L TT
Lo L'air SEAL wa; : | CCE 4
Eloge du Professeur Charles VAN BAMBEKE (1829-1918), par M. Hector LEBOUCQ., Membre titulaire (*).
Pendant les jours sombres de l'occupation, FAcadémie a perdu un de ses Membres les plus distingués, le Professeur Ch. Van Bambeke, décédé le 14 mai 1918. Il était le doyen d'âge des professeurs de la Faculté de médecine et du corps médical gantois tout entier, et au cours de si longue carrière, il s'était concilié l'estime et laffection universelles. Sans aucun doute, en temps normal, des amis seraient accourus de tous les points du pays pour lui rendre les derniers honneurs en assistant à ses funérailles, mais la triste situation que nous avait faite l’envahisseur avait rendu impossible non seulement tout déplacement, mais même toute communication par voie de Ia presse. Un petit nombre d'intimes seulement accompagnèrent jusqu’au champ de repos la dépouille mortelle de notre regretté Collègue.
L'Académie de Médecine, dont il était Membre titulaire depuis 1881 et qu’il avait présidée en 1901, acquitte une dette sacrée en rappelant le souvenir de cet homme de bien dont ses Collègues ont pu apprécier les qualités du cœur et de l'esprit, et dont la réputation dans ie monde savant a dépassé de bien loin nos frontières.
Van Bambeke (Charles-Eugène-Marie) naquit à Gand le 6 février 1829. Il y fréquenta l’école primaire dirigée par Em. Soudan-Léger, puis le collège Sainte-Barbe. Ses humanités terminées, et après avoir obtenu le grade d'élève universitaire (6 octobre 1849), il commença ses études médicales à l'Université de Gand. Comme étudiant, il remplit les fonctions d'élève adjoint, d'élève externe et d’aide de chnique à lPhôpital civil. Il fut reçu docteur en médecine, chirurgie et accouchements le 17 avril 1857.
(*) M. Hector Leboucq, qui à été l’élève et, pendant de nombreuses années, le collègue ainsi que lami intime de Van Bambeke, a bien voullu écrire cet éloge à la place de M. Swaen appelé, le 30 juillet 1921, à succéder au biologiste gantois.
? EÉLOGE DU PROFESSEUR VAN BAMBEKE.
De bonne heure il s'était senti attiré vers l’étude des sciences naturelles; ce fut de ce côté que s’orienta sa vie scientifique et jusqu'à ses derniers jours il y resta fidèle. Mais au début de sa carrière il ne pouvait consacrer que ses loisirs à ses études de prédilection, et il commença par faire de la pratique médicale. I1 ne négligea pas cependant le côté scientifique de sa profession: observateur consciencieux de la nature, il sut tirer des cas pathologiques qu’il rencontrait, des déductions intéressantes et d’une portée vénérale. Elles constituèrent le sujet de ses premières relations scientifiques avec la Société de Médecine de Gand, qui lui valurent le titre de membre correspondant de cette Société (1858); en 1860 il en fut nommé membre résidant.
Dans l’exercice de sa profession il eut l’occasion d’appliquer les sentiments philanthropiques qui lanimèrent pendant toute sa vie, soulageant les misères des déshérités de la fortune en qualité de médecin des pauvres (1857 à 1863) et surtout pendant l’épidémie de choléra qui sévit dans cet intervalle. Son dévouement fut récompensé par la médaille des épidémies (1860). Il fut, en outre, chirurgien adjoint de l'hôpital Saint-Jean et de l’hospice des enfants trouvés et abandonnés, et après la suppression de ces hospices, chirurgien adjoint à l'Hôpital Civil, fonction qu’il résigna en 1880.
Déjà au cours de ses études, ses professeurs avaient remarqué les aptitudes qu’il manifestait pour les sciences naturelles. En 18635 Ie professeur Poelman, chargé des cours d'anatomie comparée et plus tard de physiologie, s'attacha Van Bambeke en qualité de préparateur. Poelman trouva, dans l’ardeur juvénile de son préparateur, un adjuvant précieux pour enrichir les collections auxquelles, depuis 15 ans, 11 se consacrait tout entier, De son côté Van Bambeke se perfectionna dans ce milieu scientifique, au point de vue des connaissances et de l’habileté manuelle, et abandonnant les travaux du domaine de la médecine pratique, il publia plusieurs mémoires de science pure, notamment des études sur l’anatomie des cétacés, et sur la tératologie, et Son mémoire sur le développement du pélobate, fruit du travail de plusieurs années, qui parut
ELOGE pu PROFESSEUR VAN BAMBEKE. Fe
en 1868 et fit connaître son nom au monde savant. Les résultats auxquels il était arrivé sont d'autant plus remarquables qu'il n'avait à sa disposition aucun des instruments ni des procédés perfectionnés facilitant la technique actuelle. Par le procédé primitif qu'il indique (l'œuf étant fixé dans un godet creusé dans de la moelle de sureau, au moyen d'une goutte de stéarine fondue), il faisait des coupes au rasoir à main levée et était parvenu à faire des préparations réellement merveilleuses. IT décrit dans ce travail les premiers stades du développement et les sillons à la surface de l’œuf vivant, et poursuit l’évolution embryonnaire sur des coupes jusqu'à l'apparition des branchies externes. Ce premier essai inaugura une série de recherches embryologiques sur d'autres batraciens et sur les poissons osseux.
Après avoir complété ses études par des voyages scientifiques à Londres et à Paris, en 1865, il débuta dans lenseignement supérieur en 1869 comme suppléant du Professeur Poelman au cours d'anatomie comparée, et fut chargé des cours d'anatomie générale et d'hygiène en 1871. II fut nommé professeur extraordinaire Vlannée suivante, et promu à l’ordinariat en 1876.
Dès son entrée dans l’enseignement, 11 se consacra tout entier à ses nouvelles fonctions, et en ISS4, pour pouvoir s'occuper plus complètement de Phistologie et de lembryologie, 1] renonça au cours d'hygiène.
Van Bambeke s'attacha surtout à développer le travail pratique. Succédant à KR. Boddaert qui avait créé cet enselgnement pour le cours d'histologie, et avait eu à lutter contre les difficultés que rencontrent toujours Iles novateurs, 1l suivit la voie tracée par son prédécesseur, continua à la débarrasser des obstacles qui lentravaient encore, et finit par obtenir en 1878 un laboratoire convenable dans les nouveaux locaux de l’anatomie. Dès lors, lhistologie pratique étant inscrite au programme des cours, les étudiants réguliers, et même quelques volontaires, commencèrent à y affluer, et les travaux intéressants, publiés dans différentes revues scientifiques, sont la preuve de
4 EÉLOGE DU PROFESSEUR VAN BAMBEKE.
cette activité nouvelle, Je rappellerai seulement comime détail historique que c’est dans son laboratoire, que son élève, W. Schleicher, observa le premier les modifications de forme accompagnées de mouvements qui se passent dans le noyau de la cellule en division. Les observations étaient faites sur les cartilages de tétards de grenouille à l'état vivant. Le phénomène fut décrit sous le nom de « Karyocinèse ». Des volumes ont été écrits depuis, par des centaines de travailleurs, sur ce phénomène, l’un des plus importants de la biologie cellulaire.
Ce laboratoire improvisé ne fut abandonné définitivement qu'en 1878, lorsque tous les locaux destinés à l’enseienement de lanatomie furent réunis dans les nouveaux bâtiments annexés à l’hôpital de la Byloke.
Le cercle des recherches personnelles du professeur s'était également élargi: à ses études sur le développement des vertébrés inférieurs (batraciens et poissons) et spécialement l’ovologie qui le conduisirent à l’étude approfondie de la cellule animale, vint nécessairement se joindre celle de la cellule végétale et il se spécialisa ainsi dans cette partie de Phistologie qui depuis un demi-siècle est devenue le pivot des études histologiques : la cytologie, C’est de cette époque que datent les débuts de cette série de mémoires sur la constitution de lPœuf, publiés dans les Bulletins de l'Académie des Sciences de Belgique et dans les Archives de Biologie: rapport médiat de la vésicule germinative avec la périphérie du vitellus (1883), sur l’œuf ovarien du Scorpène (1893), sur l’oocyte de Phol- °cus phalangioides (1898). Ces travaux ont contribué puissamment à résoudre des questions importantes et controversées, relativement à la connaissance de l’ovogenèse.
L'extension de ses recherches sur le terrain de la botanique ne lui fournit pas seulement les moyens de travailler à la solution des questions générales de biologie, mais devint même un but: il se remit à faire de la botanique systématique, qu'il n'avait jamais négligée d’ailleurs.
C'est ainsi qu’en faisant heureusement alterner le traail au grand air dans les herborisations, avec le travail
de laboratoire, il conserva jusqu'à l’extrême vieillesse cette joie de vivre qui le caractérisait. F1 restait jeune avec les jeunes, il relatait avec bonheur les excursions botaniques et Zoologiques qu'il faisait jadis en compagnie de ses aînés, tous disparus mais dont le souvenir était resté bien vivant chez lui, et les incidents, parfois fâcheux, qui agrémentaient ces expéditions. Depuis une trentaine d’années 11 s’occupait spécialement des champignons et tenait des journaux d'herborisation où il inscrivait le produit de ses récoltes avec tous les détails s’y rapportant. Ces notes qui ont été déposées au laboratoire de botanique de l'Université de Gand et dont les premières datent du mois d'août 1886, sont tenues à jour jusqu’au 2 avril 1918, sept semaines avant sa mort. Van Bambeke y a consigné «oigneusement des détails sur ses herborisations, sur les spécimens intéressants qu'il avait récoltés, et intercalé des figures à l’aquarelle représentant des champignons à l’état frais et des préparations microscopiques: il passait encore des heures à sa table de travail peu de temps avant sa mort.
Dans les derniers temps il n’herborisait plus lui-même, mais On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir qu’en lui apportant des champignons de la détermination desquels il s’occupait; il inscrivait consciencieusement dans son journal la date, la station, le détail des espèces, le nom de celui qui les avait récoltées et ne négligeait jamais d’envoyer ensuite une fiche explicative au donateur.
Van Bambeke s'était acquis, en mycétologie, une réputation mondiale; il était en correspondance avec les spécialistes de tous les pays. Il avait une habileté technique remarquable pour la préparation de ses spécimens, et son herbier de champignons, conservé au jardin botanique de notre Université, est certainement un des plus beaux qui existent.
En 1880, il fonda avec son collègue Ed. Van Beneden de l’Université de Liége les « Archives de Biologie », publication périodique de travaux scientifiques à laquelle col: laborent encore actuellement de nombreux travailleurs du
6 ELoce pu PRorEessEuR VAN BAMBEKE.
pays et de l'étranger, et continuée sous la direction des pro: fesseurs Brachet de Bruxelles et feu Van der Stricht de Gand.
L'heure de la retraite fixée par la loi sur léméritat sonna pour lui en 1899; il était encore dans toute l’intéorité de ses facultés intellectuelles et physiques et ne sonseait pas encore à se reposer de son travail. Ses élèves et anciens élèves avaient organisé nine manifestation en son honneur à l’occasion de son admission à l’éméritat et lui offrirent comme livre jubilaire un recueil de travaux orioinaux. Dans une remarquable conférence qu'il fit à cette occasion à l’ampbhithéâtre d'anatomie, il passa en revue les progrès accomplis par l’histologie depuis 25 ans et montra ce qui restait encore à faire. C'était une promesse de continuer, comme par le passé, à marcher à la tête des chercheurs, et il tint sa parole. La série de ses travaux sur lPembryologie lui valut en 1902 le prix décennal des sciences Z00logiques.
Ce ne fut pas la seule distinction qui lui échut au cours de sa carrière, Le Roi des Belges voulant reconnaître son mérite l’avait en 1912 promu au grade de commandeur de son Ordre, Il était Membre titulaire des Académies royales des Sciences et de Médecine de Belgique. Pendant de nombreuses années il fut un des Commissaires directeurs de la Société de Médecine de Gand. Il était membre d’un grand nombre de sociétés savantes du pays et de l’étranger notamment de la Société Zoologique de France qui, lors de sa 4° assemblée générale en 1897, le nomma Président d'honneur, titre que ce corps savant n'avait jamais conféré à un étranger. Il était, en outre, Correspondant de Pinstitut national genévois: Membre de l’Académie Zeopoldino-Carolea; de la Société des naturalistes de Moscou : Membre honoraire de la Société Antonio Alzate: Correspondant de la Société des Sciences de Bucarest; Membre d'honneur de la Société royale de Médecine publique de Belgique; Membre honoraire de la Société royale zoologique et malacologique de Belgique; Membre fondateur et ancien Président de la Société de Botanique de Belgi-
que; Docteur honoris causa de l'Université de Bruxelles ; Membre honoraire de la Société royale des Sciences médicales et naturelles de Bruxelles.
Van Bambeke possédait au plus haut degré les qualités qui distinguent le professeur savant et dévoué; les nombreuses générations d'étudiants qui se sont succédé jusqu'à sa retraite sont unanimes à le reconnaître. Il donnait l'exemple du travail et recommandait avant tout l’observation personnelle comme base de lPéducation scientifique des étudiants. C’est ce qu'il fit ressortir éloquemment dans un discours prononcé à l’occasion de la remise des récompenses aux lauréats du concours universitaire (1882). A ce point de vue, ce fut un initiateur. Son nom restera, avec celui de ses collègues disparus avant lui: Richard Boddaert et Félix Plateau, parmi ceux des hommes dévoués, qui ont inculqué aux jeunes générations le goût des études biologiques et fait comprendre toute l’importance de celles-ci comme base de la médecine scientifique.
Il ne rechercha jamais ni les emplois Ilucratifs, ni les honneurs conquis dans les luttes politiques. Jamais il ne voulut s’'aventurer sur ce terrain scabreux où l’on peut se trouver devant des personnes et non des idées à combattre. Sa philosophie sereine Iui dictait la ligne de conduite qu'il suivit sans jamais s’en écarter: la recherche de la vérité. Bien que ses convictions philosophiques fussent profondes et inébranlables, il n’essayait pas de les faire partager par d’autres. En dehors de son enseignement, sa vie publique s’est limitée à la participation à des œuvres philantropiques. Il était Membre de la Commission administrative du Bureau de bienfaisance et après le décès de R. Boddaert ses confrères lavaient à l’unanimité appelé à lui succéder en qualité de Président de la Société de secours mutuels des médecins: « l'Association médicale de prévoyance ». [1 se considérait comme suffisamment récompensé de son travail par la satisfaction intime que donne le devoir accompli.
I1 était surtout sensible à l’expression spontanée de la sympathie que ses élèves lui témoignèrent dans diverses
circonstances: une société d'étudiants en médecine lavait choisi comme Président d'honneur.
Sa vie privée s’écoula paisible et calme, et on peut dire qu'elle fut heureuse, partagée entre les joies de la famille et la sérénité que procure le travail scientifique. Dépassant les limites normales de l’existence humaine, le soir de sa vie a été pour lui illuminé des rayons de ce bonheur tranquille que le poète latin appelait de ses vœux en invoquant le fils de Latone, et qu’il est donné à bien peu de voir se réaliser
< Frui paratis et valido mihi,
> Latoë, dones ; ac, precor, integrà
> Cum mente, nec turpem senectam > Degere, nec citharà carentem. »
Modeste dans ses désirs, entouré de soins dévoués, il n'avait pas à se préoccuper des détails matériels de la vie; jusqu’à la fin, il est resté valide d’esprit et de corps, et a pu continuer à se livrer à ses occupations favorites : l’étude de la nature, sa poésie à lui. |
Mais aucune existence, si heureuse qu’on puisse la proclamer, n’est à l’abri des infortunes inhérentes à la vie humaine. Notre Collègue n’a pas, non plus, parcouru sa longue carrière sur un chemin toujours bordé de roses; plus d’une fois des épines acérées lui sont entrées profondément dans la chair. La perte de son fils unique et, plus tard, celle de la fidèle compagne de sa vie, lui occasionnèrent des blessures qui ne se cicatrisèrent jamais Ccomplètement: mais les soins dévoués dont il fut entouré jusqu'à son dernier Jour, et l’optimisme qui faisait le fond de son caractère, parvinrent à adoucir pour lui les amertumes inévitables de l’existence.
Ce qu’il fut dans le cercle intime de la famille, il le fut aussi pour tous ceux qui l’ont connu, et surtout pour ceux de ses anciens élèves qui ont eu le bonheur de continuer à entretenir avec lui des relations scientifiques. Tous garderont pieusement le souvenir d’un homme de bien, d’un maître savant, d'un ami dévoué et fidèle. ;
Le)