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Eloge de Philippe Ricord, prononcé à la Société de chirurgie

Ce n’est,pas sans appréhension que j’aborde aujourd’hui la partie la plus difficile de la tâche qui incombe à votre secrétaire général. Lorsque je fus appelé par vos suffrages à ce poste d’honneur, j’étais tout à la satisfaction, légitime assurément, d’avoir été par vous jugé digne de l’occuper. L’obligation d’être assidu à vos séances et de prendre part à là direction de vos travaux ne m’effrayait pas; il ne fallait pour cela qu’un peu de zèle et de bonne volonté, J’oubliais volontiers que, l’année écoulée, vous attendriez de moi davantage ; que j’aurais, à l’exemple de mes prédécesseurs, ces maîtres dans l’art de bien dire, à rappeler dans cette enceinte le souvenir de ceux de nos collègues qui ne sont plus, et à les louer dignement. Combien d’entre vous eussent été mieux qualifiés pour une pareille entreprise! Vous en avez décidé autrement et je m’incline, me souvenant que si mon inexpérience est grande, votre indulgence ne l’est pas moins.

Aussi bien, par une sorte de bonne fortune, dirais-je, si le mot était ici de mise, Ricord, dont je vais essayer de retracer la vie et de rappeler les travaux, occupe-t-il dans l’histoire médicale contemporaine une place dont il serait difficile à l’écrivain le moins habile de diminuer l’importance.

Puissé-je réussir, du moins, à mettre en bonne lumière l’existence si mouvementée de notre collègue, si brillante à la fois et si féconde ; à vous montrer cet homme, par certains côtés vraiment remarquable : arrivant à Paris dans sa vingtième année, presque sans ressources; franchissant à force de travail et d’intelligence

les premières étapes de sa carrière; emportant de haute lutte la position qu’il ambitionnait dès sa jeunesse; gagnant par sa science, par sa pratique heureuse et, je puis bien le dire, parla grâce et le charme de son commerce, un renom auquel bien peu parmi nous sont parvenus ; — mourant enfin chargé d’ans et de gloire, et laissant après lui une œuvre qui dans ses grandes lignes lui survit et semble, comme la vérité même, à l’épreuve du temps et de la critique.

Philippe Ricord naquit à Baltimore (Maryland, États-Unis), le 10 décembre 1800. Originaire de Grasse (Alpes-Maritimes), sa famille était depuis longtemps établie à Marseille, où son grandpère, médecin des hôpitaux de la ville, avait exercé avec succès la profession que devait illustrer son petit-fils. Le père de Ricord ne fut pas médecin ; il se voua au commerce et occupait un rang honorable parmi les armateurs de Marseille. Il serait sans doute resté dans cette ville sa vie durant, s’il n’avait été contraint d J émigrer. Ricord aimait à raconter les circonstances de la fuite de ses parents. On était sous la Terreur. Un soir, où Ricord père était allé au bal avec sa famille, on vint l’avertir qu’il était inscrit sur la liste des suspects et que son arrestation aurait lieu le lendemain matin, peut-être même dans la nuit. Son parti est vite pris. Il ne rentre pas dans sa maison, se dirige en toute hâte avec les siens, tous en habit de soirée, vers le port et monte dans une barque qui le conduit en rade rejoindre un bateau qu’il savait en partance. Le lendemain, au point du jour, il faisait voile pour l’Amérique.

M me Ricord, mariée avant quinze ans, avait alors un fils et trois filles. Trois autres enfants naquirent en Amérique, une fille et deux fils. L’un de ceux-ci, né en 1798, était Alexandre Ricord, qui suivit aussi la carrière médicale et fut correspondant de notre Académie de médecine; l’autre était Philippe Ricord, notre collègue. Ces enfants, que deux années séparaient à peine, furent élevés ensemble sous la direction de leur frère aîné, de vingt ans plus âgé qu’eux, devenu, par la mort de leur père, le véritable chef de la famille.

Les réfugiés français étaient nombreux, à cette époque, aux États-Unis. La plupart étaient sans ressources. Un homme de bien, royaliste passionné, mais qui eut le mérite, rare à toute

époque, de conformer sa conduite à ses convictions politiques, le baron Hyde de Neuville, était parvenu à se soustraire aux recherches de la police de Bonaparte et avait, lui aussi, gagné les États-Unis. Il eut l’idée de venir en aide à ses compagnons d’infortune, en leur procurant les moyens de donner quelque instruction à leurs enfants, et fonda à New-York, sous le nom d ’Economical school, une école où les fils de réfugiés français étaient reçus à des conditions très modestes. Cette institution eut un plein succès. Elle comptait en 1810 plus de deux cents élèves, parmi lesquels les deux jeunes Ricord.

Il ne paraît pas cependant que les deux frères aient longtemps profité de ce bienfait. Leur instruction primaire achevée, ils furent retirés de l’école. Il fallait vivre, gagner le pain de chaque jour, le leur, celui de leur mère veuve et de leurs sœurs. Le frère aîné, reçu docteur et exerçant sa profession avec activité, ne pouvait suffire à tout.

Philippe Ricord accepta, pour venir en aide aux siens, les positions les plus humbles. Il entra successivement chez un boulanger, où il fut préposé à la vente ; dans un bazar, où il émerveilla son patron par la façon dont il sut « faire l’article » ; enfin chez un pharmacien, dont il améliora la situation en apportant plus de soin à l’apparence extérieure des médicaments. Partout il faisait preuve de zèle, en même temps que d’ingéniosité et de bon goût. Partout aussi, l’estimant à sa valeur et désirant le conserver dans leurs maisons, ses patrons lui faisaient des propositions d’avenir. Il n’en accepta aucune ; son ambition était autre. En s’engageant, il spécifiait toujours qu’il aurait ses soirées libres ; il les consacrait, ainsi qu’une bonne partie de ses nuits, au travail. Il avait à cœur de compléter son instruction et de se mettre en état d’embrasser une profession libérale. Déjà sans doute il songeait à la médecine.

Il y préludait en s’occupant avec ardeur d’histoire naturelle, sous la direction de son frère aîné, J.-B. Ricord. Celui-ci, naturaliste distingué 1 , n’hésitait pas, pour poursuivre ou compléter ses recherches, à faire aux États-Unis, au Canada, en Virginie, dans l’Archipel Colombien, de véritables voyages scientifiques. Lorsque ses jeunes frères furent en âge de l’aider, il les emmena avec lui.

1 J.-B. Ricord a publié, sous le titre de : Histoire et recherches expérimentales sur les plantes vénéneuses des Antilles, un ouvrage estimé.

C’est dans une de ces excursions qu’ils firent la connaissance du célèbre naturaliste Lesueur «.

Cette rencontre eut sur la forlune de Ricord une influence capitale.

Le baron Hyde de Neuville, que nous voyons apparaître pour la seconde fois dans la vie de Ricord, avait quitté les États-Unis en 1814, lors de la chute de Napoléon; il y revint en 1816, non plus comme réfugié politique, mais comme ministre de France. Il voulut profiter de la haute situation qu’il occupait en Amérique pour envoyer à Paris certains spécimens (oiseaux, reptiles et poissons) qui manquaient à notre Muséum. Il s’entendit à ce sujet avec Lesueur, qui accepta cette mission et pria les frères Ricord de l’aider à la remplir.

Lorsque la collection fut prête, Lesueur proposa à l’ambassadeur de France de confier aux deux jeunes Ricord, qu’il savait désireux de gagner Paris, le soin d’accompagner le précieux envoi. Hyde de Neuville saisit avec empressement cette occasion d’être utile à des compatriotes dont il connaissait la valeur. Il leur donna, en même temps que les fonds nécessaires au voyage, une recommandation pour Cuvier 2 .

Ricord n’oublia jamais l’importance du service que lui avait rendu en cette circonstance son éminent protecteur. Bien des années plus tard, arrivé à la haute situation qu’il occupait à Paris, il recevait, dans son bel hôtel de la rue de Tournon, la visite du baron Hyde de Neuville. — « Que de magnificences ! mon cher ami, s’écria celui-ci, je me perds dans votre palais. — Comment cela se fait-il, répondit Ricord, c’est vous qui l’avez bâti. »

Ricord avait vingt ans lorsqu’il arriva à Paris. Les commencements furent pénibles. Les deux frères, sur la recommandation d’Hyde de Neuville, avaient été nommés conservateurs des collections qu’ils avaient apportées, mais les émoluments attachés à cette

1 Lesueur venait de faire, de concert avec Pérou, un voyage scientifique aux terres australes sous la direction du capitaine Baudin et de L. de Freycinet (1800-1804).

- Les archives du Muséum font en effet mention — ainsi qu’a bien voulu s’en assurer, à ma demande, mon excellent ami le D r Fisher — d’un envoi, fait en 1820, par Hyde de Neuville, ambassadeur aux États-Unis, et Lesueur, naturaliste, de caisses d’animaux (oiseaux, reptiles, poissons) confiées aux soins des frères Ricord.

place ne suffisaient pas pour les faire vivre tous deux. Ph. Ricord, pour augmenter ses ressources, utilisa sa connaissance de l’anglais; il donna des leçons dans quelques pensionnats du quartier Latin, et traduisit pour le chevalier de Fercussac des ouvrages d’histoire naturelle.

Hyde de Neuville, de retour à Paris, touché de son infortune, lui proposa une place de voyageur naturaliste attaché à l’ambassade. C’était le pain assuré et une situation en rapport avec ses goûts. Il n’accepta pas cependant : il aurait été obligé de quitter Paris et de renoncer à la carrière médicale.

Devenir médecin, comme son grand-père, comme son frère aîné, demeurait le véritable objectif de Ricord. Un an avant son départ d’Amérique, il avait commencé, sous la direction du D r Rousseau, des études en ce sens. Il voulait les continuer. Aussi suivit-il avec empressement le conseil de Cuvier, qui l’engageait à entrer au Val-de-Grâce dans le service de Broussais, alors en pleine gloire. Il n’y resta pas longtemps ; trois semaines plus tard, il était admis en qualité d’élève externe dans le service de Dupuytren, à PHôtel-Dieu.

Ce fut pour Ricord une époque de travail acharné. Retenu par l’hôpital le matin, par ses leçons dans la journée, il ne lui restait que ses soirées et ses nuits pour le travail. Grâce à un savant entraînement, il arriva à raccourcir le temps qu’il passait dans son lit et put bientôt, sans compromettre sa santé, ne donner que cinq heures sur vingt-quatre au sommeil.

De tels efforts ne tardèrent pas à avoir leur récompense. Le 4 décembre 1822, Ricord était nommé, au concours, interne des hôpitaux, le douzième de sa promotion.

Il fut d’abord attaché au service de Dupuytren ; mais après peu de temps il dut se retirer, voici à quelle occasion : Dupuytren venait d’inventer son entérotome pour la section de l’anus contre nature ; il pria son interne de rechercher ce qui avait été fait à l’étranger sur ce sujet. Ricord n’eut pas de peine à établir que le D r Physik, de Philadelphie, avait, en 1809, exécuté une opération analogue à celle dont le chirurgien français avait eu l’idée en 1813. Il avait inscrit ces mots en tête de son travail :

Amicus Plato, sed magis arnica veritas.

Dupuytren ne lui sut aucun gré ni de sa découverte ni de sa

franchise. Il eut avec lui une vive discussion, à la suite de laquelle Ricord quitta l’Hôtel-Dieu.

Il passa à la Pitié dans le service de Béclard, qui, peu après (1825), mourait et était remplacé par Lisfranc.

Le 5 juin 1826, Ricord soutenait sa thèse sur Diverses propositions de chirurgie et était reçu docteur en médecine. Ge titre ne lui suffisait pas. Il rêvait de concourir pour les hôpitaux et d’arriver, à son tour, à être compté parmi les maîtres. Mais aucune place n’était vacante, aucun concours n’était annoncé. Il dut en attendant, pour vivre, se résigner à s’éloigner de Paris.

Il s’installa à Olivet, près d’Orléans, où il mena, pendant un an, la rude vie de médecin campagnard. C’était là encore un souvenir de jeunesse qu’il aimait à rappeler dans ses vieux jours. Il faisait ses visites à cheval, monté sur une maigre et vieille haridelle, abandonnée par les cosaques lors de l’invasion ; pauvre bête qui ne méritait pas assurément le nom de Fend l’air, que Ricord lui avait donné par ironie. La sage allure du coursier était au reste précieuse au cavalier, qui consacrait au travail les longues chevauchées à travers la campagne. Jamais il ne partait sans avoir dans les fontes de sa selle, avec quelques médicaments d’urgence, des livres ou ses notes d’étudiant qu’il consultait en route. Il savait que, d’un jour à l’autre, il pouvait être rappelé à Paris par l’annonce d’un concours pour le Bureau central, et il se tenait prêt à affronter la lutte.

Ce jour tant désiré arrive enfin. Ricord abandonne aussitôt sa clientèle naissante et, après de brillantes épreuves, est nommé chirurgien du Bureau central.

Par malheur, le concours, pour je ne sais quel vice de forme, fût cassé. Un esprit moins bien trempé se serait abandonné , au découragement. Ricord ne se laissa pas abattre. Rester à Paris, attendre l’ouverture d’un nouveau concours, il n’y pouvait songer. Il repartit donc, mais cette fois s’éloigna moins de la capitale : c’est à Crouy-sur-Ourq, près de Meaux, qu’il planta sa tente.

11 y eut grand succès et laissa dans le pays un souvenir aujourd’hui encore vivant. Il avait, pour ne pas porter ombrage à ses confrères et pour se réserver plus de temps pour le travail, trouvé un moyen fort ingénieux. Il fit savoir qu’il ne verrait de malades qu’en consultation avec les médecins du pays. Ceux-ci étaient pour la plupart des officiers de santé, pour qui les conseils d’un

homme de la valeur de Ricord étaient précieux. Ayant, d’autre part, la certitude qu’il ne ferait rien pour détourner leurs clients, ils n hésitaient pas a s’adresser a lui. Cette combinaison avait pour Ricord cet avantage qu’en se donnant moins de peine il gagnait plus d’argent. Trois ans plus tard, lorsqu’il revint à Paris, appelé par l’annonce de l’ouverture d’un nouveau concours, il emportait avec lui dix mille francs d’économies.

Cette fois il fut bien et dûment nommé. Ce n’était pas un mince succès. Ricord n’avait passé ni par l’adjuvat ni par le prosectorat, étapes que devaient nécessairement franchir ceux qui aspiraient alors au titre de chirurgien des hôpitaux; d’autre part, parmi ses concurrents on comptait des hommes tels que Laugier, Guersant fils, les Bérard, qui avaient en leur faveur, outre leurs mérites personnels, de puissants patronages.

Ricord touchait donc enfin au but; mais le jeune chirurgien des hôpitaux restait pauvre, presque inconnu à Paris, et ne pouvait espérer un rapide succès de clientèle. Il ouvrit alors, à la Pitié, un cours particulier de médecine opératoire très suivi, qu’il continua pendant trois ans.

Il attendait ainsi le moment où, de chirurgien du Bureau central, il deviendrait chirurgien titulaire. L’attente menaçait d’être longue. Une circonstance heureuse le servit. La place de chirurgien de l’hôpital du Midi devint vacante; l’administration exigea de celui qui la prendrait l’engagement de la conserver pendant cinq ans. Aucun des collègues de Ricord, auxquels l’ancienneté donnait le droit de choisir, ne voulut accepter cette condition. Ricord, mieux avisé, n’hésita pas à s’y soumettre. On sait ce qui en résulta pour lui : ce prodigieux changement de fortune qui, en quelques années, fit du jeune docteur, toujours préoccupé de subvenir à ses moyens d’existence, le praticien le plus connu des deux monde».

On a proposé de donner à l’hôpital du Midi le nom d hôpital Ricord. Aucun changement de dénomination ne serait mieux justifié. Ricord passa au Midi trente ans, toute la période de sa vie active. Il y fit des leçons qui eurent un éclat et un retentissement inouïs, et sut s’y entourer d’une pléiade d’élèves qui allèrent vulgariser en France et à l’étranger les doctrines du maître. Plusieurs d’entre eux, devenus célèbres à leur tour, se glorifient

d’appartenir à Y Ecole du Midi, qui prendrait justement, elle aussi, le nom d ’École Ricord.

Aujourd’hui que les idées défendues par Ricord sont tombées dans le domaine public et devenues de connaissance vulgaire, il est difficile de se rendre exactement compte du chaos où se débattaient ceux qui, en 1830, s’occupaient de maladies vénériennes i .

Les syphiligraphes se partageaient à cette époque entre deux écoles, soutenant des doctrines diamétralement opposées.

L’une, l’école ancienne, traditionnelle, admettait l’existence d’un virus syphilitique, dont l’introduction dans l’économie déterminait l’apparition d’accidents primitifs et consécutifs, locaux et constitutionnels, contre lesquels le médicament le plus sûr et le plus actif était le mercure. Ainsi formulée, la doctrine que défendaient les maîtres de cette école était simple et à l’abri de toute objection. Malheureusement les identistes, comme on les a appelés, avaient trop étendu le cadre du mal syphilitique vrai ; ils identifiaient tous les accidents vénériens : chancres, bubons, plaques muqueuses, végétations, blennorrhagie, etc., les rapportant tous à la même et unique cause, la contamination par le virus syphilitique. Ils étaient ainsi amenés à administrer partout et toujours le mercure, s’exposant à discréditer, par l’abus même qu’ils en faisaient, un médicament d’une incontestable efficacité.

Bien différent était le langage de la seconde école, de l’école dite physiologique, celle de Broussais et de ses élèves. Pour elle, la syphilis était une affection d’ordre et d’origine purement inflammatoires; le prétendu virus vénérien n’existait pas, partant toute médication spécifique devenait absolument inutile. Le mercure était proscrit comme un médicament dangereux, véritable poison auquel on rapportait la plupart des accidents ultimes de la maladie.

Ricord n’eut pas de peine à triompher de ces derniers adversaires. Leurs théories étaient évidemment poussées à l’extrême et les arguments sur lesquels ils les appuyaient singulièrement fragiles.

1 Voir, à ce sujet, les deux curieuses et intéressantes professeur Fournier, à l’hôpital du Saint-Louis, peu après (Union médicale, 1889, t. I, p. 709 et suiv.)

leçons faites, par le la mort de Ricord.

Il n en fut pas de même pour les identistes. Leur enseignement, qui se rattachait à des idées devenues classiques depuis Hunter, contenait une certaine part de vérité et était professé par des hommes tels que les Cullérier, l’oncle et le neveu; Lagneau et l’école de l’hôpital Saint-Louis, représentée par Cazenave, Devergie, Gibert. A ses côtés mêmes, à l’hôpital du Midi, Ricord devait trouver un contradicteur opiniâtre, Vidal (de Cassis), aigri par la maladie et par l’adversité, qui combattit son collègue avec un véritable acharnement.

De quelles forces disposait Ricord pour la lutte qu’il allait soutenir ? Son bagage personnel était médiocre, pour ne pas dire nul. Il s’était, nous l’avons vu, jusqu’à son entrée à l’hôpital du Midi, occupé d’histoire naturelle, d’anatomie, de chirurgie, de médecine opératoire, mais jamais, d’une façon spéciale, d’affections vénériennes. Les données qu’il avait pu recueillir sur ce point, soit dans l’enseignement de ses maîtres, soit dans leurs livres, étaient plus qu’insuffisantes. Mais il avait pour lui un bon sens qu’aucune argutie ne pouvait troubler, une volonté ferme de ne reconnaître pour vrai que ce qu’il aurait observé par lui-même, et, par-dessus tout, un merveilleux instinct clinique qui l’aidait à marcher d’un pas sûr au milieu de toutes les difficultés du diagnostic.

d’ajoute qu’il put disposer, pendant un temps trop court malheureusement, d’un magnifique champ d’étude. En 1830, Lourcine n’existait pas; l’hôpital du Midi réunissait encore les vénériens des deux sexes et de tous les âges. Aucune des formes des maladies vénériennes ne pouvait donc échapper à sa patiente investigation.

Il se mit aussitôt à l’œuvre. Et tout d’abord il songea à améliorer les méthodes d’examen des malades. Faute d’instrument approprié, les affections profondes des organes génitaux de la femme étaient mal connues. Ricord modifia le spéculum, il en vulgarisa l’emploi, et montra quelles ressources peut offrir cét instrument convenablement manié « pour l’étude des maladies vénériennes et leur prophylaxie ». C’est le titre même d’un mémoire qu’il présenta à l’Académie de médecine en 1833.

Il fut aussi le premier à mettre en relief le profit que l’on pouvait tirer, pour la bonne observation des malades, de la méthode des inoculations, véritable méthode expérimentale dont les résultats sont incontestables.

Il sut enfin soumettre ses malades à un interrogatoire rigoureux, devinant leurs réticences, se défiant par-dessus tout de leurs affirmations. « Un malade se présente à vous, disait-il plaisamment à ses élèves : — Docteur, j’ai mal à la bouche.— Mal à la bouche... très bien, mon ami : eh bien ! montrez-moi l’anus. »

Peu à peu la clarté, née de l’étude impartiale des faits, se fit dans son esprit, et il commença son enseignement, cet enseignement célèbre dont le souvenir demeurera vivant dans la mémoire des nombreuses générations d’élèves qui se sont succédé à l’hôpital du Midi. En été, abandonnant l’amphithéâtre, devenu trop étroit, il réunissait ses auditeurs sous les tilleuls du jardin. Là, familièrement, comme un père entouré de ses enfants, pendant une heure, parfois plus, il causait. C’était en effet une causerie plutôt qu’une leçon, causerie aimable, sans pédanterie, d'une langue claire et imagée qui donnait aux faits un singulier relief, souvent égayée d’histoires recueillies à l’hôpital ou en ville, de jeux de mots, de saillies spirituelles tenant constamment l’attention en éveil.

Une vraie foule se pressait autour de lui, foule dans laquelle on comptait de nombreux étrangers attirés par sa réputation grandissante, et bien souvent des hommes du monde, que remplissaient d’aise les propos salés et les gauloiseries du docteur. Je n’ai pas besoin d’ajouter que sous cette forme plaisante se cachait le fonds le plus solide. On en jugera par celles de ses leçons qui ont été publiées, et en particulier par ses Leçons sur le chancre, recueillies, il est vrai, par l’un de ses meilleurs élèves, devenu maître à son tour.

Sur tous les points alors en discussion, il savait prendre parti, appuyant son opinion par une argumentation serrée, qui ne paraissait donner prise à aucune critique.

Il n’arriva pas du premier coup, cela va sans dire, à une conception complète des maladies vénériennes. Tous les jours il s’instruisait lui-même et ne craignait pas de modifier une opinion déjà émise, lorsqu’un argument irréfutable venait lui en montrer la fausseté. Il eut occasion, plus tard, de donner publiquement, et dans une circonstance mémorable, cette preuve d’honnêteté scientifique.

Je ne saurais suivre notre collègue pas ü pas dans cette longue

lutte pour la découverte delà vérité; j’en rappellerai seulement les principales étapes : Séparation absolue de la blennorragie et de la syphilis, individualité propre de celle-ci, qui débute toujours par un chancre « exorde obligé de la syphilis », selon son expression favorite; — le chancre est toujours lui-même accompagné d’un bubon, son compagnon fidèle, « qui le suit comme l’ombre suit le corps. » C’est là l’accident primitif, auquel succèdent, dans un ordre régulier, les accidents secondaires, puis les tertiaires.

A la syphilis ainsi constituée s’applique seul le traitement par le mercure. Rieord formule le mode d’administration de ce médicament, qu’il réserve aux premières périodes de la maladie. Il montre que plus tard, pour combattre les accidents dits tertiaires, rien n’égale l’iodure de potassium, déjà préconisé par Wallace, donné suivant certaines règles qu’il indique.

C’est à lui aussi que l’on doit rapporter la découverte de la dualité du chancre : chancre vrai ou infectant , ne se reproduisant pas par inoculation sur le sujet qui en est porteur, mais toujours suivi d’infection constitutionnelle ; — chancre mou, simple ou non infectant, se reproduisant à l’infini par auto-inoculation, mais ne donnant jamais-lieu qu’à des accidents locaux.

A vrai dire, il fut longtemps avant de formuler nettement cette distinction. Il avait bien écrit que le chancre simple était un « chancre sans vérole », mais il attendait encore pour le rejeter définitivement hors du cadre des accidents syphilitiques vrais. Ce fut un de ses élèves, Bassereau, qui, montrant que les deux formes d’ulcérations avaient des origines différentes, établit nettement qu’il y avait là deux lésions ou mieux deux affections, ayant chacune leur individualité propre. Rieord accueillit avec empressement cette doctrine, qui dérivait, du reste, directement de son enseignement. Bassereau a toujours rapporté à son maître 1 honneur de sa découverte ; il ne se considérait, suivant 1 heureuse expression de M. Fournier, que comme le parrain du dualisme, dont Rieord demeurait le véritable fondateur, le père.

Cet épisode de la vie scientifique de Rieord montre avec quelle prudence il s’avançait dans les voies nouvelles que l’observation ouvrait devant lui, et comme il savait, ainsi qu’on 1 a dit ailleurs, non sans une pointe de malice, suivre le progrès lorsqu’il n’avait pu se mettre à sa tête. Combien sont plus nombreux, et vraiment

néfastes pour la science, ceux qui ferment volontairement les yeux à la lumière lorsqu’ils n’ont pas su la faire luire eux-mêmes !

Ce n’était pas seulement à l’hôpital, et par son enseignement quotidien au lit des malades ou à l’amphitéâtre, que Ricord répandait dans le public médical les idées qu’il défendait.

Je ne saurais citer les nombreux articles publiés par lui dans divers journaux de médecine. C’est dans l’Union médicale que parurent, en 1850, ses fameuses Lettres sur la syphilis, qui eurent un immense retentissement. Sous la forme familière que permet le style épistolaire, Ricord résumait, comme en se jouant, ses idées sur l’évolution et le traitement des maladies vénériennes. Trois éditions successives de ces « Lettres » n’en épuisèrent pas le succès.

Bien auparavant, en 1838, il publiait son Traité pratique des maladies vénériennes, avec ce sous-titre : Recherches critiques et expérimentales sur Iinoculation appliquée à l'étude de ces maladies. C’est dans cet ouvrage, devenu aujourd’hui une rareté bibliographique, qu’il exposait les importants résultats auxquels l’avait conduit la méthode expérimentale des inoculations.

L’année suivante paraissait la traduction du Traité de la maladie vénérienne, de Hunter, traduction faite avec le concours de Richelot père. Les nombreuses notes ajoutées par Ricord à l’ouvrage de Hunter en faisaient un livre d’actualité scientifique.

Son bel atlas, intitulé : Clinique iconographique de T hôpital des vénériens, complétait cette série de travaux didactiques, qui ne forment cependant qu’une partie de l’œuvre de Ricord.

Nommé, en 1850, membre de l’Académie de médecine, qu’il eut l’honneur de présider en 1868, Ricord trouva dans cette enceinte une tribune où sa parole, partie de plus haut que dans sa modeste chaire d’hôpital, devait retentir plus loin. Mais la tâche était aussi moins facile. Il n’avait plus là, devant lui, des élèves bienveillants, comme suspendus à ses lèvres, mais de redoutables adversaires, des maîtres, eux aussi, vieillis, dans la lutte, orateurs habiles, tous unis pour le bon combat contre le novateur qui venait troubler d’antiques croyances.

La lecture des comptes rendus des séances ne peut donner qu’une faible idée des joutes oratoires dont la salle de la

PHILIPPE RICO RD

rue des Saint-Pères fut alors le théâtre. Les jours de grande discussion, ceux où Ricord devait être aux prises avec ses contradicteurs, étaient jours de fête. L’enceinte réservée au public devenait trop étroite. La ville, la cour même, où Ricord avait des admirateurs et, dit-on, des clients, s’y donnaient rendez-vous; mais on y voyait surtout de nombreux confrères, partagés eux-mêmes en deux camps, et prenant, presque malgré eux, parti pour l’une ou l’autre des opinions en présence. Combien de fois quelque saillie ou quelque repartie heureuse ne fit-elle pas éclater des rires et des applaudissements, ou, au contraire, des murmures, que le président était impuissant à réprimer !

Ce fut dans une de ces séances mémorables que Ricord subit une chute éclatante; de moins solides que lui ne s’en seraient pas relevés. Il s’agissait de la contagiosité des accidents secondaires de la syphilis. Trompé par ses inoculations faites sur des malades en puissance de vérole, et par conséquent réfractaires au virus, Ricord n’avait cessé de soutenir, en dépit de toutes les preuves cliniques, que les accidents secondaires n’étaient pas contagieux. Rien, jusque-là, n’avait pu le faire renoncer à cette doctrine.

Or il arriva, en 1859, que l’Académie fut elle-même appelée à se prononcer sur ce point. Le ministre lui demanda son avis sur la question suivante : « Le nourrisson peut-il, en période secondaire, infecter sa nourrice, et vice versa ? »

Une commission fut nommée pour élaborer la réponse à faire. Gibert en faisait partie et fut chargé du rapport. Dans un langage excellent, après une suite d’arguments irréfutables, il finit par conclure à la contagiosité des accidents secondaires. La lecture du rapport achevée, un grand silence se fait dans l’assemblée ; tous les regards se tournent vers celui que les paroles de Gibert ont dû toucher profondément. Parlera-t-il et quelle sera sa réponse ? Ricord n’hésite pas : il se lève, gagne lentement la tribune, et en quelques mots, qui ne sont pas sans grandeur, se déclaré enfin convaincu, confesse qu’il s’est trompé et, devant l’évidence, renie ses convictions de vingt ans.

Un des nombreux biographes de Ricord raconte que, le jour où il soutenait sa thèse de doctorat à la Faculté, il fut argumenté par Richerand, qui lui reprochait d’avoir trop chaudement défendu certaines doctrines, reconnues plus tard fausses, de son maître

Lisfranc. Richerand ajoutait : « J’ai commencé ma carrière chirurgicale, comme vous, environné d’obstacles; comme vous, j’avais commis des erreurs, mais je les ai corrigées plus tard. » « Je m’estimerai heureux, répondit Ricord, si -je parviens à vous imiter, et si un jour je reconnais mes erreurs, je promets de faire tous mes efforts pour m’en corriger. » Trente ans plus tard, le vétéran des luttes d’École et d’Académie tenait la promesse que le jeune docteur avait faite à son maître.

J’ai dit que la chute fut retentissante. Telle fut en effet l’impression du moment. Mais aujourd’hui que ces temps sont loin de nous, on oublie volontiers cette erreur de Ricord qui ne compromettait pas, en somme, l’ensemble de sa doctrine. On se souvient plus volontiers de quelles armes ses adversaires avaient usé pour remporter la victoire. Gibert, pour établir la contagiosité des accidents secondaires, n’avait pas hésité à communiquer la syphilis à des individus sains en leur inoculant la sécrétion d’une plaque muqueuse.

L’argument était sans réplique, mais le procédé employé pour l’établir, contraire à la morale la plus élémentaire. Ricord s’était toujours refusé à se servir de pareils moyens. Ses inoculations n’avaient jamais porté que sur des individus malades.

Ce fut aussi à l’Académie que Ricord prononça ses fameux discours sur, ou mieux, contre la syphilisation. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer les longues recherches entreprises par Auzias Turenne pour établir que l’inoculation du virus vénérien peut rendre un individu réfractaire à la syphilis, ou le guérir s’il est déjà infecté, syphilisation préventive dans le premier cas, curative dans le second.

Quel que soit l’avenir que la doctrine de l’atténuation des virus, entrevue par Auzias Turenne, devenue depuis les travaux de Pasteur une réalité scientifique, réserve à des tentatives de ce genre, il n’est pas douteux que Ricord rendit service à la science et à l’humanité en s’élevant avec force contre les dangereuses pratiques de l’inventeur de la syphilisation.

Il n’eut pas de peine à montrer que la syphilisation préventive, alors même qu’elle donnerait le résultat qu’on en pouvait attendre, était une monstruosité morale. Auzias Turenne ne tarda pas luimême à abandonner ce singulier mode de prophylaxie de la syphilis.

• Restait la syphilisation curative. Mal accueillie en France, elle trouva à l’étranger d’ardents défenseurs. Sperino en Italie, Bœck à Christiania, pour ne citer que les principaux, la pratiquèrent sur une large échelle. Sperino alla jusqu’à faire au même individu soixante et même quatre-vingts inoculations dans une seule séance, et, des relevés de Bœck, il ressort que le nombre de chancres inoculés par lui à chacun de ses malades a été, en moyenne, de 345 ; chez beaucoup, ce chiffre s’est élevé au delà de 70Q> Or, malgré cette abondante « irrigation chancreuse », — l’expression est de Ricord, — la syphilis, dans la plupart des cas, poursuivait son cours.

Eût-on d’ailleurs obtenu quelques résultats, favorables, à quel prix n’eussent-ils pas été achetés ? N’était-ce rien que d’imposer à un malade cette succession d’ulcères, dont plusieurs devenaient phagédéniques et pouvaient être l’origine de complications graves?

Bien plus, en ces temps où la distinction du chancre simple et du chancre infectant n’était pas solidement établie, il pouvait arriver, et il arriva, que l’inoculation hâtivement appliquée à des malades atteints d’ulcération de nature douteuse leur communiquait une infection dont ils seraient, sans ce remède intempestif, demeurés exempts.

Il n’y avait rien à répondre à une pareille argumentation. Aussi, au Congrès international de 1867, lorsque la question revint en discussion, Auzias Turenne resta-t-il à peu près seul à défendre sa pratique.

Sur un point cependant, Ricord, à son insu, fut injuste envers son adversaire. Il lui reprocha, à diverses reprises, et non sans une certaine âpreté, de n’avoir pas voulu expérimenter sur lui-même la méthode qu’il préconisait. Telle était en effet la croyance générale, Auzias n’ayant jamais consenti à faire savoir, de son vivant, s’il s’était ou non inoculé. Il refusait de porter le débat sur ce terrain, ne voulant pas, disait-il, laisser transformer une discussion scientifique en question personnelle. Or, à l’examen que l’on fit de son corps après sa mort, et qu’il avait imposé à ses héritiers, on constata la trace certaine d’inoculations anciennes. Il était, comme il l’écrivait dans son testament, le plus ancien syphilisé du monde. Pendant vingt ans, il avait supporté avec courage, et en silence, les railleries et les sarcasmes de ses contradicteurs, croyant

par là mieux servir la cause à laquelle il se dévouait tout entier.

Ricord ne fut pas seulement un maître en syphiligraphie. Il était aussi chirurgien et tenait à le rappeler. Peu de temps après son entrée à l’hôpital du Midi, il avait pris part à un concours pour l’agrégation de chirurgie (1832). Il ne fut pas nommé et ne se représenta pas. L’hôpital lui restait. Ses salles renfermaient toujours, à côté des vénériens, nombre de malades atteints de lésions chirurgicales diverses, mais intéressant, pour la plupart, les organes génito-urinaires. Il sut appliquer au traitement de ces affections ses qualités de chirurgien et d’opérateur habile. Certains de ses procédés sont devenus classiques.

de rappellerai ceux qu’il inventa pour la cure du varicocèle, et qu’il étendit au traitement des varices des membres inférieurs ; ceux pour l’opération du phimosis, pour l’amputation de la verge, avec suture disposée de telle sorte que l’on évite à coup sûr l’oblitération de l’urètre; pour la castration, pour l’uréthroplastie par transplantation d’un lambeau du scrotum, et d’autres moins importants.

Dans un relevé de ses publications fait par lui-même je compte jusqu’à vingt-trois mémoires exclusivement consacrés à la chirurgie, témoignage de sa ferme volonté de ne pas se laisser absorber tout entier par la spécialité à laquelle il consacrait cependant le meilleur de son temps.

Nommé membre de notre Société en 1844, il cessa bientôt d’être assidu à nos séances. Il n’en continua pas moins à s’intéresser à nos travaux et y prenait même une part active, lorsque venaient à l’ordre du jour des sujets qui lui étaient familiers. Il reparut notamment à plusieurs reprises parmi nous, en 1855, lors de la discussion du rapport de Broca sur la contagiosité des accidents secondaires, de celui de Cullerier sur l’unicité du virus syphilitique, et de la communication de Bonnet (de Lyon) sur le traitement des rétrécissements de l’urètre. Le prix qu’il a fondé, à l’exemple de ses généreux prédécesseurs, et dont il nous a confié la distribution, est une dernière marque du bon souvenir qu’il conservait de la Société, dont il avait été l’un des premiers membres actifs. Le peu de loisir que lui laissait sa clientèle incessamment croissante l’avait seul éloigné de nous.

En effet, dès qu’il eut pris possession de l’hôpital du Midi et

commencé à frapper l’attention par ses leçons et ses premiers travaux, les malades affluèrent. Il dut bientôt quitter sa modeste installation de la rue de Seine, puis celle de la rue de Vaugirard, pour l’hôtel de la rue de Tournon, bien connu des Parisiens, où il a terminé ses jours.

On a souvent décrit les merveilles de ses salons de réception, peuplés d’objets précieux et d’œuvres d’art. Les clients y étaient repartis suivant leurs conditions et suivant leurs sexes, de façon à ménager toutes les susceptibilités, car on ne se vantait pas volontiers d’avoir pris le chemin de la rue de Tournon.

La consultation de Ricord commençait tard et se prolongeait toujours fort avant dans la nuit. La tâche était rude. On raconte qu’il savait parfois s’y soustraire. Sortant par une porte dérobée, il allait faire une rapide apparition soit dans quelque fête mondaine où il tenait à se montrer, soit dans un théâtre où se donnait une représentation importante. Au bout d’une heure il rentrait chez lui et reprenait place dans son cabinet.

Homme du monde, causeur charmant, fin et spirituel, il jouissait manifestement de son succès. Ne l’avons-nous pas vu, l’année même de sa mort, se transporter à l’Hôtel-de-Ville, à un grand bal donné en l’honneur des étudiants, et là, succombant presque à la fatigue, mais plein de vie cependant et le regard joyeux, remerciant d’un signe de tête la foule qui l’entourait et l’acclamait. Ce fut un de ses derniers triomphes.

Vers la fin de sa carrière, Ricord n’était plus que l’ombre de luimême. Qui de nous eût reconnu le brillant praticien d’autrefois dans ce vieillard affaibli, qui ne pouvait faire un pas sans aide ? « Je me porte bien, disait-il, ce sont mes jambes qui me portent mal. d Mais s’approchait-on de lui, lui adressait-on la parole, quel changement ! l’œil brillait, un bçn sourire se dessinait sur ses lèvres, et dans une de ces longues causeries dont il avait le secret, on le retrouvait tout entier.

C’est à cette époque de sa vie que je l’ai connu. A la suite d’une opération faite chez un ami commun, il avait manifesté le désir de voir le fils dé son ancien camarade d’internat. Je reçus de lui le plus aimable et le plus gracieux accueil. M’entretenant de mon père, du bon souvenir qu’il en avait conservé, il fut entraîné à me faire de ses débuts dans la vie un récit vivant, qui ne s’est pas

effacé de ma mémoire. J'y ai emprunté bien des faits reproduits dans cette notice.

De Ricord plus jeune, je serais embarrassé de vous tracer un portrait ressemblant. Un de ses contemporains l’a dépeint en quelques lignes que je me contenterai de reproduire :

« Sous des cheveux châtains, souples, soyeux, fins et luisants, mettez un front un peu bas, mais droit et ferme ; des yeux bleu pâles, saillants, très fins et bien vivants ; un nez légèrement empâté, une bouche grande, bien garnie ; deux lèvres épaisses, sensuelles et mobiles ; animez le tout par la physionomie la plus intelligente et la plus bienveillante, et vous aurez le portrait de Ricord dans la force de l’âge. »

Ceux qui ont approché notre collègue dans la période active de sa vie diront si la description est exacte. Elle doit l’être, si par un trait il est permis de juger de l’ensemble. L’expression bienveillante que l’auteur signale chez Ricord dans ses plus belles années demeura jusque dans la vieillesse un caractère distinctif de cette aimable physionomie. Ricord était bon. Si, dans la lutte, ses ripostes n’étaient pas toujours sans malice, jamais elles ne furent méchantes. Il savait même, à l’occasion, pratiquer l’oubli des injures. Je tiens d’un de ses élèves que le jour où l’en vint, à l’hôpital, lui annoncer que Vidai (de Cassis) était mort, il ne put dominer son émotion ; ses yeux se mouillèrent de larmes. 11 oubliait les attaques dont son collègue l’avait abreuvé ; il songeait au confrère malheureux, aux longues et cruelles souffrances qui l’avaient conduit à la tombe. Sans doute aussi il regrettait de n’avoir pu, au moment suprême, lui tendre une main fraternelle.

Bon envers ses ennemis, il le fut, ai-je besoin de le dire, avec ses amis, au premier rang desquels il plaçait ses élèves. Il les aimait et se faisait aimer d’eux. Tous, jusqu’à la fin, l’entourèrent d’une affection vraie, dont il recevait avec joie les multiples témoignages.

Il fut bon aussi et charitable envers ses malades, à l’hôpital: ses enfants gâtés, comme il les appelait. Son dévouement pour eux alla un jour presque jusqu’à l’héroïsme. Vous connaissez tous l’histoire de ce malheureux, atteint de laryngite syphilitique, trachéotomisé, mais asphyxiant néanmoins, qu’il arracha à la mort en pratiquant la respiration artificielle par insufflation directe. « La manoeuvre, répétée quinze à vingt fois, » écrit un témoin oculaire,

« rendit la vie à un cadavre, que nous vîmes renaître aux applaudissements de nombreux assistants. M. Ricord, la figure ensanglantée, la bouche pleine de pus, ne songea à se laver que lorsque l’opéré fut hors de danger. »

Tous les ans, à la Saint-Philippe, élèves, malades, employés du service se réunissaient pour offrir à Ricord un bouquet ; le plus disert y joignait un petit discours, auquel le maître répondait avec bonhomie. Vraie fête de famille à laquelle les anciens élèves de l’hôpital du Midi aimaient à venir prendre part.

La générosité de Ricord, comme sa bonté, était sans bornes. Combien d’infortunes n’a-t-il pas soulagées ! mais combien aussi de sommes petites ou grandes arrachées à sa charité par des indignes ! Pas de chétif rimeur, pas de petit homme de lettres qui ne prît, quand il se voyait dans la gêne, le chemin de la rue de Tournon. A l’hôpital, sa bourse était toujours ouverte. Les gamins du quartier connaissaient le moyen d’y puiser. Ils se glissaient à la consultation du bon docteur, pleurant pour une bosse ou quelque méchante écorchure. Une petite pièce les consolait vite. A ceux qui les voulaient repousser : a Laissez venir à moi les petits enfants, » disait Ricord, content de son bon mot, plus content encore d’avoir fait un heureux.

Ricord dépensait sans compter, pour lui comme pour les autres. Il aimait la vie large, et menait habituellement grand train. Outre son hôtel de la rue de Tournon, il eut de bonne heure de belles résidences à la campagne : d’abord à Morsang-sur-Orge, où il acheta un château qui avait autrefois appartenu à Chomel; puis au Chesnay, près Versailles, propriété superbe, embellie encore par ses soins ; il y avait installé à grands frais une magnifique culture d’ananas qui fut, au reste, pendant un temps, de bon rapport. Il se fit construire enfin à Deauville, sur le bord de la mer, une belle villa, où il ne passait que quelques semaines, y transportant tout son personnel, ses chevaux et ses voitures. Partout il tenait maison ouverte, sachant mal se débarrasser des importuns, ou de ceux qui abusaient de sa trop large hospitalité.

Une telle vie n’allait pas sans de grandes dépenses. Aussi, bien que ses gains aient été considérables, connut-il parfois de véritables embarras financiers, dont il se tira toujours à son honneur.

On a dit de Ricord qu’il était l’homme le plus décoré de France. Il aurait pu en effet orner sa poitrine de presque tous les ordres

connus, dont princes et rois lui avaient envoyé les insignes. Il s’amusait à dire, dans l’intimité, qu’il n’aurait dû porter que l’ordre de la couronne du chêne!... je vous laisse en deviner la raison.En fait, de toutes ces décorations, il n’en estimait qu’une seule, celle de la Légion d’honneur. Il en avait obtenu les divers grades. Le dernier, celui de grand officier, lui fut accordé en 1871, après le siège de Paris. Il n’avait pas hésité, pendant l’année terrible, malgré ses soixante et dix ans bien sonnés, à occuper le poste de chirurgien en chef des ambulances de la Presse. Il ne se borna pas à organiser le service, mais prit une part active à l’œuvre. Il courut même, un jour, de sérieux dangers en donnant ses soins à des blessés dans un lieu exposé au feu de l’ennemi. A un officier qui lui conseillait de se retirer : « Laissez donc! dit-il; les Prussiens savent bien que je ne reçois pas ici. »

Cette esquisse de ce que fut Ricord ne serait pas complète, si je ne parlais de son esprit. Les bons mots de Ricord ! ah !... messieurs, ils sont légion. Qui de vous n’en a entendu citer quelquesuns? Il en fit jusque sur son lit de mort. A l’un de ses médecins, qui s’approchait de lui un matin et le complimentait sur sa bonne mine : « Ah ! mon cher, répliqua-t-il, vous ne prendriez pas beaucoup d’actions de cette mine-lk. » C’est à l’hôpital surtout que sa verve se donnait libre carrière. Il ne savait pas résister au plaisir d’amuser ses interlocuteurs par ces heureuses saillies qui lui venaient aux lèvres comme malgré lui. Vous me pardonnerez de ne pas reproduire ici ces traits d’esprit qui, s’ils font partie de la physionomie de Ricord, n’ajoutent rien à sa gloire. J’ai même entendu un de ses admirateurs regretter qu’il eût trop plaisanté sur les misères qu’il savait si bien soulager ; d’avoir mis à la mode, dirais-je, une syphilis un peu trop égrillarde, au gré de ceux qui y voient une des plus tristes plaies qui désolent l’humanité. Le reproche n’est pas bien grave, mais peut-être pas sans fondement.

Ricord s’est trouvé souvent, je l’ai montré, en face d’adversaires ardents. Il n’avait pas d’ennemis. Gomme tous les hommes en vue, il n’a cependant pas échappé à la critique. Séduit par les beaux côtés de mon modèle, ne l’ai-je pas trop oublié? N’ai-je pas trop versé vers la louange ? N’y a-t-il vraiment, me dira-t-on, aucune ombre dans cette longue vie? Enfant gâté de la fortune, entouré

de tout un peuple d’admirateurs, Ricord ne s’est-il jamais exagéré ses mérites? N’a-t-il pas pris trop de souci de sa renommée, et parfois ete au-devant d’elle au lieu d’en attendre le paisible avènement? L homme était-il toujours chez lui à la hauteur du praticien et du savant? Dans les progrès mêmes qu’il a fait faire à la science, ne convient-il pas d’attribuer une juste part à ses élèves : aux Diday, aux Bassereau, aux Rollet, aux Fournier, pour ne citer que les plus célèbres?

Laissons, messieurs, à ceux qui posent ces questions le soin d J y répondre. Pour moi, et dans la circonstance qui nous réunit, je n’ai voulu voir, en notre regretté collègue, que le maître éminent, le médecin attentif et bon, le brillant esprit, l’homme généreux et charitable, le travailleur obstiné qui ne s’est reposé que dans la tombe. Ce n’est pas vous qui me le reprocherez.

Ricord quitta l’hôpital du Midi le 1 er octobre 1860, trois mois avant d’être atteint par la limite d’âge. Il avait mis une certaine coquetterie à donner sa démission en pleine activité, ne voulant pas se laisser mettre à la retraite.

Au reste, bien que touchant à sa soixante et unième année, il conservait presque les allures et l’apparence de la jeunesse. Il portait bien son âge. Peu de temps auparavant, il était à Londres, et visitait le Collège royal des chirurgiens, où il recevait le meilleur accueil. « Approchez, monsieur Ricord, lui dit Sir Charles Laurence, au nom de ses collègues, nous sommes heureux de saluer le fils de celui dont nous admirons les beaux travaux et que l’Angleterre se plaît à placer à côté de son grand Hunter. »

« Je vous remercie, repartit Ricord, des compliments que vous voulez bien adresser à mon père; mais mon père, c’est moi I »

L’hôpital lui manquant, Ricord put se donner complètement à la clientèle. Jamais sa vogue ne fut plus grande. Déjà médecin du prince Napoléon, il fut, en 1869, nommé médecin consultant de l’Empereur. C’est à ce titre qu’en juillet 1870, peu avant la déclaration de guerre, il prit part avec Corvisart, Fauvel, Nélaton et le professeur Germain Sée à la consultation célèbre provoquée par M. Sée, qui affirmait que Napoléon III avait la pierre. Ricord partageait le sentiment de son collègue. Ils ne purent malheureusement obtenir un examen immédiat, qui eut sans doute modifié la marche des événements qui se préparaient.

Jusqu’à la fin, Ricord fut sur la brèche. Bien souvent, dans les dernières années de sa vie, on le rencontrait parcourant les rues de Paris, dans son coupé à deux chevaux, conduits par le cocher légendaire au chapeau galonné. Mais il attendait plutôt chez lui les clients, toujours nombreux, qu’attirait encore la renommée du célèbre praticien. Je ne résiste pas au plaisir de transcrire ici le charmant tableau qu’a donné du vieux maître, dans son cabinet de consultation, un de nos confrères, expert dans l’art de tracer les profils des médecins du jour :

« Frileusement assis près de la cheminée, dans un fauteuil empire à cuivres, qui tient du trône et de la chaise curule, une main s’appuyant à la table, l’autre main frictionnant un genou, Ricord accueille le visiteur avec le plus charmant sourire, en s’excusant de ne point se lever. Puis il écoute, les paupières mi-closes, les lèvres entr’ouvertes, les cheveux frisés et grisonnants sous la calotte de soie noire ; sa pâle et grasse figure glabre s’immobilise, inclinée en avant ; son triple menton rabelaisien s’écrase un peu sur sa cravate jusqu’à venir toucher la rouge rosette de sa boutonnière; et il a l’air, ainsi, d’un vieux silène qui va dormir. Mais ne vous y trompez pas : il n’a pas perdu la moindre de vos paroles, vous interroge avec la plus parfaite lucidité, et relève de temps en temps les paupières pour vous scruter très finement ; puis il parle, évitant les gestes à ses membres rhumatisants, émaillant son discours de ses plus goguenardes plaisanteries sur la trop charmante déesse dont il a tant de fois conjuré les traîtrises ; après quoi il vous congédie du même sourire inoubliable. »

Ricord ne s’est pas marié, et ses derniers jours se seraient passés dans l’isolement, s’il n’avait eu auprès de lui sa nièce et ses petits-neveux, qui l’entouraient de soins et de tendresse. Il vivait heureux dans cette paisible atmosphère, et s’il songeait à la mort, il ne s’en faisait pas un épouvantail. Il avait demandé à son vieil ami Batta, le violoncelliste bien connu, de qui je tiens ce détail, de lui faire entendre, à ses derniers moments, les Adieux de Marie Stuart de Niedermeyer, un de ses morceaux préférés. Ce dernier souhait ne fut pas exaucé. Il se souvint cependant qu’il l’avait formulé. La nuit même de sa mort, ayant déjà perdu l’usage de la parole, et semblant sans connaissance, on le vit promener les doigts en cadencé sur ces draps, et répéter le mouvement à plusieurs reprises, comme impatient de n’être pas compris.

Les médecins qui le veillaient n’eurent que plus tard l’explication de ce geste, avec le regret de n’en avoir pas saisi la signification.

Depuis longtemps sa sépulture au Père-Lachaise était prête; il en avait donné lui-même le plan. Il avait aussi par avance composé son épitaphe. Il a bien souvent récité à ses amis ce morceau, dont il n’était pas mécontent :

Aux portes de l’Éternité,

Quand j’aurai fini ma carrière,

S’il me reste un peu de poussière De cette triste humanité,

Que le tombeau seul s’en empare ;

Que de mon âme se sépare Cette cause de mes douleurs;

Car l’âme pure et sans matière Doit être un rayon de lumière Que ne troubleront plus les pleurs.

Beaucoup s’étonneront de trouver de telles pensées sous la plume de Ricord. L’éternel rieur savait-il donc lui aussi regarder au delà de ce monde ? Était-il de ceux, toujours plus rares, qui estiment que tout ne finit pas avec la tombe, qu’il est en nous quelque parcelle « pure et sans matière » qui ne meurt pas avec le corps ? Ne serait-ce pas là le secret de cette fin si calme, attendue sans crainte, qui fut comme « le soir d’un beau jour » ?

La dernière maladie de Ricord fut courte. Déjà un peu souffrant, il crut devoir venir à Paris pour voter, aux élections générales d’octobre 1889. Il prit froid, dut s’aliter quelques jours plus tard et ne se releva pas.

Une foule immense se pressa à ses funérailles. Beaucoup voulaient, en y assistant, rendre un dernier hommage au médecin illustre dont, pendant près d’un demi-siècle, le nom avait été dans toutes les bouches. D’autres, plus nombreux : amis, élèves, malades, pleuraient « le bon Ricord », le maître aimé, le docteur compatissant, dont la devise avait été : Ægrotantis animam reconfortare conor.

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