ÉLOGE
DE
Messieurs,
Les sociétés ont sur les individus ce privilège, qu’elles résistent aux coups de la mort et qu’elles continuent leur œuvre malgré la perte des hommes qui les dirigent. Mais elles n’ont ce privilège qu’à la condition qu’elles conservent l’esprit de ceux qu’elles ont perdus, et que la tradition des morts reste la règle de conduite des vivants. L’expérience est ici-bas la loi du progrès, et l’homme, qui s’enorgueillit à juste droit de franchir toujours la limite où se sont arrêtés ses pères, doit se souvenir qu’il ne serait jamais allé aussi loin, si ses pères n’avaient pas fait pour lui une partie de la route.
La Société d’acclimatation, qui a été coup sur coup et si cruellement frappée, et qui n’en a pas été ébranlée, se plaît,
dans la conscience de sa force, à tourner ses regards en arrière, vers ceux qui l’avaient si solidement fondée. Il y a deux ans, elle perdait Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, qui l’avait fait naître du concours de quelques savants et de quelques hommes amis du bien public, et, en huit années, en avait fait une des associations les plus puissantes du monde. Et l’année dernière, elle perdait Moquin-Tandon, à qui Geoffroy Saint- Hilaire, lorsqu’il désignait comme son successeur l’homme éminent qui nous préside, avait légué une part importante de la direction scientifique.
Nous pouvons, sans être injustes envers ceux qui travaillent encore à notre œuvre, reporter en ce jour, où l’on donne à chacun selon ses mérites, la plus belle part de notre reconnaissance sur ces hommes pour lesquels le repos a si subitement succédé à toute l’activité du travail.
Et vous, messieurs, à qui nous allons distribuer nos médailles, vous ne vous plaindrez pas, si nous prenons les premières de nos couronnes pour les déposer sur des tombes. Vos couronnes, qui les ont touchées, en deviennent sacrées. Nous sommes comme ces familles pieuses qui, après s’être longtemps réunies, les jours de fête, autour de leur chef, continuent ce religieux usage, alors même que ce chef n’est plus, le rappellent au milieu d’elles par le souvenir, et, en faisant revivre dans leurs fêtes celui qu’elles ont aimé, rendent les regrets plus vifs, et cependant leur enlèvent toute amertume.
Après l’éclatant hommage rendu par M. Drouyn de Lliuys
et par M. de Quatrefages à la mémoire de Geoffroy Saint- Hilaire, je sens combien il m’est difficile de payer ce même tribut à Moquin-Tandon, et j’aurais reculé devant les périls de cette tâche, si je ne m’adressais à des hommes qui l’ont bien connu, et si je n’espérais ainsi que la précision de vos souvenirs suppléerait à l’insuffisance de ma parole.
Je devrais peut-être, dans une vie aussi bien remplie, ne prendre que la part que Moquin-Tandon nous a lui-même consacrée, et, laissant de côté l’érudit, le savant et le professeur, ne vous parler que du vice-président de la Société d’acclimatation. Mais, messieurs, lorsque vous choisissez vos dignitaires parmi des hommes éminents à tant de titres, vous ne considérez pas seulement ce qu’ils ont fait pour vous, vous tenez compte des services qu’ils rendent avec éclat au pays. C’est l’homme tout entier que vous appelez avec sa puissance, sa gloire ou sa science. Vous lui demandez d’employer au bien public toutes les forces dont il dispose. Au voyageur, vous demandez l’expérience d’une vie passée au loin, au milieu des fatigues et des dangers ; à l’homme d’État, un sens pratique mûri dans d’autres travaux; au savant, le fruit d’une science acquise en dehors de vous. Et lorsque la mort frappe celui que vous avez choisi, c’est l’homme tout entier que vous regrettez.
Christian-Horace-Bénédict-Alfred Moquin-Tandon est né à Montpellier, le 7 mai 1804, d’une famille qui avait déjà fourni des hommes distingués à la science. Élève de Pyramus de Candolle, de Dunal et d’Auguste de Saint-Hilaire, il arriva,
par son travail, aux plus hautes positions qu’un homme de science puisse atteindre dans la science même. Professeur de botanique pendant vingt ans à la Faculté des sciences de Toulouse, il fut appelé à Paris par le choix de la Faculté de médecine, qui lui confia la chaire d’histoire naturelle médicale. Il put alors changer son titre de membre correspondant de l’Académie des sciences pour celui de membre titulaire, et en 1854 il succéda à Auguste de Saint-Hilaire, son ami. L’Académie de médecine lui ouvrit la section d’histoire naturelle en 1857.
Véritable savant, Moquin-Tandon aimait la science pour elle-même; il y trouvait cette pure jouissance que donne à l’homme la recherche de la vérité. Il aimait à remonter à cette source limpide et à la contempler dans sa beauté primitive, sans s’inquiéter des rivages que ses ondes vont féconder. C’est qu’en effet, messieurs, il y a quelque chose de plus grand que toutes les merveilles dues à la science, c’est la science elle-même, la science abstraite. C’est ainsi que pensait l’antiquité ; et l’histoire rapporte qu’Archimède se crut obligé de demander aux dieux par un sacrifice la permission d’appliquer à la défense de Syracuse menacée ses études sur la mécanique. Notre siècle, au contraire, n’est que trop enclin à ne pas comprendre une mécanique sans machines. Et l’on serait quelquefois tenté de lui appliquer ce que Montesquieu disait du despotisme : la science est semblable à ces palmiers élevés , les sauvages coupent l’arbre pour cueillir le fruit. Nous ne sommes plus, il est vrai, à Syracuse, et le
temps de l’application des sciences est venu. Nous devons certainement demander à l’histoire naturelle de contribuer, avec la mécanique et la chimie, au bien-être des peuples; mais nous devons toujours voir dans la science, dans la science seule, le guijje de nos travaux, le régulateur de notre marche, le pilote de notre vaiss'eau.
Moquin-Tandon, que ses goûts portaient vers la théorie, avait un esprit ingénieusement pratique, qui lui faisait aussi rechercher l’application. L’étude de la médecine lui avait donné l’habitude de ne jamais oublier le côté utile des choses ; et si l’élévalion de son intelligence l’entraînait vers les hauteurs de la spéculation pure, la bonté de son cœur le ramenait toujours à rechercher ce qui pouvait faire du bien à ses semblables.
Cette double tendance de son caractère apparaît au début de sa carrière. Il présenta à la Faculté des sciences de Montpellier deux thèses de doctorat, l’une de botanique, l’autre de zoologie. L’une traitait des dédoublements d’organes dans les végétaux ; l’autre était une monographie des Hirudinées. D’un côté, il s’élevait à des conceptions philosophiques ; de l’autre, il abordait un sujet qui avait sa directe utilité.
La théorie des dédoublements jeta un jour nouveau sur des questions obscures de botanique; les organes de la fleur purent être mieux étudiés, et leur apparition en nombre variable ne fut plus un hasard inexpliqué, mais le résultat d’une loi naturelle. C’était une heureuse justification des principes de l’immortel auteur de la Philosophie anatomique .
Avec cette modestie qui plaît, parce qu’elle ne semble pas appeler la louange, Moquin-Tandon attribuait a son ami Dunal le plus grand mérite de cette découverte : « J’étais arrivé, dit-il, au dédoublement sans voir la généralité de la loi. Dunal revient de Beauregard, une des fermes qu’il gérait; je lui fais part de mes observations et de mon idée. Il bondit sur sa chaise (je crois encore le voir), il m’embrasse, ouvre un carton, me lit l’exposé de sa théorie, et m’autorise à puiser dans son ouvrage inédit. »
Bel exemple de généreuse amitié qu’avait déjà donné Laplace lorsqu’il retint prisonnière dans ses cartons une de ses découvertes, pour laisser à Biot la gloire de l’avoir faite.
La Monographie des Hiradinées est un travail complet ; l’anatomie, la physiologie, la classification, y sont traitées avec une sagesse de vue appuyée sur l’étude exacte et scrupuleuse des détails. L’auteur a étudié les mœurs, le genre de vie, les secrets de la reproduction de ces animaux ; il voit pourquoi les essais de propagation artificielle ont échoué, et il donne de nouvelles règles à cette pisciculture officinale.
Un tel travail eût mérité votre approbation, et si la Société eût déjà été fondée, vous eussiez certainement décerné, dans une séance comme celle-ci, une de vos récompenses au jeune docteur qui comprenait si bien l’esprit de votre œuvre.
C’est dans cette thèse que Moquin-Tandon, âgé alors seulement de vingt-deux ans, émit sa théorie des zoonites. En examinant attentivement les Sangsues, il vit que les taches de leur peau se répétaient de cinq en cinq anneaux ; la dissection
lui fit découvrir que les ganglions nerveux, le système vasculaire, digestif et reproducteur, se répétaient dans chacun de ces segments. S’élevant alors à des considérations générales sur le plan et l’harmonie de la nature, il montra qu’entre les animaux supérieurs dits unitaires et les animaux agrégés, il y a une transition : natura non facit saltus. Il y a- des animaux qui n’ont encore qu’une individualité, mais qui présentent une série d’organismes. Il nomma ces animaux zoonites.
C’était reporter, par une généralité hardie, les idées de Goethe et de Dupetit-Thouars dans la zoologie. Dans le règne animal, le zoonite représente l’arbre dont toute la vie semble se répéter dans chaque bourgeon. Etienne Geoffroy Saint- Hilaire, qui savait deviner les hommes aussi bien qu’interpréter la nature, qui, sur un premier mémoire, avait prédit tout ce que fut Cuvier, écrivit à Moquin-Tandon pour le féliciter de sa théorie et l’engager à poursuivre ses études dans la voie philosophique.
Moquin-Tandon appartenait dès lors, en histoire naturelle, à l’école philosophique qui avait produit Gœthe, de Candolle et Geoffroy Saint-Hilaire.
Lorsque éclata, en 1830, entre Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier, cette lutte mémorable dans laquelle il n’y eut pas de vaincu, Moquin-Tandon avait ses préférences bien marquées : il était du parti de Geoffroy ; mais, avec l’indépendance de son esprit, il observa les causes qui rendirent la lutte indécise. Geoffroy Saint-Hilaire ne pouvait s’arrêter à cette étude précise des détails et des différences dans laquelle Cuvier
plaçait toute la science, et il ne lui manquait, pour triompher, que les armes de son adversaire.
« L’unité de composition, dit Moquin-Tandon, et les lois secondaires qui en dérivent, se sont introduites peu à peu dans les idées, dans, les livres et dans l’enseignement; elles ont produit les résultats les plus féconds et préparé l’heureuse transformation de la science.
» La nouvelle doctrine, comme disait Goethe, n’est autre chose que la confirmation des principes de Leibnitz, qui définissait l’univers, l’unité dans la variété. L’histoire naturelle ainsi comprise est la première des philosophies.
» En résumé, Cuvier défendait la doctrine des différences, et représentait l’école analytique. Geoffroy soutenait la doctrine des ressemblances, et personnifiait l’école synthétique. L’un était l’historien de la nature, l’autre voulait en être l’interprète. »
Moquin-Tandon vint à Paris en 4834. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire l’accueillit comme un ami ; il trouvait en lui, sous le charme d’un esprit piquant, l’attrait d’un penseur profond. Quelquefois le jeune homme voyait arriver de bon matin, dans sa petite chambre, le grand savant, qui s’asseyait familièrement sur le pied du lit, et passait une partie de la journée à développer ses théories à son jeune ami, qui savait si bien le comprendre.
Moquin-Tandon était de l’âge d’Isidore Geoffroy, ils se lièrent d étroite amitié. Les mêmes goûts, les mêmes débuts, jusqu aux particularités du choix de leur carrière, les con-
seils du même maître, tout les rapprochait. Que de jouissances communes ils éprouvaient dans ces belles études, qu’ils avaient failli l’un et l’autre ne pas connaître ! Moquin-Tandon avait été, en effet, pendant deux ans, dans la maison de commerce de son père, et le jeune académicien de vingtsept ans s’applaudissait d’avoir échappé aux conseils qu’on donnait à sa famille, de lui faire chercher fortune dans l’industrie.
Isidore Geoffroy avait fait son livre sur les monstruosités animales. Son père ne crut pas pouvoir donner à Moquin un conseil plus paternel que de lui dire : « 11 faut que vous fassiez une tératologie végétale. » Moquin-Tandon fit paraître, en 1841, ses Éléments de tératologie végétale , obéissant ainsi à la mission de son maître et se rapprochant par un point de plus de son ami.
Auguste de Saint-Hilaire, en présentant cet ouvrage à l’Institut, disait :
« Pendant les deux derniers siècles, on a cité, dans les recueils scientifiques, une foule de faits anormaux, mais on n’avait pas su les lier entre eux ; c’est ce que fait aujourd’hui M. Moquin-Tandon : il s’attache à prouver que les anomalies végétales peuvent être ramenées à des principes communs, et montre que les lois qui régissent ces anomalies ne sont autres que celles de l’organographie. »
C’était un nouveau monument élevé dans l’école philosophique.
Lorsqu’en février 1854, Moquin-Tandon se présenta comme
candidat dans la section de botanique à l’Académie des sciences, il trouva un défenseur ardent de sa candidature dans Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, qui,- alors qu’il semblait tout entier occupé à la création de notre Société, savait suffire aux exigences d’un double professorat et aux devoirs sacrés pour lui de l’amitié.
Isidore Geoffroy l’amena bientôt dans sa seconde famille, au milieu de vous, messieurs, et vous l’avez vu, assis à votre Conseil, prendre une part active à vos délibérations et à vos travaux.
Ce qui nous rendait surtout son concours précieux, c’est qu’il n’avait pas étudié seulement une branche de l’histoire naturelle, mais qu’il était à la fois zoologiste et botaniste. Cette variété de connaissances lui permettait de suivre et de diriger, avec des vues d’ensemble, les différentes branches de notre œuvre. 11 avait à la fois l’initiative et la prudence, deux vertus si nécessaires dans une assemblée composée, comme la nôtre, d’éléments divers, et s’il savait qu’il faut essayer pour réussir, il estimait que le premier succès est d’éviter un revers.
Dans la série de ses travaux est une note publiée en 1830 sur une plante textile, l’Ortie de la Chine (Urtica nivea).
Vous voyez, messieurs, que, plus de vingt ans .avant la formation de la Société d’acclimatation, Moquin-Tandon se proposait déjà le but que nous poursuivons en commun, et voulait créer à son pays une nouvelle source de prospérité. Vous vous êtes plusieurs fois occupés de l’Ortie textile ; mais,
si le devoir du savant était de nous signaler cette plante à cause de la beauté de ses fils, notre tâche, à nous, qui devons faire l’application, était de voir si la culture en pouvait entrer dans notre économie agricole.
Les questions qui nous sont soumises sont complexes. 11 faut d’abord que la plante ou l’animal puisse vivre sous notre climat, mais il n’est pas moins essentiel de savoir quel service ce nouveau venu pourra rendre. En agriculture, la question économique est la première de toutes : il faut que toute opération donne un bénéfice à celui qui l’entreprend ; autrement l’essai restera une simple curiosité scientifique ou un caprice d’amateur.
Moquin-Tandon tenait compte de ces deux conditions, et il n’encourageait que les entreprises qu’il croyait les réunir.
L’examen de la flore du Brésil qu’il avait fait en classant les herbiers rapportés par Auguste de Saint-Hilaire, la connaissance parfaite qu’il avait de la culture de l’Olivier dans le midi de la France, lui permirent de s’occuper utilement de l’introduction de cet arbre au Brésil. Il suivait avec prédilection cette tentative ; il comprenait, comme le fondateur de notre institution, qu’il n’y a pas de frontière pour le bien, et le succès de cette acclimatation de l’autre côté de l’Océan eût été pour lui une douce recompense de ses efforts. Il ne lui a pas été donné de connaître les résultats ; mais si l’Olivier devient pour le Brésil ce qu’ont été la Canne à sucre et le Café pour la Martinique et Bourbon, c’est à Moquin-Tandon et à vous,
messieurs, qu’un peuple entier devra reporter sa reconnaissance.
Personne ne jugeait d’une façon plus sage que lui les questions d’acclimatation ; il cherchait la chose sans s’inquiéter trop du sens du mot : il serait bien temps qu’on ne disputât plus sur la valeur des termes.
Une plante peut-elle, par des étapes successives, passer des pays chauds dans les pays tempérés, et, après une série de générations, l’espèce donne-t-elle des individus capables de supporter un plus grand abaissement de la température? L’expérience a montré que cette idée, spécieuse de prime abord, était fausse. Ce n’est pas là ce que signifie pour nous acclimatation.
Une plante importée d’une autre flore peut-elle vivre à elle seule comme dans une nouvelle patrie, et devenir sauvage sans être étouffée par les plantes indigènes, c’est la naturalisation. Les exemples en sont très-rares, et, parmi les plantes généralement connues, il n’ y a guère que le faux Acacia qui se reproduise de lui-même et sache maintenir son droit de conquête.
Mais poursuivrons-nous l’introduction de plantes et d’animaux pour les abandonner à eux-mêmes ? Peu nous importe qu’ils aient toujours besoin de la main de l’homme; nous ne voulons pas changer la faune et la flore des déserts. C’est dans les pays habités, civilisés, que nous voulons ajouter un élément de prospérité. Lorsque nous jetons un coup d’œil sur les plantes de notre agriculture, sur les arbres de nos jardins,
nous voyons que tous sont d’origine étrangère ; nous voyons aussi qu’ils périraient tous, si l’homme s’interrompait dans son travail et dans ses soins. C’est, nous le savons, une œuvre artificielle que nous faisons et qui restera toujours subordonnée à la surveillance de l’homme ; nous avons besoin d’une incessante activité pour diriger la nature : nous ne pouvons pas la refaire, ce serait toucher à l’œuvre de Dieu !
Moquin-Tandon avait été désigné par de Candolle comme un des continuateurs du Prodrome. En 18ZI9, il fit paraître, dans la deuxième partie du XIII e volume, la monographie des Phytolaccacées , des Salsolacées , des Basellace'es et des Amarantacées.
Pendant les vingt années qu’il passa à Toulouse, il travailla sans relâche. Ses ouvrages manuscrits ou publiés embrassent, comme l’a dit dans une autre enceinte un de nos éminents collègues, M. Cosson, toutes les branches de la botanique : « Ils se rapportent à la botanique générale, à l’organographie, à la physiologie, à la tératologie, à la botanique descriptive, et à la botanique dans ses rapports avec la médecine, l’agriculture et l’horticulture. »
Nommé à la chaire d’histoire naturelle médicale à la Faculté de Paris, Moquin-Tandon fit alors paraître son grand ouvrage de zoologie sur les Mollusques terrestres et fluviatiles. Dans cet ouvrage, s’il savait s’élever à de hautes considérations philosophiques, il poussait aussi loin que personne l’étude des détails et la précision de l’anatomie. Anatomie, physiologie , classification, usages , mœurs des Mollusques, tout
6st traité avec 1 b même ordr6 6t la meme scrupulôusô exactitude.
Les Mollusques marins n’avaient pas échappé à ses études, et il réservait pour un autre ouvrage les renseignements qu’il avait recueillis sur une branche importante de l’industrie de nos côtes, l’ostréiculture. Il admirait les beaux et utiles travaux d’un de ses collègues à l’Institut, M. Coste, que la Société d’acclimatation est fière de compter parmi ses membres. C’est qu’il comprenait toutes les richesses que promet à la France la culture de la mer; il avait vu, non sans étonnement, les marais d’Arcachon devenir de riches viviers, les plages vaseuses de l’île de Ré, subitement couvertes de ces Mollusques, changer la fortune des habitants ; il sentait, comme M. Coste, que ce n’est pas là seulement une question de science, mais une question d’économie politique, qui doit porter une salutaire perturbation dans le régime administratif de nos côtes, et il disait : « La culture des fruits de la mer est une branche d’industrie extrêmement féconde, que tous les gouvernements devraient encourager. »
La Société d’acclimatation ne reste pas inattentive à de telles questions. Elle avait chargé l’un de ses membres, M. Gillet de Grandmont, d’aller étudier à Concarneau les essais de pisciculture commencés par M. Coste, et, après avoir entendu le rapport qui lui a été fait, elle est plus que jamais convaincue qu en s associant aux travaux de ce savant, elle rendra un grand service au pays.
Chargé de l’enseignement de la jeunesse, Moquin-Tandon
était sobre de théories, parce qu’il savait que les théories ne peuvent être que le résultat de l’étude, et que c’est vers l’étude, moins séduisante, qu’il faut diriger les jeunes gens. Dans ses cours à la Faculté de médecine, il poussait peut-être même trop loin l’examen des détails et semblait s’attarder à des minuties ; c’étaient la variété de son savoir et la précision de sa mémoire qui débordaient. Tout le monde appréciait le plan de ses leçons, sa méthode, sa facilité d’élocution, et cette main merveilleuse qui peignait à l’instant aux veux ce que sa bouche savait si bien décrire à l’intelligence.
Pour donner des points de repère aux étudiants, il usait et abusait peut-être quelquefois delà classification et des tableaux de divisions et de subdivisions; mais c’était là l’excès de cette qualité qu’il avait au plus haut point, l’ordre, l’ordre qu’il apportait dans toute sa vie, dans ses travaux, dans son administration et jusque dans ses délassements.
De l’ordre naît le goût des collections, qui, sans ordre, sont impossibles.
Directeur du jardin des plantes de Toulouse, il avait réuni dans ce jardin toutes les plantes pyrénéennes. Appelé à Paris, il avait reformé, sans augmenter les dépenses de son budget, la collection des plantes médicinales du jardin de la Faculté de médecine de Paris. Il n’avait pas quitté sans regret son jardin de Toulouse, et ce fut un vif chagrin pour lui de voir détruire par des travaux d’édilité parisienne les nouvelles richesses qu’il se plaisait à amasser pour l’instruction de ses élèves.
Enfant, il avait commencé une collection d’œufs d’oiseaux
qu’il allait toujours enrichissant, et ceux de vous, messieurs, qui s’occupent d’ornithologie, se rappellent avec quelle familiarité charmante il s’approchait, à la fin des séances, de ceux qui avaient parlé de la richesse de leurs volières ; leur demandait un œuf frais, si c’était possible, ou déjà couvé, ajoutait-il aussitôt, si l’amateur semblait hésiter à faire le sacrifice même d’une seule de ses espérances.
Scrupuleux à accomplir ses devoirs, il avait publié, pour les élèves qui suivent les cours de médecine, des j Éléments de zoologie et de botanique. Esprit pratique, il comprenait que l’étudiant en médecine est souvent surchargé d’études accessoires, et il n’exigeait de lui que la connaissance de l’histoire naturelle médicale. Ces livres ne sont pas conçus sur un plan scientifique ; mais leur plan, tout bizarre qu’il est, est le cachet de leur utilité.
Ces travaux, ces publications, cet enseignement, auraient, suffi pour remplir une carrière plus longue que celle de Moquin-Tandon.
Qu’il me soit permis de déchirer un voile et de faire apparaître devant vous, sous cette même figure, un érudit et un poète. La science se mêlait toujours un peu à l’érudition et à la poésie, et de cette alliance sont nées ces œuvres délicieuses dans lesquelles Moquin-Tandon mettait tout son esprit et toute son âme, en se cachant sous un pseudonyme.
Pourquoi se dérobait-il ainsi à la juste célébrité qui eût accueilli ses œuvres littéraires? En rougissait-il, les trouvait-il indignes de lui? Non ; mais il connaissait les hommes, il savait
que de cette foule d’ennemis inconnus qui entoure les savants partiraient des cris de blâme et d’envie. C’était déjà trop d’être à la fois zoologiste et botaniste, l’un nuisait à l’autre. Les temps ont changé depuis la Fontaine, et l’exemple de la chauve-souris n’est plus à suivre. Les doubles mérites seraient aujourd’hui la cause d’un double dommage. Il craignait la lutte ; il sacrifiait volontiers une partie de sa réputation pour qu’on le laissât tranquillement jouir de l’autre. « Je me félicite, disait-il, de n’avoir jamais engagé de polémique avec personne et de n’avoir réponduA aucune des attaques directes ou indirectes, aigres-douces ou virulentes, dont j’ai étéTobjet. » Mais s’il achetait ainsi le repos, il se vengeait innocemment, dans ses lettres intimes, de ceux qui lui imposaient cette contrainte. Quelque temps avant sa mort, il écrivait à l’un de ses amis :
« Ayant l’esprit passablement original et ayant beaucoup travaillé (remarquez, messieurs, que c’est une confidence intime), j’ai vu et retenu considérablement de faits, lesquels n’ont pu trouver place dans mes livres ni dans mes cours, parce qu’il faut être sérieux et très-sérieux à l’Institut, à l’Académie et à la Faculté. Or, ce que j’ai écrit de mieux dans ma vie d’études est certainement mon Carya magalonensis , petit livre qui m’a fait beaucoup de tort dans le temps : il est convenu qu’un herbivore ne peut être qu’herbivore. Eh bien ! ledit petit livre, quand on s’est aperçu que je n’en disais plus rien, que je le regardais (je faisais semblant) comme une juvénilie sans conséquence, ou comme une erreur d’étudiant,
ou comme un péché de botaniste, on en a fait, et l’on en fait encore un chef-d’œuvre, ni plus ni moins, à tel point qu’on me sondait dernièrement pour savoir si je n’aurais pas la velléité d’arriver à l’Académie des inscriptions et belleslettres. Si j’avais continué mes travaux sur la langue romane, on m’offrirait une clinique médicale, et si j’avais du goût pour la pratique médicale, on me proposerait peut-être une direction de chemin de fer. »
Les œuvres littéraires de Moquin-Tandon, toutes en langue romane ou en patois provençal, ont paru ou paraîtront sous le nom d’André Frédol ; la plupart sont encore en manuscrit entre les mains de son fils, qui continue l’œuvre de son père, interrompue par la modestie ou par le temps.
Le Carya mayalonensis, pour lequel Moquin ne pouvait pas taire ses prédilections, a eu une fortune singulière. Fruit d’une connaissance profonde de la langue romane et de l’histoire du temps, il a été mis au jour par son auteur comme un manuscrit du xrv e siècle.
La mosaïque était si bien faite, que l’espiègle érudit ne put résister à l’envie d’en envoyer un exemplaire à Raynouard, alors l’arbitre de la littérature romane. Mais en même temps il lui écrivait pour le prévenir de son innocente supercherie. Il partait pour Genève, et il chargea son domestique de mettre la lettre à la poste. Lorsqu’il revint, il retrouva la lettre sur son bureau. Raynouard, dans une lettre de remercîment, avait bien voulu prendre le Carya pour un manuscrit véritable ; mais il ne l’a point cité dans son Lexique roman.
Moquin avait commis une faute qu’un homme d’esprit ne doit pas réparer, et vous le connaissiez assez pour savoir qu’il ne la répara pas.
L’avenir d’André Frédol était assuré dans le monde littéraire. Moquin le dota de toutes ses œuvres non scientifiques. C’est lui qui publiera ses contes et ses poésies. La ravissante Histoire d'une souris laissera voir, sous des traits plaisants, le moraliste; satire piquante, mais sans venin, des mœurs de son pays, des habitudes et des ridicules des savants, elle fera rire sans blesser. Et peut-être la souris pourra-t-elle corriger quelques-uns des travers des hommes.
Le poëte tendre et gracieux se découvrira dans le recueil de poésies que Moquin intitula, en botaniste, par souvenir pour un arbre de sa terre natale, les Jujubes de Montpellier.
Malgré le charme de toutes ces œuvres, je les aurais passées sous silence, et j’aurais laissé à Frédol seul une gloire que Moquin lui avait abandonnée, si ce pseudonyme n’avait pas hérité du plus bel ouvrage peut-être de son désintéressé patron.
Le Monde dé la mer est un livre où la science a assez de place pour que le savant eût pu l’avouer hautement; mais Moquin-Tandon avait écrit : « Mon nom ne sera pas sur le frontispice », et nous nous inclinons devant le respect d’une famille pour les volontés dernières de celui qu’elle a perdu.
C’est dans le Monde de la mer seulement que nous voyons Moquin tout entier : l’ordre et la méthode qu’il apportait à tout, la précision rigoureuse des détails, les saillies vives et
piquantes de son esprit, la malice innocente de sa critique, l’élévation de son âme et la grandeur éloquente de son style.
« La nature active, dit-il, ou, en d’autres termes, la puissance créatrice, ne ressemble en rien à la puissance humaine, qui essaye, qui prend de la peine, qui n’aboutit pas toujours. Dieu n’a jamais eu besoin de tentatives ni d’efforts, il a toujours fait ce qu’il a voulu et dans le temps qu’il a voulu. »
Tel est l’homme que nous avons perdu. La veille de sa mort, nous l’avions encore vu dans la plénitude de son intelligence et avec toutes les apparences de la santé. Il souffrait cependant depuis longtemps, et il prévenait souvent les siens de sa fin prochaine. Sa pensée se reportait alors vers sa terre natale, et le poëte mélancolique s’écriait : « Pauvre jujubier, il se fait vieux, il n’est plus sous son ciel bleu, entre le Lez et la Maoussou. Il est allé loin, bien loin. On l’a même transplanté deux fois ; un arbre transplanté ne peut avoir ni bonne tête ni bon fruit. Pauvre jujubier, il a fini par prendre racine dans un jardin de Paris : méchant terrain pour sa santé, méchant soleil pour ses jujubes. »
La sérénité de son âme l’emportait sur ses souffrances, et, quelques heures avant sa mort, il écrivait encore une phrase, la dernière qu’il ait écrite, où se reflète peut-être sa dernière pensée :
« L’Océan est, pour des milliards d’animaux, un élément de vie et de santé; il y a de la joie dans ses flots, il y a du bonheur sur ses rives, il y a du bleu partout. »
Il sentait que, pour les hommes qui ont passé sur la terre en faisant le bien, il y a de la joie sur l’autre rive, il y a la vie partout.