Eloge de Ulysse Trélat
Il me semble que c’était hier. Je venais d’apprendre que mon excellent maître, M. Trélat, était malade, peut-être sérieusement malade. Anxieux, je cours m’informer auprès de M. Millard, son médecin et son ami : « Très malade, hélas! oui », me répond-il, « je le crois perdu ». Je ne saurais exprimer l’émotion qui m’étreignit. Deux jours après, sans qu’il m’eût été possible (ce fut pour moi un chagrin profond) de lui serrer la main, Trélat était mort; une pneumonie brutale l’avait emporté. Je me vois encore, dans la foule qui assistait à ses funérailles, suivant à pas lents son cercueil, repassant dans mon esprit et dans mon cœur ce que Trélat avait été pour moi, me disant ce que je perdais en lui, ce que perdait la chirurgie française.
Pardonnez-moi, Messieurs, ces souvenirs trop personnels. Deux fois interne du professeur Trélat; ayant, pendant toute ma vie d’étudiant, reçu des témoignages de son indulgente sollicitude; traité plus tard par lui moins en élève qu’en ami, je ne pouvais apporter ici une parole banale, je ne pouvais ne point rappeler que celui qui était pour vous le plus éminent des collègues, fut pour moi le meilleur des maîtres et l’un des plus chers.
Ulysse Trélat naquit à Paris le 13 août 1828; son enfance s’écoula durant les premières années si troublées du règne de Louis-Philippe.
La pâle monarchie de Juillet n’avait pas répondu aux aspirations des auteurs de la révolution de 1830. Nombreux furent ceux qui avaient salué avec espoir ce « trône entouré d'institutions républicaines», et qui, reconnaissant vite leur erreur, durent se résigner à reprendre la lutte.
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M. Trélat père avait, sous la Restauration, donné de nombreux gages de son dévouement aux idées libérales. Il fut un des premiers à s’associer au mouvement qui, peu de temps après « les trois glorieuses »? entraîna dans une opposition acharnée tant d’hommes jeunes, ardents, passionnés de liberté, pleins de pitié pour les pauvres et les petits.
Il avait embrassé de bonne heure la carrière médicale, et vers 1830 il exerçait à Paris sa profession avec succès et non sans un certain éclat. Il n’hésita pas cependant à renoncer à une vie paisible, à une clientèle lucrative et dévouée, pour se consacrer tout entier au triomphe de ce qu’il considérait comme la bonne cause. Sur l’invitation du comité de la Société des Amis du peuple , il se transporta à Clermont avec les siens afin de prendre en Auvergne la direction du parti républicain. Cet exil, dont il fut récompensé par les chaudes sympathies qu’à son retour il laissa derrière lui, dura trois ans.
A Paris, un nouveau et plus lourd sacrifice l’attendait. Le célèbre procès d’avril 1835, intenté à ceux qui avaient pris part aux émeutes de Paris, de Lyon, de Saint-Etienne, allait s'engager. M. Trélat fut du nombre des hommes que l’on jugea dignes de prendre la défense des prévenus.
Je ne puis que rappeler ici l’incident bien connu qui fit passer les défenseurs eux-mêmes de la barre au banc des accusés. M. Trélat, dans un discours enflammé, qui eut un immense retentissement, songea moins à se justifier qu’à exposer ses convictions républicaines. Il fut condamné à trois ans de prison et dix mille francs d’amende. C’était la ruine ; ce fut presque la mort.
Enfermé à Clairvaux, dans une prison malsaine, sous un climat rigoureux, il dépérissait au point que l’on crut sa fin prochaine. Ses amis, après de longues et pressantes sollicitations, obtinrent qu’il fût transporté à Troyes, où il demeura prisonnier sur parole.
A cette époque vivait à Troyes un républicain de vieille date, grand admirateur de M. Trélat, M. Millard, le père de notre si sympathique collègue. Ce fut lui qui s’occupa de trouver pour M. Trélat un logement salubre; lui aussi qui, pendant tout le temps du séjour de ce dernier dans cette ville, l’entoura de soins éclairés et délicats. C’est à Troyes que se rencontrèrent deux enfants qui devaient grandir ensemble, et rester unis par les liens de la plus fraternelle amitié, Ulysse Trélat et Auguste Millard.
L’amnistie de 1837 rouvrit à M. Trélat les portes de Paris. Après un court passage au National , dont il fut nommé directeur, il se décida, sur le conseil de ses amis, à reprendre la profession médicale. Quatre places de médecin aliéniste allaient être données
au concours ; M. Trélat résolut de se mettre sur les rangs, et se prépara à la lutte par un travail assidu. Ce fut un dur moment à passer. La famille Trélat occupait alors un petit appartement rue Dauphine, où Ton était loin de vivre dans l’aisance. Les repas mêmes étaient bien maigres; la tête n’en était que plus libre pour l’étude. Le succès couronna l’effort. M. Trélat fut nommé, avec Baillarger, en tête de la promotion.
Il fut placé à la Salpêtrière, où il resta trente-quatre ans. Un logement suffisant pour lui et sa famille, de modestes appointements, quelques profits de clientèle le mettaient désormais à l’abri du besoin.
Il avait épousé en 1819 une femme d’élite, qui par son dévouement, son bon sens, et l’élévation de son caractère eut sur tous les siens la plus bienfaisante influence. Il en avait eu trois enfants: une fille en 1819; un premier fils, Emile, de deux ans plus jeune que sa sœur; et un second, Ulysse, sept ans plus tard L
Au moment du concours de la Salpêtrière, Emile Trélat avait près de vingt ans ; ce n’était pas sans peine que, au milieu de la vie tourmentée de son père, il avait réussi à poursuivre ses études. Mais son intelligence et son énergie triomphèrent de tous les obstacles; il venait d’entrer à l’Ecole Centrale, point de départ de la belle carrière qu’il a fournie. Sa présence au milieu de nous aujourd’hui sera mon excuse de n’en pas dire davantage.
Ulysse était encore un enfant; il avait douze ans. Depuis l’âge de neuf ans (au retour de Troyes), il avait été placé dans l’institution de M. Froussard, du « père Froussard », comme l’appelaient familièrement ses élèves : homme rare, éducateur achevé, véritable père des enfants qui lui étaient confiés. Aucun d’eux qui ne reçût l’empreinte de son esprit droit, libéral, élevé, de son cœur chaud et généreux. Partisan de la méthode Jacotot, il en appliquait les principes : il cherchait à développer chez ses élèves l’esprit d’initiative, les invitant à ne pas croire leurs maîtres sur parole, mais à s’efforcer de reconnaître, par eux-mêmes, la vérité de ce qui leur était enseigné.
Trélat fit toutes ses études classiques à la pension Froussard. Il en sortit bachelier en 1844 ; il n’avait que seize ans.
Il commença aussitôt ses études de médecine. A 21 ans (1849), à la fin de sa seconde année d’externat, il était nommé interne des hôpitaux. Ce ne fut que quatre ans plus tard (1853), qu’il conquit le grade d’aide d’anatomie; les concurrents étaient nombreux et de valeur, le combat difficile. Dès lors le succès était certain. Pro-
1 Un troisième fils, Alphonse Trélat, naquit dix ans après; sa mère ne lui survécut que deux mois. Il est mort lui-même en 1880.
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secteur en 1856, agrégé de chirurgie en 1857, chirurgien des hôpitaux en 1860, il emportait de haute lutte ces divers postes si enviés, émerveillant ses juges, tant par la précision de ses connaissances que par la forme originale de son exposé.
Sa juste ambition devait le porter plus haut. En juin 1872, à l’âge de 44 ans, la Faculté de Médecine lui confiait la chaire de pathologie externe, qu’il échangeait plus tard contre celle de clinique chirurgicale.
Là était sa véritable place. Il n’avait pas attendu, d’ailleurs, sa nomination de professeur pour prendre part à l’enseignement clinique. Tous les ans, dans les divers services dont il fut chargé, à Saint-Antoine, à Saint-Louis, à la Pitié, il se plaisait à faire des conférences à ses élèves.
Qui de nous n’a gardé le souvenir d’un tel maître ? Non qu’il visât à l’éloquence, ou qu’il donnât à sa parole aucun apparat. Mais quelle clarté d’exposition ! Quelle richesse de langage ! Se préoccupant avant tout d’être bien compris, il aimait à reprendre sous une forme nouvelle l’idée déjà énoncée, jusqu’à la rendre d’une évidence et d’une simplicité telles que le moins attentif ou le plus ignorant en était comme pénétré.
Ah! comme l’on comprenait, en l’écoutant, ce mot de Renan : « On dit que la langue française est pauvre ! ceux qui parlent ainsi montrent bien qu’ils ne la savent pas. » C’était merveille, en effet, de voir sur les lèvres de Trélat les mots se succéder, chacun apportant une clarté nouvelle, et semblant mieux approprié à l’objet exprimé. Et cela sans effort apparent, sans recherche : la phrase, tantôt serrée, concise, lapidaire, tantôt se développant en plus longues périodes, toujours correcte et élégante, coulait comme de source. Souvent elle s’éclairait de pittoresques images qui éveillaient ou soutenaient l’attention, et elle avait constamment à son service, pour lui donner plus de relief et de vie, une mimique singulièrement expressive.
Je me reprocherais de ne louer que la forme de ces leçons. Parcourez les deux volumes publiés après sa mort par des élèves dévoués, et vous jugerez si jamais enseignement fut plus varié et plus solide. Toutes les questions à l’ordre du jour sont abordées par lui; sur toutes il a un avis personnel formulé avec précision. On retrouve à chaque page le chirurgien consciencieux, fidèle observateur du malade, fort au courant de tous les progrès de la science moderne, mais remontant volontiers dans le passé, ne fût-ce, comme il le dit quelque part, que pour donner à ses élèves le spectacle instructif « de tous les méandres où la chirurgie s’cst égarée avant d’atteindre le but »; soucieux enfin de bien
poser les indications opératoires, et faisant appel, pour cela, aux ressources d’une intelligence supérieure, d’une expérience déjà longue et de l’instruction la plus étendue.
Rappellerai-je, à cet égard, son heureuse intervention dans la question de la cure radicale des hernies ? Vous n’avez pas oublié comment, en une formule qui fit fortune, il résumait la ligne de conduite qu’il avait adoptée et qu’il préconisait : « Toute hernie, disait-il, qui n’est pas complètement, constamment et facilement contenue par un bandage, doit être opérée. » On ne pouvait mieux dire et en moins de mots.
C’est à lui que l’on doit, aussi une bonne connaissance des indications et des règles de la staphylorrhaphie, un de ses sujets de prédilection. L’âge auquel l’opération peut et doit être entreprise, les soins antérieurs et consécutifs, la nécessité d’imposer au malade, avant comme après l’intervention, une éducation spéciale de la parole, sans laquelle le résultat phonétique peut être nul; la meilleure technique à suivre pour mener l’opération à bien, — tous ces points sont discutés par lui avec l’autorité que lui donnait la pratique la plus habile et la plus heureuse.
lime serait facile de citer beaucoup d’autres sujets où il porta la lumière : ses recherches sur le mécanisme et les conséquences des fractures du crâne , sur les avantages respectifs de fanus iliaque et de fanus lombaire , sur les tumeurs lymphathiques , sur la maladie kystique du testicule , sur le lymphadénome du même organe et la gravité du lymphadénome en général , sur f ulcère tuberculeux de la langue , sur les indications de la trachéotomie dans les affections syphilitiques des voies respiratoires , etc., énumération bien incomplète à laquelle il faut absolument ajouter deux thèses qui demeurent classiques : sa thèse inaugurale consacrée à l’étude des fractures de f extrémité inférieure du fémur et sa remarquable thèse d’agrégation sur la nécrose phosphorée.
L’œuvre écrite de Trélat n’est cependant pas considérable. La mort l’a surpris trop tôt, au moment où il allait coordonner et mettre en œuvre les nombreux matériaux qu’il avait amassés.
C’est surtout par son enseignement oral et par sa pratique hospitalière qu’il a eu, sur de nombreuses générations d’élèves, une influence féconde. Aussi est-ce à bon droit que l’un de ceux-ci, le plus distingué et le plus aimé, se souvenant de ce qu’il avait vu et entendu, le mettait au nombre des plus grands chirurgiens de notre époque.
Clinicien consommé et opérateur hors ligne, Trélat possédait en effet les deux qualités maîtresses du chirurgien.
Elève, et digne élève, de Nélaton, nul mieux que lui n’a connu
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cet art difficile de bien examiner un malade et d'arriver par une suite de déductions, toujours justes, souvent ingénieuses, à poser un diagnostic précis, conduisant à une action opératoire nettement formulée.
Dans les cas douteux ou obscurs, il attendait pour se prononcer, revoyant le malade à diverses reprises, y songeant lorsqu’il avait quitté l’hôpital, finissant toujours par se faire une opinion ferme, quitte à reconnaître loyalement son erreur si elle lui était démontrée.
Il répugnait à user des ponctions exploratrices, estimant que le chirurgien ne devait prendre l’instrument en main que lorsqu’il était arrivé par un examen minutieux à une notion exacte de la maladie ou de la lésion.
« Il y a à l’époque actuelle », disait-il dans une de ses leçons, « une certaine tendance à négliger le diagnostic précis pour s’en tenir au diagnostic apparent; personnellement, je suis resté le passionné de ce diagnostic précis, et je le recherche toujours avec persévérance et avec opiniâtreté ».
Tous ceux qui ont suivi Trélat de près dans son service savent combien il conformait sa conduite chirurgicale à ces paroles.
C’est aussi au souvenir de ses élèves que je voudrais faire appel pour évoquer devant vous le brillant opérateur que nous avons admiré ensemble. Et je ne songe pas ici seulement à ces opérations délicates, autoplasties de la face, réparation de la fente palatine, restauration du périnée, où il excellait, mais aux interventions les plus diverses et les plus vulgaires, auxquelles il procédait avec le même soin, j’ai presque dit avec la même coquetterie. Il avait horreur de l’à peu près, et tendait sans cesse à la perfection, aussi bien pour le résultat final que pour tous les détails de l’acte opératoire. Dans sa pensée comme dans sa pratique, le beau s’associait nécessairement au bien. Une opération, pour mériter d’être dite achevée, devait avoir été proprement et élégamment conduite.
Un incident imprévu, un vice d’instrumentation, la faute d’un aide l’irritaient. Il manifestait parfois son mécontentement avec une certaine violence, élevant la voix, frappant du pied, envoyant même au loin le bistouri qui coupait mal. Mais ces colères n'étaient qu’à la surface; elles ne lui faisaient rien perdre de son sang-froid ; et, l’opération terminée, il savait, soit par un mot bienveillant, soit seulement par son attitude, faire oublier sa vivacité.
Il poursuivait le fini de l’acte opératoire jusqu’au bout, apportant au placement des fils et au pansement la même précision qu’à l’opération elle-même.
J’ajoute qu’il avait eu de tout temps le souci de la propreté : pro-
prêté du malade, propreté des instruments, propreté du chirurgien. A cet égard on pourrait dire qu’il fut un précurseur, ou du moins que la grande réforme accomplie par Lister devait trouver en lui un esprit bien disposé. Il fut, en effet, un des premiers, et presque le seul, parmi les chirurgiens de son âge, à se soumettre sans arrière-pensée aux règles de la plus minutieuse antisepsie. Il avait compris toute la portée de cette évolution de l’art chirurgical ; il ne tarda pas à en constater par lui-même les bienfaits. Il les proclamait bien haut. « Il y a quinze ans », disait-il peu de temps avant sa mort, « nous en étions encore à secouer cette robe de Nessus des complications septiques, infection purulente et autres; aujourd’hui nous en sommes arrivés, non pas à discuter la guérison physiologique, qui ne peut être révoquée en doute, mais à rechercher les moyens qui nous permettront de l’obtenir de plus en plus fréquemment ». Et il entrevoyait le moment où « par la connaissance de plus en plus complète de tous les agents, de toutes les ressources et de tous les détails de l’antisepsie, cette guérison devenant la règle, l’avenir de la chirurgie deviendrait lui-même indéfini ».
Une pareille adhésion, au jour où les pratiques de Lister n’avaient en France que de rares partisans, était précieuse. On a pu dire, non sans raison, qu’elle a été pour beaucoup dans l’avènement parmi nous et le triomphe aujourd’hui incontesté de la méthode.
Trélat, dans cette phase de son existence chirurgicale, se montrait tel qu’il a toujours été. Ami éclairé du progrès, il n’était pas de ceux qui s’immobilisent dans leurs propres recherches, repoussant celles des autres par crainte d’ébranler un édilice laborieusement construit. Accueillant avec intérêt toute idée nouvelle, il apportait à son étude le sens critique dont il était à un si haut point doué, et, s’il l’avait trouvée solide, s’en montrait le plus chaud défenseur. C’est ainsi qu’il se maintint toujours et jusqu’à la dernière heure à la hauteur du mouvement scientifique contemporain, ajoutant sans cesse à son propre fonds les richesses que le labeur humain créait autour de lui.
Les plus humbles trouvaient en lui un auditeur attentif et bienveillant. Avec une modestie bien rare chez les hommes arrivés à la grande situation qu’il occupait, il se plaisait à reconnaître qu’en certains points sa science pouvait être en défaut ; et de quelque part que vînt la lumière, son esprit était ouvert pour la recevoir.
Il provoquait les conlidences de ses élèves ; les encourageant, s’il y avait lieu, dans la voie où ils s’étaient engagés, ou redressan
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avec sagacité leurs erreurs. Combien, dans cette enceinte, témoigneraient volontiers du précieux concours qu’il leur a prêté !
Trélat avait sa place marquée d’avance dans nos sociétés savantes; il n’en est pas une qui ne fût heureuse de l’accueillir.
L’Académie de médecine lui ouvrait ses portes en 1874, et l’appelait, en 1886, à l’honneur de présider ses séances. Il y marqua parmi les orateurs les plus écoutés. Ses discours remplis de faits, très étudiés, bien qu’en apparence improvisés, à la fois brillants de forme et de la plus haute valeur scientifique, sont des modèles.
Quelques-uns sont restés célèbres. Lors de la discussion soulevée, en 1882, par une communication du professeur Gosselin sur le meilleur mode d’administration du chloroforme, il monta à la tribune et commença en ces termes :
« Messieurs, il y a un mois, jour pour jour, que M. Gosselin présentait ses premières observations sur le chloroforme et disait : « Le chloroforme, même légèrement impur, n’a pas de sérieux inconvénients, et surtout ne donne pas la mort, lorsqu’il est bien administré. » Ce même jour, 14 février, à 11 heures du matin, j’opérais un jeune homme de vingt ans pour un petit lymphadénome du cou... l’opération approchait de sa fin, la compresse avait été enlevée et le malade respirait librement... lorsque survint une syncope... » de passe les détails de la scène dramatique qui suit et qui se termina par la mort de l’opéré... ce II y a, Messieurs », continuait-il, « des coïncidences cruelles, et vous conviendrez que le verdict prononcé par M. Gosselin était dur, le jour où j’avais la douleur de perdre un malade sous le chloroforme. » de ne puis reproduire ici le long et intéressant discours dans lequel notre collègue, partant de ce fait, montrait que, quelques soins que l’on mette à donner le chloroforme, quels que soient les artifices auxquels on s’adresse, le sujet soumis à l’anesthésie court fatalement certains dangers, inhérents à l’action de la substance employée. Mais en face de ces dangers, il plaçait les bienfaits de l’anesthésie. « Comptons nos morts, puisqu’il le faut », s’écriait-il; « mais comptons aussi nos succès. Croyez-vous que si l’on pouvait mettre d’un côté, comme dans un plateau de balance, tous ceux que le chloroforme a frappés en pleine vie, et de l’autre, toutes les survivantes de l’ovariotomie, de l’hystérectomie, tous ces revenants des laparotomies, des résections intestinales, et qu’on pût leur crier à tous : Levez-vous pour la défense de l’anesthésie, — croyez-vous que vos quelque deux cents morts de chloroforme ne feraient pas maigre figure en présence de toutes ces existences conservées, ou même arrachées aux étreintes du tombeau? » Et il terminait par ces mots qui soulevaient les applaudissements pro-
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longés de l’assistance : « Autant que personne, autant que vous tous, chers collègues, je sens la grandeur et même la noblesse de notre profession; je sais qu’il y a des heures, des moments, où nous surtout, chirurgiens, nous tenons entre nos mains la vie de nos malades, où nous sommes les souverains maîtres, les arbitres suprêmes de leur existence. Chaque fois que je m’approche d’un malade avec un fer rouge, une lame tranchante, ou une compresse de chloroforme, je suis pénétré de la responsabilité que j’assume, d’autant plus lourde qu’elle est plus complètement dépourvue du contrôle humain. Je sais que dans ces instants solennels nous n’avons pour guide, pour lumière, que la science et la conscience. Bien savoir, juger juste et sentir fortement, voilà là règle, la bonne doctrine, et je me sens plus à l’aise sous sa large égide qu’en employant, pour éviter les nombreux dangers de nos actes chirurgicaux, des recettes incertaines et décevantes. »
Il serait agréable, mais il n’est malheureusement pas possible de parcourir avec vous les bulletins de l’Académie, et de vous montrer notre collègue prenant part à toutes les discussions importantes avec une autorité et une éloquence sans égales : tantôt pénétrant dans le détail des faits et opposant à ses adversaires des arguments tirés de sa grande expérience personnelle, tantôt élevant le débat, dégageant la vérité des détails qui l’obscurcissaient, et la faisant éclater au-dessus d’eux dans sa pleine lumière.
La dernière fois que Trélat monta à la tribune de l’Académie, ce fut à propos de la prophylaxie de la tuberculose. Grâce à son heureuse intervention, la discussion qui durait depuis de longs mois, et menaçait de se terminer par un vote d’impuissance, put aboutir. Son discours plein d’esprit et de bon sens avait vaincu toutes les oppositions.
Je n’ai pas besoin de vous rappeler longuement la part considérable prise par Trélat aux travaux de notre compagnie. Membre titulaire de la Société de chirurgie depuis 1860, il fut successivement nommé par vous secrétaire annuel en 1864, secrétaire général en 1868, président en 1873. Il ne sollicita l’honorariat qu’en 1886, et n’en resta pas moins assidu à nos séances. Ce fut comme secrétaire général qu’il fut appelé à prononcer devant vous l’éloge de Velpeau et celui de Laborie. En ces deux circonstances, vos séances annuelles furent vraiment des jours de fête. L’éloge de Velpeau, en particulier, est un morceau bien fait pour décourager ceux que votre confiance appelle à un poste illustré de telle façon.
C’est cependant plutôt par son active participation à nos réunions hebdomadaires que le souvenir de Trélat reste vivant parmi nous. Il est permis de dire sans exagération qu’il fut pendant
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de longues années l’âme de notre société, ou, si vous le préférez, que sa présence au milieu de nous donnait à nos séances un singulier attrait. Prenant souvent la parole et toujours à propos, il savait en quelques mots ranimer l’attention languissante, dissiper les confusions, remettre les choses au point, empêcher la discussion de se perdre dans les minuties. Il écoutait attentivement, et bien souvent n’intervenait que lorsque la liste des orateurs semblait épuisée ; résumant alors le débat, avec ampleur et clarté, il acculait pour ainsi dire ses auditeurs à des conclusions marquées au coin du bon sens et de la raison.
Je ne puis mentionner ici les nombreuses communications originales dont il nous a donné la primeur. Qu’il me suffise de dire qu’il n’est pas un point de sa pratique hospitalière ou privée dont il ne se soit fait un devoir de nous entretenir, lorsqu’il le jugeait de nature à nous instruire ou seulement à nous intéresser.
Jusqu’à la fin il demeura parmi nous. C’est le 12 mars 1890 qu’il prenait pour la dernière fois la parole, à cette place où nos yeux le cherchent encore. Quinze jours plus tard, nous avions la douleur d’apprendre qu’il n’était plus.
Trélat fut encore un membre actif de la Société de médecine publique et d’hygiène professionnelle. Comme il le disait lui-même en occupant, en 1885, le fauteuil de la présidence de cette société, de nombreux liens le rattachaient à elle : « Souvenirs anciens et vénérés de l’éducation paternelle, premiers travaux personnels, vif intérêt, ou mieux passion pour l’amélioration de notre race et le développement de notre puissance nationale. »
Il se faisait, on le voit, une haute idée du rôle de l’hygiène
sociale. Etudier les questions qui s’y rapportent, démontrer les bienfaits dont elle est capable, proposer de sages prescriptions sanitaires et donner aux pouvoirs publics les moyens de les mettre à exécution, c’était, selon lui, servir son pays et travailler à augmenter le patrimoine humain. Noble ambition, bien digne d’un esprit large et généreux.
Aussi s’était-il de tout temps senti attiré vers ce genre d’études.
Lorsque, vers 1864, furent discutés les divers projets de reconstruction de l’Hôtel-Dieu, il s’éleva avec force contre celui qui voulait replacer le vieil hôpital dans la Cité; il montrait que, la population hospitalière s’étant déplacée, un aussi vaste établissement, en un tel lieu, était inutile, qu’il serait horriblement coûteux (il évaluait la dépense à 40 millions, soit 50,000 francs par lit), enfin qu’il était impossible d’y satisfaire aux exigences de l’hygiène des malades.
Il provoqua à cette occasion, ici même, une discussion impor-
ULYSSE TRELAT.
tante, et fit adopter par la Société de chirurgie, à la presque unanimité de ses membres, une série de propositions, véritable code d’hygiène hospitalière, qui ne modifièrent malheureusement en rien les plans de l’administration. Le parti était pris; il fallait s’incliner devant une volonté souveraine.
Deux ans plus tard, il poursuivait son œuvre en étudiant avec vous l’hygiène des Maternités; il n’avait pas de peine à établir que les règles applicables aux hôpitaux généraux devaient être suivies plus rigoureusement encore dans ces établissements spéciaux, où la mortalité était alors véritablement désastreuse; la prophylaxie des maladies puerpérales réclamant de plus certaines mesures particulières, qu’il indiquait.
Cette fois, ce ne fut pas seulement auprès de collègues convaincus d’avance, mais auprès de l’administration elle-même qu’il obtint gain de cause. On a peine à croire qu’il ait fallu un tel effort pour faire triompher des vérités qui sont aujourd’hui de connaissance vulgaire.
Du reste, les recherches de Trélat sur les conditions de la salubrité ne se bornaient pas aux hôpitaux; et, parlant sur sa tombe au nom de la Société de médecine publique, M. Napias pouvait rendre hommage à la haute compétence dont son collègue faisait preuve dans l’étude des questions d’hygiène les plus diverses.
C’est en raison de cette compétence, universellement reconnue, que Trélat fut appelé à siéger dans le Conseil d’hygiène et de salubrité de la Seine. Là encore, il a laissé le souvenir de la rectitude de son jugement, de la sûreté de son conseil, de l’art avec lequel il exposait son opinion, de l’ardeur qu’il mettait à la défendre, sans que jamais la discussion la plus vive lui fît oublier la courtoisie des formes et le respect dû à des contradicteurs de bonne foi.
Ceux qui approchaient Trélat ne se sentaient pas de prime abord attirés vers lui. Son accueil n’avait rien d’avenant. Je me souviens de l’impression de respectueuse crainte que je ressentis lorsque, jeune élève en médecine, je fus pour la première fois mis en sa présence. Je le revois tel qu’il m’apparut alors, les traits fortement accusés, l’œil perçant, scrutateur, caché sous des sourcils noirs et fournis, le front chargé de rides volontaires, la bouche s’avançant en une sorte de moue menaçante, que dissimulait mal — qu’accentuait bien plutôt — une barbe courte, soignée? mais abondante, contribuant à donner à l’ensemble un aspect sombre et sévère.
Je ne soupçonnais pas, alors, mais je sus bientôt ce que cette apparence un peu farouche cachait de douceur et de bonté. Et,
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cependant, bon plutôt qu’aimable, plus soucieux de suivre le chemin qu’il s’était tracé que de chercher à plaire, sachant ce qu’il valait, supportant mal qu’on parût en douter, Trélat ne fut pas de ceux qui s’entourent d’amitiés faciles.
Celles qu’il détermina n’en furent que plus solides. On le vit bien, le jour qu’il disparut. Au concert de louanges qui s’éleva de toutes parts se joignit un cri de douleur. Pouvaient-ils ne pas le pleurer, ceux qui avaient su trouver en lui, comme le disait l’un d’eux, et non le moins éloquent, « l’ami fidèle et qui ne variait pas... se donnant à ses amis, comme il se donnait à ses élèves, de la totalité de son âme aimante? »
Trélat fut aimé. Peut-être fut-il plus encore admiré. Il était difficile en effet de le voir de près, et surtout de l’entendre, sans être sous le charme.
Possédant une instruction des plus variées, toujours au courant, il était prêt à tenir tête à ses interlocuteurs, quel que fût le terrain sur lequel il était conduit. Arts, sciences, littérature, religion, politique, questions sociales, rien ne lui semblait étranger.
Et l’on ne savait ce qui étonnait le plus en lui, ou de la valeur de ses connaissances, ou du sens critique qui le conduisait comme d’instinct aux solutions justes, ou de la forme merveilleuse, toujours claire, pleine de saillies, que, dans les plus simples causeries, il donnait à sa pensée. Esprit éminemment généralisateur, il saisissait les questions par leur côté le plus large. C’était plaisir de le suivre dans ces hautes envolées où, planant au-dessus des petitesses et des arguties, il s’élevait à ces hauteurs où les vues d’ensemble dominent les faits particuliers et les expliquent.
Un de ceux qui ont le plus joui de son amitié, de sa société et lui ont gardé le plus affectueux souvenir, m’écrivait à ce sujet quelques lignes qui ne seront peut-être pas déplacées ici :
« Ceux-là ne semblent pas avoir complètement connu la puissance de parole d’Ulysse Trélat, qui n’ont pas été admis dans son intimité. Cet homme était l’éloquence même. A table, entouré de sa famille et de deux ou trois amis, cette verve oratoire s'échappait comme malgré lui. Que de fois — en vérité presque chaque fois que j’ai dîné chez lui — j’ai été témoin de ce phénomène. Un sujet quelconque tombait dans l’entretien : chacun disait son mot, soutenait une thèse plus ou moins paradoxale. Trélat se taisait; mais le bouillonnement intérieur se faisait. On le sentait arriver à ses lèvres; il lançait d’abord de petites maximes hachées, incisives, s’écoulant comme des filets précurseurs ; puis la phrase et la pensée grondaient, montaient ; sans jamais perdre pour centre le point précis en discussion, le discours s’élargissait; les images neuves, brillantes, se suivaient, parfois se heurtaient; la
ie
parole allait, de plus en plus chaude, vibrante, abondante ; les sophismes étaient réduits en poudre; c’était vraiment l’éruption d’un volcan, et c’était aussi la clarté du soleil. Est-il étonnant que, lorsqu’une pareille voix s’est tue, tout, à l’entour de la place demeurée vide, ait semblé morne et décoloré? »
Ainsi doué, Trélat aurait pu prendre une grande place dans le monde politique, où l’attiraient d’ailleurs des souvenirs paternels, un certain penchant naturel, ses nombreuses et hautes relations. Il ne le voulut pas et ferma toujours l’oreille aux sollicitations qui cherchaient à l’engager dans cette voie. Il avait le sentiment très net qu’il ne pourrait remplir exactement les nouveaux devoirs qu’il s’imposerait , sans sacrifier quelque chose de sa véritable vocation. S’il franchissait volontiers les frontières de la science où il était passé maître, il entendait cependant, et par-dessus tout, rester chirurgien et donner à son art, à ses malades, à ses élèves le meilleur de son temps et de ses efforts.
Dans une seule occasion, il consentit à abandonner l’hôpital. Ce fut lors de la guerre de 1870. Il crut être plus utile à son pays en portant son activité au dehors. Un des premiers, il partit à la tête d’une ambulance et paya bravement de sa personne en ces jours douloureux, dont il garda un cruel souvenir.
Nul ne ressentit plus vivement que lui les humiliations patriotiques ; mais jamais il ne désespéra de l’avenir de la France. Il la voyait d’avance retrempée par l’épreuve, se mettant de nouveau à l’œuvre, et reprenant son rang dans le monde. Sa piété filiale avait vu juste.
Mais ici encore je veux lui laisser la parole. C’était au lendemain de nos désastres. Chargé de vous présenter une analyse des travaux accomplis par la Société de chirurgie pendant l’année terrible, il ne put, au milieu de l’émotion générale, imposer silence à la sienne, et fit précéder le compte rendu habituel de ces fortes paroles :
« Toutes les douleurs et tous les deuils ont eu leur retentissement dans ce modeste asile de paix et de science. Sachons en conserver le vivant souvenir. C’est la colonne lumineuse qui désormais doit guider notre marche vers la vraie, la seule vengeance digne d’un grand pays. S’il ne nous est pas donné de l’atteindre nous-mêmes, sachons du moins apprendre à nos enfants qu’il faut remonter péniblement, pas à pas, la rude côte où nous nous sommes laissé choir. Faisons comme le Corse, qui lègue à ses fils la vendetta sacrée ; et disons-leur : « La vengeance, elle est au bout du a chemin, mais ne craignez ni la longueur, ni la fatigue de la route ; « car chaque étape vous donnera plus de vigueur et doublera votre
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« agilité vers le but... » « Pardonnez à ces paroles, Messieurs », ajoutait-il. « Qui peut échapper aujourd’hui à ces préoccupations? Et où sont-elles hors de place ? Dans quelque voie que nous soyons engagés, n’avons-nous pas tous senti que notre responsabilité s’est accrue, que nous avons à faire beaucoup, vite et bien ? Tout le monde connaît le mot de Newton à propos de la pesanteur : « C'est en y pensant toujours », disait-il. Mot simple et vrai, dont nous devrions faire désormais notre règle. »
Parlerai-je de l’intégrité de Trélat, de sa probité, de son désintéressement? Peut-être ne serait-il pas nécessaire de rappeler qu’il possédait ces vertus cardinales du médecin, si nous ne vivions en un temps où faire fortune est, dit-on, pour quelques-uns la préoccupation suprême, et où parfois, pour atteindre le but, on ne se montre pas très scrupuleux sur le choix des moyens. Trélat ne connut aucune de ces défaillances. Et par là encore il nous laisse un salutaire et fortifiant exemple.
Il était de mœurs simples, conservant au milieu de la grande aisance que lui procurait son travail un train de maison modeste.
Sa vie n’était pas celle de tout le monde. Il se levait tard et avait pour cela une large excuse. Il dormait peu et mal. Tourmenté par les quintes d’une toux dont vous avez encore dans l’oreille les pénibles éclats, il ne trouvait un peu de repos que dans les dernières heures de la nuit. Cette infirmité qu’aucun traitement ne parvint à atténuer fut une vraie souffrance. Ceux qui l’ont vu, peu après son lever, en proie à ces horribles secousses qui ébranlaient son corps à le briser, peuvent seuls comprendre ce qu’il lui fallait d’énergie pour aborder sans faiblesse la tâche de chaque jour. Il n’en faisait pas moins son service avec régularité et avec soin ; mais il le commençait tard, et sortait tard de l’hôpital. Il fallait ensuite suffire aux devoirs et aux occupations multiples de la journée ; et on avait vite fait de l’accuser d’inexactitude, lorsqu’il ne se montrait pas aussi esclave de la ponctualité que d’autres mieux portants que lui.
Aussi bien, faut-il l’avouer, il n’était pas dans son caractère de se soumettre à des règles rigides. Il s’abandonnait volontiers à la fantaisie du moment, ne résistant pas au plaisir de deviser avec l’ami rencontré au sortir d’une réunion; tout surpris, au bout de quelques instants, de constater que le temps avait passé; achevant cependant la phrase commencée, causant encore l’espace d’une cigarette, puis courant au rendez-vous promis, où il arrivait en retard. Parfois aussi on le voyait s’arrêter à l’échoppe d’un marchand de tableaux et de curiosités, découvrant d’un coup d’œil l’objet de valeur, se plaisant à en rechercher l’origine, à
l’estimer, le maniant avec la passion du fin connaisseur, s’oubliant là plus peut-être qu’il n’eût fallu.
Petits travers que vous me pardonnerez de rappeler ! Ne font-ils pas partie de la physionomie de notre collègue, de cet homme si foncièrement original qui, aux connaissances précises du savant, aux qualités du praticien le mieux pondéré et le plus possesseur de lui-même, joignait l’imprévu, le brillant, ce je ne sais quoi de poétique fantaisie qui est le propre de l’artiste.
Artiste, Trélat l’était dans l’âme. Il avait au plus haut degré l’amour du beau, de l’achevé, du parfait sous toutes les formes et dans toutes les branches du savoir humain. Tel nous l’avons vu jusque dans sa pratique chirurgicale; tel il était dans toutes les circonstances de la vie. Il aimait à s’entourer d’objets d’art, de tableaux de maître, de faïences de choix, de belles tentures. Il les admirait chez les autres, au point qu’on a pu lui reprocher plaisamment de sembler prendre plus d’intérêt à la décoration de la chambre qu’au malade pour lequel on l’avait appelé; simple apparence, ai-je besoin de le dire, qui ne pouvait en imposer qu’aux esprits malveillants ou superficiels! De fait, rien n’échappait à son œil clairvoyant. Une étoffe heureusement drapée, un meuble bien planté et de formes harmonieuses, l’objet le plus simple, pourvu qu’il eût quelque valeur artistique, attirait immédiatement son attention et sa critique. Son goût était sûr, délicat, éclairé. Il n’appréciait pas seulement avec justesse, mais savait donner les raisons de ses préférences ; qualité rare qui rendait sa conversation particulièrement attrayante et, comme l’on dit aujourd’hui, suggestive. Il comptait de nombreux amis parmi les artistes de profession, qui le considéraient comme un des leurs.
Il semble donc que rien ne manquait à Trélat pour réaliser le type de l’homme accompli. Intelligence de premier ordre; possédant à fond les secrets de la science et les procédés de la pratique; ouvert aux sensations et aux plus hautes jouissances de l’art; orateur incomparable et causeur charmant; maître aimé, écouté, recherché par tous; ayant à ses côtés, vous me permettrez de le dire, une compagne digne de lui, ferme soutien et guide sûr dans les jours difficiles, grande artiste elle aussi et maîtresse dans son art, et deux enfants qui ne lui donnaient que de la joie, — son sort n’était-il pas de tous points enviable? ne devons-nous pas, en déplorant sa disparition avant l’heure, reconnaître au moins que les jours qu’il passa sur cette terre furent ceux d’un homme heureux ?
Et pourtant Trélat ne fut point un heureux.
« Sa nature inquiète », disait de lui un ami qui le connaissait
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bien, « toujours en quête du mieux, lui avait refusé cette sereine philosophie, qui n’attend de la vie que ce qu’elle peut donner ». Il aspirait toujours plus haut pour lui-même, pour les siens, pour son pays, et souffrait de voir la réalité répondre si mal à ses désirs. Plaignons-le, messieurs, ne le blâmons pas. « La nature de l’homme », a dit un grand écrivain contemporain, « est composée d’aspirations infinies que notre condition présente ne peut satisfaire ». Bien peu ont le sentiment et Je souci de cette impuissance. Les âmes bien nées, éprises d’idéal, connaissent seules d’aussi nobles tourments. Trélat appartenait à cette élite.
Peu de temps avant sa mort il eut une vraie joie. A l’occasion de sa nomination au grade de commandeur dans l’ordre de la Légion d’honneur, un banquet lui fut offert, où se pressèrent en foule ses élèves, ses amis, ses collègues. Il en éprouva une satisfaction profonde. Il sentait, comme le lui disait dans une chaude allocution son plus ancien camarade et son plus fidèle ami, qu’en un tel jour on ne rendait pas seulement hommage à sa grande autorité de savant et de chirurgien, mais aussi « à sa réputation d’intégrité et de justice, à sa droiture et à l’élévation de son caractère, à son absolue probité scientifique et professionnelle ».
Jamais éloge ne fut plus mérité. Trélat nous a quittés, laissant un nom glorieux et sans tache. Aussi n’est-il pas mort tout entier. Son souvenir bienfaisant nous reste et ses œuvres le suivent.