ÉLOGE
DU
Messieurs,
Dans la dernière année pendant laquelle nous avions encore M. Grisolle parmi nous, à la Faculté, j’étais assis à ses côtés lors d’une séance du concours de l’agrégation, concours dont nous étions juges l’un et l’autre. Notre ami avait l’air soucieux et fatigué, et en m’asseyant près de lui, comme je m’informais de sa santé : « Je vais mal, me dit-il, j’ai fait mon testament aujourd’hui et je vous ai légué le soin de parler de moi à la Faculté, quand je ne serai plus. » L’impression que me causèrent ces paroles fut tout d’abord douloureuse, et je me récriai fort, puis, comme rien ne trahissait apparemment chez mon collègue affectionné un état de santé capable de faire naître de si tristes pensées, je plaisantai M. Grisolle sur sa fâcheuse précaution et je ne vis là qu’une boutade chagrine, une défaillance d’un moment. Hélas! messieurs, il n’en était rien ! le matin meme M. Grisolle, à son réveil, avait constaté une première atteinte sérieuse du mal qui l’a enlevé plus tard à notre affection, et quand le moment fatal est survenu, après que nous avons rendu les derniers devoirs à notre pauvre ami, son notaire m’a transmis le legs pieux que M. Grisolle m’avait réellement fait, et qui consistait en une prière de parler, à ses
collègues et aux élèves, de ses travaux, de sa personne, de son caractère.
En effet, en ce temps-là, messieurs, subsistait encore cet usage qui amenait l'un de nous à rendre hommage, devant la Faculté et devant le public médical, à tel ou tel de nos collègues enlevé par la mort aux travaux de notre compagnie. Depuisplusieurs années ce juste tribut de regrets n’est plus payé à personne. Des scènes pénibles ont paru rendre impossibles les séances publiques de rentrée de notre Faculté. Je suis, je le dirai franchement, je suis de ceux qui regrettent ces réunions. J’ai été vivement impressionné par elles lorsque j’étais étudiant. Loin de trouver alors que ce fussent là des cérémonies démodées, comme on l’a dit, loin de voir là des exhibitions en désaccord avec nos habitudes sociales actuelles, il me semblait que dans ces jours un peu exceptionnels le lien qui me rattachait à mes maîtres devenait plus fort, plus serré, plus intime ; que ma confiance en eux, que ma considération pour leur caractère devenaient plus franches, plus cordiales. Et, je dois ledire, depuis, alors que l’âge est venu, alors que le développement de ma carrière et l’évolution de ma vie m’ont amené non plus comme élève en face de la Faculté réunie, mais comme professeur en face des élèves groupés dans l’amphithéâtre, j’ai senti mes convictions plus affermies. Le point de vue n’était plus le même assurément, mais il me semblait qu’en ces circonstances mon devoir m’apparaissait plus clair et plus nettement tracé.
Dans l’étude qu’on faisait devant moi de la vie et des travaux d’un de nos collègues qui n’était plus, je trouvais des enseignements utiles, des exemples bons à suivre, et j’emportais de là des sujets de méditation profonde qui tournaient au meilleur emploi de mes forces, à la meilleure direction de mes travaux. Et de même à ce contact d’un auditoire jeune et mobile dans ses impressions, à cette appréciation qui nous devenait commune des mérites de celui dont on retraçait la vie et les labeurs, je sentais les sentiments de bienveillance envers cet auditoire sympathique s’affermir et grandir dans mon cœur. Mais par malheur tout cela n’est plus. Ces circonstances reviendront-elles? Je l’espère ! car elles sont, selon moi, utiles
pour tous et doivent profiler ;\ nos rapports réciproques. C’est pai ce qu’en ce moment je n’ai plus l’occasion d’accomplir ailleurs le soin que mon ami m’a laissé de vous parler de lui que j’ai résolu de remplir la mission pieuse dont il a bien voulu m’honorer dans la seule tribune qui me soit en ce moment ouverte.
Par aussi bien aucune ne serait plus digne. Si le lieu est moins solennel, il est, en quelque sorte, mieux approprié, car je vais vous parler de M. Grisolle dans l’endroit même qui a été le témoin de ses derniers efforts. Cet amphithéâtre était le sien, la place que j’occupe était la sienne, et c’est en quittant ce fauteuil, à la fin même d’une de cês leçons cliniques dans lesquelles il excellait, qu’il a été frappé du coup ^terrible qui l’a enlevé à la science et à l’enseignement. Son dernier effort a été pour ses élèves, sa dernière parole a été prononcée pour leur instruction.
M. Grisolle était né à Fréjus (Var) le 1 0 février 1811, sur les bords de cette mer bleue dont le souvenir lui était si doux, comme il l’est à tous ceux que ce magnifique spectacle a charmés et ravis. Il passa dans sa ville natale ses dix-huit premières années et y fit ses éludes classiques. Ses parents, qui vivaient de revenus honnêtes, le gardèrent près d’eux et, si j’en crois ce que les conversations de mon ami m’ont appris, ils voulaient surtout, en agissant ainsi, veiller au développement moral de leur fils, précaution pleine de sagesse et qui montre bien quelle était pour leur enfant leur sérieuse sollicitude. Ces premières années avaient laissé chez M. Grisolle une profonde impression. Maintes fois je l’ai entendu parler de la tendresse un peu sévère de son père et de la discipline respectueuse à laquelle il avait été soumis ; et c’était avec une affection pleine de gratitude pour ses parents qu’il rappelait ces premières années.
A dix-huit ans, son père l’envoya à Paris pour faire ses études médicales. Il était encore bien jeune assurément pour affronter la grande ville et ses dangers, mais il paraît que son père avait dès lors confiance dans ce qu’il avait semé et dans la qualité ferme et sûre du terrain qu’il avait préparé. D’ailleurs il ne laissait pas son fils entièrement isolé à Paris. II l’avait recoin-
mandé à M. Ravnouard, l’auteur des Templiers, et il semble même que c’est dans cette société que M. Grisolle avait puisé en partie ces habitudes d’esprit conservatrices et libérales qui ont fait le fond de son caractère, ont marqué la nature particulière de son esprit et décidé pour une part du rôle qu’il a été appelé à remplir parmi nous.
Peu de temps après le début de ses études, M. Grisolle était reçu interne provisoire, puis interne, et à latin de l’internat il obtenait le premier prix de l’école pratique et donnait son premier travail important. C’était sa thèse de doctorat. Elle portait déjà l’empreinte du talent futur de notre collègue et montrait, dès le commencement de sa carrière, comment il comprenait le rôle scientifique du médecin. Car il avait choisi pour épigraphe cette phrase bien connue de J. J. Rousseau : « Je sais que la vérité est dans les choses et non dans mon esprit qui les juge, et que, moins je mets du mien dans les jugements que j’en porte, plus je suis sûr d’approcher de la vérité. ))
M. Grisolle n’a jamais oublié cette phrase, elle a été pour lui rnoe règle constante de conduite. Elle convenait d’ailleurs parfaitement à sa nature, comme je chercherai tout à l’heure à le montrer.
La thèse sur la Colique de plomb, datée de 4 835, aurait dû plus justement être intitulée thèse sur l’empoisonnement saturnin. Cinquante-huit observations ont servi de base à ce travail remarquable. Elles étaient presque toutes relevées chez des cérusiers, et M. Grisolle ne se borna pas à recueillir les renseignements auprès des malades, il visita les ateliers, étudia es conditions hygiéniques dans lesquelles ceux qui les fréjuentent étaient placés, et constata, entre autres faits curieux, que les animaux domestiques, les chiens et les chats, qui partagent la vie des ouvriers, subissent la même influence toxique et meurent d’empoisonnement saturnin. C’est surtout depuis la thèse de M. Grisolle que nous connaissons mieux les symptômes encéphaliques de l’empoisonnement par le plomb. Il nous a parfaitement décrit les formes variées de ces accidents; il a discuté avec soin la valeur des altération macroscopiques que présentent les centres nerveux chez les sujets qui sont morts
de cette affection, et il a signalé cette sorte de turgescence de l’encéphale, qui est comme à l’étroit dans la boîte crânienne. Mais ce qui est plus spécialement digne de remarque dans le travail de M. Grisolle, c’est le tableau, qui n’avait pas été bien présenté jusqu’à lui des modifications que, assez longtemps avant le développement des symptômes de l’empoisonnement véritable, l’économie subit chez les individus soumis à l’influence permanente des préparations saturnines.
Il a tracé d’une main ferme et précise les caractères de cette action lente et graduelle des préparations plombiques: «La nu- » trition s’altère, a dit-il; « les ouvriers pâlissent, maigrissent; » leurs chairs deviennent flasques; leur peau, celle delà face » surtout, prend une teinte d’un jaune pâle tout à fait carac- » téristique, qui n’a aucun rapport ni avec la couleur jaune de a l’ictère, ni avec celle de la chlorose. » Bien des emprunts dissimulés ont été faits depuis à ce travail de M. Grisolle. Mais, voyez la bizarrerie des choses de la vie ! il se trouve que c’est à un de ses élèves, à son ami, entré depuis dans sa famille, à un homme qui a l’estime de tous, auquel je porte une affection véritable, à M. Ollivier, que nous devons des recherches plus nouvelles, qui ont complété pour ainsi dire l’œuvre de son maître : je veux parler des altérations rénales constatées dans l’empoisonnement saturnin.
Une fois docteur, M. Grisolle brigua et obtint la place de chef de clinique de M. Chomel. Il voulait continuer ses études et se préparer au concours du bureau central. Les deux années passées auprès de M. Chomel ont eu certainement une profonde influence sur le mouvement d’esprit de son chef de clinique. On peut dire que si l’élève avait, par une sorte d’affinité élective, recherché une place auprès de ce maître, M. Grisolle a reçu de lui des directions, des préceptes et des exemples qui ont développé et complété le côté déjà très-accusé de son esprit etde ses tendances intellectuelles spéciales. C’est chose grave, messieurs, que le choix de nos premiers maîtres, c’est là une circonstance qui décide parfois de la direction de toute la vie. Je constate encore souvent, pour ma part, combien cette causerie de chaque jour, combien cette action incessante d’une meme intelligence laissent des traces profondes, ineffaçables dans l’es-
prit quand, dans telle ou telle idée qui m'assiège, je retrouve l’influence de mes deux maîtres adorés et vénérés, Biett et M. Andral. Je sens bien alors que c'est leur esprit qui, me hante, et si par hasard de nouveaux travaux, des découvertes récentes, me font abandonner tel ou tel de ces souvenirs, c'est à regret que je les quitte, et je les accompagne alors longtemps dans mon esprit; car, en rompant ainsi avec les idées amies de ma jeunesse, il me semble toujours que je retire à mes maîtres aimés une partie du respect que je suis si heureux de conserver pour eux. Aussi, quand on a bien senti cette action de chaque jour, si persévérante, si durable, et qu'on est appelé par l'âge et par la situation à lier un semblable commerce avec ceux qui vous écoutent, on devient, croyez-le bien, sévère avec soi-même, et Ton exerce sur ses paroles et sur ses actes un contrôle sérieux, très-profitable du reste et très-salutaire pour quiconque a charge non d’âmes, mais d’intelligences et d’esprits.
Aux leçons et aux entretiens du maître, pour lequel il a toujours conservé, ainsi que pour M. Louis, un attachement profond et respectueux, M. Grisolle se raffermit dans son goût pour ï’observation rigoureuse et précise, dans son estime médiocre pour l'hypothèse et pour les idées aventureuses.
En 1 838, il avait été nommé médecin du bureau central, et en 1844, il devint agrégé de la Faculté. J’étais alors sur les bancs avec lui, et c’était à mes yeux, je vous l'assure, un rude adversaire. Son calme et sa tranquillité imposaient beaucoup à ma nature plus vive, plus jeune et plus gaie, mais je me louerai toujours de cette rencontre, puisqu’elle été en partie l'origine de notre liaison, devenue plus tard une solide amitié.
Lors de ce concours, dans ses épreuves comme dans sa thèse, M. Grisolle n'avait encore presque rien changé de ses habitudes; c'était toujours l’élève de M. Louis et de M. Ghomel ; l’observateur exact, assidu, patient; mais, s’il faut dire tout le fond de ma pensée, c'était déjà l'observateur à l’esprit plus accessible, plus ouvert, que celui de ses maîtres.
La même manière, si je puis m’exprimer ainsi, nous a donné le Traité de la pneumonie, ouvrage des plus remarquables, dans lequel ont été élucidées beaucoup de questions qui,
allèrent es à celle maladie si commune, étaient cependant restées litigieuses. Là ou régnaient encore le doute, l’incertitude, nés de raisonnements, d’opinions incertaines et formulées sur des documents incomplets, M. Grisolle, par sa méthode rigoureuse, inflexible, a porté la précision, la lumière. C’est en effet par l’analyse de faits nombreux et multipliés, recueillis avec soin, groupés avec patience et rigueur, que le traité de la pneumonie a été écrit. M. Grisolle était convaincu que telle est la bonne voie.
« On voit», dit-il, dans la préface de la seconde édition du Traité de la pneumonie, «qu’ aujourd'hui comme autrefois, je » n’appartiens pas à 1 école de ces superbas qui méprisent les » faits et qui trouvent d’ailleurs que la science en est encom- » brée. Cette exubérance est imaginaire; elle n’existera jamais » pour ceux qui ne se payent pas de mots, mais qui cherchent » à savoir les choses; pour ceux qui amis, mais amis éclairés » de l’induction, condition essentielle du progrès, veulent ce- » pendant que dans les sciences, et dans la médecine en parti- » culier, la réalité des faits reste toujours la base immobile et » solide de tous nos raisonnements. »
Dans l'analyse des faits, M. Grisolle comprenait pour une grande part l’emploi de la statistique médicale, et il ne se croyait pas pour cela abruli par les chiffres, comme Ta dit avec aménité un des superbes à l’école desquels notre ami ne voulait pas aller. Je suis tout à fait, quant à moi, de l’avis de M. Grisolle. Je suis fermement convaincu que la statistique bien maniée, selon les principes que M. Andral etM. Gavarret ont suivis, est la méthode la plus sûre et la plus féconde pour arriver, par une probabilité aussi probable que possible, à la connaissance des faits de la clinique. Cette méthode offre le double avantage de préciser les résultats et d’éviter les erreurs. 11 est bien évident, en effet, que celui qui, s’en fiant à ses souvenirs, écrit, à propos de tel ou tel problème clinique : « J’ai » vu souvent les faits se passer ainsi » m’inspire moins de confiance que celui qui, traitant du même sujet, me dira . « Sur » 200 observations bien relevées, j’ai trouvé 140 fois le fait »> dont il s’agit. » D’abord je vois précisément que ce dernier ne fait pas appel à ses seuls souvenirs, et nous savons tous
combien les souvenirs sont souvent défigurés par les défaillances de la mémoire. Ensuite, je suis également plus tranquille avec ce dernier auteur touchant les déviations que l'imagination et la partialité de l'opinion préconçue peuvent faire subir à l'appréciation des faits observés. Je ne dis pas que les chiffres peuvent répondre à tout; M. Grisolle et nos maîtres ne le disaient pas non plus; mais je dis que, lors de l'étude des faits cliniques, la bonne statistique intervient comme un élément de précision et de rigueur dans les conclusions que l'on doit dégager. Voyez meme, messieurs, en ce moment, ne considérons-nous pas comme très-utile la précision rigoureuse des chiffres substituée à l’appréciation individuelle, quand il s'agit d’étudier dans les maladies le symptôme température. On disait autrefois, et quelques personnes persistent à s’en tenir encore à ces expressions : « La peau est chaude, la peau est médiocrement chaude, la peau offre une grande chaleur. » Nous disons, nous : «La température — prise dans un point qui varie, mais que l’observateur indique toujours — est de 38°, 40°, 40°. 7 ou 8 dixièmes. » N'y a-t-il pas là une précision plus utile que l’énoncé d’une vague appréciation; n’a-t-oa. pas là un tableau irrécusable de la marche et des oscillations du symptôme température? Mais, disent ceux qui, pour ne pas prendre la peine de faire cet examen, en contestent l'utilité, vous mettez toute la médecine dans votre étude thermométrique? Non! certains de ceux qui se sont livrés les premiers à ces recherches en ont peut-être exagéré un peu la portée; or, cet enthousiasme pour un nouveau moyen d'examen est un fait inhérent à la nature de l’homme, qui se passionne volontiers au début de toutes choses: mais, en somme, ce qui reste de ces travaux après une saine critique est bon, et l'enregistrement rigoureux de la température dans les maladies a déjà permis d'établir des faits pleins d'utilité pour le diagnostic et pour le pronostic; je vous l’ai montré dans plusieurs occasions. Eh bien! la constatation exacte de la température, substituée à l’appréciation individuelle, est une méthode du môme ordre que la méthode statistique substituée à des souvenirs vagues pour l’étude des divers symptômes, pour celle de leur marche, de leur terminaison, de leur valeur pro-
nostique. C’est le moyen de mettre très-peu du sien dans les jugements qu’on porte sur les choses, et partant c’est le moyen le plus sûr d’approcher de la vérité. M. Grisolle, qui, comme je vous l’ai dit, avait inscrit ces paroles de Rousseau entête de son premier travail, devait être naturellement partisan delà méthode numérique employée comme élément des jugements qui doivent être portés sur les faits et sur leur valeur. Il résumait au reste ses opinions sur ce point, dans l’avant-propos de son Traité de pathologie interne , par les paroles suivantes : « Pour » s’élever de la connaissance des faits particuliers à celle des » faits généraux, on ne s’est plus fié à la mémoire, aux impressions vagues, aux inspirations 'théoriques; on a recueilli » des faits nombreux, on les a comparés et comptés, et par ce » rapprochement, par cette analyse, par cette numération, on » est arrivé à des déductions rigoureuses, à la connaissance de a quelques lois précises, à des résultats positifs en séméiotique, » en étiologie comme en thérapeutique, a
Ce traité de pathologie est l’œuvre capitale de M. Grisolle. Je ne puis en étudier ici avec vous tous les articles; mais soyez sûrs que tous ont un caractère de sûfceté scientifique, si je puis dire ainsi, qui donne au livre une valeur réelle. On peut bien dire que M. Grisolle n’a pas rendu ses récits agréables; il ne l’a pas cherché, mais il est impossible de ne pas reconnaître que les propositions qu’il a émises sont toujours précieuses et de bon aloi ; qu’il donne sur la question qu’il expose tout ce qui est démontré. Un philosophe éminent disait : « Ni la giâce, ni la grandeur d’une idée, quelles qu’elles » soient, ne suffisent pour la faire accepter sans preuve de » l’esprit philosophique; il faut que cette idée subisse, d’a- )) bord et sans cérémonie, le libre examen des yeux humains et le libre travail des mains humaines; tantôt qu’elle des- » cende au fond d’un creuset, tantôt qu’elle traverse les filtres » et les fumées d’un laboratoire, ou bien qu’elle résiste très- » longtemps à toutes sortes d’épreuves multipliées et compli- » quées; et ce n’est qu’après avoir été soumise et avoir sur- » vécu à cette inquisition intellectuelle qu’une idée prend » place dans le temple de la Vérité et est admise au nombre » des lois d’une saine philosophie. »
Ce que îe docteur Chalmers demande aux idées avant de leur reconnaître droit de cité dans la philosophie, M. Grisolle le demande toujours aux faits avant de les admettre au nombre des lois d’une science positive et saine.
Quant à la manière dont elle progresse, messieurs, la science procède comme un’ pays qui augmente sans cesse son territoire et recule incessamment les iimites de ses possessions. Voyez dans l’autre hémisphère, il est une grande nation qui s’étend de jour en jour. Des hommes hardis, trop à l’étroit dans les villes bien réglées, avides de mouvement et emportés souvent par l’esprit d’aventure, vont chercher des contrées nouvelles sans se soucier des obstacles qu’ils ont à braver; puis ils prennent possession de ces terres conquises. Leurs moyens sont parfois sauvages et violents, ils ne reconnaissent, ni n’observent souvent les lois d’une morale bien rigoureuse et ils occupent tout, les mauvaises comme les bonnes terres, sans choix, sans examen, pourvu qu’ils s’approprient le sol. Puis, après ces pionniers, d’autres viennent plus calmes, plus judicieux, qui étudient et pèsent la valeur du fonds que les autres ont occupé, qui séparent les terres fécondes des terrains douteux ou»stériles, qui en règlent la culture et qui, refrénant les mœurs un peu trop libres des conquérants, font régner sur la contrée des lois morales et protectrices. Alors seulement le pays nouveau est constitué et digne de prendre place dans l’Union.
De même dans la science chacun suit l’impulsion de la nature et des tendances de son esprit; les uns emportés par leur imagination, poursuivis comme par un besoin de s’affranchir des idées généralement acceptées, s’élancent en avant par une initiative impétueuse. Tout n’est pas toujours bien réfléchi, bien coordonné dans ce mouvement en avant, les mœurs intellectuelles de ces pionniers de la science ne sont pas toujours marquées au sceau du bon sens, cette morale de l’esprit, mais viennent bientôt d’autres plus rassis dans leurs jugements, observateurs plus froids, plus rigoureux, plus scrupuleux des lois de la logique et plus châtiés dans leurs conclusions, ils trient alors les nouvelles acquisitions apportées au domaine commun, font la part de ce qui est bon et de ce qui est dou-
teux ou faux, et constituent alors les départements que la science peut et doit légitimement compter comme des acquisitions nouvelles et solides.
Tout en reconnaissant Futilité du rôle que jouent, dans ce développement des choses, les hommes d’initiative auxquels je sais rendre toute justice, je préfère de beaucoup, je Favoue, le rôle de ceux qui règlent et épurent ce mouvement.
C’est à cette dernière classe d’esprits que M. Grisolle appartenait.
Je vous disais tout à l’heure que si, dans son Traité de pathologie, M. Grisolle n’a pas rendu ses récits agréables par un style plus fleuri, c’est qu’il ne Fa pas cherché. Cela, je le crois fermement, car s’il eût voulu, il savait écrire avec assez de talent pour faire tout autrement. Un jour vint, en effet, où, chargé de prononcer à la Faculté Féloge du maître qu’il aimait tant, de M. Chomel, M. Grisolle montra des qualités d’écrivain qui furent comme une sorte de révélation. C’était un aspect tout à fait nouveausous lequel il se présentait. Je Fai entendu prononcer cet éloge, et j’ai été singulièrement transporté par cette page remarquable. Ce n’était pas seulement l’expression profonde du respect et de l’affection pour le maître chéri; cela, nous nous attendions tous à le trouver dans la bouche de notre ami ; mais c’était un stvle d’une rare abondance et d’une rare pureté. La lecture que j’ai dû faire plus tard de cet éloge, alors que, chargé de celui de M. Rostan, j’ai étudié avec soin les manières différentes des différents orateurs, cette lecture, dis-je, m’a fait apprécier plus profondément encore tout le mérite de cette composition. On y trouve surtout des portraits, celui de Broussais eteelui de Chomel entre autres, dont le pinceau élégant et ferme est plein de vérité et qui sont des plus excellents. L’effet de ce discours fut considérable et d’autant plus grand qu’il était plus inattendu. Quiconque a entendu ou lu cette production, reconnaîtra facilement avec moi que, si M. Grisolle n’a pas enveloppé ce qu’il a dit dans son Traité de pathologie sous une forme plus gracieuse, c’est qu’il a pensé que tout ornement était superflu quand il s’agissait d’énoncer les vérités de la science. A-t-il eu raison? S’cst-il trompé? Je n’ose décider pour ma part:
mais j’ai tenu à bien vous montrer, messieurs, que M. Grisolle avait, quand il était opportun de le faire, témoigné des qualités d’un écrivain distingué.
En 1853, M. Grisolle fut nommé professeur de thérapeutique, et l’on peut dire, en quelque sorte, que ce fut là pour lui une manière de bonne fortune. Pendant le temps qu’il occupa cette chaire, en effet, il ajouta, aux connaissances qu’il avait pu acquérir auprès de Louis et de Ghomel, des données plus complètes sur la valeur des différents agents du traitement dans les maladies. C’était la dernière main qui pût être mise aux conditions qui le désignaient d’une façon spéciale pour la chairede clinique. Cette chaire lui échut naturellement quand, à la fin de 1 864, M. Rostan fut forcé, par l'état de sa santé, de quitter les travaux de la Faculté.
C’est alors, messieurs, que, ici même, à la place où vous me voyez assis aujourd’hui, M. Grisolle déploya desquaîités qui le rendaient un professeur particulièrement efficace. C’est là, en effet, qu’il donna ces leçons cliniques si remarquables, parmi lesquelles je citerai plus spécialement celle qui fut la première en date, et qui restera toujours un modèle du genre. Elle avait pour objet l’étude de la péritonile tuberculeuse. Quelle sûreté de vues cliniques, quelle netteté, quel tact! J’ai lu et relu bien des fois cette leçon, non pas que j’eusse à y chercher des renseignements ou des détails spé ciaux, mais parce qu’elle m’a toujours paru un sujet d’étude et de méditation, à titre d’exemple d’une exposition vraiment clinique, claire, simple et éminemment instructive. Vous la trouverez dans la Gazette des hôpitaux pour 1865; et dans l’année 1 866 du même Recueil vous trouverez deux autres leçons, l’une sur l’atrophie des testiculesàla suite des oreillons, et l’autre sur l’arthrite blennorrhagique, leçons qui permettent également d’apprécier les éminentes qualités de clinicien qui distinguaient M. Grisolle. Et sachez-le bien, si je vous désigne ainsi certaines leçons, c’est seulement parce qu’il m’a fallu choisir, car les mêmes mérites se retrouvent dans toutes, ou du moins toutes témoignent à des degrés divers des mêmes qualités.
Il est un mot, messieurs, que je prononçais tout à l’heure,
et puisque je le rencontre, je désire m’arrêter un moment sur sa signification trop souvent altérée, selon moi. Quel tact! vous disais-je tout à l’heure en vous énumérant les qualités cliniques qui brillent dans la première leçon de M. Grisolle sur la péritonite. Eh bien, je désire beaucoup, dans votre intérêt, que vous ne preniez pas le change et que vous n’alliez pas croire que le tact médical est un don naturel, un effet de l’inspiration, une qualité d’artiste. Cela a été dit et répété; cela me paraît tout à fait inexact. Le tact médical est le résultat de l’expérience, le fruit de l’étude attentive. C’est la connaissance, acquise et non pas spontanée, des rapports qui lient les symptômes aux lésions, connaissance qui, dans la pratique, permet de rattacher promptement l’un à l’autre ces deux termes du problème. Cette science des rapports, croycz-le bien, ne naît pas avec l’individu. Selon qu’on est plus ou moins bien doué, on la possède plus ou moins vite, mais tenez pour bien démontré que sans l’étude assidue vous ne pourrez acquérir cette qualité. Avoir beaucoup vu en médecine, c’est avoir beaucoup regardé, c’est-à-dire avoir beaucoup comparé, non pas seulement les faits entre eux, mais avoir comparé les faits qu’on observe avec les types qui ont été délimités dans la science, à titre d’individualités et de groupes pathologiques. De là pour vous cette nécessité, sur laquelle j’insiste habituellement, sur laquelle je reviens et je reviendrai sans cesse, de vous préparer à l’étude de la clinique par de fortes études théoriques. M. Grisolle était imbu de ces idées et parlait avec un certain dédain des cliniciens purement inspirés. Il était aussi pénétré de ce que je vous répète chaque jour, que dans vos études cliniques, ce qui est le plus utile, ce n’est pas la leçon que nous vous faisons à l’amphithéâtre, mais bien celle que nous vous donnons dans la salle même de l’hôpital, quand nous vous forçons à procéder à l’interrogation et à l’étude complète du malade. Certes, nous faisons tous nos efforts, dans les leçons à l’amphithéâtre, pour vous instruire le plus et le mieux possible, mais là nous pouvons seulement vous montrer, à titres d’exemples, comment notre intelligence a procédé pour arriver à reconnaître et à dénommer un groupe morbide qu’il s’agissait d’inter-
prêter ; nous pouvons vous donner encore quelques règles générales sur la manière de diriger ce travail, insister sur certains points relatifs au pronostic, sur les indications qui ont décidé de la thérapeutique à suivre dans la situation présente; Mais combien cet exposé des procédés de l’intelligence du maître est moins fécond que la mise en œuvre directe et personnelle de l’intelligence de l’élève ! Forcé lui-même à Faction, il est alors contraint à une attention plus complète, plus soutenue; il ne reçoit pas toutes colligées et toutes réunies les remarques qui décident du résultat, il faut qu’il les acquière par un travail intellectuel à lui, à l’aide d’un labeur à lui, et non-seulement ce travail et ce labeur lui servent à mieux graver dans sa mémoire l’histoire de l’observation particulière qui a provoqué sa recherche, mais encore ils constituent une sorte de gymnastique intellectuelle qui profite à l’éducation scientifique générale de celui qui a été soumis à cette étude. Croyez-moi,, tenez toujours les enseignements que je vous fais puiser au lit des malades en beaucoup plus haute utilité que les leçons que je vous donne, quelque soin que j’y apporte. Ce que je vous dis en ce momout c’était l’opinion de Rustan, c’était celle de M. Grisolle, qui tous deux préconisaient cette méthode, comme la préconiseront toujours ceux qui auront médité sur la meilleure manière d’enseigner la clinique.
Dans une autre occasion, j’ai recherché, devant la Faculté réunie, le rôle que M. Rostan avait joué dans l’évolution du mouvementde lascience médicale au commencement de ce siècle. Je me suis efforcé de le montrer, avec Ghomel, M. Louis, M. Àndral et le vénérable M. Cruveiilhier, luttant contre la conception trop absolue de Broussais et contre ses assertions un peu trop théoriques et trop mal assises. M. Grisolle avait commencé sa vie à cette école, mais bientôt il eut, comme nous l’avons nous-mêmes aujourd’hui, d’autres devoirs à remplir. Des idées nouvelles surgirent; des procédés nouveaux d’investigation furent mis en œuvre et conduisirent à une connaissance plus profonde des faits et à des constatations qui jetaient un nouveau jour sur bien des points de la médecine. Ce mouvement rencontra dans ce pavs-ci deux obstacles, qui
retardèrent un moment son développement. Ces obstacles, il importe de les signaler ici. D’abord certains esprits, chagrins et retardataires de parti pris, nièrent la valeur des travaux et des faits qui gênaient leurs idées constituées. D’autres, paresseux, endormis dans la quiétude de leurs connaissances, repoussèrent absolument ces assertions importunes, afin de s’éviter l’étude et le contrôle critiques qui peuvent seuls permettre de se prononcer hautement contre les opinions et les travaux qui se produisent. Il devint de mode, chez quelques-uns, de railler et de plaisanter la fougue et l’engouement des novateurs qui, disait-on, n’apportaient rien d’utile. Pauvres esprits avec lesquels on en a fini fort heureusement.
En outre, ce qui retarda plus complètement encore chez nous la vulgarisation de ces progrès et l’examen critique de ces découvertes, ce fut, sachez-le bien, cette incurie et ce laisser-aller singulier du pouvoir qui, aux lamentations des savants, aux sollicitations incessamment formulées par les membres du corps enseignant qui voulaient obtenir le personnel et le matériel nécessaires à la propagation de ces connaissances, répondait d’une façon presque dédaigneuse, en faisant sonner bien haut la nécessité de préparer des armes nouvelles pour lutter contre un voisin dangereux, et en ayant l’air de croire que l’Europe nous enviait notre science, comme on disait alors qu’elle nous enviait notre administration modèle. C’étaient là des propos honteux que j’ai entendus pour ma part avec le rouge au front et depuis, hélas! nous n’avons même pas eu la compensation de voir ces armes qu’on préférait si complètement aux instruments de la science, prévenir et détourner les désastres de notre malheureuse patrie !
Cette incurie coupable n’a pas été une des moindres causes du retard qu’a subi parmi vous l’évolution de certaines connaissances nouvelles. La responsabilité ne nous revient nullement, à nous qui avons sans cesse répété nos supplications alarmées. Cette responsabilité, on a voulu nous l’imputer. Puisque l’occasion se présente, je repousse formellement et la tête haute celte accusation. A chacun sa part, il est plus que temps de bien l’établir et la lumière doit être faite.
Mais, malgré tout, le mouvement s’est produit. Rien ne peut, en effet, c'est ma ferme conviction, empêcher la vérité de se faire jour. Elle est comme le soleil que les nuages obscurcissent bien pendant un temps, mais qui finit toujours par dissiper les vapeurs qui l’entourent, et par verser sur la terre la lumière qui l'échauffe et la vivifie.
Alors est né pour la génération de M. Grisolle le devoir d'aller plus loin que ses maîtres. Il né manqua pas à cette nécessité, qu'il comprit parfaitement. Je trouve, en effet, son opinion à ce sujet très-bien formulée dans l'avertissement placé en tête de la neuvième édition de son Traité de pathologie :
k Lorsqu’on ne se complaît point, comme quelques-uns le font, dans une philosophie nuageuse ou dans un culte idolâtre du passé, on trouve que la science progresse sans cesse, et que la vigoureuse impulsion que lui imprimèrent nos aînés dans la carrière, dès le commencement de ce siècle, se continue toujours. Le devoir de celui qui écrit un livre comme le mien, est de travailler sans cesse, d'examiner toutes les idées nouvelles pour les contrôler par l'observation, pour les juger sans parti pris et avec une complète indépendance. Je crois n'avoir jamais failli à cette obligation.» Comme ces paroles sont dignes; calme et tranquille expression d'une conscience pure, elles montrent bien le côté simple et droit du caractère de notre ami.
Une chose, en effet, lui était particulièrement antipathique, c'était le bruit et le fracas que font certaines personnes autour de soi-même. La recherche, l'afféterie, lui déplaisaient aussi tout spécialement, et il regardait avec une certaine pitié moqueuse ceux qui s’attachaient, dans l'étude des questions diverses, aux petits côtés qu'elles présentent, et qui occupés de menus détails sans valeur et sans portée, présentent ces découvertes prétendues comme des inventions de premier ordre, toutes grosses d'avenir et de conséquences élevées. Il avait, à ce sujet, un mot un peu trivial pour désigner ceux qui, d'après son dire, fionnaienl ainsi la science. Comme j'ai eu occasion de le dire ailleurs de lui, il tenait à être et se souciait fort peu de paraître. Quand son action personnelle amenait tel ou tel ré-
sultat, il se contentait de se réjouir in petto de son succès et n'en parlait jamais. 11 ne réclamait même pas, si quelque mouche du coche s'attribuait, devant lui, le résultat obtenu. Je me rappelle même un jour oii semblable scène me fut offerte. Jamais vous ne pourrez vous figurer ce qu’avait en cette occasion de fin, de comique et de narquois le sourire ébauché sur les lèvres de M. Grisolle et le léger clignement d'yeux avec lequel il avait l’air de me signaler la bourdonnante individualité qui s'attribuait un résultat que l'influence seule de M. Grisolle avait amené.
Cette sorte de besoin d'obscurité, cette haine de l'éclat et du bruit, aidaient M. Grisolle à paraître froid et sauvage. Plusieurs l'ont trouvé tel et ont énoncé sur lui cette opinion. Ce sont ceux-là surtout qui, amis du genre humain, comme dit Molière, ont les liaisons faciles, mais réellement peu profondes. Toujours ouverts à tout un chacun, mais l’oubliant aprèsquatre pas, ils prétendent trouver partout et chez tous cette même apparence de bon accueil stérile et mensonger. Non, assurément, M. Grisolle n’avait rien de banal dans ses rapports d’homme à homme. Il n'était pas
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces obligeants donneurs d’embrassades frivoles.
11 traitait avec les hommes comme je vous ai montré qu’il faisait avec les idées. Il pensait encore comme Alceste,
Qu’avant de se lier il faut se bien connaître.
De là sa réserve et sa froideur apparente. Mais quand on avait plus de patience, quand, jeunes ou vieux, grands ou petits, on ne pressait pas les choses, quand on se prêtait à subir son contrôle et son observation, lorsqu’il vous admettait dans son amitié, quelle nature on découvrait, quel cœur on voyait à nu!
M. Grisolle était froid et même par moment trop rude, disaient certains individus. Eh bien, tous ceux qui l’ont réellement connu, et plusieurs m'entourent ici, sont unanimes pour s'inscrire absolument en faux contre cette manière d’apprécier
notre ami. Dernièrement encore, alors que, causant <ie lui, nous échangions nos souvenirs affligés, ils me répétaient ce que je savais, ce que je dis ici hautement : qu’il n’est pas d’ami plus fidèle, plus sûr, plus dévoué que ne l’a été .VI . Grisolle; qu’il avait, meme, avec ceux qu’il aimait, des finesses d’affection, des délicatesses de cœur, que le gros public des indifférents ne pouvait prévoir et qui touchaient vivement ceux qui en étaient l’objet. Mais il ne fallait pas s’en apercevoir en sa présence, il ne fallait pas l’en remercier, car alors il était très-mécontent et se défendait fort, de crainte d’avoir l’air de chercher quelque effet et quelque éclat.
Non, non, messieurs, quiconque laisse après soi les regrets que nous éprouvons tous à la pensée de sa perte, n’a pas été
un ami tiède et indifférent. Et, quant à moi, je me tiendrais pour bien heureux si je pouvais espérer qu’on sentira pour moi, quand je ne serai plus, ce que la perte de M. Grisolle nous inspire.
Dans l’exercice de son art, il avait un cœur excellent et sympathique aux douleurs d’autrui, mais il ne fallait pas qu’on le remarquât. Je me souviens qu’un jour, peu de temps avant qu’il ntutombât malade, nous tûmes appelés tous deux en consultation auprès d’une même personne.il s’agissait d’un jeune homme frappé de phthisie pulmonaire. La mère, dont cet enfant était l’espoir et la vie, nous aborde à la fin de notre examen pour savoir notre sentiment ; une anxiété cruelie était peinte sur sa figure. M. Grisolle me chargea du soin d’écrire le traitement convenu et commença à parler à cette pauvre mère. Il le fit avec une douceur, un soin, une habileté de cœur singulière, et lorsqu’il se retourna vers moi ses yeux étaient humides, bien qu’il eût retenu les larmes qui les remplissaient. Quand nous sortîmes et que lui parlant de cette douleur si poignante de la pauvre mère, j’en vins à signaler son émotion, il me reçut fort mal. Brave cœur qui, dans cette mère éplorée, avait vu l’image du désespoir qui l’aurait envahi lui-même si l’un de ses enfants chéris avait été frappé du mal incurable qu’il venait de constater; mais esprit singulièrement ombrageux qui avait peur de laisser surprendre chez soi les sentiments les plus naturels et les plus honnêtes et
qui en repoussait l'expression comme une exagération coupable.
Allez demander à la sœur qui est chargée de la salle Sainte- Jeanne si M. Grisolle avait un cœur sec et froid ! Aujourd’hui que nous l’avons perdu, elle osera, l'excellente et digne hospitalière, qui d’ailleurs par son intelligente et pure charité mérite assurément nos plus sympathiques respects, elle osera vous dire ce qu'elle eût craint de révéler du vivant de noire ami, et alors vous apprendrez le nombre des soins empressés de M. Grisolle pour pallier la douleur et adoucir les derniers moments des pauvres malheureux commençaux de son service. Mais ces dons pieux, ces attentions souvent délicates étaient des secrets entre la religieuse et M. Grisolle, qui dissimulait avec le plus grand soin ses charitables préoccupations.
Je pourrais vous dire encore bien des traits du même genre; ceux-ci suffisent pour vous montrer combien le caractère de mon ami a été méconnu par certains. Si j'ai insisté sur ce point, ce n'est pas que je me soucie pour sa mémoire, plus qu'il ne se souciait pendant sa vie, des opinions formulées sur lui par ceux qui le jugent sans l’avoir connu réellement, par ceux qui se sont arrêtés à l'enveloppe, sans chercher à voir ce qu'elle couvrait. Non ! je parle de cet ami précieux tel que je l'ai connu. Je dis ce que j'en sais uniquement pour le charme de le dire à ceux qui sauront comprendre tout ce qu'il y a de doux à avoir joui d'un cœur affectueux et dévoué. C'est pour moi comme le plaisir d’avoir su trouver un diamant d’une eau pure, d'un éclat incomparable, là où d'autres n'ont trouvé qu’un caillou sans valeur. Et puis, ce que je sais sur M. Grisolle, eh bien ! je le dis par reconnaissance de cœur et sans autre souci que celui du plaisir de confesser la vérité pour la vérité même, et au nom d'une affection qui fut toujours désintéressée et qui certes aujourd’hui ne peut donner lieu au moindre soupçon de personnalité.
Nous qui vivons après lui et qui avons la mission de continuer l’examen critique et les études sévères qu'il avait commencés, nous devons à sa mémoire de ne jamais oublier quel calme, quelle sagesse il a mis dans ses travaux. Plus jeune que lui de quelques années, j’assiste à une évolution plus complète
de certaines parties de la science. Là, comine lui, je servirai de mon mieux les intérêts sacrés qui me sont confiés; j’irai dans la voie nouvelle aussi loin que je pourrai aller, mais sans jamais oublier celui que j'ai remplacé et dont nombre de fois le souvenir se présente à moi quand je viens m'asseoir à cette place qu’il a si dignement occupée.
Voilà ce qu'était l'homme si vite enlevé à la science. Une pensée cependant peut non pas amoindrir, mais tempérer nos regrets.
C'est l'idée de la douleur qui eût envahi son âme s’il avait assisté, comme nous l'avons fait, aux désastres de nos dernières années. L’épreuve eût été cruelle pour lui; nous le savons par ce que nous avons souffert. Ces douleurs, il ne les a pas subies.
Puissions-nous, nous à qui ce lamentable spectacle n'a pas été épargné, vivre assez longtemps pour voir la réparation; car, quoi qu'on dise, quelque temps qui s’écoule, la blessure reste toujours là, qui saigne et fait cruellement souffrir. Mais, sovez-en sûrs, c'est par le travail incessant et de tous les jours, poursuivi dans toutes les conditions sociales et chacun dans sa sphère, que nous devons préparer notre pays à cette œuvre sacrée w en accroissant toutes ses forces partout et toujours. Point de hâte ! point d’impatience! point d’illusions ! Du calme, du labeur persévérant, de la prévoyance attentive et scrupuleuse. Voilà les gages du succès futur.
f A RIS.
IMPmiERIK DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2