanisme .
Nommé en 1814 inspecteur du service de santé à la Salpêtrière, le jeune docteur eut bientôt à témoigner de ce que le médecin sait trouver de courage, de dévouement dans les grandes calamités publiques.
C’était le temps de ces vastes hécatombes humaines, que l’on appelle de grandes guerres. Après avoir imposé successivement son joug aux nations vaincues, la France est allée engloutir l’élite de ses soldats dans les champs de la Russie, et ce qui restait de la grande armée , avait à grand’ peine regagné la patrie, laissant des monceaux de cadavres sous les neiges de cet immense pays : car le ciel tourné contre nos armes semblait s’être fait l’allié de nos ennemis, et mettait à leur service les éléments déchaînés.
Puis, quand elle avait vu ce terrible désastre, l’Europe s’était levée, coalisée contre nous, pour de tristes et cruelles représailles. Le sol sacré de notre pays avait subi le pied de l’étranger, qui campait jusqu’aux portes de Paris. La compagne assidue de la guerre, la maladie s’était jetée sur les débris de nos troupes et le typhus, plus meurtrier que les balles et les boulets, peuplait les hôpitaux ouverts à ses victimes. La Salpêtrière, comme l’hôpital Saint-Louis et tant d’autres, furent bientôt envahis. A ia Salpêtrière, M. Rostan fut chargé de ce périlleux service et des hommes qui devaient plus tard illustrer leurs noms dans la science, vinrent se grouper autour de lui. Esparron, Gayol, Magendie, Laënnec, Marjolin, de Rlainville répondirent à son appel. Ah î pendant ces longues nuits passées sans sommeil, au milieu des mouran ts et des malades frappés de délire, M. Rostan, dut bien des fois se dire avec douleur que, sur plus d’un point, cette civilisation tant vantée est encore barbare
et cruellement illogique. Lorsqu’un homme, en effet, emporté par la passion a tué celui qui l’offensait, la société convoque un nombreux tribunal et le charge de demander au coupable un compte sévère de son action, même alors qu’un grief réel l’a provoquée. Et elle a bien raison quand elle agit ainsi, car alors elle affirme et défend ce dog*me fondamental de la loi naturelle, sur lequel elle repose elle-même : « Tu ne tueras pas. »
Mais ailleurs, lorsque pour un motif, Dieu sait lequel, cette même société voit, en une journée, égorger dix ou vingt mille hommes, quand elle voit la maladie aider activement le fer et le feu, pourquoi ne sait-elle plus faire autre chose que d’acclamer les vainqueurs de ces luttes impies, comme s’ils avaient accompli l’acte le plus méritoire et le plus digne ?
Ces pensées ont dû assaillir M. Rostan, comme dans ces désolantes occasions elles nous oppressent toujours, nous autres médecins qui savons ce que coûte de soins et de veilles la sauvegarde d’une seule existence disputée pas à pas à la mort. Aussi nous avons tressailli d’aise et nous avons senti un soulagement immense quand, dans ces derniers temps, nous avons vu l’esprit public de tous les pays, prêter appui aux conseils de la sagesse et détourner de nous l’effroyable guerre qui menaçait le monde. Ces vastes assises de l’industrie ont eu, diton, leur grande part dans ce résultat plein de bon sens et d’humanité, qu’elles soient à jamais bénies et glorifiées ! J’entends dire que*cette grande exhibi-
tion a coûté beaucoup d’or. Ah ne le lui reprochons pas et proclamons bien haut qu’elle ne saurait être trop payée si elle a pu montrer qu’il y avait pour les campagnes d’autre engrais que le sang* et la chair de nos fils.
Pendant les cruels moments de 1814, M. Rostan à la Salpêtrière, comme mon autre maître vénéré Biett à l’hôpital Saint-Louis, montra ce que sait faire le médecin, quand, au milieu des épidémies les plus meurtrières, il joue sa vie avec d’aussi mauvaises chances que s’il était sous le feu de l’ennemi. Il n’est point poussé par cette fureur qui aveugde, par ces cris et par tous ces bruits qui enivrent; il est calme il sait où il va et connaît nettement le danger qu’il court. Son drapeau c’est le sentiment du devoir, son mobile l’amour de son semblable qu’il veut sauver et non détruire. C’est notre gloire, à tous Messieurs, que M. Rostan affirmait alors. C’est notre gloire à tous qu’ont attestée si digmement dans ces dernières années ces médecins et ces élèves qui, spontanément, ont été au milieu des populations décimées, combattre le fléau asiatique lors de ses plus cruelles atteintes.
M. Rostan faillit payer de sa vie les soins donnés aux 18,000 soldats qui traversèrent l’hôpital temporaire de la Salpêtrière, laissant morts du typhus 1,100 d’entre eux.
11 échappa heureusement à la maladie qui l’avait frappé.
C’est encore à l’hôpital de la Salpêtrière que M. Rostan acquit d’autres titres à notre considéra-
tion et à notre estime. C’est là en effet, qu’il composa et publia en 1820, son Traité du ramollissement cérébral ; c’est là aussi qu’il commença en 1825, renseignement clinique dans lequel il nous a donné tant de bons exemples.
Le Traité du ramollissement cérébral fait certainement le plus grand honneur à son auteur. Les descriptions cliniques sont d’une exactitude scrupuleuse. On sent, que M. Rostan a vu et bien vu, ce dont il donne le détail.
Quant à la façon dont il interprète' les lésions et les symptômes alors qu’il veut délimiter la forme nosologique qu’il étudie, il est difficile d’être plus rigoureux et plus sensé. Voici, en effet, comment il s’exprime : « J’accorde que le ramollissement du cerveau est, dans quelques circonstances, inflammatoire ; que telle est sa nature lorsque le tissu de l’encéphale est rosé, lorsqu’on rencontre du pus, des kystes, etc. , etc. Mais des faits nouveaux et trèsmultipliés me confirment entièrement dans ma première opinion : qu’il existe une multitude de ramollissements cérébraux, qui ne sont pas le résultat d’une inflammation.
« Dans le plus grand nombre des cas, le tissu ne changée nullement de couleur, il est d’un blanc plus mat, plus brillant que dans l’état sain, certes ce n’est alors ni le pus, ni le sang* qui le pénètrent. Dans d’autres circonstances, la substance cérébrale est d’un rouge lie de vin, présente exactement l’apparence de taches, d’ecchymoses scorbutiques, et, dans ces cas, il n’a existé durant la vie des ma-
ladies aucun signe de réaction ; cet aspect n’est nullement celui d’un tissu enflammé... Ges deux altérations pathologiques sont incontestablement les plus fréquentes : ce qui me porte à croire que, dans le plus grand nombre des cas, le ramollissement n’est point inflammatoire.
« Mais alors, quelle sera sa nature ?... Nous croyons pouvoir dire toutefois , avec retenue... que cette altération du cerveau nous paraît être souvent une altération sénile, offrant la plus grande analogue avec la gangrène de la vieillesse. Gomme cette dernière, le ramollissement nous semble la désorganisation de la partie; comme dans cette maladie, les vaisseaux , destinés à apporter le sang et la vie dans l’organe affecté, sont ossifiés, non par suite d’une inflammation, mais par les progrès de
l’âge. »
On le voit rien ne manque au tableau, pas même les lésions des artères cérébrales, dont l’ossification est signalée comme une coïncidence ordinaire du ramollissement, même dans la première édition de cet ouvrage, laquelle est datée de 1820, (p. 101).
Les recherches modernes ont éclairé plusieurs détails relatifs à ces lésions et ont permis de mieux interpréter la façon dont le ramollissement se produit, et surtout le mécanisme par lequel le tissu cérébral désorganisé se colore en rouge dans certains cas; mais ces travaux en précisant mieux les faits, n’ont rien changé à la donnée première, et le ramollissement du cerveau reste comme l’avait dit Mi Rostan, « une désorganisation de la partie dans
laquelle les vaisseaux ossifiés n’apportent plus le sang* et la vie. »
Les efforts que fit Broussais dans son Examen des doctrines médicales , pour rattacher le ramollissement à l’inflammation comme point de départ unique et constant, étaient donc infructueux, « et même en étudiant avec soin la collection de symptômes qui marquent le début de la maladie,» on ne peut arriver à cette conclusion. M. Rostan le lui a démontré dans sa seconde édition du Traité du ramollissement cérébral.
Du reste^ il n’est plus question aujourd’hui, à propos du ramollissement cérébral, de cette doctrine exclusive de la phleg’masie, et le travail de M. Rostan reste comme un modèle d’observation et de déduction nosologiques.
Je ne vous parlerai pas ici messieurs, de plusieurs autres ouvragées de M. Rostan, lesquels sont cependant très-recommandables, comme son Traité d’hygiène , non plus que de plusieurs Mémoires sur l’asthme des vieillard s (1847), sur les xMoyens de distinguer l’ascite et l’hydropisie enkystée (1818), sur 1 es r u p t u r e s du cœ u r ( 1 82 0) , e te . ; le n om d e B r o u s sai s, que je viens de prononcer tout à l’heure, me rappelle l’ouvragée capital de M. Rostan, duquel je dois surtout vous entretenir. Mais, avant de l’apprécier devant vous, permettez-moi de jeter un coup d’œil rapide sur l’époque médicale à laquelle cette œuvre appartient, et de rechercher en quelques mots ce qu’était la situation de la science au moment de cette publication, comme aussi ce qu’étaient les hommes
qui dirigeaient alors le mouvement de la médecine.
M. Rostan était du nombre et peut-être appréciera-t-on mieux lapart qu’il a prise dans cette lutte, si je parviens à bien esquisser l’ensemble du tableau dont il est une des figures principales.
En 1808, Broussais avait fait paraître son Traité des phlegmasies chroniques , et comme il le dit luimême (1), il avait déposé dans cet ouvrage les germes de la médecine physiologique; plus tard il compléta son œuvre par X Examen des doctrines médicales et par son Traité de T irritation et de la folie.
Ceux d’entre vous Messieurs, qui sont jeunes encore, peuvent difficilement se représenter ce que fut le mouvement soulevé par ces doctrines et par celui qui les soutenait : j’en ai vu une partie. L’enthousiasme était immense, l’adhésion fut presque universelle. Bien des causes se réunirent en effet, pour que cela fût ainsi, et elles apparaissent clairement aux yeux de qui regarde attentivement à ce qu’était la doctrine, ace qu’était l’homme qui la présentait, et qui étudie avec soin les événements d’alors.
Et d’abord la doctrine : elle était simple, lacile à saisir et supprimait bien des difficultés de la médecine, qualité déjà tout à fait séduisante pour beaucoup de ceux qui se proposaient celte étude. De plus, cette doctrine se présentait comme appuyée, à titre de base nosologique, sur la physiologie, dont la valeur frappait déjà tous les esprits.
Voici sommairement en quoi elle consistait :
(1) 5e édition, 1838, p. 34, en noie.
« Suivant Broussais, la vie ne s’entretient que par l’action des stimulants extérieurs ou modificateurs, comme il les appelle, lesquels mettent en jeu une propriété qui doit être étudiée dans les organes et dans les tissus qui les composent et qui est l’excitabilité ou l’incitabili té ; ce qui revient à observer les organes ou les tissus excités. Ges organes reçoivent l’excitation ou la stimulation (ces deux mots étant synonymes) des milieux dans lesquels l’homme est forcé de vivre. Ges modificateurs, ces milieux, ces agents extérieurs sont la cause de l’excitation qui s’exerce sur la matière nerveuse des surfaces tant externes (la peau) , qu’internes (la muqueuse aérienne, la muqueuse digestive et aussi la surface génitale.) Ges surfaces sont dites par Broussais, surfaces de rapport. La matière nerveuse qu’elles renferment ayant été excitée, transmet l’excitation à l’appareil nerveux et celui-ci, soit par ses cordons seuls, soit à l’aide de son centre, c’est-à-dire le cerveau, la réfléchit dans la trame de tous les tissus, sans en excepter les surfaces de rapport. Ges surfaces sont donc placées entre deux agents d’excitation : les corps étrangers avec lesquels elles sont en contact, et l’influence du cerveau ou l’innervation.
Les ébranlements qui résultent de la stimulation de l’appareil nerveux entretiennent pendant tout le cours de la vie les mouvements qui avaient commencé chez le fœtus, lequel n’est lorsqu’il apparaît qu’une petite masse de matière vivante. Ses pre-
miers excitants, comme ses premiers matériaux nutritifs sont des fluides déjà animalisés.
Ces derniers doivent être incessamment renouvelés, sous peine de perdre leur propriété excitante et nutritive; or, c’est la stimulation des surfaces de rapport, c’est celle qu’elle détermine dans l’appareil nerveux, c’est l’impression faite par les molécules étrangères qui viennent d’être absorbées, qui, s’ajoutant à l’excitation occasionnée par le sang’ ou par les fluides déjà assimilés, entretiennent l’action du cœur, celle de tous les tissus et par conséquent la vie.
Après ces trois ordres de puissances stimulantes il faut placer encore les influences des organes, les uns sur les autres, soit par l'intermédiaire du cerveau, soit immédiatement par les cordons nerveux, sorte de stimulation qui se fait également dans tous les sens.
Ajoutez en outre la métamorphose des substances nutritives en humeurs propres à l’individu, du chyle en sangg du sang en différentes humeurs, des liquides en solides et des solides en liquides, mouvements moléculaires tous fondés sur des affinités particulières au corps vivants et qui constituant la chimie organique, peuvent être considérés comme autant de causes nouvelles d’excitation.
Broussais tient compte aussi des causes d’excitation non vitales, comme il les appelle, telles que l’attraction et ses modifications, l’électricité, la chimie brute ou inorganique qui agit bien souvent.
Ces puissances tendent à assimiler les corps organiques aux corps bruts, mais les lois de la vie réagissent contre elles et neutralisent leur action ; cette réaction elle-même constitue une excitation.
L’excitation détermine donc la manifestation de tous les phénomènes auxquels on a de tout temps attaché l’idée de vie : les mouvements de la matière organique ou contractilité; la conscience de ces mouvements ou sensibilité. C’est de ces phénomènes que dépendent tous les autres, tels que la production de la chaleur animale, la nutrition, ou échange des matériaux de l’animal contre ceux des antres corps, la génération, etc.
Voilà la physiologie.
Quant à la pathologie elle est très-simple. Le défaut d’excitation ou l’exagération de l’excitation , voilà les causes des maladies. Celles qui sont dues au premier mécanisme sont de beaucoup les plus rares. La débilité est bien plus habituellement le fait de l’excitation exagérée ou irritation, et c’est cette irritation exagérée qui produit les maladies irritatives, les plus fréquentes de toutes.
Lorsque l’irritation accumule le sang1 dans un tissu avec tumeur rougeur et chaleur extraordinaires et capables de désorganiser la partie irritée, on lui donne le nom d’inflammation. Pour la douleur, elle n’est pas inséparable de l’inflammation, même intense. L’inflammation altère toujours les fluides de la partie enflammée et quelquefois la masse entière des humeurs.
Les maladies prétendues humorales, attribuées jadis à des ferments, à des acretés, à des virus, telles que les salivations, les affections bilieuses, les obstructions du foie, les catarrhes rebelles, du poumon, de la vessie, du rectum, les dartres, les spermatorrhées, les fïueurs blanches, les diabètes, les affections néphrétiques, rentrent d’abord dans les irritations ou subinflammations sécrétoires et se rangent ensuite dans les subinflammations. mixtes, lymphatiques, squirrheuses, tuberculeuses, cancéreuses, lorsque l’irritation chronique a persisté dans les organes sécrétoires assez longtemps pour les conduire à une dégénération complète.
Ainsi les maladies tiennent toujours, ou à peu près toujours, à une exagération de l’excitation ou à l’inflammation aiguë ou chronique et, quand vienviennent les indications thérapeutiques, elles sont toutes remplies par remploi des moyens dépressifs, les antiphlogistiques et plus spécialement les émissions sanguines générales ou locales.
Cette doctrine n’est plus dichotomique comme celle de Brown (que Broussais rudoie durement, quoiqu’à vrai dire au point de vue nosologique, ils soient un peu parents l’un de l’autre), mais elle est parfaitement unitaire, et dans l’application comme dans la discussion, son auteur était d’une rigueur et d’un absolutisme exagérés qui obscurcissaient ce qu’elle pouvait avoir de sain et de légitime, et la réduisaitpresqueau dogme de l’inflammation aiguë ou chronique. De même que les sympathies morbides, se réduisaient à peu près à une seule, celle
qui relie à tous les organes le conduit gastro-intestinal, lequel, habituellement et constamment, pour ainsi dire, semblait, à Broussais, enflammé, soit directement, soit à propos de T inflammation des divers organes.
Au reste, cette doctrine n’avait, à vrai dire, rien de tout à fait neuf, quant aux bases sur lesquelles elle était assise. Pour la localisation des madies elle relevait de Morgagni, et quant à l’inflammation et à ses caractères elle procédait de Hunter. Mais cette dernière source, il faut le dire, était alors à peu près inconnue en France.
L’homme qui proclamait ces opinions dans lesquelles les faits étaient systématiquement courbés et façonnés pour la confirmation d’un système trop absolu, était doué d’une singulière puissance. Sa figure belle du reste, et telle que vous la représente un buste très-ressemblant, placé dans la salle des thèses était mobile et d’une expression très-vive. Sa parole était brève et saccadée avec une énergie particulière. Son discours abrupte, et souvent un peu décousu, s’échappait avec une voix stridente. Acre, violent envers ses adversaires , il allait souvent contre eux jusqu’à l’injure. Je l’entends encore quand, dans cet amphithéâtre, presque blotti au fond de la chaire, qu’il tenait de ses deux mains, la tête penchée en avant, et le sourcil froncé, regardant son auditoire par-dessus les lunettes d’or qu’il portait, la bouche contractée, les dents serrées, il nous prononçait ces mots sacramentels « l’inflammation désorganisatrice des tissus que mes ennemis dans
leur mauvaise foi refusent d’accepter. » Et Dieu sait, si, à ses yeux, ses ennemis étaient nombreux , car quiconque n’était pas très-complètement de son avis passait immédiatement au nombre de ces parias.
Tout cela était médiocrement dit, tout cela était d’un goût douteux dans la forme, tout cela était souvent injuste; mais cela était énergique et tout d’une pièce. On sentait sous ce discours malsonnant la conviction enthousiaste et absolue. C’était en médecine un tribun, mais un tribun convaincu, plein de puissance, plein de souffle, plein d’élan, et sa parole d’abord désagréable, choquante même, et saccadée, finissait par devenir persuasive, entraînante et irrésistible. Je me souviendrai toute ma vie de la première leçon de Broussais à laquelle j’assistai. Dans cette séance, il nous fit l’histoire de la duodénite. A l’entendre, la chose était claire, facile, et comment s’en défendre. Aussi je partis plein de conviction et d’enthousiasme. Dès le lendemain matin à l’hôpital Saint-Louis, je cherchais et, muni des signes donnés par Broussais, je constatais ou croyais constater douze exemples au moins de duodénites sur vingt-cinq malades, succès que je n’ai jamais plus obtenu depuis dans toute nia carrière et qui ce matin-làfit l’amusement de Biett, mon maître et mon ami, dont le persifflage bienveillant m’éclaira fort à propos.
Cette ténacité, cet enthousiasme, ces vivacités trop peu indulgentes du langage, tout cela, qualités et défauts, avait un attrait invincible pour la
jeunesse et aidait grandement à faire accepter et à propager les doctrines nouvelles.
Certaines circonstances aussi étaient à un haut degré favorables au succès de Broussais. Ce n’est pas en effet en 1808, et dès le début de sa campagne réformatrice, que sa doctrine agita le monde médical ; c’est -de 1821 à 1829. Or, à ce moment la société française tout entière subissait un mouvement prodigieux. Les arts et les lettres, de leur côté, commençaient à être agités par des réformateurs aussi violents, aussi intolérants envers leurs adversaires, que Broussais pouvait l’être pour les siens.
Puis dans la politique, .l’agitation était également considérable.
La réforme prêchée par Broussais faisait partie de ce grand mouvement. On comprend, encore par cette observation, que, trouvant un écho et un appui dans le milieu même où elle se produisait, elle ait exercé un entraînement d’autant plus irrésistible.
Tel était l’état des esprits, tel était le succès de la médecine physiologique, succès dont encore aujourd’hui on retrouve quelques coryphées ça et là, dans quelques coins de la France, tous aussi absolus et aussi tenaces que le maître pouvait l’être.
Il fallait, vous le voyez, une gTande conviction, une fermq conscience, un respect profond de la vérité pour oser élever la voix contre le nouveau prophète au milieu des voix qui l’acclamaient, pour critiquer et discuter la valeur du dogme unitaire et trop absolu qu’il offrait à l’enthousiasme satisfait
de ses élèves. Des hommes se trouvèrent cependant pour cette tâche, et leurs voix s’élevèrent hardiment. Tant est grande et irrésistible pour certaines âmes la force de la vérité, tant était grand et puissant chez elles l’amour de la science. C’est parmi ces hommes que nous allons trouver M. Rostan.
Du reste, il faut le dire, Broussais lui-même concourut puissamment à les soulever contre lui. Impatient de ne pas voir adopter par eux ce qu’il regardait comme la saine médecine, il les attaqua comme il savait attaquer, dans le dernier volume de Y Examen des doctrines médicales et il alluma, pour ainsi dire lui-même, le feu qui devait, ternir et presque * ruiner son œuvre.
Cette doctrine on l’acceptait bien sur plusieurs points et dans de certaines limites, mais à côté de ces concessions on ne lui ménageait ni les critiques ni les objections. Les reproches qui lui étaient adressés peuvent se résumer à peu près par les suivants :
Non il n’est pas exact que la localisation de toutes les maladies soit bien établie comme vous le voulez; il en reste encore un nombre considérable qui ne peuvent raisonnablement subir cette localisation, et qui doivent jusqu’ici être considérées comme générales.
La membrane muqueuse g’astro-intestinale n’est pas aussi habituellement malade que vous le prétendez, et vous attribuez à certaines colorations, à certaines injections constatées, sur le cadavre, vers la surface de cette muqueuse, une valeur pathologd-
que qu’on ne saurait leur accorder. L’inflammation ne saurait être acceptée comme la cause à peu près unique des maladies.
Les inflammations chroniques sont beaucoup moins fréquentes que vous ne l’avancez, et surtout les lésions dites organiques, tubercule, cancer ne sont pas seulement des inflammations chroniques, comme vous voulez le soutenir.
Enfin, le traitement des maladies que vous fondez non pas sur les faits, mais seulement sur votre hypothèse pathologique, est inutile et même dangereux.
Beaucoup de ces objections étaient fondées en présence de la doctrine de l’inflammation, telle que . la formulait et telle que la défendait Broussais. Mais dans la critique on n’a peut-être pas toujours été assez juste. Pour nous, qui ne sommes plus emportés par la chaleur de la lutte, il nous faut reconnaître que nous devons beaucoup à Broussais. Il a d'abord rendu le gTand service d’animer vivement la science. Il a provoqué des débats ardents et féconds, et partant il a vivifié la médecine. Il a laissé aussi parmi nous des vérités devenues vulgaires, fqui semblent aujourd’hui remonter à toute éternité, et dont on ne lui reporte pas assez le gré et la reconnaissance. Mais c’est là ce qui arrive habituellement aux hommes réellement dignes de ce nom. Les vérités qu’ils mettent en lumière sont tellement claires qu’elles répondent à l’intelligence de tous, et elles la pénètrent si bien que chacun croit les avoir toujours eues présentes à l’esprit.
S’il revenait de nos jours, Broussais éprouverait à la fois une grande satisfaction et un grand mécompte. Sa joie serait d’abord complète quand il verrait les travaux les plus récents, appuyés sur les recherches cliniques et histologâquesles plus rigoureuses, établir que positivement le mouvement phlegmasique joue bien un rôle considérable dans la production des lésions organiques, des tubercules par exemple.
Mais quand il verrait que la phlegmasie d’aujourd’hui n’a presque rien de commun avec son inflammation à lui, que le rôle de cet agent morbide est bien plus subordonné qu’il ne le voulait, il entrerait en un profond souci ou, pour mieux dire, en une grande colère, ce qui était sa forme de discussion, et il ne nous ménagerait pas plus les expressions un peu vives et un peu crues qu’il ne les ménageait à ses contemporains.
Parmi eux tout d’abord, au nombre de ceux qui formulèrent contre la doctrine physiologique les reproches que je résumais tout à l’heure, se trouvait Laënnec, le digne continuateur de Morgagni, de Bichat et de Pinel , esprit sagace et plein de suite.
Pour Broussais Laënnec était, et ceci est textuel, « un homme de minuties qui voulait avant tout passer pour un inventeur, et faisait tous ses efforts pour dissimuler le profit qu’il avait tiré des critiques faits à son ouvrage. » Broussais concédait bien que Laënnec «avait rendu des services à la science, sous le rapport de l’anatomie pathologique et de la
séméiotique mais, disait- il, il est petit et mesquin dans sa théorie comme dans ses recherches ; c’est un manœuvre qui recueille et apprête les matériaux; mais ce n’est pas un architecte, et l’édifice qu’il veut construire est imparfait. »
Laënnec un manœuvre! je donnerais certainement bien des heures de ma vie pour être manœvre à cette façon, et pour construire un édifice comme le sien, ce dont je désespère quoi que je ne puisse jamais tenter.
Devant ces appréciations de Broussais, Laënnec restait assez calme, ne laissant cependant échapper aucune occasion de lui répondre. Puis dans un charmant passage de la préface d’une dernière édition du Traité de ï auscultation, avec un persifflage plein de finesse il lui rendait conseils pour conseils, leçons pour leçons, repoussant plaisamment le titre de médecin physiologiste qu’il prétendait lui être offert, et fixant avec ironie les conditions auxquelles il pourrait finir par s’entendre avec son adversaire (1).
(1) «M. Broussais s’est élevé à la recherche des causes prochaines; il méprise les détails minutieux de l’observation, la distinction des cas et implicitement meme la sûreté du diagnostic : car il raisonne toujours dans l’hypothèse qu’il est inutile de distinguer les uns des autres tous les cas auxquels il attribue une cause semblable, et il attribue la plupart des maladies à une seule cause, l’irritation.
. Je ne puis me déterminer à suivre ses exemples, quoiqu’il m’en ait sommé par trois fois. Je ne puis non plus me déterminer à faire quelques sacrifices à l’amour-propre,
Ce traité d'alliance, avec les conditions qu’il stipulait, ne fut pas accepté par Broussais et le protocole est resté toujours ouvert entre eux.
Aussi, le chef de la médecine physiologique faisait-il, avec une certaine amertume, un autre reproche à Laënnec. « Laënnec, dit-il, dans son « Examen des doctrines médicales , est un homme opi- « niâtre, qui a de plus le malheur d’être trop pas- « sionné. »
Ne trouvez-vous pas la remarque presque plaisante dans la bouche de Broussais, de qui la facilité de caractère et les manières accommodantes sont loin d’être passés à l’état proverbial.
fussé-je certain par là de devenir, comme il me l’assure, un médecin physiologiste des plus distingués. Il n’en a lui-même que trop fait, à mon avis : l’amour-propre n’est bon à rien qu’à étouffer la vérité et à éterniser les discussions. Je lui conseille plutôt d’abandonner ce ton de supériorité qui sied peu quand on parie à ses pairs, ces expressions figurées ou polémiques, fpeu propres à convaincre des esprits refroidis par la culture sérieuse des sciences physiques ; d’attacher moins d’importance à des mots qui n’ont de valeur et de sens que celui qu’on leur donne par une bonne définition; de chercher un juste milieu entre mes longues descriptions anatomiques et ses courtes observations; de 11e pas prendre des objections pour des concessions; de substituer, à la dénégation des faits qu’il ne connaît pas, le silence, ou le simple doute philosophique ; de ne rien réclamer sans être bien sûr de sa propriété et de négliger même ce qui ne lui appartient que parce que cela appartient à tout le monde ; et alors, je crois, comme lui, que nos manières de voir commenceront à se rapprocher. » (Préface du Traité d,' auscultation, p. 21 et suiv.)
Il était bien la preuve que
On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain,
et il négligeait un peu trop de regarder dans la poche de derrière de la besace que nous a donnée à tous le Fabricateur Souverain. Du reste, l’opiniâtreté de l’enfant de Quimper, signalée parle fils de Saint- Malo, c’était bien tout au moins : à Breton, Breton et demi.
Un autre homme portait aussi des coups nuisibles à la médecine physiologique, et soutenait, au nom du bon sens, les objections que je reproduisais tout à Fheure : c’était M. Ghomel. Je n’ai pas à faire ici son éloge, et je n’insisterai pas. La voix de son disciple favori, notre cher ami et collègue M. Grisolle, si cruellement éloigné de nous en ce moment, s’est élevée dans cette enceinte même, et a retracé au milieu de nos applaudissements bien mérités la vie de son maître vénéré. Je ne saurais aussi bien dire. Laissez-moi seulement remarquer que M. Chomel, dans son enseignement de tous les jours, sans polémique, sans bruit (il avait horreur de l’une et de l’autre), par une action incessante et continue, a miné lentement, mais efficacement, pour sa part, la doctrine exagérée de Broussais.
Chaque matin, â l’hôpital, il montrait patiem* ment à son auditoire ce qu’était la clinique, et aussi qu’elle ne conduisait pas, sur bien des points, à ce que voulait le maître de la doctrine physiologique. Le ton et la manière de M. Chomel étaient toujours
froids et tranquilles; mais quand il parlait d’opinions qu’il ne pouvait accepter, il avait une certaine façon sèche et même un peu guindée de dire «Je ne sais pas, je ne crois pas », qui frappait plus durement et plus profondément que les vivacités les plus ardentes.
Il a par cette action lente, persistante, insinuante, arraché bien des esprits au joug de Broussais.
A côté de M. Chomel, et dans son intimité, était M. Louis, respectable vétéran de ces temps de lutte. Il avait été fortement attaqué dans le quatrième volume de l’examen des doctrines médicales. Vif et je dirai même passionné, sous des dehors paisibles, il ne supporta pas patiemment l’attaque, assez peu méritée du reste, qui lui était faite. Voué à l’étude rigoureuse et détaillée des malades, en montrant ce que devait être l’observation véritable, il signala ce qui manquait aux observations de Broussais, et reprenant l’examen de Y Examen des doctrines médicales , il établit que, dans les opinions qu’il avançait, ce dernier s’appuyait souvent sur des faits incomplets, incapables de prouver ce qu’il voulait démontrer, et qu’il remplaçait souvent par une appréciation quelque peu arbitraire la précision qu’on était en droit de lui demander. Pour ramener la science à des données plus rigoureuses, M. Louis préconisa la méthode numérique, qui remplace les souvenirs et les déductions aventurées par la netteté d’un calcul de probabilité, et constitue, quoi qu’on en ait voulu dire, un excellent moyen d’éude.
Il est encore un homme qui a joué un grand rôle dans cette époque, et à qui je dois payer ici un large tribut de respect et d’admiration. Je le ferai avec bonheur et avec joie. C’est notre maître, M. Andral. Il a, 1 ui aussi, refusé entièrement d’adopter la doctrine physiologique, mais les motifs sur lesquels il s’est fondé, émanent d’opinions qui se séparent de celles de ses alliés par certaines nuances assez notables. Comme eux, d’une part, il ne croit pas que l’étude des faits soit suffisamment avancée pour permettre une systématisation qui les puisse renfermer tous. «Quand on a cherché à le tenter, ditil, on s’est bientôt aperçu qu’il en est un grand nombre qui échappent à toutes les lois auxquelles on s’est efforcé de les ramener. Non, ajoute-t-il, il n’est pas encore possible de ramener à un grand fait primitif, comme à un principe d’où puisse se déduire tout le reste, les innombrables faits dont se compose notre science; ils ne se lient pas assez les uns aux autres, il y a trop d’anneaux qui manquent encore à la chaîne que l’on essayerait de former avec eux, »
Aussi, éclectique par nécessité, comme l’est tout médecin près du lit des malades, il n’a tenu compte des divers systèmes que pour les discuter en présence des faits, et il lui a peu importé quelles étaient les idées théoriques que chacun de ces faits tendaient à renverser ou à soutenir... «Servonsnous, dit-il, de ces systèmes comme d’autant de méthodes pour coordonner les faits, saisir leurs rapports et découvrir les lois de leurs production»
La science marche à la fois par l’observation des faits et par leur systématisation; mais gardonsnous d’oublier que les faits eux-mêmes comparés et rapprochés dans leurs résultats, font la richesse de la science et qu’à eux seuls il appartient de déterminer la valeur et la durée des systèmes. »
Ces vues générales et le développement qui leur a été donné dans les deux ouvragées capitaux de M. Andral, le Traité d'anatomie pathologique et la Clinique médicale ont été d’autant plus utiles pour nous mettre en garde contre ce qu’il fallait repousser dans l’hypothèse de la médecine physiologique, que, à côté de cela, avec la loyauté simpleet grande de son caractère honnête et élevé, notre maître acceptait sans hésitations et enseignait ce qui lui semblait plausible dans les dires de Broussais.
Nul ouvragée, messieurs, n’a été et ne reste plus utile à étudier et à méditer que la Clinique médicale ùe la Charité. Relisez-le sans cesse, et vous verrez quels fruits pleins de saveur on retire de cette lecture. Les réflexions, qui suivent et commentent les observations, sont pleines de sagacité et savent éveiller un intérêt considérable. Les résumés qui terminent chaque collection d'observations constituent des chapitres de nosologie parfaits et souvent inimitables. Et, chose curieuse, qui prouve mieux que quoi que ce soit, la profondeur des vues, la solidité précoce des méditations de ce grand esprit, c’est que dans cet ouvrage se trouvent déposés les germes de tous les travaux que M. Andral a suc-
cessivement accomplis. Entre toutes ces précieuses données, il faut surtout remarquer cette opinion si constamment reproduite et par laquelle M. Andral se sépare surtout de ses contemporains, savoir que les altérations anatomiques si utiles pour nous éclairer dans la distinction des maladies ne résident pas seulement dans les solides, mais que la constitution des liquides et les modifications qu’elle subit peuvent nous offrir aussi de précieux renseignements. C’était là une idée bien oubliée, bien vagme,
au moment où M. Andral en a repris l’examen, que la possibilité d'une altération des liquides. Le traité de Hunter et les notes de J. F. Palmer sur le sang*, étaient fort laissés de côté, comme aussi la thèse de M. Leeanu ou les premiers travaux de Denis, et, quand on parlait d’humorisme à cette époque, il semblait presque en vérité, je me le rappelle, qn’on évoquât le retour des humeurs peccantes et de toutes ces vieilles erreurs. Et il fallait s’en tenir à certaines remarques peu précises comme la présence ou l’absence de la couenne, et l’état poisseux du sang*. Poursuivie avec calme et maturité, cette opinion éclectique et si vraie, nous a valu le beau travail sur le sang* que M. Andral a publié avec la collaboration de notre cher et savant collèg*ue, M. le professeur Gavarret. A oie nouvelle, admirable, précise et ouverte d’une façon si largement efficace, Ceux d’entre vous, messieurs, qui n’ont pas assisté aux luttes que je m’efforce de retracer et qui ont reçu tout établis, à titre de faits scientifiques bien démontrés les renseignements
que nous fournissent les Recherches sur le sang et le Précis d hématologie , ne se cloutent pas de l’impression que ces travaux produisirent au moment de leur publication.
Broussais avait soutenu , et beaucoup de ses adhérents continuaient de soutenir, par exemple, cpie la fièvre typhoïde n’était pas autre chose qu’une inflammation gastro-intestinale. Leurs adversaires refusaient à cette maladie une telle qualité, mais rien de tranché, aucun caractère nettement exprimé ne prouvait, pour beaucoup de médecins, de quel côté était la vérité. En montrant de nouveau, avec clarté et précision, qu'il existe dans le sang^ des altérations spéciales aux phlegmasies, et surtout en prouvant que dans la fièvre typhoïde ce liquide offre justement les modifications opposées à celles qu’il présente dans les inflammations, MM. Andral et Gavarrei ont tranché nettement une des questions les plus litigieuses de la pathologie d’alors, et... ce n'est pas au profit de la médecine physiologique que la solution a été arrêtée.
Tel a été le rôle considérable de M. Andral dans cette époque de discussion. Que notre cher Maître me permette de joindre, à l’expression de l’admiration pleine d’affection et de gratitude que j’ai le bonheur de lui témoigner aujourd’hui, un regret plein de tristesse. Combien en effet il eût été utile et fructueux pour nous de voir notre savant maître juger avec son esprit si brillant et si impartial , avec son expérience si féconde et si pleine de maturité, la marche imprimée à notre
science! Nous espérons et nous croyons pleinement qu?il approuve cette marche, qu’il tient les progrès de la physiologie pour une bonne fortune médicale, mais combien nous aurions eu à gagner à l’entendre exposer et développer ses jugements sur nos tendances et sur nos efforts, dans des leçons comme celles qu’il nous a faites sur la doctrine de Galien !
Vous voyez maintenant je l’espère, Messieurs, le milieu dans lequel était placé M. Rostan. Lié d’amitié avec tous ses contemporains, dont je viens de rappeler les noms, il repoussait avec eux les exagérations de Broussais, et, ainsi que plusieurs d’entre eux , concédait certains points et notamment la localisation des maladies. Mais gardezvous bien de croire qu’il en soit resté à cette négation touchant quelques points de la médecine physiologique.
Déjà, depuis longtemps, dans les cours de clinique qu’il professait à la Salpêtrière, M. Rostan avait jeté les fondements d’une nouvelle philosophie médicale et ce qu’il a opposé à Broussais, ce ne sont plus seulement des critiques partielles ou de détail, mais il a élevé autel contre autel, doctrine contre doctrine.
Et même, quand on y regarde bien, on voit qu’il ne s’adresse à Broussais et à sa médecine que d’une façon presque incidente et tout à fait subsidiaire. Il remonte plus haut; ses véritables adversaires sont surtout Stahl et Bichat ; le principal sujet de critique auquel il s’attaque, c’est l’hypothèse des forces et des propriétés vitales, si bien que dans son
livre, lorsqu’il en vient à parler de la doctrine de Broussais, qu’il met en parallèle avec la sienne, il la critique surtout comme une dérivation de celle de Bichat, et insiste principalement pour se laver du reproche qui lui avait été fait de s'emparer des idées du père de la médecine physiologique.
La doctrine que M. Bostan a mise en lumière, et dont il a tenu vigoureusement le drapeau jusqu’à la fin de sa vie, a reçu le nom à' Organicisme, et ce nom il l’a choisi parce qu’il fait dériver la physiologie, comme la médecine, des organes, de leur jeu et de leur état normal ou anormal.
C’est cette doctrine qu’il me reste à analyser sommairement devant vous, et je me vois forcé, Messieurs, de réclamer toute votre attention pour cette exposition que je m’efforcerai de rendre la plus brève et la plus claire qu’il me sera possible.
Le but de Y Organicisme est de prouver qu’il n’existe pas, qu’il ne saurait exister un principe vital, une force vitale, des propriétés vitales, indépendantes de la matière organisée, séparables de cette matière organisée, et pouvant exister sans elle, hors d’elle, surajoutées à elle, et qui soient chargées d’accomplir les actes phénoménaux de la vie. Tous les actes que, par hypothèse, par conception intuitive ou inductive de l’esprit, on a attribués à ces propriétés, ou forces vitales, au principe vital, ne sont dus qu'à des conditions organiques aidées de l’innervation.
L’ Organicisme s’appuie sur cette raison péremptoire que l’on ne voit la vie nulle part ailleurs que là ou il y a organisation. L’organisation est une
certaine disposition moléculaire donnée à la matière par le Créateur. Elle a la puissance de se développer, de croître, de se reproduire, en un mot, d’exercer toutes les fonctions, qui apparaissent au fur et à mesure que le corps croît et se développe et que les org’anes se perfectionnent. Les fonctions ne sont donc qu’une conséquence d’une disposition organique.
Médicalement, pathologiquement, il n’existe dans l’homme que des organes et des fondons .
Les fonctions ne sont que les organes en exercice; elles ne sont que des effets.
Organes sains, fonctions saines; organes malades, fonctions malades : voilà pour M. Rostan la base de la médecine.
Les organes peuvent être malades de beaucoup de manières ; la nature des maladies est donc trèsvariée ; elles sont simples, spéciales et spécifiques.
Les fluides, qui sont ou des effets d’organes, ou des éléments d’organes , peuvent être malades primitivement ou secondairement.
Tous les organes peuvent être primitivement malades.
La différence de force que l’on observe chez les individus tient à des dispositions différentes de l’organisme et du système nerveux.
Enfin, comme corollaire, on voit que les maladies étant très-variées, le traitement des maladies doit être également infiniment varié.
L’altération de l’organe est profonde ou lég-ère,
primitive ou consécutive, persistante ou fugitive, sensible ou insensible.
Toutes les fois qu’il y a altération d’organe il y a altération de fonctions ou production de symptômes; mais il y a entre la lésion et l’intensité du symptôme, des disproportions fréquentes, et on ne peut dire, par exemple, en voyant tel symptôme à expression fortement accusée, que la lésion doit être considérable, et réciproquement. Ges exceptions ne prouvent autre chose que notre ignorance.
Cette doctrine a soulevé des objections , les unes scientifiques, et les autres que j’appellerai volontiers des objections de sentiment.
Quelques personnes ont dit, en effet : en niant les propriétés et les forces vitales , vous niez l’âme et l’esprit, et quand, en même temps, vous rapportez tout à la modification des organes, vous n’acceptez et ne considérez que la matière, donc vous êtes matérialiste, et, avec un pas de plus dans cette voie, on a ajouté, probablement par pure charité, vous êtes un athée. Ges reproches étaient particulièrement pénibles à M. Rostan, et, selon moi, il s’est troublé à ce sujet beaucoup plus que ne le méritaient ces objections, ridicules par leur injustice de parti pris.
Il en était gTandement tourmenté, car à plusieurs reprises, il revient sur ce point et fait effort pour montrer que l’organicisme a intérêt à admettre l’existence d’une âme immatérielle et l’action primordiale d’un Créateur souverain.
Il est parfaitement injuste de tirer de la doctrine de M. Rostan les conclusions que prétendent en faire découler les adversaires dont je viens de rappeler le dire.
Dans aucun passage de son livre, il n’aborde réellement d’autres études que celles qui regardent la physiologue et la médecine. Médicalement , pathologiquement, dit-il, toujours. 11 respecte constamment ce qui est du domaine de la philosophie pure ou du domaine de la théologie, et passe à côté sans jamais en rien traiter, convaincu que l’examen de ces questions ne nous regarde en aucune façon, et que nous n’avions ni autorité, ni qualité pour nous en occuper péremptoirement, et surtout pour arrêter aucune solution à ce sujet. Et certes, il a bien raison. Laissons tout cela à d’autres.
Chargés de guérir les maladies du corps, nous avons bien assez à faire d’étudier le corps, vivant d’une vie régulière . c’est la physiologie; et quand cette régularité s’altère, de rechercher comment et d’où vient cette perturbation, afin de tâcher par cette connaissance, si nous pouvons l’acquérir, de rétablir ce qui était modifié. C’est là la pathologie qui entraîne avec soi la thérapeutique. Or, dans l’homme vivant, envisagé à ce point de vue limité, qui est le seul qui doive nous soucier , pas plus , du reste, que nulle part ailleurs dans la nature, les forces, comme le disait fort bien M. Rostan, ne peuvent être vues isolées des instruments qui sont les agents, et les moyens de leurs manifestations. Ces instruments seuls, avec les modifications qu’ils peuvent
présenter, tombent donc sous nos moyens d'appréciation, C’est à ces seuls instruments, à la constatation de leur structure et de leurs modifications variées, de leurs différentes manières d’être, qu’il est sage de limiter tout d'abord notre étude.
Alors, sans nous mêler de l’âme ou même de l’esprit, dont nous n’avons à rechercher l’état que d’une manière tout à fait accidentelle ou relative, nous voyons clairement que les propriétés de ces corps organisés et vivants sont différentes , à plus d’un titre, des propriétés que l’on constate dans la matière non organisée et dans le corpsde l’homme lui-même, iorsque la vie l’a quitté. La matière organisée jouit donc de propriétés spéciales , elle est le siég^e de la manifestation de forces spéciales, et pour chercher à connaître de mieux en mieux ces propriétés, nous savons qu’il nous faut des procédés d’observation spéciaux aussi (Gavarret).
Aller au delà, c’est aller au delà des faits , c’est aller au delà de ce que l’on sait et constate, c’est sortir de la voie d’exactitude et de rigueur qui seule permet les vrais progTès de la science.
Cependant, on a dit bien souvent, et on a répété à M. Rostan : les causes et les forces s’atteignent par le sens intellectuel, elles 11e sont pas du domaine sensible, et, par abstraction, l’esprit peut les connaître. Mais, réprondrai-je, si vous séparez ainsi abstractivement la force de son moyen de manifestation, comment pourrez -vous jug^er de la valeur de vos conceptions sur cette force? Quel moyen de contrôle aurez-vous pour vous assurer
que ce qu’a saisi votre sens intellectuel est bien ce qu’il fallait saisir? Croyez-vous par hasard que votre jugement est infaillible d’emblée et à l’abri de toute méprise? En vérité j’ai bien peur que vous n’en soyez là. Pour moi je suis moins fier, j’ai moins de créance en moi , je crois, et croirai toujours, que les opinions que je puis émettre ont, de toute nécessité, besoin de la vérification expérimentale avant de pouvoir être acceptées. J’ai appris à me convaincre que les opinions des hommes sont sujettes à l’erreur; ce qui le prouve déjà pour moi, c’est qu’elles sont bien souvent diverses sur un même sujet. Et si j’oubliais cette dernière preuve, j’aurais un souvenir de jeunesse qui me la remettrait bien vite en mémoire, c’est l’exemple de je ne sais plus quelle règle du rudiment de Lhomond, tôt capita , tôt sensus. Le rudiment est bon à bien des choses.
Mais disaient d’autres à M. Rostan, que devient votre doctrine dans ces cas, où des troubles fonctionnels formidables ne laissent après eux aucune trace que l’anatomiste le plus exercé puisse saisir, ou une trace si légère que vous avez de la peine à la regarder comme la cause du bouleversement que vous avez observé pendant la vie?
A cette objection, sérieuse en apparence, M. Rostan faisait une excellente réponse. Est-il bien raisonnable, disait-il, bien sage de conclure que parce que, en fait de lésion pathologique on n’a rien trouvé, il n’existe rien? Naguère encore, la plupart des lésions anatomiques étaient inconnues; la science a marché et, dans beaucoup de maladies,
prétendues sans lésion , on a, avee le temps, rencontré des désordres matériels qui expliquent pleinement des symptômes jadis réputés essentiels. Qui vous assure que des progrès ultérieurs ne vous feront pas reconnaître quelque lésion, là où vous n’en trouvez pas aujourd’hui?
Par le passé, M. Rostan répondait de l’avenir, et il conseillait de dire modestement, à propos des lésions anatomiques : je n’ai rien trouvé, au lieu d’employer cette formule ambitieuse, absolue : il n’y a rien. Il était dans le vrai, et F argument de l’anatomiste le plus exercé d’alors a vieilli bien vite dans ces derniers temps, car les recherches récentes ont bien justifié le dire de M. Rostan.
Combien de maladies , du système nerveux par exemple, dont les lésions échappaient, il y a peu d’années encore, à la démonstration anatomique et dont la sclérose des éléments nerveux est venue donner l’explication. La même altération a rendu compte de ces paralysies dites nerveuses parce qu’elles étaient consécutives à l’hystérie, affection réputée sans lésion anatomique. Et certaines variétés de la folie, maladie purement de Fesprit, comme on disait au début de ce siècle, ne sont-elles pas liées clairement aujourd’hui à l’altération des tubes nerveux, comme Font démontré plusieurs auteurs, parmi lesquels un agrégé de cette Faculté, le trèsregrettable Marcé. Qui donc, en présence du mouvement considérable qui est né de F usage des moyens de travail plus perfectionnés que nous employons maintenant, oserait dire que les bornes sont attein-
tes et qu’on n’ira pas plus loin que le point où nous sommes arrivés? Non, non ! nous pensons fermement que nos fils nous dépasseront de beaucoup, et nous les élevons pour cela, car tous les jours nous leur disons ; courag’e, et en avant !
Du reste, Messieurs, Y organicisme n’a pas succombé sous ces attaques, il est encore debout. Sa base même s’est élargie, il a grandi et est devenu le Biologisme , drapeau dont à vrai dire les couleurs sont les mêmes que celles de Y Organicisme, mais dont les nuances sont plus vives et dont les plis moins nombreux cachent moins la devise. L’expérimentation appliquée à la physiologie, à la pathologie, à la chimie, à la thérapeutique a permis de voir plus loin et plus clair dans les questions médicales. Eh bien ! ces lumières nouvelles ont fait luire une confirmation nouvelle des idées de M. Rostan.
Ainsi il a écrit cette phrase : « 11 me semble impossible qu’une fonction normale, celles mêmes qui dépendent du cerveau, comme le mouvement d’un membre, puisse s’exécuter sans une modification dans Forgvme qui commande, dans celui qui transmet ou dans celui qui exécute le mouvement. » C’est ainsi qu'il comprenait la fonction.
Or qu’a donné l’expérimentation, sous la main si habile de M. Cl. Bernard, touchant ce qui se passe lorsqu'un org*ane accomplit les actes normaux dont il est charg'é? Elle a montré, dans la belle étude sur la glande sublinguale qu’a faite l’éminent Professeur du Collègue de France, que le fonctionnement de la
glande s’ accompagnait toujours d’une notable modification dans la circulation de l’organe; et partout où il a saisi le jeu des fonctions, il a vu les organes modifiés au moment de leur activité. Si donc il y a entre la fonction et l’organe un lien si intime que la fonction normale ne s’accomplisse jamais sans une modification matérielle dans les dispositions de l’organe, comment comprendre que la fonction puisse être troublée seule comme on a voulu dire et sans que l’organe chargé de cette fonction soit, pour que ce trouble devienne manifeste, modifié anormalement comme il l’était normalement tout à l’heure pour l’accomplissement de la fonction régulière.
Ainsi donc, aujourd’hui encore, tout en étendant notablement l’aire de nos recherches et de nos enseignements, l’expérimentation appliquée aux diverses parties de la médecine aboutit toujours à la constatation de ce fait, que le jeu de toute fonction, que tout acte normal ou anormal de l’organisme est accompagné d’une modification dans les conditions de l’organe qui accomplit cet acte. C’est là, comme j’ai cherché à vous le montrer, l’idée qui anime toute la doctrine de M. Rostan. Aussi, jusqu’à pl lis amples connaissances, cette idée fondamentale reste notre guide le plus sûr pour marcher à la conquête de la vérité dans notre science.
M. Rostan, dont je viens d’essayer d’analyser les travaux, fut un professeur de Clinique des plus efficaces, et il nous a laissé également dans ce genre
un ouvrage précieux. IJ composait son enseignement de deux parties pour ainsi dire. Il faisait en effet, à l’amphithéâtre, des leçons sur les malades observés dans les salles, mais en outre, chaque matin, il exerçait les élèves eux-mêmes à l’étude directe du diagnostic et à l’application personnelle des procédés d'exploration médicale. C’est là assurément une excellente voie dans laquelle il faut s’efforcer de suivre et d’imiter M. Rostan, tout en désespérant de pouvoir jamais l’égaler, car il a eu à titre de professeur de Clinique un succès considérable et qui ne s’est jamais démenti. S’il donnait aux élèves qui suivaient ses leçons des soins individuels tout à fait particuliers, ceux-ci savaient les reconnaître par leur assiduité et par leur affectueux respect.
Cet homme si net, si précis , si rigoureux dans ses écrits, avait le plus charmant caractère. Plein d’aménité, de sollicitude même, il restait cependant toujours un peu dans une réserve digne et élevée. « Ce n’était pas un maître qui se livrât beaucoup, » me disait encore, il y a peu de jours, mon ami M. Yigla, un de ses élèves les plus vivement attachés. Cette impression, je la comprends à merveille, car je l’ai éprouvée auprès de mon maître si aimé, auprès de Biett. Comme M. Rostan, il se donnait, mais il ne se livrait pas; il était tout dévoué sans jamais effacer par son abandon la distance qui existait entre le maître et l’élève.
Cette nuance conservée, on peut dire de M. Rostan qu’il avait le désir et même le besoin de plaire.
Gela résultait à la fois de sou cœur excellent et de son amour pour le beau et pour les arts.
Quand vous entriez dans sa demeure, les tableaux de maître, les statues et mille autres objets précieux et pleins d'élégance vous révélaient dès l’abord l’instinct du beau et le bon goût plein d’atticisme qui distinguaient le maître du logis. Son langage correct et gracieux s’écoulait en phrases élégantes et bien faites, que rendaient plus charmantes encore le ton bienveillant et l’organe agréable de celui qui les prononçait. Joigniez à cela une politesse exquise dans les manières, un geste sobre et distingué, et vous aurez de M. Rostan une idée malheureusement bien encore au-dessous de cette réalité que je n’ose pas espérer vous rendre
aussi vivante que je le souhaiterais, quoique je l’aie nombre de fois contemplée avec un plaisir extrême.
Je vous parlais tout à l’heure de la bonté de son cœur; ce n’est pas là, croyez-le bien, une phrase banale. Je ne vous en donnerai pour preuve qu’un seul trait. La personne qui me le racontait, il y a peu de jours, avait les yeux humides des larmes d’une douce reconnaissance. A l’ Hôtel-Dieu, tous les matins en arrivant, M. Rostan trouvait un jeune élève qui était attaché à son service, et lui, qui faisait grand cas de l’exactitude (politesse à laquelle il ne manquait jamais) avait remarqué cette qualité chez le modeste étudiant. Un matin le jeune homme est absent. M. Rostan s’informe, apprend qu’il est malade et monte au logis du patient, véritable logis d’étudiant, et nous savons ce que cela
veut dire; Béranger nous l’a appris. Il trouve en effet son élève malade; il le soigne, veille et pourvoit à tout. Et quand la convalescence fut complète, il arrive un matin et dit : Maintenant, mon cher enfant, il faut aller à la campagne pour vous remettre, il faut quitter Paris. Quitter Paris, aller à la campagne, mais avec quelles ressources ? disait clairement la figure du pauvre jeune homme. M. Rostan reprit : J'y ai pensé et je vous ai fait agréer pour accompagner un client dans un voyage; les conditions sont avantageuses, vous aurez peu de fatigmes et tout ira bien. Il se lève et va se retirer au milieu des remercîments de son élève tout ému par la reconnaissance. Puis se retournant tout à coup : A propos, ajoute-t-il d’un ton simple, vous aurez bien des petites emplettes à faire, votre famille est éloignée, il faut partir demain ; allons vite, faites vos préparatifs ! Il glisse alors dans la main de son protégé une somme qui permettait des somptuosités inaccoutumées dans les ajustements de notre jeune confrère, et le mettait à même de représenter dignement la médecine en cette occasion qui fut le premier échelon de sa petite fortune. Que de prévoyance attentive ! Que de bonté délicate!
Voilà l’homme que nous avons connu, vous comprendrez maintenant que je dise l’ homme que nous avons aimé pendant tant d’années.
Hélas ! la maladie vint un jour et le força à la retraite. Son chagrin fut grand de quitter cette école qu’il aimait avant tout.
Pendant quelque temps il fut souffreteux, mais jouissant encore de sa famille, des amis dévoués et des élèves affectionnés, dont plusieurs étaient devenus des maîtres, qui se gToupaient autour de lui avec une respectueuse tendresse. Bientôt la douleur se joignit à la faiblesse; une cruelle complication, un énorme anthrax, fît prévoir la dernière heure. M. Rostan resta calme et tranquille, voyant sa fin avancer et ne se faisant, à ce sujet, aucune illusion.
« Je sais que cela est fini, disait-il, mais je souffre tant qu’il serait bon que tout fût terminé. » Puis il succomba. Mort pleine de résignation et de dignité que n’auront peut-être pas ceux-là qui le taxaient injustement d’athéisme; mort qui pourrait consoler ceux qui le pleurent, si tant est que rien puisse jamais consoler.
Messieurs, notre maître nous a montré comment sait, et comment doit mourir le médecin, il y a bien • peu de temps nous avons encore reçu un enseignement aussi élevé. M. Trousseau a fini sa vie avec la même simplicité, avec la même noblesse. Lui aussi il a vu le terme fatal approcher; il a calculé avec la même tranquillité la marche et l’arrivée de la mort; il a tout préparé, tout disposé pour la recevoir à sa gnise et pour que les derniers devoirs, qui lui seraient rendus, le fussent sans cette pompe et sans cet éclat qui semblent une survie de la vanité, et qui tentent, en quelque sorte, sous des oripaux de louange, de nous empêcher de voir ceux que nous aimons tels que la mort nous les a faits, alors qu’ils sont, selon la parole de Bossuet,
dans un état tel qu’il n’a de nom dans aucune langue.
C’est à de tels hommes, c’est à de telles âmes que pensait La Fontaine quand il écrivait en parlant du sage :
Approche- t-il du but, quitte-t-il ce séjour,
Rien ne trouble sa tin, c’est le soir d’un beau jour.
Oui, c’est bien là la sérénité que nous a montrée M. Rostan, la séré M. Trousseau. Rien n’a les larmes qu’elle a fait
Et maintenant, Messieurs, en présence de ces grands exemples, pour vous tous, comme pour moi, le vœu le plus désirable que je puisse former c’est qu’il nous soit donné de vivre comme ils ont vécu pour le bien de tous, et de mourir comme eux simplement, dignement, sans emphase et avec ce calme stoïque qu’ils ont g*ardé jusqu’à leur dernière heure.
nité que nous a montrée trouve leur fin, pas même couler.
A* Parent, imprimeur de la Faculté de Médecine, rue Mr-le-Prince, 31.