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Éloge de M. Louis

Durant les jours de deuil que nous venons de traverser, des vides cruels se sont faits dans nos rangs. Nous sortions à peine de ces douloureuses épreuves, qu’un confrère éminent, l’une des lumières de notre science, l’une des plus belles parures de notre compagnie, était enlevé à la médecine qu’il honorait depuis un demi-siècle. J’ai hâte de rendre à cette vie glorieuse et pure, à ce beau et noble caractère l’hommage qui lui est dû.

Arrivé au terme d’une longue carrière, M. Louis a quitté ce monde comblé d’années. Quand la mort est venue le surprendre, son œuvre était depuis longtemps achevée, et depuis longtemps on pouvait reconnaître dans les travaux de ses contemporains et dans ceux de ses successeurs les visibles empreintes de son passage.

Lorsqu’il parut, les esprits abusés par de séduisantes promesses s’abandonnaient, une fois encore, à l’une de ces ambitieuses synthèses qui nous ont trop souvent égarés ; conceptions personnelles, parfois marquées au coin du génie, mais toujours étroites et bornées. M. Louis repoussa d’instinct le joug dominateur. De bonne heure il distingua clairement que la médecine ne saurait avoir d’autre philosophie, d’autre méthode que celle des sciences naturelles ses sœurs. Laborieux, persévérant, infatigable, il s’engage à la recherche des sources de la connaissance. A vec une patience, ce n’est pas dire assez, avec une ténacité invincible il s’attache aux fondements mêmes de notre science, remet en honneur l’observation, lui trace des règles sévères et fait en quelque sorte de l’art d’observer une méthode nouvelle.

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Louis (Pierre-Charles-Alexandre) naquit dans la petite ville d’Aï, en Champagne, le 14 avril 1787. 11 avait six ans quand il perdit son père. Commencée dans la maison maternelle, son éducation se termina dans un pensionnat de Paris. D’abord destiné au Barreau, un instant clerc d’avoué, rue Mazarine, il abandonne presque aussitôt la carrière du droit. Nous le retrouvons à Reims chez M. le Dr Noël, médecin de l’hôpital de cette ville. Chaque jour il assiste à sa visite, et c’est au lit du malade qu’il reçoit les premières leçons. Une année s’était à peine écoulée qu’il partait pour Paris, recommandé à l’un des médecins de la Charité, M. Lerminier, enfant de Reims, ami de son premier maître et connu par sa thèse sur les crises et par son désintéressement.

Depuis longtemps la mère de M. Louis s’était remariée, d’autres enfants étaient nés; l’avenir apparaissait avec ses nécessités impérieuses ; il fallait sans tarder songer au diplôme. En 1813 M. Louis soutenait sa thèse de docteur; il avait alors vingt-six ans.

A Paris, les débuts d’un jeune médecin ne sont pas toujours faciles. Après une courte tentative, M. Louis, découragé, retourna dans sa ville natale. Déjà il avait conçu la pensée d’aller s’établir à Constantinople, lorsqu’une rencontre fortuite vint changer, sinon le cours de ses résolutions, du moins le but de son voyage.

Élevé en Russie pendant l’émigration, M. le comte Armand de Saint- Priest y avait épousé une princesse Galilzin et était devenu gouverneur de Kherson et de Podolie. Au retour d’un voyage à Paris, il traversait la Champagne et s’arrêtait au bourg d’Aï ; il y rencontre M. Louis dont il connaissait la famille, s’informe, l’interroge, apprend son embarras et lui propose de l’attacher à sa personne. L’offre est acceptée sur l’heure, et le soir même les vovageurs se metteut en route.

Durant les premières années de son séjour en Russie, l’existence de M. Louis est toute remplie par de longs voyages au travers des immenses plaines qui séparent Lancienne Pologne des gouvernements de Moscou et de Saint-Pétersbourg. C’est à la suite d’une excursion cà Odessa, que M. Louis, devenu libre, se fixe dans cette ville, et commence à se livrer à la pratique de son art. La fortune lui sourit, une nombreuse et brillante clientèle se presse autour de lui. Bientôt ce sera la richesse. Mais il y a sept ans qu’il a quitté la France; ce long exil lui pèse, et d’ailleurs

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il est devenu moins nécessaire. Il reprend le chemin de la France et arrive à Paris vers le milieu de l’année 1820.

Les premiers fruits de son travail lui ont rendu la possession de luimême, il pourra mettre à exécution un rêve depuis longtemps caressé. L’exercice de la médecine pourrait le distraire de son projet, il y renonce; et pour ne pas perdre un instant il s’enferme dans un petit entresol qu’on lui concède à l’hôpital de la Charité sur la demande de son ami, M. Chomel, dont le service hospitalier lui est ouvert. Pendant six années consécutives, il relève, jour par jour, l’histoire de tous les malades, pratique toutes les autopsies, et recueille ainsi plus de deux mille observations.

M. Louis fait connaître d’abord quelques-uns des résultats de ses ouvertures cadavériques, et dès ces premiers travaux apparaît sa rigoureuse méthode d’observation unie à la précision du chiffre. Puis, mettant en oeuvre les matériaux les plus importants de ses recherches, il les partage en deux groupes : les maladies chroniques, les maladies aiguës. Dans le premier de ces groupes une maladie domine : la phthisie. C’est sur elle qu’il concentre d’abord son attention. « On sera surpris peut-être, dit-il, de voir publier des recherches sur la phthisie à la suite des travaux récents de* Bayle et de Laennec qui semblent n’avoir rien laissé à faire à leurs successeurs, aussi avons-nous un autre but. » Le but de M. Louis, c’est de montrer que dans le cours de la phihisie, de même que dans le cours des autres maladies chroniques, un grand nombre d’organes sont plus ou moins altérés, un grand nombre de fonctions plus ou moins troublées, et que par conséquent l’histoire de cette maladie est encore incomplète. « Notre méthode, ajoute-t-il, est longue et pénible, mais elle est sûre. »

Les Recherches sur la phthisie parurent en 1825; elles ouvrirent à M. Louis les portes de l’Académie. Cet ouvrage repose sur l’étude de 167 malades observés pendant leur vie et après leur mort. La fréquence relative des altérations constatées dans les divers organes y est formulée en chiffres. Dans le dixième des cas, dit-il, il y avait avec les tubercules pulmonaires une inflammation des poumons et des plèvres avec épanchement ; dans le tiers des cas, des ulcérations de la trachée ; dans le cinquième, des ulcérations du larynx ; dans le quart, une tuberculisation des ganglions du mésentère. L’ensemble de son travail

BÉCLABD.

peut se résumer dans les deux propositions suivantes, qui ne souffrent guère d’exception. Les tubercules pulmonaires siègent primitivement au sommet des poumons. — Quand on rencontre des tubercules dans un organe, il en existe aussi dans le poumon.

11 estime classe de maladies à manifestations nombreuses et variées, maladies groupées entre elles plutôt d’après les apparences dominantes qui les révèlent aux yeux que par la connaissance précise de leur évolution palhogénique, et dont le mouvement fébrile est le caractère commun : telles sont les fièvres ou pyrexies. Dans les premières années du siècle passé, un célèbre médecin, Chirac, s’était efforcé d’abaisser les barrières qui les séparent des phlegmasies. S’il n’a pas justifié l’épigraphe quelque peu ambitieuse placée au seuil de son livre ■: Exegi monumentum œre perennius , il a, du moins, nettement indiqué la voie qu’il ne lui a pas été donné de parcourir. Dans son Traité des fièvres malignes il protestait contre l’expression peu scientifique de malignité , et déclarait que la médecine fébrile, pour employer son langage, doit s’élever sur les recherches cadavériques. Chirac intitulait le premier chapitre de son ouvrage : « De la nécessité de rechercher les causes des maladies dans les observations anatomiques et dans les altérations sensibles des organes du corps et des fluides qu’ils contiennent » , formulant ainsi le programme d’une science nouvelle dont Morgagni devait, trente ans plus tard, jeter les premiers fondements.

Tandis que, répondant à ce besoin de certitude, la science des lésions morbides accumulait les découvertes et soumettait l’étude clinique des maladies locales, dont l’appareil fébrile n’est en quelque sorte que le reflet, au rigoureux contrôle de l’anatomie, elle n’éclairait pas d’une égale lumière le difficile et obscur problème des fièvres. Lorsqu’en 1798 Pinel substitua dans sa Nosographie philosophique aux expressions usitées de fièvres inflammatoires, bilieuses, pituiteuses, putrides et malignes, les dénominations plus rigoureuses en apparence, de fièvres angéioténiques, méningo-gaslriques, adéno-méningées, adynamiques et ataxiques, sa tentative, à vrai dire, ne dépassait guère les limites du néologisme, tout au plus pouvait-il se flatter d’avoir marqué d’un trait plus juste ou plus vif les circonstances principales de la maladie. Lorsqu’on lit son ouvrage, il est aisé de se convaincre qu’il ne voit dans ces diverses espèces de fièvres que des troubles fonctionnels indépendants de toute lé-

BÉCMRD.

sion, et ne laissant dans les organes aucune altération à laquelle on puisse les rattacher. L’ancienne doctrine des fièvres essentielles s’impose à sa classification aussi bien qu’à sa pensée.

Prost, il est vrai, dans un remarquable ouvrage publié en 1804, et, dix ans plus tard, MM. Petit et Serres, avaient appelé l’attention sur l’existence des altérations intestinales dans certaines formes graves de la fièvre que ces derniers avaient même désigné sous le nom caractéristique d’entéro- mésentérique. Mais cette maladie était considérée \ comme une variété exceptionnelle. Dans la dernière édition de la Nosographie, à la date de 1818, rien n’est changé au tableau pyrétologique. La fièvre entéro-mésentérique prend place sous forme d’appendice à la suite des fièvres primitives, comme une maladie signalée déjà par Rœderer et Wagler cinquante ans auparavant ; et, dans la pensée de Pinel, cette variété nouvelle semble appartenir plutôt à la classe des maladies inflammatoires qu’à celle des fièvres. Broussais devait s’emparer de cette idée, la retourner contre Pinel, et supprimer les fièvres du cadre nosologique en les absorbant dans la doctrine de l infiammation.

Les lésions intestinales des fièvres nepouvaientéchapper aux consciencieuses et persévérantes recherches de M. Louis. Il en constata l'existence, en fixa la nature et le siège avec une perfection que nul encore n’avait apportée à cette étude. Il montra qu’elles ont leur lieu d’élection sur les follicules agminés de 1 intestin grêle et dans les ganglions du mésentère ; qu’il importe de les distinguer des altérations communes aux phlegmasies proprement dites de l’intestin ; que s’il n’est pas permis d’affirmer que ces lésions soient la cause première de la fièvre, elles en sont tout au moins la manifestation commune, car on les retrouve non pas seulement dans telle ou telle forme de fièvre, mais dans toutes les fièvres continues à forme grave de notre pays. Puis, sous le lien de cette lésion caractéristique, rassemblant en un même faisceau les diverses expressions des fièvres graves, il leur imposa la dénomination commune sous laquelle nous les connaissons aujourd’hui. Si M. Louis n’a pas découvert les caractères anatomiques des fièvres, ce qui lui appartient en propre c’est la création de l’unité morbide désignée sous le nom de fièvre typhoïde, i’une des plus belles conquêtes de la médecine française.

Ce qui imprime à l’œuvre de M. Louis son véritable caractère, ce qui l’élève au rang des vérités indestructibles, c’est qu’elle découle naturelle-

ment de ses pénétrantes investigations, c’est qu’elle en est pour ainsi dire la conclusion forcée. Mais aussi, que de recherches! que de matériaux accumulés, et avec quelle attention scrupuleuse il en examine la valeur! de quelles précautions il s’entoure !

Pour n’êtrepas distrait de ce travail, il se réfugie à Bruxelles et s’enferme avec ses notes. De crainte de s’égarer il dispose ses observations sous forme de tableaux. Pour n’en point fausser l’expression, il donne aux faits la parole. Cette œuvre préparatoire dure quatre mois. C’est alors seulement qu’il prend la plume.

Au bout d’une année, M. Louis revenait à Paris, ne connaissant guère de Bruxelles que la rue qu’il habitait. Il avait à peine repris sa place au milieu de nous que la fièvre jaune éclatait à Gibraltar. Le gouvernement français donnait à MM. Chervin et Trousseau la mission d’aller étudier le fléau , et priait l’Académie de désigner elle-même un de ses membres pour compléter la Commission. Le choix de l’Académie s’arrêta sur M. Louis. Le 1er novembre 1828 il se mettait en route. Au printemps de l’année suivante il rentrait en France après une absence de cinq mois. Ainsi que M. Trousseau, M. Louis avait ressenti les atteintes du mal. Comme il avait vu de près les choses, il rapportait sur l’origine américaine de l’épidémie et sur son mode de propagation une opinion alors vivement combattue, mais à laquelle l’évidence des preuves devait ramener plus tard les convictions les plus rebelles.

Peu après son retour d’Espagne, M. Louis fut nommé médecin delà Pitié. Ses conférences cliniques ne tardèrent pas à attirer un nombreux concours d’auditeurs. Sa réputation grandit rapidement.

Esprit logique, rigoureux, dégoûté de bonne heure du peu de précision qu’on rencontre trop souvent dans le langage de la médecine, M. Louis conçut la pensée d’y introduire l’exactitude. «Trop longtemps on a recueilli des faits incomplets ; toutes les fonctions de l’être malade n’ont pas été interrogées ; quand il a succombé, tous les organes n’ont pas été examinés. La maladie est un problème dont la solution ne peut être fournie que par l’étude de tous les appareils fonctionnels durant la vie, que par l’état de tous lesorganes aprèsla mort.» Ainsi s’exprime M. Louis dansl’introduction qui précède les Mémoires de la Société médicale d’ observation. Observer n’est pas chose facile; on ne saurait y apporter trop de soins. Un pareil examen suppose un long apprentissage, une grande patience,

une entière abnégation; il faut pouvoir s’y abandonner sans partage. « Quand je commençai, dit M. Louis, à me livrer d’une manière suivie à l’observation des malades, je fus tout à la fois un objet de surprise et de pitié, au point qu’il me fallut quelque courage pour affronter ce double sentiment. »

Cette tâche lui apparut comme la plus pressante ; elle est pénible, ingrate même, en apparence; mais rien ne peut être fait sans elle, et c’est par elle qu’il faut commencer ; il y dévouera sa vie. D’autres viendront plus tard auxquels il transmettra le flambeau. 11 groupe autour de lui une élite d’hommes jeunes, actifs, déjà expérimentés pour la plupart, et c’est ainsi que naquit la Société médicale d' observation.

M. Louis ne s’est pas proposé de trouver autre chose que ses prédécesseurs; il a pensé qu’il était pour le moins aussi utile d’asseoir sur des preuves nouvelles des vérités douteuses que de se mettre en quête des voies cachées de la découverte qu’on rencontre la plupart du temps sans les chercher, ainsi qu’il lui arriva plus d’une fois à lui-même. 11 n’a eu d'autre prétention que de remplacer une méthode vague et incomplète par une méthode plus exacte et plus précise. Dégagé de toute doctrine et de tout système, son indépendance, on pourrait presque dire son indifférence sur ce point, était la garantie assurée de sa bonne foi et de son impartialité. M. Louis s’est constamment efforcé de substituer aux données de l’observation personnelle, souvent trompeuse et sans utilité commune, des expressions chiffrées dont la valeur fût la même pour tout le monde.

Dans une science d’observation et d’expérience, comment refuser à la statistique la place légitime qui lui appartient? Pourrait-il exister une science en dehors des faits observés, enregistrés, comptés? Nous comptons tous; on a toujours compté. Ceux qui prétendent que cela n’estpas nécessaire ne disent-ils pas chaque jour : Tel fait est rare, tel autre fréquent ; j’ai vu ceci souvent, quelquefois ; toutes expressions qui supposent un calcul mental? Celui qui ne compte pas raisonne absolument comme celui qui compte; mais il y a entre eux la distance qui sépare une notion claire, exacte, évidente, d’une affirmation vague, douteuse, incertaine.

Assez de chances d’erreur nous environnent pour qu’il ne soit pas superflu d’en réduire le nombre. Au lit du malade, quel est le médecin

qui ne cherche à se rappeler les cas semblables qu’il a rencontrés aussi bien que les moyens dont il a constaté les résultats heureux? Si au lieu d’invoquer de vagues souvenirs il peut les fixer d’une manière qui ne laisse aucune prise au doute, son jugement ne sera-t-il pas mieux établi, et la détermination qu’il doit prendre plus éclairée? Compter les faits, représenter par des nombres la fréquence ou la rareté des phénomènes, les modes suivant lesquels ils se succèdent ou s’associent, n’est-ce pas substituer la réalité chiffrée aux lacunes, aux complaisances de la mémoire, et apporter à la faiblesse de notre esprit un appui nécessaire?

Tout cela est d’une évidence trop claire pour être mis en doute. Ce qu’on conteste c’est bien moins la méthode elle-même que les conséquences qu’on en tire. Les règles mathématiques sont-elles de mise dans notre science? La méthode numérique est-elle applicable à la thérapeutique? peut-elle l’éclairer ? En un mot, est-il raisonnable, est-il utile, ou bien au contraire est-il irrationnel et dangereux de compter en médecine et de déduire de cette numération les conséquences qui en découlent. Telle est toute la question.

Si la méthode numérique se bornait uniquement, ainsi qu’on le lui a quelquefois reproché, à dresser des inventaires, à accumuler sans fin des matériaux stériles, laquestion ne pourrait pas même être posée. Mais si cette méthode représente, ce qu’elle est en réalité, un procédé destiné à rendre l’observation plus rigoureuse, on ne voit pas trop comment le rapprochement et la comparaison des choses observées pourraient être sans utilité pour la connaissance des moyens qui soulagent ou qui guérissent. Pour distinguer entre divers modes de traitement celui auquel il convient de donner la préférence, serait-ce peine perdue que de bien observer, d’observer longtemps, d’observer beaucoup, puis de comparer et de compter ?

Mais, dit-on, les maladies ne sont pas des unités simples, des quantités comparables et de même valeur. Chacune d’elles représente une série d’actes morbides variables chaque jour, à chaque heure, presque à chaque instant; la maladie d’aujourd’hui n’est pas la maladie d’hier; deux maladies ne se ressemblent pas plus parce qu’elles ont la même étiquette que deux personnes parce qu’elles portent le même nom, et il est aussi impossible de trouver deux maladies semblables que de rencontrer sur un arbre deux feuilles identiques.

Quelle serait la conclusion logique de ce raisonnement ? C’est qu’il n’y a pas de maladies, mais seulement des malades, ce qui n’apprendrait rien à personne. Est-il donc impossible dans notre science de s’élever du particulier au général, du malade à l’idée de maladie? Si l’observation d’aujourd’hui ne peut éclairer l’observation de demain ; si c’est une œuvre vaine que de grouper les faits, de les compter, de les comparer, que vient faire le médecin au lit du malade, et la médecine est-elle autre chose qu’un jeu de hasard ?

Sans doute, la maladie n’est point une idée concrète, elle n’est point une unité fixe, invariable, identique à elle-même ; mais s’ensuit-il qu’il faille proscrire la prévision numérique dans la solution des problèmes thérapeutiques? Que représente, en définitive, cet ensemble de signes coordonnés qu’on appelle une maladie, sinon quelque chose d’analogue aux caractères du genre dans les classifications artificielles aussi des autres sciences de la nature? Si les maladies ne sont pas des quantités mathématiques, elles sont de l’ordre des unités dites naturelles, et cela suffit.

Pour s’élever du particulier au général, il faut, il est vrai, des faits nombreux, observés en divers lieux, en divers temps; un seul observateur ne saurait toujours suffire à cette tâche. Mais le principal mérite de la méthode numérique, n’est-ce pas précisément d’être une méthode impersonnelle ? Non-seulement elle accepte, mais elle réclame le concours de tous.

C’est le propre de la loi des grands nombres de dissimuler les différences et les irrégularités ; balancées, compensées les unes par les autres, elles disparaissent dans le quotient. Les moyennes de la statistique ne sont que des quantités idéales, mobiles, perfectibles, toujours provisoires. Tel est, en effet, le vice originel de toutes les moyennes. Mais si cette notion n’a qu’une valeur de convention, peut-on dire qu’elle est sans utilité? Ne permet-elle pas de resserrer l’erreur dans des limites de plus en plus étroites ?Si l’on n’atteint pas ainsi la vérité, c’est du moins le seul moyen de s’en rapprocher.

Nous avons souvent été frappés de l’impression fâcheuse que produisent certains mots, comme s’ils étaient autre chose que l’enveloppe des idées. Ne nous laissons pas émouvoir par eux. La moyenne ne représente qu’une quantité arbitraire, soit; elle n’en renferme pas moins un sens caché qu’il appartient à l’observateur de dégager.

iràcfiAR». — ÉLOGE DE M. LOUIS.

En regard d’observations nombreuses recueillies pendant de longues périodes, quand on voit apparaître des résultats toujours les mêmes, il n’est pas possible de ne pas reconnaître dans cet enchaînement nécessaire la véritable expression des choses. Par elle-même la statistique ne rend compte de rien, mais en plaçant les faits à leur rang, elle leur donne leur signification, dévoile les lois de leurs rapports et de leur filiation et conduit ainsi à la probabilité. La probabilité suppose la statistique et n’existe que par elle.

Dans notre pays, où l’on sait mieux attaquer que se défendre, on exagère volontiers pour les compromettre les idées qu’on veut combattre. Les adversaires de la méthode numérique n’ont pas manqué de pousser les choses à l’extrême. On a dit de cette méthode qu’elle ne s’élevait pas au-dessus du chiffre et qu’elle réduisait l’art à des additions. D’autres nous ont montré ses disciples tellement épris de la vertu du nombre, qu’ils semblaient y chercher plus encore que la mesure et la règle des phénomènes. Peu s’en fallut qu’on ne les soupçonnât de confondre le réel avec de purs rapports, de tirer le concret de l’abstrait, et de placer dans Te nombre lui-même, à l’exemple de l’école de Pythagore, le principe de toute vérité et l’essence même des choses.

Puis, opposant la méthode numérique à la méthode inductive, on a voulu y voir deux procédés non pas seulement différents mais opposés, comme si la statistique en médecine pouvait être autre chose que l’instrument inséparable de la méthode inductive, comme si , dans les sciences fondées sur l’observation et l’expérience, il pouvait y avoir d’autres moyens de connaître que la méthode inductive elle-même. La méthode numérique ne mérite pas ce reproche : elle a été entre les mains de M. Louis ce qu’elle est dans toute recherche scientifique, un auxiliaire infaillible, destiné à rendre l’induction plus légitime en lui donnant une base plus assurée. La méthode numérique n’est point un procédé nouveau; elle n’est point une méthode logique indépendante, mais l’énonciation pure et simple du principe universel de l’expérience, et l’expérience médicale n’a rien qui la distingue de l’expérience commune.

Quant à l’induction elle-même, elle est aussi ancienne que l’esprit humain, et les philosophes ne l’ont point inventée. Toute relation constatée entre les phénomènes qui frappent nos sens est invinciblement

transportée sur les êtres ou les objets semblables, en vertu d’un jugement primitif et nécessaire de la raison humaine. L’induction ne reconnaît point d’intermédiaire entre les choses et la raison; elle met directement notre intelligence aux prises avec la réalité et élève notre esprit de la connaissance des phénomènes à celle des lois qui les contiennent. Le principe de l’induction se confond ainsi avec celui de la causalité. L’expression la plus haute et la plus complète de l’induction, c’est que le hasard et le surnaturel n’ont point de place dans l’univers. Les jeux de la nature ne sont que jeux de notre esprit; et, quand nous opposons le mouvant tableau de la nature animée à l’apparente immobilité du monde physique, ce n’est là qu’une commode antithèse au service de notre faiblesse. L’ensemble des choses est assujetti à un plan, à une règle, c’est-à-dire à une loi universelle d’où découlent les lois particulières que nous révèle l’expérience.

Un de nos éminents collègues, penseur profond autant que brillant écrivain, l’a dit depuis longtemps : « Là méthode inductive est impliquée dans tout exercice de l’intelligence, dans tout jugement, dans tout raisonnement; elle est la logique universelle, laquelle se sert d’une multitude de procédés d’information, suivant le but qu’elle veut atteindre, procédés au nombre desquels se trouve à son rang la méthode numérique elle-même, qui loin d’être ainsi sa rivale ne peut être que sa suivante ou son instrument (t). »

Pour reconnaître en M. Louis un fidèle disciple de l’induction, il suffit de voir où sa méthode l’a conduit et de mettre les préceptes qu’il a donnés en regard des trois règles, dans lesquelles se résume toute la logique de l’induction de Bacon. A ceux qui les auraient oubliées nous rappellerons ces trois règles telles qu’elles ont été formulées dans les célèbres tableaux du Novum Onjanum. Ce sont d’abord les tableaux de présence ( tabulœ prœsentiœ) qui renferment tous les cas où l’on observe une certaine propriété, un certain phénomène; viennent ensuite les tableaux d’absence ( tabulœ absentke), où se trouvent énumérés tous les cas où le phénomène n’a pas été observé, et, enfin, les tableaux de comparaison ( tabulœ comparationis) .

Ces tableaux ne rappellent-ils pas trait pour trait ceux qui forment

(1) M. Poisse.

BÉCfiARD.

l’introduclioii et comme le canevas des deux plus belles œuvres de M. Louis? N’est-ce pas volontairement chargé de ces entraves salutaires qu’il s’est élevé de l’observation des faits particuliers à la connaissance des faits généraux, c’est-à-dire dans l’espèce, de la constatation et de la comparaison des éléments pathologiques à la détermination des composés morbides ?

Mettre en opposition la médecine d’observation, celle qu’on apprend au lit du malade, celle qu’ont illustrée nos maîtres, et M. Louis au premier rang, avec la médecine expérimentale poursuivie avec tant d’ardeur dans nos laboratoires de recherches : tel est le thème du moment. Ce n’est là regarder qu’à la surface des choses. Que cette jeune rivale, impatiente du joug, que cette préférée du jour, toute pleine de séductions et de promesses, oubliant la réserve qui convient à son âge, montre parfois trop peu de souci du passé et trop de confiance en ellemême, qu’importe? Affirmer que la médecine n’est pas fatalement condamnée à n’être qu’une science conjecturale, chercher à dépasser les bornes de la probabilité, est-ce donc une ambition démesurée? Au fond de ces brillants efforts et de ces laborieuses espérances, n’y aurait-il qu’une illusion trompeuse?

Qu’est-ce d’ailleurs que l’expérience, sinon l’observation provoquée, dirigée, disciplinée? Expérimenter, qu’est-ce, sinon placer entre celui qui observe et le phénomène observable des intermédiaires variés, précis, rigoureux, admirables créations du génie de l’homme, guides éprouvés qui ouvrent à l’observateur tout un monde inconnu? Ce qu’ils pouvaient atteindre, nos devanciers, nos maîtres de tous les temps, l’ont vu comme nous, avant nous. Les aphorismes des pères de la médecine, ces expressions de la maladie si admirablement surprises et fixées dans quelques formules saisissantes, n’ont rien perdu de leur autorité séculaire. Mais ce n’est pas tout d’écouter la nature, il faut l’interroger; trop souvent elle garde le silence, il faut lui arracher ses secrets. Comme le fruit naît de la fleur, l’expérience est sortie de l’observation.

A l’aide des instruments de recherches que la science moderne a mis entre nos mains, des barrières jusqu’ici infranchissables ont été abaissées, et les champs de la découverte n’offrent de toutes parts que des horizons sans limites. Sachons cependant mettre un frein à nos aspirations. Quelque puissant que soit le souffle qui nous emporte, la médecine d’aujour-

BÉCIiARD. - ÉLOGE DE M. LOUIS.

d’hui, comme celle d’hier, comme celle de demain, ne peut se mouvoir que dans le domaine du relatif. Le provisoire, telle est la loi inévitable. Ce que n’ont pas vu ceux qui nous ont précédés, ce que nous ne verrons pas nous-mêmes, d’autres le verront après nous. Notre savoir est peu de chose, ce que nous ignorons est immense, disait Laplace. Ces paroles, on pourra les répéter toujours. L’impénétrable voile derrière lequel se dérobent les grands mystères ne sera pas déchiré tout entier. La science n’est jamais achevée et ne peut l’être, elle ne vit qu’à la condition de se développer sans cesse : la supériorité relative, voilà seulement ce qu’elle peut atteindre. A quelque époque que ce soit les efforts de l’intelligence humaine ont leur valeur et leur prix. Sous peine de nous égarer dans les obscurs sentiers de l’avenir, regardons souvent en arrière. Si l’héritage du passé renferme de la monnaie fausse, les richesses du présent ne sont pas sans alliage, et des œuvres depuis longtemps ensevelies dans l’oubli renferment sous leur enveloppe périssable plus d’un germe de vérité.

Armé de cette forte volonté et de cette laborieuse patience qui sont la marque des grands esprits, pénétré de cette pensée, toujours féconde en ses résultats, que la seule manière de trouver la vérité c’est de la chercher, M. Louis s’engage, sans hésiter, dans des voies depuis longtemps tracées et où il semble qu’il n’y ait plus rien à découvrir. Il ne compte ni son temps ni sa peine. Épris du réel, ne s’attachant qu’au fait, il marche droit devant lui, sans dévier de sa route et sans faiblir. Pour se bien assurer des choses et ne rien laisser échapper, il s’enchaîne volontairement dans les liens d’une inflexible méthode, revient sans jamais se lasser sur le chemin où tant d’autres ont passé et qu’il a cent fois parcouru lui-même, retire de l’ombre ce qu’on n’avait pas su voir, et marque ainsi sa place au premier rang des grands cliniciens qui dans la première moitié du siècle ont porté le diagnostic anatomique au plus haut degré de précision et jeté un si vif éclat sur la médecine française.

Alors même que M. Louis n’aurait pas été si complètement appliqué à la rigoureuse observation, il n’y avait pas à craindre qu’il songeât trop à deviner. Esprit non pas timide, mais mesuré, circonspect, éloigné par instinct des tentatives aventureuses, ne recherchant que ce qui peut être pleinement saisi, il n’était pas de ceux qui s’exposent à manquer le but en le dépassant. Les faits se montraient à lui avec d’autant plus de clarté et il les jugeait d’autant plus sûrement qu’il était dégagé de tout ce qui

aurait pu les obscurcir à ses yeux. Recueillis, éprouvés par lui ou par la jeune phalange formée à son exemple, les matériaux mis en œuvre portaient en quelque sorte sa marque et donnaient à ses conceptions le sceau de la personnalité ; la conscience de leur solidité était chez lui d’autant plus entière qu’elles risquaient moins d’être pliées par celles des autres.

M. Louis n’est donc pas de ces réformateurs systématiques et passionnés chez lesquels l’imagination et ses œuvres fragiles tiennent tant de place; il doit être rangé au nombre des législateurs pacifiques qui, moins soucieux d’entraîner que de convaincre, s’adressent à la froide raison et tracent dans le code de notre science des préceptes durables.

Tel était l’homme de science, tel se montrait au dehors M. Louis : il en était en quelque sorte la vivante image. On trouverait difficilement dans les médecins de notre époque une figure d’un dessin plus ferme et d’un relief plus puissant. Une physionomie grave, pensive, un front élevé, un regard pénétrant, une attitude droite, calme, contenue, donnaient à sa personne ce charme secret dont les âmes délicates connaissent le pouvoir : moins il cherchait à attirer, plus il retenait fortement.

Les caractères sont rares. dans tous les temps. Dans le milieu social où nous vivons, on rencontre trop souvent dans le même homme deux règles de conduite : l’une dont il se vante, l’autre dont il se sert, l’une pour la parade, l’autre pour la pratique de la vie. Serviteur inflexible de la loi morale, M. Louis ne fut jamais incertain sur aucun de ses devoirs. Dédaigneux de l’art, trop perfectionné de nos jours, qui consiste à proclamer en théorie des principes qu’on a toujours de bonnes raisons pour ajourner dans l’application, on ne le vit point descendre à ces habiles compromis, œuvres du calcul ou de la faiblesse, danslesquelsla dignité humaine perd toujours quelque chose. Plus occupé de s’élever dans l’estime des autres et dans l’estime de lui-même que de courir après des honneurs auxquels il eût donné plus de lustre qu’il n’en pouvait recevoir; peu sensible à ces biens que tant d’autres poursuivent avec une insatiable ardeur, M. Louis apparaît comme un véritable sage et comme le type accompli de l’honnête homme.

« Je ne cherche pas à me cacher, mais je n’aime pas à me montrer, » disait au début d’un écrit publié sans nom d’auteur un homme dont l’aimable vieillesse est restée l’un de nos plus anciens et de nos plus vifs

BÉCLARIt. — ÉLOGE DE M. LOUIS.

souvenirs. La devise du spirituel et vénérable Laromiguière nous est plus d’une fois revenueen mémoire, et nous n’avons jamais vu M. Louis sans nous rappeler la modestie quelque peu fière du philosophe, son éloignement pour le bruit et l’éclat, son profond mépris de l’ostentation.

Pendant les longues années qu’il a siégé parmi nous, plus d’une fois la présidence lui fut offerte. Ce n’est qu’à de vives et pressantes instances qu’il céda enfin. C’était en 1 851 . Conformément à l’usage, il fut d’abord appelé à la vice-présidence: il devait prendre possession du fauteuil l’année suivante. Sur ces entrefaites de graves événements s’étaient accomplis. La représentation nationale venait d’être brisée ; un nouveau pouvoir lui succédait. L’année touchait à sa fin. Certaines obligations allaient s’imposer aux représentants des corps officiels; il ne consentit pas à s’y soumettre^ Aux remontrances de ses amis il opposa une de ces résistances qu’aucun raisonnement ne peut vaincre par ce qu’elle puise sa force dans la conscience, et, pour ne pas se mêler au cortège de la force triomphante, il rentra dans les rangs dont il n’était sorti qu’à regret. Quelques-uns trouvèrent ses scrupules exagérés, mais chacun les respecta. Les cœurs faibles ne savent que déplorer le mal ; il appartient aux forts de savoir oser ce qui est bien.

Peu démonstratif, sobre en paroles, ne se livrant guère en dehors des épanchements de l’intimité, M. Louis cachait un grand fond de timidité sous cette réserve contenue qu’on aurait pu prendre pour delà froideur. Mais, sous celte glace apparente battait le cœur le plus aimant. On ne pouvait pénétrer dans cette âme sensible, ouverte à tous les sentiments élevés, d’une franchise et d'une droiture à l’épreuve sans en ressentir la salutaire influence.

« Je n’ai pas désiré, écrivait-il, une position supérieure à la mienne, et depuis que j’ai conquis l’indépendance, je n’ai rien demandé de plus à la fortune. » Ce qu’il disait si bien, il le pratiquait mieux encore. Trop oublié de nos jours, l’antique serment d’Hippocrate fut pour luila règle invariable de ses actions. Le dévouement du médecin lui apparaissait non comme une vertu, mais comme un devoir. Il appartenait à cette élite, l’honneur de notre profession, envers laquelle on s’acquitte bien moins par le prix du service rendu, que par la reconnaissance, cette inestimable récompense des grandes âmes.

M. Louis était l’ami le plus sûr et le plus tendre. A ceux qui l’ont

BÉCIiARD. — ÉLOGE DE M. LOUIS.

connu tout entier il sut inspirer ces attachements profonds que la mort peut rompre, mais qui laissent dans le souvenir une trace ineffaçable. Partout où il y avait un service à rendre, une infortune à secourir, une douleur à consoler, il accourait le premier. Pour venir en aide à ses élèves et à ses confrères, rien ne l'arrêtait. Sa bourse était largement ouverte, et il savait couvrir ses libéralités des prétextes les plus délicats. Si je ne craignais d’offenser sa mémoire, je pourrais citer ici bien des noms. C’était un besoin pour lui de donner. Dans une note trouvée dans ses papiers, on lit ces mots écrits de sa main : « Le vieillard perd chaque jour quelque chose, mais il peut se consoler de toutes ses pertes s’il lui reste de quoi donner ; il est si doux de donner ! » Généreux, même au delà de la tombe, il léguait en mourant à l’Association de prévoyance des médecins de la Seine l’une des sommes les plus considérables qu’elle ait encore reçue.

M. Louis n’était pas arrivé à l’âge du repos quand il fut frappé dans ses plus chères atfections. « Le 14 janvier 1853, dit M. Woillez, dans les pages émues consacrées à la mémoire de son maître, le 14 janvier M. Louis parut à son heure ordinaire à l'Hôtel-Dieu. Son teint était d’une pâleur insolite et sa physionomie d’une profonde tristesse. Il venait de quitter sa première salle de malades, et nous suivions ensemble le passage souterrain de l’hôpital lorsqu’il s’arrêta brusquement, me saisit le bras, et ses larmes faisant explosion : «Hier Armand a craché le sang, me «dit-il, il est perdu.» Armand... son fds unique! et, mieux que personne, il connaissait toute la gravité d’un pareil présage. Pourtant, il n’avait pas perdu toute espérance. Mais avec le mois d’octobre arrivèrent de nouveaux accidents. L’hiver approchait, menaçant. Partir au plus vite, chercher un ciel plus clément, telle était la dernière ressource; il s’y rattache avec l’énergie du désespoir, et tout aussitôt le malheureux père et sa fidèle compagne fuyaient emportant leur trésor. Ils s’arrêtèrent à Pau. L’illusion ne fut pas de longue durée ; rien ne put conjurer le mal. Penchés nuit et jour sur l’enfant bien-aimé, ils le disputèrent à la mort pendant neuf mois de tortures et d’angoisses. Après une lente agonie il expirait entre leurs bras, à l’âge de dix-huit ans. De retour à Paris, M. Louis voulut rendre lui-même à son fils les derniers devoirs. Au moment des suprêmes adieux ce fut un spectacle déchirant.

Anéanti par ce coup fatal, courbé sous le poids de cet irréparable mal-

llÉCLAltD. — ÉLOGE DE M. LOUIS.

heur, ses dernières années ne furent plus que de longs jours d’amertume; il vint encore parmi nous, mais ce cœur à jamais brisé n’offrit plus à nos respects que le touchant spectacle d’une inconsolable douleur. Désormais commença pour M. Louis une existence nouvelle qui dura dix-sept ans. Après tant d’espoirs déçus et de rêves évanouis, replié sur lui-même, détachai de tout, hormis de l’enfant qu’il avait perdu, la ferme espérance de le retrouver un jour s’empara de toutes ses pensées, et comme pour abréger les lenteurs de la séparation et en adoucir les épreuves, il consacra en quelque sorte à sa mémoire le temps qui lui restait à vivre. Tous les matins il visitait son tombeau, et le regard fixé sur la froide pierre, cherchant à ranimer sa dépouille glacée, il évoquait la vivante image telle qu’il l’avait connue aux jours de son bonheur.

Afin de les avoir toujours sous les yeux, M. Louis avait rassemblé sur sa table de travail les objets familiers qui lui rappelaient son fils. 11 recherchait dans ses lectures les passages qu’ils avaient admirés ensemble dans les longues journées de la maladie. Souvent il prenait la plume. Dans ces pages empreintes tantôt d’un morne désespoir, tantôt d’une douloureuse résignation, on peut compter, heure par heure, les pulsations de ce cœur désolé. Je vous livre plus que ma vie, m’a dit en me les confiant la compagne dévouée qui le pleure. C’est avec une vive émotion que nous avons lu ces feuilles toutes mouillées de ses larmes.

A la date du 12 mai 1855 on lit ces simples mots : « Il aurait aujourd’hui dix-neuf ans!... » Deux mois plus tard : « Nouveau sujet de lar-^ mes, Valleix que tu aimais, Valleix qui t’a pleuré si amèrement, Valleix vient de nous quitter ; son corps reposera auprès du tien... » Le 15 juillet de la même année : « Il y a un an ! ce terrible moment est toujours présent à ma pensée. Oh! mon fils! oh! mon Dieu !... » 12 mai 1856 : « Il aurait aujourd’hui vingt ans!... » Plus loin : «Mourir, à la bonne heure, nous sommes nés pour mourir, mais survivre à son enfant !... Plus j’avance, plus ma douleur est amère, et je n’aime que ma douleur. »

Durant ce long recueillement, sa belle âme s’élevait aussi dans des sphères plus hautes. Son esprit s’arrêtait sur les grands problèmes de la destinée humaine. Parfois pénétrant dans le domaine de la conscience, il traduisait sa pensée dans des maximes où respire la plus pure morale.

Cependant les années se succédaient. Depuis quelque temps sa santé

BÉCLAIt». — ÉLOGE DE M. LOUIS.

commençait às’altérer. Une sourde affection s’était montrée, dont les crises devenaient plus rapprochées et plus alarmantes. Au commencement de juin 1872 des accidents graves apparurent, et le 22 août il expirait à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, après deux mois et demi de cruelles souffrances supportées avec une sereine résignation. Entrevoyant au delà de ces dernières épreuves l’accomplissement longtemps attendu de ses plus chères espérances, il aurait pu dire comme Hunter à son lit de mort : « Je voudrais qu’il me fût possible de tenir une plume, j’écrirais combien il est facile de mourir. »

M. Louis restera comme l’une des plus grandes figures médicales de notre âge. Il n’a pas seulement honoré la science française par ses travaux; par la dignité de sa vie il s’est élevé et il nous a élevés avec lui dans l’estime publique.

Un demi-siècle s’est écoulé depuis le jour où parut l’ouvrage qui a illustré son nom. Emporté par la marche rapide du temps, le présent sera bientôt devenu le passé, mais l’œuvre de M. Louis, aussi vraie aujourd’hui qu’elle l’était hier, le sera demain encore. De combien delivres de médecine qui ont fait du bruit dans le monde en peut-on dire autant?

Dominé parla passion du devoir, épris du culte delà vérité, il apporta dans la science la scrupuleuse probité qui fut la règle inflexible de toutes ses actions. Son âme loyale, si ferme et si tendre à la fois, ne fut jamais ouverte qu’aux sentiments les plus nobles et les plus délicats. La devise de Bœrhaave : Simplex veri sigillum , était aussi la sienne. Il méprisa toujours cette ambition vulgaire qui souffle tout bas à la renommée ce qu’elle espère lui entendre répéter tout haut, et, quand vint la célébrité, qu’il ne recherchait pas, il n’eut d’autre pensée, d’autre souci que delà partager avec les disciples qui s’étaient groupés autour de lui.

Formés à son exemple, animés de son souffle, ses nombreux élèves, partout répandus, ont transporté par delà de la vieille Europe et jusqu’aux rives de la jeune Amérique ces habitudes sévères de l’esprit de recherche en dehors desquelles la médecine mérite à peine le nom de science. Dans leurs mains fidèles et diligentes, l’héritage du maître ne périra pas.

Corrml, typ, et stér. de Crkté ml?.

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