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Éloge funèbre dé Mgr. Georges Darboy, Archevéque de Paris

En publiant ce discours reconstruit a* Taide de notes et de souvenirs, on s'est rendu a des instances bienveillantes, et l'on est heureux d'offrir encore un hommage aux nouveaux martyrs de la Religion et de la Patrie.

Monseigneur (i), Messieurs,

Il y a trente jours, le vingt-quatre mai, vers huit heures du soir, un mercredi, après sept semaines d'une captivité barbare, dans Paris livré aux horreurs de la guerre civile, Monseigneur Georges Darhoy, archevêque de Paris, ancien évêque de Nancy, était fusillé à la prison de la Roquette, par Tordre inique de ce qui s*appel$ât la Commiine. 11 mourait avec plusieurs prêtres, lâchement frappé au cœur par des balles sacrilèges ; il mourait en pardonr^aat et en bénissant ; il mourait victime de la justice, dç la liberté et de la foi.

Nous sommes ici , mes frères, pour honorer ce souvenir funèbre et glorieux ; nous sommes ici pour prier autour de cette victime et des compagnons que Dieu lui a donnés afin de Tescorter dans la mort.

(1) Monseigneur Foalon, évêque de Nancy et de Toul.

L'Eglise de Nancy devait un spécial el solennel hommage à celui qui fut, pendant trois années, son premier pasteur, qui honorait de sa haute amitié révéque de ce diocèse, et qui laisse au milieu de nous, ennoblie par son sang, une famille en deuil. Pour moi, qui n*ai pu décliner Thonneur d'interpréter devant cet auditoire les sentiments qu un tel deuil met dans nos âmes, j'essaierai d'accomplir cette tâche difficile avec la délicatesse et la sincérité qui seules donnent du prix à l'éloge, avec la justice que réclame une tombe, avec l'admiration que commande le trépas héroïque d'un martyr.

Si riche que soit une nature d'homme et à quelque dignité qu'on l'élève ; si éclatants qu'aient été les services rendus par elle à la patrie agonisante ou à l'Eglise persécutée ; de quelque auréole que le succès l'aient couronnée; quelque magnifiques enfin qu'aient pu être envers elle les dons de Dieu, il en est un pourtant qui les surpasse, et sans lequel tous les autres ne sont rien, car il les consacre et les résume dans un acte décisif et sans retour : c'est le don d'une mort qui est grande et sainte et qui vient à propos.

N'est-ce pas la mort, en effet, qui scelle et qui

signe le livre inachevé et jusqu'alors anonyme qu*on nomme la vie ? N'est-ce pas la mort qui révèle dans un dernier élan et une suprême explosion les forces cachées de Fàme humaine ? N'est-ce pas elle qui parfois nous réhabilite et nous sauve? N'est-ce pas elle qui nous baptise de notre vrai nom, qui grave sur le marbre de notre tombeau l'épitaphe de la gloire ou de l'infamie, et qui , fixant à jamais dans nos mains le drapeau pour lequel nous avons vécu et souffert, nous enveloppe immortels dans ses plis, comme en un suaire glorieux?

Aussi, une des choses qui frappent le plus quand on interroge l'histoire des personnages célèbres, et qu'on étudie leur rôle en ce monde, c'est le caractère providentiel d'une fin toujours en harmonie avec la série des actes qu'elle couronne, ou avec le milieu dans lequel la vie s'est développée.

Jacob mourant sur sa couche patriarcale, environné de ses douze fils; Moïse, sur. le mont Nébo; saint Paul, d'un coup d'épée ; saint Pierre, sur une croix renversée ; saint Jean^ dans sa longue et aimante vieillesse ; les martyrs, devant le tribunal des proconsuls ou les gradins de l'amphithéâtre, et sous la dent des lions ; saint Thomas d'Aquin, sur son lit de cendres, commentant le Cantique des Canti-

ques; les apôtres, en écrivant avec leur smg généreux le Credo qu'ils évangélisaient ; les soldats, sur la brèche et à leur poste ; Louis XYI, sur Téobafaud ; saint Thomas Beçket, devant les marehes de Tauiel dont il avait défendu les droits; Monseigneur Affre, sur une barricade, et tant d*autres, tombés noblement à leur oBuvre, prouvent bien comment Dieu veille sur notre heure dernière, et avec quel art il prépare le rite funéraire suivant lequel ehaque âme doit sortir de ce monde et faire son avènement dans l'éternité.

Or, Messieurs, ce don de mourir héroïquement et à propos, Dieu, dans sa libéralité, Ta fait au courageux archevêque de Paris. H a traité cet homme à la façon des plus privilégiés, et il a éclipsé, pour ainsi dire, l'éclat d'une vie à laquelle le travail, le talent et les dignités avaient déjà donné tant de lustre, par les splendeurs d'une mort qui est la plus haute ambition de toutes les grandes âmes,

Pourquoi ? Messieurs, pourquoi ? Je le demande à Celui qui veille sur le moindre des cheveux de notre tête, et qui, souverain de toutes choses, préside au développement harmonique du poème immense où se mêlent, dans une trame savante, la vie de l'homme, la vie plus vaste des peuples et la

vie grandiose 4e tous les inondes rassemblés. Pourquoi ^-141 voulu que le sang d*nn archevêque fût encore une fois versé sur ce siège de Paris qui semble avoir fait un ^acte avee la mort ? Pourquoi a-i-il Voulu que ce prélat si favorisé achevât rudement «t tout d*nn coup sa magnifique carrière? Pourquoi Ta-t-il voulu mettre au nombre des martyrs qui sauveront peut-être la France épuisée et meurtrie ? Toute la raison en est-elle dans la munificence de Dieu, et dans cet amour délicat parce qu'U est sans mesure, qui se plait à des dons de choix? Mais cette munificence elle-même n'a- t-elle pas ses raisons cachées, et alors pourquoi n'essaierions-nous point d'en sonder le mystère plein de consolation tout ensemble et d'austérité ?

Je veux le tenter à la gloire de celui dont nous honorons le souvenir. Placé, pour le voir plus grand et le mieux juger, an faite culminant de son martyre, je chercherai dans sa vie et dans sa nature tout ce qui semblait l'y acheminer ; puis, regardant plus haut et plus loin, interrogeant la France et TEglise pour le salut desquelles Georges Darboy et ses compagnons donnèrent leur vie, j'essaierai de voir ce qui, dans la situation générale, semblait et pouvait commander un pareil holocauste.

— iO —

Dieu ne fait rien qui ne soit harmonieux. L*harnio nie, commiB la vérité, comme l'ordre, est une forme nécessaire qu'on retrouve empreinte dans toutes ses œuvres et dont notre humaine sagesse, toujours si courte, ne pénétrera jamais les adorables artifices : voilà pourquoi la vie et le tempérament d'un homme peuvent souvent indiquer sa fin et prophétiser sa destinée.

Le premier trait qui frappe, le premier caractère en saillie dans cette nature si richement douée, c'est l'énergie. Elle s'accuse, dès l'adolescence, par une àpreté précoce au travail que rien n'a jamais ni rebutée ni adoucie. Le jeune étudiant qui, trouvant les journées trop courtes, dérobait au sommeil et à la nuit quelques heures pour les donner à ses livres, laissait déjà pressentir le travailleur obstiné qui, plus tard, malgré les devoirs du ministère pastoral et jusque dans le tourbillon des hautes dignités ecclésiastiques, saurait garder inviolables et remplies ses chères heures méditatives. Ce n'était point seulement par le travail que se témoignait son énergie : tout en lui la rendait transparente. Qui a vu cette tête d'un galbe si ferme, aux traits accentués et pourtant délicats, devinait aisément sous un air plein de finesse et aux rides de ce front laborieux, la vigueur qui y avait

laissé sa forte empreinte. Le même cachet d*énergie se retrouvait dans Fécrivain, dans ce style net et serré qui aime les formules logiques et qui multiplie les apfaorismes dont le privilège est de rendre la pensée plus concise et plus vive, de la ciseler en quelque sorte et de la lancer comme un trait qui, allant plus droit au but, le frappe mieux et pénètre plus avant. Le prêtre n'a pas moins hautement révélé ce caractère fondamental d'énergie et il est impossible de voir se dérouler cette longue vie sacerdotale toujours irréprochable, toujours correcte, sans reconnaître aussitôt Tàme forte, dont le signe souverain est rindéfectible ténacité dans le devoir.

Aussi, Messieurs, je ne m'étonne pas qu'une mort de martyr ait couronné cette existence-là. N'est-ce pas la force à outrance qui fait le martyr? N'est-ce pas la patience dont rien n'abat le courage qui tient debout, jusque dans le supplice, les âmes robustes qu'on essaie vainement d'opprimer et de vaincre par la persécution? N'est-il pas beau qu'un travailleur finisse et meure comme il a vécu, dans un de ces efforts renouvelés et suprêmes qui ont honoré sa vie? N'est-il pas beau qu'une âme et un bras énergiques, avant d'être brisés, se signalent une dernière fois dans un trépas qui sied aux fortes

natures? Dieu, qui aime à gouverner les êtres selon riiarmonie, à ne point violenter leurs instincts généreux, mats à les respecter phitèt eo les développant, devait aebever la vie de cet homme ^en une mort g randiement taborieuse. Que d*Mtres le trouvent sévère et redoutable dans ses décrets, et qu*Hs gémissent du meurtre de Monseigneur Darboy; po«r moi, je serai plus vrai, voulant être pltis ehrétien, et je ne craindrai pas d^adorer et de béoir Celui qui a su compléter le lutteur infatigable par le vainqueur sanglant, et élever l'homme dà travail opiniâtre à la hauteur du martyr.

C*est le privilège et Tbonneur des organisattons vigoureuses de subir plus violemment que les autres Tattrait de la perfection et le besoin de leur développement personnel. J'aime ce brave André Chénfer et les caractères de la trempe de ce fier poète, qui, au moment d'être conduit à l'échafaud, voyant la mort venir avant qu'il n'eut pu tirer de sa lyre teiutce que son génie pressentait^ s'est frappé le front avec désespoir, et s'est écrié : Pourtant, il y avait quelque chose, là ! -

Georges Darboy était de cette catégorie d'honune», et il aimait le mol d'André Gbénier. Conscient des facultés qu'il avait reçues de Dieu^ cionscieot de

sa mâle énergie, plein ëe fol dans romnipotence du travail 9 il était de ceux qui ont à cœur de s'étever au plus fanut et de faire rendre i l^ir nature tout ee que leur nalore peut detnner. G*était sa noble ambition et Tun des traits les plus aoeosés de qette physionomie où Tobsertafteur découvrait tant de voldnié réfléchie et tant de force contenue. Pressée par cet ardent aiguillon» sa vie ne s*est pas un instant démeatie dans cette voie grandissante. Personne n'ij^nore qu il n*a pas laissé un moment en repos son intelligence active» ni une heure en friche le vaste champ de la science sacerdotale. N*estHse pas lui qui écrivait à ses prêtres : « Aimez et recherchez la science ; elle sera toujours » votre plus grande force ; car le pouvoir n^appar- » tient qu'à la supériorité, et la supériorité réelle » n'est que dans l'intelligence : on ne gouverne que » ee qu'on domine, et on ne domine que ce qu'on » connaît (i). »

Quant au développement nnoral de la volonité et a * la puissance de se maiuriser soi-même, il en a écrit et parlé maintes fois comme on traite un thème favori, et il s'exprimait alors avec un accent qui révé-

(i) Letlre (Mtrale de Monseigneur Darboy, évéque de Nanc^ et de Toal, sur la nécessiié de l'élude.

lait, à ne pouvoir s*y méprendre, Texpérience intime et rhabitude prolongée qu'il avait des combats et des victoires de la liberté. N*est-ce pas lui qui disait encore : < L*homme grandit dans les luttes morales, » quand il n*y succombe pas, et il n*y succombe que » s*il. refuse de vaincre. Mais il est vainqueur, quand • il le veut. Alors chaque difficulté lui donne un » redoublement d*énergie, et il se fait, à force de » vouloir, un de ces calmes et puissants courages, » également prêts au choc et à la résistance, comme » ces nobles armes rougies au feu de Damas, et qui » peuvent, sans se rompre, et parer et frapper (1). » Aussi , Messieurs , est-ce par ce développement sans relâche d*une intelligence supérieure, par sa volonté énergique et maîtresse d'elle-même , par son tact, par les ressources d'une activité dominant la fatigue et toujours prête à briser Tobstacle, qu'il s'est trouvé naturellement désigné à l'attention de ses supérieurs hiérarchiques. C'est là le vrai chemin des dignités et des honneurs de ce monde. On peut le suivre, Messieurs, sans crainte et sans remords, sans fausse ambition même, parce qu'on est sur de porter toujours sous ces cimes une

(1) Discours prononcé en 1860 au Lycée de Nancy.

àme aussi haute qu'elles. Monseigneur Georges Dar* boy Ta suivi, et s*y est avancé hardiment d*un pas dont la rapidité n*étonnera point, si Ton songe de quelles formes caressantes et de quelles grâces pleines de séduction cette nature en qui la souplesse ne cédait rien à Ténergie savait revêtir les riches dons qu'elle avait reçus de Dieu.

Son Eminence le cardinal Morlot, dont on ne peut suspecter la droiture, ni mettre en doute la bonté, fut Finstrument humain de la suprême élévation de Tarchevéque de Paris ; il la lui légua comme par testament ; et Grcorges Darboy accepta ce lourd héritage, il Ta écrit lui-même « en évéque prêt à » donner sa vie pour l'Eglise, en homme de son » temps et de son pays, plein de confiance en ce • puissant diocèse et résolu à ne méconnaître aucun » droit comme à ne négliger aucun devoir (1). » C'est ainsi que, parvenu au siège métropolitain de la capitale de la France et du monde, placé au centre des affaires politiques et religieuses,, touchant d'un côté à Rome et de l'autre à César, ayant l'intelligence de sa situation hors ligne, il semblait occuper le dernier faite auquel sa nature

(1) Letlre pastorale de Monseigneur Tarchevéque de Paris à roccasion de son arrivée dans son diocèse.

pouvait prétendre et que son désir de retifieuse influence pouvâîl rêver»

Le dernier faite!... Non, Messieurs. Ù y a ptus liant, il y a plus grrand. Au^dessuâ de l'arohevèché d« Paris, il y a la Roquette; au-<)es8Ud d'un palais, il y a la prison ; au-dessus d'un trône, il y a la croix ; au-dessus de la vie triomphale, il y a le martyre. Et Dieu qui travaille encore mieu!t que nous au plein épanouissement de notre destinée ; Dieu qui ménage la suave éclosion d'une flear et qui livre le chêne à rimpétniosité des orages; Dieu qui endort et feit mourir les êtres innocents dans leur berceau, (tresse aussi tout d'un coup, en guise de piédestal^, devant l'élu qu*il veut couronner, un échafaud , un gibet, un calvaire.

Ainsi , noble archevêque » il vous faudra , pour grandir, descendre du siège éblouissant d'où vous dMiiniez tant de choses et vous en aller de prison en prison, comme par un dwmin lugubre, jusqu'à la moru Mats qu'ai-je dit? descendre... c'est monter qu'il eût fallu dire, car de telles chutes sont les degrés sublimes qui mènent à la gloire des crucifiés. Montez donc. Vous étiez archevêque dans la beauté et dans la gloire du nom, il faudra l'être dans la persécution et dans la geôle; vous l'étiez devant César,

il faudra 1 être ieywti \% Onomine; \ous Vé\ie% devrai vos fidèles, il faudra Télre devant, ce peuple violent et emporté, et devant 4^es juge$ bandits. Là, il faudra rester ferroe et digne, rehausser pajr la force d'àine que rien ne peut donipter le caractère divin du préire livré à la merci des barbares^ de leurs insultes et de leurs outragea. Et après, il faudra, Dieu le veut, gravir une à une, comme des marches glorieuses, les longs jours delà captivité; et après, il faudra répondre à ce tribunal dérisoire qui voudrait traiter un évéque en fonctionnaire public : « Qua- » rante Communes ne me feraient pas signer » cette pièce, mon caractère d'évéque est au'^dessus » de vos atteintes; » et après, il faudra voir s'éclipser à vos yeux la figure de ce monde et vivre captif et persécuté» face à face avec ce Christ, dont rimage vous montrait, à travers des souvenirs sacrés de famille, Vidéal énoouvant de tous ceux qui aspirent à finir en héros ; et^ après, il vous faudra subir la faim, le froid et les angoisses de la réclusion. Ne vous lassez pas, il faut monter encore : Theure vient où il faudra mourir, entendre les suprêmes insultes, et se taire. Pourtant, lorsqu'il la dernière heure on parlera, en blasphémant, de la foi et de la liberté, vous retrouverez Ténergie pour les défendre et vous

imposerez silence aux blasphémateurs, en disant-: c Ne profanez pas le nom de liberté, c'est à nous » quMl appartient, car nous mourons pour la liberté » et4)0ur la foi; » et puis ce sera fini, on vous fusillera, vous serez frappé au cœur et la main qui bénissait sera elle-même brisée.

Maintenant, reposez-vous, vaillante nature, vous avez touché le faite, et tous vos désirs doivent être comblés. Dieu même ne pourrait, dans la toute-puissance de son génie et de sa bonté, rien faire de plus fort ni de plus beau qu'une âme donnant sa vie, dans le martyre, pour la liberté qui est le droit de rhomme, et pour la foi qui est le droit de Dieu.

Mais , Messieurs , nous ne saisirions qu'imparfaitement rétroite parenté qui semblait convier au martyre cette nature infatigable au travail et à sa propre grandeur, si nous ne considérions un instant le rôle providentiel qu'elle a joué dans sa vie publique.

11 est une œuvre aujourd'hui à laquelle, depuis près d*un siècle, nous devons tous coopérer en des degrés et par des moyens divers ; et il n'est pas un homme qui, par sa position religieuse ou politique, par ses talents ou ses dignités, par ses idées ou ses

— lapassions, n*ait eu à la servir ou à la combattre. Elle domine toutes les autres œuvres, et elle est redoutable, autant qu'elle est vaste et complexe, car elle prend Thomme par ce qui le passionne le plus, par son indépendance et sa foi, et elle s'étend à tout, à Dieu et à Tàme , à la révélation et à la science, au respect qui* sincline volontiers et à la liberté qui aime à rester debout, aux peuples impatients qui veulent s'affranchir de tutelle et à l'Eglise qui , tout en étant le principe de tous les affranchissements, ne cesse de rappeler les limites sacrées par delà lesquelles l'émancipation n'est plus que la révolte, et la révolte un état cpnvulsif, présage certain de mort. Cette œuvre, vous l'avez nommée, c'est la réconciliation et l'harmonie pratique entre l'E*glise et les sociétés modernes.

Or , Messieurs , parmi les hommes qui ont appliqué à une telle cause leurs efforts et leurs moyens, soit en écartant les préjugés populaires, soit en déclarant les vérités mal comprises, soit en calmstnt les passions de la multitude égarée, on rencontre à une place d'honneur le théologien qui plus tard devint évèque, Tévêque qui ne tarda pas à s'asseoir sur le siège de l'Eglise de Paris, l'archevêque enfin qui, mêlé aux conseils des empires, put

ajouter ainsi au poids de sou autorité privée, le poids pius considérable eneore d'une influence politique exeeplioaneUe.

MoDsei^eur Georges Darboy se rangea parmi les ooneîliateups et demeura toujours fidèle à ce râle auquel le prédestinaient, du reste, ses études autant que son caractère et sa situation aussi bien que son talent. Il fut de ceux qui, voulant faire la part du bien et du mal dans nos sociétés inquiètes et tourmentées, avaient résolu de sauver le bien à tout prix piour rallier doucement aux forces immuables de l'Eglise. Tout le ressort d'une intelligence vigoureuse et pratique, toutes les ressources de sa nature ferrate et si adroite à dédoubler les questions complexes» tous les procédés d'une politique de modération experte à tenir compte de l'opportunité, tout ce savoir-faire qui prenait si bien la mesure des hommes, des événements et des choses, enfin ce privilège rare d'une dignité qui lui permettait d'avoir action sur TElat et sur l'Eglise et de peser tour à tour sur les deux plateaux de la balance : voilà l'ensemble des moyens qui lui furent commis d'en haut et quMl apporta loyalement au triomphe de ses convictions.

Je ne puis taire. Messieurs, que de telles convic-

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lions n'étaierrt pas aniverseflemeni aecepiéeg et qu'en Éace des concîliateurs se' fenconiraient cfcs esprits plus entiers et moins disposés à la mesure et m chaD^ment que semblaient commander la différencie des temps et le progrès des âges'. Phis préoccopés de rinflexibilité des principes et peut-être insuffisamment pénétrés de l'exigence des faits, tiolenis à faire prévaloir leurs convictions, ils n'ont pas toujours appréicié les efforts sincères tentés par tes conciliateurs, et leur style amer et sauvage n'ar pas craint de taxer la modération de pusillanimité, pour ne pas dire de trahison.

Mais, Messieurs, qui donc oserait se dire irréprochable en ce monde ? Où est l'homme assez parfait pour jeter la pierre à un autre? Et d'ailleurs, si l'on peut blesser la vérité par un excès de mesure dans la pratique, ne peut-on pas en compromettre aussi le triomphe par un élan hâtif et par ce zèle outré qui n'est point selon la science , mais est un fruit de l'amour de soi bien plus que de l'amour de Dieu ? Est-ce donc rinfaillibilité qu'il faut demander aux hommes? Non, certes; mais la sincérité et l'indépendance vraie dans des convictions sincères.

Après tout, il y a dans la vie publiq«»e de Monseigneur Darboy des actes éclatants qui montrent

avec quelle précaution il s'efforçait de rester toujours droit et de garder autant que possible en ses démarches la mesure et la correction vraies. Je veux vous en signaler quelques uns, car ils révèlent bien rhomme qui écrivait de lui : • Une seule chose nous » domine , c'est notre conscience ; et une seule » chose nous suffit, c'est de faire notre devoir (i). • Lorsque la question du pouvoir temporel fut soulevée avec bruit par les agissements d'une politique tortueuse et envahissante, et lorsque les évéques réunis autour de Pierre semblaient soutenir de plus près ce siège menacé de plus de périls, n'est-ce pas Monseigneur Darboy qui écrivit au Pape une lettre que le clergé nancéen connaît bien, et où se trouve formulée en ces termes vigoureux sa profession de foi sur ce point si chaudement débattu : t Je regarde » le pouvoir temporel du Saint-Siège comme une » institution nécessaire, dans l'ordre de choses qui » subsiste depuis quinze siècles, pour sauvegarder » l'indépendance du ministère ecclésiastique etras-

• surer la conscience des fidèles. Si ce n'est pas

• un dogme de foi, c'est du moins une vérité qu'on

(1) Lettre pastorale de Monseigneur l'archevêque de Paris, à l'occasion de son arrivée dans son diocèse.

» ne peut nier sans erreur, ni combattre safts » faute, puisqu'elle est affirnoée par le Pape et les * évéques, juges naturels de la question (i). •

Lorsqu*après les longs débats du Concile sur le grave problème de Tinfaillibilité, le décret souverain eut été rendu, que se passa-t-il? Renonçant à cette noble opposition qui avait été dans son droit comme dans son devoir dévéque, on le vit écrire en son nom et au nom de plusieurs de ses collègues Facte d*une soumission sans réserve à une décision dont il avait combattu Topporlunité. Voilà de quelle manière on sauve tout à la fois et les principes etrhonneur de ses opinions. Hélas! il faut bien le dire, il y a une chose qu'on connaît à peine aujourd'hui, c'est ce milieu fier et désintéressé entre la soumission absolue qui dégénère en servitude et Topposition quand mémç qui devient la révolie. Pour ma part, je le dis avec franchise, j'honore partout et ne puis me défendre d'admirer ces natures sagement indépendantes qui ont le courage des oppositions sincères ; qui ne craignant pas d'avoir une conviction personnelle, osent la défendre vaillamment et savent s'arrêter au moment voulu où l'on

(1) Lettre à Messieurs les ecclésiastiques du diocèse de Nancy.

doîl sMnelimn devant la toree des choses» et rautorilé d*en haut.

Georges Darboy étsit capable de- cette comiuUe ferme, et il y a de hit un mot qui le preuve bi^iis un mol que je eîterai avec d'autane plus, de valeur qu'ayant été dit dans Fintinrilé, il est à coup sÛpFex^ pression aulilieniiqu« de Tàme. Consuhé un Jour par un magistrat sur une question délieate où la religion< et la. politique s*'enebevétraient, et pressé de dire comment il agirait lui même dans une telle» occurrence, Tarchevéque de Paris lui fit cette réponse où se peinl au vif Thomme et le prélat : « Pour moi, j'y » mettrai tous: les ménagements qui sent dans mon » esprit et dans ma situation ; mais si on me peusse > à bout, je leur montrerai que je suis prêtre (!}. »

On retrouve là le caractère soupte, ferme* et modéré qui se retraçait^ si bien lui-même lorsqu'il disait qu* « une àme généreuse et vraiment chrétienne reste » douce et eoneilianie quand rien d^essetitiel n'est en » péril, mais devient d'une vigueur et d'une constance » indomptables, quand les principes sont etigiagés. »

Les actes n'onti point démenti de si belles paroles: sa m<»rt lis proujve aiiiee une éloquence qu»*affili^

(1) Voir IB Franfmiêf & iuln 1871.

- es - ^

Mirait tcMit comineiitoîre ; et >e'e^ ainsi, 'Messieurs, iquV>avrter id'èlile dans FtEUvre de fe réeanciliaUoa de l*%lt8e ei du monde moderne^ il y a ifrav&tilé sans relâche, lui consacrant ses .riches ressources et usant tour à tour de cette fermeté que rien ne déconcertait et de cette prudence inépuisable dans ses expédients.

Mais si Tàme énergique et âpre à ta lutte avait du trouver dans une mort vaillante son triomphe suprême, est-ce que le conciliateur n'y trouverait pas lui aussi -sa suprême iïifluenee ? €ar enfin , quoi qu'on ait dit et quoi qu'on ait lait pour une cause, tant q«i*on ti*6st pas mort pour elle, il reste à dire et à 'Mte davantage, ti y a que^lque chose de plus kittiineux que la parole dont on la défend , c'est le sang >versé )>our eHe. Il y a quelque ehose de plus ardent que les chaudes convictions dont on Thonore, (s'est le sang qu'on lui donne. Il y a quelque ehose Se phis efficace que tous les efforts tentés «pour son ttiiomphe, c'est le song dont on l'arrose. M y a quelqtie i^hose de plus beau, de plus heureux, et dont fion au monde n'égale la puissance, quelque chose qui est notre dernier bien et notre ressource désisspéfée , c'est d'arriver à mourir pour son drapMu. L'amhevêqUe 4e Paris Ta (ait , il a reçu de

Dieu ce don splendide de souffrir et de mourir pour la religion, la foi et la liberté, et de sceller dans son sang leur harmonie qu appellent de tous leurs vœux tant d*bommes de cœur.

Mais, Messieurs, je resterais au-dessous de ma tâche et j^enlèverais une auréole à cette mort que j*admire, si je ne réunissais dans ma pensée et dans ma parole tous ces martyrs de Tinsurrection, comme Dieu s^est plu à les réunir dans la mort, et si je ne cherchais avec vous, d'un regard attendri, ce que ces morts sublimes vaudront devant Dieu pour FEglise et pour la France : pour TEglise qui sur leurs restes a jeté des palmes et répandu des prières, pour la France, humiliée et blessée qu'ils ont tant aimée et qui leur a fait des funérailles de roi.

Puis-je oublier d'ailleurs qu'à côté de Fillustre archevêque, des prêtres et des religieux, il y a des moines? Puis-je oublier que parmi ces victimes je vois des robes blanches, que je compte des frères, des amis? Laissez-moi saluer, en passant, ce froc qui m'apparait comme un éclair dans cette nuit lugubre ; j*en suis heureux et fier et il me semble sentir les tressaillements du moine apôtre qui Ta ramené et po-

pularisé parmi nous. Il le disait blanc comme la vérité, tandis que le voilà désormais empourpré des couleurs du martyre.

Eh bien, Messieurs, dites le-moi, ces victimes innocentes, pourquoi sont-elles tombées? Pourquoi Dieu a-t-il voulu que dans notre âge et dans notre pays le sang honnête fut versé ? Pourquoi des martyrs non plus seulement en Chine, ou au Japon, ou chez les Sauvages, mais en France, mais au milieu de nous, mais à Paris, et des martyrs frappés par des mains fratricides et sacrilèges? Le fait est trop considérable pour que de hautes raisons ne Faient pas motivé aux yeux de Tlnfini qui donne le salut, Taccroissement et la paix à tout ce que le sang d'un martyr arrose et à tout ce que sa prière a béni.

Je n'hésiterai pas à le dire, Messieurs, il nous fallait deux choses : l'expiation et la régénération, Fexpiation, car nous étions effroyablement coupables, la régénération, car nous étions absolument déchus. Uabime de nos désordres appelait Tabime sans fond de notre décadence et les deux abimes nous entraînaient au néant. Or, qui peut expier les fautes d'un peuple, et le plus efficacement régénérer les hommes, sinon le sang des martyrs uni au sang du Christ, seul assez pur pour élre agréé comme

holocauste expiatoire, et seul assez fécond pour reodre une certaine fertilité à ces terres stériles, devenues des landes désolées où rien ne germe plus.

Je a'essftieraî pas d'entreprendre la longue et cruelle énumération des crimes de mon temps et de mon pays. Il faudrait un courage que je ne me sens guère, et d'ailleurs le massacre de c&i archevêque et de tous ses compagnons ne fait-il. pas mieux que mille paroles, la confession d'une culpabilité à laquelle nul n'échappe et qui a fini par déchainer sur nous le toirent si longtemps captif des colères vengeresses de Dieu ?

J'ai dit une culpabilité à laquelle nul n'échappe. Et qui donc, ea effet, pourrait se croire innocent du meurtre de ces immolés? Qui donc, en voyant leurs cadavres mutilés et leurs blessures <ouverteS| pourrait demeurer impassible et ne pas se frapper la poitriae? Qui oserait , selon la coutume des anciens, étendre la main sur ces morts et jurer qu'il est étranger au crime qui les a tués ? St Uftoi, je vous le dis, vous êtes, nous sommes tous coupables; tous , nous avons forgé le fer qui les a blessés ; KMis, nous avons aidé te bras sacrilège qui les a frappés ; tous, nous avons apporté notre contingent fatal à cette criminalité terrible qui mettait le

monde dans l^alternaUve d'une expiaUon soteandle ou de la moru Car, il y a vraiment dans le monde moral des Ids aussi rigoureuses que celles qui régissent la jnatière; il existe pour nos péobés eonifliie un thermomètre mystérieux, et t|uand la pression des fautes accumulées atteint un certain éegrc, il faut à towt prix que le monde expie ou qu'il meure.

Or ce grand crime qui résun>e tous les autres, qui appelait sur la France un châtiment 6oudafin et formidable comme lui, et qui réclamait une expiation telle que nous la donnent ces otages mnssacrés en katne du Christ et du droit ; ce crime qui pèsera sur le cœur de la France plus lourdement encore que les armées ennemies par lesquelles il fut piétinée, c'est d'avoir tué Dieu.

Oui, il faut le dire bien >baut, en face de cet helo* causte sanglant, nous sommes des déicides. ¥«nk avez tué Dieu , complices couronnés de toutes tes forces ameutées conU*e Lui, qui avez creusé par la oornsption, le servilisme et rinamoralité la tombe où les âmes sans Dieu sont venues s'engouffrer ; vous l'avez tué, philosophes âlupides qui avez éteint dans l'àme humaine la splendide ckirié de l'Infini; irions l'avez tué, savants (|ui avez eu scdn d*effacer soi^

nom sur toutes les pages du livre de la nature ; vous Pavez tué, littérateurs frivoles qui parliez au peuple le langage énervant des passions, au lieu de lui interpréter la parole de Dieu ; vous Favez tué, politiques qui eroyez qu'on peut sans lui , avec de Tbabileté et des sabres contenir des bommes ; vous Tavez tué, vous qui songiez à garder la justice, tout en cbassant Dieu ; vous Favez tué, pères, qui avez espéré fonder une famille sans lui ; vous Tavez tué, vous, femmes, qu'' avez cru à lamour sans Tlnfini, et vous, mères, qui n'avez point gardé inviolable comme un sanctuaire rame de vos fils ; vous Favez tué, jeunes gens, sous le souffle décbainé de vos passions aveugles et sans frein; et nous, prêtres, nous, ses citadelles vivantes , pourrons -nous nous croire innocents , si nous n'avons pas su trouver dans notre àme sacerdotale Fbéroïsme du dévouement et Fintrépidité qui aurait pu sauver le temple et le Dieu dans le torrent de Funiverselle décadence ?

Et voilà que Dieu chassé. Dieu mort, dans la nuit et dans le froid de son absence, le peuple, le peuple des ouvriers et des prolétaires n'ayant plus rien, puisque Dieu lui avait été ôté, se sentant vide et affamé, vide à la fois des biens de la terre et de ceux de Féternité , affamé des uns et affamé des autres,

s*est levé furieux, bondissant, irrésistible. Alors devenu béte fauve, en proie à Tentrainement de ses instincts et à la rage des revendications , ne pouvant vaincre et voulant régner, il a détruit, il a pillé, il a incendié ; et saisissant dans ses représentants, ses prêtres, ses magistrats, ses soldats armés, cette société vieillie qui avait expulsé Dieu et qu*il ne pouvait écraser tout entière, ne croyant plus ni à Dieu, ni à Tbonneur, ni à la justice, il les a fusillés... et ils sont morts, et les voilà !... .

Dormez, morts héroïques,... non! veillez plutôt, et vivez dans le Dieu qui vous ouvre son éternité, dans le Dieu que la France avait chassé, que le peuple, en une heure d'égarement, a voulu fusiller et détruire, mais que votre sang ressuscitera pour le peuple et pour la France. Parlez-lui pour nous, dites-lui par vos plaies et dans le langage irrésistible de ceux qui ont été torturés pour la justice : Dieu , qui avez posé votre main sur le front indompté d'un de nos premiers rois barbares , et qui avez adopté en Clovis la nation franque , posez-la encore sur le front plus sauvage de ce peuple qui nous a tués, et qu'il devienne en vous une nation régénérée, vivante et chrétienne.

Il faut en effet, Messieurs, que la race déchue

^vi agonisaii hier dams la décrépitude et deus le smg, se transferme ^t se relève. La^iécessiié d*«fie régénéraUoD morale oressort pressante^ iabsolae dé toutes nos ruines <et de nos daneitfables >raîsènes. Que d^flutels lirisés à reconstruire, i^ae d'àmës eorromimes, défaillantes, oourbées^ à reditesser^à^pii'^ rifier, h cMwroborer I Que de principes méconnus è «venger i Q«ie 'de lois vitales ^foillées ^ftix pieds à reme«ire en bonnear! Et pour «î^a Kfoe d'énergie, que de travail, que de petsévérance^ quel déploiemenl de ^to^aites les forées «vives «de oewx qui se refusant à la dédiéanee , aiment mieux n*étre pas du totti et mourir, <ru*éire déchus ou h'ètr e qu'à demi t Or» Messieurs, «parmi les reissoui^s qui nous fiermetiront <de travaiHer à eettie rénovation , je me ptsfifs è compter eomme f une des plus >efflcaces nos grandes, nos chères victimes. Il semble d'ailleurs que Dieu ait voul«i nou^ en donner un signe éclatffnt; car du jour M le massacre des otages a comblé la mesure des crimes et consommé rex«piation, le poids des vengeances de Dieu a paru s'être allégé, nous tfnvons plus eu à enregistrer de nottveHes homes ni à pleurer de nouveaux désas^ très, et le front humilié de la pairie s'est redressé vers Dieu?

On cfiraii ^a'» cette heure le nMmvfiment de notre régénération: ait tout di'un eoap oemmencé et qu'il ait reçu le branle cb-eesàiaes'VMMantes qub marquereni; ainsi la fin de notre décadence et le point, die redressement de notre' âge, de* notre- Eglise et de notre patrie. Je ne m'en étonne pas. Certesv s'il est une puissance an monde, c-est bieii celle del'exemple, du dk^vouement et de la priéi^ desi raar-* lyps. Or, cet archevêque, ces prêtres, ces religiem, ces soldats désarmés sont morts en nous léguant l'exemple, le dévouement et leur triomphante prière. L'exemple est sublime : on ne peut rien faire die plus grand que de mourir pour une cause justes et lorsqu'une cause est capable de susciter à son service des défenseurs: qui savent mourir pour elle, soyez surs; qu'elle n'est pas loin de vaincre. Et paiir qui sont-ils morts ces martyrs? Ils l'ont dit euxmêmes simplement et fortement avec l'intelligenice' des lois sévères qui mettent Fexpiation et la régéné*ration au prix du sang versé.

Durant l'une des conversations qui adoucirent les derniers instants de leur captivité, et dans lesquelles leurs âmes s'épanchaient volontiers;, ct^mme il arrive à ceux qui souffrent enseiEKble, l'un d'eux,, te meji* leur des hommesv ainsi qu'on l'a aiq>elé,. le généreux abbé Deguerry^ disait à un. de ses conapagnms a\isee:

ce ton vif et familier qui lui était propre : « Voyez, » mon ami, la France a besoin d*expiaUon, et il n*y » a pas d'expiation qui vaille sans effusion de sang. » Ni les uns ni les autres ne se faisaient donc illusion et tous se donnaient comme des immolés.

Mais ne croyez point , Messieurs , comme on le répète souvent, que toutes les causes ont également leurs martyrs. Fût-il vrai qu'en fait Thomme meurt pour des causes humaines aus«i volontiers que pour Dieu, il resterait encore une infranchissable barrière entre les martyrs humains et les martyrs de Dieu : les uns meurent violemment, la rage au cœur, le blasphème sur les lèvres, le regard féroce et les membres crispés, ils ont peine à rester des hommes et tout au plus peuvent-ils atteindre à Tapathie du stoïcisme ; les autres donnent leur vie, calmes, maîtres d'eux-mêmes, rœil tourné vers le ciel, les mains et les lèvres ouvertes pour bénir : on sent le Christ en eux. Les uns haïssent, les autres aiment; les uns anathématisent leurs bourreaux; les autres, fils de Celui qui a tout pardonné, pardonnent et bénissent; ils prient, ils adorent. Voilà pourquoi le sang des premiers est stérile, tandis que le sang des autres est d'une fécondité inépuisable. Que voulez-vous qu'il sorte d'un blasphème, d'une haine, d'un anatbème et de l'indifférence glacée, sinon la mort? Mais au con^

traire, la vie germe par elle-même d'une prière, d'un mouvement d'amour et d'une bénédiction.

Aussi, moi qui vous parle, qui interprète à vos cœurs émus le funèbre et doux enseignement de ces victimes offertes en holocauste, je n'anathématiserai pas et je ne récriminerai pas; mais fidèle à l'inspiration qu'ils me communiquent, je bénirai avec eux tout ce qu'ils ont béni. Oui, je bénis au nom de ces martyrs l'Eglise pour laquelle ils ont laissé prendre leur vie. Je bénis la France humiliée mais non réprouvée, courbée mais non pas abattue, torturée mais non pas anéantie, coupable mais repentante et prête à se retourner vers Dieu. Je bénis ce Paris incendié dont les flammes laissent voir la Justice éternelle qui venge les crimes et l'éternel Amour qui épargne et pardonne. Je bénis tous les innocents frappés dans cette lutte fratricide. Je bénis tous les morts. Je bénis les coupables eux-mêmes comme Tarchevéque Georges Darboy et sa valeureuse phalange les ont bénis. .. Et si j'aime le soldat qui frappe et qui venge, j'aime encore mieux le martyr qui intercède; et si j'aime la justice, j'aime encore mieux le pardon. Eux d'ailleurs, les vaillants! ont préféré l'amour, et c'est par l'amour qu'ils aideront surtout au salut de la France régénérée.

Diësormais , devant la France et devant Dieu , leur nom est immortel et leur gloire impérissable. Aussi, Messieurs, lorsque dans cet avenir inconnu, mais qu^îl faut croire prochain, où aiment à se réAigier nos espérances et auquel nous redemandons tant de gloires perdues et tant de revendications né^ eessaires, on fera Thistoire de ces tristes jours ; quand, à Taide de Dieu et à la force du poignet, la France aura reconquis Tintégrîté de son territoire et retrouvé la plénitude de son génie ; quand elle aura relevé son drapeau avec son épée, Tàme de ses fils en même temps que leurs bras ; quand nous serons redevenus dignes de notre grand passé, de nos aïeux, de nos rois, de nos capitaines; quand à le voix du Seigneur, Lazare endormi aura brisé ses bandielettes et le couvercle de son tombeau ; quand on comptera les étapes de celte résurrection d'un grand peuple, on apercevra au point de départ de cette ascension sublime, les corps mutilés de ces martyrs, ces prêtres, ces moines et au milieu d'eux, debout, intrépide, l'archevêque Georges Darboy qui a eu l'insigne honneur et la magnifique fortune de mourir, la main étendue, pour bénir et pour pardonner.

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