ÉLOGE
Mgr de Montmorency-Laval
Premier Évêque de Québec (1)
Mes seigneurs, (2) Monsieur le Ministre, (3) Mesdames, Messieurs,
J'aurais préféré, pour ma part, qu'une voix plus autorisée que la mienne, — l'une des vôtres, Messeigneurs, — se fit entendre aujourd'hui, en présence de cette magnifique assemblée, pour célébrer, dans l'église de sa paroisse natale, François de
(1) Ce discours a été prononcé, dans l'église de Montigny-sur-Avre, le 5 juillet 1923, lors de l'inauguration du monument offert à la France par la province ecclésiastique de Québec.
(2) Leurs Grandeurs Nosseigneurs de Guébriant, archevêque de Marcianopolis, Landrieux, évêque de Dijon, Baudrillart, évêque d'Himeria.
(3) iM. Maurice Maunoury, ministre de l'Intérieur.
Montmorency-Laval, premier Evêque de Québec, en Nouvelle-France.
Fier et confus du lien qui, désormais, grâce à la bienveillance de Son Eminence le Cardinal Bégin (1), m'attache à son Eglise, je viens apporter à notre Prélat, avec l'hommage du diocèse d'Evreux, auquel j'appartiens, et dont il fut, trois années durant, grand archidiacre, celui de toute la France.
Gomme secrétaire général du Comité catholique des Amitiés françaises et du Comité français des Fêtes du IIIe centenaire, j'ai été conduit à étudier et à admirer la vie et les œuvres de François de Montmorency-Laval, qui fut un noble Français et un saint Evêque, mais je ne me propose pas, après tant de discours que vous avez entendus, dans une autre enceinte, de vous retracer toute sa carrière.
Aussi bien, l'inscription que vous pouvez lire maintenant, gravée sur la pierre du monument que nous inaugurons ce soir, ne vous a-t-elle pas dit déjà, en une formule émouvante, l'essentiel de nos intentions ? Il nous y est annoncé, en effet, qu' « en érigeant ce monument à Mgr de Montmorency-Laval, dans l'église de sa paroisse,
(1) Mgr .Beaupin avait été nommé, quelques jours auparavant, chanoine honoraire de Québec.
la Province de Québec a voulu exprimer sa fidèle gratitude non seulement au premier Evêque de la Nouvelle France, mais à la Mère-Patrie. » Il nous y est affirmé qu' « en s'associaiit à cet hommage, la France, fière et reconnaissante, a voulu témoigner aux Canadiens français la fidélité de son maternel souvenir. »
Ainsi, en cet instant, la vieille France d'Europe et la jeune France d'Amérique s'appliquent à reprendre une plus claire conscience de leur glorieux et commun passé : telle est la haute pensée que le talent ingénieux de deux éminents artistes (1) a su traduire à nos yeux, pour exprimer les sentiments qui, de part et d'autre, nous animent.
Au reste, pour achever de donner à la scène qu'ils ont imaginée tout son sens profond, ils y ont encore placé, à l'arrièreplan, la Sainte Vierge et Saint Joseph, celui-ci tenant dans ses bras l'Enfant Jésus souriant et bénissant et ils ont encore écrit : « Sous le regard de la Sainte Famille, qui était chère au cœur de l'Evêque, la France transmet à la Nouvelle France François de Montmorency-Laval, son fils bien- aimé. »
C'est de cette double inscription que je
(1) MM. Storez, architecte, et Charlier, sculpteur.
voudrais m'inspirer, durant tout ce discours, pour la commenter, en m'efïorçant de rechercher ce qu'était notre Prélat, quand il partit pour le Canada et ce qu'il y a fait, quand il y fut. En d'autres termes : quels milieux français avaient exercé sur lui leur influence, dans sa jeunesse et l'avaient préparé à sa tâche apostolique ?... Qu'a-t-il trouvé, en débarquant aux rives du Saint-Laurent et qu'y laissait-il lorsque ses yeux se sont fermés à la lumière de ce monde pour ne se rouvrir qu'au sein des clartés éternelles ?
. Je ne crois pas me tromper, Messeigneurs et Messieurs, si j'ose prétendre qu'en France comme à l'étranger, ils sont encore trop nombreux ceux qui disent tout connaître de notre dix-septième siècle, parce qu'ils savent le nom de nos rois et en gros, leurs œuvres. Ils vont, répétant les formules classiques sur l'éblouissante gloire militaire d'un Gondé ou d'un Turenne, sur la flamboyante éloquence d'un Bossuet, sur la mâle vigueur d'un Corneille, ou sur la tendresse passionnée d'un Racine. D'autres, plus avertis, soulignent certains contrastes et les opposent : le rire amer de Molière et l'inépuisable charité de Saint Vincent de Paul ; la pourpre hautaine de Richelieu et la ferme dou-
eeur, plus ancienne, de Saint François de Sales ; les splendeurs de Versailles et la misère des campagnes, aux mauvais jours de la Fronde et des guerres étrangères ; ou encore, pour finir, les incartades de Scarron et les pénitences de Biaise Pascal.
Est-ce assez, pour composer, de ces traits si divers, une image vraiment exacte de ces temps, qui, malgré les taches qui les déparent, comme se trouve déparée, du fait des inévitables erreurs des hommes, toute époque, furent si magnifiques par leur rayonnement politique, social et religieux, qu'on répétera toujours que le XVIIe siècle fut un grand siècle, l'un des plus grands même, non seulement de l'histoire de France, mais aussi de celle du monde, tout comme ceux de Périclès et d'Auguste ?
Je ne le pense pas. Car cette merveilleuse période de beaux faits d'armes et de splendides réussites artistiques, c'est aussi celle des plus étonnantes hardiesses coloniales, apostoliques et mystiques. Elles ont été moins aperçues et moins célébrées ;' elles sont pourtant très dignes de l'être.
Voyez plutôt : François de Montmorency-Laval naît, ici-même, le 30 avril 1623. Il est héritier d'un beau nom, l'un des plus beaux noms de France ; il l'est aussi d'une tradition d'honneur et de
vertu qui ne s'est point éteinte avec lui.
En ces confins gracieux de la Beaucer du Perche et de la Normandie où il vit le jour, le bruit a dû vite venir jusqu'à lui des prouesses de nos marins, ceux-ci basques et bretons, ceux-là de Honfleur ou de Dieppe, qui, au dire de nos vieux chroniqueurs, avaient devancé tous les autres sur les bancs de Terre-Neuve et déjà donné des noms aux rivages par eux abordés les premiers, de la Nouvelle France. Après eux vinrent Jacques Cartier et Roberval et plus tard, Villegagnon et Champlain.
Avouons-le, Messeigneurs et Messieurs, ils furent loin d'être compris de tous et tout de suite, ces audacieux navigateurs qui rêvaient de doter leur patrie, outremer, d'un nouvel empire. François Ic% engagé dans ses guerres avec Charles- Quint, oublia vite le Canada ; Sully, au temps d'Henri IV, ne croyait pas aux colonies Richelieu lui-même, qui vit plus clair et Colbert, qui le continua, songeaient plus au développement de la marine et aux avantages du commerce, qu'à des établissements lointains, rendus stables et définitifs. On souhaitait les profits immédiats de la pêche et du trafic , on était peu porté à s'installer, pour défricher et cultiver. Il fallut, pour qu'on s'y décidât, Poutrincourt et son audace, qui, « sitôt qu'il vit que le bled se pou-
Mgr de Montmorency-Laval
vait cueillir, il arracha du sègle avec la. racine, pour en montrer, par deçà, la beauté » et vint dire aux Français sceptiques que ces moissons prochaines, c'est la vraie richesse qui compte et qui dure.
Les comprenait-on mieux, ces Récollets et ces Jésuites qui s'étaient faits les compagnons do risque de nos explorateurs ? Les moissons, qu'ils souhaitaient engranger n'étaient ni de « bled » ni de « sègle » mais d'âmes et c'est aux sauvages, aux Algonquins, aux Hurons, aux Iroquois, qu'ils allaient, pour leur porter la Croix et la Paix du Christ. L'un d'eux, le Père Lejeune, en 1633. quand Montmorency-Laval avait dix ans, ne craignait pas d'écrire : « Coucher sur la terre couverte d'un peu de branches de pin, n'avoir qu'une écorce entre la neige et votre tête, traîner votre bagage dans les montagnes, se laisser rouler dans des vallons épouvantables, ne manger qu'une ou deux fois en deux ou trois juurs, c'est la vie qu'il faut mener avec les sauvages. » Et, en effet, ils la menaient, infatigables, jusqu'à ce qu'ils nous eussent fait, des indigènes, des alliés et des amis, jusqu'à ce qu'ils les eussent introduits, par le baptême, au cœur de la civilisation chrétienne et française.
Il est vraisemblable que ce doit être au collège de La Flèche, où il passa huit ■ou dix ans, que le futur Evêque de Qué-
bec, tout en faisant ses humanités, dût entendre parler, par ses maîtres, des premiers missionnaires du Canada. C'est là, en tout cas, certainement, qu'il connut quelques-uns des Jésuites qui le précédèrent dans la Nouvelle-France ou l'y retrouvèrent, les Gabriel Lalement, les Simon le Moigne et maints autres. De leurs exemples, de leurs discours se sont formés les germes de sa vocation.
Mais voici qu'un nouveau milieu l'appelle et l'accueille à Paris. En 1641, il y vient, pourvu déjà, par son oncle maternel, François de Péricard, évêque d'Evreux, d'une prébende canoniale. Il fait alors sa théologie au fameux collège de Clermont et le 1er mai 1647, il est ordonné prêtre. Il est aussitôt lancé, — encore par un Jésuite, le P. Bagot, — dans cette « Congrégation des Externes » dont les membres, religieux, gentilshommes et magistrats, se fortifiaient mutuellement dans la pratique du bien et se vouaient aux bonnes œuvres.
Notons-le sans retard, parmi ceux qu'il rencontre et fréquente alors, se trouvent les futurs fondateurs de la Société des Missions étrangères : c'est un chanoine de Tours, François Pallu, qui sera demain vicaire apostolique du Tonkin ; c'est un prêtre de Rouen, Pierre Lambert de la Motte, que Rome va choisir pour évangéliser la Cochinchine ; c'est un mis-
sionnaire breton, Vincent de Meur, qui sera le premier supérieur du Séminaire de la rue du Bac et qui, d'un trait qui peint son âme, avait pris pour devise : parler de JDieu ou se taire. C'est avec ce Séminaire, vous le savez, que Montmorency-Laval, évêque à son tour, signera, le 29 janvier 1665, cet acte d'union qui devait avoir des suites si fécondes.
Ah ! Messeigneurs et Messieurs, la belle équipe d'apôtres que voilà !... Et comme il nous faut demeurer fiers d'eux, et comme catholiques et comme Français!!..
C'était l'heure où la Congrégation romaine de la Propagande, créée en 1622 par Grégoire XV, se préoccupait d'établir la hiérarchie épiscopale en Extrême-Asie et voulait y susciter un clergé indigène. Elle cherchait partout des chefs, pour ces églises naissantes. Généreusement, ils se présentèrent et, incontinent, ils furent agréés. Ils offraient leur fortune et leur vie et, les ayant promis, les donnèrent. Par eux, un lien de plus se nouait, entre l'Eglise et la France, pour leur commun bien, notre patrie mettant, ce jourlà, au service du Saint-Siège, quelquesuns de ses meilleurs fils, ceux-ci ouvrant à notre influence ces riches contrées d'Extrême-Orient où notre drapeau ne tarderait pas à suivre la croix. Plus heureux, en leurs destins, que les successeurs de Montmorency-Laval, les prêtres des Mis-
sions étrangères peuvent encore se réjouir que l'an et l'autre y soient demeurés.
Vous vous rappelez qu'il faillit être l'un d'eux et fut même désigné pour un vicariat apostolique au Tonkin. Mais la Providence, qui vous le réservait, Messieurs du Canada, voulut sans doute qu'avant de se consacrer à vos pères, il eut le temps de s'initier aux devoirs administratifs, tandis que, d'autre part, à l'Ermitage de Caen, il achevait de former son âme aux secrets de la vie mystique.
Il est alors, pour peu d'années, grand archidiacre d'Evreux, ami de notre Boudon, le pauvre clerc de La Fère, qu'il accueillit à Montigny et auquel il céda sa charge ; ami encore de ce Jean de Bernières-Louvigny dont nous commençons à peine à entrevoir l'influence qu'il exerça sur la société religieuse de son temps.
M. de Renty et M. de Bernières, M.
Boudon et M. Eudes, Mme de la Peltrie et Mme Martin, qui s'appellera bientôt la Mère Marie de l'Incarnation, voilà, Messeigneurs et Messieurs, quelques-uns des plus fameux représentants de ce XVIIe siècle apostolique et mystique, demeuré trop longtemps plongé dans l'ombre, que de diligents chercheurs, épris de vérité historique et doués de dons évocateurs, nous ont enfin fait heureusement retrouver. Confessons-le donc, sans fausse honte, puisque nous découvrons mainte-
nant que c'est vrai : le fracas mené autour de Port-Royal, lèT bruits persistants de l'aventure janséniste, le malencontreux éclat de leurs querelles, tout autant que la haute gloire littéraire de quelques-uns des solitaires, avaient indûment accaparé presque toute notre attention. Nous ne voyions presque plus qu'eux seuls, entêtés dans leur résistance hautaine, cloîtrés dans leur effroi de manquer leur éternelle destinée, si bien que nous n'apercevions plus, avec justesse de discernement, et la flamme d'apostolat et le mystique appétit de conquête qui en entraînaient d'autres — une foule d'autres — à ce complet oubli d'eux-mêmes qui les conduisit, unis à Dieu, à tout sacrifier soit pour l'Extrême-Asie, soit pour la Nouvelle-France.
Soyons donc enfin équitables : du Jansénisme, il reste quelques livres immortels, et le souvenir de quelques grandes âmes, dont certaines — Biaise Pascal mis à part, — plus étonnantes qu'attirantes ; de nos mystiques, il demeure, avec de prodigieux exemples de sainteté, qu'on peut dire d'eux qu'ils ne sont jamais sortis de ce grand courant catholique et français qui, toujours, du Baptistère de Reims aux Croisades, et des Croisades à nos temps, jeta les meilleurs de notre race aux entreprises hardies par lesquelles s'accomplissent et le salut des âmes et la grandeur des Patries.
En ces beaux jours du XVIIe siècle, si notre politique coloniale est encore hésitante, notre expansion missionnaire, elle, bat son plein et c'est bien l'œuvre de nos mystiques. L'appel lancé par le Concile de Trente pour la Réforme catholique a été entendu : Bérulle fonde l'Oratoire ; Olier, Saint-Sulpice ; M. Vincent, Saint-Lazare et les Filles de la Charité. A travers toute la France, c'est le renouveau de l'apostolat populaire :
dans le Midi, saint François Régis court de ferme en ferme; Maunoir et Michel le Nobletz sonnent le réveil en Bretagne , Jean Eude& remue la Normandie ; Jean- Jacques Olier secoue l'Auvergne ; l'oratorien Lejeune, quarante années durant, ne se tait pas ; quant aux Prêtres de la Mission, avec Bossuet, à Metz, comme bénévole auxiliaire, ils sont partout...
Et voici, Messeigneurs et Messieurs, que ce zèle brûlant, débordant nos frontières, passe l'es mers et les océans !... Nos Capucins et nos Jésuites paraissent dans le Levant ; le Carme Jean Duval est évêque de Babylone ; on veut entamer l'Islam ; un fils de M. Vincent, Jean le Vacher, est consul de France aux pays barbaresques ; d'autres se risquent à Madagascar, tandis que les fils de Saint François, à l'instigation du P. Joseph, abordent le Maroc. Avec les Prêtres des Missions étrangères, c'est l'Asie, Chine et Japon, qui est atteinte.
Regardez enfin du côté de la Nouvelle- France, c'est plus magnifique encore.
Champlain l'a dit : « Le salut d'une seule âme vaut mieux que la conquête d'un empire. » Il a été entendu. Aux Récollets et aux Jésuites, les Sulpiciens vont se joindre et nous leur devrons Montréal.
En 1642, Jeanne Mance y fonde l'Hôtel- Dieu ; en 1653, Marguerite Bourgeois y établit la Compagnie de Notre-Dame.
Déjà le Canada a ses martyrs : le P. Jogues, assassiné par les Iroquois, le P. Jean de Brébeuf et le P. Gabriel Laiement, — ce même Lalement que Montmorency-Laval avait connu à La Flèche, ■ — mourant héroïquement. Déjà, avec l'iroquoise Catherine Tegakonita, qui quitta cette terre à 23 ans, l'Eglise cueille, sur les rives du Saint-Laurent, de ravissantes fleurs de virginale sainteté.
Nous sommes au 8 décembre 1658.
L'heure de Montmorency-Laval a sonné.
Dans la Chapelle de la Vierge de l'Eglise Saint-Germain-des-Prés, à Paris, sans faste et sans éclat, le Nonce Piccolomini lui donne la consécration épiscopale, au milieu d'un recueillement modeste et solennel.
Le 3 juin précédent, il avait été nommé, par le Pape Alexandre VII, vicaire apostolique du Canada, avec le titre d'évêque, in partibus, de Pétrée. Désormais, Messieurs du Canada, il était à vous, et
pour toujours, l'un, parmi tant d'autres, d'une incomparable génération française de Saints et d'Apôtres.
Depuis ces temps mémorables, troib siècles ont passé et nous avons perdu cette Nouvelle-France vers laquelle nous l'avions envoyé et pour la conservation de laquelle il eût fallu consentir les derniers sacrifices. Mais si la flamme conquérante du génie colonisateur français a cessé, au déclin de l'Ancien Régime, de briller d'un aussi vif éclat, si Montcalm est vaincu, si nous ne pouvons plus nous faire gloire alors que de la présence des Lafayette et des Rochambeau en Amérique et du beau labeur apostolique des Charlevoix et des Lafitau, ces fondateurs de notre moderne ethnologie religieuse, voyez donc, du moins, au lendemain même de Ja grande Révolution, comme notre âme nationale se redresse et comme s'affirme, inaltérée, dans la revanche qui s'apprête, lu continuité catholique et française, dont Montmorency-Laval fut un si magnifique exemple.
Après son heure, qui fut celle des mystiques du XVIIe siècle, voici celle des apôtres du XIXe, des Lamennais, des Champagnat, des Claude Colin, des Chaminade. Après avoir fourni au peuple de nos campagnes, les éducateurs qui leur manquaient, nos frères essaiment, encore une fois, à travers le monde. Nos religieux et
nos religieuses les précèdent ou les suivent. Le clergé fidèle, après avoir souffert, sous la Terreur, l'exil ou la vie errante, après avoir envoyé, aux Etats- Unis, leurs premiers évêques, rebâtit l'Eglise de France et ces rescapés de l'échafaud ou des pontons reprennent, à travers l'univers, la prédication de l'Evangile.
Notre politique coloniale, maintenant, s'affirme ; nos pouvoirs publics, à leur -tour, ont vu clair. Avec une habileté qu'il croyait adroite, le vainqueur de 1870, voulant détourner leur pensée de notre frontière de l'Est mutilée, leur a montré l'Afrique du Nord. Nous n'avions pas besoin de ce conseil intéressé pour savoir, après tout, ce que nous avions à faire. En ces jours sombres où, chez nous, les luttes religieuses commençaient à nous jeter dans une malheureuse effervescence, l'Alsacien Freppel soutenait, de ses votes, à la Chambre, le Vosgien Jules Ferry.
C'est le tour de Lavigerie et de ses Pères Blancs, celui des Frères des Ecoles chrétiennes et celui de cent autres, parmi lesquels les missionnaires lyonnais des Missions Africaines et les Pères du Saint- Esprit.
Et, puisque nous honorons en ce jour, en François de Montmorency-Laval, un fils des pays chartrains et normands, qu'il me soit permis, Messeigneurs et
Messieurs, d'associer à l'hommage que nous lui rendons, un autre Laval, qui n'était pas, comme l'Evêque de Québec, de haute naissance, mais qui avait la même âme que la sienne, ce Jacques-Désiré Laval, médecin d'abord, prêtre ensuite, né tout près d'ici, à Croth-Sorel, au diocèse d'Evreux, qui passa la plus grande partie de sa vie à l'Ile Maurice où il fut l'Apôtre des Noirs et où il mourut en
Ainsi, comme on méconnaît le XVIP siècle missionnaire, il arrive qu'on oublie ce XIXe siècle qui, dans cette voie de l'apostolat, l'a dépassé, comme il arrive qu'on ne s'aperçoit pas non plus assez, chers amis du Canada français, que vous êtes devenus « le Canada apostolique ».
Nous sommes heureux de le proclamer:
comme l'ont écrit vos Evêques, dans cette belle lettre collective, où le 12 août 1922, ils annonçaient la fondation à Montréal, du Séminaire Saint-François-Xavier, vous, vous vous souvenez que votre Eglise de la Nouvelle-France est « sortie de la France chrétienne » et qu' « héritiers, en cette terre d'Amérique, des bienfaits de son apostolat, votre descendance même vous invite à mettre au service des missions catholiques étrangères, toute la vertu et toute la vaillance françaises. » .
Nous saluons donc avec joie vos cinq cents religieux et vos cinq mille religieuses, qui travaillent, hors de chez vous, à l'expansion de ce qui nous est commun : le génie de la race., la clarté de la langue, la force de la foi !... Ainsi l'histoire d'aujourd'hui continue celle d'hier et nous sommes bien, vous et nous, de la postérité spirituelle d'un Montmorency- Laval. Vos fastes, rejoignant les nôtres, offrent la preuve au monde que ni vous, ni nous, sur ce point, c'est-à-dire quand il s'agit de servir la civilisation et l'Evangile, n'avons changé...
Mais, Messeigneurs et Messieurs, j'ai devancé les temps et je m'en excuse.
Revenons, s'il vous plaît, à notre prélat et à son œuvre en Nouvelle-France. Nous le pouvons faire brièvement, puisqu'une voix canadienne française, celle de Mgr Pelletier, vient de nous dire déjà, en substance, ce qu'il fut pour vous, comme j'ai tenté moi-même de vous décrire, à larges traits, tout ce qu'il représente pour nous.
Le lundi 16 juin 1659, le navire qui portait Mgr de Montmorency-Laval et ses compagnons jeta l'ancre devant Québec.
Le prélat gentilhomme avait alors trentesix ans. De belle taille, le regard brillant
et clair, les traits accentués, il savait tempérer, par sa bonté, ce que son allure pouvait avoir de trop rigide ou de trop austère. L'accueil qu'on lui fit fut enthousiaste. « L'évêque, revêtu pontificalement, « rapporte un témoin, le P. Lalement, pa- « raissait comme un ange du Paradis et « avec tant de majesté que nos sauva- « ges ne pouvaient détacher leurs yeux « de sa personne. »
Lorsque le bruit joyeux des cantiques, des canons et des cloches se fut apaisé, dans la douceur du soir, et que se furent tus harangueurs et complimenteurs, le jeune vicaire apostolique se trouva en face de sa t'âche. Il s'aperçut aussitôt qu'elle serait rude. La situation générale de la colonie, en effet, était précaire. Au point de vue militaire, la sécurité était médiocre : la guerre civile, en Acadie, n'avait pas encore pris fin ; la menace iroquoise se faisait plus pressante que jamais. L'état économique n'était pas beaucoup plus brillant : la Compagnie des Cent associés était à' deux doigts de l'échec et de la faillite ; Québec, Trois- Rivières, Ville-Marie n'étaient encore que des bourgades ; quant aux colons, dispersés çà et là, sur d'immenses territoires, ils y étaient campés plus qu'installés, à peine au nombre d'une dizaine de mille, au dire des historiens. La juridiction épiscopale de notre prélat n'était pas
mieux assise, car elle était contestée par l'archevêché de Rouen. Quant aux affaires administratives, elles étaient fort embrouillées. Tout ainsi était hésitation et inquiétude. On eût dit des naufragés poussés à la côte par quelque tempête et prêts à se jeter sur le premier radeau venu, pour se rembarquer.
Telle fut l'heure de l'Evêque, qui fut aussi celle des grands gouverneurs. Je ne m'attarderai pas au détail de toutes les questions qu'ensemble ils eurent à résoudre, tantôt dans une collaboration amicale, tantôt parmi les heurts et les divergences de vues. Je ne rechercherai pas, pesant les actes au compte-gouttes d'une critique savante, qui, parfois, demanda trop ou qui céda trop. A cette heure et en ce jour, nous ne pouvons et ne voulons voir que les ensembles et les résultats acquis : la peine prise et le labeur fourni, ce qu'il sauva et ce qu'il fonda, les exemples qu'il a donnés, les sacrifices qu'il a consentis et les deux traits par où il l'emporta : l'inépuisable énergie de son zèle apostolique et la merveilleuse étendue de sa charité.
Ce que je constate, c'est qu'il est partout : au Conseil souverain comme au côté de ses prêtres ; ce que j'admire, c'est que, partout encore, il plaide victorieusement la cause du Canada, à la Cour de Rome comme à la Cour de Fran-
ce ; ce qui m'émeut, c'est qu'il songe à tout, aux besoins des colons comme à ceux des sauvages...
Dans son diocèse, il n'y a guère encore que onze églises et, pour les desservir, neuf séculiers et seize Jésuites. Il le parcourra, en trente années d'épiscopat, huit ou neuf fois. C'est prodigieux, si l'on imagine ce que pouvaient être ces visites pastorales, quand il fallait faire, dans un canot d'écorce ou dans un mauvais bateau, le périlleux trajet de Québec à Montréal et, à chaque escale, prêcher, confesser, confirmer, visiter les familles et régler les affaires. Joignez à cela qu'il revint en Europe à quatre reprises et comptez le temps des séjours et celui des traversées... « Vraiment, comme l'écrivait, récemment l'un des vôtres (1), Messieurs du Canada, il a fallu l'ignorance ou le mépris où les artistes ont tenu votre histoire, pour que le tableau soit encore à faire de cet Evêque, descendant du premier baron de France, s'en allant, par les chemins d'hiver, les raquettes aux pieds, sa chapelle sur le dos, dire la messe à quelque habitation perdue de la Nouvelle- France. »
On l'a dit, et avec raison, il fut, d'abord et avant tout le premier de ses missionnaires. Par sa résistance aux trafi-
(1) M. l'abbé Lionel Groulx.
cants, dans l'affaire de la traite de l'eaude-vie, il sauva et la race indigène et la race française ; par l'établissement sage et prudent de la dîme, il assura du pain à ses prêtres ; par la fondation des Séminaires, il procura le recrutement du clergé.
Aux gouverneurs, la tâche militaire et l'administration civile ; à lui l'œuvre religieuse et scolaire avec la charité. Sa part n'est pas la moins belle, dans cette création diffîcultueuse, sans cesse entravée par mille obstacles, de la Nouvelle- France. L'ayant reçue de son Dieu et de son Roi, ou, si vous préférez, de l'Eglise et de la Patrie, il fut l'un de ceux qui lui donnèrent une âme, à la fois catholique et française, et fit de vos villages, messieurs du Canada, des villages à l'image de ceux de chez nous, à l'image de son village natal, où nous le fêtons aujourd'hui: une église et un clocher, un curé, un magistrat civil et un maître d'école, au service de braves gens, loyaux et probes, économes et travailleurs, également fidèles au drapeau et à la croix, tout comme ceux qui, fiers de lui et fidèles à son souvenir, nous reçoivent ici.
Il n'a fait, en somme, Messeigneurs et Messieurs, que transporter là-bas ce qu'il avait trouvé ici, en l'adaptant, cela va sans dire, aux circonstances et de temps et de lieu. Cette robuste armature muni-
cipale et paroissiale que de longs siècles d'expérience sociale avaient constituée chez nous, il fut de ceux qui la voulurent chez vous. Elle demeure votre force, comme elle est encore la nôtre. Aussi ai-je toute raison de croire, chers amis du Canada, que, dans cette vieille Eglise qui nous abrite et où il priait enfant, que devant l'horizon de nos plaines, riches de la promesse de nos moissons qui jaunissent et devant celui de nos collines, au loin verdoyantes, que, parmi cette assemblée de nos hautes autorités religieuses, civiles et militaires, qu'entoure un peuple sorti de la même souche que le vôtre, vous ne vous sentez pas dépaysés.
Tels furent donc son œuvre d'Evêque et son labeur de Français, l'une et l'autre si étroitement mêlés que les vouloir disjoindre serait manquer à sa mémoire et trahir le meilleur de lui-même, au lieu de le louer. Pourtant, je tiens à y appuyer, ni dans l'une, ni dans l'autre, nous ne l'avons encore tout entier. Ce serait une autre façon, non moins regrettable, de le méconnaître, et avec lui, sa race et sa foi, que de ne rien dire de l'homme qui nous laissa de si beaux exemples de sainteté.
Certes, il avait un idéal de gentilhomme et de Français, mais, c'était par-dessus tout, un idéal de chrétien et de prêtre. Il n'entra point dans l'état ecclésias-
tique comme d'autres le firent, de son temps, pour avoir des bénéfices, mais par vocation vraie. En recevant le sacerdoce, il déclara que ce serait pour l'exercer en pays de mission. Bien mieux, ayant résigné son Evêché. il ne voulut pas venir à la Cour de Versailles ou couler des jours paisibles sous les ombrages de son manoir de Montigny; il prit une chambre au séminaire de Québec et il y vécut en pauvre.
Ah ! Messeigneurs et Messieurs, quelle admirable lettre et qu'on ne peut lire que les larmes aux yeux, que celle qu'écrivit à M. Tremblay, directeur du séminaire des Missions étrangères, à Paris, le 1er septembre 1708, au lendemain de la mort de notre Prélat, le frère Houssart, son familier et son domestique. Une fois au moins, le proverbe aura menti, qui nous affirme qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. En François de Montmorency-Laval, le « grand homme », au regard de Dieu, voire au regard de ceux qui savent où se trouve le ressort caché des généreuses actions publiques, il est dans le spectacle que nous offre ce vieil Evêque démissionnaire, qui, bien qu'il ait eu quelque raison de se plaindre de son successeur, ne récrimina jamais contre lui et qu'on ne cessa de voir exact « à se mortifier en toutes choses et à dénier à ses sens, généralement, tous les petits
contentements et soulagements qu'il pouvait, légitimement recevoir ».
Je viens de citer le frère Houssart. Je voudrais pouvoir lui faire de plus larges emprunts, tant est émouvante, - dans la droite naïveté de son style, la peinture de tant d'austérités. Voyez-le donc, notre prélat, voyez-le, « méprisant les bonnes viandes » ou lavant lui-même soit « son petit meuble de table », soit le linge de ses pansements. Entendez-le dire, avec un fin sourire, qu'il lui est impossible de vivre plus longtemps, s'il ne peut plus soulager les pauvres. Nous retrouvons ici l'ami de Jean de Bernières et de M. Boudon, le disciple de ce Père Chrysostome qui fonda la confrérie de la Sainte Abjection. Il était à Québec depuis trois mois, quand un vaisseau y apporta la fièvre pourprée. Ce fut lui qui, en dépit de la contagion, voulut soigner les malades. A 79 ans, il recommençait encore, au moment d'une épidémie de petite vérole, qui fut très violente.
Il se levait à deux heures du matin, faisait oraison, disait, à quatre heures et demie, la messe des ouvriers, après avoir lui-même ouvert l'église, où il restait
jusqu'à sept heures.
Lors de leur décès, il accompagnait luimême à leur demeure dernière, ses diocésains de Québec.
Sa nourriture, son vêtement — en vingt ans, il n'usa que deux soutanes — son logement, étaient d'un pauvre.
Le voilà, cette fois, Messeigneurs et Messieurs, vraiment tel qu'il fut. Je ne sais rien de plus beau que la vision suprême qui nous reste de ce vieillard, au soir de sa longue vie apostolique, priant, s'humiliant, -se mortifiant, détaché de tout, hormis de Dieu et usant ses dernières forces à assister, à 85 ans, saignant et perclus, aux offices de la Semaine sainte.
C'était en 1708. Le samedi saint, il s'alita. Les engelures qu'il avait contractées s'envenimèrent. Il ne se releva plus. Enfin, le 6 mai, aux premières lueurs du matin, après avoir, dit son historien, « demandé et reçu, avec une grande piété, les Sacrements de l'Eglise », il expira...
Quelques jours plus tard, l'intendant royal Raudot pouvait écrire à la cour de France « qu'aussitôt après son décès, les peuples l'ont, pour ainsi dire, canonisé ». a Ils ont même, ajoutait-il, coupé des morceaux de sa robe, que plusieurs ont fait mettre dans de l'argent et ils les regardent comme des reliques. »
L'Eglise, vous le savez, a ratifié déjà, en partie, de son autorité, ce jugement populaire. Le 24 septembre 1890, Léon XIII a signé la décision de la Congrégation des
Rites introduisant la cause de béatification du serviteur de Dieu François de Montmorency-Laval. Faisons le vœu qu'un jour prochain, l'œuvre commencée s'achève et que lui soit décerné l'honneur des Saints Autels.
En attendant que vienne cette heure qui sera pour lui, comme aussi pour le Canada et pour la France, celle du triomphe, inclinons-nous pieusement, Messeigneurs et.
Messieurs, devant cette grande mémoire.
Il avait trouvé les colons de la Nouvelle-France anxieux et désemparés. Il leur laissait une Eglise riche de trente paroisses fondées par lui, un chapitre, des séminaires, des écoles, quelques biens.
Surtout, à la colonie naissante, il avait donné une âme, à l'image de son âme. Il l'avait marquée de son empreinte, à la fois catholique et française : elle ne la perdra plus. Dans les fondements de cet édifice, il avait jeté la pierre solide et le ciment constructeur de ses sacrifices et de sa sainteté.
Les mauvais jours sont venus, mais le Canada français les a traversés sans fléchir. Il nous apparaît aujourd'hui, riche de tous les dons, abondant en hommes, en ressources et en œuvres ; saluons-le, en ce jour, le cœur plein d'espérances, comme il salue la Mère-Patrie. Souhaitonslui, en terra d'Amérique, un avenir digne de son passé comme de son présent. Rien
de ce qui lui arrive ne saurait nous être étranger ; rien de ce qui s'accomplit chez nous ne saurait vous laisser indifférents; par la race, la langue et la foi, par la sainteté des Laval et 'de tant d'autres qui, nés ici, s'épanouirent là-bas, nos destins sont liés et vos prospérités, Canadiens, sont nôtres !...
împ. Spéciale, 32, boulevard Raspail, Paris-
uvrages et brochures publiés sous le patronage du Comité Catholique
Collection L'Effort catholique français J. BRICOUT, du Clergé de Paris
L'Education du Clergé Français
Du même auteur
L'Enseignement du Catéchisme en France
JEAN TERREL
Les Semaines Sociales
Chaque volume : 4 francs
Mgr BAUDRILLART Evêque d'Himeria, Membre de l'Académie française
La Vertu française vue de l'Etranger
Discours prononcé à l'Académie française le 7 décembre 1922
Mgr PIERRE BATIFFOL
Hommage à Sainte Geneviève
Discours prononcé le 6 janvier 1923, à Saint-Etienne-du-Mont, à l'occasion du pèlerinage des Etudiants français et étrangers au
tombeau de sainte Geneviève.
Chaque brochure : 1 franc
COLLECTION DE François Veuillot
Sainte Marguerite-Marie.
La Bienheureuse Louise de Marillac.
Les Martyrs de l'Ouganda.
L'Œuvre de la Propagation de la Foi.
L'Histoire et les Œuvres de Saint Vincent de Paul.
tracts (l'exemplaire 0 h 30)
Monseigneur E Beaupin Un apôtre des Noirs : Jacques
Désiré Laval.
Un apôtre de la jeunesse :
Guillaume-Joseph Chaminade.
Un missionnaire des campagnes : André-Hubert Fournet.
Abbé A. Landes Le vénérable Père Colin, Fondateur de la Société de Marie.